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2 août 2013 5 02 /08 /août /2013 10:11

 

 

 

Trouvé il y a quelques temps dans un bêtisier, lui-même pas fort malin, intégratif et normatif, cette affirmation vivement contestée, tenue même par son autrice pour incongrue : « Les personnes transgenre sont des anarchistes avec des idées folles ».

 

Ça m’a au passage rappelé l’aventure de l’Unique et sa propriété, livre aux idées tellement folles qu’il avait passé la censure pourtant bien étroite du royaume de Prusse au motif que les vues exposées étaient si extravagantes qu’elle ne pouvaient pas représenter un danger (anti) social ni politique.

 

Et ça me fait bien entendu soupirer, dans mon désert : si seulement ! Si seulement nous étions, avions été, devions enfin nous montrer, résolument, une bande de monstres à pieds de biche ! Contre le pouvoir. Contre ses aménagements et sa redistribution infinie. Avec des idées folles. Mais voilà, nous nous appliquons bien à ne surtout pas l’être. Nous formons au contraire un étalage d’associatives, sanitaires, juridiques et safetytaires, avec une visée morne : faire durer le triste état de choses auquel nous tentons de participer à boitillon, concurremment aux autres, et où nous entendons obtenir quelques strapontins, un statut, une part de gamelle. Voilà ce que recouvrent inclusivisme et transféminisme à cette heure. Capitulation générale des personnes qui auraient pu faire vivre un mouvement t’ effervescent, reddition aux nécessités sociales que nous ne saurions plus contester. On l’a mauvaise, les indigérables. D’autant que ce ralliement à la normalité ne nous sauvera évidemment pas – pasque c’est pour ça aussi que nous sommes sages : nous rendre inoffensives, utiles, valorisables, acceptables voire désirables pour biolande, afin qu’on nous épargne, et éventuellement que nous puissions en rabioter en peu - ce qui a toujours, comme on le sait, vachement marché comme calcul pour les parias et autres surnuméraires…

 

Vous voudriez bien croire que légalisées, reconnues, enregistrées, rabotées, médicalisées à souhait, la voix adoucie, la patte blanchie, comme dans La Fontaine, les papelards avec un beau f dans le sac à main, la loi anti-discriminations en auréole sur la tronche c’est fini, on est vraies, on sera plus traitées de travelos et de pélos dans le tram, plus tabassées par des bandes de mecs, plus méprisées et bananées par les nanas bio et les m-t’s. Eh bien je vous dis zébi, on le sera, et on le sera autant qu’on essaiera de faire semblant, qu’on se soumettra à la biotitude comme étalon, qu’on avancera le museau enfariné, qu’on trouvera toujours que l’autre, oulà, elle détonne, elle joue pas le jeu, on va se faire repère. Mais on est repère, et on le restera, une de nos doyennes l’a bien écrit : ça ressortira toujours, comme tous les stigmates. Tôt ou tard. Plus tôt que tard. Et je vais vous dire, autant de fois on aura fait comme si, autant de fois on aura fermé sa gueule pasque tout d’même, autant de fois on aura largué la copine excessive, autant de fois on aura fait guili-guili aux vraies, autant de fois on aura bien mérité ce qui nous arrive et arrivera. On ne change jamais, jamais un monde en usant de ses structures ; la fin est dans les moyens, déjà contenue. Ce monde ci n’est pas nôtre. Tant mieux, d’ailleurs, vu son état. Inutile d’essayer de se l’approprier.

 

Qu’on le veuille ou pas, on est des monstres, des caricatures de la caricature bio et genrée qui court elle-même les rues, et c’est très bien ainsi ; je dirais même, si c’est pas ça qu’on veut ben vaut mieux pas transitionner, surtout vers f. Par cela même nous renversons la vapeur, le circuit de valorisation des formes sociales. On pourrait même faire péter la chaudière, en s’asseyant à suffisamment sur la soupape de sécurité. Mais si nous n’en tirons pas activement les conséquences, elles seront tirées pour nous, contre nous. On appelle ça, déjà, chez nozamies, qui commencent à piger les implications de la chose, beaucoup plus incisives qu’on y croyait, le retour aux fondamentaux. On va en bouffer du fondamental.

 

On n’a pas signé pour être aimées, appréciées, reconnues – il y a maldonne, et cette maldonne se manifeste tous les jours, impitoyable et conséquente, malgré nos gémissements. On n’a pas signé pour la gentille place sociale à respectlande. On a signé pour y fiche en l’air – ou nous faire fiche en l’air. Je pense que, par notre impayable docilité, notre bonne volonté qui nous désarme, nous avons choisi la seconde issue. Et que c’est par manque d’audace, comme bien d’autres, que nous aurons été une anecdote, une bulle spéculative de l’histoire. Nous l’aurons bien cherché.

 

On me l’a fait remarquer de source autorisée, je n’aime pas les miennes ; ben non, j’assume : je n’aime pas « ma communauté » - elle l’est et j’en suis - que ce soit en ses gérantes ou en ses consommactrices, qui se ressemblent autant qu’elles s’assemblent, et communient dans le même espoir baveux de se faire reconnaître par ce qui nous détruit et que nous devrions bazarder autant que fuir, au lieu de nous y coller comme des mouches sur des serpentins à glu, et de mourir, souvent, pareil. Elles se montrent en cela aussi stupides que celles qui nous haïssent. Toutes veulent in fine les mêmes choses. C’est ce manque d’audace qui nous rend bêtes, les unes et les autres, et qui nourrit a contrario ressentiment autant que compromission. Je n’ai pas la moindre bienveillance pour ce de quoi nous voulons participer, pour ce que nous ne croyons pas ne pas pouvoir désirer, ce qui nous bouffe et tue, comme il le fait de toutes, et accessoirement nous rend ridicules. Comment aimer ça sans nous mépriser nous-mêmes ? Je ne nous aime pas, en l’état, parce que je refuse de nous mépriser. Chérir c’est aussi exiger, ne pas laisser passer ce qui se liquéfie. Et en outre je suis sûre qu’à ramper, à psalmodier, on l’aura dans le baba, radicalement, létalement. Je ne nous aime pas, là, parce que je voudrais que nous vivions ! Moi la première, d’ailleurs, je ne me tolère pas, et je veux autre gente, dans autre monde, ou même dans pas de monde du tout. Je ne nous aime pas quand nous en sommes à réclamer l’intégration à la structure d’un monde de domination et d’évaluation, un monde qui d’ailleurs ne peut vivre que sur une élimination de plus en plus accélérée d’une grande partie des identités qui entendent le composer. Bref je ne nous aime pas quand nous nous efforçons d’incarner ce qui nous enferme, nous étrangle, et continuera à bousiller la plus grande part d’entre nous, sans parler d’autrui ; après nous avoir baladées entre les statuts d’idiotes utiles de la démocratie, de matière première pour le pib médical en crise, de prétextes à pattes. Il sourd, en somme, un épais désespoir de la perspective que, semblables d’ailleurs en cela à la majorité de nos contemporaines, nous en serons encore, dans des lustres, à nous plaindre des conséquences identiques et cumulées de causes que nous aurons perpétuées avec ardeur. Et à nous entasser dans la même impasse.

 

Ah, je vais pas nous plaindre, zut. On l’aura voulu, ce monde, on l’aura réclamé, en gros et en détail - eh ben on l’aura, on l’a déjà. En pleine poire. Quand suffisamment d’entre nous auront conclu à commencer par ne pas vouloir, il sera temps d’en recauser. Á moins qu’on ait disparu d’ici là, ce qui ne me paraît pas vraiment impossible. Á moins aussi, ce qui n’est exclusif ni de l’une ni de l’autre, que certaines d’entre nous écrivent et vivent, imprévues, inabordables et non amalgamées, une autre histoire pendant que notre représentation s’évertue à « nous » rendre comestibles. Tant qu’y d’la vie, y a d’la malice !

 

 

« Une loi et vite », clame le communiqué tout frais pondu par la cogérance de la féodalité t’ hexagonale. Qu’on sache enfin qui on a le droit d’être, cornegidouille !. Ma foi, au point où on en est, je dirais presque que ça n’empirera pas la situation… Encore que, quand on se rappelle des récentes déclarations tutélaires de nvb, comme du projet Delaunay, dont j’ai parlé en leur temps mais sur lesquelles trans-assoc’lande a été d’une discrétion tout à fait exemplaire, il y a quand même du souci à se faire. La confiscation de l’avortement par loi de dérogation et maintien de la répression de tout ce qui n’est pas dans le cadre, fort étroit, (délais, toubibs…) comme du stigma « c’est mal » est tout de même un cas d’école historique : le pouvoir institutionnel ne nous laissera jamais disposer de nous-mêmes ; ce serait donner trop mauvais exemple et inciter à on ne veut même pas imaginer quoi !

Mais voilà, quand on croit fermement que loi vaut mieux que pas loi, au mépris même d’expériences passées, comme à la logique gestionnaire du moindre mal, eh ben on y croit. Comme on croit que les curés, puis les militaires, ou les tribuns du peuple, vont prendre soin de vous, et que dis donc, zut alors, c’est pas le cas du tout, où est le guichet des réclamations ? Faut faire une loi contre les abus commerciaux politiques ouin ! – combien de décennies va-t’on encore tourner dans cette cage choisie ?

Quand, sous ce gouvernement ou un autre, elle sera tombée du ciel représentatif, cette loi et qu’on fera mine de découvrir, la gueule enfarinée, que le cornet surprise ne contient même pas la misère sociale intégrée qu’on affectait de rêver, bref qu’une loi c’est toujours, sous le contrôle de l’état et des institutions, des normes, des contraintes, des critères et des éliminations, eh bien on gueulera pour en avoir une autre. Les grenouilles qui… Ah, ça s’il y a une chose qu’on ne peut pas nous reprocher, c’est d’être indisciplinées et imprévisibles, non plus d’ailleurs qu’aucun des groupes sociaux qui font la queue. Pas même besoin de nous surveiller, on bougera pas de notre sit-in, en rangs devant les guichets. On pourra nous enfermer sur place, dans un préfabriqué – c’est d’ailleurs un peu ce qui pendouille des déclarations nvbesques.

Ce qui serait drôle avec ce monde, si on le pouvait voir de loin, c’est son shadokisme invétéré : si ça marche pas eh ben on recommence, on s’y enfonce, encore mieux encore plus. Comme pour l’avortement, comme pour le tapin : la loi et le droit, la reconnaissance par la domination, c’est d’expé l’arnaque, la limitation et la dépossession, sans parler de la division entre les qui existent et les autres, mais on a tellement peur de ce qu’on ferait ou ne ferait pas sans ce carcan, qu’on préfère encore la réclamer. Il est vrai que comme ça on pourra continuer à geindre de ses conséquences, ce qui peut occuper une vie entière, et fournir quelques strapontins utiles et gratifiants à nos représentantes certifiées.

 

Le minimum, dans un sens émancipateur, serait de délégaliser les rapports à soi - mais on s’aperçoit vite que dans un monde structuré par l’appropriation tout rapport à soi est propriété, valeur et à ce titre affaire sociale.

Et évidemment ne pas le réclamer, mais y échapper, autant que possible.

On n’en sortira jamais, à supposer qu’on en veuille sortir, par l’enchère et le haut, la visibilité qui nous désigne et nous rend attrapables à tout instant, la bonne volonté disponibles à toutes les exigences normalisatrices qui ramènent enfin à notre mort : on n’en sortira qu’en fuyant par les égouts, en disparaissant en tant qu’acteures sociales.

 

 

 

 

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Deux en un, allez ! – il y a quelques jours, est apparu dans un coin de la blogosphère alternote le récit, argumenté et détaillé, d’une « détransition » (ce que j’appellerais d’ailleurs plutôt une retransition : on n’efface ni les choses ni le temps, et on ne revient jamais d’où l’on est partie) : Vous retourner ce regard (http://nantes.indymedia.org/articles/27941). Ce récit pose des questions similaires à celles que je pose depuis un moment, et que, je crois, on est quelques t’s à méditer : que sont de facto les t’itudes aujourd’hui, quel rapport à la valorisation du monde tel qu’il est et de ses formes sociales, patriarcat et sexualité en tête. Il ne pose pas la dernière question que je crois toujours ouverte : ce que nous pourrions faire, devenir, contre ce monde ; il ne voit d’issue que dans le retour aux catégories classiques et à la lutte pour la vie, darwinienne et appropriatrice. Soit. C’est un pari a minima ; ce n’est pas le mien. Mais nous avons fait les mêmes constats : oui, le genre ne mène en l’état pas guère plus loin que le sexe. Et il serait sans doute temps de cesser de regonfler cette baudruche trouée pour se justifier d’exister, mais aussi de questionner les formes indécrottablement sexuées, hiérarchisées et valorisées (ou pas) qui en ressortent sans discontinuer.

Je crois que la question commence à se poser dans les faits, avec acuité : les retransitions, et l’impasse du genre comme du sexe dont nous ne sommes encore pas sorties, l’attirance récurrente des formes assignées m. Mais voilà, nous sommes à l’orée, nous ne savons pas encore ce que nous allons vouloir en faire, ou pas.

 

Nous ne savons pas, mais comme d’hab il y en a qui savent déjà pour nous, les bio pour les t’s, comme les mecs pour les nanas : ce mea culpa, cette forclusion, ont fait saliver le propagateur de ce récit, en françouille, qui est l’inénarrable Martin Dufresne, le petit jésus aux outrages du proféminisme néo-conservateur qui hait tout ce qui n’est pas « un homme c’est comme ça une femme c’est comme ça ». Et là, ça pue franchement. Je veux dire : Dufresne fait partie de la bande « retour aux fondamentaux » et aux unités naturelles, pour laquelle tout ce qui risque de faire excroissance est tout bonnement à éliminer, chirurgicalement. Et nous en faisons partie. La bonne vieille solution par l’extermination de groupes sociaux « parasites » ou « ininsérables », forcément complices d’une domination qui n’est jamais systémique, meuh non, juste des méchants qui ont pris le pouvoir sur les victimes, pourtant gaillardes et lucides, on se demande toujours bien comment. Les essentialistes doivent toujours se réfugier in fine dans l’inexplicable afin d’éviter d’entrer dans la critique sociale.

 

En langage politicard ordinaire, on appelle ça une instrumentalisation. Et une instrumentalisation particulièrement brutale, puisqu’elle est le fait de gentes qui voudraient bien nettoyer le social, avec ce que ça implique. Je causais l’autre jour des « un peu t’s’ » qui essaient de profiter de l’ambiguité provisoire. Là on pourrait causer de ces personnes qui veulent tout simplement, crûment, notre mort, dont j’ai déjà connu quelques exemplaires dans le (pro)féminisme bio hexagonal, à Paris et à Lyon, mais qui ne répugnent elle non plus absolument pas à se servir de nos tentatives et aventures quand elles flairent la bonne affaire. Quand on est sûre d’être du bon côté, on devient vite une crapule exterminatrice, l’histoire moderne fourmille de ces exemples.

 

Que nous le voulions ou non, nous nous retrouvons et retrouverons tôt ou tard, soit à devoir cosigner notre extinction, soit à ferrailler sur plusieurs fronts : nozamies, nos ennemies, nos cheffes et représentantes. Et à envoyer f…e leur monde rêvé, celui qu’elles se disputent tellement elles l’adorent. Va falloir nous faire pousser des bras, des jambes – et des têtes ; c’est la prochaine étape, si nous le voulons. Si nous ne le voulons pas, eh ben nous leur donnerons raison, en principe et en acte.

 

Et finalement, ce n’est pas plus mal qu’il y ait désormais des néo-conservatrices open dans le féminisme, des Dufresne, des Dworkin, des Le Doaré, des Goldschmitt, des De Haas, des « radicales » acritiques réappropriatrices, elles aussi, des formes sociales m, sans parler de leurs concurrentes dans la promotion de ce que nous nous devons d’être, complémentaristes, religieuses, etc., lesquelles toutes, de plus en plus ouvertement aspirent à notre disparition, au fameux et partagé retour aux fondamentaux, ralliement aux évidences poujadistes et nécessitaires qui sentent la réconciliation et finalement la soumission totale au monde tel qu’il est, et ne saurait autrement sans donner mal à la tête. Ça met les choses au clair et je trouve même assez pathétique, pour ne pas dire pis, qu’il faille que de telles escarpes s’étalent pour que, peut-être, on en arrive à assumer nos positions. Enfin, je dis ça, je suis optimiste : actuellement, c’en est toujours à tendre la sébile à celles qui crachent dedans. Et j’ose dire bien fait : on ne tend pas de sébile, on ne demande pas à autrui et surtout à ses ennemies reconnaissance et vie. Ou alors on est franchement stupide ou maso. Et si nous le sommes, puisque c’est ce qu’on nous apprend à être en démocratie, eh bien il nous faut fissa le désapprendre. C’est une question de vie et de mort pour nozigues.

 

Y en avait marre de poticher dans la boutique, de faire la queue aux guichets de la reconnaissance, de faire mine d’être d’accord, soumises, dociles, en l’échange d’une très douteuse tolérance (pléonasme !). Rappelons nous les mots de Roussopoulos : on veut pas être les égales de ces mecs là**, on veut pas la reconnaissance de cette société. Elles et nous, non, on ne veut pas le même monde – en tous cas on ne devrait pas ; elles veulent la continuation de celui-ci, avec quelques aménagements dans la distribution de la misère et de la dépendance. Patriarcat structurel, domination, cauchemar social et pénurie économiste pour et par toutes, paritairement ; yeah !

Si nous voulons la même chose nous serons anéanties, et nous l’aurons sinon bien cherché, du moins accepté. L’affaire n’est pas anecdotique ni limitée au féminisme : le printemps des c…, l’ébullition réactionnaire, ce ne sont pas que les droitières enregistrées ; c’est une fois de plus toute la société et la mouvance politique qui glissent à toute vitesse, au milieu même de leur concurrence, vers des positions conservatrices, droitières, et se rejoignent : travail, famille, nation. Je l’ai déjà dit quelques fois : le féminisme crèvera ou deviendra au mieux une annexe de l’ordre des choses, de même que tous les autres mouvements d’émancipation, s’il n’est pas révolutionnaire, s’il ne vise pas à comprendre et à renverser les formes sociales qui structurent ce monde, s’il se contente de réclamer leur « bonne » réalisation et se borne à dénoncer un toujours indispensable complot des méchants pour expliquer leur faillite. Le néo-féminisme alterno post-95 et f-tpglande sont déjà les pattes en l’air, agonisantes (euphémisme…) par pusillanimité intellectuelle ; les institutionnalistes se sont compromises avec les pires daubes réaques et avec le pouvoir étatique. Tirons nous du charnier. Combattre ses ennemies, ce n’est pas leur demander un strapontin ; et l’obtenir n’est en rien une victoire, encore moins une émancipation.

 

Á toujours leur quémander reconnaissance, sur quelques ton que ce soit, nous leur fournissons une partie essentielle du pouvoir qu’elles exercent sur nous, sans parler de leur pathétique surface médiatique. S’il y a quelque chose de plus stupide, c’est de renchérir sur les valeurs et nécessités qu’elles agitent, qui sont celles même du pouvoir, en prétendant qu’elles ne les servent pas bien et qu’on fera mieux. Ce sont justement ces fétiches qui les rendent inhumaines et obsédées, et nous leur ressemblons trait pour trait quand nous essayons de nous asseoir à leurs côtés, sous les mêmes directives.

 

Comme je l’ai aussi écrit à plusieurs reprises depuis un an, de toute façon, on va vite voir, avec la fièvre intégrationniste, citoyenne, familiste et propriétaire, qui défend quoi, et ce sera je crois parfaitement instructif. Il n’y aura qu’à ôter les lunettes de la bienveillance apologétique et convergente pour que ça saute aux mirettes. Je le répète, c’est très bien que les positions, au rythme du naufrage, se précisent. Peut-être même que ça aidera à casser quelques unes de ces dites lunettes qui nous filtrent l’avenir en rainbow inclusif, policé et raisonnable. Déjà, quand on admet les fliques du flag dans ses friends, ou qu’on mouille de subordination devant nos bergères communautaires aux dents qui rayent le parquet, on sait ce que l’on veut. On est quelques, plus nombreuses que cru, à savoir que nous ne le voulons pas. Il n’y a pas de passerelle, et ça vaut sans doute mieux.

 

Tant mieux si ça clashe. Tant mieux si nos illusions sororitaires se fracassent, au lieu de couvrir les violences envers nous. Tant mieux si on en (re)vient à des non-mixités pas inclusives du tout. Je me rappelle encore ma joie à apprendre, des jours après, quand ça avait frité, un peu, au camping antipatriarcal, en 95 – auquel j’avais refusé de me rendre précisément parce que je ne voulais plus de la mélasse relationneuse. J’en avais dansé, yes, dans ma petite maison, toute seule - toute seule, justement – avant la lente désillusion : nous ne voulions pas vraiment le clash, nous voulions sauver la boutique. Il nous faut apprendre à savoir rester et penser seules, aussi. Pour précisément pouvoir réellement après le faire ensemble, entre personnes, et pas en puddings « plus petit dénominateur commun ».

 

Ainsi que le disait Arendt, voilà des gentes avec lesquelles nous n’avons pas de monde commun, finalement, à partager. Avec qui nous ne le voulons pas, ou ferions mieux de ne pas le vouloir. Une des conséquences en est de se questionner sur notre obstination à vouloir un monde (ce fameux monde « unique et heureux », encore une fois). Et aussi sur la possibilité de ne plus vivre en monde.

 

Marre de la foire à l’inclusion – partons dans le décor ! Devenons imprévisibles. Et acquérons par cela même une liberté critique et vitale que la position de mendiantes du genre nous interdit totalement. Il n’y a pas d’avenir dans la convergence – ou alors il est très, très moche.

 

Mais tout de même, je trouve un peu effrayant qu’il faille qu’on en soit arrivées, tombées là, dans des marais pareils, peuplés de telles horreurs politiques, pour commencer à peut-être se dire qu’il y a un blème avec ce après quoi nous avons couru pendant vingt ans (pour le moins). Que le biotropisme, la culture réappropriative des formes masculines, la normalisation et l’intégration à un social structuré par celles-ci, trois en un, sont notre mort à terme, et des fois pas à terme.

 

 

 

** : j’ajoute ici au sens de refus de l’intégration du monde du capital et du patriarcat qu’opposait Roussopoulos à la notion d’égalisation civile un sens solanassien : les qui se reconnaissent dans les formes sociales dominantes qu’elles entendent s’approprier, les performent quoi, sont des mecs – et inversement. Pas par hasard qu’à peu près toutes celles qui entendent en ce moment confisquer le terme de radicales évitent soigneusement de citer Solanas – et c’est je crois bien à tort que mes petites camarades gueulent comme des brûlées dès que j’en cause : Il faudrait déjà lire et relire Scum, et pas forcément les passages qui ont le plus fasciné les antiféministes : l’attaque de Solanas contre la société n’est pas essentialiste, ni même tant que ça statutaire – et on ferait bien d’en prendre de la graine, là où on en est ; elle s’appuie sur une description et une critique frontale des formes sociales et relationnelles liées au patriarcat, en tant que telles, et en allant beaucoup plus loin dans la remise en cause des évidences que ce que nous osons actuellement (argent, relation, reproduction, etc.) ; c’est en fonction de ça qu’elle se détermine et qu’elle analyse la société, et qu’elle préconise son renversement, bref une tentative d’émancipation de la domination et de ses formes liées à la masculinité structurelle et sociale, active et formelle. Nous sommes très en retrait sur elle quand nous pataugeons dans nos néo-léninisme essentialistes de savoir qui est quoi, en proclamant la nécessité de la valeur et de la représentation, ou encore quelle classe est bonne et quelle classe est mauvaise, sans remettre un instant en cause la bonté ontologique des structures sociales de base, évidentes, dont il ne faudrait que s’emparer pour bâtir le paradis communiste ou féministe. Ce n’est donc pas pour rien que les Radfem, par exemple, évitent de trop s’en réclamer, sans parler des néo-conservatrices, communautaristes ou pas : elles voient très bien qu’elle va trop loin pour elles, et pas dans leur direction apologétique de récupération du social en l’état. Le pari que fait, nous propose Solanas, c’est que nous pouvons créer un monde, ou un a-monde, de nanas, qui ne soit plus structuré sur les formes masculines – lesquelles, je pense avec elle, ont amplement montré ce qu’elles pouvaient donner… - et débarrassé des identités qui en découlent. C’est une position et révolutionnaire, et matérialiste, analogique et liable à la critique de l’économie politique.

Je ne partage juste pas sa croyance, datée, que la technologie et l’automation puissent servir en quoi que ce soit à une émancipation ; elles paraissent bien plutôt substantiellement comme historiquement conjointes à l’économisme et à la masculinité.

Solanas a d’ailleurs tellement bousculé les quilles et les petits drapeaux des approches intégrationnistes et essentialistes qu’elle l’a payé d’un isolement absolu, d’une vie et d’une mort épouvantables. Il n’est pas, encore aujourd’hui, anodin et inoffensif de se mettre résolument en porte-à-faux de la ruée sociale. Ni de vouloir remettre en cause les évidences et paradigmes incontestés. Rien que cela devrait inciter ses contemptrices automates à relire soigneusement ce qu’elle a écrit.

 

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

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La Bestiole

  • : Divergence transse, féministe, communiste - Le placard à Plume, la fem-garoue
  • : Ébranchée, schlemihlah, communiste, féministe - la transse la moins queer, la moins fun, la plus antisexe, antinaturaliste, antisubjectiviste du quart sud-est. Clodote d'hamsterlande, casserole détachée de la queue de l'alternoféminisme. A gauch' de la gauch' de la gauch' de l'extrême gauche. Résolument opposée aux backlashes pro sexe, pro marché, pro nature, pro religion, pro peuple, pro nation, comme aux catéchismes moraux-politiques en tous genres. Moderniste négative, moniste, novatrice ; philogyne, philosémite. Pour un anti-monde de nanas paresseuses et la ruine radicale de la masculinité, de l'économie, de la sexualité, de la fierté, du pouvoir.
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