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23 août 2013 5 23 /08 /août /2013 09:55

 

 

 

 

Sages comme des images, nos aménageuses

 

 

 

Sans rêve et sans réalité

Aux images nous (nous) sommes condamnées

 

 

 

C’est l’année des bonnes volontés (celle des treize lunes a été soigneusement enterrée dans l’oubli) ; après l’appétissant appel de Preciado à une « démocratie totale » (invocation qui me fait dresser les cheveux sur la tête !), voilà qu’une autre de nos vicaires générales, la peu évitable Dorlin, cause dans l’Huma de l’urgence qu’il y a (mais qu’est-ce qui n’est urgence à cette heure ?) à révolutionner la société. Ni moins ni plus, ni surtout autre. Voilà la tâche, le moulin productif auquel nous devons nous attacher le licol.

 

On comprend que la société, le social, ici, n’est pas en cause, ne peut pas l’être. C’est plus qu’un donné, c’est un révélé ; comme le genre, le sexe, la justice, l’équivalence et les casseroles émaillées. Le mode de pensée objectiviste, catéchétique, cécomça, où se rassemblent depuis quelques temps toutes les positions intégrationnistes, réaques ou progrotes, entend mettre tout choix et toute décision au rancart ; en quoi il est un naturalisme renforcé, et surtout une expression radicale de la résignation : on ne peut défendre ou tenter que ce que nous croyons déjà être. Et nous avons peur de lancer des réponses, des contredits, qui ne nous semblent pas fondés sur une archè indiscutée. Religion, politique, science, nous tenons à toujours nous tirer, justificativement, des poches ventrales d’une des poupées kangourous de cette suite historique, sans parler de celle que nous allons sans doute nous dresser après, et qui nous rendra le monde encore plus total, calculable et fermé. Car c’est là leur principe.

Il n’y a rien au-delà ni en deça de ce social révélé, et encore moins à côté ni au loin, sinon la barbarie – que celle-ci ait plutôt l’air de lui être amoureusement conjointe n’est qu’un énième mauvais moment à passer. Nous socialiserons plus que jamais, au contraire. Plus ça rate, plus ça doit marcher, s’pas ?

Quant à révolutionner, son suffixe clapotant renseigne. Il n’est pas non plus question d’un renversement, d’une évasion, d’une révolution quoi. On ‘tionne, comme on solutionne. Tout se passe dans la grande gamelle. Gare à laisser s’échapper des grumeaux.

Révolutionner est à un changement radical ce que « s’en sortir », locution coutumière de la résignation à Hobbeslande, est à « en sortir », et même à sortir tout court. Toute l’affaire étant dans l’effort (et l’audace) de détermination, ou pas, de ce qu’est le en, et de ce que nous sommes à ce en. Non moindre audace à réfléchir sur le sujet – qui.

Mais non – on plaisantait – « comment s’en sortir », c’est tout bêtement comment s’adapter aux nécessités, ces nécessités incontestables, immobiles, naturelles, une fois de plus, répétitivement.

Coimment, au contraire, résolument rester dedans, dans ce monde, dans ses formes et dans son sujet. Comment rendre perpétuellement attractive la playroom, et chauler adroitement ses cimetières annexes. Comment discréditer toute idée d’y échapper. Comment tresser ensemble tous les matelas, toutes les paillasses anciennes et modernes, revalorisées, rejustifiées, n’en oublier aucune, pour être sûres de ne jamais risquer de passer au travers.

 

Un antique et suspect barbu avait fait la remarque prémonitoire que le capitalisme pourrait tenir jusques à extinction des feux, et de nous-mêmes, à condition de bouleverser sans répit son fonctionnement. C’est ça révolutionnier ; révolure, que les conditions soient toujours innovantes, créatrices et abolissantes, pour y trouver un regain de valeur et d’appétit ; mais ‘tionner, parce qu’il n’est pas question de renverser les paradigmes fondamentaux, bien au contraire : toujours plus d’intensité, d’identité, de besoin, de désir, de transparence, de dépendance, de justice, de calcul, de pouvoir, de société quoi. Nous sommes sur le chemin de l’avenir radieux, ça ne fait pas de doute.

 

Foucault et ses épigones, les « nouveaux philosophes », Tatcher même nous l’ont bien dit et martelé : « TINA ! ». Il n’y a pas d’en dehors et il ne doit pas y en avoir. D’ailleurs, à toutes fins utiles et safetytaires, nous avons abondamment disposé autour de nous des capteurs, afin de dénoncer les  marches plus ou moins furtives de celles qui prétendent tout de même s’éloigner, en laissant vaticiner vicaires et croyantes ; c’est qu’on ne sait pas ce qu’il pourrait en advenir ! La déesse sait ce qu’elles pourraient nous ramener d’imprévu ! Et même si elles ne reviennent pas : tout le monde doit rester là, participer, sans quoi nous serions de fait mises en question et il n’en est pas - question. Notre devise, c’est « Que personne ne sorte ! ». Nos vicaires, sous-vicaires, que dis-je, nous-mêmes, qui sommes l’ecclesia, faisons notre rentrée, pour bien montrer le chemin, que personne n’aille vagabonder. Et aussi rassurer les peuples (et les mecs) : mais non on ne va pas bousiller votre monde, on est responsables, nous, pas des cinglées à la Solanas. D’ailleurs on n’oserait pas imaginer s’en passer, et ne plus persévérer dans l’existence qui en sourd. On part du même présupposé, avec les mêmes limites : améliorer indéfiniment l’ordinaire, poser d'indignés pansements sur les conséquences des causes que nous continuerons à cultiver. 

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On bouge même tellement pas, occupées à redistribuer les éléments et les identités, que du fond du couloir géant où nous nous sommes séquestrées glissent vers nous, scène de film d’horreur, nozamies « retour aux fondamentaux » et autres institutionnalistes étatistes à trique républicaine, suivies de près par les réaques naturalistes, les réappropriatrices de toutes les vieilles daubes, les dipécolotes et des que je n’ose pas imaginer. N’ayant pas voulu quitter ce qui demeure « fondamental », nous en serons vraisemblablement avalées. Quand on ne veut pas quitter le terrain de l’incontesté, c’est toujours le plus fondamental qui bouffe les autres à la fin. Gloups. Avis à la nourriture.

 

Le féminisme auquel se sont résignées raisonnablement toutes ces gentes, on l’a bien compris, ne sera pas (lui non plus) révolutionnaire, ni critique, encore moins dissolvant ; prendra avec pragmatisme sa part spécifique à la redistribution du même en portions paires, ne se saisira de rien à la racine – haram ! – et haram surtout celles qui prendront ce genre de position, tiendront ce pari : ni crédibles, ni rentables. Ne fera pas péter les structures et les formes sociales qui d’ailleurs paraît-il n’en sont pas vraiment, ou bien en sont mais on n’y peut rien, à part les performer subversivement, les faire jouer avec nous, cache cache de la domination autogérée : je ne suis pas celle que vous croyez ! Bah, quoi d’étonnant, dans un cul de sac historique où on en est à ce que les libertaires promeuvent l’amélioration du politique et la profusion juridique ? Ce à quoi sera cantonné ce féminisme en sera effectivement révolutionné. Émulsifié. Intersectionné. Chloré. Battu en neige et mis au frigo. –é. Passif, quoi : seules les nécessités qui pendouillent sur nos têtes et en lesquelles nous devons être traduites, réduites pour exister, ont droit à l’activité et à chapeauter l’initiative, à déterminer les cadres et les buts que les pragmatiques responsables s’autorisent à s’assigner.

 

Nous fûmes des camarades et nous savons pertinemment que nous ne sommes pas des imbéciles. Nous avons choisi, et en connaissance de cause ; nous savons ce que nous avons voulu ; il y a celles qui travestissent la résignation en enthousiasme et veulent perfectionner, perpétuer et totaliser le monde du besoin et de la dépendance, il y a celles qui veulent rompre avec ces nécessités proclamées, et peut-être avec l’abstraction réelle « monde ». Si ça se trouve il y en a encore d’autres, ici et là. Il est temps en tous cas d’en finir avec les solutions de continuité, les mascarades de la convergence et de la solidarité, derrière la showroom desquelles on massacre gentiment les non-consentantes. Nous sommes adversaires, nous ne nous mettrons plus à la disposition de vos pattes baladeuses, récupératrices et gluantes. Enfin n’attendez plus la moindre mansuétude de notre part. Ce que vous voulez ménager, d’autres entendent le déménager.

 

 

 

 

PS : quelques jours après, je lisais un autre article sur les radieuses perspectives qu’un énarque quelconque assigne à la nation, comme c’est la coutume depuis la renaissance résistancialiste des années 50. Et je n’ai pas été autrement surprise d’y trouver le même langage (jusqu’aux mots magiques les plus actuels, genre « s’approprier »), le même tropisme vers un mieux enchéri de l’identique, finalement les mêmes rêves sociaux. Tout le monde court après, s’excite sur le même cadavre de lièvre, monté sur rail. Et les moyens invoqués sont finalement toujours identiques, surenchérissants : valeur, travail, droit, sursocialité quoi. Les moyens sont significatifs des fins. Encore une fois, concurrence et opposition sont confondues, interverties même, et la racine de ce monde a encore de beaux jours devant elle. Nous, c’est une autre affaire.

 

 


 

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La Bestiole

  • : Divergence transse, féministe, communiste - Le placard à Plume, la fem-garoue
  • : Ebranchée, schlemihlah, communiste, féministe - la transse la moins queer, la moins fun, la plus antisexe, antinaturaliste, antisubjectiviste du quart sud-est. Clodote d'hamsterlande, casserole détachée de la queue de l'alternoféminisme. A gauch' de la gauch' de la gauch' de l'extrême gauche. Résolument opposée au backlash réac-libéral pro sexe, pro marché, pro nature, pro religion, comme aux catéchismes moraux-politiques en tous genres. Moderniste novatrice, universaliste négative, apostate de l'intersectionnalisme, philogyne, philosémite. Pour un anti-monde de nanas paresseuses et la ruine radicale de la masculinité, de l'économie, de la sexualité, de la fierté, du pouvoir.
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