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4 décembre 2012 2 04 /12 /décembre /2012 12:04

 

 

« la très faible intensité de travail (fait de vivre dans un ménage dans lequel les adultes ont utilisé moins de 20 % de leur potentiel total de travail au cours de l'année précédente). »

 

C’est un des trois, oui, seulement trois, critères définis par l’Union européenne pour déclarer si des gentes sont pauvres. Yes. On pourrait s’imaginer qu’utiliser une part raisonnable de son temps pour ce que Marx appelle la reproduction de la force de travail, voir un peu plus, serait signe d’abondance, de quiétude et de joie. Pas du tout ! Bien au contraire. Si vous n’êtes pas un grand nombre d’heures chaque jour à produire des trucs qui ne vous concernent généralement en rien pour les échanger contre de l’argent, vous êtes sans conteste misérable, désocialisée, peut-être même tubarde ! C’est l’Union, vous savez, la couronne d’étoiles et le prix Nobel de la paix, qui l’assurent. On serait mal fondées d’en douter ! Et soupçonner derrière cette déclaration à apparence objectiviste une sainte haine de la feignantise et de la vieille fuite du travail et de la contrainte, oooh, ce serait vraiment avoir l’esprit négatif.

 

Bien entendu, dans un monde où tout doit passer effectivement par l’échange marchand, il résulte que si vous ne bossez pas vous êtes souvent pauvres, à moins de bénéficier des rentes de vos aïeules. Se pose bien entendu la question, par ailleurs, de savoir si, manquant d’une Logan neuve, d’une tablette électronique et d’une maison à chauffage bio qui sauve la planète, votre vie en est immanquablement ratée et miteuse. Là on entre dans un débat de comptabilité, encore une fois. Mais ce qui reste à la base, c’est l’anathème sur tout ce qui conduit à s’occuper de ses fesses ; au contraire, la richesse, le contentement légitime sont subordonnés à s’occuper aussi exclusivement que possible de ce qui n’a rien à voir avec soi ni les alentours, et est inclusible dans les catégories du travail et, pour les mieux lotis, des loisirs. C’est pourquoi peu travailler est mal.

 

Il arrive, il est vrai, que ce peu ne soit qu’apparent, et que les unes bossent pour les autres. Lisant il y a peu les Voyages de Young, celui-ci remarque, donc juste avant la révolution, une constante dans les campagnes françaises : des nanas, vieillies avant l’heure, qui s’échinent à traîner l’araire dans les champs, et des mecs qui glandent ostensiblement. Comme quoi la tradition des teneurs de murs a de qui tenir. Mais l’Union, je crois, est impartiale, de ce point de vue en tous cas : elle mesure désormais le travail uniquement légitime et taxé (ce qui veut dire que ni nous, les putes, ni les récupératrices de métaux ne sont comptabilisées), et ce paritairement. Tout est pour le mieux dans le meilleur, etc. Et par ailleurs, où nous mèneraient des nanas qui ne rapporteraient pas, paresseraient, mettraient tout dans leur réticule, rien pour la famille rien pour l’état ? Á la décadence. Haro ! Tout le monde au boulot.

 

Quant au fait de ne pouvoir effectivement, dans une très grande majorité de cas, qui tendent à s’étendre encore, pas survivre sans gagner de l’argent puis aller l’échanger contre des biens, la question ne se pose même plus. La naturalisation résignée de l’économie n’a jamais été aussi poussée – je m’en rendais compte ce matin en lisant un livre de Nancy Fraser sur la notion de justice, où le système d’échange contraint généralisé est tout au long considéré comme opposé au «culturel » et, partant, anhistorique et surtout « rationnel », issu d’une supposée partie totalement logique de l’humaine – ce qui d’ailleurs ne correspond nullement à une quelconque bienveillance. Tous les socios de notre époque ont avalé Hobbes sur parole (1) : l’humanité est intrinsèquement mauvaise, chue, la concurrence darwinienne est l’expression du réel le plus élémentaire, incriticable, il ne faut pas moins que toute la puissance publique pour y remédier tant à coup de redistribution, de reconnaissance institutionnelle, que de matraques et de geôles. Je me demande ce que ces gentes diraient si on leur représentait que leur approche est précisément un mélange de celle des ultralibéraux primaires de la fin du dix septième et de celle des contre-révolutionnaires à la De Maistre. La naturalisation des évidences sociales a eu semblé, un moment, reculer, mais c’est de fort peu, et de plus elle s’est à présent fortifiée sur des positions (travail, échange, sexualité…) qui paraissent encore plus consensuelles et inexpugnables que celles qui avaient prévalu tant bien que mal de la fin du dix huitième aux années cinquante !

 

Un autre des critères évoqués plus haut concerne la « consommation de protéines ». Je n’aurais pas cru me refaire fourrière des antispés, mais ayant été fouiner sur les sites de l’union, il y est spécifié que ces protéines doivent être « d’origine animale » pour être prises en compte. Bidoche ou frometon. Les lentilles ni les fayots ne contiennent, pour les économistes de l’union, de protéines. C’est sûr que la valeur ajoutée qu’on peut tirer de la culture des lentilles est bien inférieure à celle qu’engendre une laiterie industrielle ou artisanale. Et quelque chose d’aussi noble que la protéine doit créer de la valeur, sans quoi on est perdues.

 

Mais bon, si on parle de « culture », on est sauvées, nous clame un article du même Monde (4 décembre). La création artistique et culturelle est en effet « créatrice de valeur », et pas qu’un peu, d’après les chiffres égrenés. L’expression (de la différence, de ci, de ça…) ça vaut des sous, ça n’a même d’existence, à commencer par sociale et politique, que si c’est sanctionné par le marché, qui est la reconnaissance, la seule la vraie (et je dis ça sans ironie, c’est effectivement ce qui se passe – après, les formes et les contenus c’est une autre discussion). C’est « vrai » au sens actuel ou vrai, c’est ce qui est inévité, fatal, contraint, résultant. Le « vrai » du « tout est possible » totalitaire analysé par Arendt.

 

Sauf que, arrivées là, on se demande ce qui n’est pas « créateur de valeur », à part couper son bois à la scie égoïne. Et encore. Et qu’avec toute cette valeur, incommensurable, crée depuis des siècles, l’oppression, l’inégalité, la contrainte, enfin le besoin n’ont diminué en rien, et que, l’Union une fois de plus nous le certifie, même les riches de la planète que nous sommes s’enfoncent tous les ans un peu plus dans la pénurie. On ne parle même plus des autres, là le traitement c’est la bombe à billes, plus d’autre prophylaxie possible contre la pauvreté, mal absolu. Être pauvre n’a jamais autant équivalu à crime, carrément désormais « contre l’humanité », laquelle se doit d’être riche, c'est-à-dire au boulot, cafie de gadgets et coupée de tout accès direct à sa préservation. Je ne sais pas si on sera encore là quand le traitement arrivera jusques ici. Les choses ont toujours le pied sur l’accélérateur, depuis qu’elles ont pris résolument la place de sujet social agissant. Pendant ce temps là, on est censées bosser. Vivre intensément quoi.

 

 

 

 

(1) et jamais lu le tome premier du Capital, ni les Grundrisse, où l’économie capitaliste est précisément caractérisée historiquement comme un fétichisme, un auto-aveuglement, une projection dans les objets, donc un fait également « culturel »… C’est d’ailleurs là une thèse, je ne prétends pas qu’elle recouvre la réalité ; mais ces socios ont soin de toujours citer Marx, pour en tirer des interprétations qui sont des contresens d’épigones, quand ce ne sont pas des troisièmes lectures de manuel de première année…

 


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La Bestiole

  • : Divergence transse, féministe, communiste - Le placard à Plume, la fem-garoue
  • : Ébranchée, schlemihlah, communiste, féministe - la transse la moins queer, la moins fun, la plus antisexe, antinaturaliste, antisubjectiviste du quart sud-est. Clodote d'hamsterlande, casserole détachée de la queue de l'alternoféminisme. A gauch' de la gauch' de la gauch' de l'extrême gauche. Résolument opposée aux backlashes pro sexe, pro marché, pro nature, pro religion, pro peuple, pro nation, comme aux catéchismes moraux-politiques en tous genres. Moderniste négative, moniste, novatrice ; philogyne, philosémite. Pour un anti-monde de nanas paresseuses et la ruine radicale de la masculinité, de l'économie, de la sexualité, de la fierté, du pouvoir.
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