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15 décembre 2011 4 15 /12 /décembre /2011 21:02

 

 

« J’entendis quelqu’un qui sanglotait au milieu des ténèbres »

Léon Bloy, Á la guerre comme à la guerre

 

 

 

Je suis née au milieu des ténèbres. Juste où ça bascule. Ça ne s’invente pas. « Á la sainte Luce, le jour croît du saut d’une puce », m’a-t-on seriné toute mon enfance. Eh oui – le 13 décembre à peu près correspond à l’ancien solstice, celui d’avant la réforme dite grégorienne qui, au seizième siècle, avala douze jours pour rattraper le mouvement de la terre, dans toute la catholicité de l’époque puis petit à petit bien au-delà. Et la sainte Luce était la vieille fête de la lumière.

Le souci d’être née au solstice, c’est que l’on peut basculer d’un côté ou de l’autre, et ce tout au long de sa vie. Il suffit d’un petit mouvement, d’un sursaut parce qu’on vous chatouille ou agresse, d’un bref oubli de votre position, et hop, boum. J’ai passé quarante cinq à m’agripper sur cette étroite arête. Et j’ai basculé. Du mauvais côté. Je pourrais dire qu’on m’y a bien aidé. Mais je peux aussi dire que je me suis obstinément maintenue, des décennies, dans une position ambivalente, qui a bien aidé à bien m’y aider.

 

Il y a vingt trois ans, donc exactement à la moitié de mon âge, des camarades qui le sont restéEs trop longtemps m’offrirent, mi pour se moquer, mi effectivement effrayéEs par mes dispositions peu joyeuses, un opuscule psychologisant à mort intitulé « Faites vous-même votre propre malheur ». L’ironie de la vie a voulu que j’ai effectivement fait et scellé mon malheur, entre autres et pour beaucoup, en ne sachant pas m’empêcher de suivre et de prêter importance, respect, aux obsessions et extravagances intellectuelles, idéologiques, morales, de ce genre de personnes qu’on appelle les militantEs. Et tout particulièrement les néo militantEs statutaires et identitaires. LesquelLEs m’ont bouffé la cervelle comme la boussole jusques au trognon.

 

Mais voilà, au fond, et à part quelques crapuleries qui en seraient dans n’importe quel contexte, je ne puis m’en vouloir qu’à moi-même. C’est bien moi qui les ait suiviEs avec une constance qui décontenance quand on en fait le relevé. Aucune détermination matérielle ne m’y obligeait. Et, le pire, c’est que je savais toujours bien que je ne pouvais vivre à la lumière que seule, hors de l’ombre de ces masses.

 

Mais voilà, comment ne pas suivre, d’une manière ou d’une autre, dès lors que précisément on se pose la question ? Même et surtout quand on ne suit pas, on suit négativement, et on se fourre dans autant d’impasse. Ne pas suivre est somme toute, du moment qu’on a perdu l’indifférence indispensable, aussi impossible que de ne pas penser à l’âne – je fais référence ici au vieux conte persan où un bateleur promet aux badauds qu’ils pourront monter à une corde insuspendue, qui se tiendra droite pour eux, du moment qu’il parviendront à ne pas penser à un âne. Ce qui devient évidemment impossible dès lors qu’on le sait et qu’il semble y avoir un enjeu.

 

Bref, j’ai suivi, m’y suis perdue, dilapidée, à tous les points de vue d’ailleurs, epuisée.

 

Moyennant quoi, aujourd’hui, rien ne se lève sur ce qui, en d’autres circonstances, eut été l’aube, comme on dit, de ma quarante septième année. Pas même moi, qui reste couchée. Je suis toujours internée, par ma propre diligence, dans les quelques mètres carrés de garage en vitrine où je suis présentée quotidiennement aux dégénéréEs qui peuplent ce village, et dont mon propriétaire gâteux, c’est son dernier toc, vient régulièrement secouer la porte avec fureur. Eh beh oui.

 

Cette fois, je me dis, c’est fichu. Je finirai quoi qu’il arrive dans une successions de taudis et de couloirs, sombres et promiscuitaires. Pourquoi donc hésité-je à faire comme Hipparchia la cynique, à aller comme elle admonester mon prochain et ma prochaine, enveloppée d’un manteau, avec pour tous bien un bâton, une besace et une écuelle ? Sans doute parce que je suis profondément humiliée de la destinée que je me suis finalement imposée, après des décennies à me battre contre ; et qu’Hipparchia avait pleinement choisi, voulu, ce sort et ce statut. Dans mon cas, ce serait par dépit.

 

Hipparchia… Peut-être la seule philosophe de l’antiquité occidentale dont nous ayons reçu témoignage, avec sa collègue Hypathie. Tout les a séparées, à commencer par plus de sept siècles. Hipparchia, transfuge de la bourgeoisie d’une ville de Thrace, beuglait sur les places, asticotait le citoyen (yen, les femmes ne sortaient guère en Grèce – mais il est vrai que la Thrace n’était pas toujours considérée grecque), en bonne Cynique, au milieu du naufrage des cités indépendantes dans l’aggomération en royaumes. Hypathie, parfait produit de la haute société intellectuelle alexandrine, enseignait le néoplatonisme à l’université. La Thrace ce serait disons l’équivalent présent de la Norvège, ou peut-être du Brésil. Alexandrie ce serait Yale. Hypathie était la Butler du temps, Hipparchia, ma foi, appartenait à une école qui fleurissait sur les cas sociaux, à la dure. TouTEs les Cyniques dont on a trace pâtissaient de quelque chose qui les marginalisait. Je ne sais pas très bien quel serait l’équivalent contemporain.

 

Hipparchia a du finir comme bien des Cyniques, morte de froid, de faim et d’épuisement sur un trottoir ou au revers d’un fossé. Hypathie a été lynchée et coupée en morceaux par des émeutiers religieux. Morts tout à fait intemporelles, transhistoriques, au fond. De nos jours, il est infiniment facile et de crever de misère sur un trottoir, et de se voir écharper par des religieux enragés. Notamment, et toujours, pour des nanas.

 

Évidemment, on me verrait mieux en Cynique. Sauf qu’y faut en avoir l’étoffe. Je ne l’ai pas. Surtout à mon âge. Je ne suis pas urbaine. Ni dans un sens ni dans l’autre (les Cyniques l’étaient dans un sens et ne l’étaient pas dans l’autre).

 

Pour en revenir au malencontreux destin de ténèbres, aggravé décisivement par l’aveuglement dont j’ai fait preuve pendant la plus grande part de ma vie, il n’y a évidemment rien de très extraordinaire. Je suis passée avec une constance admirable à côté de la vie que j’avais pourtant réussi, presque sans m’en rendre bien compte, à mettre sur pied, une existence autonome, avec de l’espace et de l’indépendance, un vrai privilège comme il en faudrait pour touTEs, quoi. Je suis toujours passée à côté pour aller chasser après l’ombre, l’ombre à paillettes et à grandes phrases. Á force de passer à côté, comme bien d’autres, je suis tombée dans le trou. Dans un des innombrables trous qui dévorent la surface sur laquelle nous évoluons.

On est quelques unes à Brioude, comme ça, comme dans beaucoup de petites villes, femmes et seules, à être tombées dans les trous qui nous attendaient, rafalées de tous les coins non seulement de france mais de la planète, voui. Je ne suis même pas la plus ancienne dans le pays, avec mon quart de siècle de présence, c’est vous dire. La dégradation des existences est perceptible, lorsque nous nous racontons ; telle qui comme moi a eu tout un passé campagnard croupit dans un clapier où on l’agresse, telle autre – pareil. Ce qui est terrible, aussi, c’est la convergence : nous avons toutes convergé, de vies fort diverses, vers la même déshérence, jusques aux détails. Nous sommes souvent aigries. Nous sommes solitaires. Nous n’avons pas même confiance plus que ça les unes dans les autres, nous savons trop nos limites, combien nous avons échoué, et aussi à quel point nous avons été charclées. Non seulement nous ne parvenons pas à nous entraider, mais nous n’en avons pas envie. Classe pour une émancipation. Ratée sur toute la ligne.

 

Nous sommes des, je suis une, épave(s).

 

Si encore l’épavat était quelque chose comme une charge, un rôle de quelque utilité, ma foi, ce ne serait peut-être pas un drame. Il y a deux ans, alors qu’on était en train de me gracieusement torpiller sous la ligne de flottaison, je me disais avec quelque joie que je servirais d’épave-sémaphore, qui indique où il ne faut surtout pas s’aventurer. Mais pour cela il faut couler sur des hauts-fonds. Or, je m’étais aventurée sans le savoir bien, de mon propre chef et dans ma propre inconséquence, au dessus des fonds ordinaires, qui sont fort profonds. Glou glou, en quelques semaines, en quelques mois. Finis les beaux rêves d’épave honorable qui surgit des flots. Je me suis retrouvée avec les autres coulées, et les boîtes de conserve. Hors de la lumière et de l’air. Dans les ténèbres quoi.

 

Dans les ténèbres et dans un réel que je ne parviens pas, pas plus sans doute que mes homoloques, à accepter. Á reconnaître. Reste ce sentiment obstiné que le réel, le « vrai », c’est mon « autre » vie qui en quelque sorte continue quelque part, sans moi. Je relis en ce moment les textes définitifs de Rosset sur le réel, et bien que ça me semble parfaitement raisonnable, au meilleur sens du terme, ça ne me soigne guère ; ou si ça soigne, c’est comme unE toubib militaire, par amputation. T’es vivante, c’est déjà bien. Oui, euh...

 

Être une épave, automutilée à plusieurs titres, dans le pays qui m’a soutenue et nourrie tout à fait en vain, puisque je n’ai pas su y reconnaître ma vie, est une humiliation particulière. J’ai l’impression que cette terre que j’ai négligée me contemple par en dessous, avec un mélange de reproche et d’impuissance. J’en ai du mal à la regarder. Je suis comme dans un tube d’aspirine.

 

Autrefois j’aimais infiniment cette période aux longues nuits, où j’avais la sensation de passer par-dessous le monde qui s’agite pour les fêtes. Je vivais ça avec joie dans ma petite cagna au milieu des prés appesantis de brouillard. J’avais alors un sentiment de liberté extrême. C’est tout de même prodigieux qu’à cette liberté j’aie pu préférer l’ombre de marionnettes sur des théâtres surpeuplés, répétitifs. Ça en dit long.

 

Ne faites pas votre propre malheur ; ne vous laissez pas épaver ; si c’est encore possible, désertez.

 

 


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La Bestiole

  • : Divergence transse, féministe, communiste - Le placard à Plume, la fem-garoue
  • : Ebranchée, schlemihlah, communiste, féministe - la transse la moins queer, la moins fun, la plus antisexe, antinaturaliste, antisubjectiviste du quart sud-est. Clodote d'hamsterlande, casserole détachée de la queue de l'alternoféminisme. A gauch' de la gauch' de la gauch' de l'extrême gauche. Résolument opposée au backlash réac-libéral pro sexe, pro marché, pro nature, pro religion, comme aux catéchismes moraux-politiques en tous genres. Moderniste novatrice, universaliste négative, apostate de l'intersectionnalisme, philogyne, philosémite. Pour un anti-monde de nanas paresseuses et la ruine radicale de la masculinité, de l'économie, de la sexualité, de la fierté, du pouvoir.
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