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30 juillet 2012 1 30 /07 /juillet /2012 10:08

 

 

 

Je ne sais pas si il y a une spécificité des pays à vernis religieux supposé épais dans les stratégies de diversion morales mises en œuvre en situation de naufrage social, mais l’Espagne semble décidée à imiter l’Argentine dans ce qui peut apparaître comme une simple schizophrénie politique, mais pose tout de même des questions. Je vous avais déjà parlé il y a peu, à deux reprises, du cas de la seconde, et surtout de l’enthousiasme sans amertume de mes petitEs camarades de t’lande devant le déluge de cartes d’identités, alors que l’avortement continue à y être réprimé et clandestinisé.

 

Tout ça m'a refait songer à deux choses.

La première est que l’avortement, en Espagne, était depuis la fin des années 70 ou le début des 80 l’objet d’une sorte de consensus basé sur une loi vague et un non-dit qui de fait profitaient plutôt aux nanas, à la question près du fric. En effet, l’avortement était considéré comme « exceptionnel », mais pratiquement sans limitations, notamment de délai, dès lors qu’un toubib certifiait un risque pour la femme enceinte. Dans les faits, cela faisait du pays un hâvre relativement accueillant, où on ne s’embarrassait pas de formalités. On appliquait un système généralisé d’avortement dit thérapeutique et ça roulait. 

Puis, il y a quelques années, le gouvernement d’alors se mit dans la tête de légaliser l’affaire, c'est-à-dire de la soumettre plus nettement à la loi, sous couleur de lever l’exception… mais de facto comme de jure de limiter sérieusement l’exercice de cette liberté, la ramenant désormais pour presque tous les cas aux restrictions, notamment temporelles, semblables à celles qui prévalent de ce côté des Pyrénées. De fait, ç’avait déjà débouché sur une plus grande restriction pour les « délais avancés », en « échange » de la prise en charge financière de qui était dans les clous.

On avait été quelques unes à l’époque, là encore au-delà comme en deça, à dénoncer ce marché de dupes. Et à signaler aussi qu’une loi étroitement encadrante favoriserait des régressions ultérieures par retouches.

Or, c’est exactement ce qui est en train de se produire. Le gouvernement de droite actuel, bien empêtré dans la chute en vrille de l’économie, travaillé aussi par les lobbies catholiques durs, va retoucher la fameuse loi : fin de l’accès libre pour les mineures, et disparition d’une grande partie de l’avortement thérapeutique, puisque les anomalies du fœtus ne seront plus un motif valable ; ça va être trop classe de naître sans bras, je vous le dis. Et tout ça n’est qu’un début : d’aucuns ne se cachent pas de vouloir interdire tout bonnement la chose à terme.

 

Sans doute, si la loi n’avait pas été modifiée et précisée en 2010, le dit gouvernement Rajoy aurait-il également ourdi ce genre de truc. Mais la chute eut alors été encore plus raide. On aurait peut-être craint une plus vigoureuse protestation (cent nanas à Madrid hier, un peu la misère, alors même que les sondages affirment une opposition majoritaire au projet). Bref, c’est un peu comme si la légalisation avait constitué dans ce cas un préalable, une forme de préparation et d’accoutumance à une suite de rabiotages dans la dépossession.

 

La seconde chose, c’est que l’Espagne est depuis quelques années aussi un pays en pointe côté droits civiques : mariage sans question de genre, et une loi sur la transidentité qui fit elle aussi bien piapiasser en son temps à t’lande, les réglementaristes applaudissant, les camarades moins dociles gueulant contre l’institutionnalisation renforcée du contrôle psy et médical. Une fois de plus, on se rendait compte qu’il vaut mieux être oubliéEs de la loi qu’en être sujetTEs.

Je ne sais pas ce qui se trame de ces côtés-là dans les sombres replis des cerveaux des Populares de Madrid, mais force m’est de constater que les premières sur lesquelles ellils ont décidé de taper, ce sont les nanas bio, et précisément sur l’avortement. Avant même le mariage, qui semblerait pourtant une cible qui permette, par moins de consensus, d’obtenir une certaine allégresse sur son retour en propre aux hétér@s.

 

Consensus… Ou bien est-ce que le consensus est précisément plus compact envers l’avortement ?

 

En France, finalement, pareil un peu : on parle de droit civiques et tout et tout, mais sur l’avortement c’est la défensive : personne ne réclame plus depuis longtemps un allongement des délais et encore moins une vraie dépénalisation, une sortie du droit pénal. Il y a plus qu’une frilosité là-dessus, y compris dans le milieu féministe, où j’ai quelquefois entendu des gentes affirmer des positions assez rétives, tant sur la chose elle-même que sur ses conditions d’exercice. Alors je vous dis pas ailleurs ; je me rappelle un micro-trottoir où le mal à l’aise était la position très majoritaire. Il y a quelque chose qui emmerde profondément dans l’avortement, comme dans le refus de relationner. Et qui déclenche les foudres, viol et pourchas de toute nana susceptible de loger un alien, que surtout elle n’aille pas s’en débarrasser n’importe comment à son gré – voir les lourdes peines infligées pour néonaticide, somme toute avortement à terme. Alors que, cependant, on ne fait souvent pas tant d’affaire pour une vie humaine bien formée (principalement si elle risque de ne rien rapporter). Serait-ce d’ailleurs parce qu’on craint de manquer de consommateurices encore un peu solvables ? Je ne crois pas que ce soit de ce niveau, d’autant que la pédomanie et l’enfantement sont galopants en france à l’heure qu’il est. C’est une affaire politico-morale de refus du refus, un refus risquant d’en entraîner d’autres, qui sait ?

 

On pourrait me faire la remarque qu’il est étrange que j’en fasse autant sur l’avortement, alors que je suis par ailleurs antirelationniste, antisexuelle, enfin aussi hostile à hétérolande qu’on puisse l’être. C’est que je prends la chose comme allant au-delà du simple enchaînement de cause à effet. Il s’agit là de la liberté de soi. Et de s’occuper de ses fesses, au sens large. C’est là qu’est la racine, pas dans telle ou telle pratique.

 

L’avortement, tout simplement, ça continue à être le truc qui pue, comme bien des trucs assignés à f’, le machin que presque personne ne voudra voir comme mieux qu’un triste mal qu’on va éradiquer. Et, il faut le croire, un poil plus dans l’échelle des abominations que les pédégouines qui s’accouplent ou les travelotes comme votre humble servante qui se multiplient. Il y a quelque chose de singulier et pour tout dire d’inquiétant dans cette gradation négative : droits civiques, ça passe, même quand sans enthousiasme ; libertés corporelles, alors là niet, pas question. On peut – et même on doit – couper dedans.

Les droits, finalement, c’est toujours du bon côté, le côté de l’équivalence, de l’alignement, le côté m’ du monde, le côté propre. La liberté physique, réelle, irréductible à la mise au carré – mais qu’on aimerait y réduire néanmoins, c’est le trou qui pue, le côté f’, ce fichu côté dont on sait bien qu’on ne pourrait se débarrasser sans mourir, et qui cependant fiche tellement le bran dans la logique de contrôle et de surveillance mutuelle, qu’il le faut domestiquer. Surtout pas le laisser vagabonder.

Et le propre du droit, c’est de subordonner la dispo de soi au bien commun, de l’obliger à passer par des robinets que l’on peut fermer, sous les meilleurs et les plus inattaquables prétextes.

Enfin tout ça, ce sont interprétations, exégèse ; n’empêche, y a quelque chose, un os, une poignée de clous dans le rata.

 

Il ne s’agit pas pour moi de donner dans la mélasse de la hiérarchie des misères. Mais il y a là peut-être bien un point nodal, quelque chose de sombre et de noué dans la logique de la domination : on a l’impression, pas nouvelle, que la « progression » des droits de l’incorporel coïncide systématiquement avec une mise au pas grandissante des possibilités du corporel. Il va de soi déjà que droit n’est pas possibilité, droit est médiation qui nous enlève précisément l’accès à nous-mêmes pour le confier à l’institution compétente. Et je ne songe pas non plus qu’au judiciaire, puisque le système médical, par exemple, est amplement impliqué désormais dans l’affaire.

 

L’encadrement continue, pour sa part, à être le même piège de dépossession et de surveillance qui nous revient toujours dans la gueule, directement ou indirectement (quand les « conditions prévues par la loi » ne sont, bizarrement, plus possibles à réunir).

 

Je n’ai ainsi pas de perspective explicatoire profonde, autre d’abord que la misogynie constitutive de ce monde, intégralement assaisonnée d’un désir croissant de contrôle de ce que nous faisons de nous-mêmes, que ce soit pour l’approuver, l’improuver, le réglementer ou l’interdire.

Ce qui ramène à ce que je dis au dessus : nous n’avons aucune raison de nous réjouir de l’inflation judiciaire et sociale qui semble accompagner l’implosion économique et humaine. D’une part parce que la répression s’est mise en marche déjà au milieu même de nous (les f en général), et selon toute vraisemblance ne fera que s’amplifier ; d’autre part parce que cette inflation ne « garantit » donc pas un progressisme légal, mais facilite au contraire les régressions, qu’on pourrait dire d’un simple trait de plume, et alors que nous nous sommes totalement livrées à la supposée bonté intrinsèque de cette logique morticole. Nous serons facilement isolées et brisées par cette confiance bien mal placée en la force publique, alors que nous avons survécu, même difficilement, à des siècles de haine.

 

Et autre question, que je pose là à mes petites camarades, t' et autour : au lieu de nous esbaudir et gaver des cachous que l’on nous distribue, est-ce qu’il ne serait pas temps de commencer à les refuser si nous voyons que d’autres sont privées des leurs ? Ce pourrait d’ailleurs être un excellent entraînement pour apprendre à définitivement se passer de ces bonbons que les vieux birbes du pouvoir nous offrent ici et là aux détours du pitoyable square de la citoyenneté ; d’ailleurs, les grilles sont là, escaladons les !

C’est tout de même un monde que nous en soyions à aimer les grilles, à nous en sentir protégées, parce qu’au-delà règne le maelström du mal radical. C’est même régime in fine : l’effondrement et la coercition sont aussi au menu de la popote de plus en plus policière sous ses couleurs de pub qui trône dans le dit square, de plus en plus exigu. C’est le cauchemar et il nous en faut rompre le sinistre enchantement. Sans quoi nous en crèverons réellement, les unes après les autres.

Une critique de la vie quotidienne que nous menons, et d’abord de comment nous la confions bien inconsidérément (il est vrai qu’on ne nous laisse guère le choix, mais le choix ne se laisse jamais) à la bienveillance institutionnelle et aux pièges de sa reconnaissance, ne serait pas de trop.

 

Bref, en hors d’œuvre qu’on en finisse avec l’état et toutes les joyeusetés qui vont avec, on aurait intérêt à souhaiter d’arracher à tout système légal et répressif la disposition de soi. Je dis à souhaiter, et à faire, parce bien entendu ça ne se réclame pas : à qui voulez vous réclamer ça, à part à nous-mêmes ? L’état ni la justice ne sont ni ne seront jamais les gentilles bisounourses que fantasment les citoyennes sous les coups qui en pleuvent pourtant. Ce seront toujours les organismes saprophytes d’une logique folle ancrée dans des « nécessités » que nous avons suspendues hors de portée et qui nous dévorent. Si on arrive à se sortir de la glu du contrôle politique et social, ce sera notre œuvre ; nous serions bien bêtes de l’attendre ingénument de la bonne volonté de celui-ci, et de ses instances relais en nous-mêmes. L’état ni le patriarcat ne se suicideront. Ils auront notre peau bien avant. Il sont déjà dedans, même, depuis belle lurette. D’où la nécessité critique, et pas simplement dénonciatrice ou redistributive. Ce ne sont pas seulement des gentes mais des formes, et les formes ne connaissent pas de scrupules.

 


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La Bestiole

  • : Divergence transse, féministe, communiste - Le placard à Plume, la fem-garoue
  • : Ébranchée, schlemihlah, communiste, féministe - la transse la moins queer, la moins fun, la plus antisexe, antinaturaliste, antisubjectiviste du quart sud-est. Clodote d'hamsterlande, casserole détachée de la queue de l'alternoféminisme. A gauch' de la gauch' de la gauch' de l'extrême gauche. Résolument opposée aux backlashes pro sexe, pro marché, pro nature, pro religion, pro peuple, pro nation, comme aux catéchismes moraux-politiques en tous genres. Moderniste négative, moniste, novatrice ; philogyne, philosémite. Pour un anti-monde de nanas paresseuses et la ruine radicale de la masculinité, de l'économie, de la sexualité, de la fierté, du pouvoir.
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