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29 mars 2010 1 29 /03 /mars /2010 17:40

                  Des filles agressées parce qu’elles arrêtent leur concert après des actes misogynes, un scandale après un autre concert interrompu pour les mêmes raisons, le refus de boycott de soirées queer où a eu lieu une agression raciste au motif que « c’est le seul endroit où on s’amuse », des groupes et assoces radicales truffées de personnes qui commettent abus et agressions et refusent de le reconnaître et où cependant grenouillent des féministes muettes, des profs de fac queer qui harcèlent leurs étudiantes pour les « libérer » et des militantEs « pro-sexe » qui font la même chose dans le milieu, des bios qui agressent sexuellement  des trans, pasque c’est « trop cool » d’être une transloveuse, des blanches qui « en ont marre d’être blanches » et vampirisent des racisées, de petitEs théoricienNEs de la guerre civile fantasmée qui causent des « deux côtés de la barricade », comme autrefois les missionnaires dans les villages de l’enfer et du paradis, et envoient les plus faibles au casse-pipe….

 

Toutes ces situations en apparence dispersées ont pourtant un fond commun, qui sort comme du pus dès qu’on presse un peu le bouton, sous la forme de l’affirmation intangible : the show must go on. Laquelle se décline en doctes modèles genre « mais il faut pas casser la dynamique », « y a que ça qui existe », « même s’il y a des abus ça fait avancer tout le monde ». C’est quand même frappant à quel point, au cours des années, les logiques militantes, radicales, libérales et capitalistes commencent à faire un fondu, sous l’égide d’une vague philosophie utilitariste. Et d’une pathétique croyance ou confiance en la bonté intrinsèque du mouvement.  De ce mouvement que je nomme alterno, synthétiquement, et tout particulièrement de l’alterno-féminisme, version je sais plus combien, dite  souvent « femmes-gouines-trans » (mais pas que !).

 

Toujours aller de l’avant, s’arrêter c’est la mort ; faire un pas en arrière, s’interroger, recompter, l’enfer ! On ne produirait plus assez de présence, de jouissance (salut les queer !), d’identité, de tous ces équivalents militants des automobiles, des téléphones portables et des polices d’assurance du monde « mainstream ». Même ne pas en produire toujours plus est déjà une hérésie ; la croissance avant tout !

Sachant bien entendu que la croissance profite toujours aux mieux placéEs. Ben tiens. Les affirmations égalitaires et collectivistes cachent assez mal les pratiques affinitaires, familiales et individualistes ; on affirme que les possibilités sont « infinies » mais on sait très bien que ce n’est pas vrai, qu’il n’y en a pas pour tout le monde, et on se fait sa petite popote.

Et aussi qu’elle est à un certain niveau suicidaire (mais à terme ; dans la réalité présente il y en a qui paient pour d’autres et ça roule !).

Enfin cette magnifique logique que la barre est mise, déterminée, haussée par celles qui peuvent, qui en ont les moyens et l’intérêt, aussi haut que possible, et que les autres doivent suivre cahin caha pour ne pas tout perdre, éviter de ne plus pouvoir se regarder dans la glace, jusqu’au risque de leur vie, et ce dans une bousculade qui finit par être une pure concurrence sans pitié pour la survie sociale. C’est marrant quand même comme ça ressemble au monde que nous sommes censéEs combattre, nan ? Mais the show must go on !!

 

Une fois de plus, on se trouve en plein milieu de la vieille et inextricable machine où idéologie, sentiments de soi et rapports sociaux s’entremêlent inextricablement, se justifient, se défendent et se nourrissent. Ici plus précisément fonctionnement existentiel et militant, d’une part, et intérêts, puissances sociales, d’autre part. Ça se mord la queue dans un cercle parfait d’invisibilisation et d’inconscience savamment organisées et entretenues de ce qui se passe et pourquoi.

Mais n’empêche, je ne veux prendre aucune d’entre nous pour une imbécile ; on est quand même beaucoup à savoir que quand on parle des « intérêts du mouvement », de la « dynamique », etc , c’est un fier mensonge, et qu’on pense d’abord à nos intérêts et à nos enjeux, nos loyautés relationnelles et sociales, nos privilèges quoi – dans l’embrouillamini où ceux-ci se sont mélangés à la réflexion depuis quelques années, où le « ressenti » ou bien « l’identité » sont devenues les références indépassables, au détriment du statut social et d’une critique non culpabilisante, mais honnête.

On se la joue au « déclassement », soi-disant qu’en squattant, en volant, en se fritant avec les flics, en se communiant avec les pauvres opprimées (ça on y tient à la communion, c’est qu’on veut du retour !), que sais-je encore, on ne serait plus dominantEs, on ne porterait plus de danger avec nous, on serait clean, décontaminéEs quoi. Et surtout, « contre ce monde », comme les chrétienNEs que nous sommes.

Et mon œil ? Je me fiche des présupposés, je vois les résultats : abus en tous genre, vampirisation de personnes et groupes qui n’ont pas le choix d’avoir besoin ou pas de nous, carnaval de l’activisme démonstratif, etc.

Parce qu’on garde toujours notre position de pouvoir faire, de dispenser, de distribuer. Qu’on n’en perdrait pas une miette tellement ça nous graisse l’âme et les rognons.

 

Á chaque merde qui n’est pas tue, à chaque abus qui arrive à sortir, à chaque « copine » qui quitte le milieu dégoûtEe ou détruitE, à chaque mort même, nous nous rongeons les lèvres de culpabilité, nous essayons de rationaliser, nous renvoyons la faute sur le méchant monde majoritaire, enfin quelquefois nous parlons très doctement de « dysfonctionnement ».

Nous n’avons pas absolument tort de parler de dysfonctionnement : c’est le fonctionnement, la logique générale, la croyance commune, les notions de base jamais critiquées et au contraire intériorisées comme peut-être jamais un mouvement ne l’a fait, ce qui est valorisé parmi nous, qui est effectivement en cause. La base – c’est à dire que le fonctionnement n’est pas secondaire, mais reflète exactement les intérêts réels en jeu, et les idées qui portent ou cachent ces intérêts. Le consensus, le ressenti, l’autonomie, l’identité, la symétrisation des paroles, que sais-je encore, toutes ces notions à la fois insaisissables et obsédantes que nulle d’entre nous n’ose plus dépasser ni remettre en cause ! Le « je » qui ne sert plus qu’à une expression tyrannique du « comment je me sens », mais qui se cache dès qu’il s’agit d’une prise de position claire et nette.

C’est à mon sens une conséquence de la norme du « sujet partout », vision quelque peu narcissique de la politique qui est hélas une des piliers des mouvements alternos depuis au moins les années 80. On a eu tellement peur d’être « objectifiées », de devoir quelquefois se voir de l’extérieur, que tout à été dissous dans un grand sac de billes, qui pour pareilles qu’elles soient majoritairement (blanches, bio, bourges, valides…), n’en amènent pas moins l’impossibilité – qui se voit couramment quand on a une question tangible à traiter – de dépasser l’accumulation des ressentis et la voie sans issue répétitive qu’elle entraîne. Les « ressentis », les « légitimités », tous ces trucs magiques et pleins, ronds, inquestionnables, qu’on se renvoie à la figure comme s’ils étaient égaux, miraculeusement, dans un monde inégalitaire. Ces images de nous qui sont censées nous protéger – mais qui comme l’argent ou autres valeurs ne protègent que celles dont le statut est déjà le plus élevé.  Cachées tranquillement derrière notre alterno-citoyenneté de pacotille, que j’ai envie d’appeler la sujète (puisque le pire dans notre discours c’est d’être un objet).

La sujète, dirons nous alors. Qui ne doit de comptes qu’à elle-même, ses attentes, ses désirs, ses culpabilités. Et à rien ni personne d’autre. Comme si nous étions chacune sur une planète, sans même le soupçon que ce qu’on les unes peut avoir été enlevé à d’autres, par exemple, ou autres rapports sociauxn transactions relationnelles, il est vrai peu sexy.

Cette sujète « subversive » qui ressemble alors si fort à une version légèrement décalée de la citoyenne consommatrice qui se satisfait à tout prix.

Ce n’est pas forcément un hasard que cet idéal de « sujets irréductibles » ressemble à un calque des idéaux affichés par la société capitaliste libéralisée et sécurisée post 70’s, et ses objectifs de satisfaction, de croissance et d’intensité… Ni que les impossibilités en soient semblables : si la méchante société mainstream délègue ses catas à la police, nous les déléguons pour notre part à l’esprit des collectifs, armés de quelques doctrines d’action paralysantes, et avec souvent encore moins de résultats que les institutions.

Cette sujète qui semble n’avoir plus à choisir qu’entre l’antiféminisme affiché des Annie Lebrun ou des Peggy Sastre, la queerisation qui dissous opportunément toute détermination sociale et politique dans une soupe d’identités pleine de grumeaux, ou enfin, comme nous l’avons fait, un féminisme qui se réduit de plus en plus à une « autodéfinition » de plus, vidé de ses significations comme de ses volontés d’action spécifiques. Ce féminisme qui finit par être réduit pour beaucoup à l’énoncé : « faire de moi ce que je veux ». Sans guère de souci pour autrui (puisque le souci d’autrui est un truc estampillé « f », et que nous devons nous libérer absolument de tout ce qui a été assigné au f, dussions nous d’ailleurs en crever).

Bref un autisme libéral. Un moi supposé n’être plus lié à aucune histoire ni à aucune catégorie, encore moins à aucune solidarité réellement fondée. Ni à aucun souci d’autrui, si ce n’est dans de tristes loyautés d’enjeux tellement honteuses qu’on n’ose même pas les affirmer quand elles se posent !

Ce dont nous avons peur, c’est de nous voir à la troisième personne, à travers les autres, même rien qu’un peu. Tout doit passer à la moulinette de notre ressenti sacré. Ce dont nous avons peur, c’est d’admettre que nous ne sommes pas uniques, et que nous sommes faites par le jeu social.

C’est cela qui fait du milieu alterno-féministe, qui n’est à cette heure plus vraiment un mouvement, mais que je vois comme un grand endroit de silence caquetant, un facebook en trois dimensions, où rien ne peut être sérieusement soulevé ni analysé sous peine de drame ou des regards appuyés de beaucoup vers leurs chaussures. Et je dirai même que nous risquons vite de devenir un petit monde de clones morales et sentimentielles, où nous serons amenées et fortement incitées (la carotte de la reconnaissance et de la valorisation !) à penser, dire et surtout ressentir les mêmes choses, sous peine d’étrangéité et d’excommunication non dite. C’est cela qui fait qu’on va dans le mur direct. Et que je commence à me demander même quel danger réel nous représentons pourr un « monde majoritaire » dont nous avons dupliqué les structures, avec juste des pratiques plus exacerbées et des couleurs différentes. On s’est faites eues ! On s’est eues nous-mêmes !

 

C’est dommage quand même. On avait de quoi lancer une belle aventure. On s’est tout simplement oubliées. Beh oui. En s’obnubilant sur notre « sujète », sur nos « ressentis », sur nos « légitimités » problématiques, on a oublié, voulu effacer nos histoires et positions réelles. En « s’affirmant » on s’est oubliées. Parce que ce qu’on affirme, là, c’est un « double social », un fantôme, ce qu’on nous a fait rêver d’être. Désir et culpabilité, terreur de se reconnaître et de s’assumer pour ce que nous sommes, qui n’est pas innocent, noyée dans la piscine du désir comme justification ultime.

« Je ne suis pas ci, pas possible, trop dur, je veux être ça, c’est trop cool ». Résultat : nous sommes toujours plus ci, nous nous y enfonçons, et nous faisons toujours plus semblant d’être ça. Toujours plus inégalitaires, différentialistes, dominatrices, hypocrites, socialement envahissantes envers les groupes sociaux que nous singeons.

Sachant évidemment que ce « nous » est lui-même de pure forme. Il n’est exact que dans la mesure où nous communions dans la même illusion. Il est bien évident qu’ici comme ailleurs il y a celles qui mènent et qui engrangent, et celles qui suivent, à la fois désirantes et forcées pour ne pas rester seules, plus ou moins vite et avec plus ou moins de profit. Sans parler de celles qui payent et sont carna.  Je parle beaucoup au nous, par impuissance et aussi sans doute par réticence à prendre mes responsabilités, à dire « je » - pas le je de l’affirmation et de la fierté, mais celui de la reconnaissance, du rejet de la facilité où on grouille en attendant que l’autre ait causé, du « je » aussi qui ose demander et nommer (une autre de nos hantises, tout dire, enfin presque, mais jamais nommer !).

 

Je ne sais que dire et je n’ai pas envie non plus de continuer un catalogue de looses, d’agressions, de dénis, de mensonges et de possibles désastres (même si je conçois que le mot est fort, et qu’en plus, vu ce que nous représentons socialement, je me dis qu’on peut disparaître sans que grand’monde s’en aperçoive ni s’en désole). Je vais vous dire, j’ai eu du mal à écrire ce texte pasque à des moments, il me renvoyait des trucs violents au point que j’avais du mal à en respirer (ô la pauv’)

 

                Mais je crois que pour sortir de ce que je crois résolument un fort mauvais pas, ben y va peut-être falloir revenir sur pas mal de choses, abandonner des trucs qu’on avait raflés, qu’on s’était « appropriés »… et qui je crois étaient plus forts que nous, dans la mesure même où ils étaient un autre aspect, auquel nous n’avions pas pensé comme tel, de notre réalité sociale, dominante, inégalitaire, irresponsable, narcissique…

                J’ai bien envie de lancer un catalogue de nos idées reçues, même de nos ressentis obligatoires, parce que nous les avons intériorisées, elles sont nous. Mais faire ça toute seule c’est sinistre. Eh, les copines avec qui on a déjà causé de ça (pasqu’en plus je suis pas toute seule à avoir ce genre de cogitations, je vous l’avais pas encore dit…), on s’y mettrait ?

 

                J’ai envie qu’on change, enfin ! Pas nous – puisque c’est la grande illusion, mais notre attitude ! Mais pas forcément pour se retrouver telles qu’on est parties, en grumeaux ou en sacs de billes. Au contraire, pour enfin, peut-être, voir que le consensus n’est ni possible ni souhaitable, et qu’on pourrait vivre et agir autrement que dans la peur de déparer, qui actuellement nous paralyse jusques aux neurones. Pour aussi poser nettement les enjeux qui nous constituent sur la table, sans langue de caoutchouc.

                Peut-être ça voudra dire mettre fin au mouvement tel qu’il existe – cela dit j’en doute, il y a peut-être trop de personnes en proportion qui sont intéressées à sa conservation telle quelle. Du coup ça posera la question à celles qui en pâtissent plus qu’elles n’en profitent d’en sortir et d’aller ailleurs. Un ailleurs qui probablement n’existe encore pas trop. Á voir !

 

 

La Petite Murène

 

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  • : Ebranchée, schlemihlah, communiste, féministe - la transse la moins queer, la moins fun, la plus antisexe, antinaturaliste, antisubjectiviste du quart sud-est. Clodote d'hamsterlande, casserole détachée de la queue de l'alternoféminisme. A gauch' de la gauch' de la gauch' de l'extrême gauche. Résolument opposée au backlash réac-libéral pro sexe, pro marché, pro nature, pro religion, comme aux catéchismes moraux-politiques en tous genres. Moderniste novatrice, universaliste négative, apostate de l'intersectionnalisme, philogyne, philosémite. Pour un anti-monde de nanas paresseuses et la ruine radicale de la masculinité, de l'économie, de la sexualité, de la fierté, du pouvoir.
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