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2 septembre 2010 4 02 /09 /septembre /2010 08:31

"BrivadoisE" : adjectif qui désigne ce qui relève de ou concerne la petite cité et sous-préfecture de Brioude, en Haute-Loire, et ses environs.

 

 

C’est marrant, je ne me résous à faire cette première « chronique Brivadoise » qu’au moment où, mise à la rue, je ne sais pas du tout si je vais pouvoir rester ici – ni où que ce soit d’ailleurs.

C’est fatigant, l’ironie de la survie.

Bon, il est vrai qu’elle ne sera que modérément Brivadoise.

 

 

Hier donc je me descends au café-lecture, déjà mentionné quelques fois sur ce blog, en passant. Endroit froid et sympathique, beh oui, de nos jours la sympathie c’est déjà de ne pas se voir agressée. C’est déjà un acquis énorme. Bref à l’intérieur de cet endroit on ne m’agresse pas. On est polie (j’insiste sur le e ; ce café a aussi ceci d’agréable qu’on y est fréquemment une grosse majorité de nanas ; je suis évidemment la seule trans. Probablement la seule de l’arrondissement, depuis le suicide ou l’assassinat de la folle de Paulhaguet il y a vingt ans, laquelle d’ailleurs était plutôt pédé). On compatit vaguement. On s’ingère même d’avancer des espèces de conseils des fois. Bon. Je bois non pas du petit lait, mais de la bière de Haute-Loire, très peu convaincante. Je préférais la Meteor ou l’Efes, je confesse.

Je converse sommairement avec des nanas, que je connais sans connaître depuis des années, comme un peu tout le monde ici (je suis surtout connue, vous vous en doutez). Nous nous trouvons, comme écrivait à peu près mon vieux maître, et en ce moment du moins, sur les rives opposées de l’existence.

Mais ce n'en est pas moins un des endroits qui m'aide à survivre ces jours-ci.

 

Á un moment j’avise, dans la bibliothèque derrière moi (ben oui, c’est un café lecture donc achalandé en livres disparates) un vieux numéro d’Esprit. Un numéro de 80. Période où cette revue, apparemment, se droitifiait quelque peu et se ramollissait mentalement, avec un courrier des lecteurs bien digne de notre époque... Je sais pas ce qu’elle est devenue depuis.

De notre époque… Dès les premières lignes, je suis effectivement submergée de phrases et d’idées qui m’inspirent que nous n’avons pas changé du tout d’époque depuis ce virage du début des eighties, qu’Esprit subodorait comme un cochon périgourdin la truffe, en tapant sur les socialos avec trois ans d’avance. Et en noyant son personnalisme subsistant dans le culte du fait et de l’efficacité. Trente ans. Trente ans qui n’ont servi à rien, je trouve. Enfin ça dépend à qui, bien entendu. Glissade vide et encombrée, d’idées, de profits et de peurs.

Cette revue s’ouvrait évidemment sur l’invasion de l’Afghanistan, et sur le scandale comme le contre-scandale. Le clown Chomsky y proclame que tout scrupule fait le lit des méchants impérialistes. Il ne dit pas autre chose aujourd’hui. Il mourra avec ça sur les lèvres. Ce qui est bien, avec ce genre de formules à vocation universelles, et alors que ce sont aujourd’hui les méchants impérialistes qui sont en Afghanistan, en concurrence avec d’autres gentes aussi peu sympathiques, eh ben c’est qu’elles trouvent toujours leur application. Sans préjudice de leur vérité ou fausseté. De nos jours, les assauts de bêtise se concentrent sur d’autres prétendus « contre-pouvoirs ». Mais le libellé est toujours aussi ferme.

 

Mais quand même, se retrouver trente ans après avec les mêmes pitres, les mêmes affirmations définitives, un égorgement général renforcé et trois gadgets pour en être encore plus vite au courant… Comme une Monarchie de Juillet qui n’en finirait pas, traversée juste de l’apparition du chemin de fer.

On a le sentiment d’avoir vécu pour rien, surtout quand on a eu une vie humainement vide. Et on songe à la mort.

 

Justement, dans le même numéro, infiniment plus intéressante que les controverses sur l’Afghanistan et qui sont les bons et les méchants, une lettre, une des rares lettres qui ne puent pas déjà le néo-poujadisme et la culture de la sécurité. Un type raconte que dans son immeuble, deux vieillards, un couple hétéro, se sont pendus. Et que le concierge s’est empressé de venir lui proposer de reprendre leur apparte.

Il ne faut rien laisser perdre !

 

Et notre écrivant de s’interroger, justement, sur le suicide. Sur le suicide des vieux. Ou des gentes qui ne sont pas loin de l’être.

Je ne comprends rien aux statistiques, c’est une science dont je me méfie d’ailleurs, sur son principe même, cet outil qui crée un monde. Mais le peu que je perçois m’indique qu’aujourd’hui, comme hier, comme avant-hier, le taux relatif de suicide est très important chez les « personnes âgées » (comme si les moins de x années n’avaient pas d’âge). Je ne sais pas s’il est supérieur à telle ou telle autre « tranche », comme on dit aussi. Je m’en fiche. Marre de ces hiérarchies que nous prisons tant, où on n’est considéréE que si on peut aligner à un moment le summum de quelque chose, être la classe championne de quoi que ce soit. Et faire disparaître instantanément tout le reste, jusqu’à nouvelle compétition.

Les vieilles et les vieux se tuent beaucoup.

 

On parle énormément, par exemple dans la littérature LGBT, du « suicide des jeunes », surtout pas hétéros, mais hétéros aussi. On leur consacre structures et refuges. Études et consorts. J’ignore si ça leur profite. Mais on en cause. Et si ça ne leur profite pas ça doit être en tous cas une des sources annexes de profit pour les sociologues bien intentionnéEs du temps présent.

C’est vrai que les jeunes, c’est l’avenir. Je m’excuse mais quand on parle de choses aussi courues on est obligée de faire dans le truisme et la bêtise la plus crasse, les assemblages automatiques de mots les plus répétés. Pas moyen d’y échapper. Donc là vous allez en avoir une bonne coulée. Sorrie !

Les jeunes, en plus, c’est apétissant. C’est pas mes collègues lesb bio ou trans, quadras et quinquas sur le retour, qui courent après la chair fraîche mais aussi l’approbation politique et sociale, qui vont me contredire ! Toute leur énergie passe à se grimer en jeunes, à adopter les modes de pensée jeunes, à s’entourer de jeunes et à se taper des jeunes, ce qui est évidemment la but de la vie chez des gentes bien équilibrées et conscientes de leurs intérêts.

Juste une moyen vieille de temps en temps pour la diversité. Et s’accrocher une « identité sexuelle » de plus à la jarretière.

 

Les vieilles, les vieux, c’est moche, ça pue, c’est quelquefois triste, ça rappelle que la vie n’est pas éternelle et que sur la fin on se décompose toutes vives. C’est très bien que ça crève de manière invisible, si possible dans des mouroirs. Seule exception, quand on a un bon niveau socioculturel, comme on dit. Et encore, c’est tout à fait arbitraire. Pour une peintre lesbienne qui est morte l’autre jour chez elle dans les bras de sa dernière amante, combien sous le train, avec des médocs ou en hosto ? Lesbiennes, pédés ou hétéros ou rien du tout. Vieux.

 

J’ai bien conscience de répéter ici ce qui a déjà été dit trois mille fois. Mais bon, je suis toujours féministe, que ça vous plaise ou non, et une des choses que j’y ai appris, dans le féminisme, c’est qu’il faut s’accrocher, répéter sans cesse, affirmer les saloperies et iniquités qui se perpétuent elles-mêmes indéfiniment. Sisyphe.

 

Et voilà. Hier je songeais à cela, et encore à ce déjà ancien article d’Hélène Hazéra sur vieillir quand on est trans, et ni Bambi ni Coccinelle. Et je me demande, qui, sur Têtu ou Yagg ou toutes ces citadelles du bon goût lgbt, émet l’idée que les ancienNEs ont aussi souvent besoin de refuges. Les vieilles trans, les vieilles gouines, hein ?

Quelques unes s’en occupent elles-mêmes, mais la plupart succombent dans la solitude et la pauvreté ; sans parler de la haine et du dégoût universels.

 

Ouais.

 

Puis je suis sortie dans la rue et j’ai expérimenté ce que je vous disais l’autre jour sur la défiguration consécutive au massacre social par les personnes bien. J’ai été agressée pour la première fois à Brioude. Pour la première fois depuis sept ans. Tellement ma tronche est défaite.


Merci les copines !

 

 

Plume

 

 

 

 

 

 

 

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La Bestiole

  • : Divergence transse, féministe, communiste - Le placard à Plume, la fem-garoue
  • : Ébranchée, schlemihlah, communiste, féministe - la transse la moins queer, la moins fun, la plus antisexe, antinaturaliste, antisubjectiviste du quart sud-est. Clodote d'hamsterlande, casserole détachée de la queue de l'alternoféminisme. A gauch' de la gauch' de la gauch' de l'extrême gauche. Résolument opposée aux backlashes pro sexe, pro marché, pro nature, pro religion, pro peuple, pro nation, comme aux catéchismes moraux-politiques en tous genres. Moderniste négative, moniste, novatrice ; philogyne, philosémite. Pour un anti-monde de nanas paresseuses et la ruine radicale de la masculinité, de l'économie, de la sexualité, de la fierté, du pouvoir.
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