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7 juin 2014 6 07 /06 /juin /2014 07:53

 

 

 

 

« La terre n’appartient qu’aux hommes - l’oisif ira loger ailleurs »

couplet final de l’Internationale…

 

 

 

Un des multiples aspects de la grande glissade réaque et pire que ça dans laquelle nous sommes engagées, c’est la bousculade pour se réapproprier les vieilles valeurs, virilité travail justice, et les vieilles lunes qui vont avec. Les partis qui se croient encore de gauche nous rejouent 89, napoléon et l’autarcie nationale (chère à Franco parmi d’autres). Et des journaux naguère classés au centre gauche ne dédaignent pas de nous ressortir de terrifiantes Unes sur la décadence qui va nous engloutir.

 

Ainsi de la Libre Belgique qui, il y a peu, nous a tout bonnement mis en première la « mafia des mendiants roms ». Rien de moins. N’en doutez pas, des myriades de mendiants, antiphrase ici très nette pour brigands, tirelaines, pas même ces braves sdf’s reconnaissants à la charité « surplus » et exploitables dans les entreprises d’insertion, vous guettent au portillon et vont vous soustraire votre revenu, votre rente. Le plus affreux, dans l’affaire, je pense, enfin ce qui est présenté comme le plus affreux, c’est leur illégitimité foncière – elle-même dérivée de l’illégitimité accolée par toute l’histoire de la marchandise et du capitalisme à ce qui ne correspond pas à un travail social oblitéré, reconnu, valorisé. Ni même surtout au désir mouillé de respect envers ce travail et celleux qui sont encore autorisés à l’assumer. Autrefois c’était la racaille juive de l’est, les feignants des yeshivot. Á présent ce sont les roms et autres désignés parasites.

 

Ce fantasme de la pauvreté qui tyrannise, harcèle, culpabilise la richesse est née avec la pensée moderne de l’accumulation et de l’économie. Les historiens la suivent à la trace dès la « révolution du droit » identifiés par un Berman au tournant des onzième, douzième siècles, quand on se met résolument à rendre à chacun ce qui est à chacun, à croire à la valeur des choses et du travail, bref à préparer la guerre de tous contre tous. Les mendiants, et tout ce qui n’a pas une activité dûment registrée, deviennent l’ennemi de ce qui par ailleurs est constitué en peuple – c'est-à-dire en agglomérat d’intérêts concurrentiels et isolés, eux même sériés en nationalités selon le degré d’accumulation locale, le tout sanctifié par la révolution bourgeoise.

 

Elle a été boostée par l’arrivée dans le capitalisme proprement dit, au moment de ces révolutions nationales (qui d’ailleurs n’en finissent pas). Et à présent elle décore utilement le naufrage de celui-ci. Les méchants mendiants aux dents longues ont repris la place qui avait été dévolue provisoirement au révolutionnaire au couteau entre les dents, qui allait lui aussi vous arracher le produit de votre sueur ! Il n’a pas fait tellement long feu, quelques décennies tout au plus. Dans la suite de la régression sociale et politique générale, on en revient à des valeurs sûres, et somme toute à une certaine franchise cynique : l’ennemi, c’est le pas rentable, c’est le pauvre, qui rampe dans l’ombre pour gratter les loquedus à confort moyen.

 

L’article en question rassemble tous les gimmicks, tous les poncifs de ce genre trituré depuis le quinzième siècle : les pauvres sont outrageusement riches, vous ne le saviez pas ? Ils sont incroyablement organisés, bref ils font partie de ces complots qui expliquent à peu de frais pourquoi notre merveilleux monde ne tourne pas rond. Les pauvres et quelques riches invisibles ligués pour sucer la moelle et le sang du peuple, du seul du vrai, qui roule en monospace un peu défraîchi et paie des impôts, qui vote à droite toute, s’agite pour occuper le terrain avec un bruit monocorde, a la loi pour lui et n’est réveillé de sa mornitude inquiète et mesquine que par la joie de pouvoir persécuter les indésirables. C’est ce peuple que la démocratie marchande veut s’attacher, à tous prix et jusques au bout, c’est sa base matérielle et sociale. Sa classe fétiche – et pourtant en déshérence relative, conséquence de ce que le vieux barbu osait appeler les contradictions internes au capitalisme.

Cette vaste classe, ouvriers et employés, salariés et indépendants, qui se voit depuis deux cent ans toujours frustrée quelque part du pouvoir et de la richesse qu’elle s’était promise sous l’auspice de la raison instrumentale et de la dignité de la possession, ce par l’autodévoration conssubstantielle à la valorisation effrénée, en a développé une grande appétence à la victimité ; elle a beau avoir raisonnablement profité, elle se voit comme assaillie par les improductifs de toute la terre ; et c’est d’elle qu’est sorti le colonialisme moderne, puis le fascisme, puis les trente piteuses – et à présent quelque chose dont nous ne percevons ni le nom ni la forme mais qui promet d’être au moins aussi savoureux !

 

C’est de cette classe que nous sommes nombreuses à être issues, nolens volens, ainsi que, et c’est là que ça coince, nos idées et nos conceptions, nos désirs et ce que nous croyons fermement possible ou impossible. Nos alternatives se révèlent bien souvent un pot pourri de ses espérances déçues, de ses fantasmes de paix sociale basée sur la petite propriété et la productivité honnête.

 

Je crois qu’on aurait tort de croire bénignement à une panne d’inspiration qui fait ressortir du classeur à marronniers un article pour faire vendre. Au reste, vendre, comme acheter, est un acte politique. D’une part on sait que cela répond à une demande, que les citoyens inquiets ont envie qu’on leur susurre à l’oreille, qu’on leur désigne une cible – mais par cela même c’est aussi une propagande. La même propagande qui parle d’Europe assiégée et d’assaut migratoire quand les affamés viennent se découper sur les barbelés high tech de Mellila. Ou se noyer en masse dans la mer – desquels on sauve d’aucuns, sauver étant ici l’euphémisme pour capturer, afin de les renvoyer sans grand délai à la mort. Les seuls qui sont saufs sont ceux qui sont passés à travers ! La même propagande qui s’en tient à la barbarie native de ces sauvages quand on s’extermine « là bas » (« ces pays-là » où, comme disait Mimit’, « un génocide ce n’est pas trop grave ») – mais évite soigneusement de parler du lien entre croissance économique résiduelle et anéantissement des non-rentables, entre nos affirmations communes et leurs conséquences. Trop compliqué, c’est de la critique de l’économie politique. Et l’économie politique ne se critique pas, se détruit encore moins : elle s’aménage, au mieux, sur le râble des vivantes (si possible les autres).

 

Et pis d’ailleurs l’économie c’est pas politique, c’est évident, mathématique, ce que j’ai c’est pas à toi et d’ailleurs y a pas intérêt, tiens ! Et tout vaut quelque chose et toute peine mérite salaire. Na-tu-rel.

 

La pauvreté, c'est-à-dire tout ce qui ne produit pas toujours plus de valeur, est vue à juste titre par la richesse indexée sur cette même valeur comme une ennemie mortelle : le capitalisme ne peut qu’enfler, sinon il meurt. Et pour ne pas mourir il est, nous sommes prêtes à tuer et à faire mourir – jusques à nous-mêmes quand nous ne pourrons plus nous reconnaître comme productrices légitimes. Et on commence à se bousculer méchant, même ici, pour faire partie de ce groupe en nette contraction. Le Rwanda hier, le Nigeria aujourd’hui, inaugurent ce que signifie désormais la tentative résiduelle de croître et le maintien forcené dans l’économie – ainsi que l’attributisme aux travailleurs productifs (subsistants). Au reste, on a appris, avec la modernité, que tuer était aussi un travail, si besoin est. Et nous sommes plus que jamais dans l’entonnoir du besoin, maquillé ou pas en désir. Le tout en autogestion !

 

En ce qui nous concerne, nous en sommes à la phase régressive qui rêve des débuts du capitalisme, avec l’extinction des non-producteurs. Singulier comme ce retour à un mélange de moralisation et d’élimination fait réponse aux fantasmes de plus en plus répandus dans le milieu contestataire de retour à la terre, à la petite entreprise, à la filiation et à la famille (dont la raison sociale est de transmettre les biens appropriés, rappelons-le…), de Michéa aux zad’s. Le rêve d’un paradis enfin réalisé (tu parles !) de la production et de l’échange, là où chacune chacun sait ce qu’ilelle vaut. Et reçoit son dû. Miraculeusement idoine aux nécessités. Là encore, la convergence est à la fois significative et effrayante. Nous essayons de nous cacher la tête dans un passé idéalisé que les uns disputent aux autres, collectivité paysanne (dont Fossier ou Neveux ont nettement déterminé qu’elle se structurait déjà sur l'inégalité, la richesse, les droits des villageois reconnus et l’exploitation des "autres", des agrégés et des "forains"... - et qu'elle en est morte en partie) et échange équitable contre économie réelle et libre-échange - mais le présent est déjà là avec sa broyeuse. Tout ça est mort, et pour faire semblant encore un peu de se mouvoir nous meut à nous tuer, diy !

 

Et dans ce passé rêvé, les mendiants sont au mieux à l’hôpital général, au travail forcé. Au mieux parce qu’en réalité c’est toujours plus simple quand les gentes « ne sont plus là ». Suivez mon regard. C’est vrai qu’on est toujours trop, hein monsieur Malthus ? enfin, trop, sauf le bébé que je tiens bien à faire naître, pasque c’est une expérience super libératrice aujourd’hui d’engendrer ; ou de créer son activité, bien implantée dans le pays et la terre ; et puis d’ailleurs zut, le seul référent qui vaille n’est-il pas le désir libre et autonome – quand bien même il se décalque à des millions d’exemplaires puisque nous somme toutes uniques par principe et catéchisme – productrices et consommatrices ciblées, avisées quoi, responsables et durables ? ; d’ailleurs la seule question qui vaille, qui tienne, au sujet de tout cela, est d’en avoir les moyens. Ce, semblablement, de toutes nos initiatives de reproduction des formes sociales. Voir plus haut jusques où nous sommes toutes capables d’aller de ce bon pas

 

La question finale, celle du bout de la queue de notre casserole, me semble : qui, et combien de temps, pourra encore, au vu de ce qui lui arrive, dire « je le vaux bien » ? Et quand nous rendrons nous compte que nous sommes en train d’arriver, toutes mais les unes évidemment après les autres, là où il valait mieux ne pas ?

 

Pour dire que nous sommes jusques au nez dans la mélasse, et que, si nous ne voulons pas devenir mélasse nous-mêmes, intégralement, et finalement crever après nous êtres rendues indéfendables en faisant crever celles qui sont juste en dessous, il faudra donc certes ne pas vouloir, mais aussi un, des points d’appuis pour nous sortir de là – parce qu’on ne s’en tirera pas par magie en s’attrapant par les cheveux. La plupart des identités en lesquelles nous nous cherchons, pour ne pas dire nous complaisons, sont intrinsèquement liées au cauchemar, à la sélection et à l’élimination. En tous cas il y en a toutes les apparences. Et elles ne se dissiperont pas en claquant des doigts, encore moins en revenant à quoi que ce soit. Il nous faut au contraire une échappée, et une échappée qui ne fasse pas l’impasse sur la compréhension d’où nous en sommes et de ce que nous sommes devenues, socialement parlant.

 

 

 


 

 

 

 

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La Bestiole

  • : Divergence transse, féministe, communiste - Le placard à Plume, la fem-garoue
  • : Ébranchée, schlemihlah, communiste, féministe - la transse la moins queer, la moins fun, la plus antisexe, antinaturaliste, antisubjectiviste du quart sud-est. Clodote d'hamsterlande, casserole détachée de la queue de l'alternoféminisme. A gauch' de la gauch' de la gauch' de l'extrême gauche. Résolument opposée aux backlashes pro sexe, pro marché, pro nature, pro religion, pro peuple, pro nation, comme aux catéchismes moraux-politiques en tous genres. Moderniste négative, moniste, novatrice ; philogyne, philosémite. Pour un anti-monde de nanas paresseuses et la ruine radicale de la masculinité, de l'économie, de la sexualité, de la fierté, du pouvoir.
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