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12 juillet 2012 4 12 /07 /juillet /2012 09:44

 

ou les enfants de dieu au boulot

 

 

« Vois les marcher, vois les courir

Á des morts, il est vrai, glorieuses et belles

Mais sûres cependant, et quelquefois cruelles. »

La Fontaine

 

« Vivre en travaillant, ou mourir en combattant »

Eventuellement l'inverse, mais il convient de travailler ou de combattre, ce qui finit par revenir à la même chose.

Classe le choix. C’est par où la sortie ?

 

 

Je m’écarquillais les yeux l’autre jour, faisant ma revue de la cyberpresse de hamsterlande (dont je suis ressortissante mais pas citoyenne), sur un compte rendu de bagarre anti-indus, pareil à bien d’autres, mais tout de même. Rien à dire à l’objet en soi – cela fait un moment que nous sommes un certain nombre à partager cette certitude qu’énonça Benjamin dans les années 20 du dernier siècle, qu’au-delà d’un certain niveau de développement ça deviendrait réellement coton de sortir de la cata vers un monde humain émancipé. Et par conséquent que le temps perdu pour la recherche, l’accélération, la production, la croissance et le confort sont du temps gagné, ou épargné, pour une vie supportable. Bref, entièrement pour casser l’élan. Et creuser des trous pour lui tordre les chevilles.

 

Je n’aime cependant pas l’activisme pour l’activisme, notre militarisation qui suit immanquablement l’idéologie de la mobilisation et nous fait ressembler en bien piètre aux casqués, enfin nous fait des fois mourir à peu près aussi stupidement qu’à Verdun, un petit Verdun de coin de campagne que nous aimons tant à jouer et rejouer, quand ce n’est pas l’Etna chez soi, comme disait un distant du dix neuvième siècle. J’en ai pleuré des fois de rage et de dépit, de comment des amies ou des connaissances sont mortes ou ont été amochées. Il arriva que ce fût bien bêtement – et je crois par ailleurs fréquemment bête de mourir. Le fétichisme de l’engagement total et du martyre est aussi une forme d’aliénation séculaire. Le radicalisme peut aussi être creux, ou renforcer le présent par effet de concurrence. Et la rébellion peut s’intégrer parfaitement au grand jeu de la servitude volontaire, même quand ça clashe, pourvu que ça clashe là et où tout le monde l’attend.

Quant à l’indignation qui trottine dans ses traces, elle me laisse froide ; si on attend autre chose des cognes et de la force publique que plaies, bosses, tabac, humiliations et au besoin pire, alors là moi j’arrête. Est-ce que c’est encore cette vieille hallu politique de croire que le roi, in fine, est forcément bon mais mal servi ; et la démocratie foncièrement géniale mais dévoyée ? Que l’état est autre chose que le monopole de la brutalité ?

 

Le productivisme de l’action et de la confrontation peut lui aussi participer du tonneau infernal, et de l’intériorisation poussée de ce qui doit compter. Nous voulons nous mettre à la hauteur de la domination, et nous y réussissons trop bien, à notre échelle bien entendu. Après, les résultats…

 

Valérie Solanas, dont je me dis des fois qu’elle avait une vision stéréoscopique du présent et de l’avenir, l’avait pourtant dit et martelé : n’allez pas stupidement vous faire casser en rase campagne, mettre le nez sous la trique ; nous sommes précieuses ; sabotage et action invisible, désertion (1). Mais non, ce qui prévaut c’est toujours activisme, territorialisme, visibilisme, monument permanent aux mortes et aux esquintées. Faire comme les autres, s’offrir partout sur la planète au broyage plus ou moins héroïque. Eh ben m…, je n’en suis pas.

 

Là dans ce texte y avait le pompon. Déjà, une analyse parfaitement reichienne du capitalisme. La domination serait le fait de caractères « cupides-autoritaires ». Et probablement un peu refoulés sur les bords. Mais on n’en aura donc jamais fini avec ce vieux prêcheur de l’hétérosexisme ?! Et ses explications simplistes du fonctionnement économique ou des fétichismes collectifs ?

 

Puis, dans le même texte, l’ahurissante expression  « enfants de la liberté ». Alors là j’ai hoqueté. Les enfants de dieu, quoi. Liberté, dieu, économie, planète, tout ces trucs objectivés qui pendouillent en l’air et nous kidnappent. Si on se bat, au moins que ce soit pour nous, pas pour ces rejets opiniâtres de formes religieuses qui parsèment le terrain vague.

Dès qu’on s’agite, du bon côté sous entendu, on est pris par l’esprit. Ça ressemble fichtrement aux idéaux des hussites ou des münzériens, restés dans l’histoire certes comme de sympathiques vaincus, mais aussi comme de féroces absolutistes de la rédemption, qui mettaient à mort cellui des leurs qui faisait mine d’avoir commis un péché quelconque, puisque dès lors ellil était hors de la grâce, et ne valait donc plus un pet de lapin. Zicouic ! Ah c’est qu’y faut pas de demi-mesures pour surmonter la malédiction du péché originel. Ben pareil, nous essayons de dissoudre notre culpabilité d’être nées dans l’anéantissement et l’abnégation.

 

Ces vieilles daubes gnostiques et millénaristes continuent hélas à structurer les mouvements de lutte et les prospectives politiques. Avec leur héritage existentialiste, où la castagne promet par sa seule vertu « une nouvelle terre et un nouveau ciel ».

 

Je suis enfin restée sur le cul en lisant – pas là tout de même ? hélas si – l’invocation pourtant infiniment daubée, partagée avec de très puants, à la Résistance. Sur le cul, tout de même, ne serait-ce que parce que cette pénultième session de rattrapage, tricolorwashing, de l’impérialisme national en vrille a tout de même préparé les technocrates de l’après guerre, la prospérité électrique, l’atome hexagonal, les plans d’industrialisation, de regroupement de la population et de conso ; ainsi qu’enfanté les premières compagnies républicaines de sécurité, lesquelles se firent la main en cognant les rétrogrades paysans qui n’entendaient point que l’on noyât leurs villages pour restaurer la puissance de la nation. Sur le cul, parce que les camarades qui se collètent contre THT et TGV se battent précisément contre le développement de la société voulue par cette Résistance nationaliste et technolâtre. Faudrait savoir.

 

Tout à fait au même moment, se tenait par là bas aussi un « forum contre les grands projets inutiles ». Parce qu’il y aurait des grands projets utiles (toute la question gisant sans doute dans la portion de présent qu’on est disposée à critiquer). Curieuse, je vais lire le programme. Et je reste figée : l’entièreté de celui-ci se limite à « comment se friter efficacement avec les casqués. Casqués au sens large, bien sûr, les casques de chantier multicolores des cadres sups’ et autre vermine ingéniérique y prennent place. Encore heureux. Et efficacement, ce qui d’une part nous met exactement à leur niveau, et d’autre part laisse songeuse quand on a un passé dans le secteur, et qu’on a vu surtout les projets peints en vert et les chefs cooptés par la rationalité économique.

Mais dans ce programme, pas un, je dis pas un, « atelier » sur le devenir du monde, le capitalisme, la technologie, l’économie, le droit, enfin bref les formes qui, ce me semblent, permettent et entraînent la folie économique. D’ailleurs, pas non plus de remise en cause de celle-ci. L’important semble de se foutre sur la tronche toujours plus réglément avec les forces de l’ordre, de se sentir bouger quoi. Déjà, les immenses succès auxquels cela nous a menéEs depuis cinquante ans nous montrent le chemin. On a toujours perdu, eh ben on va faire encore mieux. Et, par ailleurs, cela va nous permettre de nous montrer, comme je dis plus haut, aussi efficaces que l’ennemi, c'est-à-dire aussi militariséEs, mentalement blindéEs, utilitaristes que lui. Donc pas non plus sans doute de réflexion sur comment se battre sans jouer au wargame genre Valmy.

 

Et c’est là d’ailleurs ce que je disais, tiens, précisément par là bas aussi, à un ex-camarade qui me serinait l’habituel « eux et nous ». Nan. Y a pas eux et nous. Y a nous. Ou à la rigueur, si on admet que l’aliénation est totale, nous sommes eux – mais ce me semble un artifice. Á toujours vouloir être à la hauteur de, intégréEs à, égales à, eh bien il n’y a que nous. Et c’est ce nous qu’il nous faudrait sans doute déserter. Mais pas pour devenir un autre bloc : ce sera toujours la même gélatine, et ça redeviendra toujours « nous » dans les faits et dans la logique en cinq secs. Si nous voulons ne pas être eux, il va nous falloir examiner nos bases mêmes de réflexion, d’identification, et ce à quoi nous croyons comme recours. Et cela voudra aussi dire, pour moi en tous cas, en finir avec le dualisme à bon marché avec lequel nous nous rachetons, qui nous vient de la gnose millénariste évoquée plus haut, et reste dénominateur commun des révolutionnaires avec les plus rances idéologies ; l’identité de base ami ou ennemi. Ce qui permet de faire l’impasse sur la critique des formes sociales. Et a patronné bien des glissades vers les idéologies réacs, simplistes, antisémites et complotistes. Ou juste vers une rancœur désabusée.

 

Dans les mêmes jours, il m’a été donné de lire un bout de catéchisme « anarchiste individualiste » qui proclamait fièrement que « L’individualisme anarchiste mène à l’association, à la rivalité créative, au potlatch et à l’orgie ». Ah wais. Pasque le capitalisme effréné mène à autre chose peut-être ? Et se base sur autre chose que l’exacerbation des « désirs » ? C’est quand même atterrant qu’on en soit encore à ces resucées productivistes que la mesure, comme la raison, semblent autant gêner qu’elles ennuient les managers de la conso. UniEs en tenaille dans la lutte pour la mobilisation totale. Une grande différence qu’il y aurait entre la libération des forces productrices, à peu près toutes déchaînées depuis que l’individu abstrait est le centre de l’intérêt, et l’émancipation humaine, est l’obsession de l’échange et de la valorisation, sans doute. Mais croire que l’angoisse de l’intensivité et les visions messianiques d’une humanité « qui ne dormirait jamais » n’ont-elles rien à voir avec cette folie collective par laquelle nous nous anéantissons, relève d’une naïveté bien miséreuse. On est mal.

 

La bagarre et l’orgie… Ça ne vous fait penser à rien comme idéaux traditionnels ? Pour ma part j’y vois cette imprégnation des formes nihilistes et brutales assignées et valorisées masculines, qui me semblent prendre leur revanche à l’intérieur de nous-mêmes, je cause là de nous en tant que féministes, depuis un certain nombre d’années. Pour moi, le féminisme, ce n’est pas s’emparer des vieilles daubes viriles et les repeindre en mauve ; c’est renverser les perspectives et aller vers un monde f, avec aussi une nouvelle analyse à la clé du pourquoi ce f. Il ne s’agit évidemment pas d’une nouvelle collection d’identités. On en a soupé des identités. Je fais partie de celles qui tiennent le pari qu’un monde humain et une émancipation conséquente sont à chercher du côté de ce qui a été ravalé, socialement, tout au fond de ce f. Enfin que ça à voir avec la vieille critique sociale, celle qui se méfie du sujet automate et des formes qui le meuvent.

C’est le propre des formes sociales valorisées que d’être revendiquées par touTEs les parties en présence, au lieu d’être démontées et critiquées. Et c’est probablement une des principales causes d’échec des mouvements révolutionnaires (allez, un grand mot, un !). Bref, je tiens le pari de la vieille critique sociale que nous n’avons rien à chercher dans la réappropriation ni dans le tripatouillage hiérarchique, la métaphysique des identités salvatrices et des classes providentielles.

Et au fond, tout ça c’est du boulot ; l’adhésion à la nécessité productive. L’activité pathologique. L’injonction réciproque de servir à quelque chose, fut-ce à un soi idéalisé et hypostasié ; bref un des aspects les moins remarqués à ce jour de la servitude volontaire.

Comme disait barbichette, l’usine forme l’armée des prolétaires ; et l’armée forme l’usine des prolétaires. Ce qui reste, c’est la prolétarisation générale et transversale, comme serinent les univ’s.

 

Ne nous cherchons pas de parents rêvés, de princes noirs ni de princesses libres. Des clous. Nous ne sommes enfants que de ce qui a été et reste. Il n’y a rien à chercher dans le ciel ni dans l’immanent. Et encore moins dans un « nous » profondément enfoui.

 

Il n’y a pas de paix sociale. Moins que jamais pourrait même t’on dire. Social et paix ont des chances de se révéler antinomiques par eux-mêmes. Ce dont nous aurons à sortir est plutôt de la guerre de toutes contre toutes, prédicat du monde politique et économique. Sortir de l’idéal guerre pour faire des choses, des choses qui ne soient pas qu’un décor de théâtre de la lutte, voué à être arraché au gré de celle-ci, et que nous allons nous épuiser à remonter plus loin, pour refuser aussi d’agir en réaction, toujours menées par l’adversité qui nous promène où elle veut, et de céder à l’agitation, pour creuser des ornières, des nids de poule, des cavernes. Pasque, comme on dit grossièrement, à jouer aux c… avec des c…, on finit toujours par perdre.

 

On sait trop bien où nous trouver. Nous sommes visibles comme le nez au milieu de la figure, quand il n’en a pas été arraché ; et quand il l’a été, il l’en est encore plus. Il y a déjà plus de vingt ans que, faisant le bilan d’une autre confrontation, avec quelques, nous nous rendîmes compte à quel point la prévisibilité de tous les rôles sur pattes en présence, des flics aux irréductibles, équivalait à un large contrôle autogéré, contrôle qui évidemment favorisait les plus forts, mais posait problème par son existence même, par la réalisation scrupuleuse de ce qu’on pouvait prévoir de chacun, par la bonne volonté générale. Une véritable autogouvernance, inclusive en diable. Et zut. Peut-être nous faut-il au contraire chercher le voile et la fumée de la mauvaise volonté. Est-ce sorcier ? Tant mieux.

 

Je suis de celles qui pensent qu’avant toute chose, si nous voulons bloquer ce monde et sortir de la fatalité, il nous faut nous constituer des vies, matérielles et morales, supportables. Ce qui n’est déjà pas évident vu l’état dans lequel nous nous trouvons. Et pas forcément courir se confectionner des morts et des blessures, si subversives, morales et héroïques soient-elles. Nous n’avons pas besoin de médailles. Et encore moins de bras ou de jambes de fer, ou de matériaux composites. Si vous voyez ce que je veux dire. Ce qu’il nous faut, ce sont des assises pour récupérer et repartir. Nous sommes perdues dans le monde, retrouvons nous, et de là on pourra peut-être dérouter l’adversaire. Qui n’est pas (que) quelqu’unE.

L’avenir que nous nous sommes concocté et dans lequel nous nous sommes laissées emberlificoter est parfaitement daubé, de quel côté qu’on l’examine. Nous n’avons pas réussi à sortir de l’ornière de la surenchère. Chiche, disaient d’aucunes il y a des années. Ben justement, il ne faut jamais dire chiche au désastre, sans quoi on est paralysées, comme dans un conte, et asservies à ses fins. Prises au mot. Si nous voulons retrouver et du terrain et l’usage de nos abattis, peut-être va-t’il falloir retourner sur nos pas, jusques à un endroit où nous pourrions bifurquer et reprendre du champ. Et commencer pour cela à admettre que toujours avancer peut être un leurre.

L’affaire n’est actuellement plus tant de savoir si on se conforme ou non à tel schéma explicatif ou activiste, que de maintenir et même relancer autant de bases de vie qu’on pourra, et de vies qui ne soient pas à la merci immédiate, matériellement comme moralement, des exigences et autres nécessités qui se balancent à la crémaillère du cauchemar social. Il est je crois inutile et même néfaste d’attendre pour cela des autorisations, fussent-elles morales, ou mêmes des assentiments. Encore moins des consensi d’assemblées, des conclusions d’ateliers, des comptes-rendus de conspirations. Il faut effectivement souvent, pour cela, tourner les talons, seules au besoin (et besoin il y aura) et retrouver la vieille ruse de l’Odyssée ou des mendiants de Cossery. Nous occuper de nos fesses, quoi plutôt que de les offrir en holocauste.

 

 

 

 

(1) : Je cite, pasque tout le monde affecte de causer de Scum, et que j’ai cependant l’impression que des passages entiers échappent à l’attention – comme par exemple la critique glacée de la sexualité, de la relation et de la dépendance :

 

« De plus, SCUM, qui est égoïste et garde la tête froide, n'ira pas se jeter sous les matraques des flics ; c'est bon pour les fifilles bien élevées qui tiennent en haute estime Papa et les policiers et manifestent une foi touchante en leur bonté intrinsèque. Si SCUM défile un jour, ce sera sur la face stupide et répugnante du Président. Et en fait de piquets de grève, ce seront de longs couteaux que SCUM plantera dans la nuit.

Les agissements de SCUM seront criminels. Il ne s'agira pas de simple désobéissance civile, de violer ouvertement la loi pour aller en prison et attirer l'attention sur l'injustice. Cette tactique suppose l'acceptation globale du système et n'est utilisée que pour le modifier légèrement, pour changer certaines lois précises. SCUM se dresse contre le système tout entier, contre l'idée même de lois et de gouvernement. Ce que SCUM veut, c'est démolir le système et non obtenir certains droits à l'intérieur du système. D'ailleurs, SCUM – qui garde la tête froide, qui est avant tout égoïste – évitera toujours de se faire prendre et de se faire condamner. SCUM agira par en dessous, furtivement et sournoisement. »

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La Bestiole

  • : Divergence transse, féministe, communiste - Le placard à Plume, la fem-garoue
  • : Ébranchée, schlemihlah, communiste, féministe - la transse la moins queer, la moins fun, la plus antisexe, antinaturaliste, antisubjectiviste du quart sud-est. Clodote d'hamsterlande, casserole détachée de la queue de l'alternoféminisme. A gauch' de la gauch' de la gauch' de l'extrême gauche. Résolument opposée aux backlashes pro sexe, pro marché, pro nature, pro religion, pro peuple, pro nation, comme aux catéchismes moraux-politiques en tous genres. Moderniste négative, moniste, novatrice ; philogyne, philosémite. Pour un anti-monde de nanas paresseuses et la ruine radicale de la masculinité, de l'économie, de la sexualité, de la fierté, du pouvoir.
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