Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
24 juin 2012 7 24 /06 /juin /2012 08:22

 

 

Dans la famille très très nombreuse de je cause à ta place et ce que tu dis c’est l’inverse de ce que tu veux, ce passage d’une tribune anti-mort volontaire publiée en Belgique (mais qui ferait tout aussi bien en France) : « Á cet appel, et il faut le redire avec force, la seule réponse appropriée est de soutenir le désir de vivre qui se manifeste dans toute expression d’une demande de mort. »

 

Hé hé, ben voyons. C’est bien connu, quand une nana dit non c’est oui, quand une personne qui en marre de ce cirque dit qu’elle veut s’en aller c’est qu’elle veut rester, les dents dans l’plancher. Singulier comme ces méthodes se reproduisent d’un « secteur » à un autre. Et comme leur point commun est de gommer toute négativité, tout refus fondamental. Les affaires vont en effet déjà assez mal pour qu’on ne laisse pas en plus les mauvaises coucheuses en faire à leur tête, et les chiffres d’activités en tous genres descendre encore !

 

Le plus cynique vient d’ailleurs juste avant, et dévoile, si besoin était, un des principes sociaux actuels : on écoutera la personne, ah ça écouter, c’est comme jacter, c’est sacré ; mais surtout on n’accèdera pas à sa demande. C’est une opinion, voilà tout. Les nécessités de l’heure sont de maintenir tout le monde sur le pont pour tenter de produire encore un peu de valeur ajoutée, de quelque manière que ce soit.

 

Cela dit, je crois que ce qui ne va déjà pas, c’est qu’on soit obligéEs de le dire, et à qui que ce soit, alors qu’il s’agit d’une histoire avec nous-mêmes, d’un acte, et pas d’une demande. Ce qui est énorme est qu’on ait à demander de mourir, sauf si vraiment on peut pas. N’importe qui devrait être en mesure de se tuer, et c’est là que ça biche.

 

Cynique, dis-je. Je trouve effectivement des portes de soute largement ouvertes sur le vide du cynisme dans tout ce débat sur ce qu’on appelle, bien euphémiquement, euthanasie. Pour moi il s’agit de mort volontaire (dans la mesure où est d’ailleurs volontaire quelque chose que nous ne pouvons éviter à terme). Il faut bien dire qu’elle est très mal vue en notre grand philum historique et religieux, abrahamique. Et que se rajoute dessus la dinguerie économique : ça rapporte quand même, in fine, provisoirement, quelques sous et activité que tout le monde vive le plus longtemps possible, fut-ce dans les pires conditions.

 

Il y a du cynisme, fort grossier, dans les positions pro-vie. Je ne trouve pas pour autant que les positions adverses en soient toujours exemptes. Et je pense effectivement, avec La Fontaine, qu’on peut parfaitement dire à son exemple « Qu’on me rende impotent, cul de jatte, goutteux, manchot, pourvu que je vive, c’est assez, je suis plus que content. » J’entre dans ses raisons, tellement j’ai peur de mourir.

Á ceci près que notre époque de productivité a multiplié plus que considérablement les souffrances sans espoir, grâce à ce qu’il faut bien désormais reconnaître comme un empoisonnement généralisé ; cancers, neurodégenérescence sont au menu de la cantine quotidienne qui est imposée et va l’être à ce qui devient une majorité d’entre nous. Cela change quelque peu la perspective, ou plutôt la ferme. Mais dans le même temps, ça a crée une sorte de bulle médicale palliative tout à fait considérable, un marché qui fourmille de machines sophistiquées et d’accompagnantes de fin de vie, qu’il serait irresponsable de laisser se dégonfler.

 

Non, ce qui me gène dans ces histoires, c’est que cette liberté tout de même fort ancienne de s’ôter la vie n’est plus aujourd’hui réellement au programme. Les partisanEs de l’euthanasie réclament ainsi que l’autorité, qu’elle soit incarnée par l’état ou les toubibs, ou les deux, accède aux demandes, qui en fait doivent être toujours conformes à un certain tableau, autant clinique que moral. Si vous n’êtes pas « sans espoir », à l’aune bien sûr d’une logique extérieure et générale, vous n’aurez pas accès à la mort. Revenez en troisième semaine, quand vous serez bien à point. Voilà ce que je trouve un cynisme assez remarquable. Je suis pour qu’on puisse se supprimer à n’importe quel moment. Et aussi pour qu’on ne vive pas si mal qu’on s’y sente contrainte, poussée. Mais zut, c’est à nous de décider et de faire, pas aux socio-médico-judiciaires.

 

Je n’aime pas le mot « euthanasie ». Ça doit être parce que j’ai une peur horrible de mourir, tout inéluctable que ce soit. C’est ça de vieillir. Mais aussi parce que les novlangues me saoûlent. Par novlangue, je n’entends pas les nouveaux mots ; sur ce point je suis disciple de Malherbe, que personne ne peut durablement domestiquer la langue. Non, par novlangue j’entends les euphémismes pour positiver les pires trucs, et aussi les sous-entendus. Le principal sous entendu de mots comme euthanasie comme ivg, par rapport à suicide et avortement, est que si la « décision » est clamée comme a priori le propre de moi ou toi, sa mise en œuvre nous échappe totalement, d’une part ; et que, décision ou pas, les conditions nous sont dictées. Que l’alien ne soit pas trop grand pour l’avortement, et qu’on passe par les toubibs. Pareil pour les toubibs et qu’on soit « objectivement sans espoir » pour le suicide par délégation. Objectivement. Le gros mot. En gros on peut se débarrasser de l’alien avec force contrition et s’il a pas trop grosse tête, et se faire flinguer si on est déjà quasiment morte. Classe la latitude de décision. Et le suicide, comme l’avortement, restent indélébilement des choses pas bien, pour être claire des fléaux sociaux. Bref des trucs qui dissolvent l’amalgame. On en extrait délicatement ce qui paraît réutilisable précisément pour participer au ciment social, à la docilité et à la participation. Á la limite, ça me fait un peu penser à l’alignement de lgbtlande sur hétérolande. L’important est de ne plus constituer un danger, mais au contraire un plus, une contribution à la valorisation générale. De se défaire des mauvais comportements antisociaux, et de se gonfler à l’inverse de formes reconnues. Reconnues et confiées à la machinerie, sanitaire, sociale et judiciaire, bien sûr, c’est à dire tout simplement à ce qui a toujours déterminé le pouvoir : la mainmise décisive sur la vie et la mort.

 

Ce qui me ramène, comme souvent, à la notion de consentement et d’approbation, et à ce que toutes ces circonlocutions impliquent que ce n’est jamais nous qui agissons, surtout pas. Comme dans les élections, nous sommes conviées à choisir dans un étalage soigneusement allégé par les expertEs et la puissance publique. Nous ne serons jamais appelées à maîtriser le cadre, à tenir un peu nos frêles vies. Eh non. Autant attendre la trompette du Jugement. Être appelées, c’est d’emblée être circonvenues, ne pouvoir entrer dans le réel que quand il a déjà été entièrement mis au carré.

Il y en a marre d’être appelées.

 

Autre chose aussi me chatouille le zigouigoui au penser sur tout ça ; la novlangue sert aussi à hiérarchiser les soucis, de manière à se détourner des plus criants. Ou à les traduire en réponse déjà données. C’est ce qu’on appelle les « question de société ». On cause ainsi avec prolixité des conditions de mort, ce qui n’est évidemment pas anecdotique ; mais cause t’on avec un attrait et une angoisse de décision aussi forte des conditions générales de vie, qui tout de même nous sont, comment dire, plus immédiates ? Nous mourons pitoyablement, j’en conviens ; mais nous vivons (et cela dure bien plus longtemps) encore plus pitoyablement ce me semble. Selon d’ailleurs les mêmes grandes règles : enferméEs, dépossédéEs, contraintEs à implorer l’octroi de la moindre action sur nous-mêmes.

Au reste, séparer et opposer mort et vie, ainsi hypostasiée, relève de l’illusionnisme, abondamment servi justement par les pro-vie ; de telle vie telle mort. On n’aura pas l’une sans avoir l’autre – c’est d’ailleurs là que se situe, pour moi, l’arnaque, et le léger ridicule de tant s’inquiéter de nos dernier instants après avoir consenti à l’aliénation de tous les autres. Mais il est vrai que nous nous en soucions de la même manière : nous réclamons que la machinerie, le gros animal, s'en soucie. Est-ce parce que dès le début nous avons coinsenti à renoncer à nous-mêmes, avec toutes ses embûches ?

 

Bref, pour revenir à la mort volontaire, sans aucune illusion à ce sujet, parce que la logique même des choses y est hostile, une idée serait tout bonnement de sortir du cadre légal, donc surveillant et limitatif, la disposition de soi, comme on dit un peu aussi en novlangue : avortement, suicide, etc. Et de cesser d’empêcher matériellement d’y procéder (pour le suicide, autrefois, il y avait le choix en pharmacie ; je songe à l’opium).

 

Mais il me semble tout aussi évident que ça pourrait bien perdre sens et portée dans un maintien par ailleurs dans toutes les formes actuelles, qui assurent la domination et peuvent même permettre de la renforcer ; c’est l’effrayante martingale dans laquelle nous sommes coincées, de devoir nous confier à une dépossession majeure pour éviter ce qui pourrait aussi être une libération totale des formes de domination intégrées. Emancipation ou barbarie ? La sortie d’un tel état de choses n’a rien d’évident. Et ne pourra jamais se faire à coups d’évidences ni de simplifications. En gros, il nous faudra nous compliquer la vie pour l’émanciper. Et faire face au réel.

 


Partager cet article

Repost 0
Published by

La Bestiole

  • : Divergence transse, féministe, communiste - Le placard à Plume, la fem-garoue
  • : Ébranchée, schlemihlah, communiste, féministe - la transse la moins queer, la moins fun, la plus antisexe, antinaturaliste, antisubjectiviste du quart sud-est. Clodote d'hamsterlande, casserole détachée de la queue de l'alternoféminisme. A gauch' de la gauch' de la gauch' de l'extrême gauche. Résolument opposée aux backlashes pro sexe, pro marché, pro nature, pro religion, pro peuple, pro nation, comme aux catéchismes moraux-politiques en tous genres. Moderniste négative, moniste, novatrice ; philogyne, philosémite. Pour un anti-monde de nanas paresseuses et la ruine radicale de la masculinité, de l'économie, de la sexualité, de la fierté, du pouvoir.
  • Contact

ni alliées, ni amies, ni copines, ni soeurs ; autonomies transses

.

Recherche

Épines