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8 septembre 2011 4 08 /09 /septembre /2011 10:45


 

« On n’immobilisera pas le Vésuve

Avec des vignes. Avec du lin on

Ne tiendra pas un géant. La folle étuve

Des lèvres suffit afin qu’en lion

Les vignes changées se retournent soudain »

Marina Tsvetaeva

 

 

Je ne retrouve même pas, dans la mémoire électronique, la seule qui me reste, trace d’un petit texte que j’avais écrit au début de l’été, rapport à un des sujets de bien ou de mal pensance qui rebondit depuis des semaines sur sa planche mécanique. Lequel sujet est la fervente piapiasse autour de « l’introduction de la théorie du genre dans les manuels de sciences naturelles », et ce qui m’avait incité alors à en causer était une hypothétique pétition, de laquelle je n’ai plus entendu parler, d’enseignantEs physiquement ou au moins moralement barbuEs genre troisième rép’ qui s’y opposaient aux côtés des réacs de service. J’émettais en fait quelques doutes envers la dimension et les origines réelles de cette pétition, intitulée « l’école déboussolée », qu’aurait bien pu donc nous démouler une Chiland. Et je pense toujours que c’est un leurre lancé par les mêmes dont les cheveux affectent de se dresser sur la tête ; donc pas même d’antiques laïcardEs.

 

Dommage, ça aurait pu ajouter un rôle amusant à la comédie quelque peu… binaire !

 

Bref j’ai du effacer cette ébauche, me disant que c’était trop facile de gausser sur ce genre d’histoire. Pourtant, la déesse sait que dans ma débine, les deux tiers de la tête emportés au coupe-boulon, je ne lésine plus sur ladite facilité pour jacter encore un peu. Enfin…

 

J’y reviens par lassitude, par flemme morale et intellectuelle de causer de choses plus compliquées, et aussi parce que, au cours des semaines, cette affaire semble s’être imposée dans nos milieux comme une grande cause nationale. Et que comme telle, les argumentaires y consacrés commencent sérieusement à basculer, d’un côté comme de l’autre (puisqu’apparemment il n’y en a que deux), dans l’incantatoire.

 

Je faisais tout de même remarquer, dans le texte effacé, que je trouvais singulier l’interpénétration entre sciences dites humaines et sciences dites naturelles. Je voyais bien l’intérêt que la base de la critique de genre fût enseignée plus en cinquième qu’en terminale où personne n’a plus rien à fiche des contenus et ne pense plus qu’au bac. Mais tout de même – ce déversement des humanités, ou de ce qui s’appela autrefois ainsi, dans la bonne parole objectiviste des sciences, les vraies, les dures, me laissait rêveuse.

 

Ça me laisse d’autant plus rêveuse après avoir lisouillé, ce matin, un splendide article qui se définit comme darwiniste, qualificatif auquel je rajouterais volontiers celui de mécaniste (http://feministesentousgenres.blogs.nouvelobs.com/). L’auteur en reprend avec ferveur, je tiens à ce terme, les vieilles lunes de la biologisation du social, les mêmes d’ailleurs que défendent les boucliers humainEs de SOS Homophobie, qui sont persuadéEs que si on prouve que d’être trans ou pédégouine c’est pas notre faute, c’est un gène ou un machin comme ça, on est néEs telLEs et on se cherche jusqu’à ce qu’on se trouve, eh bien que si on présente tout ça, ainsi qu’une carte d’identité biométrique, on nous fera plus de mal, promis.

Là, il se rajoute la tout aussi fameuse déclaration « y a des tpdg aussi chez les non-humainEs ». Ce que d’ailleurs je ne m’aventurerai pas à confirmer ni à contredire. Ce qui me fait ch… c’est de toujours aller chercher les justifications ailleurs, puisque résolument nous ne sommes pas assez pour nous justifier nous-mêmes. Notre existence, sans énormes contreforts naturalistes, serait suspecte.

 

Wahou ! Á chaque fois, rien que d’y penser j’en ai le tournis.

 

Non, mais, bon… Comme d’habitude, ce qui m’emmerde dans ce genre de passes d’arme infiniment prévisibles, c’est déjà à quel point justement les contenus le sont, prévisibles – mais aussi les attitudes ; ou plutôt l’attitude, parce que je n’en vois qu’une seule.

Et cette attitude, en fait, ce n’est même pas un bon et plat « on a la vérité ». Oh non, non. La notion de vérité, comme celle de réalité, paraît désormais tellement audacieuse que personne, pas même les pires cathos, ne se risque trop plus à en faire usage. Nan – maintenant on se barricade derrière une barrière mobile (comme celle des anti-émeutes) de « bien public ». Il faut qu’il en soit ainsi, sinon des fléaux s’abattront sur la terre. C’est évidemment le langage des anti-théorie de genre, pour lesquels c’est la porte à toutes les dissolutions et à toutes les turpitudes, disons-le, puisqu’ellils n’y ont rapidement vu que « légitimation de pratiques déviantes » (ce qui n’a à l’origine rien à voir, le genre étant précisément, en principe, découplé des sexualités – même si ça n’a pas toujours l’air très clair non plus pour mes petitEs camarades déconstructionnistes).

Mais de l’autre côté, chez les progressistes on va dire, pareil ! l’approche genrée paraît désormais un gros œuf de félicité nécessaire, qu’il importait de pondre, et surtout, surtout, auquel il est primordial de conférer l’inamovibilité, l’incontestabilité du scientifique. Comme je l’ai dit plus haut, pas de la science humaine, laquelle se prête trop aux doutes, aux ratiocinations, aux avancées impromptues dans des directions mal contrôlables. Nan. La science, la vraie la dure, celle qui est depuis deux siècles en érection permanente, avec les conséquences dont nous bénéficions chaque jour, et les formes de pensée qui s’adaptent si bien à notre monde de production et d’intensité.

Du scientifique, donc, religion moderne, et on peut dire quasiment du juridique. Toutes ces mises en forme ayant en commun d’ôter tout accès réel à la chose, qui se met à se balancer au dessus de nos têtes comme une caméra de surveillance dans un ballon captif.

 

Ce n’est pas par hasard que l’article de pupuce, le darwiniste, m’a vaguement réveillé de mon coma traumatique. Ça m’a rappelé bien des choses d’un coup. Toutes ces tentatives totalisantes d’expliquer le monde, et aussi de lui attribuer un but. Pour les unEs c’est le paradis et l’enfer ; pour les autres l’évolution et le progrès sans fin autres qu’elleux-mêmes ; pour les troisièmes, que je crois enfantEs des secondEs, la production et le plaisir autocéphales. Etc… Nous, on n’est à chaque fois que du bétail, de la chair à saucisses ou des mégabits – en même temps que des abstractions comptables - au service de ces radieuses perspectives. Et le darwinisme, exemple type, avec sa téléologie des espèces (qui semblent un miroir des « groupes sociaux »…), ses éxégèses politico-économiques, donne quand même le frisson lorsqu’on voit à quoi il a servi, c'est-à-dire au bétonnage idéologique du capitalisme et de l’asujettissement. Le monde qui en est pétri ne s’est pas forcément révélé beaucoup plus émancipé que celui des créationnistes, pour tout dire…

 

En fait, je tiens beaucoup à l’approche genrée, même si je suis quelquefois sceptique envers le constructionnisme comme principe général. D’un point de vue simplement intuitif et raisonnable (private joke !), ça me paraît quand même bien coller avec l’expérience que j’ai de la vie et de comment nous sommes. Ce qui m’emmerde justement, c’est de la voir mettre sur la même étagère, d’un coup, et pour des raisons qui fleurent la panique (les méchantEs reviennent !), que, je sais pas, ce fameux darwinisme, le mécanisme en général, ou encore la thurifération de l’industrie, du nucléaire, dont on nous enseignait en sciences naturelles qu’il allait répandre le bien, l’abondance et la paix sur la planète (on avait déjà dit ça, beaucoup plus tôt, de l’aviation…).

Je n'ai pas envie d'y croire, de m'y abandonner. 

Et surtout pas par peur.

C’est de nouveau la croyance qui se manifeste, pour ne pas dire, des fois, la crédulité envers le magistère, cette nécessité de croire, de contresigner, sinon le mal va s’engouffrer dans tous nos interstices. Cette crédulité qui nous corne dans l'oreille que si on pense bien, qu'on fait bien penser, en troupe et unanimement, le mal reculera. C’est d’ailleurs, exactement, le fond de l’argumentation comme de la rhétorique des anti-théorie de genre. Depuis des siècles, nous nous tenons les unEs et les autres sur ce perchoir étroit, à nous filer des coups de bec. 

Des doutes les plus divers et les plus vastes, nous nous employons à construire des boulevards sécurisés, des certitudes inexpugnables, revêches - et, pensons nous discrètement, profitables. Des remparts contre la peur.

 

La peur, en somme, comme ultima ratio. La peur qui pousse à simplifier, à fuir tout ce qui semblerait anicroche ou incomplet. Á rediscuter. La peur qui pousse aux révélations ; « ceci est la voie ».

 

Et c’est aussi l’appel, la clameur, l’incantation aux « forces publiques », à ces outils acéphales d’un monde que nous ne contrôlons plus, que nous ne prétendons même plus contrôler. L’État, la justice, l’économie, l’école, les académies, que sais-je encore ? Plus personne ne semble pouvoir se dire qu’ellil a somme toute une quelconque importance propre, et qu’ellil pourrait bien essayer de penser. Nan. Tout ce qui agite désormais, c’est de se battre pour ce qu’on aura le droit de mettre sur l’étalage autorisé. De se battre pour se voir proposer et même au besoin imposer l’abstraite vérité pratique qui va faire de nous d’encore plus citoyenNEs, participantEs..

Si on n’était pas aussi déterminéEs à se livrer, et à livrer les autres, à ces machineries berzingues et indépassables (enfin qu’on croit telles), est-ce qu’on s’agripperait autant au statut (ah, le revoilà ce fameux statut) d’une idée… ? On a quand même bougrement la dégaine de gentes qui courent après le salut !

 

La similarité des attitudes, ferveur, croyance et défense, déférence et abandon à l'idée salvatrice, me semble un indice particulièrement gratiné d’une forme profonde d’idéologie commune à des adversaires. On se bat pour mieux réaliser, en concurrence, le même monde. Ma foi – en voilà, justement, un choix. Après tout ? Le problème est qu’il n’est pas assumé tel. Il est travesti en nécessité, en évidence. En évidence morale même. Et la force gigantesque du social, le gros animal de Simone Weil, en fait une abstraction réelle, agissante et écrasante, si ce n’est éradicante.

 

On y croit ! Comme disent les battantEs.

 

Eh bien pour ma part, je ne crois pas du tout que ce soit un grand service, comme on pourrait dire benêtement, rendu à l’approche de genre, que d’en faire une nouvelle potiche sur les étagères des écoles – je ne sais pas si vous avez connu ces vieilles écoles, où les murs étaient adornés des prix reçus par des élèves quelquefois défuntEs depuis longtemps. Ça me fait irrésistiblement songer à ces vieux souvenirs.

Ça semble plutôt le meilleur moyen d’achever de figer une recherche qui tend déjà, il faut bien le dire, à se coaguler dans les tubes à essai de l’emprise universitaire, laquelle détient de nos jours les clés de la légitimité intellectuelle. Pour le malheur de presque touTEs et la stérilité d’une pensée corsetée. Je n’ai qu’à lire la pauvreté répétitive et pusillanime des innombrables communications qui y sont suspendues, pour me convaincre que c’est mal parti, côté échappatoire. Et c’est fort dommage. On avait de quoi !

 

Mais on a visiblement décidé de s’enterrer dans un monde qui rejette l’incertitude. Ça doit être contre-révolutionnaire. Mais certainement contre-productif – et quoi de plus sacré que produire ?!

 

La petite murène

 

 

PS ; Sinon, et pour en revenir à du temporel immédiat, j’ai eu à ce sujet un échange avec mes camarades de mon Planning, qui m’a surpris. En effet, leur analyse était que le ministère avait fini par céder aux commissions qui lui conseillaient depuis un moment d’inclure la base de l’approche genrée dans les programmes, en échange à son refus obstiné d’enseigner autre chose, dans les mêmes « SVT », que l’hétérosexualité reproductrice. Parce que bon, l’égalité abstraite passe encore, mais la perversité…

C’est d’ailleurs significatif que les beuglardEs de droite aient tout de suite fait l’amalgame. On ne les a pas tellement entendu causer de rôles construits, mais plutôt de légitimation de « pratiques douteuses ». Ce qui pourtant n’était précisément pas dans le contenu proposé.

 

En gros, c’est la lâcheté circonstancielle du ministère sur les sexualités qui nous vaudrait l'occasion de toute cette comédie sur le genre.

 

J’avoue, je reste dubitative envers cette hypothèse ; mais va savoir. En tout cas, ça y rajouterait du cocasse, à défaut de lucidité…

 

 


 

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La Bestiole

  • : Divergence transse, féministe, communiste - Le placard à Plume, la fem-garoue
  • : Ébranchée, schlemihlah, communiste, féministe - la transse la moins queer, la moins fun, la plus antisexe, antinaturaliste, antisubjectiviste du quart sud-est. Clodote d'hamsterlande, casserole détachée de la queue de l'alternoféminisme. A gauch' de la gauch' de la gauch' de l'extrême gauche. Résolument opposée aux backlashes pro sexe, pro marché, pro nature, pro religion, pro peuple, pro nation, comme aux catéchismes moraux-politiques en tous genres. Moderniste négative, moniste, novatrice ; philogyne, philosémite. Pour un anti-monde de nanas paresseuses et la ruine radicale de la masculinité, de l'économie, de la sexualité, de la fierté, du pouvoir.
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