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21 janvier 2013 1 21 /01 /janvier /2013 12:08

 

 

J’ai trouvé dans ma boîte à lettres un fascicule sur l’année communale. Celle de la commune où mon inconséquence soutenue m’a finalement projetée, et dans un point du terroir de laquelle on voit mes papattes s’agiter en l’air, alors que j’ai le buste enfoncé dans quelques décimètres de terre gorgée de flotte. Moralement du moins. Parmi les rubriques, celle des défunts de l’an passé, lesquels sont au raisonnable nombre de deux. J’aimerais carrément que l’on ne meure point, à part quelques charognes auxquelles je pense bien fort, mais voilà…

 

Parmi ces deux mon prédécesseur. Dont je me suis laissée dire qu’il était d’une méchanceté redoutable. J’imagine déjà la joie de quelques unes à gausser là-dessus et sur ma destinée. Au fond je les rejoins, je suis effectivement fort méchante, j’ai comme on dit mes raisons, et ça ne risque pas de s’arranger cette année. La nécrologie officielle affirme que c’était un bonhomme singulier. Étant donné le ton nécessairement urbain de ces publications, et quand on connaît de plus la réserve auvergnate sur les jugements définitifs, c’est que le loustic devait être franchement invivable, pour qu’on lui décerne une pareille déco post.

 

Évidemment, et si je ne parviens pas à m’échapper, les gentes de la commune ni même du canton n’ont gagné au change avec moi. Je suis non seulement, on va dire, singulière, mais inabordable et incompréhensible. Bienvenue !

 

Tantôt vers le même jour, je lisais un article également nécrololo, mais là dans un grand quotidien. Il s’agissait de la mort brutale et volontaire d’une sorte de geek, dont le principal titre reconnu était d’avoir « créé un format ». Ne me demandez pas ce qu’est un format. Je le sais encore moins que vous. Et cependant je tapote. Honte et typographie sur moi.

 

Ce qui m’a épatée est qu’on lui décernait, dans un style très "positif-libre entreprise", ce qu’on décerne semble-t’il à toutes les gentes d'outre atlantique à l’exception des abominables réglementaires, c'est-à-dire qu’on le crédite d’avoir « fait que le monde soit meilleur ».

 

Je reste ordinairement exaspérée devant cette expression qui n’est hélas pas vide de sens. Ce serait trop beau. Non. Il est réellement prescrit de croire que toutes les gentes – à peu près nous toutes en fait - qui se sont agitées pour étendre ici ou là l’intensité, la dépendance, la dépossession et le désastre, notamment sous forme marchande et technologique, éventuellement citoyenne et écologique, nous laissent un monde meilleur. Je tranche sans hésiter dans le sens inverse : à chaque surenchère de ce genre le monde est pire, nous sommes pires nous-mêmes, et personne ne sait comment tout ça va bien pouvoir finir.

 

Quelques jours après, on apprenait la mort en Syrie d’une espèce de journaleux dont l’activité éditoriale consistait exclusivement à faire de la marchandise avec les guerres et les exterminations diverses. Il avait même créé une revue dont l’unique raison était de présenter à d’avides lecteurs des photos bien croustillantes de macchab’s encore chauds, encore mobiles, comme dans la célèbre description du petit matin dans le Grand troupeau de Giono. Eh bien vous me croirez ou pas, mais tous les organes lui ont décerné gloire et mémoire. Sûr que c’est de gentes comme ça dont nous avons besoin pour bâtir un monde meilleur : des haineux ruraux, des geeks et des chiens de guerre. Trop cool comme monde.

 

D’ailleurs, d’ailleurs – que ce soit délibéré, volontaire ou pas, c’est du pareil au même. Même d’être victime ne rend pas faste. D’ailleurs on le choisit rarement, et même ça ne serait en rien une garantie – voyez ce que nous ont laissé des comme Jésus ! Tous les massacrés dont on exalte la mémoire, histoire de ne surtout pas remettre en cause les stupidités ou les infamies pour lesquelles ont les a contraints, en général, de mourir, ne nous ont en rien laissé ni garanti un monde meilleur. Ils ont, nolens volens, fermé à chaque fois une série de portes blindées qui nous sépare de toute possibilité d’émancipation ou de quoi que ce soit de ce genre, et ont emmené les clés en enfer avec eux.

 

Finalement, la daube, si on excepte la mauvaise foi récurrente de beaucoup de dogmatiques qui pensent d’abord à leurs affaires, c’est probablement cette obsession d’un monde meilleur, et peut-être même d’un monde tout court. D’expé historique, vouloir répandre le bien et réaliser des totalités est une des causes principales d’exterminations et de répressions. Et cette cause s’oppose si peu au pouvoir, qu’elle l’a au contraire systématiquement épousé, et pratiqué dans toutes les positions, ou peu s’en faut. On pourrait s'occuper un peu moins du monde, des mondes, et largement plus de nous-mêmes. 

 

C’est tout de même une vieille lanterne, de nous projeter avec enthousiasme et rage dans les idées et les formes qui devraient par reconnaissance nous redistribuer un vrai nous-mêmes, après passage au hachoir et au laminoir. Tout autant désormais que de nous laisser aller à remblayer encore un petit peu l’entassement des dispositifs d’aide à la survie, qui coûtent toujours plus cher – et je ne parle pas ici en monnaie, quoi que je le pourrais avec la même résultante  - que ce qu’ils rapportent. Mais non, nous n’en sommes pas rassasiées. Nous entendons toujours payer – et faire payer autrui, sans quoi on se sentirait flouées – pour vivre. S’occuper de ses fesses est à nos yeux une pauvreté antidéluvienne. Pourtant on n’a guère de mémoire qu’on l’ait jamais beaucoup tenté.

 

Le monde meilleur est une antiphrase obstinée pour un coinçage croissant dans la pénurie, la dépendance (pas la réciprocité) et la brutalité. On en fait à peu près toutes l’expérience personnelle, plus ou moins solitaire – mais ça ne nous empêche pas de croire toujours aussi facilement dans les baudruches viriarcales, économicistes et citoyennes qu’on nous gonfle à petits frais.

 

Les mondes meilleurs, en fait, suivent la bonne vieille logique que ce sont les choses, les marchandises, les idées, les droits, les priorités comme on dit qui doivent exister, et que nous ne sommes là que pour les porter, indignement évidemment (enfin plus ou moins indignement selon notre valeur sociale). Le politique moderne, je ne suis pas la première à le faire remarquer, a beaucoup repris et hâtivement repeint les structures religieuses qui l’ont précédé, et les a massivement investies dans le développement. Nous sommes presque toujours de trop pour ce monde meilleur de façon obsessionnelle, dès lors que nous ne le produisons pas avec ardeur et abnégation. Que nous soyions pauvres, faibles, que nous décidions de nous occuper de nos fesses, hop – nous sommes des boulets pour ce monde meilleur qui n’a pas besoin de nous, non plus que l’avenir. Il faut dès lors trouver un moyen de tirer encore quelque chose de nozigues, dans le pressoir, seule manière de nous justifier de traîner encore à la terrasse. Ce matin, au marché de Paulhaguet, j’avise une affiche sur la vitrine de l’ADMR locale : la journée des soins palliatifs ! Yes, il y a une journée pour célébrer la gestion avisée de notre agonie après empoisonnement de toute une vie et passage obligé – création de valeur et de salaires oblige – par la machine médicale qui va accélérer le truc, hop qu’on dégage. Je pense que la journée de la mort n’est désormais plus très loin, et que nous contemplerons notre fin avec des yeux enfin positifs, puisque ça peut engendrer quelque monnaie et – incredibili dictu – quelqu’enthousiasme ! K. Dick verrait ses œuvres désormais à peu près accomplies.

 

Pour en revenir à mézigue, t’ et rétive, le « monde meilleur » c’est la vallée de la mort trans. Vous savez, quand vous arrivez, seule, dans une fournaise où ne se détachent du sable que les ossements de celles qui vous y ont précédé, en guise de bienvenue et de mise au courant. C’est la destinée de beaucoup de t’ féministes cinquantenaires, une fois qu’on en a tiré à biolande l’exotisme et les justifications qu’on pouvait, direction la vallée de la mort. Les cis pourront même le cas échéant en tirer une nécrologie profitable pour leur mensonge t’phile, enfin qui absolve leurs violences envers nous. Évidemment il en faut tenir les frontières bien fermées – qui sait ce qui pourrait arriver si les grillées retrouvaient un semblant de vie suffisant pour revenir. Il y aurait du bruit au logis ! Quelque chose de pourri au monde meilleur des institutionnalistes et des néo-essentialistes. Debout les tuées, quoi. Les tuées, les abusées, les violées, les extorquées…

 

Le monde meilleur, c’est une collection de vallées de la mort, plus ou moins rapide, plus ou moins monotone. Les unes ne contrebalancent ni n’excusent les autres.

 


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La Bestiole

  • : Divergence transse, féministe, communiste - Le placard à Plume, la fem-garoue
  • : Ebranchée, schlemihlah, communiste, féministe - la transse la moins queer, la moins fun, la plus antisexe, antinaturaliste, antisubjectiviste du quart sud-est. Clodote d'hamsterlande, casserole détachée de la queue de l'alternoféminisme. A gauch' de la gauch' de la gauch' de l'extrême gauche. Résolument opposée au backlash réac-libéral pro sexe, pro marché, pro nature, pro religion, comme aux catéchismes moraux-politiques en tous genres. Moderniste novatrice, universaliste négative, apostate de l'intersectionnalisme, philogyne, philosémite. Pour un anti-monde de nanas paresseuses et la ruine radicale de la masculinité, de l'économie, de la sexualité, de la fierté, du pouvoir.
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