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2 janvier 2013 3 02 /01 /janvier /2013 14:11

 

 

Je ne vous écris pas assez souvent au sujet des poubelles. Pourtant, je tiens que ce splendide objet et tout le réseau technique, économique, politique, humain qui se déploie à partir de lui – ou y aboutit – se placent parmi les indices les plus significatifs de notre époque. Les indices, les traces, les coulures, les indétachables.

 

Je ne suis pas très poubelle en ce moment. Les magos de ma région les ont assez bien planquées, d’une part, et d’autre part la dépression m’empêche souvent de m’agiter convenablement sur des parois métalliques. C’est dommage, les poubelles recèlent des tas de trucs auxquels je penserais même pas. Une marchandise, qu’elle soit vendue, pillée ou récupérée, reste une marchandise, avec tout le procès de production, comme disent les ceusses qui savent, qui va avec. Mais il n’est pas désagréable de s’adjuger ainsi une moitié de fromage de brebis. Cela fait partie de nos petits arrangements avec l’économie. Somme toute assez bénins.

 

Il y a beaucoup moins bénin et c’est le même monde. J’ai du vous causer, une fois ou deux, de ces ports d’Afrique (il y en a sans doute d’ailleurs mais ceux sur lesquels j’ai lu s’y trouvent) où des bateaux amènent en vrac des quantités industrielles de déchets technologiques depuis les pays à forte valeur ajoutée. Il s’en fait alors des monceaux, des montagnes, sur lesquels vivent des gentes, qui trient des éléments et bouts de métaux rachetables à bas prix, bas bout de la chaîne quoi, et incidemment sont empoisonnés par ce travail. Tout aussi directement et bien plus vite que les ouvriers d’chez nous qui bossent dans les usines de pvc, exemple parmi d’autres. Les métaux lourds, les solvants, etc. ça pardonne pas. Mais voilà, gagner sa vie, la soi-disant autonomie individuelle ou familiale dans le cadre de l’échange contraint, la valeur qui chapeaute tout ça, ça pardonne pas non plus. C’est mourir à terme ou mourir tout de suite. Là est le principe du chantage massif que nous avons mis en place, au cours des siècles, les unes envers les autres.

 

Ce matin, un article de la Libre Belgique m’apprend ainsi qu’on peut, en outre, intégrer les petits arrangements aux grands arrangements avec un minimum d’investissement, et pas mal de paroli. Cela cause de gentes qui, comme dans le célèbre petit film l’Île des fleurs, vivent de la récup’ des poubelles dans une très grande ville d’Asie. Apparemment, les temps se faisant de plus en plus durs et l’économie plus sélective, c'est-à-dire pénurique, même de la bouffe, il y en avait de moins en moins. Mais les anges du naufrage veillent. Une assoce de recyclage et développement durable, qui a emporté le marché moral et matériel de ces poubelles, leur a imposé le contrat suivant : ne plus récupérer la boustifaille, mais tous les matériaux susceptibles d’être recyclés, c'est-à-dire réintroduits dans le système marchand, ce en échange de sommes d’argent qu’on devine minimes, pasqu’il faut que ce soit très rentable ; sommes donc évaluées au plus juste, portions congrues au moyen desquelles les dites personnes iront acheter de la bouffe officielle à la supérette du coin. Il n’est pas dit si en quantité de bouffe, au final et compte tenu de l’appauvrissement des poubelles, elles y gagnent. Je me permets d’en douter. Mais c’est une splendide illustration de comment, jusques aux tréfonds de la misère consécutive à la marchandise, l’économie et ses secouristes bien-pensantes arrivent à se mettre en traviole pour retirer encore quelque chose, presser encore un peu le fruit, enfin ordonner l’activité humaine en travail et en commerce, sans quoi ce serait la gabegie. Avec en plus la gloire du « social ». Et enfin, last but not least, de la réintégration du plus grand nombre possible dans l'ordre des choses.

 

L’étape suivante, de même qu’Anders le remarquait pour la technologie il y a cinquante ans, est évidemment l’impossibilité, puis l’interdiction et la répression de la récup’ « autonome ». Le « tu n’as plus besoin de » se transformera très vite en « tu ne peux plus », et de là en « tu ne dois pas ». Je suppose que sous peu les récupératrices à pauvrelande devront être enrégimentées, reconnues, labellisées, pucées. Ce sera toujours la famine mais avec la surveillance économique et sanitaire, et les bienfaits des moins coûteux de nos dispositifs de contrôle. Bip ! Idem par chez nous : il importe que les loquedues ne viennent pas se servir désordonnément dans les poubelles ; petit à petit apparaissent des partenariats entre les commerces et les assoces, ces acariens géants qui vivent sur la déglingue, pour que le secondes monopolisent les surplus et leur distribution (là encore aux référencées, à réintégrer, etc.) en échange de pub pour les premiers, qui espèrent vaguement en retirer quelque bénéfice. Mais l’important, le central, sur lequel tout le monde est d’accord, est que tout ça doit être géré et valorisé de quelque manière, pas laissé aux appétits vagabonds.

 

Il me semble de plus en plus que les bureaucraties ne se créent pas tant sur des modes de fonctionnement que sur des consensus au sujet des buts sociaux à privilégier, sur lesquels au besoin on se fait concurrence et on surenchérit. C’est en cela que le monde des assoces, du « sauvons la planète » ou de « l’économie sociale et solidaire » est calqué avec perfection sur celui de la domination ©. Ce ne sont même pas les petits travers humains, la recherche de pouvoir, la rigidité organisationnelle, la course aux places qui sont déterminants, même s’ils y prospèrent : c’est la croyance unanime dans les mêmes formes sociales, le même bien commun, qui modèlent et façonnent un monde unique et malheureux. Cette mélasse s’insinue partout, en nous et entre nous, jusqu’à ne laisser aucun interstice, aucun dégagement, aucune latitude, et à s’y solidifier. Notre rapport aux poubelles, et entre nous autour, n’y échappe bien entendu pas. Les dites poubelles seront toujours plus verrouillées, vigiles, flicailles et socio-sanitaires y veillant, et nous irons faire la queue pour recevoir notre ration. Congrue. On veut le progrès ou on le veut pas, hein ?

 

 


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La Bestiole

  • : Divergence transse, féministe, communiste - Le placard à Plume, la fem-garoue
  • : Ébranchée, schlemihlah, communiste, féministe - la transse la moins queer, la moins fun, la plus antisexe, antinaturaliste, antisubjectiviste du quart sud-est. Clodote d'hamsterlande, casserole détachée de la queue de l'alternoféminisme. A gauch' de la gauch' de la gauch' de l'extrême gauche. Résolument opposée aux backlashes pro sexe, pro marché, pro nature, pro religion, pro peuple, pro nation, comme aux catéchismes moraux-politiques en tous genres. Moderniste négative, moniste, novatrice ; philogyne, philosémite. Pour un anti-monde de nanas paresseuses et la ruine radicale de la masculinité, de l'économie, de la sexualité, de la fierté, du pouvoir.
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