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11 novembre 2012 7 11 /11 /novembre /2012 15:29

 

 

 (Á ce sujet, on pourra relire aussi ce que j’écrivais dans « Petitesses » et surtout dans « Volontaire »)

 

 

Cela fait partie de ces trucs que je n’arrive pas à m’expliquer facilement, peut-être conséquence de la rage républicaine de vouloir contrôler, ne pas lâcher une des dernières choses on va dire sérieuse, et c’est peu dire, qui nous reste, que dans une société où on ne parle que de plaisir, sous-produit de la conso-relation (se faire plaisir, donner du plaisir, nianiania), la mort, la seule la vraie, outre d’être soigneusement contrôlée pour des raisons qui à la base, comme toutes les raisons présentes, sont dans les cabinets des notaires, la mort soit rendue si difficile et par conséquent souvent si douloureuse.

C’est un des sujets sur lesquels les écrivains de fiction d’autrefois se sont assez largement gourés. Voyaient effectivement des hypersociétés de moins en moins humaines, mais pensaient que la mort volontaire y serait infiniment facilitée et même encouragée. Il est vrai que ces auteurs percevaient la domination comme essentiellement politique, et ne se disaient pas toujours qu’autour du jaune de l’œuf il y avait le grand blanc de l’économie. Ni que tout bonnement prétendre prédire n’a guère de fond.

Dans la situation complètement tordue et cauchemardesque actuelle, les choix semblent comme souvent avoir été faits de manière un peu arbitraire. Il était clair que la survie des non-rentables ne pouvait pas entrer dans la préservation d’une économie saine, mais pour autant, et sans doute aussi pour de vagues calculs électoraux, il ne se peut pas qu’on facilite l’exitus – et surtout, surtout pas, horreur des horreurs, en laissant les gentes mourir quand ellils le pensent, c'est-à-dire en laissant traîner des produits sympathiques dont on peut user soi-même. Comme je l’ai déjà fait remarquer, tout ce à quoi on aura droit, dans le meilleur des cas, est la grimaçante intervention d’un toubib quand il sera bien sûr que de toute façon c’est plié. Les guignols de l’admd et leur « mort responsable » - pourquoi pas durable pendant qu’on y est – le repète à l’envi : de toute façon il est devenu impensable d’avoir accès aux bons vireux poisons comme l’opium, et à soi-même tout simplement. Il faudra donc passer par leur thanatocratie et prouver qu’on est scientifiquement incurable. Tous les autres, vidés comme des malpropres dans la poubelle qu’est désormais la survie.

Mais bon, quand on parle de droit(s), on devrait bien savoir ce que ce signifie : dépossession, arnaque et pathétique ridicule pour relever la sauce.

Bien évidemment, la mort volontaire, cette vieille liberté suspecte, alors là, pas même question. Où alors il faudra souffrir ; si on ne bénéficie pas de complicité, d’armes, de prods, ce qui est le cas de la plus grande partie d'entre nous, eh bien il faudra souffrir, le train ou le destop. L’alliance de l’état social et des euthanasiques ne nous laisse que ce genre de porte de sortie. Jusqu’à ce que la soude ait été remplacé par quelque vacherie bio, et les voies ferrées entièrement sécurisées. Là les bergers de la mort pourront se vanter de nous avoir poussé au-delà des extrémités. Selon les lois de la barbarisation bienveillante et croissante, il faudra inventer les moyens les plus ahurrissants pour devancer cancer et alzheimer, pour s’extraire de nos misérables destins. Cela ne s’était jamais vu auparavant. On ne peut plus, somme toute, ni vivre ni mourir, nous sommes réduites à des caricatures racornies et mutilées de chaque.

 

On nous daube avec la « fin de vie ». Le commun dénominateur de la plupart des slogans, mottos et mantras de l’époque contemporaine, depuis déjà longtemps, est que ce sont des antiphrases. Fin de vie mon cul. Déjà, il est convenu que nous ne disposons pas de cette fin, que ce n’est que sous la pression des circonstances, nommément de l’extrême décrépitude, que l’on peut envisager une fin. Bref, il n’est pas question un instant que nous ayons la liberté d’y mettre fin quand bon, si j’ose dire, nous semble. Ah ben ça non, ce serait licence et chienlit. D’autre part, il faut bien dire que causer d’une pareille fin à quelque chose qui ne mérite fréquemment que fort peu le vocable de vie a quelque chose de funèbrement comique. Il serait en fait tout aussi fondé de parler de commencer à vivre. Mais de ça non plus il ne saurait être question. La démocratie et les règles de droit s’y opposent absolument. Où irions nous ?

 

On pourrait résumer la chose par « Tuez vous, mais que ça vous fasse bien mal et que ça soit un véritable parcours administratif, histoire de n’en point abuser ». Ah, ces abus, qu’on sert à toutes les sauces dès qu’il s’agit – en novlangue – de « disposer de soi ». Soi se révèle toujours, finalement, la plus mauvaise raison qui soit, en logique capitaliste et hypersocialisée. Ça peut paraître paradoxal mais ça ne l’est pas. On a bien intégré que la vraie raison, la seule valable, est toujours hors de nous, qu’on l’appelle croissance ou bien commun ; et que l’essence même de l’individu dans la guéguerre de tous contre tous est de spolier ses voisins – et ce, même lorsqu’ellil s’occupe de ses fesses ! Il faut donc sévèrement réprimer et filtrer l’action qui a soi pour principe et pour but ; elle appauvrit la collectivité. Il y a consensus là-dessus, à commencer par les citoyennes concernées – l’autodiscipline étant un des caractères dominants de l’homo novus.

 

Tout ça relève d’un immense foutage de gueule autour d’une dépossession que personne ne songe un instant à remettre en cause, à commencer par les bureaucrates associatifs qui se sont assis sur le dossier. Tout le monde, d’eux aux plus sombres réacs en passant par les gouvernants, sont parfaitement d’accord sur ce qu’il importe avant tout autant d’empêcher les gentes de mourir que de vivre. J’ai déjà je crois dit quelque part que ce qui fonde les bureaucraties ce n’est pas un fonctionnement, mais un but consensuel, qui ne saurait être remis en cause et que tous concourent à réaliser du mieux qu’ils estiment. La privation de vie et de mort est un des ces buts fondamentaux actuels.

 

Une autre de ces antiphrase est le terme de « dignité ». Quand on commence à vous le servir, courez très loin, si possible après avoir envoyé, comme le cheval de La Fontaine, une bonne ruade dans les gencives de cellui qui vous a entrepris avec. Que ce soit la CGT avec la dignité du travail-pas l’choix ou l’ADMD avec la dignité de la mort « foutue pour foutue » et confisquée par les toubibs, c’est de nouveau la même arnaque. Ni vie ni mort. Circuit. La dignité, c’est ce qu’on nous laisse par dérision quand on nous a ôté tout le reste. C’est du même ressort que les anciens hébétés qu’un élu local gratifie d’une misérable décoration, quelquefois pour un fait peu reluisant, ou bien pour s’être esquintés au travail, voire, dans le cas des nanas, pour s’être bravement fait sucer la moelle toute leur vie par mari, lardons, petits-lardons, arrière petits-… . Voilà la dignité républicaine et économique. Dans leur gueule la dignité. Je ne cause évidemment même pas des opposants, cathos et autres.

 

Au fond, c’est la énième édition du même cas de figure : les progros défendent les mêmes valeurs, les mêmes évidences que les réaques, lesquels sur ce sujet n’ont à la gueule que dignité aussi. Personne ne veut d’un changement de paradigme ni de société, bien au contraire, tout le monde en sue ensemble de crainte. Á aucun prix ne faut que ce soient nous qui agissions, sans rien demander aux papas et aux mamans fouettardes et seringardes. Toutes ces cliques sont bien d’accord là-dessus, ce serait la fin de leurs haricots.

 

Nous nous retrouvons avec le même hold-up qu’en 75 envers l’avortement. Comme le mode de vie qui s’est progressivement mis en place nous a privés de la plupart des possibilités d’action sur nous-mêmes, voilà les bonnes âmes du politico-social-sanitaire, en position de domination presque totale, qui nous en imposent la version mutilée ; on leur demandera, dans la limite fort étroite des critères énoncés, de nous appliquer notre volonté. Mieux schizophrénique il n’y a guère, mais notre civilisation s’est spécialisée dans la charcuterie morale et politique : plus un morceau de nous-mêmes ne doit pouvoir en toucher un autre, la médiation sociale, judiciaire et technologique ayant le monopole de ce commerce. Et quant à la solidarité humaine, haram ! De même que l’aide à l’avortement est toujours sévèrement réprimée en france, de même l’aide au suicide le sera ; on peut même compter sur un durcissement des lois à ce sujet dès lors que le « droit à l’euthanasie » aura été codifié. Il s’agit en effet d’éviter que des gentes puissent faire des choses ensemble, les unes pour les autres, bref que les humaines viennent à retrouver une autonomie vis-à-vis des institutions. Surtout pour les choses importantes, décisives. Manquerait plus que ça ! Que nous constituions des SEL ou des AMAP, à ça c’est bien, braves citoyennes qui se gardent elles-mêmes dans les limites raisonnables des échanges, de la raison par les choses. Mais que nous nous ingérions de nous occuper sérieusement de nos fesses, on va vite voir ce qu’il en est de la liberté en démocratie. Il y a des tribunaux et autres institutions de même genre pour ces déviances qui flirtent avec le terrorisme.

 

La proclamation même du rapport de propriété envers soi participe de cette coupure et de cet éloignement forcé. La propriété des biens, y compris soi puisque nous sommes un bien comme les autres, nécessite de passer par les formes du marché et de la loi. L’idée même de propriété de soi renforce la schizophrénie, et correspond à l’inverse de la capacité d’agir sur et de l’accès à soi, tout bêtement à la vie en soi. Nous sommes et devons rester nos gestionnaires, nos spectatrices et nos consommatrices, selon les critères définis. Quand nous serons toutes pucées et branchées, sans doute nous donnera-t’on un code d’accès aux fonctionnalités qui nous aurons été assignées et laissées. J’ai l’air de rigoler mais pas tant, il se peut même que ce genre d’éventualité soit fort proche.

Nous ne nous « appartenons » pas. Pitié, que nous soit épargnée cette infortune. Nous sommes là, et nous voulons choisir d’y être vraiment, ou de ne pas y être tout aussi vraiment, Mme Hidalgo, puisque vous avez encore récemment relayé avec ardeur ce triste poncif de la misère contemporaine. Il est vrai qu’il serait très naï, pour na pas dire stupide, que l’on attende des politicards, tout autant que des nuées d’experts et autres acteurs de la vie publique, qu’ils aient la moindre idée de ce dont ils parlent. De nos jours, il semble bien qu’il y ait au contraire un grand souci, partagé par à peu près tout le monde, d’ignorer autant que possible ce dont on affecte de parler, de ne pas même vouloir le savoir - ce risquerait de dérouter, de faire douter, toutes ces petites complexions qui entravent la ruée de l’ordre et du progrès.

 

Quant au droit, il est et restera, jusqu'à ce que nous nous débarrassions de cet isolement entre humaines,  dépossession et confiscation. Á chaque fois que nous réclamons une possibilité sous forme de droit, et qu’on nous l’octroie, nous nous apercevons que nous sommes encore plus empêchées et emberlificotées, puis menacées et réprimées. Que l’essentiel nous a été subtilisé. Que le paquet cadeau contient un hochet, un badge et beaucoup de vide. Et à chaque fois nous recommençons, de plus en plus mélancoliquement, persuadées qu’il n’y a rien de possible au-delà de l’organisation actuelle du monde. Qu’au-delà ce serait nécessairement le royaume du Mal. En quoi nous n’avons guère progressé depuis les précédentes civilisations.

 

Disposer réellement, de fait et non de la mascarade du droit, de vivre et de mourir, est tout à fait au-delà des moyens auxquels nous nous réduisons par la socialisation et sa sollicitude en chambres. Encore une fois il va falloir choisir, et cesser de se payer de mots déplacés.

 

 


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La Bestiole

  • : Divergence transse, féministe, communiste - Le placard à Plume, la fem-garoue
  • : Ébranchée, schlemihlah, communiste, féministe - la transse la moins queer, la moins fun, la plus antisexe, antinaturaliste, antisubjectiviste du quart sud-est. Clodote d'hamsterlande, casserole détachée de la queue de l'alternoféminisme. A gauch' de la gauch' de la gauch' de l'extrême gauche. Résolument opposée aux backlashes pro sexe, pro marché, pro nature, pro religion, pro peuple, pro nation, comme aux catéchismes moraux-politiques en tous genres. Moderniste négative, moniste, novatrice ; philogyne, philosémite. Pour un anti-monde de nanas paresseuses et la ruine radicale de la masculinité, de l'économie, de la sexualité, de la fierté, du pouvoir.
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