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8 février 2012 3 08 /02 /février /2012 10:46

 

 

Décidément, à mesure que je m’enfonce dans ce qui ressemble à la vieillesse, laquelle en outre présente le risque de ne guère durer, l’isolement intellectuel augmente. C’est une situation ch..te, parce que c’est bien entendu fort difficile de savoir si cet isolement se fait par exigence, par opiniâtreté ou par abêtissement, calcification de la pensée. Il n’y a aucune raison que j’échappe à ce que je déplore, l’alignement plus ou moins tardif sur les facilités, les raccourcis, les vieilles lunes aigries. Bien d’autres y sont passéEs, bien d’autres y passeront. Des fois, on croit être restée droite dans ses bottes, et on a déjà glissé, tectoniquement, vers un populisme ou une facilité quelconque.

 

Mais là, il me semble que ce n’est pas encore moi qui ai bronché. Je cause de Iacub. Marcela. Je ne dirais pas qu’on était d’accord. Son acquiescement de longue date au monde de l’économie et de l’échange équivalent l’éloignait d’emblée de mes positions, et réciproquement surtout. Sans parler de ses fameux « acquis de la révolution sexuelle » (je me demande bien quand il y a eu une « révolution sexuelle » ! Et je me méfie des révolutions, vu ce dans quoi elles débouchent répétitivement). Mais par ailleurs elle en avait, des positions. Et aussi, je dirais même surtout, une ligne d’analyse, d’analyse générale, qui fait défaut à peu près partout actuellement. (Actuellement ? Euh… Est-ce que ça n’a pas toujours été une conception fort minoritaire et mal vue des innombrables qui veulent le bien à tout prix ?). Bref on n’était pas d’accord, mais, comment dire – on se sent moins seule quand on entend, selon l’image d’un auteur dont je ne me rappelle plus le nom, d’autres qui creusent dans la montagne. On ne les voit pas, mais on sait qu’elles sont là.

 

Là, je suis désolée, mais avec son décourageant pamphlet Une société de violeurs ?, on n’entend plus rien. Ou plutôt, le petit bruit du fer sur la pierre est remplacé par la participation à la rumeur énorme de l’évidentisme contemporain. Section relationniste. Et antiféministe de surcroît, dans ce cas, ce qui n’arrange absolument pas son cas à mes yeux. Être critique est une chose, je l’essaie ; s’abaisser à la simplification de l’anti-, et se limiter à renverser les hiérarchies et les charges, c’est vraiment trop facile, trop stérile, et trop d’autres l’ont fait avant.

 

N’empêche, ça fait un vide dans la mine. Zut.

 

Nan, mais voilà… C’est le problème de la « radicalité » et de ce qu’on met dessous, qu’on s’en réclame ou qu’on la décrive. L’autre jour je tapais sur les antinéolibérales version Sysiphe, lesquelles rechignent obstinément à remettre en cause les formes qui vont avec la domination, et y cherchent donc prioritairement des coupables, comme touTEs les militantEs. Et là, exactement diamétralement, on a le même schéma. Comme Iacub ne parvient pas à remettre en cause les formes de l’évidence, de la relation bénie au droit en passant par l’échange, lui-même basé sur la réduction de tout en valeur, eh ben patatras. Alors même qu’elle a tous les outils pour une critique systémique des contradictions d’une société qui pousse toujours plus à ce qu’elle prétend combattre, mais qu’elle y renonce, eh bien il ne lui reste plus comme échappatoire qu’à accuser un groupe social, politique en l’occurrence, plutôt que les idéaux qui lient tout le monde dans la course à l’abîme. La variété des interprétations, des réflexions, possibles, paraît monstrueusement limitée. Et elle l’est sans doute ; d’aucunes diront qu’elle l’est parce que c’est un fait social, et que nous sommes déterminées dans des positions peu nombreuses. J’aurais tendance à croire qu’elle l’est au contraire parce que précisément nous ne voulons pas remettre en cause la pauvreté des positions dans lesquelles nous nous campons.

 

J’ai moi-même été passablement déprimée par l’avalanche de stupidités qui a suivi les évènements sexo-people du printemps. Mais ce qui m’a excédé, c’est la communion de touTEs les parties dans l’invocation/dénonciation un peu schizo de papa état et de maman justice, qui étaient appeléEs de toutes parts à faire leur travail, et à mener à la baguette toute leur immense famille ! De s’occuper de nous-mêmes, pas un mot. De ce qui se passe réellement ou pas guère plus. On n’a entendu que protestations et réclamations de reconnaissance et de réparations. Réparation – nous sommes définitivement entréEs dans l’assimilation aux mécaniques et aux logiciels, et la spécificité humaine réduite à la possession de soi comme un bien. Possession mais pas volonté – les humainEs sont faillibles, retorses, ces garces, et l’erreur, comme la malintention, coûtent trop cher aux instances et aux assurances.

 

Bref, et alors qu’il y a de très bonnes raisons de critiquer l’idéal défendu par les institutionnalistes parce que justement elles sont institutionnalistes, Iacub, qui a du mal à s’en prendre à la notion de salut institutionnel, et qui comme bien d’autres ne voit qu’excès ou dérives là où il s’agit du fonctionnement normal, ne trouve donc plus qu’à s’en prendre à la malignité supposée de ces teignes féministes qui empêcheraient, elles et elles particulièrement, de vivre, et détourneraient l’admirable construction judiciaire, comme le désirable automatisme relationnel, lesquelles sont forcément hors de critique par elleux-même, conssubstantielles à l’humainE évoluéE ! Enfin, c’est du moins ce que je saisis de son factum.

La déesse sait si je suis opposée aux espoirs et projets de société des institutionnalistes, comme d’ailleurs des queer, des transpédégouines, des matérialistes, des déconstructionnistes et de bien d’autres, pêle-mêle. Mais je ne supporte pas qu’on réduise les prises de bec contemporaines à des complots ressentimenteux des unEs ou des autres, qui manipuleraient le pouvoir à l’exclusion d’autrui – ces vieilles daubes ont bien trop servi à des horreurs, et plus largement à éviter de se casser la nénette. Nous sommes touTEs mouilléEs. Que le ressentiment ait certainement un rôle dans toutes nos approches, du fait de la dépossession et de l’arrachement, est sans doute vrai, mais c’est à comprendre et non à dénoncer, et surtout à mettre spécifiquement sur le paletot de qui que ce soit. Nous partageons largement les tares du monde que nous faisons tourner. Il n’y a rien de plus facile que de s’en prendre à un groupe social ou idéologique sur le motif de ses mauvaises intentions. Et particulièrement à nous féministes, qui ne sommes, dans nos accords et nos désaccords, ni pires ni meilleures que nulLEs autres. On économise ainsi toute approche critique et on mobilise les bas instincts.

Il n’y a rien de plus pénible que d’être approuvée par des imbéciles. Encore faut-il essayer de l’éviter. Je ne voudrais pas trop être à la place de Iacub, qui a désormais une bonne part des masculinistes accrochés à sa remorque. J’en ai lu de fort réjouissantes, de leurs chroniques, avec en toile de fond une domination féminine encore bien plus stupide que la masculine à Bourdieu. Et hargneuse de surcroît. Enfin où toutes les féministes sont définitivement affublées du qualificatif de radicales, ce qui montre une évidente ignorance de l’histoire du mouvement. Des radicales, au sens strict, y’en a justement plus beaucoup, et elles ne sont pas forcément avec les institutionnalistes qui occupent actuellement une partie de la scène.

 

Game over donc. Dommage.

 

J’avais déjà été alarmée par la faiblesse de ses derniers articles dans Libé, notamment celui au sujet de l’effrayant film Polisse, un de plus où les fliques sont les sauveurEs du monde, mais spécifique cette fois aux violences sur les enfants, ces outres de (res)sentiment opportun, et où elle se limitait à des remontrances très bénignes. J’avais mis ça sur le compte d’une presse où on ne saurait déployer de la critique. Mais en fait non, je me leurrais. Elle aurait bien plus y déployer autant de critique que voulu. C’est la volition qui manque.

 

Du factum ci-dessus évoqué, je retiens un net appauvrissement des référents. Selon ma ligne de lecture, on en est  au relationnisme libéral le plus caractérisé, la nécessaire valorisation par le cul et le plaisir qui nous fait – qui nous fait quoi d’ailleurs ? HumainEs ? CitoyenNEs ? Ou quelque chose de plus encore dans la présence reconnue à ce monde, qui n’a pas bien de nom parce que justement il est sacré – que ce soit, je l’ai déjà fait remarquer, pour les pro-sexe comme pour celles qui pensent être leurs adversaires ?

La discussion antédiluvienne sur le consentement, ses formalités ou ses libertés – mais l’important est de consentir, de s’aligner sur la trépidance de la production relationnelle, tôt ou tard, vite ou lentement, de cette manière ou de cette autre. Pas une réflexion sur l’hypothèse que consentement signifie mise en présence de ce qui ne peut déjà être remis en cause. Oui ou non, okay, mais surtout pas merde, et encore moins bris de la machine.

Quant à la violence, comme notion et comme ensemble de réalités, qui se trouve tout de même au centre de ce dont on cause, j’avoue que je saisis pas son approche. Que la notion soit un épouvantail à paniques sociales, c’est une chose, que j’arrête guère de récriminer – et je n’aime pas les constructions victimaires (précisément parce que groupe victime implique groupe criminel à exterminer). Mais au lieu de bosser là-dessus (ce que j’avais déjà remarqué dans l’article sus évoqué), on se retrouve avec un mélange de négation partielle et de ré-assignation du mal, une fois de plus, aux féministes.

Que la brutalité comme la malveillance, sans parler de la rage meurtrière, directes ou médiatées, soient en recrudescence dans le fonctionnement social, ce pourrait tout de même être l’objet d’une analyse systémique, et pas d’une foire d’imputations retorses. Une fois de plus, on arrive à cette répugnance à supposer que la domination moderne puisse être agie par les formes mêmes dans lesquelles nous voulons nous reconnaître, et pour la réalisation desquelles nous nous concurrençons.

 

Mais pour mettre en doute que, dans la brutalité collective, instituée, cogérée, le surinvestissement et l’obsession relationnelle et sexuelle ne parraine pas tout un réseau d’injonctions, et n’entraîne pas un étonnant fourmillement de violences, ben je crois qu’y faut être sacrément optimiste. Cela dit, hein – cet optimisme est dans une large mesure partagé par le milieu féministe et « de genre », où l’on pense bien sincèrement qu’il suffira de se réapproprier tout ça pour, par la vertu de nos infaillibles identités opprimées, en produire un monde nouveau. On serait lucides pasqu’on a eu le dessous. Euh. Les expériences historiques de réappropriation des formes de la domination – mais perçues comme « neutres », « entre de mauvaises mains » quoi - ont toujours donné des catastrophes XXL.

 

On se retrouve obstinément coincées entre les gamelles du libéralisme le plus crasse, « laisser faire laisser aller », et de la culture du bien, du monde nettoyé, policé et parfait. Vous avez dit binaire ? Il n’y a sans doute rien à trouver entre, dans le marais. Si on veut – mais seulement si on veut – en sortir, ce qui d’ailleurs en soi pose question, c’est l’approche et les fins qu’il faut reconsidérer.

 

 

Plus je contemple les trajectoires de gentes très aviséEs, qui ont fini dans les conceptions les plus morbides, genre théories des complots, désignation de coupables par statut, falsification de l’histoire, négation du réel, etc., plus je me dis qu’on n’a effectivement, en l’état, pas un choix immense : soit la barbarie institutionnelle, soit la destruction de la réalité, soit la tâche critique… ou encore le retrait (mais est-il un endroit où les gentes bien intentionnéEs ne viendront pas nous chercher ?).

Peut-être que si on se disait qu’on peut connaître ce qui est, déjà… Que connaître ne disqualifie pas ce qu’on connaît, que ce n’est pas un paravent peint avec des monstres qui se cacheraient derrière…

 

 

Mais zut – pourquoi les gentes se rangent si facilement, à un moment donné (ce fameux moment donné sur lequel il y aurait tant à dire), dans les tranchées de la guéguerre de touTEs contre touTEs, où on se contente de viser une cible, de l’accabler de torts ?

C’est sûr que bien des féministes ont été injustes envers Iacub, en la taxant d’antiféminisme alors que ce n’était pas (encore ?) le cas. Ah mais c’est ça les catéchismes ; les critiques sont plus que potentiellement des infidèles. Quand on commence dans la carrière il faut le savoir. Hein, eh, si on se met à tout envoyer paître et à changer de camp binairement dès qu’on est excommuniée… Y en a bien d’autres qui l’ont été, et bien d’autres qui le seront. C’est trop facile et surtout ça ne mène nulle part. Personne ne peut vous dire ce que vous êtes, au-delà du raisonnable. On peut très bien être excommuniée et persévérer.

C’est tout de même étonnant, il y a comme un virus de l’affirmativité versus la critique, cette fichue critique négative – mais le plus terrible est que cette fièvre d’affirmation, quand elle frappe, conduit à défendre les aspects les moins défendables du présent, de quel côté que ce soit d’ailleurs. C’est comme si l’affirmativité libérait, in fine, le nihilisme qui croît en nous, avec sa capacité inépuisable à refuser la réalité de ce qui et de qui ne convient pas aux affirmations que nous faisons alors nôtres.

Á hamsterlande élargie, comme ailleurs, cela donne cette étrange contradiction que l’on magnifie un « débat » vide, déjà clos, où l’on refuse d’avoir des adversaires, cependant qu’on implore la puissance publique qui nous écrase de nous exaucer, et de ne faire du mal qu’à celleux que nous voyons comme des cafards. Charmant et dément.

Je songe à bien des gentes qui se sont démenéEs, qui ont apporté des choses, et qui ont pour finir sombré dans les plus mesquines, morbides et puantes obsessions de la modernité, en trouvant un coupable fantasmatique. Un peu comme si ça fatiguait tellement de ramer contre-courant, qu’au final on se jette dans les rapides. Mais ça n’excuse pas : il y en a bien aussi qui ne s’y sont pas laisséEs aller, merde ! Trop facile !

Quand on ne carbure plus qu’aux coupables, aux « criminelLEs », aux ennemiEs de l’ombre, c’est qu’on a basculé du mauvais côté. Je sais que cela se voit aussi chez nous – ce n’est pas une raison non plus pour s’y laisser aller : on doit toujours éviter de ressembler à ses adversaires, et d’user des mêmes ficelles.

 

Bon, c’est dommage. Quand je vois des gentes comme cela disparaître dans les brumes de la facilité, je songe à Guinzbourg, au camp d’Elguen, quand mourrait une de ses compagnes d’infortune. Je sais, c’est très exagéré comme comparaison. Mais la solitude, quand on n’adhère pas, est fort intense, dans notre ruche.

Circonstance aggravante : dans ces cas, c’est nous qui nous flinguons, moralement et intellectuellement, nous-mêmes.

 

Pour répondre à Iacub, je dirais que pour moi, oui, nous sommes dans un monde de brutalité intégrée, d’appropriation et d’objectivation généralisées, que nous en sommes touTEs happées, que ce n’est d’ailleurs pas nouveau, contrairement à ce que serinent les « antinéolibérales ». Qu’un de ses principaux aspects est massivement sexué ; la violence instituée, comme la production de même, c’est une affaire d’hommes. On n’y pourra rien avec les singeries citoyennes ou étatiques. Et encore moins, si faire se peut, en devenant toutes socialement des mecs ! – ce qui ramène au même, l’état étant qualitativement masculin. Cette « barbarie à masque humain » relève des mêmes logiques, est fille de la même histoire. On n’y pourra rien non plus en renaturalisant, en « réenchantant » comme disent certainEs, le triste, contraignant et dégoûtant présent, avec ses relations et ses séductions obligées (beurk !). D’ailleurs, se pose la question de « pourvoir à », qui entraîne celle de son objet, de ce fichu bien vers lequel on veut toujours se traîner, fut-ce par les pattes ou par les cheveux, et qui, comme toutes les fins, finit toujours par justifier n’importe quels « moyens ». Tout enfourner dans la gueule du « politique » ne donne pas un monde plus vivable que tout enterrer sous le bouclier du « privé ». Ces deux formes vivent l’une sur l’autre, comme travail et capital. On ne se débarrassera pas de l’une sans se débarrasser de l’autre.

Mais s’en prendre aux féministes, supposées « radicales » ou pas, quelles que soient les limites de ce qu’elles brassent, et surtout à ce qu’elles représentent, comme on s’en prend à toutes les figures de la domination limitée à tel ou tel groupe, à telle ou telle image (les spéculateurs, les parasites en tous genre, etc.) n’est qu’un retour dans la vieille impasse déjà surpeuplée de la facilité diabolisante. Ce sont les formes dont il nous faut nous défaire, pas des gentes.

 

 

 

murène tectosage

 

 

 


 

 

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  • : Divergence transse, féministe, communiste - Le placard à Plume, la fem-garoue
  • : Ébranchée, schlemihlah, communiste, féministe - la transse la moins queer, la moins fun, la plus antisexe, antinaturaliste, antisubjectiviste du quart sud-est. Clodote d'hamsterlande, casserole détachée de la queue de l'alternoféminisme. A gauch' de la gauch' de la gauch' de l'extrême gauche. Résolument opposée aux backlashes pro sexe, pro marché, pro nature, pro religion, pro peuple, pro nation, comme aux catéchismes moraux-politiques en tous genres. Moderniste négative, moniste, novatrice ; philogyne, philosémite. Pour un anti-monde de nanas paresseuses et la ruine radicale de la masculinité, de l'économie, de la sexualité, de la fierté, du pouvoir.
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