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28 juin 2012 4 28 /06 /juin /2012 09:00

 

 

« Grande est l’émute

On accourt, on s’assemble, on députe ».

La Fontaine

 

 

 

Un des arguments de mes petites camarades pour contester le contenu social et politique actuel des prides, à vrai dire bien puant, est que « Stonewall fut une émeute ».

 

Nous sommes des enfants et même des petits-enfants de Stonewall, c’est sûr. Montées en graine mais tout de même. Je suis une héritière de ce truc et pour tout dire ce n’est pas nécessairement ce dont j’aurais voulu hériter (mais c’est le genre de choses qu’on ne choisit pas). Ça m’est arrivé, autrefois, d’être émotionnée lors de prides, quand j’y allais encore, mais je ne laissais pas de m’interroger sur le pourquoi comment de cette émotion. Faire masse, comme d’autres ? Exister ? Compter ? Valoir ?

 

Stonewall fut une émeute, ça ne fait aucun doute. Mais une émeute pour quoi ?

Pour refuser de disparaître, je pense, tout d’abord – et ça je m’en réclame. Je refuse de disparaître, t’, gouine, pute, intellote, névrosée, tutta quanta, même si je ne tiens pas à me chosifier en identités.

Mais malheureusement aussi pour exister, c'est-à-dire, dans le contexte contemporain, pour occuper une place identifiable, reconnue, consommer tranquilles, au large. Ce qui n’est d’ailleurs pas inconséquent, et surtout tant qu’on cause d’être là et de ne pas disparaître ni s’aligner. Toute la question gît dans ce qu’on veut et surtout ce qu’on ne veut pas comme monde. Comme vie. Et dans où on en est. L’ambivalence réside dans ce que nous ne pouvions pas plus éviter que n’importe qui d’autre, que nous voulions et voulons toujours vivre ; mais vivre dans un mode de médiations et de valorisation nous oblige, ni plus ni moins que d’autres, à remplir les formes de ce monde et pour exister, et pour simplement être là, physiquement comme moralement.

On fait bien des guerres, pour ça, alors des émeutes, vous pensez… Est-ce que la forme-émeute garantit la « pureté » ou l’hétérodoxie de ce qu’elle pousse en avant ? J’y crois pas un instant (je suis historienne…). Pas plus que les guerres. L’existentialisme diffus qui caractérise depuis quelques décennies une bonne part de la critique sociale essaie de se convaincre qu’agir c’est forcément changer de logique ; de même que l’on avait sincèrement cru que produire comme des malades nous ferait sortir du capitalisme. Raca. Raté. Plus on surenchérit plus ça s’referme, comme les menottes.

 

Le chiendent, c’est l’intrication entre le refus de disparaître, et les conditions par lesquelles on pense qu’on devra passer pour ne pas disparaître : la reconnaissance institutionnelle, le « droit de », l’intégration dans les formes - . C’est à la fois exact, nous sommes, touTEs, réduitEs à ne vivre presque par ça, et tragique, parce que nous disparaissons ainsi quand même, d’une autre manière. Nous nous sommes donc retrouvéEs à porter les plus effrayantes affirmations du présent. Et cela ne constitue qu’en apparence, idéaliste, contradiction avec la bagarre d’origine.

 

Stonewall fut une émeute, comme d’ailleurs bien d’autre, pour intégrer ce monde, non pour le désintégrer. Il y a deux faces au « foutez nous la paix » qui sous tend cela : ne plus se soucier de l’ordre des choses, et s’en soucier pour y coller et ne pas être éliminées.

Et que ce fut une émeute, si sympathique que cela paraisse au premier abord, ne nous mène pas fort loin non plus ; se pose immédiatement la question redoutée de la justification par l’acte, de la métaphysique de la violence, cette gigogne existentialiste qui a pourtant bien des fois montré ses limites, et même sa proximité avec un monde de production effrénée. On émeute, depuis quelques siècles, surtout pour participer et accélérer les mouvements ; plus grand’chose à voir avec les soulèvements de refus de l’ancien temps, qui d’ailleurs furent à terme aussi vaincus.

 

Á la fin des 60’s, on était je crois au plus haut du développement redistributif. L’indignation était donc totale de n’y pouvoir participer pour des raisons effectivement stupides et malhonnêtes. Mais surtout, l’affaire était bien souvent ailleurs : on ne voulait plus de ce monde là, dont on était gavé. Les manifs d’alors proposaient de « subvertir le système », même si c’était fréquemment pour verser dans l’illusion des capitalismes de rattrapage et scander des mantras exotisants genre « Hô, Hô, Oncle Hô ». Pareil pour le FHAR.

Après les années 80, ç’a été clairement pour s’intégrer à l’état des choses tel qu’il est, alors que celui-ci se recontracte de partout. La revendication de participation est désormais indissociable de l’angoisse de l’élimination, individuelle, catégorielle ou nationale.

 

Même Valérie Solanas, qui précursa et alla d’emblée bien plus loin, que je tiens pour ma patronne et qui fracassa une quantité inédite et je crois pas rattrapée depuis d’évidence, se laissa prendre à la confiance envers la machinisation salvatrice – avant les libéraux-libertaires à la Bookchin.

 

VS, tiens. En voilà une qui ne plaidait pas pour le rassemblement, les réclamations ni la reconnaissance, qui commençait elle par ne pas reconnaître – ce par quoi nous devrions commencer pour parler en premier. Personne je crois de plus étrangère qu’elle à l’esprit de Stonewall, qui dut la faire rire bien amèrement. Et nulle non plus de plus déconseillante d’aller, bravement et bêtement, se faire casser la tête par les casquéEs ; il y a quelque lignes définitives là-dessus dans Scum dont nous ferions bien de nous inspirer plus souvent. Elle promouvait au contraire de s’occuper de ses fesses, de ne pas aller se faire abîmer, d’agir invisibles et imprévisibles.

 

J’avais commencé autrefois à traduire Stone Butch Blues. Ça m’a saoûlée assez vite. Cette revendication obsessionnelle des formes par lesquelles nous vivons et mourrons déjà depuis fort longtemps me travaille. Idéalisation compensatoire de la relation, comme de sa jumelle l’identité, versus l’exploitation (très bien évoquée dans SBB) ; comme si la relation et les modes d’être qu’elle traîne avaient jamais émancipé qui que ce fût. Depuis des siècles, on a plutôt l’impression qu’il s’agit d’un domaine que nous nous laissons pour éviter un trop plein d’insupportable, et de briser la nécessité économique. Et que ce domaine suit d’ailleurs, au fond, des lois assez similaires.

 

Dans les Pride, comme un peu partout, ce sont les formes sociales qui sont sujet. On a revendiqué dès le départ notre insertion dedans, et elles ont accouru. D’où des slogans où le sujet grammatical est effectivement une forme par laquelle nous nous médiatisons (genre « L’égalité n’attend pas »). Y compris nouzautes. Les abstractions réelles que nous exhalons non seulement ne nous attendent jamais, sont toujours au-delà, mais nous consomment avec gourmandise : nous sommes à la fois de trop, dans notre finitude tragique, et de la nourriture indispensable. Le plus marrant, si j’ose dire, étant que nous sommes absolument créateures et garantes de ces abstractions. On a eu « le peuple » ou « la nation », formes amalgamantes ; on a désormais les nouvelles : citoyenneté, égalité, valeur (avec état, marché et leur trique tout de même en garde derrière). On ne s’en porte pas forcément beaucoup mieux, un peu quand même, puisque nous nous adaptons au statut que nous nous sommes assignées. Mais ce n’est pas nous qui sommes sujets.

Ce qui m’épate, mais dont je ne perçois pas encore bien les aboutissants, c’est qu’un point de vue particulièrement « objectivisé », avec une valeur ou une idée en sujet, se marrie admirablement avec un point de vue totalement subjectivisé, où l’identité telle qu’elle se trouve, s’est socialement constituée, est là, inquestionnable.

L’identité, dans son acception politique actuelle, à la fois monolithique et multipliée, ente l’objectivation la plus poussée, notre transformation en troisième personne, sur la subjectivation elle aussi la plus aboutie : tout ce qui parvient à être s’affirme par nous sans s’interroger, ni se laisser interroger, fut-ce d’ailleurs par ce même nous subsistant. S’interroger est suspect, « phobique ». Adorno et Arendt avaient déjà causé de ce couple paradoxal et sa fortune présente. Comme de celui de la fétichisation de la misère avec le babiolisme effréné. Réussite, incontestable, ça roule : arrachage, écartelage, aliénation réussies. Autant que quand on fait une carrière.

 

On se plaint que les prides soient « pourries », à peu près autant et pas plus que le reste. Et qu’il y ait des fliques et des cheffes, comme de la conso et de l’identité, eh bien ni plus ni moins que partout ailleurs, ce partout ailleurs auquel nous réclamons constamment l’intégration par notre mise à niveau – et au carré. C’est une conséquence, et non une cause, encore moins une anomalie.

Pourquoi ne devraient-elles pas l’être ? Pasqu’elle seraient « autres » ? Mon œil. C’est une conséquence du cadre même, de la revendication de participer, de valoir, d’exister et d’identiter. Les prides, depuis l’originelle, sont une revendication de participation à ce qui est. Il n’y a d’ailleurs rien à redire à cela, en cohérence interne et historique. Mais il ne faudra donc pas non plus y chercher ce qu’on ne pourra pas y trouver. Ni même y apporter. Il me semble parfaitement inepte d’y aller pour protester (je l’ai fait comme d’autres, bien entendu, et on s’est évidemment bien amusées au fond de l’impasse, ce qui n’est pas rien). C’est la forme et la chose même qui contient déjà ses significations et ses buts. Si on veut en dévier, il faut en sortir, et faire autre chose, ou ne rien faire (s’abstenir de paraître aux conditions en vigueur, en nos sombres temps, est probablement une option pas si nouille).

La forme pride, ce qu’elle veut dire (cette fichue « fierté », ce patriotisme de l’identité), le désir qu’elle porte, entraînent je crois nécessairement ce qu’elle est. Inutile de lui demander d’être autre chose.

 

Il y a le pire comme le meilleur, l’enfoncement dans ce monde comme son échappée, dans le laissez nous […]. tranquilles. Tout est dans les pointillés. Mais aussi d’à qui on s’adresse et pourquoi.

Réclamer toujours plus de ce monde, c’est très probablement le renforcer indéfiniment et le remblayer avec cette base, nous-mêmes, dont nous pouvons peut-être le priver en le désertant. Le concept même de pride, d’exigence d’égalité formelle dans ce monde, citoyen et économique, ne peut donner autre chose. Ce sera ce monde, pas un autre, et si on exige, c’est qu’on reconnaît la puissance de laquelle on exige.

 

Aller à la pride, même et surtout en pensant la secouer, c’est comme aller au gouvernement, ou fonder des assoces. On ne peut que le regretter, si réellement on voulait sortir de ce bastringue ; et faire semblant de le regretter, si on cherche en fait à s’y faire une place de « rebelle ».

Et cependant il nous faut vivre – ce qui est toute une affaire. Notre héritage, n’en déplaise à l’immortelle nana du Fhar, existe, nous pèse, et est fort embrouillé. Qu’est-ce qui nous fout dans le chewing gum de ce monde, qu’est-ce qui peut nous aider à le dissoudre ? C’est pas encore débrouillé. Á faire. Et pas à suivre.

 

Ceci dit, voilà pourquoi je ne me sens que partiellement héritière de Stonewall. Très partiellement. Portion congrue. Je ne crois pas que je me serais beaucoup mieux entendue, abstraction faite de l’émeute, avec les t’ de l’époque qu’avec celleux de maintenant. Pour renverser la chose, ce n’est pas pasque je me trouve être t’ que je voudrais, plus encore qu’autrui, m’intégrer à ce monde. Bien au contraire. Ce serait sans doute presque la même chose si je n’étais pas t’ ; je déplore, abhorre l’état des choses depuis la cour d’école. Et la t’itude n’a pas si souvent que ça été la principale affaire de ma vie.

 

Bref, je n’en veux nullement aux prides de se trouver être ce qu’elles sont. Ni à Stonewall d'avoir été une émeute. Je n’ai rien à leur reprocher en elles-mêmes. Je n’ai rien à leur demander. Non plus qu’au monde dans lequel elle chewing-gumment. Ni aux instances à qui elles réclament. Je sais que je viens de là aussi mais je ne le porte pas pour autant aux nues. Ni l'opposer en idéal (an)historique à un présent qu'on prétendrait fondamentalement différent, pour nous protéger finalement de la critique.

 

Si je veux quelque chose, c’est qu’on sorte de ce cauchemar.

 

 


 

 

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La Bestiole

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  • : Ebranchée, schlemihlah, communiste, féministe - la transse la moins queer, la moins fun, la plus antisexe, antinaturaliste, antisubjectiviste du quart sud-est. Clodote d'hamsterlande, casserole détachée de la queue de l'alternoféminisme. A gauch' de la gauch' de la gauch' de l'extrême gauche. Résolument opposée au backlash réac-libéral pro sexe, pro marché, pro nature, pro religion, comme aux catéchismes moraux-politiques en tous genres. Moderniste novatrice, universaliste négative, apostate de l'intersectionnalisme, philogyne, philosémite. Pour un anti-monde de nanas paresseuses et la ruine radicale de la masculinité, de l'économie, de la sexualité, de la fierté, du pouvoir.
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