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27 juillet 2011 3 27 /07 /juillet /2011 08:16


 

 

Mon cachot, coincé dans une mini rue, est entouré de voisins fort bruyants, comme je l’ai déjà fait remarquer. Il y a quand même quelque chose de singulier avec l’espèce de passion qu’investissent mes contemporains dans l’expression tous azimuts des circonstances de leur, de notre vie misérable. J’avais déjà remarqué ça en ville. Il faut que tout le monde en profite. Jusqu’au jour où ça passe à la vitesse supérieure, où le bruit ne suffit plus, et où on va dézinguer quelques familles semblables à la sienne dans un hall de supermarché.

 

Á Brioude et environs, on n’en est pas encore arrivé au meurtre de masse. On en est juste à l’expansion sonore. Et c’est diablement édifiant. C’est pitoyable qu’il m’ait fallu en tomber là pour prendre connaissance, sur le chemin de la mort par étouffement, de la formation de celleux qui dans dix ou quinze ans commenceront elleux-mêmes, producteurices potentielLEs et citoyenNEs, à sévir.

 

Bref, la diffusion en question est assurée par un encore jeune couple hétéro, muni de deux ou trois enfants.

 

Alors déjà, ce qui est remarquable, c’est qu’à part l’automatisme reproducteur et l’illusion de reconnaissance sociale, je ne sais pas pourquoi mes contemporainEs font des mômes. Pasque la relation semble se limiter à une espèce de harcèlement réciproque, sans interruption. Et le seul intérêt que paraissent avoir les parents pour les enfants, c’est qu’ellils ne les fassent pas trop ch…, d’une part, et qu’il ne leur arrive rien d’autre part, uniquement parce que s’il leur arrive quoi que ce soit ce sera trop de frais et d’emmerdements.

 

C’est quand même dingue. J’en viens désormais à considérer mes vieux parents névrosés, qu’ellils reposent en paix, comme des gentes qui étaient, sinon d’une grande capacité affective, au moins d’une quiétude et d’une tolérance, pour tout dire d’une humanité, qui semblent avoir disparu dans l’angoisse permanente qu’est désormais vivre.

 

Et donc voilà mon couple. Famille soigneusement agrafée. Le mec en apparence bonasse mais je devine que c’est un petit tyran ordinaire. Très ordinaire. Rien qui pointe, pas une corne. La nana, jeune, déjà multipare, et qui semble le fusible de toute cette tension. Elle passe un temps considérable à crier. Et d’une manière pas drôle du tout. Des cris qui me terroriseraient. Alors les mômes je vous dis pas.

 

Au reste j’ai dit que le harcèlement était mutuel. Les mômes, garçons en tête, passent leur énergie à tout pousser jusqu’à un point insupportable, ou bien à réclamer. Les parents hurlent. Tout ça fait un concert digne de notre temps d’impatience et d’immédiateté.

 

C’est intense, quoi.

 

Alors, là, je voulais vous entretenir d’un joli florilège entendu. Je n’ai pas suivi le début de la controverse. Toujours est il que la mère s’est soudain mise à agonir répétitivement unE de ses mômes de « On est bien d’accord ? » hargneux et violents. Sept ou huit fois. Vraiment pour l’écraser, et recueillir l’acceptation de cet écrasement formellement égalitaire, de cette conformation à quelque chose qui, on le sentait bien, s’imposait et ne laissait pas plus de liberté à la mère qu’à l’enfant ! Au bout de cela, le ou la môme, ben, s’est misE à chialer. Que pouvait-ellil faire d’autre, pour garder un peu d’intégrité, face à ce bombardement au consentement qui n’était pas que formel – la mère voulait réellement, ça se sentait, obtenir un « ui ».

Et combien de fois n’ai-je pas entendu des adultes, enchaînéEs les unEs aux autres, s’inciter ainsi à consentir ? Se faire baisser la tête devant l’indépassable ?

 

Cela m’a fait songer mélancoliquement à ce consentement que nous portons aux nues, comme une des clés de la félicité et de l’intégrité. Or, je me demande bigrement ce que peut apporter de bien une attitude qui correspond à une réponse en position coincée, inférieure, réponse à quelque chose qui se présente d’emblée comme le sujet agissant, l’ordre ou l’expression d’une nécessité incontestable. Surtout d’une nécessité incontestable et incontestée. Il faut travailler, il faut produire, il faut obéir, il faut relationner, il faut baiser, il faut… C’est comme ça, c’est ainsi que les hommes vivent, on ne peut pas y échapper et tu dois donc le vouloir. Mais ton vouloir est requis ! Voilà, c’est ça le consentement. Et là, le ou la môme apprenait ce qu’est consentir. C’est la loi, la norme, le bien commun, on ne doit même pas vouloir y échapper. Bien au contraire.

 

Dans la binomie sujet-objet, le consentement est forcément la position de l’objet animé, qui ne sera reconnu comme sujet qu’autant qu’il répondra. Il peut dire non. Mais il est obligé de répondre, de dire et de réagir. Et surtout de reconnaître le cadre général de ce qui lui est demandé. D’ailleurs le non n’est accepté que jusqu’à un certain point. Tu peux éventuellement refuser ce travail, cette relation. On suppose que tu en agrééra un, une autre. Mais si tu viens à réfuter l’évidence du monde du travail et de la relation, de la production de biens et de plaisirs, là ça ne va plus. T’es timbréE.

 

D’être en situation de devoir, ou non, consentir, et que ce consentir soit devenu le plus haut choix qui semble nous rester, montre surtout que nous sommes coincéEs dans des vies automates, où la nécessité abstraite s’exprime et s’impose par la bouche et l’attitude de touTEs envers touTEs. D’être sans arrêt acculéEs, réduitEs au consentement, ou au refus, suppose la normalité d’un état de demande et de pression, la subordination perpétuelle et mutuelle. Et si nous sommes touTEs subordonnéEs les unEs aux autres, eh bien le tableau n’en est pas plus joli. On retrouve là l’idéal de la réappropriation du pouvoir, et ses conséquences. Le pouvoir n’est pas moins destructeur quand il a perdu sa tête, qu’il s’incarne dans tout unE chacunE, qu’il ne se présente plus comme arbitraire ni comme oppression crue, mais comme expression d’une nécessité invincible. La domination sans sujet dont il est désormais parlé ici et là.

La réponse est obligatoire parce que l’injonction est permanente. Mais nous ne savons pas remettre en cause l’injonction, que nous vivons comme naturelle et pour tout dire, comme nous-mêmes. Nous savons quelquefois, trop rarement, dire non - mais nous ne savons ni n'osons envoyer valdinguer le cadre même de la demande, obstinée et répétitive. Au contraire, c'est pour, disons-nous, le préserver, que nous apprenons à simplement opiner, positivement ou négativement. 

 

Je dois avouer, plus les années passent, et moins je vois ce en quoi « consentir » diffère de « céder », puisque ça baigne dans la même coercition intériorisée. Dans les deux cas, on est placéE, immobile, face à une demande. On n’a pas mieux à faire que de dire oui, non, ou de se lancer dans ces négociations dont l’acéphale Fassin nous faisait encore l’autre jour la pub. L’obsession d’obtenir, et d’obtenir toujours le même genre de chose (la reconnaissance sociale par le fric et le plaisir…) est telle que tout le commerce humain s’est indexé sur ce monde de guichets que les progressistes actuelLEs nous vantent comme le nec plus ultra du respect et de la sécurité. Un monde où nous nous voyons réduitEs essentiellement à réclamer, consentir et accessoirement opiner. Á toujours courir après un objet ou en fuir un autre, objectivéEs nous-mêmes. Un monde où on n’existe plus que comme producteurice potentielLE de la satisfaction d’autrui. Un monde où ce que nous réclamons n’est qu’un désir automate, le désir de ce qu’il faut désirer. Mais aussi le désir parce qu’il faut désirer, que c’est la norme et condition d’existence. Un monde donc envahi par cette forme désir, bavante, avide et pitoyable, qui nous fait regarder les unEs les autres avec l’air de triste cannibale qui doit être celui de la créature affamée, à la fin du Dieu venu du Centaure. Lisez K. Dick !

Voilà le monde où le consentement est progressivement devenu à la fois l’unique protection, la jauge de pertinence et la principale liberté, tolérée pour autant qu’elle ne remette pas en cause le fonctionnement obsessionnel de la production, de la réification et du désir. Elle l’écluse juste.

 

Je trouve qu’il n’y a aucune gloire à ce que ce terme de consentement soit devenu celui de notre espace. Mais c’est sûr qu’on s’y doit faire très tôt pour ne pas tourner chèvre. Ou plutôt tourner chèvre très tôt, consentir à prendre les vessies pour les lanternes, pour s’y faire.

 

 

La girafe pouic pouic

 


 

 

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La Bestiole

  • : Divergence transse, féministe, communiste - Le placard à Plume, la fem-garoue
  • : Ébranchée, schlemihlah, communiste, féministe - la transse la moins queer, la moins fun, la plus antisexe, antinaturaliste, antisubjectiviste du quart sud-est. Clodote d'hamsterlande, casserole détachée de la queue de l'alternoféminisme. A gauch' de la gauch' de la gauch' de l'extrême gauche. Résolument opposée aux backlashes pro sexe, pro marché, pro nature, pro religion, pro peuple, pro nation, comme aux catéchismes moraux-politiques en tous genres. Moderniste négative, moniste, novatrice ; philogyne, philosémite. Pour un anti-monde de nanas paresseuses et la ruine radicale de la masculinité, de l'économie, de la sexualité, de la fierté, du pouvoir.
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