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27 octobre 2012 6 27 /10 /octobre /2012 12:38

 

S’il y a une expression qui engloutit littéralement nos réflexions et exauce nos intentions, depuis quelques années, c’est bien « prends soin de toi », injonctif de « prendre soin de soi ». On ne dit même pas cela parce qu’on n’a rien à dire, ce serait un moindre mal ; on dit cela précisément parce que c’est là tout ce qu’on veut dire et entendre. « Prends soin de toi » est la version 3.0 du « courage », cette vérole isolante, individualiste et gestionnaire sociale au moindre coût (ce qui est un pléonasme) par laquelle nous nous fouettions déjà mutuellement pour continuer à traîner la charrette de nos vies en plein développement depuis le dix neuvième siècle.

 

Soin et besoin, l’horizon en coupole de notre petit paradis racorni. Soin et besoin, notions totalement adaptées à l’isolement concurrentiel citoyen. Mon soin, mes besoins. Ce que je dois obtenir. On croirait entendre le couinement des girafes pouic pouic piétinées en rang. Mais c’est encore une image bien sympathique pour ce qui recouvre en fait la guerre et la peur de toutes envers toutes, la destruction de toute humanité par la réduction à la bulle, cette fameuse bulle, traduction émotionnelle de l’individu-valeur en bout de course, que nous aimons tant à porter sur les fonts baptismaux en autodéfense.

 

Prendre soin de soi, c’est généralement très mal s’occuper de ses fesses, aussi mal que l’exigent les nécessités de l’heure et de la décennie. C’est même acter qu’on a renoncé à s’en occuper, qu’on a sous-traité.

S’occuper de ses fesses suppose précisément de pouvoir agir seule, mais aussi avec autrui, et est rendu impossible par l’autisme, la parano, l’impossibilité de faire, fut-ce de se suicider correctement, et par la médiation ensocialée des rapports.

 

« Prends soin de toi », c’est démerde toi en l’état des choses, correct, de notre temps de résignation maussade. Et quand l’une de nous crève, eh bien c’est la « colère », tout aussi velléitaire et qui attend tout autant des panneaux de l’autorité publique, qui prend le relais.

C’est démerde toi quand tu es vivante, et « ah les salauds, tout de même », quand tu es morte. Comme ça nous ne sommes jamais impliquées, jamais en cause. Nous pouvons remplir quotidiennement la liturgie du chacune pour soi et de la guerre économique, judiciaire, identitaire – à chacun son dû ! - sans nous sentir merdeuses.

Les rapports humains – et leurs sous déterminations militantes et autres – ne recouvrent plus que l’exercice « auberge espagnole » d’une convivialité de bon aloi entre citoyennes actrices matériellement pourvues et en bon état, les seules fréquentables quoi. Tout le reste est sous-traité aux déchetteries souterraines de la misère croissante, dans lesquelles on tombe directement depuis sa place à table, autant que possible sans faire d’esclandre. « Salut, prends soin de toi » te dit-on alors en guise de viatique et surtout d’exonération. Dés lors on n’y est plus pour rien. Ce sont au reste bien souvent des personnes convenablement entourées qui sortent ce cliquetis mécanique à des isolées.

 

Un des caractères prégnants de cette nouvelle forme d’autisme social est qu’elle s’accompagne et se pare des conseils les plus cocasses, les plus stupides et quelquefois les plus odieux en matière d’aliénation : les copines auront toujours à la bouche un bon conseil qui sera généralement soit de s’adresser, comme on dit, à des institutions et à des professionnelles (abondons le PIB !), soit de recourir à des pratiques ou à des croyances dont le vide et le ridicule ne semblent plus atteindre personne, y compris et à commencer dans des milieux qui croient encore fournir une critique sur l’état des choses et des gentes (warf warf). L’une des solutions n’excluant d’ailleurs pas du tout l’autre, les premières sont, dans la débandade croissante, des spécialistes des secondes.

Prendre soin de soi, c’est en somme se livrer sans restriction à l’impensé grandissant et à l’ordre de la mise au rebut. Aller toute seule, comme une grande, à la machine à broyer.

 

Voilà le programme de toutes les injonctions désormais en vigueur, dans un monde qui n’est plus fait que d’injonctions mal camouflées : dévore toi jusques au trognon et va te jeter à la poubelle ; c’est ton seul moyen de rester rentable pour la machinerie sociale relationnelle et de ne surtout pas empiéter sur qui que ce soit ; il importe que nous coulions en ordre, chacune dans sa bulle en barbelés de possessions et positions diverses. Au fond, s’il y a alors encore quelqu’un pour faire le recensement, on pourra toujours savoir ce que valait chacune. Triomphe ultime du capitalisme, étrange rêve de notaire obsédé. Á chacun son dû !

 

Nous nous sommes laissées toutes glisser dans une situation générale où personne ne peut presque plus prendre personne par la main, ça coûte déjà trop cher (et souvent socialement d’abord). Nous subissons certes l’effondrement par la pénurie des capacités de rapports d’aide, mais nous y participons avec un masque souriant en prônant des « autonomies » qui n’en sont évidemment pas, étant toutes livrées à la machinerie sociale, qui ne sont au contraire que des consentements forcés (plénonasme !) à l’impuissance isolée, et en répandant comme un mauvais parfum ce « prends soin de toi » qui résume toute notre misère. "Prends soin de toi" arrive opportunément sur le marché au moment où nous sommes de plus en plus nombreuses à n'avoir plus les moyens de prendre soin de nous.

 

Paradoxalement, un des aspects de l’autisme réciproque qu’évoque ce slogan est l’attention, la commisération inépuisable, hypnotique et obsessionnelle que nous sommes capables d’accorder à des aspects, éléments, inconvénients quelquefois risibles de la pratique de nos identités, comme s’il s’agissait du fond des nos vies, ou encore, je sais pas, vu à quel point nous l’objectivons, de la question sociale. C’est presque la seule manière dont nous soyons capables, si toutefois cela à ici un sens encore, de prendre soin de nous. Mais quel drôle de nous.

 

J’en ai autant marre du care que de la colère. Vu ce qu’elles ont donné. Et à quoi elles ont contribué in fine.

 

La colère s’est intégrée à l’ordre des choses, pour réclamer sa perfection, et l’huile en permanence. La colère est devenue l’antipode et de la critique, et de la volonté de prendre nos vies. Nous sommes en colère parce que nous nous considérons toujours trompées par les machineries auxquelles nous nous remettons. Et que le mal reste le mal, pas moyen de l’exorciser. Nous serons à ce prix toujours en colère, et nous en resterons toujours au même endroit du tapis roulant qui nous emmène au dépotoir. Et, surtout, chacune dans sa petite bulle sacrée. On y crèvera d’autisme, de misère et de brutalité, mais dans la bulle ! Comme des bestioles qui n’auraient pas su, pu ou osé sortir de leur œuf. Écarlates de rage, pour cacher la rougeur de notre honte. La colère ne sait plus, comme d’ailleurs à peu près toutes nos attitudes, que demander, pour ne pas dire mendier. On est prêtes à mettre notre cul à l’air pour ça. Et on arrive encore à parler de ça comme de quelque chose d’irréductible – vraiment on est mal.

Cette colère est inopérante parce qu’isolante, isolée, exactement comme la sujette idéale qui « prend soin d’elle ». Isolée, pas même seule. On peut bien même être trois mille au même endroit à colérer, il n’en sort rien, tout revient sur nous. Elle se suffit à elle-même, et c’est bien là ce qui la rend arthritique. S’autojustifiant, comme attitude, elle n’embraye pas sur une critique ou une remise en cause. Elle demande que les choses soient bonnes. Et encore une fois à qui ? Á celleux et aux institutions à qui nous confions et reconfions le pouvoir à chaque poussée de rage. Et sans toujours non plus se poser de questions sur le bien qui paraît si immédiat.

 

« Prends soin de toi » et « je suis en colère » semblent les traductions actuelles, à hamsterlande et ailleurs, des minutes évoquées par Orwell, parfaitement autogérées et individualisées, à prendre comme on prend des congés ou des pilules. On peut même les convivialiser, ça ne change rien à l’impuissance et à l’isolement qui les caractérisent. Ce sont des sales blagues que nous nous jouons les unes les autres et à nous-mêmes.

 

Chacune pour soi et […] pour chacune. Toutes comme plusieurs ont sombré dans la résignation moche. On est plus que mal.

 

 


 

 

 

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La Bestiole

  • : Divergence transse, féministe, communiste - Le placard à Plume, la fem-garoue
  • : Ébranchée, schlemihlah, communiste, féministe - la transse la moins queer, la moins fun, la plus antisexe, antinaturaliste, antisubjectiviste du quart sud-est. Clodote d'hamsterlande, casserole détachée de la queue de l'alternoféminisme. A gauch' de la gauch' de la gauch' de l'extrême gauche. Résolument opposée aux backlashes pro sexe, pro marché, pro nature, pro religion, pro peuple, pro nation, comme aux catéchismes moraux-politiques en tous genres. Moderniste négative, moniste, novatrice ; philogyne, philosémite. Pour un anti-monde de nanas paresseuses et la ruine radicale de la masculinité, de l'économie, de la sexualité, de la fierté, du pouvoir.
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