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8 décembre 2012 6 08 /12 /décembre /2012 08:29

 

 

« Quand on a été ministre ou putain, on a droit au titre le reste de sa vie »

César Campinchi

 

 

 

Ce que j’aime beaucoup, enfin façon de parler, avec les institutionnelles et bureaucrates, c’est cette espèce de franchise qui les possède, quand elles sont sûres, à tort ou à raison d’ailleurs, de leur pouvoir, et aussi des nécessités absolument incriticables au nom daesquelles elles agissent, ces fameux « objets suspendus » avec lesquels nous nous sommes vouées à déterminer nos vies et dont j’ai déjà parlé ici et là, formes sociales hyperstasiées. Franchise, dans cette position, c’est bien sûr plutôt du cynisme. Du genre « on ne fait pas d’omelette sans… ». Sans un nombre considérable de déprédations et d’exactions. L’histoire en atteste.

 

C’est ainsi que dans le Monde du 1er décembre, date symbolique qu’elle eut peut-être mieux fait de contourner vu les conséquences des politiques gouvernementales en terme de contamination au vih et autres bestioles sympathiques, notre NVB nationale et républicaine crache tranquillement le morceau dans une interview :

 

« Réaffirmez-vous votre objectif de départ, à savoir la disparition de la prostitution ?


C'est une caricature. Mon propos est abolitionniste. En résumé, la prostitution est une violence faite aux femmes et il faut la faire reculer. Évidemment, elle ne va pas disparaître totalement. Mais les politiques
publiques sont là pour construire un projet de société. Je réaffirme que l'achat de services sexuels systématisé est incompatible avec l'égalité entre les sexes. »

 

Ce qui est magnifique dans cette mise au point, c’est le « pas totalement ». Ben oui, il restera, même au pays du cul bénévole et des quotidiennement constatables bienfaits du relationnisme contractuel gratuit, bref de la sexualité en général, un volant de malheureuses et de perverses qui continueront obstinément, aidées de non moins sombres complices (les fameux et indispensables prostitueurs, tant il est vrai que des nanas ne sauraient à elle seules cumuler tant de vice), à contrarier les vues éclairées du gouvernement en tarifant l'inconfort. Il n’est plus question de le nier ni même d’éluder le problème. Mais ce n’est d’ailleurs pas un problème. On se soumettra et on prendra un turbin plus digne (la dignité du boulot est une des farces les plus horribles des deux derniers siècles) ou on crèvera dans des coins obscurs. C’est assumé, diligemment, droit dans les bottes. La félicité publique est à ce prix (l’omelette).

(Au passage, je signale quand même une inexactitude, pour rester polie : les mesures proposées ne relèvent plus de l’abolitionnisme, politique suivie depuis l’après guerre, mais du prohibitionnisme, qui expose directement le tapin en tant que tel à la répression.)

 

Ce disant, NVB ne se démarque d’ailleurs pas d’un poil de l’attitude qui est celle de myriades de responsables de toutes structures, politiques, sanitaires, associatives, missionnaires, militantes, que sais-je encore, bref de toutes celles qui ont un petit actionnariat dans l’application des grandes nécessités et la durabilisation du désastre. Et son cynisme est de fonction. Avec son autre casquette de porte parole du gouvernement, elle affirmait ainsi posément l’autre jour que tel aéroport, vivement combattu, se ferait, point. La nécessité économique le veut ainsi, et un peu le fait que son promoteur est premier ministre. Si celui-ci saute, et qu’elle est reconduite au même poste, elle annoncera sans doute son abandon avec la même détermination. Il faut dire qu’être ministre, certes, est un sort enviable, on regarde les gentes de haut, on mange bien, on double les files avec le gyrophare ; mais on mange son chapeau aussi assez souvent. Je n’en veux pour illustration que ce qui est arrivé à Benguigui, personne réputée intègre, laquelle a malencontreusement accepté un strapontin – et s’est retrouvée fort vite à devoir faire l’éloge d’un dictateur assez brutal que visitait notre président. Il devait y avoir quelque chose comme des minéraux coûteux ou des terres rares en jeu, et pas de pantin de rechange qu’on puisse facilement lui substituer. Le chapeau était grand et épais, avec des épingles dedans. Cul sec ! Fallait pas y aller, au gouvernement.

 

Ce qui est en fait important, cela dit, ce n’est évidemment pas de savoir si telle ou telle ministre a des scrupules. On s’en fout, si on ne devrait pas être putes, alors que dire d’être ministre ! C’est que toute cette machinerie conduit à écrabouiller et détruire des gentes, le cas échéant en grand nombre, et que c’est ouvertement assumé. L’omelette est publique. C’est ainsi que nous, les putes, seront sciemment et délibérément clandestinisées, hop. On ne représente ni ne vaut grand’chose, ça ne coûte donc pas trop cher, comme disait cette vieille canaille de Mimit’ au sujet d’un génocide d’insolvables. Il est d’ailleurs fondamental que ça ne coûte pas cher, en une époque où ce qu’on appelle bien à tort « esprit critique » est l’habileté à l’usage de la calculette mentale bénéfice/risque. Il ne fait ainsi guère de doute que l’assiduité de ce gouvernement à promouvoir notre extinction au nom de motifs fort élevés est attisée par l’opportunité de réaliser une réforme tapageuse qui ne coûtera rien, si ce n’est à celles qu’elle va expulser du monde. Au reste, aucune, mais aucune des initiatives affirmées antisexistes et pour les nanas qui sont carillonnées actuellement ne doit rien coûter. Tout ce qui pourrait mobiliser du fric est curieusement resté dans les cartons (1). C’est qu’il y a déjà trente milliards à trouver pour les actionnaires. Et que les choses ont été clairement dites il y a six mois : maintien des crédits uniquement pour la police, la justice et l’école, bref pour le contrôle, la répression, l’enfermement et la rentabilisation. Ce n’est évidemment pas propre à NVB ni aux soces ou à la gauche en général, qui proroge toujours les projets et les pratiques de ses concurrents et prédécesseurs de droite : hypocrisie, répression des faibles, veulerie devant les décideurs. Au fond, le réalisme économico-politique finit toujours à droite. Et pas qu’un peu.

 

C’est ainsi que son collègue Valls reconduit les méthodes et critères du précédent gouvernement, vous vous en souvenez encore, au moins, de ce gouvernement et de ce président contre lesquels il était de bon ton de beugler quand on n’avait rien à dire et pas envie de penser, en qui on aimait à personnaliser toute l’épouvante de l’ordre présent ? Eh bien sa politique continue, pasque déjà notre adorable peuple a nettement fait comprendre par son vote qu’il n’aime pas les intrus, les pas blancs, les mal lavés, et autres chapardeurs de poules ou de cuivre, et qu’il plébiscite leur chasse à courre ; pasqu’ensuite le naufrage de l’économie ne laisse pas de choix : on ferme les écoutilles, « la barque est pleine » comme on disait en d’autres temps gracieux. Mais Valls et tous ses fliques savent très bien que des clandos, il y en aura toujours, et même si on élève un mur bardé d’électronique sur la frontière ; les humains sont incorrigibles. Alors c’est très simple, on va leur donner la chasse et s’ils survivent cinq ans sans se faire coxer, eh ben z’auront le droit de prétendre à un séjour, en étant bien sages et bien intégrés. Ce qui se passe pendant ces cinq ans on s’en fout. On sait très bien que c’est l’horreur. C’est la version actuelle du darwinisme social. Ça fait plus que penser à la plus sombre science-fiction. Les plus aptes et les plus chanceux survivront, les autres pas. Ça fera des gentes pleines de ressources pour la guerre qui commence, sous tous les aspects. Ça fera du personnel pour les warriors de la concurrence et pour les forces de sécurité. L’écrasement ne rend ni humain ni lucide, bien au contraire. La nation ne peut par conséquent qu’y gagner.

Ça m’a fait penser à un truc qu’on nous impose des fois, à nous les t’, dans divers endroits, et qu’on appelle « real life test » : s’en tirer, pendant un temps quelquefois fort long, sans hormones sans rien. Si on survit, si on persiste, c’est qu’on est vraiment malades de la tête, et donc qu’on peut alors nous médicaliser.

 

C’est pour cela que vous avez voté, et que vous auriez voté de toute façon, quelle qu'eût été la teneur de votre bulletin de vote. Et quand vous demandez au gouvernement, lui aussi quel qu’il soit, d’aller plus loin, c’est cela que nous aurons : appauvrissement, répression, exclusion, contrôle social, et pour agrémenter la chose et faire passer la bouchée, un peu d’arbitraire sur la gueule des moins rentables et des plus stigmatisées, un joli reality test où vous pourrez les voir courir à la télé. Mieux que n’importe quel jeu. On le savait déjà dans l’antiquité, n’y a que le réel, l’irréparable, le sang et la mort qui excitent et stimulent.

Réfléchissez y donc avant d’aller l’encourager à mieux faire en allumant des lampions sous ses fenêtres, et de lui demander vos cadeaux de noël ; on pourrait encore avoir de vilaines surprises à ce qui déboulera par la cheminée. Et il ne sera plus temps de se plaindre. On ne sait pas toujours très bien le libellé exact de ce qu’on réclame. Ni les accessoires qui vont avec.

 

Dans le cas que préconise NVB, il n’y a pas de fin prévue au test. Perpète. Y aura encore des putes, les jeunes remplaçant les vieilles et les tuées. Il y aura encore des nanas qui choisiront, et d’autres aussi qui ne choisiront pas mais feront ce boulot, comme c’est le cas pour tous les boulots, sales ou moins sales. Un boulot est toujours sale. Plus ou moins pénible, humiliant, obsédant. Et rarement choisi tout à fait librement. Obligation d’échange de soi, c’est ça l’économie. En tous cas tant pis pour elles. N’avaient qu’à pas. N’avaient qu’à faire un métier honorable, presque toujours très subordonné et bien crade, dont paraît-il il faut pourtant être fière (d’ailleurs y a intérêt pour se consoler pasqu’en général ça paie pas – voir ce que j’en écrivais dans Pauvres mais honnêtes). La fierté que consent et impose patriarcalande aux nanas, aujourd’hui et apparemment demain comme hier, consiste en la virginité, sous toute ses formes, et le bénévolat relationnel a toujours été une des formes de cette virginité (par contre les antisexuelles et coupeuses de couilles, anathème, pas tolérables !) Quant aux traînées, que leur sang retombe sur leur tête comme il est dit quelque part. Il y a toujours quelques catégories dont les malheurs et l’oppression sont sur leur propre compte. On va leur pourrir encore plus la life. Les obliger à se cacher encore plus. Le tunnel de la prohibition a déjà montré ailleurs combien il est pratique pour faire disparaître des catégories sociales ennuyeuses, quelquefois coûteuses sans rien rapporter, ou tout simplement en marge du circuit normal de l’argent. Il y a effectivement un retentum de statut à la valeur que sont censées porter les personnes en fonction de leur nationalité, origine, etc. Dans une certaine mesure, l’état, tout autant que le marché, peut décider que vous ne valez plus rien, où que ce que vous valez est affligé d’un signe moins (2). Au reste, c’est le principe même de toute illégalisation d’un secteur du marché, c'est-à-dire, dans la logique où nous sommes, d’une population. Vous ne devez plus être ; en trop ou pas bien. C’est peut-être une des rares prérogatives propres à l’annexe politique de l’économie : pouvoir encore dire que telle ou telle activité n’est pas légitime, que telles ou telles gentes n’ont plus fondement à exister, à être là. Évidemment cette prérogative est fort limitée, et s’applique à peu près toujours aux rebuts historiques du social. Sans quoi ce serait la gabegie. Cela ne remet absolument pas en cause que tout soit marchandise, à commencer par nous-mêmes, ce qui est la base même d’une société basée sur le travail. Et ne remet non plus pas en cause son alter-ego, le système d’échange relationnel contraint. Sans parler du patriarcat et d’hétérolande, lesquels lui sont intimement liés et qui ont réussi le coup fumant de vendre aux clientes leur échappant encore un tant soit peu leur plus antique attirail du bénévolat, mariage et famille en tête, au prix de détail ! Chapeau les indémodables !

Au contraire, cela fait monter les enchères. Pas de dumping ! Les putes cassent, au fond, le prix plancher de l’existentiel, et ça nuit au maintien d’un fantôme de croissance de celui-ci. Tout autant qu’au rêve qu’il est censé perpétuer au milieu du désastre, comme toutes les méta-marchandises. Le produit est à nu, déclaré tel, de même que la logique qui y aboutit, sa forme et les rapports sociaux qui vont avec ; c’est ça aussi qui fait enrager les prohi, on leur casse leur salon de maquillage du relationnel, notamment hétéro, en contrat inoffensif (oxymore !). C’est pourquoi nous allons finir en omelette. Comme tout ce qui fait chuter la spéculation et la valeur. De même que bien d’autres.

 

Il n’est en effet évidemment question, et c’est heureux, pour aucun gouvernement de remettre en cause la famille, le couple à structure fondamentalement hétéra dans le conjugal logis, comme idéaux de vie, ni de suggérer que la sexualité dans sa totalité est un système de mise en dépendance et de contrainte ; bien au contraire il les faut faire grimper à la bourse sociale, en en arrondissant les angles. Comme toutes les valeurs. Tant pis pour la casse, déjà intensive ; la médicalisation, les psys, la police, les prisons et les assurances sont là afin de faire que ça ne soit pas perdu pour tout le monde, et qu’on mène ce cirque sanglant aussi loin que l’on pourra. Après nous le déluge.

 

Je dis que c’est heureux parce que je serais finalement fort malheureuse qu’un gouvernement s’avisât de nous faire sortir du monde de l’échange contraint, de la relation obligatoire, de la concurrence et de la valeur. Ce serait le monde à l’envers et quelque part je serais encore plus effrayée d’une telle occurrence que de la barbarie dans laquelle nous sommes désormais bien installées, dans le sens où tout ce qui passe par la forme gouvernement, en dégouline, est pourri, néfaste, meurtrier – et que ce serait peut-être alors notre émancipation même qui serait définitivement confisquée, alors qu’il peut encore rester quelque chance que nous la réalisions, sans bureaucrates, sans associatives, sans patronnesses et sans ministres. On verra alors à voir si on se dispense de tapiner, lorsque l’argent, le travail et l’amour auront été jetés à la poubelle de l’histoire.

 

 

 

(1) Voir par exemple ce communiqué : http://www.actupparis.org/spip.php?article5042


(2) On peut lire à ce sujet je ne sais plus quel article de Gail Pheterson sur la mise à néant statutaire de la valeur engendrée par le travail sexuel et la notion d’argent sale (comme s’il en existait de propre, pareil que pour le boulot).

 

 


 

 

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La Bestiole

  • : Divergence transse, féministe, communiste - Le placard à Plume, la fem-garoue
  • : Ébranchée, schlemihlah, communiste, féministe - la transse la moins queer, la moins fun, la plus antisexe, antinaturaliste, antisubjectiviste du quart sud-est. Clodote d'hamsterlande, casserole détachée de la queue de l'alternoféminisme. A gauch' de la gauch' de la gauch' de l'extrême gauche. Résolument opposée aux backlashes pro sexe, pro marché, pro nature, pro religion, pro peuple, pro nation, comme aux catéchismes moraux-politiques en tous genres. Moderniste négative, moniste, novatrice ; philogyne, philosémite. Pour un anti-monde de nanas paresseuses et la ruine radicale de la masculinité, de l'économie, de la sexualité, de la fierté, du pouvoir.
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