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30 juin 2012 6 30 /06 /juin /2012 10:29

 

 

 

Il y a des mots qui n’ont l’air de rien ; enfin, presque rien. D’un mot quoi. Bon, vous allez me dire, avec raison, qu’au contraire un mot c’est énorme, redoutable, comme tout ce qu’il y a dans la langue.

 

Et oui, donc je recommence, il y a des mots qui n’ont pas l’air du tout de ce qu’ils sont. On appelle ça des antiphrases. C'est-à-dire que dans le réel, leur présence permanente aura à peu près l’effet inverse que celui que décrit leur sens sémantique.

 

Et là, c’est « possible ».

 

Je ne me rappelle pas quand ce mot est devenu, ou redevenu, un gimmick. Il l’avait déjà été bien des fois, avec son antonyme impossible. Je crois que c’est quand un certain nombre de gentes, à la fois témoin comme nous touTes du crashage général, et à la fois persuadéEs qu’on « aurait pu mieux faire » (et surtout plus) on lancé l’indécrottable « un autre monde est possible ».

 

Depuis, il faut avouer, ce couple originel n’a pas cessé de provigner. D’autres innombrables ont été proclamés possibles à la queue leu leu. Pas un seul ne s’est vu réalisé. Cela tient sans doute au potentiel. Mais surtout que dès que la chose, qui existait déjà, pleinement, était déclarée possible, ben la boucle était bouclée, et elle continuait. L’alter- en a été créé. Au fond, d’ailleurs, ça se tient. On peut parfaitement rêver d’un autre agencement des misères, des fatalités et des nécessités en vigueur. Je fais juste partie de celleux dont c’est le cauchemar, que d’imaginer que nous sommes au bout de la route humaine, qu’il faudra indéfiniment croupir    . de celleux qui tiennent le pari, sans aucune certitude scientifique (lesquelles font d’ailleurs partie de ce dont nous voulons nous dépêtrer) d’une émancipation et d’un irréalisé.

 

J’avoue, j’aime pas le sport. Et je crois avec quelques unes que cette inquiétante pratique sociale née en angleterre au dix neuvième siècle, et dont le nom même désignait un caprice déraisonnable, est, avec des manifestations sympathiques comme le travail, les prisons ou la patriarcat, de celles dont nous nous passerions intégralement et avec joie. Il y a même peu de risque d’erreur à voir dans l’obsession physique et comptable (toujours plus !) du sport un miroir fidèle de la folie productiviste. « Ici il n’y a pas de pourquoi », comme on disait aux arrivants dans une des conséquences finales de ce genre de fétichisme collectif ; c’est effectivement la réponse d’aboutissement à tout cela.

 

Or là je lisais le papier hebdomadaire de Caro, Caro de Prochoix, dans le Monde, et, comme il m’arrive quelquefois, j’étais au départ assez d’accord avec elle et celles dont elle parlait (les Femen). Je gueule très volontiers fuck euro – et un bon nombre d’autres trucs il est vrai, je me vois bien asperger des mecs à l’extincteur (mais non, ne me faites pas dire que j’ai pensé très fort au lance flammes), etc etc. On est pas d’accord sur ce qui nous paraît le pire, c’est sûr. Mais j’étais assez contente. D’accord, quoi, comme avec son dernier papier sur l’obstination nataliste internationale.

Le problème, c’est que les arguments positifs de Caro descendent de plus en plus bas. Il y a quelques mois elle nous expliquait qu’une « bonne économie » allait nous émanciper. C’était déjà croquignole. Bon, vous me direz, ça relève de nos catéchismes respectifs, et rien ne ressemble tant à un catéchisme qu’un autre catéchisme ; n’empêche, j’ai été frappé par cet irénisme économiste très dix huitième, la paix qui règnera quand tout le monde sera occupé à commercer (et à voter) dans l’égalité d’équivalence des acteurs du marché. Passons.

Puis elle a piqué une crise parce que ses ennemiEs la réprouvaient. Moi ça me rassure plutôt quand mes adversaires m’agonisent, et ça m’inquièterait fort au contraire qu’ellils m’approuvent. Mais Caro est tellement hallucinée de la nécessaire droiture de ses conceptions qu’elle en vient à être frappée de cette illusion d’optique des hagiographes médiévaux, lesquels faisaient parler démons, juifs et sarrasins à la première personne selon leurs conceptions, ce qui donnait des discours fort amusants où les réprouvés faisaient assaut de « je suis le plus grand idolâtre et nécromant ». Bah, ses contradicteurEs la valent souvent bien. Pour ma part, je les trouve aussi butéEs les unEs que les autres, concurrence d’apôtres.

 

Mais là, son laïus se terminait sur ce que je n’avais jamais encore lu « un autre foot est possible ». Disons même largement un autre sport.

 

Bon, je vois que je finis par causer plus de Caro et de son show politico médiatique que de l’objet même de mon aigreur ; mais elle est effectivement une de nos voix, assez représentative des choix, désirs, avidités, résignations et adhésions qui nous agitent ; le souci pour moi c’est que l’obsession à se ranger dans les boîtes à sardines des formes et comportements sociaux majoritaires est le credo de tout lgbtlande, et d’une notable partie du mouvement féministe. Est-ce qu’on s’est seulement posé nettement la question d’où on va comme ça, et de ce qu’on va devenir, à supposer qu’on ne le soit pas déjà devenues ?

 

De qui se fiche t’on ? De nous-mêmes, et activement encore. Dérision autogérée, autofournie, autonome. Bientôt on n’aura même plus besoin des mecs pour faire pareil.

 

Je retrouve ce « possible » qui en fait n’est là que pour boucler, souder les portes de ce monde, qu’on n’en sorte surtout pas. Que tout soit revalorisé, filtré, assaini, mais surtout qu’on en se débarrasse de rien ni qu’on aille vers rien d’autre. Tout est possible, yes. On a fait un bond de géantEs depuis le tout est permis rien n’est possible. Tout est possible, à condition que rien ne change fondamentalement. Au contraire, qu’on en remette au pot. Qu’on reproduise fidèlement ce qui nous structure.

 

Le sport, tout de même, urgh. Cet aspect de la folie collective qui fait par exemple courir jusques à l’infarctus les gentes au bord de routes abondamment diéselisées (1). Et qui naquit en Angleterre, au temps où elle était superpuissance, pour donner sens à des vies déjà bien déboussolées ; avant d’être son propre signifiant, « sport » voulait dire un caprice extravagant et déraisonnable, un peu comme le capitalisme quoi. Le sport, désormais valorisé conséquemment, mais qui n’a jamais été autre chose qu’une aberration – il est vrai parmi tant d’autres. Le sport, apprentissage de la logique de guerre bien plus efficace que la chasse. Structurellement, je crois, lié au culte du corps, de la force, de la victoire, au capitalisme et au sexisme, depuis son origine. Activisme de forme m par excellence. Et qu’évidemment il fallait se réapproprier, puisqu’on a résolument décidé de ne pas critiquer ce monde mais de se l’avaler à la louche. On l’a donc déclaré, après tant d’autres, possible. L’autre, c’est nous qui sommes censées le fournir, selon la régle du néo-essentialisme contemporain : quand ce sont plus les mêmes, même si c’est la même chose, tout change. Youpi.

 

On va applaudir des footballeuses pour témoigner soutien aux camarades persécutées, comme on achète un produit équitable pour donner dix centimes à une ong. Ce faisant, on avale tout rond, dans un cas la valorisation, dans l’autre la sombre idéologie de l’effort pour l’effort, de l’exténuement et de l’élimination qui est celle et sera toujours celle du sport. Et qui historiquement s’est développée avec la première. Sportisation et marchandise ont depuis longtemps investi le vieux domaine de la charité, repeinte en solidarité. Mais ça n’en passe pas moins par les signes et les comportements sociaux les plus englués dans la course du présent sur son tapis roulant.

 

Et, évidemment, me viennent les ultimes, qui j’en suis sûre vont tomber un de ces quatre : main dans la main avec l’économie, la religion, que sais-je encore du même genre, une autre relationnite, une autre hétérolande est possible, un autre patriarcat est possible. Les mêmes tous autres. Il suffit de garder les cadres en remixant un peu les personnels. Faire les mêmes choses, remplir les mêmes formes, avec juste des identités plus diverses et plus fluides. Et durables, surtout, durables ; il faut que tout dure et soit pérenne.

 

Quand on vous parle d’autre et de possible, c’est que l’issue a déjà été verrouillée derrière vous.

 

Mais bon, pas de panique ! Il n’est de porte, même de coffre-fort ou de fort tout court, qui ne puisse être pied de bichée. Les mauvais jours peuvent finir ; il faut le vouloir, et nous casser aussi un peu beaucoup la tête sur comment. Il n’y a pas de paradis ni de sortie automatique, fatale, historiquement déterminée. Ce qui risque d’arriver si on fait confiance à ces mythes, comme disaient Benjamin et Woolf, ce sera la barbarie. Ça ne se peut que si on le veut, si on s’y atèle, et si on largue nos amarres internes à un monde dont la perfection se déroule chaque jour, patacrêpe de nous-mêmes et barbarie idem.

 

Á moins que ce soit nous qui ayons mué en coffre-fort.

 

Mais à un moment, ce serait bien de nous dire qu'il y a des trucs que non, sont pas possibles. Ou que même si c'est possible, c'est tellement misérable qu'y vaut mieux pas. Comme recycler indéfiniment la m... Non qu'il ne le soient de fait, si on s'y obstine ; mais alors c'est nous mêmes qui sommes recyclées. Et ça pue.

 

 

 

(1) J'apprends à l'instant que, ce matin même, un député lyonnais tout neuf et plus jeune que moi est crevé, après et avant tant d'autres, de cette pratique démente. Bon débarras. Et longue vie à celles qui se prélassent en grossissant. Comme on avait écrit sur le mur d'une des meilleures vacances féministes où je me sois trouvée : manger, dormir, grossir !

 


 

 

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La Bestiole

  • : Divergence transse, féministe, communiste - Le placard à Plume, la fem-garoue
  • : Ébranchée, schlemihlah, communiste, féministe - la transse la moins queer, la moins fun, la plus antisexe, antinaturaliste, antisubjectiviste du quart sud-est. Clodote d'hamsterlande, casserole détachée de la queue de l'alternoféminisme. A gauch' de la gauch' de la gauch' de l'extrême gauche. Résolument opposée aux backlashes pro sexe, pro marché, pro nature, pro religion, pro peuple, pro nation, comme aux catéchismes moraux-politiques en tous genres. Moderniste négative, moniste, novatrice ; philogyne, philosémite. Pour un anti-monde de nanas paresseuses et la ruine radicale de la masculinité, de l'économie, de la sexualité, de la fierté, du pouvoir.
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