Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
17 janvier 2012 2 17 /01 /janvier /2012 10:04

 

Parmi les nombreux projets législatifs qui naviguent entre l’odieux et le loufoque, en passant par toute une kyrielle de hâvres où faire relâche dans la mer du ressentiment contemporain, m’en est tombé un sous les yeux,  l’autre jour, avec les camarades du Planning.

Que son autrice, la députée Barèges, se soit déjà signalée par ce qu’il est convenu d’appeler pudiquement une belle série de dérapages – antiphrase absolue à mon sens, elle disait alors réellement ce qu’elle pensait profondément – n’a guère d’importance. Elle fait partie de ces éluEs qui donnent à manger illusion et vengeance à tout ce qui aujourd’hui en réclame, et la déesse sait si ça beugle dans l’élevage humain que nous formons.

A plus d’importance déjà son effet premier : ce projet vise en effet à « assurer les droits des personnes nées sous X ».
Ici, je vous renvoie tout d’abord, au technique, encore une fois au texte lapidaire de Robert Kurz sur les Paradoxes des droits de l’homme, dans les pages : dans une société où l’on se possède, soi et ses intérêts, une société à mentalité appropriatrice et pour tout dire cannibale, l’augmentation de la portion de droit d’unEtelLE signifie nécessairement le retrait d’une portion correspondante du même droit à unE autre telLE. Et, selon la bonne vieille loi de la proportionnalité inverse, pour faire le bien d’unEtelLE on est alors amené assez souvent à carrément bousiller la vie d’autretelLE. C’est la foire aux lésions.

En termes clairs, une nana qui a décidé qu’elle ne voulait ou ne pouvait se charger d’unE môme néE tout de même (puisque il est toujours si facile de gésiner et si difficile de s’en débarrasser), devra impérativement laisser ses, comme on dit, cooordonnées, et pourra voir pupuce, deux décennies plus tard, se réinviter dans sa vie et venir réclamer considération et attention. Ouin !

On considérait, à tort ou à raison, jusques là, comme un acquis, le fait de pouvoir, dans ce genre de cas, ne pas « assumer la maternité », ni la parentalité en général. Pour ce qui est de la paternité, les trempeurs de nouille étant paraît-il infiniment volatiles, il n’y a pas les mêmes exigences, tiens donc. Les engendreurs primesautiers, n’est-ce pas, c’est naturel ; les mauvaises mères, à l’inverse, c’est un scandale qui appelle les euménides. Comme dit la chanson, « ce sont toujours les femmes, les femmes les femmes… ». On a toujours quelque chose à leur reprocher, quelque chose qu’elles ont fait, quelque chose qu’elles n’ont pas fait. Disponibles à vie. Avant, pendant, après.
Que ces exigences ne soient donc pour personne. Et qu’on fiche la paix aux nanas. Nous n’avons pas à être transparentes, pour personne. Á commencer par celleux qu’on voudrait nous appendre parce que, comme on dit à présent, il y a un « lien biologique ». Biologique, c’est comme atmosphère, est-ce qu’on en a la gueule ?! Personne n’a à être obligée à relationner avec personne, c’est le b-a-ba de l’autonomie humaine.

Bon, ça pour l’aspect spécifiquement féministe. Mais j’en vois un autre, lié à un phénomène généralisé. L’hypertrophie du soi. Cette répandaison d’un certain « rapport à soi-même » (expression significative de l’âge de la schizophrénie où nous sommes entrées depuis quelques décennies) me semble elle-même liée à l’effondrement de nos vies. Plus nous nous privons d’autonomie, plus nous nous surveillons, plus nous nous humilions, plus nous acceptions l’invivable, plus notre existence est dépourvue d’espace, de biens matériels solides, eh bien plus nous nous réclamons de reconnaissance, plus nous investissons dans les identités, les statuts, les origines, les généalogies, ce que nous nous trouvons être, ce qui nous a été fait et ce qui ne nous a pas été fait. Nous ne sommes plus, il n’y a plus que cette superstructure vaguement sociale pour nous constituer. Ce piteux soi, qui n’est même plus vraiment notre peau, et encore moins ce qu’il y eu pu y avoir autour pour y vivre, devient notre seul bien, et nous travaillons férocement à l’étendre, à le tartiner, à l’imposer partout. C’est moi, c’est tout ce qui me reste (de même qu’à toi, en général) ; tu dois le respecter, l’inclure, ne jamais l’oublier, ne jamais l’ignorer, sans quoi guerre.
Je ne peut exister, comme tout ce qui prend forme de valeur, qu’en dévorant tout sur son passage, à commencer par la personne qui le porte, comme hors d’œuvre. Je, avec toute la kyrielle de ses déterminations, est appeléE à « remplacer » la vie matérielle dont nous avons perdu le peu maîtrise que nous avions, réduite pour de plus en plus de gentes à l’invivable.
Et je ne peut vraiment se déployer que par la justice et le droit, formes autoactives qui permettent de et incitent à s’entrebouffer sans en avoir tout à fait l’air, puisque c’est toujours la chose, le tiers, la possession qui est invoquée pour ce faire. Choix cornélien : des droits pour touTEs, contre touTEs, ou bien se débarrasser d’un monde de droit ?

Ce n’est à première vue pas étonnant, même si c’est complètement berzingue et désespéré. Nous ne lâchons même pas la proie pour l’ombre : tout le monde devient proie pour tout le monde ! Car, à qui allons nous réclamer, dans cette situation de pénurie, ces biens plus ou moins immatériels ? Ben à nos prochaines, eh, betterave ! Á qui d’autre veux tu faire des procès en dédain ou en domination, exiger son temps et sa vie, qu’à celles à qui tu as affaire ? Insatisfaction, manque, détresse ? Mais trouve donc unE coupable et redevable, banane ! Et voilà sympathiquement soutenue, en chœur et en consensus, la guerre de touTEs contre touTEs. Comme ça on est sûres de pas sortir de l’auberge autophage. Que, d’ailleurs, et surtout, personne ne sorte ! Ce serait une outrecuidance, un privilège qui sait, que de déserter le naufrage collectif, de faire un trou à la nuit, peut-être même de montrer un chemin de fuite. De tenter de se faire, refaire, des existences dans la réalité. On crèvera touTEs ensemble, paritairement, reconnuEs, la cervelle des unEs dans la mâchoire des autres ! Ah ça ferait une cocasse découverte paléontologique, en quelque sorte, pour une hypothétique espèce future et curieuse, que les reliefs de l’humanité, entredévorée dans sa folie économique et sa non moindre folie consécutive d’exigence de reconnaissance. La transparence, c'est-à-dire la panoptique généralisée, pour que personne ne puisse échapper à personne. Domination totale, mutuelle et acéphale. Aboutissement tout à fait singulier et contradictoire d’un rêve où les atteintes devaient être bannies. Mon œil.

Il semble qu’il importe de boucher toutes les fentes qui fragilisaient encore la perfection du festin cannibale. La possibilité de ne rien savoir d’un lardon (ou de qui que ce fut d’autre d’ailleurs) en faisait partie, bonne ou mauvaise, mais elle était là. Elle ne doit plus l’être. Tout le monde à la disposition de tout le monde, et à vie. C’est cet enfer que nous nous proposons en « échange » de tout ce dont nous nous sommes dépossédéEs, comme tout ce que nous n’avons jamais vraiment cherché à avoir. Il y aurait pourtant moyen, si nous n’avions pas aussi peur de nous-mêmes, et si nous cessions de nous voir mutuellement comme des incarnations de l’ennemiE, saucissonnéEs d’opportunités d’utilisation jouissive. Moyen de s’allier pour vivre humainement dans un réel, peut-être moins fête foraine que la foire aux moi, mais plus consistant. Révolution agraire, par exemple, et prise en main de nos vies matérielles.

Mais encore faut-il que ça dise. Et ça ne semble pas. Nous semblons aimer avec désespoir notre carcan de misère et de haine. Or, aimer entraîne une forte dépendance.              
On n’est pas sorties de notre auberge de Peyrebeille autogérée, à la table de laquelle touTEs les reconnuEs sont libéralement conviéEs, à la simple condition anecdotique de se dévorer tour à tour les unEs les autres, pour l’assurance et la garantie du bien commun.


murène tectosage

 

 

 

 

Partager cet article

Repost 0
Published by

La Bestiole

  • : Divergence transse, féministe, communiste - Le placard à Plume, la fem-garoue
  • : Ébranchée, schlemihlah, communiste, féministe - la transse la moins queer, la moins fun, la plus antisexe, antinaturaliste, antisubjectiviste du quart sud-est. Clodote d'hamsterlande, casserole détachée de la queue de l'alternoféminisme. A gauch' de la gauch' de la gauch' de l'extrême gauche. Résolument opposée aux backlashes pro sexe, pro marché, pro nature, pro religion, pro peuple, pro nation, comme aux catéchismes moraux-politiques en tous genres. Moderniste négative, moniste, novatrice ; philogyne, philosémite. Pour un anti-monde de nanas paresseuses et la ruine radicale de la masculinité, de l'économie, de la sexualité, de la fierté, du pouvoir.
  • Contact

ni alliées, ni amies, ni copines, ni soeurs ; autonomies transses

.

Recherche

Dans Les Orties