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16 avril 2014 3 16 /04 /avril /2014 08:50

 

 

Il n’y a presque plus d’opposition, constatait il y a déjà quinze ans une personne que je tiens encore pour camarade. Presque ; je ne sais pas ce qui était entendu par ce presque. Pour ma part je tends à croire que c’est nous-mêmes qui sommes presque aplaties. Et aussi que nous ne sommes pas très au net sur ce qui structure cette société. Je suis notamment profondément agacée par le glou glou obsédant des pensées basées sur l’idée de dé- quelque chose, de décadence, de perte d’un supposé vrai réel fortement naturalitaire, qui se sont réintroduites dans les milieux révolutionnaires quelques années après que les nouveaux philosophes, de Foucault à Finkelkraut, nous aient conseillé paternellement de nous accommoder d’un pouvoir dont, disent-ils, nous ne saurions nous défaire sans risquer pire. Ce pire qui a et aura servi à toutes les maintenances de régimes et à toutes les contre-révolutions ; ça pourrait être pire ; à cet énoncé nous rentrons les cornes en cadence. Ah on est belles, coincées entre ces murs liquides qui montent de côté et d’autre, traditionalisme réac et moindre mal républicain, qui fusionnent par en bas dans une sorte de résistancialisme nostalgique et régressif, lequel croit s'ooposer aux conséquences en s'appuyant sur leurs causes. Utopie, critique par contre, plus touche – anathème ! Je suis donc profondément agacée, mais cette parole me tarabuste depuis des années. Opposition recouvre ici, je pense, à la fois une disposition et un contenu. Et, je dois dire, les deux me paraissent en bien mauvais état.

 

C’est le sentiment que j’ai eu en allant il y a quelques temps à une de ces occasions consensuelles et tardives, toujours trop courtes s’il s’agissait vraiment de discuter et de s’interroger, dont le thème était l’abolition de la prison. J’avais été quand même un peu attirée par cet intitulé devenu inhabituel, qui me rappelle beaucoup de choses et de gentes, et qu’on ne voit plus libellé aussi franchement si souvent. Sortie à la capitale régionale. Vroum.

 

Bon, je ne m’attendais pas à des étincelles (mais tout de même, allez, si, toujours – toujours cette idée que rien n’est écrit à l’avance – sans quoi on en revient aux aigreurs réaques évoquées plus haut). Les anars – dont j’ai la difficulté d’être tout de même – continuent sur leur vol plané de moralisme acritique et catéchétique – ce qui donne presque un relief, par contraste, aux léninistes de permanence, pourtant très 1.1, lutte des classes et (inter) nationalisme(s), point barre.

 

Je n’ai été que très peu étonnée que le propos abolitionniste se soit, depuis trente ans, réduit à une lutte de plus. Et qui s’avoue désormais bien coincée, comme tout ce qui prend la forme de lutte. Contre des aspects plus que contre un cadre. Nous avons suivi la courbe de l’affaiblissement et de la résignation. Le rapport de force qui était déjà très défavorable l’est devenu encore plus, et c’est un euphémisme. Depuis l’autre qui faisait finement remarquer que les barricades ne valaient plus rien contre l’aviation, nous n’avons pas cessé de décatir. Quand ce n’est pas d’aller chercher les plus sinistres armées pour sauver le moindre mal évoqué plus haut – et sans lequel, encore, ce serait pire c’est sûr, juré craché.

Je n’ai donc pas non plus été étonnée que l’on ne caresse plus, même de très loin, la moindre réflexion critique sur les notions de droit et de justice – je dis bien les notions. Trop facile de s’en prendre à leurs institutions éponymes, en arguant qu’elles les défigurent, pour rehausser l’indiscutabilité de ces formes sociales ; comme d’autres proposent une économie équitable. Mais non, nous n’en sommes plus là. Déjà il a toujours été limite d’examiner cette idée de justice, ce commerce des statuts et des atteintes, dont je voudrais reparler quelque jour. Là on en était tout de même à évoquer la justice populaire, ou à encenser des militaires nationalistes clandos dont le vœu le plus cher est un état de plus, avec des frontières, des fliques et des prisons (sans cela rien ne serait possible, notamment le maintien de l’appropriation, et surtout on aurait l’air de quoi !).

 

Mais comme je vous dis je ne m’attendais guère à ce que ça vienne sur le tapis. Je sais à quel point la résignation nous fait nous réfugier de plus en plus à l’ombre des structures incontournables, qu’il n’est plus question que de bien réaliser. Sans quoi une redoutable nemesis nous punirait. Non, ce qui m’a surtout épouvantée, c’était l’état dans lequel nous étions, notre aspect. Je veux dire, je peux être énervée à l’audition des sempiternels mecs qui tiennent le crachoir vingt minutes d’affilée pour exactement ne rien dire, se lamenter, se gargariser de vide moralisant et témoigner, comme on dit (en général d’ailleurs de rien du tout de notable, juste qu’ils sont là quoi, et qu’un jour un flic les a regardés méchamment). Mais là l’affolement l’emportait encore sur l’énervement. L’essentiel d’entre nous étions de toute évidence cassés, laminés, éclatés. Il y avait un petit air de je parle finalement tout seul. Je n’irai pas dire du mal de parler seule – je pense moi-même tout haut depuis que je sais parler ! Mais là, la jonction du contenant et du contenu faisait peur. Á peu près tout le monde avait l’air coincé dans une cage invisible, de tourner en boucle, et sur une boucle fort courte. Et je me suis dite, bon, admettons que nous soyons là quelque chose de vaguement représentatif de ce qui se pose actuellement en opposition, eh bien on est mal.. Pas seulement mal parce que nous avons renoncé à la critique et que ce dont nous nous réclamons est au fond la base même du pouvoir (distribution, justice, organisation et relationnite). Ça on peut toujours en sortir, et même très vite, au moindre doute qui affleure. Nan, là c’était comment nous étions, une bonne partie des présents.

 

Il y avait là aussi des nanas qui maintenaient un certain niveau, qui se laissaient pas aller, visiblement – les capitaines qui coulent avec le navire, droit dans leurs bottes, ce sont à peu près toujours des nanas - mais un niveau soit muet, dans la salle, soit très structuré, très sympathique, des d’une assoce anticarcérale – résolument cantonnées dans le pragmatique. Ce qu’on ne saurait leur reprocher vu ce qu’elles se sont proposées. Mais qui n’est plus accompagné de rien qui lui fasse pendant dans la perspective, ce pragmatisme qui partout nous fait nous enfermer nous-mêmes dans la logique imposée par la force, et jeter la clé par le hublot dans un mélange d’héroïsme qui la ferme et d’adhésion aux thèses anti-intellectuelles et acritiques, d’un réel qui ne ment tellement pas que nous avons définitivement conclu à ne pas en changer.

 

Mais à part ces jeunes qui maintenaient un certain niveau d’exigence, de précision, eh bien nous n’étions pas bien classe à voir. Non seulement nous sommes de toute évidence paumés, déglingues, abattus, ressentimenteux – au choix – mais ça se voit. Pas qu’un peu. Ça éclate en notre présence. Nous ne faisons rien pour le cacher. Je dirais même nous le portons en saint-sacrement, ayant avalé sans doute l’hostie là encore postmoderne que le décatissement est le début de la fin du capitalisme et du pouvoir. Notre œil, pourtant, de toute évidence ! Les décennies passées doivent nous avoir informées que c’est n’imp’. Si c’en est même la fin, cette fin là passera et passe déjà par nous-mêmes, et il n’y aura plus personne pour profiter de l’écroulement éventuel de la geôle comme du magasin ! C’est là le risque qu’après d’autres nous rappellent quelques camarades qui ne sont pas dans les présupposés décadentistes.

 

C’est triste et j’ai d’autant plus peur. Je préfèrerais largement être aux côtés de gentes résolues et avec qui je ne serais pas trop d’accord, mais contre cet ordre de chose, qu’au milieu de cet énorme vivier d’isolement, d’autisme, de réclamation plaintive, d’écrasement, que nous constituons autant que nous le subissons. Enfin – bon, je dis ça et cependant je ne suis pas non plus à l’aise avec les résistancialistes qui sont passés à l’action ici et là et qui font, aussi, trop souvent je trouve, dans le pragmatique et le retour aux fondamentaux. M’enfin tout de même, quand on a l’air, et je crois franchement pas que l’air, trop défait comme ça, ça fiche les chocottes et pour comment nous vivons et nous faisons vivre les unes les autres, et pour en cas de, comme on dit, d’opportunité historique. Sans parler qu’on n’a tellement plus l’air d’y croire qu’on ne la créera ni ne la verra si elle se présente (je n’ai pas d’opinion arrêtée sur comment les choses peuvent se passer ou non en pareil cas). Et c’est fou aussi comme, quand on ne croit plus à la possibilité de l’incertitude, on se met à croire pour de bon aux daubes les plus éculées, ou à des soi assez peu reluisants.

 

Le niveau politique et critique a bigrement baissé, et partout, sans exception, depuis – bon pour moi depuis que je suis arrivée dans l’affaire, années 80, mais je le vois aussi sur les dix dernières années. Je nous vois tétanisées, effrayées par un « réel » auquel nous prêtons une personnalité et des intentions – quand nous ne résolvons pas ça en complots, tentées par des simplifications généralement régressives, droitières, viriles et j’en passe. Mais il est vrai que nous avons des raisons d’avoir peur : le contrôle, policier ou citoyen, technique ou social, est désormais suffisamment efficace pour nous interdire à peu près toute espèce de désertion en acte. Sans doute y avons-nous mis un peu facilement notre nez, avec notre goût pour la com’, la transparence et encore une fois cette foutue exigence de justice qui, comme dans La Fontaine, nous conduit et à une métaphysique de la concurrence réciproque (ça c’est à moi – on me le doit !), et à tendre tristement la patte à la domination qui s’en est portée garante et juge.

 

On est mal. Et je pense que c’est désormais autant une cause qu’une conséquence de notre déroute quotidienne, fluente, sans fin. Comme le suggérait une autre camarade il y a aussi bien des années, il nous faudrait (re)commencer par refuser d’apprendre à être malheureux – malheur qui n’est que le pendant de ce bonheur, ce concept profondément réac que nous nous laissons proposer aussi au détail par la domination depuis les débuts de la modernité. J’y reviendrai.

 

Bonheur malheur, enfermement liberté, travail capital, problème solution, ces duos qui nous gardent nous enserrent, par lesquels nous nous délimitons qu’être. Il nous faut apprendre à voir le piège, identique, dans toutes ces paires. Là aussi le binaire est à briser, et évidemment pas pour des moyens termes qui les rassemblent, mais pour leur destruction symétrique. Quand nous ne rêverons plus à la tranche de bonheur, à la liberté du travailleur, au problème qui, ô providence, finit toujours par être un groupe social et suppose sa solution, donc son éradication, à l’innocence qui nous propose des listes de coupables, à la convivialité et à la communication nécessairement friquées, parce que seul l’argent peut répondre à l’argent, quand nous ne jouerons plus notre rôle de clownes endimanchées et sécurisées dans ce cauchemar, quand nous aurons conclu que l’alternative est en soi une arnaque déjà close, quand nous nous opposerons conséquemment en la renvoyant à son identité foncière, eh bien je suis prête à parier que déjà nous aurons moins vilaine frimousse !

 

 


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La Bestiole

  • : Divergence transse, féministe, communiste - Le placard à Plume, la fem-garoue
  • : Ebranchée, schlemihlah, communiste, féministe - la transse la moins queer, la moins fun, la plus antisexe, antinaturaliste, antisubjectiviste du quart sud-est. Clodote d'hamsterlande, casserole détachée de la queue de l'alternoféminisme. A gauch' de la gauch' de la gauch' de l'extrême gauche. Résolument opposée au backlash réac-libéral pro sexe, pro marché, pro nature, pro religion, comme aux catéchismes moraux-politiques en tous genres. Moderniste novatrice, universaliste négative, apostate de l'intersectionnalisme, philogyne, philosémite. Pour un anti-monde de nanas paresseuses et la ruine radicale de la masculinité, de l'économie, de la sexualité, de la fierté, du pouvoir.
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