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13 avril 2011 3 13 /04 /avril /2011 18:05

 

 

Une de plus. Une de plus qui vient de passer de l’autre côté, de ce côté des fois qu’on envie lorsqu’on regarde combien pitoyables sont nos vies. Encore une que je féliciterais presque d’être morte, d’avoir déserté le cirque – mais en fait, elle l’avait déserté de puis longtemps, et c’est tout honneur à elle. Elle n’en manque pas moins, comme toutes celles de la vieille garde ; ce n’est pas une question d’idée mais de savoir-vivre.

 

Dominique Desanti, historienne, biographe, féministe, nonagénaire, une des « universalistes » qu’on honnit ou qu’on oublie (envers elle c’était un peu le dédain, pas assez sociologue sans doute…). Elle ne l’avait pas toujours été. Comme nous presque toutes elle avait mordu à l’hameçon, qui en son temps était le stalinisme.

Rien à dire, on est tellement nombreuses à confondre prise de parti et crédulité, universalité et hégémonie, moi la première, au petit pied de l’alternolande des vingt dernières années, qui croit toujours que s’habiller de noir prémunit efficacement contre la mauvaise foi institutionnelle et la courte vue.

Les couleurs ne guérissent pas.

 

Elle n’avait même pas voulu la jouer cavalière seule, elle rompit avec le parti fin 56, comme une foultitude de gentes soudain choquées par les « taxis Kadar » plus que par les pendaisons. Comme quoi la forme, les procès, la justice, ça impressionne en soi, ça fait taire le doute. Les chenilles c’est tout de suite moins classe. Ça éclabousse plus. Et quant aux camps c’est comme les prisons, c’est invisible pour les gentes normales…

 

Ce n’en était pas moins élégant. On se laisse prendre aux hameçons, on s’y laisse souvent longtemps traîner, par un torve mélange de loyauté, de concupiscence sociale et d’incapacité à s’occuper de ses fesses. Après, un moment, moralement c’est plus tenable. Il les faut arracher. On se retrouve la gueule mutilée. On a le temps ou pas, après, de méditer là-dessus ; question de chance et de destin. De redevenir humaines, bien que diminuées, inquiètes, épouvantées par jusqu’où on a pu aller dans le mensonge utilitaire, épouvantées de voir qu’il y en a encore bien d’autres qui hippocampent devant.

 

Mais bon je vois que j’apologise. Pourtant, que nous sont les vies de nos aînées si nous ne pouvons en prendre de la graine ?

 

Bref, j’aimais bien Dominique Desanti, revenue sommes toute bien plus jeune que moi des emportements. Ses  biographies. Son côté, ben oui, « humaniste », pas dans le sens d’être plate et sans jugement, mais au contraire de baser ce jugement sur le temps et la longue vue. Je lui suis infiniment reconnaissante de son livre sur Marina Tsvetaeva. Je suis reconnaissante à toutes celles qui donnent quelque chose à cette grande nana pour qui l’époque fut si chienne, pour rester même polie.

 

J’aimais bien qu’elle sache voir à travers les positions. Qu’elle ne se pose pas en justicière, elle qui en avait vu d’autres.

 

Tout ça me fait bien sûr penser à une chose, un élément hélas incontournable des biographies, qui est l’amour. Ce fichu amour si totalitaire et inégalitaire. Vous avez sans doute déjà remarqué. On ne traite pas du tour les indispensables histoires de cul, sans lesquelles (presque) plus personne ne lirai une histoire ni ne regarderait un film, selon qu’il s’agit de femmes ou d’hommes. Pour les hommes, c’est un substrat, quelque chose sur lesquels ils flottent, dont on sent bien qu’ils pompent, mais pas tant des conceptions fondamentales que de « l’énergie ». Les nanas et même les gitons leur sont une espèce de soupe nourricière vaguement indifférenciée.

Par contre, pour ce qui est des nanas, c’est constitutif, fondateur, tout ou presque leur vient de « leurs relations ». Ça les modèle, les remplit, les dirige – bref tout ce que la relation est censée devoir faire socialement dans ce cas-là ; informer, au sens sociologique et existentiel. 

Beurk !

Là je lisais dans ma débine le beau et triste Milena, de Margarete Buber-Neumann, laquelle eut le douteux privilège de goûter aux camps soviétiques, puis aux camps nazis quand les premiers la livrèrent aux seconds, de survivre presque inexplicablement, et enfin de s’enfuir éperdument devant des « libérateurs » qui l’auraient certainement exécutée immédiatement. Ce livre donc sur Milena Jezenska, qu’elle connut à Ravensbrück, et que bien sûr on connaît à peine par elle-même, son courage, ses écrits, son indépendance et sa chienne de vie. Ce fut l’amante de Kafka – ah, là, tout de suite bondissement dans l’existant. Non que je n’aime Kafka. Mais juste Jezenska eut parfaitement existé sans Kafka, sans les autres suçoirs mâles qui se posèrent sur elle ; et peut-être plus, ayant eu alors plus de temps à elle. Ce fichu temps, ce fichu espace à nous qui manque de plus en plus à touTEs, mais que les nanas ont expérimenté en avant première.

Et je songe à la vie de m… de Milena Jezenska, en une époque de m…, qui se finit sur un gravas de Ravensbrück. Ça glace.

 

Voilà, trop rares sont, ont été, les nanas, comme Annah Arendt ou Dominique Desanti, qui ont été plus célèbres que leurs inévitables liens masculins. Mais ça existe et ça rassérène.

 

 

 

LGPP

 

PS : ça veut pas dire que les versions mâles étaient nulles. Je n’en veut pour preuve que le travail de Günther Anders, mari d’Annah Arendt, sur la modernité. On publie justement ces jours-ci enfin la traduction de son Obsolescence de l’Homme 2, aux éditions Fario.

 

Mais quand même, si les gentes étaient pas collées, zut, je crois que ça serait mieux pour tout le monde !!!

 

 


 

 

 

 

 

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La Bestiole

  • : Divergence transse, féministe, communiste - Le placard à Plume, la fem-garoue
  • : Ebranchée, schlemihlah, communiste, féministe - la transse la moins queer, la moins fun, la plus antisexe, antinaturaliste, antisubjectiviste du quart sud-est. Clodote d'hamsterlande, casserole détachée de la queue de l'alternoféminisme. A gauch' de la gauch' de la gauch' de l'extrême gauche. Résolument opposée au backlash réac-libéral pro sexe, pro marché, pro nature, pro religion, comme aux catéchismes moraux-politiques en tous genres. Moderniste novatrice, universaliste négative, apostate de l'intersectionnalisme, philogyne, philosémite. Pour un anti-monde de nanas paresseuses et la ruine radicale de la masculinité, de l'économie, de la sexualité, de la fierté, du pouvoir.
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