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8 juillet 2013 1 08 /07 /juillet /2013 08:28

 

 

« Les gens veulent une meilleure vie, mais ce n’est pas prévu » (par les textes en vigueur sur les droits, vous savez, ce qui est censé nous ouvrir la porte légitime au réel – et filtrer ce qui de nous aura l’entrée, comme en boîte). Ainsi s’exprimait récemment, avec la sincérité totale que permet le cynisme déresponsabilisé, un haut responsable aux réfugiés d’un pays européen. Beh ouais. La dignité, les bulletins de vote sécurisés, les moyens de com’ et de contrôle de la population (pléonasme), les cartes de crédit prépayées pour entrer enfin dans l’histoire, tout l’attirail de l’aliénation qui ne nourrit pas, ou mal et surtout sous condition, ça pas de problème. Pas crever de faim et de misère, comme prémisse, ah ben non, ça c’est pas prévu, mauvaise pioche. La seule valeur discriminante que personne ne se voit très bien pouvoir contester, c’est la valeur d’échange, la monnaie, combien de monnaie tu es, ce que tu peux échanger. Quelque identité que tu trimballes. Mais la pensée citoyenne émancipatoire s’arrête là, elle ne peut d’ailleurs pas aller plus loin, elle vient historiquement de la constitution du sujet autour de sa propriété et de ses échanges. Que deviendrait-on si l’échange venait à disparaître, si en échange de ça on n’avait pas ça, tout ça et rien que ça ?! S’il n’y avait pas de justice ?! Ce serait l’âge de pierre, l’animalité, la fin du social. Haram !

 

Il importe donc que les fameuses raisons économiques ne puissent fonder une quelconque exigence ou liberté à aller traîner ses guêtres où l’on veut, ni même à faire ou à ne pas faire. Les zones d’accumulation sont désormais ouvertement les frontières réelles et infranchissables, et les comptes en banque les malédictions ou bénédictions qu’on traîne irrévocablement avec soi, qui parlent pour ou contre soi. Tout le monde est d’accord : la production, le commerce, la propriété c’est bien. Il y a quelques jours, je lisais avec quelqu’ahurissement un véritable dithyrambe aux « pays émergents », qui « vont nous sortir du capitalisme » ! Je suis restée un peu sur le cul de cette hallucination, encore plus hallucinante que les célébrations, il y a un demi siècles, des capitalismes de rattrapage socialistes. Il y avait encore le vernis. Mais là c’est brut de brut : l’économie c’est la liberté, et le capitalisme va nous sortir du capitalisme. Cela sorti au moment même où la fameuse croissance des émergents se casse la figure. On ne rejoue pas dix fois de suite l’accumulation originelle, hé non, fallait être là. Ou envisager d’en finir avec la religion de la valeur.

 

Et c’est là qu’on ne peut pas. On peut se plaindre qu’elle soit mal répartie, que cette inégalité se calque sur tel ou tel rapport spécifique d’oppression, mais qu’elle soit là, au carrefour de toute la définition de ce que nous sommes, ah ben non, on peut pas, c’est comment dire, inimaginable. On en est même à croire qu’elle existe indépendamment de nous, qu’elle est suspendue dans les airs, nécessairement bonne, nécessaire tout court, et que ce ne sont que nos turpitudes qui empêchent son bienfaisant déploiement. Un peu comme la providence ou la bonté du roi. Un barbu a autrefois remarqué ce caractère religieux du rapport à la valeur, dans des chapitres que ses héritiers proclamés évitent généralement de trop mettre en lumière. Cette croyance qui s’est enracinée au cours des siècles, s’est rendue consubstantielle à la domination, que les choses ont un prix, que c’est ce qui fait tourner le monde et même que celui-ci arrêterait de tourner s’il venait à ne plus en être ainsi. Bref, que si nous ne passions notre temps à nous extorquer les unes les autres avec scrupule et justement, c'est-à-dire impitoyablement, nous serions toutes dans une noire misère déshumanisante ; que ceci soit le cas échéant, et qu’il advienne en conséquence précisément de ce règne de l’échange en nous et entre nous, ne nous rend pas sceptiques, mais au contraire, comme dans tout fait religieux, encore plus maniaques. Il manque quelque chose, mais on va le trouver ! Il manque évidemment toujours quelque chose, et de plus en plus l’indispensable, dans ce jeu de cinglées. Ce jeu de cinglées où le sujet reste toujours à part, indésigné, admis – encore que quand ça swingue, ou risque de swinguer, il réapparaît, en toutes lettres, que ce soit dans le siège des ports japonais en 1853 pour ouvrir ( !) le pays au commerce déjà mondial (ben oui, un pareil pays en dehors, ça faisait peur), en 1936 quand jusques aux anars renvoyaient les ouvriers à l’usine à coups de pied au cul, ou en 1991 quand l’acte d’accord sur l’abolition de l’apartheid mentionnait explicitement qu’il n’était pas question de toucher à la propriété privée, pasque ça c’est trop sérieux pour qu’on s’amuse avec, un vrai fondamental. Le développement séparé reste celui de l’assignation de chaque personne en citoyenne propriétaire concurrente et porteuse de droit ; de toutes ces belles choses dont, par définition, il ne peut jamais y avoir assez, sans quoi elles perdraient tout intérêt, on n’évaluerait ni n’exterminerait plus pour, et ce n’est pas là le but prévu.

 

Ce qui n’est pas prévu, c’est précisément ce autour de quoi nous gravitons sans nous permettre, institutionnellement comme moralement, de toucher : l’accès réel à notre vie, et ce à quoi nous l’avons confié. Pas prévu, c’est comme souvent en la matière une antiphrase : on ne pense au contraire qu’à ça, comme à un tabou. On ne peut pas en parler, parce que ce ne peut être mis en question. Quelles que soient les atroces conséquences quotidiennes. On peut presque le dire ; il y a quelques temps, un autre responsable, de la FAO celui-là, déclarait nettement que le problème d’accès à la nourriture était désormais un problème d’argent, et d’argent des gentes, donc que tout devait transiter par ce biais ; ce qui d’ailleurs participe du propre de l’argent, et de l’attribution : dès qu’il existe, il a vocation à tout médiater ; fuck les alternatives de la valeur, l’économie « réelle » et ses « monnaies douces ». D’autant que grâce à la logique de mise en échange et par conséquent d’exploitation, le problème d’argent ne va pas tarder à redevenir un problème de nourriture… Il en est qui y pensent déjà, témoin un projet de livrer aux régions dévastées par l’économie et ses corrélats (guerre, déportations…) des imprimantes 3D avec des sachets d’éléments nutritifs industriels. Ce qui est extraordinaire avec le naufrage de ce monde, c’est qu’on arrivera à l’aménager jusques au bout. L’important étant de ne jamais regarder en arrière, ni d’ailleurs en avant, mais vers le ciel ou vers ses pieds.

 

Conséquence contradictoire, selon cette approche : n’incriminer les frontières nationales-économiques « que » comme un mal moral, un crime quoi, une atteinte à la liberté totale de propriété de soi, de sa mobilité et du reste, ne mènerait peut-être pas si loin que ça. Dans le sens où la propriété, l’unité de valorisation, s’étant attachée depuis longtemps à l’individu, on se retrouverait avec autant de frontières que de personnes, des dispositifs répressifs de dingues pour protéger tout ça, et une misère tout aussi générale. En clair, supprimer les frontières nationales sans se débarrasser du rapport d’appropriation, d’échange, et de l’économie, serait probablement une autre impasse, un peu plus profonde dans la barbarie hobbessienne : pour « une » frontière on en a x millions. C’est de toute façon le cas que nous subissons : fromage et dessert. Si on sort des frontières, il nous faut aussi sortir de la propriété. Ce qui n’est pas si simple que ça, dans la mesure où tout notre rapport au monde, aux autres et à nous-mêmes est désormais, majoritairement, un rapport de propriété : nous nous comprenons comme propriété de nous-mêmes. Frontières et propriété sont deux aspects majeurs de la séparation schizophrénique, mais effective, d’avec nous-mêmes.

 

Il y a quelques temps, dsk ressortait de sa boîte, en affirmant crânement qu’on ne pouvait pas plus incriminer la finance que la production industrielle dans les conséquences qui nous tombent dessus. Ce qui est effarant, c’est que ce type à raison, comme a raison un Barroso et leur kyrielle de Friedmanniens : il n’y a pas d’économie sans exploitation, déshumanisation et finalement extermination. Tant que nous continuons à vouloir ce monde, ils ont raison, les bougres ! Ils ne pourraient avoir tort que si nous voulions résolument qu’ils l’aient, tort, et vivre ; ce qui impliquerait de nous débarrasser de ce que nous sommes en train d’implorer bien vainement d’être bienveillant envers nous ou de fonctionner, la fameuse économie réelle que l’extrême droite ne déjuge pas plus que la gauche dont on se demande bien ce qu’elle a actuellement de « radicale » ! Quand on vous parle de réel plus réel, qui n'est pas nous, ce pitoyable nous, mais qui va nous donner à nous-même en surplus, que ce soit terre ou usine, il y a toujours Heidegger quelque part en embuscade. Gaffe. Casse.

 

Encore une fois, nous en sommes toujours à devoir apprendre à ne pas vouloir les causes des conséquences desquelles nous pâtissons. Et l’air de rien c’est une drôle d’affaire ; nous avons été tellement loin dans les abstractions réelles qui nous multiplient, nous équivalent et nous exploitent, que d’en sortir suppose aussi de les retraverser, comme disait Benjamin : pour retrouver la réalité, il nous faudra passer par le désert glacé des abstractions. Et ces abstraction, encore une fois, sont réelles, vécues comme nécessités naturelles et incontournables, et que nulle souffrance ne nous fera lâcher tant nous sommes, sujettes, ces mêmes nécessités.

Ainsi, échanger, s’approprier, se tripoter, communiquer, et quelques autres, peuvent bien en être, de ces nécessités dont nous ne voulons percevoir comme maux que ce qui en sera déterminé comme abus ou exagération, et mis sous la tutelle de la méchante nature humaine, ou de ces rapports d’oppression tout à fait inexplicables, aux origines sombres et finalement toujours essentialistes.

Les caractères hégémonique, contraignant et dépossessif sont vraisemblablement inhérents à tout système d’échange, indexé sur une équivalence générale, basé sur un impératif de bien commun, porté par des valeurs assignées masculines de puissance, d’intensification, de désir et d’accroissement.

Que se passerait-il si nous nous disions que la domination était peut-être, là encore, engendrée par ces mécaniques nécessités aux injonctions contradictoires, qu’exactions et brutalités leur sont corrélatives ? Et que l’émancipation passerait par l’abandon de ces désirs convergents et de ces formes sociales naturalisées ?

En clair, cesser de considérer ces nécessités comme un bien dont, par la faute de notre méchanceté et d’un manque de police, sortiraient à répétition et finalement principalement des horreurs, exorcisées comme criminelles, anormales (voire issues d’une folie qui, oh chose singulière, est presque toujours une exacerbation de normalité violente), mais bel et bien comme une catastrophe sociale (ce qui peut être un pléonasme) qui nous aliène et nous dévore, en construisant des nous cannibales. Réduire la critique de la fatalité fallacieuse du social à une chaîne d’épicerie éthique coûte, si on veut vraiment faire de la comptabilité, des peaux nombreuses tous les jours.

 


 

Á ces sujets, je signale que le prochain camp NoBorder aura lieu en Hollande, au mois d’août - http://nobordercamp.nl/france/ . Les NoBorder sont des initiatives que je trouve fondées et pertinentes, contrairement à beaucoup de nos gesticulations qui glissent trop, ces temps-ci, à la surenchère contestante et cogérante des logiques naturelles de ce monde ; les NoBorder, depuis quinze ans, entendent maintenir, dans la mesure de nos forces, un minimum de critique et de pression sur la forteresse europe, l’économie de l’apartheid mondial.

 

 


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La Bestiole

  • : Divergence transse, féministe, communiste - Le placard à Plume, la fem-garoue
  • : Ebranchée, schlemihlah, communiste, féministe - la transse la moins queer, la moins fun, la plus antisexe, antinaturaliste, antisubjectiviste du quart sud-est. Clodote d'hamsterlande, casserole détachée de la queue de l'alternoféminisme. A gauch' de la gauch' de la gauch' de l'extrême gauche. Résolument opposée au backlash réac-libéral pro sexe, pro marché, pro nature, pro religion, comme aux catéchismes moraux-politiques en tous genres. Moderniste novatrice, universaliste négative, apostate de l'intersectionnalisme, philogyne, philosémite. Pour un anti-monde de nanas paresseuses et la ruine radicale de la masculinité, de l'économie, de la sexualité, de la fierté, du pouvoir.
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