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3 avril 2014 4 03 /04 /avril /2014 09:14

 

 

 

 

Ainsi que Sterne l’illustrait déjà à travers une anecdote, à la fin de l’ancien régime, les revenus de sa majesté, de ce qui est aujourd’hui la représentation de la collectivité des isolés par force et par droit, ne doivent subir aucune atteinte, ne dépendre d’aucune légèreté. Las ! Alors que l’économie en tant que fonctionnement social est vraisemblablement en train de couler à pic, et qu’il faut ratisser des sommes jamais vues pour uniquement permettre à son cadre de simplement continuer à exister, quand bien même tous en créveraient – l’argent manque. Et, chose désolante, l’économie étant une croyance instituée, sans humains il n’y a plus de fric. C’est à dire plus d’échange visant à dégager de la valeur. Quand les humains sont trop essorés, ça tourne plus. Dans ce pays, par exemple, c’est la chasse aux revenus de secours, on mobilise des escouades interdisciplinaires pour tomber sur des miséreux ou des insouciants qui ont fait quelques centaines d’euro pas dans les règles. Il ne s’agit évidemment pas de rentabilité, ce genre d’opé coûte bien plus cher que ce qui est recouvré ; il s’agit de terroriser, deux ou trois coups bien médiatisés retenant les pauvres et autres loquedus de se faire trois sous hors de circuits qui ne sont pas seulement taxés, mais soigneusement rendus escarpés pour que seuls ceux qui peuvent investir une somme suffisante au regard, là encore, de l’économie et du fisc, puissent y accéder légalement.

 

Ça fleure un fort parfum d’ancien régime et de banqueroute, quand on se met à courir de cette manière après les pauvres ; non même qu’on croie encore y trouver de grandes réserves, mais surtout il faut empêcher que quoi que ce soit d’autre que l’économie se mette en place, ou même que quoi que ce soit du même ordre y échappe. La « lutte contre les mafias » recouvre tout d’abord une lutte contre une valorisation qui ne rapporte pas tout ce qu’elle devrait. De l’autre côté des Pyrénées, pareil. Figurez vous que quand les gentes sont dans la misère, la consommation fléchit. Y compris celle de ces produits de première nécessité, dont la plupart d’entre nous, ne pouvant les produire, doivent se munir contre espèces ou par le vol. Or, depuis que les états sont ce qu’ils sont, l’impôt sur la consommation représente une part majeure de leurs entrées. Si il commence à piquer du nez, ça va aller mal. Que croyez vous que le gouvernement Rajoy fit ? Eh ben il a monté à vingt pour cent la taxe sur tout, même les nouilles et les pois chiches. Ça c’est une vraie mesure d’ancien régime, devrait-on dire prérévolutionnaire ? Et de quel genre de révolution, aussi ? Les tribunaux tournent à plein, les peines fermes tombent, les gouvernants et leurs forces de l’ordre boivent du petit lait (la fâcherie avec les juges a succombé à l’urgence de répression) ; mais qui épie, dénonce, et exulte devant le résultat des courses ? Ton voisin si ce n’est toi-même, toujours passionné de ce commerce de la violence qu’on appelle justice. Nous sommes les automates de la plus value et de la haine envers toute perte, toute pauvreté. Ce n’est pas qu’un malheur, ce ne peut être un rapport social et politique, c’est donc un délit.

 

N’empêche, ça ne suffira pas d’aller réveiller les pauvres en bleu à six heures ; je tiens la thèse que rien, pas même l’extermination de la moitié de l’humanité, que certains pensent sans doute déjà nécessaire, ne sauvera l’économie et le capitalisme – deux mots pour la même chose. Je pense donc que l’étape suivante sera le retour à la consommation obligatoire. La gabelle. On estimera de manière transparente les besoins de chaque ménage, et ses membres seront tenus d’acquérir au moins pour la valeur de ces besoins. Sinon ça voudra dire fraude, contrebande et tout le reste. Délit. On en viendra à taxer le vagabondage. Je me rappelle en écrivant ça le déjà vieil album de Cardon, La véridique histoire des compteurs à air. Et ce bonhomme qui respire tellement peu que les commissions se succèdent dans son dos (où est installé l’obligatoire compteur à air de chacun) afin de déceler la malice. Ça risque d’ailleurs de devenir une réalité, grâce au management de l’environnement, censé donner un – dernier ? – souffle au marché.

 

Ce qui ramène à ce dont je parlais il y a juste quelques temps. En régime économique, une chose comme une personne n’ont le droit d’exister que si d’elles se dégage une plus value. Sinon, il importe qu’elles disparaissent. On l’a déjà vu avec les graines, avec les poubelles de supermarché : ce qui ne peut être vendu et acheté doit disparaître. Á aucun prix il ne doit servir à la vie (la reproduction comme dirait le vieux barbu). Avec le rétrécissement de la plus value, je pense qu’on va en voir de belles : comme à l’époque du blé dans les chaudières de locomotive, il va sans doute falloir, pour sauver la démocratie (ou ses concurrents) et la propriété, anéantir la plus grande partie de ce qui se trouve sur la planète pour être sûrs que rien n’échappera à ce qui restera d’échange marchand.

 

Tout cela, j’y reviens, ne peut se concevoir que dans un régime de contrôle efficace et de terreur dissuasive. Avec bien entendu les meilleurs prétextes du monde – je vous ai déjà aussi parlé plusieurs fois du concept de « contrefaçon », qui laisse supposer une moindre qualité, pour ne pas dire pis, alors qu’il ne recouvre que l’absence du paiement des droits de propriété ! On en trouvera bien d’autres – et on nous prendra surtout toujours à nos propres plaintes et exigences : de la santé, de la qualité, des services… Okay ! La répression est là précisément pour les garantir, selon les normes en vigueur, votée démocratiquement par nos représentants – la politique relève de la nécessité ; et il ne faudra pas chouigner si leurs conséquences effectives sont toutes autres que la bienveillance institutionnelle à laquelle nous nous obstinons à croire, à travers la descente dans la violence et la contrainte instituées. Quand vous essayez de vous faire cramer, par exemple, dans une institution, c’est au nom de la santé et de la sécurité du peuple que c’est vous qui êtes poursuivie, hé oui. Ne vous ratez pas – dans ce cas, comme on dit chez les chats fourrés, les poursuites sont éteintes (!). La seule manière tolérée d’échapper à la pauvreté, c’est de s’enrichir, ce qui est évidemment réservé à peu, ou de mourir (et encore, les moyens de suicide sont sévèrement renfermés – ça aussi j’en ai eu causé) ; c’est là d’ailleurs le but inavouable et inavoué de la chasse à tout ce que pourraient bien fabriquer les pauvres pour subsister, que ça dégage définitivement – mais en trouvant toujours une autre raison, une autre manière. Vous savez, la dignité humaine nanana…

 

Au dos d’un fascicule horaire de chemins de fer de 1943 figure une publicité d’état contre le marché noir. Elle argue elle aussi de la « qualité inférieure » des marchandises y échangées, ce qui fait rigoler quand on se rappelle que les seuls trucs mangeables étaient précisément ceux qui ne passaient pas par le marché officiel. Et elle appelle à « placer sainement son argent » - c'est-à-dire, alors, dans l’effort de guerre nazi, tout le numéraire étant confisqué à cette fin. Á présent, il est recommandé de ne pas bouffer ce qui traîne ou n’est pas produit selon un cahier des charges précis, et d’investir l’argent durablement dans une panique économique mondiale qui a déjà commencé à se traduire en guerres exterminatrices plus ou moins autogérées.

 

Mais la guerre aux pauvres est aussi géographique. Il faut désormais les virer de toutes les zones dont on espère encore un peu de plus value. C’est là un lieu commun, je ne vais pas vous reproduire tous les articles, très justes de mes camarades sur la gentryfication, la modernisation et la « mixité sociale » qui se limite aux ménages encore rentables ; je tombe juste sur un article du Monde qui affirme que les nouveaux réseaux de tramway ont été fatals aux municipalités sortantes, et y donne diverses raisons financières ou automobiles, en en oubliant une, pourtant clamée par tous les rentiers de centre ville depuis trente ans : les quartiers vont descendre ! Hé oui, les transports urbains dits lourds ont cette mauvaise habitude d’aller pousser leur radicelles jusques dans les zones périphériques, et de ramener du vilain monde (pas payer est en outre plus commode en tram). Marseille est le contre exemple historique : pas question de transports urbains dans les quartiers nord ! Équipes municipales acclamées, réélues.

Á présent, il est vrai, la tendance est plutôt que les pauvres aillent crever dans les petites villes décaties ou à la campagne. Ça pose contradiction pasque le vote rural pèse lourd en france, et qu’il est peu recommandé d’aller chatouiller les moustaches des retraités qui forment désormais la base social du monde rural (les paysans n’y compte plus que pour fort peu, à part dans quelques régions de céréaliculture). D’où la récente estimation de la sous préfète d’un arrondissement voisin que les candidats les plus aptes à occuper les fonctions municipales (gestion et surveillance de proximité comme on dit) sont « de jeunes retraités de la fonction publique ou de la gendarmerie ». Je vous laisse savourer toute la profondeur de cette estimation, et ce que ça signifie sur où on en est. C’est que les loquedus déferlent sur le bas pays, l’heure est désormais à la défense sociale de ce qui reste d’appropriation. La guerre sociale est déjà déclarée, au nom de l’appropriation attributive et de sa sauvegarde.

 

Et quand, croyant la religion publique, nous demandons plus de lois, plus de transparence, plus de règlements, plus de vie intense et échangeable, plus de moyens, c’est somme toute ça que nous demandons aussi et avec. Plus les choses avancent, plus on devrait commencer à se dire qu’il n’y a pas d’alternative interne à ce fonctionnement social, économique et politique. Sa raison, dès le début, est notre perte. Quant à l’argent, il est désormais d’autant moins une affaire d’autonomie, même relative, qu’il devient plus cher, et conditionne nos usages à l’emploi principal qui lui reste : maintenir tant qu’il sera possible l’ordre des choses. Ce n’est même plus à nous qu’il s’attribue, mais nous ne le saurons vraiment que quand nous serons à peu près toutes le cul par terre, et que même l’échange monétaire ne pourra plus avoir lieu, tout étant immobilisé pour le maintien de notre fantasme collectif historique, richesses, appropriation privée, publique, collective, bien commun même, qui se retournera mécaniquement toujours contre nous. La conséquence de l’appropriation et de l’argent, c’est la misère et l’entretuerie. La chasse aux pauvres est d’autant plus efficace qu’il s’agit aussi d’une chasse entre pauvres, et entre stigmatisées, prônée par une adhésion massive aux valeurs d’un « réel » à qui on prête une âme, une volonté, un réel que je qualifie volontiers de punitif, un réel naturalisant qui récompense et punit selon qu’on suit – et peut suivre – ses injonctions intériorisées, ou pas. Un réel investi dans des notions disciplinaires et sélectives comme celle de peuple, laquelle en appelle bien d’autres à son tour, toujours plus daubées et brutales (1).

 

Quand on en est à prôner, l’air épanoui, comme émancipatoire et d’avenir ce qui il y a quarante ans passait pour un pis aller de survie immédiate avant bouleversement, on mesure la distance qu’on a parcouru en arrière depuis. Et surtout que ce qui était perçu comme contrainte est devenu objet de consentement, quand ce n’est pas d’enthousiasme participatif. Il est probable que nous croyons obscurément par cela nous concilier l’esprit que nous supposons à ce monde, dans la veine postmoderne où on pense possible et souhaitable de jouer avec le pouvoir et la fatalité économique qui le patronne. Le plus sinistre est que ce faisant, même du point de vue le plus comptable nous continuons à perdre presque toutes – en accompagnant la chose, demain sans doute en nous réappropriant la culpabilité intériorisée de n’être pas à la hauteur de la main invisible ! On ne court jamais assez vite, on ne s’écrase jamais assez pour satisfaire les transcendances, quelles qu’elles soient. La convergence des nécessités avancées par la rationalité exterminatrice et des revendications de plus en plus réduites, pour ne pas dire des offres de collaboration intelligente, que nous avons substituées à sa critique, a de quoi faire froid dans le dos. L’opportunisme dont nous nous flattons finit par faire que nous ne savons plus si les brutalités sociales sont des catastrophes ou des opportunités (je lisais il y a peu un épouvantable article, d’un sociologue évidemment, qui affirme sans rire ni vomir que la condition de l’homme-frontière est une nouveauté tout à fait intéressante – et que quelque part la forteresse europe – sans parler des autres - aide à innover ! Le même jour, un document tout ce qu’il y a de plus officiel dénombre vingt cinq mille morts recensées – donc au moins le double en réalité – dues à cette merveilleuse opportunité depuis le début du siècle !). La terreur hiérarchisée à laquelle nous nous sommes accoutumées a pour pendant le désir par lequel nous tentons de nous rendre aimables ses conséquences. Et le droit est là pour maintenir l’ordre dans la queue pour l’entredévoration darwinienne qui résulte de ce paradis d’un mal que personne n’arrive plus honnêtement à même qualifier de moindre. Il est vrai que ça commence à ne plus être exigé pour la vêture correcte de la domination.

 

La chasse aux pas rentables, aux pas échangeables, est une guerre non déclarée, menée au nom de nécessités folles, et bien sûr des intérêts qui arrivent à les épouser. Non déclarée, comme toutes les guerres depuis des décennies, travesties en simple maintien de l’ordre, ce qui permet de mettre dans un absolu hors la loi les à dégommer. Nous sommes au bout de la logique républicaine et bourgeoise, au sens précis du mode de production et d’échange imposé. Nous n’avons jamais su nous en extirper, nous réclamant toujours de la « vraie réalisation » de ses idéaux, achevés depuis belle lurette, et qui nous achèvent nous : évaluation, échange, sexualité, communication. Quel a jamais été la pratique comme l’idéal républicains, si ce n’est avec la nation, la souveraineté, la propriété, la famille, le travail, la domination et le colonialisme, pour faire la liste courte ? L’extrême droite et son substrat populaire sont la parfaite expression de la république. Une révolution sociale, de gauche, aurait pour condition de savoir se débarrasser de l’une et de l’autre. Mais ce pays, cette société, sont une véritable baignoire de haine nostalgique, dans laquelle jusques aux cibles des plus consensuelles croient que se tremper les rendra invulnérables. C’est la définition du ressentiment que j’ai-je crois déjà citée plusieurs fois : boire du poison en espérant que l’autre va en mourir – et accessoirement qu’on en sera légitimé et vivifié, selon l’incroyablement stupide et fasciste sentence que font leur de plus en plus de libertaires en bout de course idéologique nécessitaire et fataliste : « ce qui ne me tue pas nanana ». Et pour servir de coussin à asseoir cela, notre bonne volonté inusable, gouvernance bienveillante, sparadrap sanitaire et réempowerment-réévaluation précaire toujours à r'faire  ! Youhou le menu du banquet funèbre autogéré ! 

 

 

 

 

(1) Je recommande à ce sujet un livre malheureusement épuisé, qui m’a fait et me fait toujours fort effet, depuis un quart de siècle que je l’ai lu pour la première fois, par sa rigueur de critique d’idéaux politiques du capitalisme toujours pas enterrés : L’idéologie nationale, de Guiomar.

 


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La Bestiole

  • : Divergence transse, féministe, communiste - Le placard à Plume, la fem-garoue
  • : Ebranchée, schlemihlah, communiste, féministe - la transse la moins queer, la moins fun, la plus antisexe, antinaturaliste, antisubjectiviste du quart sud-est. Clodote d'hamsterlande, casserole détachée de la queue de l'alternoféminisme. A gauch' de la gauch' de la gauch' de l'extrême gauche. Résolument opposée au backlash réac-libéral pro sexe, pro marché, pro nature, pro religion, comme aux catéchismes moraux-politiques en tous genres. Moderniste novatrice, universaliste négative, apostate de l'intersectionnalisme, philogyne, philosémite. Pour un anti-monde de nanas paresseuses et la ruine radicale de la masculinité, de l'économie, de la sexualité, de la fierté, du pouvoir.
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