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11 janvier 2013 5 11 /01 /janvier /2013 10:05

 

 

 

Je lisais hier soir, les patounes dans le four à mon habitude, des vieilles revues critiques, tirées de cartons ramatriés – si tant est que cette moche tanière leur puisse être une matrie. Parmi elles, je suis retombée sur une remarquable approche de l’œuvre de Valérie Solanas, faite par pas n’importe qui il y a de cela vingt cinq ans. D’ailleurs, il ne faut pas être n’importe qui pour causer de Solanas, que ce soit en 88 ou an’hui. L’approche de cette personne était très différente de la mienne, même si on se rend des points essentiels. C’était dans une revue dont je m’amusais à pasticher le titre en l’unique et son nombre – j’ai toujours été fort circonspecte, pour ne pas dire sceptique, envers les voies de recours qui nous semblent ouvertes à l’encontre du social. J’y vois souvent des panneaux ou même des surenchères, aussi sincères soient-elles. Ainsi de l’individue, qui me paraît du social en morceaux, idéalisé, valorisé quoi, comme le sucre emballé tout seul des cafés dans un joli papelard. Échapper au social et à la valeur me semble un peu plus compliqué. N’empêche, cette réserve mise à part, je trouve encore aujourd’hui bien éclairant ce notable papier sur VS. En effet, il est un des rares qui soulignent qu’elle ne visait pas moins qu’à fracasser justement tout ce social, avec ses plus aplatissantes évidences – la relation par exemple ! Ou l’argent et le travail. J’en ai causé ailleurs. Mais je crois qu’il nous faudrait un grand retour sur les audaces de VS, en regard desquelles nous sommes bien pâlotes aujourd'hui.

 

Mais ce qui m’a surtout frappée hier soir ce sont ces vingt cinq ans. Vingt cinq ans à la fois tintamarresques et silencieux. Et le rappel par l’auteure de l’article que dans les vingt ans précédents, pareil, on n’en avait guère causé. Vingt cinq ans d’aujourd’hui, environ le temps de ma jeunesse, si j’ai jamais été jeune. Vingt cinq durant lesquels somme toute – que s’est-il passé ?

 

Je dis bien passé. Il est arrivé des tas de choses, qui ont plu sur la terre depuis le ciel des nécessités toujours renouvelées et toujours similaires. Nous en avons bavé et nous avons bavé. Ça s’est accumulé comme jamais. Mais que s’est-il passé ? Pour qu’une chose, un fait soient passés, je trouve qu’il est indispensable que nous en ayons tiré quelque chose, ou que quelque chose de fondamentale se soit modifiée. D’une certaine manière, dans nos vies de semi-transfuges de l’ordre citoyen, comme dans cet ordre citoyen planétaire et chatoyant lui-même, que s’est-il fichtre passé depuis la fin des années 80 – sans aller chercher en deça ? Nib, nib de jar !

 

Pour ne nous en tenir qu’à nous, autant en tant donc que semi-transfuges que comme parfaitement recensées, s’il s’est passé quelque chose j’aimerais bien le savoir. Nous avons rempli quotidiennement tant bien que mal les fonctions et les devoirs de notre état, autant physiques que sociales, les deux se conjuguant quelquefois (encore la relation, on n’échappera pas à sa remise en cause, VS le disait déjà). Nous avons répondu, obéi, réagi à toutes les urgences, enfin dans la mesure de notre disponibilité (encore une, d’évidence, la disponibilité, le bénévolat…). Et quoi ? Sommes nous autre chose que des playmobiles que des tempêtes successives ont éparpillées dans un jardin dévasté, plein de flotte ? Des playmobiles dans toutes les positions, debout, assises, sur le côté, la tête dans le sol, incapables de nous mouvoir par nous-mêmes, sans poids, soumises aux coups de pieds et aux coups de balais de l’évènementiel, le reprenant à notre compte pour ne pas avoir l’air trop nouilles. Mais toujours en fin de compte baladées dans ce fichu jardin dont nous ne pouvons même pas songer à nous évader.

 

C’est bien sûr une vision quelque peu extrême de notre situation – je suis une extrémiste et je l’assume, de plus en plus même. N’empêche, si je contemple les dernières vingt-cinq années, ben bof hein, côté initiative. Nous nous sommes laissées couler dans des positions morales et dichotomiques tout à fait attendues, dont on peut même bien dire que les qui nous ont précédées avaient déjà bien creusé l’emplacement, histoire que les déluges nous y portent tout dret. Et ces positions ont conditionné le cours de nos vies. Enfin pas qu’elles, disons qu’elles y ont contribué. Et bon, tout cela, quand même, a duré, a eu lieu, a tourné sur elle-même. Vingt ans, vingt cinq ans se sont écoulées. Il n’y a plus grand’monde des quelques qu’on était au début (ce furent de mauvaises années en terme de quantité pour la récolte contestataire que les années 80). Tout le monde ou presque est arrivée depuis. C’est d’ailleurs très bien et je me réjouis que notre famille ne soit pas éteinte.

 

Mais tout de même, arrivée en ce très moche hiver, c’est à se dire que les unes comme les autres, les intégrées et les valorisées comme les rejetées et les stigmatisées, car il faut de tout pour faire une famille, hé bien nous n’avons guère bougé si ce n’est comme des playmobiles. Il ne s’est pas passé grand’chose. Ces années ont été comme un jour. Un jour trop court et déjà fini. Pasqu’évidemment… J’avais oublié de vous le dire… C’est super c… mais notre métabolisme, lui, il ralentit pas quand il se passe rien. Hé non. Je dirais même, je suis pas sûre qu’il accélère pas un peu, cette enflure, tellement y s’emmerde. Et voilà, le long, interminable jour se termine, au point de vue politique et social, bonne nuit à demain, mais pour nous, viandes, esprits, vies, ce qui se termine aujourd’hui pour des copines, demain pour moi, après-demain pour vous (et là en jours très solaires, en très petites années), c’est nous, c’est nozigues. Couic.

 

Je notais déjà dans les années 90 à quel point notre détresse, notre incurie peut-être aussi, la manière dont nous mettons le peu d’énergie dont nous disposons à nous faire des crocs en jambes et à nous inspecter les trous de nez, que tout ça détruisait le temps. Concurremment, là encore, à la fatalité générale du social, de l’économie, de la vie mutilée et tutti quanti. Et que ça n’en finissait pas, ni la décennie ni le siècle, que le soleil ne se décidait jamais à se coucher sur ce triste empire, cependant que nous n’en décatissions et mourions pas moins. Près de vingt ans après, je fais le même constat. Le jour polaire ne s’est pas couché. Nous sommes éparpillées ici et là. Quelquefois on entend un geignement. Quelquefois des playmobiles se trouvent rassemblées par les coulures de l’urgence et ça crée une occasion. Mais il ne se passe rien, ou si peu – même dans l’activité ou la confrontation. Une espèce de surplace surnaturel. Un mauvais rêve où on court engluées. Comment se réveiller ? Comment reprendre le temps, comment faire en sorte que vingt ans soient au moins vingt ans, et plus comme un vilain jour d’hiver ? Vous me suivez ?

 

 


 

 

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La Bestiole

  • : Divergence transse, féministe, communiste - Le placard à Plume, la fem-garoue
  • : Ébranchée, schlemihlah, communiste, féministe - la transse la moins queer, la moins fun, la plus antisexe, antinaturaliste, antisubjectiviste du quart sud-est. Clodote d'hamsterlande, casserole détachée de la queue de l'alternoféminisme. A gauch' de la gauch' de la gauch' de l'extrême gauche. Résolument opposée aux backlashes pro sexe, pro marché, pro nature, pro religion, pro peuple, pro nation, comme aux catéchismes moraux-politiques en tous genres. Moderniste négative, moniste, novatrice ; philogyne, philosémite. Pour un anti-monde de nanas paresseuses et la ruine radicale de la masculinité, de l'économie, de la sexualité, de la fierté, du pouvoir.
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