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15 avril 2012 7 15 /04 /avril /2012 09:01

 

 

L’un a été « acteur de la libération », l’autre a « effectué un travail de guerre ». C’est dans le Monde du 19 mars. C’était dans la même guerre. C’est ordinaire et hallucinant de lire tranquillement ces deux transfigurations d’un réel qui effraye tout le monde, et qu’on essaie de faire passer en l’enrobant de l’inusable vaseline du « travail » comme de celle de l’histoire, et pourquoi pas de la culture. Les exterminations de masse aussi (juifs, tutsis…) furent vécues comme un travail. Qu’est-ce que le travail ne justifierait pas ? Et qu’est-ce que la libération n’a pas aussi justifié ? Inversement – impossibilité de porter quoi que ce soit sur les fonds baptismaux sans le tremper préalablement dans une des ces sauces ; je lisais ce matin le « travail de mémoire » ; on cause tout autant du "travail de deuil (!!!) ou, bénignement, de "l'industrie de la punition". Yes. Tout doit porter en gésine une valeur ajoutée et échangeable, ce qui est la raison d’être de l’activité réduite au travail. Qui « libère » (on se demande ce que ça libère, avec quelqu’inquiétude, si ça a la propriété magique de tout rendre acceptable).

Les deux semblent des dispositifs infiniment mortifères. Les conditions de la reconnaissance, de la visibilité, que nous affirmons rechercher avec fureur.

 

Je me marre doucement quand je vois les mots les plus précis affublés d’une queue longue comme trois fois eux, afin d’en éloigner le sens, que celui-ci ne tache pas nos lumineuses vies (n’est-ce pas qu’elles sont lumineuses ?). Ainsi de « l’obscurantisme », déployé à chaque manifestation de la barbarie actuelle. « an ». « tisme ». Mais dire que nous sommes, et depuis sacrée belle lurette, en une sombre et obscure époque, alors là pas question ! Que dites vous là ?!

 

Le travail de guerre, comme celui d’extermination. Le plaisir du travail bien fait. On a bien glosé ces derniers jours sur une série de meurtres idéologiques, en se déclarant « dépassés, ahuris ». Pourtant il ne s’agit que de la satisfaction du travail accompli, de la productivité et de l’efficacité. La même que peut éprouver un cadre qui a convenablement mis une population entière au rebut de la rentabilité. Il y a juste la différence d’échelle, de l’autoentrepreneur à la multinationale.

 

Acteurs, travailleurs. Acteurs surtout, finalement ; le rôle englobe jusques au travail.

Hiatus linguistique : les acteurs n’agissent jamais.

 

Ce qui est le propre de l’acteur comme du travailleur, lesquels constituent finalement la même personne, c’est de jouer un rôle, un rôle défini, connu par tous, sans chausse-trappe (sauf cas prévu par les assurances !). Que tout le monde sache bien à qui, à quoi il affaire, à quoi s’attendre, et mutuellement. Qu’il n’y ait ni fraude, ni surprise, ni échappatoire.

Notre grande affaire est de nous rendre visibles, comme il est répété à l’envi dans les écouteurs d’hamsterlande ; et de certifier par là même combien nous sommes prévisibles ; qu’on ne peut avoir avec nous ni mauvaise surprise, ni surprise tout court. Que notre choix est traçable. Comme n’importe quel produit moderne et durable.

 

Dans un petit factum paru en 89, l’année des minutes de l’amour et de la réalisation, au sens financier, de la démocratie, avec quelques complices, nous fîmes un bilan, bilan d’une lutte donnée, sur un spot, mais aussi bilan d’années d’expérience. Je regrette de n’en avoir nulle copie sous la main. Ça reviendra. Dans un des chapitres, nous notions à quel point nous étions tous prévisibles, conforme à ce qui était attendu de nous, jusques aux « irréductibles ». Que cela scellait, encadrait le destin des luttes, comme des personnes. Et que nous en étions les artisans et garants, inutile d’aller chercher une quelconque fatalité ou je ne sais quelle manipulation. Rien ne se fait de plus efficace, y compris les cages, que par soi-même. Surtout quand les cages sont nous-mêmes, et vont où nous allons, portant notre condition partout où nous irons fourrer notre nez. Comme c’est nous-même qui créons le cadre, nous pouvons y adéquer sans limites. Il n’y en a même, de limites, nulle part : partout où nous allons ainsi, nous portons le même.

 

Que personne ne sorte !                                                                            

 

C’est peut-être ça qui fait que rien ne change de trajectoire : que nous jouons tous notre rôle, que nous sommes prévisibles, transparents les uns aux autres. Que c’est même notre but, de l’être parfaitement, sans retrait ni recoin. Que nous nous investissons à fond dans la représentation de nos identités, cultures et tout ce qui s’ensuit, histoire d’être visibles, présents, atteignables, évaluables de partout et par tous (et réciproquement, le rêve panoptique). Que nous les collectionnons, les recherchons, même, avec avidité. Que ce soient les haillons de normalité et de vague puissance chers aux intégrés, ou les participations pathétiques à un statut d’opprimé qui font tout l’espoir des alternos.

Que nous en réclamons toujours plus de visibilité, d’être sans interruption sous l’œil qui distribue l’existence, tout autant que d’être nous-même fragments de cet œil. Œil collectif, participatif, que nous constituons par notre désir de reconnaissance et nos abdications nécessaires, œil qui nous recense et rétribue. Cet « œil dans le ciel » - nos représentations sont devenues notre ciel - et sa laisse de lumière qui nous suit. 

 

Que ce faisant nous accomplissons totalement notre boulot. Ne surtout pas songer au sabotage ou à l’enrayage ; bien au contraire, faut que ça tourne. Et il faut l’aimer, ce boulot d’existence, en plus ; le mettre en concurrence, l’étaler à l’étalage, affirmer et bugner.

Pourtant : que peut-on saboter de mieux, dans l’ordre productif, que son propre boulot, rôle, son identité attendue, son soi-sujet ?

Que peut-on mieux quitter que sa visibilité et sa prévisibilité ?

Bref : si nous essayions, au contraire, de laisser ça et de devenir moins visibles ? Qu’on ne puisse plus se suivre à la trace ?

Ce qui suppose de quitter la scène. Et de découper les pupuces définissantes dont nous nous sommes constellés. De ne plus clamer nos choix ; de cacher ce à quoi nous prétendons. Bref de ne plus soumettre la réalité de tout cela à une quelconque reconnaissance, institutionnelle ou autre. De le soustraire au contraire à la connaissance.

 

Pourquoi pas même cesser un peu d’y croire ? De nous agripper à tout ce qui vient nous passer par la bouche, le badge ou le reste comme à vérité révélée ? D’avoir le curseur bloqué sur « affirmatif » ?

 

De travailler à nous-mêmes.Et de nous prêter ainsi à tous les systèmes et hantises ?

 

Peut-être que les choses ne s’ébranleront, ne cesseront de tendre au même, que lorsque nous cesserons d’être prévisibles. Nous avons fait marcher les montagnes ; le résultat est peu engageant. Marcherons-nous alors enfin nous-mêmes, autrement qu’au pas ? Il se peut qu’il n’y ait que là où nul ne nous attend, à commencer par nous-mêmes, que cesse l’envoûtement.

 

Si nous pouvions enfin n’être plus ni visibles, ni prévisibles. Rien que pour voir.

 

 


 

 

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La Bestiole

  • : Divergence transse, féministe, communiste - Le placard à Plume, la fem-garoue
  • : Ébranchée, schlemihlah, communiste, féministe - la transse la moins queer, la moins fun, la plus antisexe, antinaturaliste, antisubjectiviste du quart sud-est. Clodote d'hamsterlande, casserole détachée de la queue de l'alternoféminisme. A gauch' de la gauch' de la gauch' de l'extrême gauche. Résolument opposée aux backlashes pro sexe, pro marché, pro nature, pro religion, pro peuple, pro nation, comme aux catéchismes moraux-politiques en tous genres. Moderniste négative, moniste, novatrice ; philogyne, philosémite. Pour un anti-monde de nanas paresseuses et la ruine radicale de la masculinité, de l'économie, de la sexualité, de la fierté, du pouvoir.
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