Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
29 mars 2010 1 29 /03 /mars /2010 17:44

Ban... vous savez que je ne suis pas une bouillante partisane des néo-trucs, de couirlande, de déconstruilande etc etc. Mais des fois, on veut pas croire que je n'ai pas plus de sympathie pour les "orthodoxes". Alors que franchement, non : c'est un peu partout que je crois voir bien-pensance et récitation des mantras. Ca doit être l'époque.

Mais du coup, je suis souvent ballotée : je me retrouve très souvent seule mais quelquefois je me sens indignée et proche d'autres par réaction. C'est ce qui se passe là avec les attaques de plus en plus comminatoires contre les groupes qui appellent à la manif du 6 mars. Il y en a eu de bien gratinées.

Je suis une incorrigible farceuse. Ca fait longtemps que je pense, à tort ou à raison d'ailleurs, que faire péter la barque commune sur lequel je suis avec l'ennemiE, y a rien de plus chouette. Tout le monde se retrouve à la baille à barboter et je rêve qu'un jour ça change un peu la donne. De même, j'adore essayer de démontrer à celles qui me démontent qu'en fait elles défendent ce qu'elles dénoncent. C'est un peu réthorique mais ça m'amuse.

Bref là on vient d'avoir droit sur Têtu à un remarquable article d'une Mme Le Doaré (http://blogs.tetu.com/nos_combats_lgbt/2010/03/03/non-votre-feminis...), qui excommunie allègrement toutes celles qui ne sont pas sur sa ligne. Au moins ç'a le mérite de la franchise, elle cherche pas à racoler ; on dirait un vieux pape en plein milieu d'un schisme, qui prodiguerait ses anathèmes à la moitié de la terre. Ah non mais vraiment, j'exagère pas. Un vrai langage, pas même de missionnaire, mais de bulle pontificale. Avec même l'allusion à la "vieillerie" des thèses de ses adversaires - il faut savoir que les attaques catholiques contre les réformes internes se servent souvent de l'argument que les dites réformes reprennent des hérésies condamnées depuis des siècles.

Elle dit notamment tout le mal possible des "anti-universalistes", des "pro-sexe" et des putes militantes. Tout cela agrémenté d'antiques fantasmes et mensonges en conserve, allégués cent fois et réfutés cent dix fois.

Une personne bien courageuse a fait pour le Strass (www.strass-syndicat.org) une réponse que je trouve vraiment très bien. Il faut du courage pour se mettre au niveau d'obsession des "orthos" et reprendre les choses une par une. Je ne l'ai pas eu. Je n'ai su somme toute que la mettre à la sauce de mes propres soucis, et me moquer un peu de sa prétention à ne pas être "pro-sexe". D'où la longue humeur qui suit. Où je vais la chercher sur le pro-sexe et la fameuse "gratuité". Mais pas qu'elle. Nous toutes !

 

 

 

 

 

 

 


Pro-sexe toi-même, ma bonne…

 


En cet Semaine Sainte de la fameuse « journée des droits des femmes », notre Pâque, où comme d’habitude depuis la fracture de 2004 se croisent les fers des différentes professions de foi féministes et assimilées, paraît sur le blog de Têtu un article de Christine Le Doaré, du centre lesbien et gay de Paris, consacré précisément à ces divergences, pour rester polie.

Enfin – bon, dans la bonne vieille tradition militante française, qui tient à la fois du catholicisme et du stalinisme, on ne parle pas tant que ça justement de divergences, puisqu’il s’agit comme souvent d’une excommunication. Celles qui ne sont pas sur la ligne de l’auteure ne sont pas de vraies féministes, point. D’ailleurs, c’est le désir de toutes les parties en présence : s’adjuger le « vrai » féminisme.

Bon, on pourrait déjà se poser la question de savoir s’il faut absolument être féministe, c'est-à-dire posséder la « légitimité », avoir le badge, le discours, etc. pour avoir forcément raison et être, somme toute, une personne bien. Parce c’est souvent cet enjeu qui pointe derrière les grandes récitations idéologiques : rester fréquentable à tout prix. La militance, dans ce pays en tout cas, se cristallise de plus en plus souvent sur un réseau social et relationnel, voire identitaire, visant à se sentir en sécurité et du bon côté de la barrière. Pas forcément un endroit où se confutent les idées, et de plus en plus rarement une force capable de mouvoir les choses ou de combattre ses adversaires. L’essentiel des « combats » y sont depuis bien quinze ans, sinon plus, des égorgeages internes. Posséder la légitimité et la droiture idéologique y sert, avant toute chose, et souvent avant même leur usage dans des luttes qui ne sont plus tellement menées, à rassembler autour de soi. C’est en tout cas particulièrement perceptible dans les mouvement dits « de genre », comme le mouvement LGBT, où l’appartenance est basée sur des définitions ou des pratiques relationnelles et sexuelles, et plus généralement sur l’affirmation que le relationnel est un domaine sacré et fondamental, qui ne peut être que bon par nature. Affirmation présente aussi, dite d’une manière ou d’une autre, dans les mouvements féministes depuis quarante ans et l’avènement de la « libération ».

 

Cette remarque sur la « nature » actuelle de réseau social et relationnel du mouvement militant en général, féministe en particulier, m’amène illico à mon sujet.

Je n’entends en effet pas reprendre point à point l’argumentaire de Mme Le Doaré sur le féminisme en général et le travail du sexe en particulier. Je vais être méchante mais ses remarques et les données plutôt fantasmées qu’elle avance sur la question sont déjà éculées, tournées, retournées et controversées depuis belle lurette. Elle récite des pseudo-évidences et des mensonges allégués cent fois, réfutés cent dix fois. Le fantasme sur les « capitalistes du sexe », notamment, qui est un vieux must halluciné, aussi tanné que les sages de sion ou les transhumanistes, comme toutes les théories complotistes. Or la récitation, qui est un des grands sports de la militance contemporaine, il n’y a plus rien à en tirer, ni pour ni contre. Au mieux ce sont des bornes sur le terrain. Ce serait plutôt sur ce qui se peut disputer, c'est-à-dire le parti, le choix, l’opinion quoi, que je reste perplexe.

 

Mme Le Doaré, que je suppose être une lesbienne militante, si elle est responsable d’un centre lesbien et gay, utilise le terme de « pro-sexe » pour désigner les mauvaises féministes (ou plutôt celle qui ne le sont pas, selon elle, étant hors de son orthodoxie). Incontestablement, ces « mauvaises ou non-féministes » se réclament fréquemment de cette étiquette. Qui comme toutes les étiquettes a un peu deux facettes, ce qu’elle signifie, à un moment donné, dans le jeu politique et social, et d’autre part ce qu’elle signifie dans ses propres termes.

Parce là j’avoue, de mon point de vue, que je ne cacherai pas être extrêmement critique par rapport à la valorisation obsessionnelle de la sexualité qui résonne dans toute la société depuis assez longtemps. Bref, je suis résolument anti-sexe, mais je ne vois pas du tout en quoi Mme Le Doaré et son mouvement sont moins pro-sexe que celles qui s’en réclament.

Comme je l’ai fait remarquer plus haut, c’est la base même de ces mouvements qui est constituée par une affirmation positive et valorisante de la ou des sexualités, et des relations qui, en réalité, ne sont pas considérées comme valables sans. Affirmation tant collective qu’individuelle. Qui sous-entend l’immense bonitude de ces choses désirables, et même socialement obligatoires si vous voulez ne pas être considérée comme une pauvre nouille inexistante. Et exclut d’emblée la mise en question de cette valeur, véritablement traitée comme naturelle, même quand c’est derrière tout un discours constructiviste. Les seules discussions autorisées étant sur la manière dont on la publicise, ou bien si on fait du BDSM ou pas, en gros. Mais sur le fond, la communion est générale. Baiser c’est super et c’est ce qui nous fait humaines et sociales, point.

De manière générale, le mouvement féministe abonde dans le même sens. Tout son discours sur la question consiste à présenter les conditions dans lesquelles la sexualité des nanas sera la plus libre et choisie, la moins influencée par le patriarcat, etc. Y compris dans le cadre hétéro, ce qui paraît une acrobatie. Il n’y a pour ainsi dire pas de critique de la bonté intrinséque de la sexualité dans le mouvement féministe. C’est d’ailleurs singulier, parce qu’il y a eu au moins une critique de l’amour et de l’affectif, critique inachevée. Il est vrai qu’elle semble bien oubliée, quand on lit cette phrase époustouflante dans l’article de Mme Le Doaré, à propos d’une nana qui « confiait sans ciller, être actuellement amoureuse et donc ne plus se prostituer ! ». Je ne pose pas ici la question de forme, mais de fond, puisque dans l’article aucune réflexion n’est amenée sur le bien d’être amoureuse. Bien au contraire. Ce qui me paraît tout à fait singulier de la part d’une personne qui a du quand même lire les déjà vieilles critiques de la forme sociale « amour » et de ses effets unilatéraux sur les femmes…

 

Donc je le dis franchement, c’est comique de voir les unes agiter le chiffon rouge contre les autres, alors qu’elles sont strictement sur les mêmes bases et principes.

 

J’irais même dire, avec un petit peu d’audace, que les féministes qui se déclarent elles-même selon la tradition me semblent encore plus pro-sexe que celles qui se revendiquent de ce terme !

En effet, je crois fermement, confortée en cela précisément par la plus classique critique féministe matérialiste et universaliste, que plus une valeur, un comportement social, sont implicites, vont d’eux-mêmes en quelque sorte, plus ils sont puissants et hégémoniques. Plus les êtres en sont littéralement pétris et créés. Et que les mouvements qui se basent sur ces non-dits vont encore plus loin dans leur prône et leur normalisation que ceux où il arrive qu’on en parle.

Il n’y a – hélas ! – rien qui aille tant de soi-même, dans ce monde pourtant apparemment si payant, que le gratuit. On pourrait même dire que ce gratuit est la plate-forme immense qui rend possible le détail du payant. Le gratuit serait ce qui ne donne pas lieu à rétribution, ni à examen. Tout au plus éventuellement, mais de manière tout à fait évasive alors, à une espèce de réciprocité qui suppose – tiens la voilà ! – une certaine égalité. Qui serait créée ipso facto, sans autre examen, par cette gratuité !

Á peu près toute la propagande pour les relations, le sexe, etc., et j’utilise volontairement ce terme vu le matraquage que nous recevons à ce sujet dès le berceau, insiste sur la nécessité de la gratuité de tout cela. En gros sur une idéologie que nous vaudrions toutes bien assez pour en recevoir notre content ou en tous cas une part identifiable. Bref que notre valeur d’être est intrinsèquement liée à notre valeur relationnelle, qui comme valeur se suffit à elle-même et par conséquent exclut tout intrusion d’un autre système de valeur, ici l’échange économique, monnayé ou pas (il peut aussi se décliner en pouvoir social, etc.).

Ce qu’une vieille amie avisée appelle le domaine de la transaction relationnelle.

Or les mouvements féministe, LGBT, etc., tout au moins tradis mais c’est à mon sens aussi le cas – moins flagrant et hégémonique – dans les mouvements de genre plus constructivistes, mettent en avant la primauté de ce principe de gratuité. C’est, selon les termes mêmes de Mme Le Doaré, une des conditions sine qua non pour « changer les relations entre les êtres et espérer un jour, vivre dans un monde plus égalitaire et apaisé ».

Ah bon.

Je note même que si lesdits mouvements ont fini par se poser la question de la tarification et de l’estimation des tâches ménagères, par exemple, c’est pour encore plus élever un rideau de fer… et de gratuité nécessaire autour des relations proprement dites et de la sexualité qui les sanctionne. Á part ça c’est pas du tout tabou et sacré comme domaine. C’est pour cela que j’affirme que les féministes tradi sont encore plus pro-sexe que les « pro-sexe », et déifient encore mieux ce domaine – en essayant de le prétendre plus ou moins au dessus du social, potentiellement ou en désir. En en faisant un prétendu « domaine humain ». Et on sait ce qui peut se cacher derrière « humain » - une fois de plus une hiérarchie, les plus et les moins humainEs.

De qui se moque-t’on ?

Cela fait des dizaines d’années qu’on ne cesse de constater que l’exploitation, la violence et les abus sont inhérents à la sacralisation de ces domaines et à l’injonction sociale et morale d’y participer, sous peine de n’être pas reconnue comme pleinement humaine et généralement méprisée (et ce je souligne dans toutes les formes de sexualité et pas que l’hétéra). Et que la privatisation comme la singerie de la gratuité, qui n’existe évidemment pas puisqu’il y a d’une part enjeu social majeur, transaction de pouvoirs et inégalités, ne font que protéger ces dégâts. Et on vient nous dire encore une fois aujourd’hui que le grand scandale et pourvoyage d’horreurs viendraient de sa tarification.

 

Je suis, même si ça va vous paraître étrange, travailleuse du sexe et anti-sexe. Anti-sexe dans le sens où j’en ai marre d’un monde où une grande partie de l’énergie de nos vies si courtes va à se courir après, à baiser et surtout à le montrer pour avoir le droit d’exister et d’être respectées. Et des conséquences de cette économie. Une certaine Valérie Solanas avait fait le même constat il y a plus de quarante ans. Elle en est morte seule, honnie et calomniée. Il y a des blasphèmes que les plus laïques féministes ne pardonnent pas mieux que le reste de la société.

Je suis travailleuse du sexe et anti-sexe. Ça doit en boucher un coin à Mme Le Doaré qui ne doit imaginer ce genre de configuration que chez les repenties du Nid, frigidifiées par les méchants « prostitueurs » - et qui seront censément libérées par les gentilles lesbiennes à l’affût – ou au pire par un mec proféministe savonneux.  Elle serait je pense encore plus étonnée si elle savait que pas mal de nanas qui bossent dans le sexe ne sont pas des passionnées de la chose, mais n’en sont pas non plus du tout dégoûtées, et veulent juste qu’on leur fiche la paix. C’est justement un métier, point – et la vocation comme la passion, en matière professionnelle, n’existent souvent que sur les affiches des chambres de commerce.

Je suis travailleuse du sexe et c’est même ma seule "activité sexuelle", sucer des mecs, point. Ça me coûte pas cher et ça me rapporte quelques picaillons, ces mecs sont généralement assez humbles et supportables, voire sympathiques. C’est ma seule "activité sexuelle" et ça me va très bien. Et j’y ai vécu infiniment moins de violence que dans ma vie « gratuite », notamment avec des féministes ! Ce n’est même pas que j’aime ou pas « faire du sexe », selon la néo-terminologie en vigueur. Ce n’est pas la question. C’est pour fuir un domaine où je ne vois généralement qu’angoisse, violence, inquiétude, concurrence, et tout cela en plus chapeauté de non-dits et d’interdiction que tout le monde sait bien être du flan : pas être angoissée, pas être jalouse, pas être… Alors même que, précisément par la puissance que lui octroie sa prétendue gratuité qui en fait la mesure de notre humanité, le domaine relationnel et sexuel ne peut qu’être un domaine de violence, comme l’économie en général. Et j’affirme que prétendre le contraire, ou bien que ce pourrait être un monde « apaisé » comme dit Mme Le Doaré, est un foutage de gueule aussi grand que de dire que le capitalisme ou la course à la croissance peuvent être raisonnés et inoffensifs !

Cela fait d’ailleurs bientôt vingt ans que je porte cet avis contre vents et marées.

Il n’y a qu’à regarder les résultats. Quels sont les magnifiques résultats des relations prétendument gratuites, soi-disant « libres et consenties » sous la contrainte sociale la plus dure qui soit avec celle de gagner du fric ? Un océan de douleur, de silence, d’abus et d’hypocrisie. Si l’on ne s’en tient déjà qu’aux institutions de l’amour et du couple, c’est déjà un désastre. Ce qui ne veut d’ailleurs pas dire pour moi que la "non-exclusivité" ou l’idéologie du « désir et du plaisir », autres travestissements de l’enjeu social, soient mieux. Ce que je veux faire comprendre, c’est que derrière les apparents clivages, tout le monde, et particulièrement tout le mouvement féministe et LGBT, communie dans la même croyance. Et que la position de Mme Le Doaré est particulièrement hypocrite, dans le sens où elle essaie de faire croire à une différence profonde.

Et quant à la non-gratuité, je ne prétends pas non plus qu’elle soit un sésame vers ce monde « apaisé » évidemment impossible à trouver, comme tous les paradis que les militantEs en tous genres nous agitent sous le nez depuis deux siècles et quelque. Quitte à nous excommunier, à nous expédier en camps ou en maisons de rééducation pour nous en faire goûter la bonté ! Simplement, je trouve complètement absurde, stupide et irréaliste de prétendre que la non-gratuité entraîne plus de dégâts que la gratuité. Déjà, et parallèlement au fait que la gratuité relationnelle est en fait dans le carcan de l’injonction sociale, la non-gratuité, dans ce pays notamment, est depuis toujours l’objet de la répression. Répression réglementariste jusqu’en 46, puis répression abolitionniste qui se colore de prohibitionnisme. Je trouve donc qu’il y a une mauvaise foi récurrente, sachant que la clandestinisation favorise toujours les rapports de force et de violence, à faire une argument de ceux-ci… pour renforcer cette clandestinisation (comme dans le « paradis suédois », ha ha la bonne blague).

Ce qui entraîne des dégâts, majoritairement, c’est l’injonction sociale et mutuelle, et encore plus si possible sa négation. Il y aurait d’ailleurs tout un article là à enter sur celui-ci, sur la notion de légitimité par rapport à l’idéal de gratuité. Les relations et le sexe tarifés ont toujours été considérés de valeur et nature inférieure aux relations et au sexe gratuit. Là encore par le soupçon que si l’on paie, donc si l’on fait intervenir une autre échelle de valeur, c’est qu’on n’est pas assez bien, qu’on ne représente pas assez de valeur pour les obtenir par cette valeur même – ce qui d’ailleurs fiche par terre le mensonge de la gratuité. Rien n’est gratuit en ce monde.

Ce qui entraîne des dégâts, c’est de ne pouvoir se soustraire à cet immense mensonge, et d’être forcées à y jouer un rôle, qui plus est un rôle bénévole !!!

Or, il est désormais bien connu que le bénévolat est un nid d’abus. Faisons l’application !

Je ne crois pas d’ailleurs non plus du tout que la non-gratuité soit un rempart protecteur contre les méfaits de la gratuité. Celle-ci est bien trop profondément inscrite dans notre héritage social et émotionnel pour que nous en puissions être indemnes, hélas. Disons qu’elle est potentiellement juste un moyen de se faire quelquefois un peu moins arnaquer. Ou de récupérer un peu de ce qu’on a perdu.

 

Le monde sécuritaire dans lequel nous vivons, tant du côté des militants que des institutions, est fertile en faux débats. Par sécuritaire, j’entends un monde qui d’une part rêve de pureté, d’une espèce d’état rousseauien de « droit naturel » qui serait miraculeusement égalitaire si nous sommes bien droites et sages, où le mal serait à jamais une « anomalie » ; et d’autre part a une peur bleue d’avoir tort, de se tromper, d’échouer. Là encore au regard des valeurs mêmes qu’il n’arrive pas à critiquer ni même à voir comme telles. Relation et sexualité en est une, une des plus puissantes, sinon peut-être la plus puissante, avec l’argent. La « possession de soi » fait un écho séculaire à la « possession des biens ». Et la course après ce rêve, qui d’ailleurs a depuis longtemps tourné au cauchemar, nous a absolument dépossédées. Si tant est même que le rapport de possession ait été réellement une solution.

L’article de Mme Le Doaré donne en plein, à mon sens, dans un de ces faux débats. Ma thèse est que la violence instituée dans les relations, violence sexiste, de genre ou autre, est fonction du dispositif même d’injonction à la relation, ainsi que de mensonge sur la prétendue "égalité" qui pourrait s’y créer, ce qui bien entendu pèse prioritairement sur les femmes. Et est peut-être indissociable du patriarcat.

Venir dire là-dessus que la non-gratuité des relations, assumée, serait l’origine et le lieu, par son principe même, d’une violence renforcée, notamment quand on voit encore une fois les splendides résultats de la « gratuité », relève de la stupidité malveillante et obstinée. J’en ai l’expérience inverse, bien d’autres aussi, et la majorité des violences qui sont signalées dans ce cadre viennent de la clandestinisation du travail du sexe, directement ou indirectement.

 

Bref, si Mme Le Doaré et les féministes autoproclamées orthodoxes veulent réellement contribuer à faire avancer quelque chose, qu’elles reprennent quelques classiques, d’abord, et s’attellent un peu plus à la critique de l’injonction à relationner et à la gratuité de la chose. Et en attendant la belle aurore de je ne sais quoi, fichent la paix aux nanas qui au moins veulent obtenir quelque chose de tangible et d’utile, comme de l’argent, en échange de leur participation à ce monde que lesdites « orthodoxes » défendent tout autant que leurs (prétendus ?) adversaires !

 

Plume

Les maisons closes, rêve de passé bien réchauffé

Il y a souvent, dans le social et le politique, des échos incroyablement déformants. Je passe évidemment sur les diverses manipulations de mauvaise foi qui peuvent être faites de telle ou telle déclaration – c’est comme on dit « de bonne guerre », et les adversaires de l’auto-organisation des travailleuses du sexe en sont coutumiers.

Non, ce qui est plus frappant, c’est quand l’écho revient d’un peu partout, de la société ou des média. Ainsi, récemment, s’est fondé en France un syndicat qui a parmi ses buts celui de provoquer la discussion sur le travail du sexe, ses conditions, la gratuité obligatoire en la matière, que sais-je encore ?

Après quand même pas loin d’un an d’hésitation, car c’est un écho qui rumine ses pensées, voilà que nous reviennent en quelques semaines et en pleine figure une tripotée de déclarations et même des sondages… favorables aux maisons closes.

Voilà comment l’écho, bien sûr pas si spontané que ça, a déformé et réduit la vaste problématique que nous posions : tout le monde (c'est-à-dire tous ceux et celles qui ne sont pas travailleuses du sexe, puisque de toute façon la parole de celles-ci ne compte pas) a l’air de trouver génial cette imbécillité néfaste, à part les ceusses qui voudraient tout simplement que la prostitution disparaisse au plus vite. Les élus, les (supposés) clients, les acteurs des diverses prophylaxies sociales. Tout le monde, en somme, trouve que ce serait magnifique que nous fussions à nouveau encartées, mises en maison, retirées de la circulation pour les unes et de l’internet pour bien d’autres. Il est en tout cas assez difficile de penser autre chose de pareilles démonstrations, en notre époque incroyablement sécuritaire, et vu les caractères indécrottablement réactionnaires du rêve français. Les putes en maison, comme sous la troisième république ! Là au moins on savait vivre, hein ? Les colonies, la guillotine sur les places publiques, le tirage au sort pour le service militaire, et puis quoi encore ?!

 

Pasque j’imagine bien, quand je lis qu’un sondage a donné soixante pour cent d’opinions favorables, ce que ça peut vouloir dire. Vu qu’il n’y a plus de bordels légaux dans ce pays depuis 46, la référence essentielle des ceusses qui ont émis cette opinion correspond très vraisemblablement à un reliquat de fantasme de cette époque que plus personne n’a vécu ou presque. Et je me doute que ces réponses doivent majoritairement venir d’hommes mûrs, comme on dit, socialement plus aptes que n’importe qui à émettre une opinion sur une pareille question. Bref – d’une part de politiciens et d’hygiénistes, d’autre part de clients… Mais de quels clients ?!

Alors bon, on sait dans un petit milieu que je défends bec et ongles une option de revalorisation du client comme acteur, acheteur, personne somme toute humaine et, dans ma pratique, généralement sympathique. Okay. Ça ne veut pas dire pour autant que ce sont à eux de déterminer nos conditions de travail et de vie en fonction de ce qui les arrange le mieux ! Parce qu’on comprend bien que, vu la honte indéfectible qui s’accroche au fait d’acheter des services sexuels et annexes, bien des clients auraient envie que nous soyons parquées hors du social, dans des endroits où par exemple ils ne pourraient pas nous croiser le samedi en allant faire leurs courses avec leur petite famille (ça vous arrive de croiser des clients comme ça ? C’est assez fendard des fois…). Comme ça eux ont (au moins) deux vie, et nous une moitié (eh oui, parce c’est comme ça dans notre monde méchant, ce qu’ont les uns c’est autant que les autres n’ont pas).

Alors c’est marrant, parce que justement, ce souhait en filigrane, c’est aussi sans doute celui des politicardEs paternalistes et pseudo-féministes qui s’agitent en ce moment. Beh oui, elles, iils voient bien que l’affaire n’est pas gagnée, de karcheriser le pays et de nous faire disparaître. Même les pays ou états fédérés les plus férocement prohibitionnistes n’y ont pas réussi, alors pensez ! Et en plus voilà que ce fléau social, puisque n’oubliez pas que nous en sommes un, tout à fait officiellement, se coagule et prétend imposer des conditions de travail, un statut social honorable, et puis quoi encore ? Panique, largement d’ailleurs illustrée ces dernières semaines par les attaques dont le syndicat a été l’objet par ailleurs.

Comme donc il n’est pas question de répondre à nos vraies questions, et encore moins à celles que pose notre seule existence, eh bien voilà tout ce qui sort de la gorge enrouée de quelques édiles : envisager des maisons closes. Et clairement comme une « réouverture », ce qui dit tout : « la marche des momies, tout droit dans le passé » comme disait une cantate allemande des années 70.

Envisager des maisons closes, ou même pas closes, ou que sais-je, des sanatoria sexuels, et surtout les envisager pour nous, de l’extérieur, c’est tout simplement, comme dit plus haut, nous ségréguer de la vie sociale. Créer un « espace », comme on dit en novlangue, où les déplorables citoyens mal éduqués pourront aller faire leurs « saletés » loin de la vie normale, si propre et désodorisée. Et on comprend très bien aussi que si jamais une telle aberration se réalisait, ce serait avec le corollaire d’interdire ou de rendre impossible toute autre forme, tout autre lieu de travail du sexe. Bref de nous contrôler totalement.

Pour ma part je suis absolument opposée à ce paléo-concept parachuté de la nécropole idéale que constitue l’avenir selon ces gentes. Les maisons closes, des cohortes d’entre nous y ont bouffé leur vie entre le grand enfermement de 1665 et 1946, pour ne parler que de la france, et il n’est pas question d’y revenir. C’est quand même un comble que sur des dizaines de propositions que les Tds militantes ont fait, et où figurait la possibilité de gérer collectivement des lieux pour le boulot, ce conglomérat réactionnaire de politicienNEs dépasséEs et de clients honteux se soient, chacun à sa manière, ruéEs sur la déformation de celle-ci, et pas d’une autre. Le seul truc qui pouvait ramener au passé, ils, elles ne l’ont pas raté.

D’ailleurs, la question n’est pas en soi que ce soit le passé, vu ce que le présent et l’avenir qui mijotent dans les marmites semblent devoir nous offrir. C’est que dans ce passé, comme dans ce présent, comme dans cet avenir, nous sommes une fois de plus les sales, les illégitimes, et en fin de compte celles dont les intérêts et la liberté ne doivent être pris en compte qu’à la petite pincette et une fois que tous les honorables citoyens se seront servis. C’est cela la signification et le but de la ségrégation géographique et sociale que les gentes bien et « normales » veulent une fois de plus nous imposer.

Il n’y a apparemment qu’une voie actuellement pour sortir de ce fantasme du « mal nécessaire » ou plutôt « inévitable » que nous représenterions. Et cette voie c’est justement nous, les travailleuses du sexe, qui la représentons. C’est celle de l’autodétermination, et du refus de nous laisser prendre au verbiage et aux projets que fourbissent sur notre dos les néo-missionnaires de l’hygiène sociale et de l’ordre public.

C’est pourquoi, en l’état, je m’agrège aux réactions qui ont déjà fusé sur ce propos, comme celle de Grisélidis, et je nous appelle à ne surtout pas nous laisser envoûter par ce genre de concert. Au surplus nous n’avons pas besoin des missionnaires, c’est eux qui ont besoin de nous. Nous n’avons pas à picorer dans ce qu’on nous jettera, mais à organiser notre travail et poser nettement notre place dans la société.

 

Plume, Tds

 


Le puant retour des maîtres nageurs de la relation

« Proféministe tant qu’il la foutra ». Mais gratuitement - en tout cas sans argent ! C’est en gros l’aboutissement présent de ce que je faisais déjà remarquer en 98, lors de la première poussée boutonneuse, dans « Les maîtres-nageurs de la relation ». La phrase actuelle est d’ailleurs réductrice, puisque, comme le faisait déjà vivement remarquer Valérie Solanas en 67, ce qui terrifie les mecs c’est d’être seuls avec eux-mêmes, que ce soit en présence ou en identité. Et que, par conséquent, leur grand souci est de toujours pouvoir se tenir aux côtés des nanas, et de s'en faire bienvenir. D’où essentiellement le proféminisme, depuis qu’il y a un féminisme un peu ragaillardi.

Patric Jean fait partie de cette gent à la fois tonitruante et cauteleuse (ça dépend avec qui), laquelle, à la suite de papa Bourdieu et avec toute une kyrielle de sociologues savonneux, a « redécouvert » ce qui lui était le plus lisibles des critiques des années 70-80. Il nous a fait ainsi un beau film pas obséquieux pour un sou, afin de prouver à quel point il est fréquentable, pas comme les vilains machos. Film mâtiné de cette même ode à l'amour qui faisait la queue du livre éponyme, histoire d'anéantir toute critique en actes du relationnel, et que quand même les nanas n'aillent pas jusqu'à se croire une valeur, à se négocier et somme toute à se protéger du bénévolat de cette forme sociale incontestablement inoffensive !
Je suppose qu’il en touche d’abondants dividendes sociaux et relationnels – sans quoi il n’y aurait pas de justice, supposition bien invraisemblable dans notre monde rutilant de cours d’assises et de compagnies d’assurance.

Ce monsieur signe aujourd’hui (20 mars 10) dans le monde (http://www.lemonde.fr/opinions/article/2010/03/20/prostitution-hypocrisie-et-  

lobbying-par-patric-jean_1321802_3232_1.html) un billet d’une invraisemblable saloperie, consacré aux travailleuses du sexe organisées, où il reprend soigneusement – sans doute même s’est il fait relire dans la crainte d’une hérésie – les pseudarguments de ses patronnes missionnaires de la gratuité affective et de l’idéal amoureux. Lesquels, comme chacun sait, ne recèlent absolument aucune violence ni contrainte, la totalité d’icelles étant le fait apparemment des macs et des sous-maîtresses, qui abondent dans l’imaginaire de ces gentes.

La rapidité même du billet, un peu marmonné, fait singulièrement penser à ces « témoignages » que décrit Chalamov quand il parle des procès à la va-vite intentés contre les zeks, dans les camps mêmes. Il est vrai que la tradition française, dénonciatrice et sécuritaire, peut tout à fait assumer ce passé stalinien. Et qu’il y a là aussi de la pression derrière. On voit ainsi passer en un clin d’œil « l’industrie du sexe », la « dignité » (probablement surtout celle de l’auteur), la parole forcément illégitime de toute travailleuse du sexe qui ne bat pas sa coulpe et ne va pas s’asseoir avec allégresse pour un smic derrière une caisse de supermarché ou une machine à coudre. Et quelques autres lanternes déjà immémoriales, de ces mensonges, comme je dis toujours, allégués cent fois et réfutés cent dix fois ; mais toujours en selle, tant le monde les aime et les goûte.

Mais parmi ces magnifiques arguments, il y a quand même celui, qu’il faut avouer assez rare tellement il est crapuleux, des « déviances sexuelles » des travailleuses du sexe. Ça, on nous l’avait guère servi depuis la troisième république je crois.

Ce qui est magnifique, dans l’offensive actuelle menée contre les Tds organisées et toute discussion sur la question d’ailleurs, c’est la vitesse avec laquelle les prohibitionnistes rétrogradent vers un passé effroyable et, précisément, vers des conceptions profondément misogynes. Ainsi, ici, tout le passé et le présent des Tds tient dans leurs perversions !  Et pourquoi pas dans l'hystérie pendant qu'on y est ?! Ah la femme, la trans, l'homme éfféminé, ce noir continent des pulsions, quelle conception nouvelle et progressiste ! Avec ça l'auteur de la domination masculine nous aura tout à fait convaincu de la saine rectitude de ses pensées.

On ne se faisait guère plus d’illusion après son film, évidemment. Le bonhomme cherche juste à plaire. Et il ira très loin dans la crapulerie pour ce faire. Comme en ce moment la grande urgence sociale du féminisme momifié et des hygénistes politiciens est de discréditer les tentatives d’auto-organisation des prostituées, en les faisant passer pour des macs ou des sous-marins des macs, eh bien il s’y colle, avec on imagine quelque volupté.

Les maîtres nageurs sauveteurs de la relations sacrée ont appris à nager dans les égouts du mensonge, comme dans cet « océan de vomi » qu’évoquait Solanas, qui s’y connaissait en matière de « gratuité des relations ». Ca doit être pour ça qu'ils sont devenus si puants, en plus d'être obséquieux et rampants. Les tenantEs du néo-essentialisme des "dominations registrées" leur ont donné de vrais cours commandos, savoir patauger dans la merde sans hauts le coeur improductifs...

Les unes rêvent de maisons-closes, les autres de « déviances » qui les font probablement bien bander… Et tout ça, qui grenouille dans un passé malpropre, prétend nous promettre une société nettoyée du « mal ». Ben voyons !

 

Partager cet article

Repost 0
Published by

La Bestiole

  • : Divergence transse, féministe, communiste - Le placard à Plume, la fem-garoue
  • : Ébranchée, schlemihlah, communiste, féministe - la transse la moins queer, la moins fun, la plus antisexe, antinaturaliste, antisubjectiviste du quart sud-est. Clodote d'hamsterlande, casserole détachée de la queue de l'alternoféminisme. A gauch' de la gauch' de la gauch' de l'extrême gauche. Résolument opposée aux backlashes pro sexe, pro marché, pro nature, pro religion, pro peuple, pro nation, comme aux catéchismes moraux-politiques en tous genres. Moderniste négative, moniste, novatrice ; philogyne, philosémite. Pour un anti-monde de nanas paresseuses et la ruine radicale de la masculinité, de l'économie, de la sexualité, de la fierté, du pouvoir.
  • Contact

ni alliées, ni amies, ni copines, ni soeurs ; autonomies transses

.

Recherche

Dans Les Orties