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4 avril 2013 4 04 /04 /avril /2013 10:34

 

 

Décidément, les tribunes qui paraissent dans les grands journaux ont pour effet répétitif de me bousiller un peu plus le moral, lequel est pourtant déjà ratatiné en deça du visible. L’autre jour, c’était l’appel de Preciado à une « révolution », laquelle, liste des réclamations et rechignades lue, semble se limiter une fois de plus au perfectionnement des cadres du présent – la fameuse « citoyenneté totale », comme si on n’y était pas et n’en bouffait pas de gré ou de force tous les jours. Pour une fois pourtant qu’on causait de révolution… Mais voilà – révolution, de nos jours, ça sent plus l’appel des bonnes vieilles évidences réaques ou républicaines, que l’émancipation. On a pu le voir en maints endroits.

 

C’est dans ce cadre que paraît l’appel à ce qu’une camarade des Femen© de Tunisie, qui a été purement et simplement enlevée et séquestrée par sa famille biologique, soit libérée incessamment. Beh oui, c’est même un minimum. Sympa les révolutions réactionnaires ; ne rions pas, ça risque d’être notre tour bientôt en europe, vu ce qui agite les passions sursocialisées, mesquines et haineuses de nos congénères. Bref, je m'associe, il faut qu'elle sorte ! 

 

Sauf que, sauf que, je suis restée bouche bée devant un des arguments, des motifs, qui apparaît en plein milieu dès le début, et se répète : la nana est majeure. Ouaips. Et alors ? Si elle était mineure, il serait loisible de la cloîtrer, de la tenir au secret et de l’empêcher de faire ce qu’elle a envie ?

 

Le pire c’est que, pour les camarades institutionnalistes, la réponse est, en partie notable, oui. Oui, si on a moins de l’âge prévu par l’indispensable loi, on n’a pas la dispo de soi-même. Il faut une autorité de tutelle. On est vulnérable et déraisonnable, et j’en passe. Ce qui me fait marrer, c’est de voir à quel point les adultes sont invulnérables, raisonnables, bref prêtes à échapper à toutes les chausses-trappes. Mais c’est l’argument même : par défaut, il justifie que l’on soit enfermée, dans certaines conditions. Okay.

 

Rassurez-vous, si j’ose, dire : si on l’a, cet âge, on n’a pas non plus vraiment la dispo de soi-même. On peut consommer à s’en faire péter les membranes, on peut courir après un travail toujours plus tyrannique pour pouvoir consommer, on peut et même on doit relationner bénévolement (mais pas à titre onéreux, c’est mal), on peut voter tous les tant pour la candidate de son choix. Mais on ne peut pas avorter avec des copines et au-delà de douze semaines, on ne peut de toute façon de manière générale pas se défaire des aliens comme on veut, on ne peut pas choisir de ne pas bénévoler relationnellement (re), on ne peut guère changer de sexe que sous haut patronage civil et médical… En fait on a un libre accès aux choses, dans la mesure de son compte en banque (ou plutôt les choses ont un libre accès à nous), mais l’accès à soi-même, zébi. Dans les maigres mesures où il nous reste, qui plus est, il n'est réalisable et validé que si on a été demander confirmation, certif et billet de confession à pépé état et aux papas experts. Et ce n'est même pas nous qui pouvons agir, ce sont eux sur nous. 

 

Nous sommes toujours, avec le titre ronflant de citoyennes, mineures ; et même si nous l'étions paritairement, ce qui n'est pas le cas, nous serions bien avancées, tellement la tutelle sociale se fait chaque jour plus étroite, formellement comme matériellement, dans le naufrage du monde de la valorisation effrénée et de l'abstraction gourmande. Paterfamilias est toujours là, omniprésent et multiplié, aux cent yeux et aux mille pattes ; non seulement on a toujours les mecs et hétérolande sur le dos, et ce ne sont pas l'antisexisme ni la parité qui vont nous en débarrasser, bien au contraire même ; mais toute une série d'instances par derrière pour contrôler ce qu'on n'appelle plus que par antiphrase l'intimité, et qu'on pourrait plus justement nommer la vie pour soi, sans raisons externes pour nous kidnapper. La vie à soi, c'est pas encore pour maintenant, et ce ne le sera jamais si on ne le veut pas et ne l'impose pas.

 

Tout est subordonné à l'usage social et économique le plus profitable de nous-mêmes. Un peu comme la « libre-circulation » du capitalisme : seules les marchandises, inclus les humaines qui ont beaucoup de valeur, peuvent aller « librement » ici ou là. Les autres, parquées, pistées, enfermées, déportées. Cela me rappelle un autre argument du même genre, que j’avais noté il y a deux ans dans un autre appel, contre la chasse aux clandestines. L’argument était que les gentes venues des pays en faillites rapporteraient des sous à l’économie nationale. Ah wais. Et si elles n’en rapportaient pas, alors ce serait un tantinet plus loisible et juste de les jeter à la flotte ? Nous sommes tellement imprégnées d'utilitarisme crasse que nous finissons par ne plus voir que chercher de telles justifications pour des choses fondamentales est à la fois ridicule, odieux et dangereux. 

 

Je mesure l’espèce de sincérité inquiétante qui sourd de l’usage de ces arguments. On a tellement fait nôtres les directives de ce monde, on a aussi tellement cru à leur bonté intrinsèque in fine, si elles étaient « bien réalisées » (comme le roi de l’ancien régime qui était bon par essence, et au nom duquel tous les soulèvements populaires se faisaient, au nom et par ordre duquel aussi on les massacrait), eh bien qu’on se sent obligées de sortir ces énormités pour se justifier. Pour se justifier de vouloir ce qui, si j’ose dire, tombe sous le sens : ne pas être enfermées, point. Mais voilà, nous avons aussi tellement consenti à tant de dérogations, d’exceptions, de restrictions, de vérifications, de lois, de gardes-folles contre notre propre volonté, que ça nous est logiquement devenu impossible de dire et même de penser, sans parler de vouloir, simplement les choses ; nous sommes coincées à réclamer, à l’instance toujours au dessus de nous, au nom et dans les cordes de ces innombrables prisons auxquelles nous avons apporté, à un moment ou à un autre, notre co-signature. 

 

L’autre jour, dans le Monde, Irène Théry écrivait une chose fort juste : on ne peut pas juger favorablement d’une société dont le principe est de toujours porter les choses jusques à la limite du supportable. Elle a d’autant plus raison, qu’on sait, après quelques millénaires d’orga politique et, justement, sociale, que les humaines sont terriblement résistantes, ce qui joue contre nous parce qu’on peut se, nous, foutre dans les pires conditions et survivre. Elle disait ça par rapport au tapin. Mais pourquoi ne pas penser que tout le monde social tend irrésistiblement vers cette asymptote, par ses obligations déraisonnables, par ses formes incroyablement tordues et contradictoires, par la dépossession qu’il attise ? Et je parle ici autant de la « modernité » que des traditions. Travail ou religion, sexualité ou enlégalisation, je me demande bien où nous ne sommes pas depuis un moment à l’extrémité, pressurées et tordues, exigées et contrôlées. Un peu d’audace, Irène !

 

Bref, une fois de plus, quand est-ce que nous nous autoriserons à penser et à vouloir en dehors du légal, de l’échange, de la justice, et de bien d’autres formes qui nous projettent comme on projette de la pâte sur un mur ? Et quand est-ce que nous dirons tout le monde dehors, les nanas en tête, sans recourir à des arguments aussi piteux et mesquins que « elle est majeure » ?


Quand refuserons nous enfin de parler la langue de la domination, de choisir ses rackets dans l'étalage, et de faire nôtres ses raisons ? De consentir à la nourrir, en espérant bien vainement en obtenir un sursis ? 

 

Je voulais le dire ailleurs, mais je dévoile mes batteries : être universalistes, camarades, c’est aussi et même d’abord s’entendre à briser les évidences qui nous engluent, les formes sociales qui nous enferment et nous contraignent à produire et à être actrices. Enfin s’émanciper des majorités ; comme aussi des minorités.

 


Tout le monde dehors !

Pour un féminisme vraiment universaliste, émancipateur et révolutionnaire

 

 

PS : en écrivant ça, je songe à deux nanas et deux types qui sont en ce moment en procès pour une évasion remarquable hors d'une prison nationale. Quand on voit, même de loin, les forteresses que sont désormais les prisons, on se dit purée, chapeau, qu’on puisse avoir seulement l’intention de s’en échapper, et encore plus chapeau qu’on y réussisse. Comme je le faisais là encore remarquer il y a longtemps, on a un drôle de marrainage pour l’évasion, celui de Jeanne d’Arc, qui déclarait tout uniment à ses juges que ça tombait sous le sens, là encore, et sous l’idée même d’universel, qu’à toute prisonnière il restait loisible de s’évader. Notre époque moderne a inventé le délit, voire le crime, d’évasion.

 

A ce sujet, on peut lire l'article suivant de l'Envolée : http://lenvolee.net/du-02-au-19-avril-2013-proces-aux-assise-de-lyon-de-levasion-de-la-centrale-de-moulins-le-15-fevrier-2009/


 

 


 

 

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2 avril 2013 2 02 /04 /avril /2013 12:17

 

macédoine de notes…

 

…au sujet d’une possible critique de la souveraineté, de la réappropriation et de la reproduction,

à la zad-nddl comme ailleurs, et en vue d’une sortie de l’état des choses.

 


 

Avec sympathie aux camarades féministes « bourgeoises staliniennes » qui sont sur la zad.


 

 

« Il ne faut pas faire de nécessité vertu ».

R. Scholz

 

 

Il ne s’agit absolument pas ici d’une réflexion et encore moins d’une évaluation stratégique ou tactique sur les meilleurs moyens de – mais plus possiblement d’une réflexion sur ce qui précède et suit ce de - . Une histoire longue n’est pas un contre-sommet, rien à voir. C’est ce qui rend précieuses des histoires comme celle de nddl, tout à fait indépendamment de savoir si elles mènent à une victoire, à une défaite, si on y fait bien ou mal, si elles sont vécues en elles-mêmes comme une réussite ou une déception. Tout ça existe ensemble, je suppose, et ce n’est pas rien.

Non, je voudrais attirer ici l’attention sur ce que nous pouvons, et que nous nous interdisons peut-être, épastrouillées par l’audace d’y être. Il ne s’agit donc pas d’une critique malveillante et désappointée, mais au contraire d’une (auto)incitation à bouleverser l’ordre des choses et des nécessités.

Ce ne sont que des notes qui ne se suivent même qu’approximativement, quand elles y parviennent. Je n’ai pas réussi à écrire le texte qui va avec.

Quand je parle ici allusivement de l’état des choses, ou de leur ordre, c’est au sens du fétichisme supposé par la "vieille" critique sociale : que nous mettons dans ces choses les nécessités que nous souhaitons ou que nous sommes résignées à, obscurément, collectivement, voir continuer à s’imposer à nous en formes sociales, économiques, relationnelles, etc. Ce afin de les rendre indiscutables. Une sortiepeut supposer de remettre en question cet indiscutable. Et comme écrit un camarade : « Le fétichisme n'est pas un ensemble de fausses représentations ; il est l'ensemble des formes dans lequel la vie se déroule réellement en conditions capitalistes. Chaque progrès dans la compréhension théorique, de même que sa diffusion, est donc en lui-même un acte pratique. »

 

 

 

Le territorialisme et le fétichisme des lieux et des choses. Une fois de plus les objets ont capté notre sujet social. Ce ne sont juste pas les mêmes : arbre contre avion, mais tout aussi hyperstasié.

 

L’usage de mots, de concepts et de méthodes qui courent après l’adversaire : être efficaces d’un côté, en rajouter comme lui dans le drama symbolique de l’autre, et qui se rattachent aussi au légitimisme réac : occupation militaire, etc. Nan mais – occupation policière, c’est déjà bien assez. Mais voilà, il y a comme une démangeaison de souverainisme, donc de se hisser à la hauteur de l’état – or, finalement, c’est là qu’on redécouvre que l’état, le vrai, l’originel, la brutalité organisée pure, c’est le guerrier. Ce qui pose de sacrées questions sur notre désir et d’avoir affaire à de vrais guerriers, - et d’en être ! Une fois de plus, le rapport d’appropriation nous démange : émancipation ne nous paraît pas concevable sans souveraineté.

 

Il importe d’ailleurs de dire que la question que j’agite n’est pas celle de l’usage de la force, ah ça non. C’est celle de l’usage des formes. Par exemple, celles endossées par les non-violents me semblent tout aussi déjà vues, concurrentielles et intégrées au fond du monde que celle des warriors les plus intrépides. La question violence/non violence est un de ces faux débats qui nous engluent. Le coup de bâton sur la tête et le coup de pied au derrière, autant que la bouteille qui vole, sont tout à fait soutenables. L’affaire est de ne pas les enchâsser dans une signification fétiche et une tentative de faire comme le grand.

 

La question n’est pas « violence ou pas » ; la violence et la contrainte sont l’état dans lesquels nous sommes. L’affaire est dans les motivations ; si ce sont des idées, des objets ou des formes, nous sommes coincées dan la reproduction des rapports en vigueur et de leurs prétextes. Si nous devons nous battre, que ce soit pour nous, par pour […] ; l’arnaque en est trop vieille. L’aliénation, c’est de se projeter dans les choses, de faire nôtre les raisons que nous leur supposons, croyons et prêtons, pour en survivre et jusques à en mourir. Rompre avec ça. C’est le principe de l’envoûtement social ; gardons nous de surenchérir dessus, et encore plus d’en tresser une autre, un alter, sans parler d’un durable. Comme si on en avait pas assez mangé comme ça !

 

Le souci de souveraineté est une vérole. Depuis des décennies elle nous fait applaudir les rejetons de l’approche politique capitaliste et occidentale (peuple-terre-état). Mais en plus nous finissons par la reproduire à tous les échelons, avec sa traduction de la réalité. Il n’est pas si petite occupation qui ne se prenne pour l’autorité palestinienne ou pour le christ aux outrages. Et adopte d’abord son langage, ensuite, si le sort et le rapport de force sont favorables à sa perpétuation, ses pratiques et son fétichisme.

Le souverainisme est pourtant né avec l’absolutisation de la propriété privée.

La notion de résistance, surtout en France, est complètement vérolée par le souverainisme et le légitimisme. D’une part par ses accointances historiques (le dernier prurit national glorieux), et d’autre part par le manque d’analyse de ce que nous défendons, voire une espèce d’investissement complaisant dans un salmigondis de formes sociales qui ont précisément donné ce monde – on se mord la queue (et les doigts après).

 

L’appropriation marche généralement avec le souverainisme, l’état s’étant congloméré en même temps que la forme moderne de propriété. Or voilà, qu’elle soit privée ou collective, la propriété reste la propriété, l’appropriation garde son caractère objectivant, lequel se retourne facilement contre nous, puisque nous lui avons transféré notre force. Nous ne sortons pas de ce type de rapport aux choses, aux bêtes et aux gentes. C’est un peu le syndrome de la cité du soleil. La souveraineté et la propriété engendrant assez facilement aussi une tyrannie à visage multiple.

 

La notion actuelle de réappropriation prend très, trop facilement les formes d’un souverainisme non-étatique (mais qui à la limite peut facilement le redevenir), fétichiste des biens et des lieux (sans même causer de celui de la « planète » !), qui une fois de plus, objets, nous dicteront la conduite à suivre et les rapports humains que nous serons autorisés à construire sur leurs exigences (exigences qui bien entendu sont les nôtres, mais non assumées et non conscientisées comme telles). Une nouvelle espèce de marchandise, en quelque sorte, avec de nouveaux systèmes d’échanges sans doute tortueux et évanescents, mais qui pourront se révéler aussi tyranniques, impitoyables et finalement inhumains que n’importe quels autre systèmes de projection du réel dans l’équivalent.

 

La logique d’appropriation, qui colle à l’histoire moderne, est surtout une manière de « faire dire » aux choses ce que nous attendons qu’elles nous disent, qu’elles ont besoin de nous (y compris dans des visées auto-exterminatoires à la malthusienne ou à la deep ecologist : ce sont les choses qui nous le demandent) ; ce qui d’une part nous permet de ne plus beaucoup nous demander ce que nous voulons de nous et pour nous, les choses y pourvoyant ; d’autre part perpétue la dynamique essentiellement vérolée du besoin et de la nécessité.

 

Le donné, ce qui va de soi (comme toute forme sociale qui s’est autonomisée) peut être autant un piège que le vendu.

 

L’authenticisme, étonnamment, ne s’oppose pas vraiment à la fascination du virtuel. Déjà il y a les mots ronflants censés gonfler la réalité et nous faire aussi grosses que le bœuf (quel punch !) – « occupation militaire » par exemple. Il y a aussi la fascination contrariée des média, déjà ancienne, et que la méfiance envers les  baveux n’a pas fondamentalement remise en cause ; les média sont désormais auto, comme un peu tout ce qui est idéalisé aujourd’hui (je reviendrai un jour sur ce glissement de l’idée d’autonomie vers un autisme convivial et partagé). Langage de reproduction des formes politiques : souveraineté, sécession, demain quoi, un zadland autonome ? oscours ! Oui des lieux libres seraient indispensables, non, des reproductions des formes fétiches (état, pays, peuple) actuelles ne nous y mèneront jamais !

Il importe aussi de remarquer que la course au « réel », à l’authenticité, surtout non bordée par des principes moraux et politiques nets, à déjà mené vers des positions déplorables.

 

Mais la passion de l’authenticité n’a jamais été aussi prégnante. Il y a une vraie idéalisation des objets, des endroits, de formes sociales, d’un « travail libéré ». Les choses n’ont jamais été aussi puissante, et nous, les bestioles humaines, aussi contestées… par nous-mêmes autant que par la machine sociale et technologique ! Nous courons le risque de nous bousiller nous-mêmes, à l’ancienne à la bio, pour n’avoir voulu faire une critique que superficielle de celle-ci, et avoir recouru à ses fondements profonds identiques.

 

Par ailleurs, et comme d’hab’, nous nous emmêlons dans la rhétorique, c'est-à-dire que nous créons des expressions qui prennent une vie quasi autonome, et finissent assez vite par un automatisme qui déborde sur la pensée et sur l’action, en les délimitant par des lignes pas forcément bien explicites. Je ne crois pas que nous ayons inventé le « et son monde », par exemple, mais ce raccourci est devenu endémique – or la notion même de monde est tout sauf claire, et ce depuis qu’elle existe. Je ne parle pas ici des martiales exagérations évoquées plus haut, mais de ce qui se veut définitoire de ce que nous voulons et de ce que nous ne voulons pas, voire de ce à quoi nous voulons mettre fin ou échapper.

 

Un des chemins de l’émancipation sera plus que probablement de nous centrer enfin sur un nous et un soi qui soient moins projetés, moins médiatés ; et à ce titre il est primordial que ce qui se passe pour, avec nous soit… primordial. Le problème, c’est que dès l’expression, dès les premier retour sur soi, à l’heure actuelle, ces « vécus » et ces « ressentis » sont transformés, investis par les formes qui paraissent seules légitimes à les transmettre, à les modeler. Et on se retrouve une fois de plus presque immédiatement kidnappées.

 

L’histoire des naturalistes convoquées pour faire le recensement du biotope – exactement comme leurs adversaires. Le tout est de trouver dans l’ordre des choses la permission de vivre, le signe indispensable (avec évidemment les biais et les falsifications nécessaires) – mais personne ne se dit que nous n’avons pas besoin de ces puissances exterieures qui nous expulsent de nous-mêmes.

 

Ne soyons pas nous même les terrassières et les fossoyeuses de la sortie. Ne nous transformons ni en arbre ni en oiseau, ni ne nous projetons dedans.

 

Peut-être aussi cette illusion horizontaliste et assembléiste que quand on s’est mises à niveau et qu’on a chassé toutes les cheffes visibles, le saint esprit critique descend sur nous sans que nous n’ayons à faire effort et nous inspire. Alors que généralement nous donnons alors dans les mêmes panneaux, à quelques détails formels près, que dans un cadre associatif. Eviter les hiérarchies est indispensable, mais méfions nous de nous en tenir là et de céder au nécessaire communément admis, à l’idée même de nécessité transcendante, qui nous dépasse et conditionne notre légitimité à vivre ; que ce soit l’économie ou la nature.

 

Une des conséquences est que les atypiques ont peu ou pas de place dans ces affaires. Ce qui bien sûr d’un point de vue social accumulatif ne pose pas de problème. Mais d’un autre ? Est-ce qu’il n’y a pas que les personnes qui fonctionnent selon l’intelligibilité de ce monde qui peuvent actuellement lutter, figurer sur le jeu ? Et qu’est-ce que ça implique, ou peut impliquer ?

 

S’il y a une chose que nous ne devons à aucun prix accepter, ni personnellement ni collectivement, et ce après un siècle et demi d’habituation à la brutalité de masse, à la mort, à l’indifférence et à la justification par les buts, c’est la naturalisation de la guerre, l’héroïsme, la projection aveugle dans les causes, l’utilitarisme. (Anders). Sans quoi nous ferons in fine le même boulot que les aménageurs et les bleus, en nous en rendant vaguement compte et en refusant de l’imaginer plus nettement.

 

On nous parle ici et là de « fin du vieux monde ». Pourquoi pas ? Mais il n’y a aucune fatalité à ce que ce vieux monde finisse dès que nous apparaissons, nous qui sommes ses sujets. Il n’y je crois pas non plus de fatalité à ce que nous le reproduisions sans fin. Mais cela ne se fera pas sans examen critique de ce qui nous porte. Certains de nos lapsi comme « libérer les normes » ou « approfondir l’existant » ne sont peut-être pas que des expressions malheureuses, mais bien l’énonciation de ce devant quoi nous reculons a priori.

Il y a aussi le suffixe automatique « et son monde », qui a l’inestimable avantage de nous exonérer et de définir précisément ce qu’est, contient, structure ce « monde » - et enfin ce qu’est, dans ce cas et en général, un « monde ». Nous en sommes arrivées à l’invoquer comme un autre providentiel, toujours présent et utilisable, et qui peut à volonté rassembler ou non ce que nous avons jugé intéressant d’externaliser ou de dichotomiser. « Son » monde. En représentons nous un, de monde – et surtout, faut-il recréer un monde, ou bien peut-être par contre se débarrasser de cette totalité ? Va savoir.

 

La lutte, cette forme qui a trusté, en se modernisant elle-même, les volontés comme les refus, a pris les structures d’un travail, qu’elle a ajouté à la vieille valorisation virile de la guerre. D’une transformation de la fatalité en quelque chose de consommable, d’identifiable. La lutte n’est pas, plus tant une échappée qu’une rétribution, une action de justice. Une remise de ce monde sur ses pieds. Mais avons-nous tant que ça envie qu’il marche, ce monde, ou voulons nous en changer ?!

Il est bien possible que la forme-lutte soit une de ces impasses où nous en pouvons que surenchérir, et, comme la famille, une de ces véroles qu’il ne faut surtout pas essayer de remplacer. Mais questionner ce qui nous y coince.

Je crois qu’il serait primordial de nous interroger sérieusement sur les cadres que nous nous imposons, historiquement, avec les idéologies de la lutte (réappropriation/concurrence) et aussi du chemin (histoire déjà écrite et progrès prévisible). Il se peut bien que, de même que travail et capital sont deux guignols du conflit apparent desquels nous sommes amusées, ces formes soient de celles qui nous coincent dans la répétition.  

Peut-être n’est-ce pas un hasard que dans les argumentaires antiféministes qui viennent et reviennent avec ponctualité, l’accent soit mis avec insistance sur les formes valorisées d’une part, sur la nécessité qui doit tout encadrer, qui est même le seul cadre concevable, d’autre part, avec le besoin, encore et toujours lui  : réalisation, lutte, efficacité, hiérarchisation, préséance du but unitaire, au nom de l’idée et de la nécessité (d’ailleurs peu explicite mais toujours présenté comme évident : l’arrivée sans entraves dans un réel qui est en fait celui de l’ordre des choses ; le faire tourner comme il faut). Bref, tout l’arsenal de l’imaginaire masculiniste. Remettre préalablement à tout les gentes à leur place, dans ce qui doit rester du meilleur des mondes, le vieux biais ressentimenteux qui vérole et détruit les tentatives révolutionnaires depuis longtemps.

Je dirais volontiers que si des cadres politiques et moraux, peuvent servir au chantage au maintien des injonctions, coercitions et contraintes évidentistes, alors c’est un signe qu’il nous faut nous débarrasser de ces cadres et ne pas chercher à les réinvestir ou à nous les réapproprier, de peur de nous mettre à reproduire leurs conséquences.

 

Si nous voulons sortir de l’auto-fatalité, il nous faudra nous arracher au ressentiment, à la récrimination, à l’existentialisme et à l’appel à l’évident. C’est cet évident qui nous a menées où nous en sommes et par lequel nous nous sommes faites ce que nous sommes, sujets automates de formes sociales souvent destructrices et toujours inhumaines.

 

Nous installer dans des endroits, mais pas nécessairement en réaction, qui produit un contre effet de surenchère et de lutte, et avec un regard critique sur la réappropriation. Et le rapport d’appropriation. L’autre année, avec quelques, on s’était penchées à quelques sur une hypothèse de rupture envers la logique du rapport sujet-objet. Sur le coup, j’étais restée sceptique, et n’étais pas loin de penser que ce fusse une post-erie de plus. Á présent, je commence à croire que la question est pertinente.

 

Y nous faut de la place et du temps, mais gardons nous d’en faire prioritairement des luttes. Et surtout de nous projeter dans des formes gloutonnes, que ce soient des alsace, des lorraine, des zad ou des taz. Ce qu’il nous faut c’est vivre, au moins un peu, respirer, comprendre aussi, et la lutte, non plus que le travail, non plus que l’amour, non plus que la patrie ou même la matrie, c’est pas une vie !

 

(Futur d’une zad non aéroportuarisée : extension de la planète mars qui règne déjà à Treillères, en plus snob, ou christiania post je sais pas quoi où on échangera de l’existence comme métamarchandise ?). C’est déjà malheureusement un peu comme cela que ça tourne depuis l’automne ; la zad est en partie devenue une usine de production/distribution d’existence, d’estime de soi et de probité politico-morale. Ce n’est pas nouveau et ce n’est pas non plus dramatique (même s’il arrive que ça le devienne, comme quelques fois ces dernières années). Mais faire comme si c’était un grand moment de la sortie des logiques de ce monde nous laisse dans la confusion la plus totale. L’idée d’apporter, comme celle d’en retirer, sont prises pour bonnes, sans examen. Okay – mais il ne faudra pas s’étonner si on patauge dans l’échange, comme dans le reste de ce « monde » toujours évoqué, jamais précisé.

 

En fait c’est déjà un peu le cas, surtout depuis l’automne dernier : la zad est un grand magasin existentiel, gratuit selon certains critères. Mais la production, la pénurie, l’angoisse de manquer y règnent comme dans la totalité du monde de la nécessité et de l’échange. Et la gratuité suppose pour se manifester que la norme soit l’échange comptable. Cela dit, peut-on faire mieux aujourd’hui ? Et jusques où peut on ne pas faire, aujourd’hui de même, sans mourir ou s’étioler ?

 

La catastrophe, c’est l’acceptation intériorisée de ce que nous sommes arrivées à croire nécessités.

 

 

 


 

 

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25 mars 2013 1 25 /03 /mars /2013 11:42

 

 

Racisme, haine des femmes et de tout ce qui est désigné comme féminin, complémentarisme et hiérarchie. Les représentations de Taubira en à peu près dévoreuse de petits nenfants blancs (que l’on suppose et espère des garçons) nous remettent en trois secondes la pendule à l’heure sur ce qu’il y a au fond de nos concitoyennes, et des « idées contestataires » qui flottent comme le pétrole sur l’onde. On peut dire que les hétérocrates qui veulent se garder le droit exclusif à la morosité familiale et nataliste font incontestablement fort, n’en ratent pas un. Et que s’ils le font, c’est bien qu’ils sentent que ça passe et repasse, qu’ils ne font qu’expliciter un triste consensus. Sauf que ce consensus commence à déborder au-delà, et là ça fait peur.

 

De même, la littérature d’apocalypse commence à clairement s’aligner sur les bons vieux rossignols d’avant guerre. Ce que dégueule Obertone, Valls le fait (et d’ailleurs le dit aussi, deux en un). Et c’est cela que mes congénères veulent, en toute connaissance de cause, le bon vieux programme poujadiste : des flics et du fric. De la haine et de la propriété. Des chasses aux clandos et des lotissements blindés.

 

Incontestablement, il y a ce qu’on appelle une instrumentalisation, largement autogérée moralement et déléguée pour l’exercice de la violence aux autorités, de la haine xénophobe, replâtrée par quelques mesures d’appel intégrationnistes. Les clandos paieront effectivement pour lgtblande, d’une certaine manière. Mais que penser de cette chroniqueuse féministe qui, elle, et après bien d’autres, se jette sur l’Eichmann d’Arendt, bien commode à biaiser, pour une fois de plus relativiser l’antisémitisme et la shoah ? Que dirait-elle si on lui sortait la « banalité du mal », comme le fait d’ailleurs une Iacub, pour relativiser la violence masculine ?

 

La glissade à droite, conservatrice, réactionnaire, et la réactivation des bonnes vieilles évidences (la finance cosmopolite contre la saine entreprise familiale…) entraîne petit à petit tous les pans politiques, dans une surenchère d’authenticisme qui regroupe jusques aux stigmatisées qui entendent bien s’en sortir, prendre place de sujet, et paient pour cela en conscience politique – sachant que ce sont celles qui resteront exclues qui douillent, de toute façon, dans ce commerce.

 

Ce qui fait peur, réellement, c’est qu’une fois de plus s’agglomère la réconciliation des ressentiments et des frustrations : du travail, de la famille, des sous, de la sécurité ! De la gauche acritique et résignée à la droite qui sait ce qu’elle veut, se solidifie le triste consensus sus évoqué. Historiquement, cette réconciliation a donné le fascisme. L’histoire ne repasse pas les plats, mais se cuisine est limitée : allons nous avoir encore pire cette fois-ci, et serons nous une fois de plus mystifiées, à ne pas voir que nous sommes déjà en plein milieu de l’horreur ?

 

Frontières, réindustrialisation, fétichismes du bien et du mal incarnés par des groupes humains, même les positions de gauche glissent désormais à droite, essentialistes, mesquines et réaques. Le monde qui est défendu et revendiqué est celui de la régression et de la virilité, de la production et de l’ordre civique.

 

Tout ça sent la révolution réactionnaire à plein nez. Il n’y a plus d’opposition, il n’y a plus que des concurrences. Et dans plein d’endroits de la planète. Les curés, les bureaucrates et les militaires, ressource du peuple ! Elle n’est pas à craindre, c’est comme l’effondrement, elle a déjà commencé. C’est la seule réaction que nous aurons su avoir aux désastres dont nous n’avons pas su ne pas vouloir. Nous sommes visiblement prêtes à tout, inclusivement, pour nous maintenir dans ce monde pourri de conservatisme et d’innovation, d’exploitation et d’intensité, et les peurs agitées par les tribuns sont précisément celles d’une sortie et d’une émancipation.

 

Á toutes les copines vraiment pas normales et sans valeur ni ressources (celles qui en ont arriveront bien à monnayer leur survie), je ne saurais conseiller autre chose que de numéroter nos abattis. Il risque de n’y avoir même pas de lieux où émigrer désormais. On va y passer.

 

Nous n’aurons pas eu le temps, c’est certain ; mais nous ne nous serons pas donné non plus l’audace de ne pas copiner avec les bonnes vieilles valeurs qui désormais ouvrent leur gueule à la queue du cortège. On pourra à peine se plaindre : c’est bien souvent au nom de ce que nous aurons réclamé que nous serons anéanties.

 

Une fois de plus : la sale blague !

 

 

 

PS : joli exemple de la réconciliation à l'oeuvre : aujourd'hui même, sur un site de critique religieuse, un catho intégriste se réclame vigoureusement du dernier bouquin de Michéa, un de ces ex-critiques sociaux qui ont fini par découvrir, après de longues années de réflexion, que la féminisation (!!) du monde, la disparition de la famille nucléaire (re !!!!) et le naufrage de la petite entreprise étaient à la source de tous nos maux, et même que le capitalisme se limite à ça. On imagine sans peine ce que peut donner, avec un Méluche qui ne croit plus nécessaire de cacher sa haine des "cosmopolites", et bien d'autres, cette convergence des luttes : ça pue effectivement les années 30.

 

 


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20 mars 2013 3 20 /03 /mars /2013 12:23

 

 

Autonome (être) : devoir réaliser seule les programmes sociaux en vigueur.

 

 

 

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16 mars 2013 6 16 /03 /mars /2013 13:01

 

 

à la mémoire de Cléo ; et de bien des autres

 

 

« Puisque nous parlons des vaches sacrées, finissons-en. Qu’est-ce l’amour sinon la rançon du consentement à l’oppression ? Qu’est-ce que l’amour sinon du besoin ? Qu’est-ce que l’amour sinon de la peur ?

Dans une société juste, aurions-nous besoin d’amour ?

Dans une société libre il ne peut y avoir ni famille, ni mariage, ni sexe, ni amour. »

Ti-Grace Atkinson

 

« Effectivement, pour sortir de ce vivarium de cauchemar,

il nous faudrait du temps et de l’audace, deux choses dont nous manquons cruellement. »

Bibiche à une vieille connaissance

 

 

 

 

Je ne sais pas si ça vous fait la même chose, ce mélange émulsif de honte et d’exaltation, quand vous découvrez, à un âge déjà replet, ce dont vous aviez toujours entendu parler mais dont vous aviez toujours négligé de prendre connaissance. C’est mon cas en découvrant, à quarante sept ans accomplis, l’Odyssée d’une amazone, de Ti Grace Atkinson. La honte, parce que je connais l’existence de ce livre depuis mon adolescence, qui a eu lieu dans les toutes early eighties, où tout simplement on le trouvait, fréquemment, dans toute bonne librairie. Et je fréquentais assidûment les bonnes librairies, celles où il y avait de la critique, du féminisme, etc. Il faut dire qu’à l’époque, les étalages, au reste loin d’être aussi ordonnés que de nos jours, n’étaient pas encore obstrués par la soupe citoyenne. Et que ces bonnes librairies n’étaient pas encore les églises bis actuelles où se prêche la bonne parole, mais où on confrontait les approches et où se fritait de manière pas forcément prévisible, enrôlée. C’étaient des foutoirs sans nom. Á présent c’est bien dégagé sur les oneilles.

 

Combien de fois ai-je alors du prendre ce bouquin, le feuilleter vaguement, le reposer ?

 

Aujourd’hui, en le recevant par la poste, je me suis avisée avec stupéfaction que l’exemplaire envoyé est toujours issu du premier tirage en français, celui Des Femmes, de 75. Près de quarante ans n’ont pas suffit à épuiser ce tirage que je devine unique. Près de quarante ans, il est vrai, n’ont pas non plus, et de loin, réussi à épuiser les questions qu’elle pose. On a même plutôt remblayé par-dessus pour les oublier !

 

Combien avons-nous donc été, autour de 80, 82, à feuilleter ce bouquin et à le reposer, puisqu’à cette heure l’édition en est toujours disponible ?

Il est vrai, ironie plus douce, que je fis en ces années pareil vis-à-vis d’un autre livre, considéré comme l’œuvre maîtresse d’une nana qui devint par la suite et est restée une de mes rares et grandes amies. Comme quoi…

 

Ah j’ai même pas pu le lire d’un trait. Trop bien c’était. Imaginez un peu comme un gros gâteau plein de crème et de framboises fraîches, vous voudriez l’avaler, à la fois qu’y dure, vous y arrivez pas, vous risqueriez d’étouffer, il faut se raisonner, mettre de l’air entre les bouchées. C’est pas très souvent qu’un livre me fait pareil effet – et cependant j’en lis de bons !

 

Les trois sont américaines. C’est singulier. Je ne crois en fait pas un seul instant qu’il n’y ait pas eu en maints endroits, à l’époque, des féministes radicales audacieuses et critiques. Je crois plutôt qu’elles sont restées isolées, fréquemment vilipendées par leurs camarades mêmes – et je songe particulièrement là à notre foutu pays où l’on n’est reconnue et diffusée qu’à condition, d’une part, d’être intégrée et fidèle à une ligne politique raisonnable, quand ce n’est pas carrément à un parti, d’autre part d’avoir ses grades universitaires. Le dernier point est hélas répandu sur toute la planète.

Une autre raison, en france particulièrement, est que la critique sociale radicale, comme bien d’autres activités, est restée un domaine de mecs. Et qu’ils ont même réussi, tous lucides qu’ils puissent être sur des tas de sujets, à la rendre misogyne. Actuellement qu’elle bat de l’aile, et que nous n’y sommes plus qu’assez peu, ça continue. Dans le même temps, le féminisme s’alignant sur le léninisme, avant d’aller se pacser au libéralisme, avait déclaré bourgeoise, masculine et haram toute velléité de critique systémique. On était mal. On l’est toujours. Il est aujourd’hui encore impossible de se référer aux deux, sans encourir une double excommunication et se retrouver seule, ce qui est le cas de votre humble servante ici scribouilleuse.

C’est une des raisons, mais pas la seule, pour lesquelles le féminisme radical et la critique sociale n’ont jamais pu faire jonction ici, et à peu près nulle part d’ailleurs. Il y avait eu une fenêtre d’ouverte entre elles autrefois, mais elle a été promptement refermée, et même murée pour plus de sûreté, de safety même, par les deux. Ce que je tiens pour un désastre historique.

 

Or, autant chez Solanas que chez Atkinson (peut-être dans une moindre mesure chez Firestone) et donc sans doute chez bien d’autres que j’ignore, c’est l’inverse : les questions se posent d’emblée comme ne laissant rien indemne, et ce en même temps avec ce que j’appellerai de la rigueur logique. Si – alors !

 

Elles avaient l’audace, l’impertinence, l’impitoyabilité de désigner et d’analyser comme formes sociales de domination des « évidences » auxquelles à présent nous nous sommes rattachées, et devant les portes desquelles nous faisons la queue, quelquefois au sens propre du terme, pour y être intégrées !

 

De l’audace. Il s’agit là de volonté, de disposition à, d’approche et d’audace. Nous avons été habituées, notamment celles qui n’ont pas connu cette époque, à penser que les conditions sont finalement indépassables, que l’esprit critique est une bonne capacité à calculer, enfin qu’en fin de compte, nous ne décidons ni ne pouvons décider fondamentalement de comment nous vivons, mais juste consentir ou pas à ce qui se présente, au mieux y proposer des amendements.

Dans les années qui précédèrent le triste toboggan des années 80, puis la faillite des 90’s, ce qui était décisif dans la pensée n’était pas le calcul des conditions préétablies, mais la tentative de savoir ce qu’on voulait et ce qu’on ne voulait pas. Ce n’est pas de cette volonté qu’est venu l’échec, mais bien plutôt de sa soumission progressive aux évidences, ainsi sans doute que de l’élasticité piégeuse des panneaux naturels dans lesquels nous donnâmes et redonnons encore d’ailleurs.

Audace aussi et sagesse en même temps dans ce qui était visé : s’occuper de nous-mêmes, nous-mêmes réelles et maintenant ; pas traire les abstractions civiques ou essentielles pour après se mettre le seau sur la tête. Il s’agissait de nous, pas de la femme, que celle-ci soit l’ancienne, comme le rêvent les complémentaristes, ou la nouvelle, à la Zetkin ou à la NVB (les deux ayant d’ailleurs un idéal sanitaire et social fort proche, à la libre concurrence près, et encore).

 

L’audace nous effraie nous-mêmes. Dès que nous sommes sorties du corral c’est souvent la panique : comment va-t’on faire pour ? Et ce pour, c’est souvent comment recommencer les mêmes rengaines, alors même que nous bvenons de les fracasser par provision et d’ouvrir le sépulcre du social. J’ai passé ma vie à revenir sur mes pas et à réenfiler les plus usées capotes idéologiques, qui puaient pourtant bien, ce pour sacrifier à un « réalisme » qui se révélait pourtant à chaque fois plus halluciné, aberrant et tyrannophile. Je me rappelle de Weil, Simone, laquelle n’était pas féministe mais en tenait, côté critique, plus que bien d’autres, qui une fois traités rasibus l’état et l’économie, est prise de scrupules et se met à ratiociner en rond, sur comment qu’on va... Là, j’avoue, je ne comprends pas pourquoi Atkinson, après avoir magistralement défini ce à quoi sert l’échange relationnel contraint, se croit obligée à des tortillements sans fin sur les restes du frotti frotta, comme si on n’avait justement pas bien autre chose à faire.

De même, son embarras vis-à-vis des lesbiennes (alors qu’elle-même est sur le point de déclarer la séparation) du fait de ne nous voir que comme ce que nous sommes effectivement majoritairement devenues depuis – une orientation sexuelle comme les autres dans l’ordre sexuel et relationnel d’un monde structuré par des formes m – et pas comme la réalisation immédiate, même si partielle, d’un monde de nanas structuré par des formes f. Ce qui existe toujours et que nous pourrions redevenir massivement si seulement nous le voulions, et nous arrachions à l’hypnose « réalisante » des hochets qu’agite devant nos nez la société patriarcale.

Ce qui importe ce ne sont pas tant ses remplissages inquiets ou stratégiques, mais ce qu’elle déclare, nettement, tranchément, à bien des endroits, et qui est la vraie structure de son œuvre. Ce dont nous pourrions nous débarrasser sans souci !

 

Solanas, sur ce point, était plus sûre d’elle. Elle disait carrément que si nous envoyions bouler ce monde, son orga et ses fétiches, nous n’avions pas à nous préoccuper de ce qu’il adviendrait de ses loques ! Que nous devions nous émanciper de ce que nous nous étions imposées comme des nécessités –et là, je rappelle Mémé Arendt ! Nécessités – paix sociale sur notre dos, lardons, famille, production industrielle et j’en passe – qui ne sont là que pour nous entraver, et aux noms desquelles toutes les révolutions se sont sabordées elle-mêmes (1).

 

Il est vrai que désormais, nous avons aussi bien souvent réussi à donner un sens plus acceptable, moins décisif, à des livres comme scum, par exemple. Où il semble que bien des passages, encore que tout à fait lisibles, aient été caviardés mentalement par consensus. On préfère ne plus y lire ce qui y est écrit, et se reporter sur d’autres, plus confortables et plus adaptables à l’intégrationnisme paritaire, comme à l’essentialisme de statut, enfin au productivisme matériel et existentiel.

 

 

Nous avons préféré, pasque je ne nous prends pas un instant pour des imbéciles sans cervelle ni volonté, un conservatisme intégrationniste à l’audace de remettre en cause les formes imposées. Nous en récolterons immanquablement les conséquences. La némésis historique et sociale est assez précise. Et nous les récolterons bien sûr dans l’ordre et l’inégalité habituelles au laisser-faire acritique et aux rapports de force invisibilisés : à l’une la m… à l’autre l’orange. L’intégration à des formes valorisées se fait toujours par sélection, au profit des unes et au détriment des autres. L’égalité formelle même n’existe que par rapport aux « autres », indispensables à sa constitution.

 

L’audace, c’est de refuser de porter, d’élever, de materner des petits futurs scrupuleux qui ne sont en fait que les renaissances du passé et du présent. C’est refuser de remplacer les véroles hétéra, familiariste, nataliste et j’en passe, par des « aménagements » tous plus pitoyables et appelants au contrôle social les uns que les autres.

 

Un féminisme critique qui ne se justifie pas pleutrement en se déclarant lui-même provisoire, mal nécessaire, « tant qu’il le faudra ». Parce qu’un jour il ne le faudrait plus, un triste Yalta de plus ayant été trouvé sur la fatalité de la binarité hiérarchique des activités et des valeurs ?! Ben m… ! Pas question, féministes toujours, pour une transformation réelle du monde, et un monde de nanas, de formes sociales ou antisociales qui ne nous bouffent pas, pour une émancipation joyeuse, pour la disparition du monde des mecs.

 

Nous manquons l’audace de développer, d’asseoir nos intuitions. Elles nous paraissent exorbitantes et elles le sont. Elles nous arracheraient à l’orbite de la pesanteur qui nous réattire sans cesse vers le sol et nous mène à nous crasher les unes après les autres dans l’enchevêtrement des évidences et des nécessités.

 

 

 

 

(1) Je signale, comme défense et illustration très documentée de ce point de vue, l’excellent article de critique politique et historique d’une camarade dans Sortir de l’économie n°4, intitulé « De la lutte pour Barcelone à l’éloge du travail », où elle montre très bien comment les anarchistes se sont tirées elleux-même un coup de canon dans le ventre en 36-37, en faisant des « nécessités économiques et politiques » une priorité indépassable.

http://sortirdeleconomie.ouvaton.org/sde-n4-p25.pdf

 

De même, il sera sans doute indispensable, à moins de pétitionner notre propre crevaison, de relancer une voie critique sur comment la transformation des formes du patriarcat au sens étroit du terme – famille, (hétéro)sexualité, natalisme, intégration, etc. – en « nécessités sociales à se réapproprier » a conduit la plus grande partie de notre mouvement à une impasse peu glorieuse. Et sur comment s’en sortir.

 

 


 

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7 mars 2013 4 07 /03 /mars /2013 10:32

 

 

 

du natalisme et du familisme à la disponibilité et à l’aliénation

– en passant par le masculinisme et les traditionalismes de retour

 

 

C’est par cet accueil sarcastique que le prisonnier® est salué par ses concitoyens et geôliers, à chaque fois que ses pérégrinations, qu’il avait sincèrement cru l’avoir conduit bien loin, libéré quoi, le ramènent en fait au village (non moins ®). Le souci, c'est que notre itinéraire historique commence à avoir fâcheusement tendance à ressembler à cette mésaventure. Nous sommes parties joyeuses et féroces, dans des directions tout de même assez diverses, pour ne pas dire étonnantes et quelquefois même audacieuses, ne boudons pas notre plaisir,  tant mieux ; et voilà qu’après des fois toute une vie de broussailles traversées, de routes battues et rebattues, de refus pas toujours faciles à prononcer et à assumer, nous nous retrouvons à la porte de ce que nous avions quitté résolument et d’un bon pas : la maison, la famille, le care, la dispo, les cadres sociaux et idéologies qui vont avec. Et ce sans avoir le sentiment d'avoir jamais fait demi tour. Y a quelque chose qui cloche dans cette histoire.

 

Après que ce qui restait de travail se soit invité dans tous les recoins de la vie, motivation, mobilité, etc. oblige, on retombe même à avant le travail en terme d'exigences de don de soi et de dévotion, ce qui est fort. Le capitalisme en déroute n’a plus à nous offrir qu’une sphère privée aussi misérable qu’avant, où la violence de pépé est désormais sursocialisée, diffusée partout et en tous temps. Retour à la disponibilité totale pour grapiller un peu de reconnaissance illusoire : la reconnaissance foncière à l’ordre économique est et reste dans la carte bleue, à la caisse. C’est vers elle que convergent les lois et les mesures répressives qui comptent et vont compter de plus en plus, pour ne pas dire peser. Et le maintien de cet ordre se fait entre autres par la hiérarchie des sexes sociaux et par la reproduction du relationnel(1).

 

Le goût, l’injonction intériorisée quoi, à la disponibilité et pour tout dire à la soumission, a les voiles dehors. On en vient à le considérer comme une super appropriation du monde, quand ce n’est pas une subversion carabinée.

 

Nous avons relancé nous-mêmes la bonne vieille rengaine insistante selon laquelle exister, vivre pour soi, est triste, ennuyeux, et pour tout dire un peu coupable, égoïste. Que la vraie vie c’est toujours par les autres, pour autrui. Et pas de n’importe quelle manière ! Ah ça non, ça mènerait peut-être à l’association libre évoquée par Solanas et d’autres avant, avec des intérêts pas du tout productifs. Nan, il faut vivre pour autrui, et vivre pour autrui selon les formes en vigueur, qui conditionnent la reconnaissance : couple, amour, enfants, famille. Ça c’est bien, ça c’est épanouissant, ça nous éclate même tellement qu’on ne retrouve plus que des lambeaux, après quelques décennies, mais c’est pas grave, c’est justement qu’on s’est bien dépassées. L’important c’est de se foutre dans des situations précodées qui n’autorisent aucun retrait, exigent la dispo, le bénévolat, la profession de foi. Et le passage obligé par les instances distributives de l’état si on veut y modifier quelque chose. Bref, rien de perdu pour la croissance. Des magasins de jouets, des tribunaux, des navires de croisière ! Quoi encore ?

 

Si on avait le cœur et l’esprit de fiche en l’air ce pour quoi existe la hiérarchie sexuelle : famille, reproduction, activités valorisées, etc. on peut imaginer d’y échapper. Au lieu de ça nous avons juste joué au rubik’s cube avec et nous nous étonnons de voir revenir toujours le même complémentarisme, le même ordre social, sur quelle tête que ce soit.

 

L’arnaque, c’est également de nous faire croire que ce qui compte, et au fond toute la possibilité entre humaines, entre nanas allez disons le, c’est (comme avec les mecs ou entre mecs), de baiser, de procréer, de coupler, de s’attacher, de se surveiller, de s’engluer, de s’échanger au besoin, mais bref de relationner. De faire fonction, quoi. Comme nous avons cru sur parole, avant de payer la facture, que l’activité humaine, ça ne peut être qu’échanger des heures de production contre des sous qu’on va eux-mêmes échanger au magasin contre des marchandises qui elles mêmes etc etc. Dans tous les cas, car il y en a d’autres (dieu, la nation, le peuple…), il importe que nous croyions bien ferme que c’est ça qui fait vivre, et qu’hors de ça il n’y a rien de possible ni d’intéressant. Et que nous nous y enfermons avec ferveur et entrain, y enfermant par là même et par la masse la totalité d’entre nous. Ne nous coltinons ni pères, ni mômes, ni conjointEs. Ne nous coltinons plus les fonctions de production, de reproduction, de relation. La mascarade, c’est la totalité de ces liens et rôles prédéfinis, conditionnants, mutilants et meurtriers. Sexualité, relationnite, familisme, natalisme sont un antique carnaval permanent, violent, oppressif et sanglant. Comme les autres applications de la socialité et de la sursocialité. Le lien social enrichit le sujet social – et le sujet social, ce n’est jamais nous ; c’est lui. 

 

C’est d’ailleurs l’argument répétitif des antiféministes, m ou f : y faut bien (baiser, gluer, dépendre, manifester qu’on est ensemble, jouir, produire quoi), donc en fin de compte et l’un introduisant l’autre, tout devient acceptable ; la contrainte est intériorisée, donc pas de critique possible ; issue à cela, considérer que la glu des formes relationnelles et sexualisantes est inacceptable, et que l’ensemble promu par ce secteur de l’idéologie de la domination est une aliénation, hiérarchisée.

 

Nous ne faisons rien ensemble, rien les unes avec – ou sans – les autres. Nous n’avons de rapports qu’à travers et comme fonctions du sujet social qui nous englue, qui se décline en sexualité, communauté, économie, politique, diversité innombrable. En production et reproduction. Nous sommes toutes dévouées à la réalisation de ce sujet/projet dont nous sommes faites incarnations, pour ne pas dire zombies. Il est nous et nous sommes lui. C’est la malédiction de l’assujettissement. On n’y gagne guère, même sur les marges : la guerre d’écrasement et au besoin d’extermination livrées aux nanas et au féminin continue joyeusement. Comme le faisait remarquer Tchouang-Tseu, se montrer utile ne protège pas, bien au contraire ! Foin de la protection, foin de l’utilité : sortons en, attaquantes et inutiles.

Le sujet social nous injoncte toujours d’aller nous chercher ailleurs, d’aller voir si nous y sommes. Nous projeter dans ce qui n’est pas nous – et, qui moins est, n’est pas plus une autre, mais la forme qui est censée nous résumer et nous réaliser. Nous ne pouvons pas être en nous, juste nous – ça ne lui rapporterait rien. Ce qui compte, ce n’est pas nous, c’est sa reproduction à elle, la forme sujet sociale. Nous n’obtenons reconnaissance que dans son cadre, en dehors menace et désert. On appelle ça aliénation, chez les mal-sentantes en tout cas.

 

Et le sujet social est constitutivement masculin, dans sa forme, ses déterminations, ses valeurs. Sa soif d’appropriation. Par où que nous passions nous arrivons toujours à pépé, en chair, en os, en esprit ou en hypostase. On le retrouve partout, dans toutes les idéalisations vaguement nostalgiques d’un passé qui, s’il a jamais existé, ne nous a menées que jusques où nous sommes : élevage familial, patrie, commerce équitable, quand ce n’est pas carrément le petit commerce, travail honnête, propriété privée raisonnable, nature, culture, bref soumission et identification à toutes les nécessités dont s’est parée la domination au cours des derniers siècles. Un vrai rêve Louis-Philippard, ou pour d’autres trente-glorieusien. Et ce n’est pas par hasard, je pense, que bien des critiques tronquées de la modernité reprennent plus ou moins ouvertement l’antienne de la « féminisation du monde par le capitalisme » (ah ouais, où ça ?!) et se réclament d’un retour viriliste aux valeurs, aux vraies, celles mêmes que nous réintégrons en ce moment. On recourt précisément à l’idéal qui nous a mis dedans (2).

 

Nous sommes le sujet qui enfante et subit toute cette drouille avec constance, dignement, prudemment, sottement.

 

Cache toi, sujet ! avions nous envie d’intimer avec une camarade, il y a bien quinze ans. On n’y est pas encore.

 

On gueulé que les masculinistes se sont grossièrement réinvités. Mais, eh, si on ne cultivait ni la famille, ni l’enfantement, ni en définitive l(hétéro)sexualité, ni toutes les formes sociales qui ont été modelées par le monde mec, eh bien ils ne trouveraient aucun strapontin où s’asseoir auprès de nous. Au lieu que là, c’est nous qui avons été nous rasseoir sagement sur le vieux canapé pourri où ils trônent ; z’ont même pas eu à bouger, c’est nous qui y sommes revenues, aux bonnes vieilles valeurs où on les jouxte, aux institutions où on ne pourra pas leur échapper. On a positivé les formes sociales qui les produisent irrémédiablement : la famille, ce n’est pas neutre, ce n’est jamais neutre, c’est toujours pépé, d’une manière ou d’une autre, dans le canapé ou derrière la fenêtre ; jusques dans nos comportements et dans les rôles que nous endossons. Pourtant ce serait pas si compliqué : plus de passion (re)productive, plus d'amour, plus de famille, plus de lardons, plus de glu, plus de pépé.

 

Nous trouvons très malin de développer dans tous les sens hétérolande, gestation, ponte, divorces, procès et gardes comme si vous y étiez. C'est-à-dire le monde de la conjugalité, de l’(hétéro)sexualité, de la parentalité, de l’appropriation, bref le monde transhistorique de la domination des formes masculines, renaturalisées et institutionnelles. C’est là-dessus aussi que se sont recultivés, comme un bouillon de bactéries autogérées, les masculinistes. Et nous ne trouvons plus qu’un retour torve à l’essentialisme pour nous défausser : eux c’est pas nous. Ah ça c’est une raison. Le bon vieil essentialisme que nous n’avions jamais vraiment quitté, des fois que. Et dont les conséquences continuent à prospérer : hiérarchie, complémentarité, aliénation. On ne peut pas vouloir la fin d’un système et le renouveau des structures qui le fondent tout ensemble.

 

On en est arrivées à être tellement coincées par nos positions familistes qu’on est obligées, jusques dans des communiqués où on devrait simplement dire « bas les pattes, crève donc là haut », ou encore mieux « chouette, tir au pigeon ! », de faire une grande révérence en passant à la parentalité, à la famille, à l’enfance, à tout ça qui est précisément ce sur quoi se base l’ennemi ! On peut plus y couper. C’est le second stade de la réintégration complémentariste. Demain on trouvera l’hétérosexualisme, comme hier le salariat, comme aujourd’hui la religion, libérateur de quelque chose (puisque dans les choses nous nous identifions) ! Classe ! Je commence des fois à me demander si on a jamais vu, dans l’époque moderne on va dire, une telle vague résignée et régressive, portée jusques par les mouvements qui devraient la briser. L’histoire ne se répète pas vraiment, et dans ce cas là on est mal, car on est sans expérience d’un tel backlash qui a réussi à s’emparer de nous-mêmes, de nos volontés et de nos analyses, au nom des nécessités et des intégrations. Il va falloir inventer l’antidote.

 

Les masculinistes en tous genres se sentent d’autant plus forts que nous n’avons pas le cœur d’envoyer valdinguer les évidences et structures – sans parler des fameux besoins - « naturelles » sur lesquelles ils prolifèrent, que nous n’osons pas nous manifester résolument féministes, vouloir un monde de nanas, que nous essayons de graisser la papatte à toutes les vieilles daubes avec lesquelles on nous enferme et aliène, des fois qu’on se les puisse apprivoiser. Les faire nôtres ! Tu parles ! On apprivoise des serpents, des insectes, pas des formes sociales dévolues à l’extinction de soi-même ! On les déserte, les affame, les détruit. On ne leur fait ni guili guili ni gouri gouri.

 

Á force de donner dans le vieux panneau essentialiste qui nous affirme que chaque forme sociale est dévolue à un groupe humain, point, nous sommes devenues incapables d’interroger ce après quoi nous courons, et nous les prenons pour ce qu’elles se prétendent, objectives et incontournables. Autant que les pyramides – si on n’en construit pas eh ben y en a pas et on se repose ! Et même de nous rendre compte que si nous y courons concurremment avec ceux qui nous bouffent, il se peut qu’il y ait un souci.

 

La haine du féminin, de tout ce qui lui est attribué, de l’autonomie personnelle et de l’émancipation est dans la base constitutive de toutes les concurrences sociales qui s’étripent pour l’exercice de la domination, un monde de surveillance, de contrôle, de complémentarité, c'est-à-dire de dépendance hiérarchique, et d’utilité. Ce sont ces buts qu’il nous appartient de virer si nous voulons en sortir. Et vivre. Assumer l’émancipation, la négativité, l’éparpillement, enfin du nouveau – et non pas le énième renouveau des vieilles daubes.

 

Quand aurons nous l’audace de nous dire qu’un monde de nanas, ce n’est ni le décalque ni la réappropriation de meclande, de ses obligations, de ses « nécessités », de son bénévolat, lesquels finissent toujours par reproduire du mec ? Mais le renversement de toutes ces fatalités.

 

 

 

(1) : On peut lire à ce sujet l’approche de Roswitha Scholz, dans les pages : « Production et reproduction ».

 

(2) : Par exemple, les thèses d’un Michéa, critiquées dans l’article suivant : http://palim-psao.over-blog.fr/article-33837106.html

 


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1 mars 2013 5 01 /03 /mars /2013 10:02

 

 

C’est un jeu aussi vieux que la réussite aux cartes, ou le tetris : c’est le jeu de la peur et de la haine, arriver à cibler ce avec quoi on va se faire peur, et contre quoi on pourra témoigner de la haine sans risque. Éventuellement exotiser si l’on en ressent un fort besoin et que les sujettes sont suffisamment dociles – ce qui veut dire en fait cassées. Ce est évidemment souvent, presque toujours une personne où un groupe de personnes.

 

Et le jeu se veut lucratif – c’est d’ailleurs le propre de presque tous les jeux, si on ne gagne pas, fut-ce une sucette ou un hochet, c’est pas drôle et on s’ennuie. Au reste, le jeu est toujours une démultiplication et une répétition de la société en place ; c’est pourquoi ça me fait bien marrer quand on condamne les jeux « à contenu violent » dans une société structurée par la brutalité, l’accaparement et le viol généralisés. On ne joue jamais qu’à faire comme c’est « dans le vrai ». Sans quoi pareil, on s’ennuie, voire on se demande qui on est et ce qu’on fait, et là ça devient grave. Consensus : se poser ces questions est improductif, oiseux, bourgeois et je ne sais quoi d’autre encore. Jouons et surtout gagnons. Soyons plus vraies que nature.

 

C’est hilarant, si on regarde de loin, si on n’est pas concernées quoi par ce qui se passe sur cette planète, ce qui est une situation hypothétique car je ne crois ni aux anges ni aux extra, de contempler le concert d’aboiements indignés contre quelques gentes isolées, stigmatisées, moches, pauvres, sans valeur quoi. Et ce de la part généralement de bien chauffées caloriquement et humainement, qui percolent en troupe, en couple ou en trouple, dont l’avenir est tracé de manière satisfaisante, qui sont entourées, poupounées, certifiées. Mais voilà, on l’a ouvert, on a été négative, on n’a pas admis que ce monde était le seul, l’unique, l’heureux, juste à perfectionner, on a exprimé une incrédulité, on n’avait de toute façon pas les moyens, on est socialement, relationnellement, financièrement pauvres et pas rentables, on est donc, même dans le fossé, un obstacle au progrès qu’il importe d’anathématiser, en attendant le moment béni où il sera permis au peuple, ce peuple auquel toutes veulent ressortir, par la domination qui lui infuse, d’éliminer. Physiquement. De tuer quoi, pour parler très prosaïquement. Parce qu’au fond on sait très bien que si on ne tue pas ça ne sert à rien.

 

Pasque tuer, c’est participer. C’est montrer que même si on est un peu bancroche, ou singulière, mais ce raisonnablement, sans excès, juste assez pour produire diversité et monnaie sociale, on partage fondamentalement les valeurs qui font le bien. Qu’on peut être mise à l’épreuve, passer l’examen d’intégration dans la collectivité – et il est toujours bon de le faire savoir sans ambiguité, à l’avance, ne serait-ce que pour éviter de tragiques méprises. Combien de gentes qui ne voulaient être qu’originales ont pitoyablement péri sous les coups de leurs concitoyennes, qui les avaient prises, sur la foi de leurs discours, comme des dangers sociaux ? C’est tout de même trop bête, de subir le sort des impardonnables et des non-rentables, alors qu’on pouvait et voulait amener sa contribution à l’édifice. Pour ça qu’il faut de la traçabilité, depuis les origines, dissiper tout doute sur ce que l’on est, et aussi ce que l’on vaut. Rien de telles que les techniques actuelles pour nous offrir cette sécurité. On aura des puces morales et politiques. Qui ne les aura pas, comme on disait de cette arme de cauchemar qui paraît-il dézingue tout ce qui ne porte pas un émetteur de reconnaissance, pourra enfin être une cible tranquille, consensuelle. Et pas risquée. Car il est tout aussi important de s’attaquer à des qui ne peuvent ni d’ailleurs des fois ne veulent avoir les capacités d’une rétorsion conséquente, que de s’insérer dans le consensus du mépris mastoque. Manquerait plus qu’on puisse recevoir des beignes, sans parler de pire, alors même qu’on veut souscrire à la sécurité sociale !

 

C’est pour ça qu’il importe de bien choisir ses cibles et de ne pas se méprendre. Heureusement, ces cibles mêmes ne prétendent pas tant que ça à se la jouer, ni à dissimuler, et donc on ne craint ordinairement pas de s’y tromper. Il y a certes des fois quelques mésaventures, des mouvements réflexes un peu intempestifs, mais ça ne va guère au-delà – et il arrive alors qu’un petit bleu bien placé soit un certificat de bravoure. Un peu comme chez les fliques. Le must, tout de même, c’est de se mettre en bande contre des seules. Chose remarquable, non seulement cela assure une safety maximale, mais également l’impunité, le droit et la raison étant systématiquement supposées se coller amoureusement au plus grand nombre. Ce qui est tout de même bien pratique. La faiblesse et la solitude, dans un monde capacitaire, d’empowerment, de toutes ces choses gagnantes-gagnantes, ont d’emblée tort, sont suspectes de subversion morbide. Au fond, Nietzsche et Heidegger, la force et l’authenticité, sont devenues hégémoniques de toute la controverse politique. On ne se prend plus le bec que sur leur réalisation, dans un surenchérissement frénétique.

 

Ce qui est en tous cas à la fois extraordinaire et profondément sensé, c’est que les menaces pour la sécurité intellectuelle, matérielle et émotionnelle ne sont pas du tout de ces figures que l’on voyait dans des films, qui sortent d’on ne sait d’où moyens étonnants, armées privées, sicaires sans limites, satellites et tanières pirates. Ce sont des groupes de gentes parfaitement misérables, privées d’à peu près tout, ou bien ayant renoncé, souvent par force, ou des isolées sans relais d’estime sociale ni affective, généralement pauvres (la solitude engendre la pauvreté qui elle-même la nourrit), enfin bref le lumpen, le lumpen effectif. Atomisé, réduit en miettes. Mais cela aussi fait partie des vieilles lunes de la haine sociale, et je me réfère encore ici à l’antisémitisme comme matrice : on leur suppose une forme de puissance ténébreuse, voire que leur haillons ne sont que d’habiles déguisement d’une force inquiétante et éminemment néfaste. Bref que ce sont ces gentes là – et pas d’autres – qui incarnent, suppurent, produisent le mal social. Les n’ensembles n’en dorment plus, ça les rend malades, c’est pire que le couteau entre les dents, lequel s’inscrivait encore dans l’intelligible logique de la concurrence jusques à la mort.

 

Dans l’autre poids de la balance, il y a le mépris social intériorisé, coagulé depuis des siècles, dans une gélatine d’authenticité qui a beaucoup servi aux dictatures totales : les vraies gentes se doivent d’être mesquines, un peu bêtes, limitées, acritiques et de ne réclamer que des portions supplémentaires de la tambouille en vigueur. Si elles ont d’autres exigences ce ne sont pas des vraies, ce sont des aliens, vous savez, le bout du petit doigt levé… Bref les gentes ne sont vraies que si elles aussi mesquines et dichotomique que le proclame la propagande de la domination, et surtout si elles ne présentent aucune volonté de changer profondément les choses. Ce qui permet d’ailleurs, par conséquence, de décréter que la réalité est elle-même à jamais limitée à la gestion de la misère appropriative, puisque ces vraies gentes expriment nécessairement la vraie réalité, indépassable (et qu’il serait un crime de chercher à dépasser) selon le dogme néo-essentialiste qui enserre la politique et réconcilie à la base de manière inquiétante des positions de tous bords. Comme ça on se garde bien dans l’usine de la reproduction du présent. On pourrait même dire qu’à bien des aspects nous sommes cette usine. Biopolitique.

Même les révolutions sont finalement suspectes, elles étaient truffées de contre-exemples qui ne font pas bonne impression, et que l’on s’est empressées d’enfouir, tant au sens propre que figuré. Il est vrai que nous ne sommes plus en leur temps. Et que même quand il en advient l’ordre moral et politique se rétablit très vite, nolens volens. Avec les moyens nécessaires. Je suppose d’ailleurs que le cas échéant, nos participantes subalternes feraient volontiers partie des organes et comités qui apparaissent « spontanément » en de telles occasions, et veillent à éviter qu’on sorte des rails. Responsable et pas coupables. Je pense enfin que ça leur fait mal quelque part qu’il y en ait qui rappellent, par la parole comme par les actes ou encore par le refus, qu’il est possible que ce monde ne soit pas fatal, sans issue – mais aussi que probablement, il faudra le vouloir sec si on veut en tenir le pari. Et que nous pouvons, les unes et les unes, si ça se trouve, le vouloir ; que nulle naturalité sociale ne justifie à elle seule la reproduction ni la résignation.

 

Fainéantes, roumaines, juives, critiques, vieilles trans, vieilles pauvres, voleuses de poules, tutsies, déserteuses, intellectuelles (je n’ai pas dit universitaires, ce sont même pour moi des antonymes), antibaise, clodotes, dépressionnaires, fraudeuses, putes bas de gamme, et j’en passe, nous constituons le réservoir de stigmatisation nécessaire et en même temps le hachis pour la provende des vraies, celles de tous ordres, toutes classes, tous genres, qui doivent prendre des forces pour entrer dans la lumière, là où en principe tout le monde est appelée mais où, mystère religieux, il n’y a jamais assez de place pour toutes – pas grave, les refoulées pourrons en prime se consoler par un petit pogrom sur nouzautes, puisqu’il est bien entendu que nous sommes les raisons bipèdes (ou amputées) de leurs échecs, comme aussi de leur triste déception quand elles ont été cooptées (ben oui, le pays de la lumière et du sourire n’est pas si drôle que ça, et il faut encore y payer et renouveler chaque jour sa propiska).

Il faut bien se dire que la chasse à la négative, à la spéculative, à la pas authentique et à la cosmopolite (comment ça tu n’appartiens pas à une communauté productive ?) est une déjà vieille tradition, née en occident vers l’époque du romantisme, perpétuée plus tard avec entrain par ses successeurs, et qui permet d’oublier à relativement bon compte, ou à faire payer à d’autres, l’impasse dans laquelle nous nous gardons nous-mêmes, délégant même des vigiles pour nous y aider.

Finalement, tout ce qui a partie liée, dans tous les imaginaires de l’authentique, tant réaques que progros ou même révolos, avec le mou, le pas vrai, le fragile, le décadent, le qui pue, bref tout ce qui est assigné féminin, se retrouve toujours en posture d’accusée par ce qui s’entasse dans les formes dominantes, vraies, dures, efficaces, porteuses, masculines quoi. Quand tenterons-nous enfin une critique en interne de cette attirance permanente pour la reproduction du patriarcat, avec et par toutes les populations disponibles ?

 

Cette haine panique de la complexité, de la critique, de la négative, accouplée à l’amour de l’authentique, d’un supposé terre à terre, des identités, a par ailleurs toujours suivi la ligne de fracture du monde imposée par la haine du féminin, qui court hélas de la droite à la gauche. Et ce serait drôle, si ce n’était pas tragique dans les faits et dans les conséquences, de voir les camarades, génération après génération, s’enthousiasmer pour la réappropriation du vrai, du biceps, de ce fameux « réel » politique et économique qui est une idéalisation des formes les plus traditionnelles ; et dans le même mouvement dénoncer la déliquescence de tout ce qui ne sacrifie pas à cette dichotomie, dénonciation dans laquelle on trouve toujours le dégoût envers ce qui est assigné, in fine, au féminin : la délicatesse, l’attention, le souci, la circonspection, un laisser-vivre qui ne soit pas le laisser-aller de tolérance envers les pires brutalités enfin.

 

Il y a tout un brassage à mener autour de ce moment critique où la pensée révolutionnaire, terrorisée à l’idée de se faire traiter de femmelette hystérique (et bourgeoise, pendant qu’on y est, ce qui est une remarquable antiphrase, la bourgeoisie étant du côté de ce qui est et entend se perpétuer sans se faire mal à la tête), acquiesce par enchère et surenchère à bien des présupposés de la civilisation masculiniste à laquelle pourtant nous pourrions échapper, et se noie dans leur marais. Cette question semble aller au-delà du féminisme. Mais là je me pose à l’encontre, et je tiens la thèse que seul un féminisme radical, c'est-à-dire qui ne soit ni d’intégration, ni de réappropriation, et surtout qui n’a pas peur de son ombre, qui ne se repent ni ne s’excuse, ni ne s’en cherche, des excuses, qui ne se voit pas comme un mal nécessaire en vue de je ne sais quel rattrapage, mais au contraire comme une échappée décisive de la fatalité, un féminisme d’un universalisme qui ferait peur à celles qui aujourd’hui se définissent universalistes, enfin qui veut une vie humaine, pas sa moitié, pourrait nous en sortir. Ce n’est évidemment pas l’affaire d’une ni de dix, mais de beaucoup plus, rien que de tenter de penser tout ça.

 

On peut toujours rêver – comme on dit quand on voudrait finalement pas trop. On peut aussi vouloir. Et pisque en ces mornes temps de boursicotage la surenchère est massive et consensuelle sur ce qui est, tenir des tripots où on misera sur ce qui pourrait être.

 

En attendant, pourquoi se fait-on tant peur avec ces épouvantails faibles, tristes, isolées, plus que minoritaires ? N’est-ce pas pour essayer d’oublier la brutalité réelle, immédiate et sans merci de l’intégration, généralement en posture très subalterne, dans les formes de la domination ? Pour se donner le cœur de dealer avec elles ? On sait très bien qu’on va y gagner un tout petit peu, de la survie quoi, et y perdre tout le reste, l’autonomie, la liberté de penser et de sentir. Donc il faut vraiment un stimulant puissant, une pastille à la cocaïne, pour arriver à y entrer et à y prendre sa place, plutôt étroite et pénible. Ce stimulant est la peur de ce qui se tient sur le seuil, rejetté de toute façon, et la haine qu’on est autorisée à y vouer. Du vrai Lovecraft. Les maigres bêtes de la nuit. Á faire bouffer par les meutes de sa conscience et de sa responsabilité.

 

Il y a sans doute aussi la très vieille exigence de compromission, de complicité : il est recommandé de participer aux anathèmes, meurtres collectifs et pour tout dire rituels, de mastiquer en commun son petit morceau de bidoche arrachée aux victimes propitiatoires. Sans cela on met son crédit en jeu, et ce n’est justement pas un jeu du tout, dans les conséquences. On peut se retrouver seule, immédiatement et réellement, au sens strict, très vite – et c’est le signal de la chasse à courre.

 

Ce qui emmerde enfin, c’est quand on s’écarte délibérément de la simple haine, du ressentiment et de la revendication ; qu’on propose d’ouvrir les écoutilles et qu’on ne réclame pas hargneusement notre part supposée de bénéfices. Quand on s’y tient, aussi féroce que l’on paraisse, on est toujours fréquentable, parce que dans cet ordre de choses fréquenter c’est négocier. Mais quand on crochette les portes-fenêtres et qu’on risque de crever la panse aux évidences collectives, que ce soit en vivant dans le dénuement ou en dégonflant les baudruches, alors là ça va plus. Du tout. On est effectivement nuisibles par nos simples présences.

 

Et j’ai trouvé toute ma vie assez singulier comme les mêmes personnes qui se justifient quand elles arrivent à prendre place et participation dans un aspect de l’ordre libéral gagnant (et excluant) par la prétention de « faire le trou pour d’autres » (prétention rarement vérifiée, la dynamique même de ce à quoi elles adhèrent étant concurrentielle et pénurique), s’indignent lorsqu’on sort de la file d’attente à ces mêmes places, lorsqu’on affirme qu’on ne peut pas, de toute façon, que ce n’est probablement pas souhaitable et que c’est de l’arnaque, comme d’un élitisme scandaleux, et appellent à l’excommunication. La seule position acceptable serait de faire la queue avec envie, et surtout de ne jamais dénigrer la bonté intrinsèque du centre ; juste de pousser des petits cris platoniques pour sa meilleure distribution.

 

On se retrouve ainsi avec une espèce de guerre crapuleuse des semi-fortes contre les vraiment faibles, dans lesquels absolument tous les coups sont permis et même prescrits, et ce afin que les intégrées subalternes oublient un peu leurs misères et leurs compromissions en zigouillant des monstres sur écran. Oublient le bulldozer broyeur dans la pelle duquel elles s’entassent (en rêvant de la cabine, dont l’accès n’est donné qu’à plusieurs) en s’excitant sur des insectes munis de mandibules, qui pourraient bien les pincer, ces bougres, si on n’y prenait pas garde !

 

Mais voilà, la lâcheté et la stupidité, si volontaires, résolues, bénévoles soient-elles, ne sont pas nécessairement une garantie contre un écrasement qui pourrait bien concerner de plus en plus de gentes, à mesure que les ressources servent à maintenir le cadre de vie coûteux dont nous sommes fans. Et il ne sera pas forcément toujours tenu compte des bons points qu’on espère encore glaner dans l’adhésion aux évidences et dans la chasse aux nuisibles : comme toutes les monnaies, ils peuvent se voir brutalement démonétisés, décriés. S’embaucher dans les cadres de la domination ne paie la plupart des gentes et du temps que très provisoirement, en espèces révocables. Et comme nous ne sommes in fine que ce que nous valons et représentons, autant vis-à-vis de nos proches que des instances de la dite domination, il pourrait y avoir subitement force cris, grincements de dents et protestations une dernière fois indignées chez celles qui auront tout fait pour se rendre négociables et découvrirons un beau matin que leur compte a été fermé pour cause de surnumérarité et de maintenance du bien commun. Avec les conséquences qui s’ensuivront pour elles, tout à fait réelles. On pourra avoir alors de courts colloques dans la benne à ordures où elles nous auront jetées démonstrativement, et où elles nous auront rejointes. Courts parce que le broyage sera au bout de la chaîne. Cette chaîne qu’elles se seront évertuées à conforter et maintenir, sans écouter les prophétesses de sortie et d’émancipation, ces privilèges à extirper, comme tous les privilèges – d’où le sophisme fondateur de cette pensée : les privilèges c’est mal, l’émancipation est un privilège, donc l’émancipation c’est mal. Bravo la logique. Toutes dans le broyeur, je ne veux voir qu’une tête ! Mais engluée de l’amertume de pouvoir peut-être se dire que si nous avions été plus à ne pas consentir, nous aurions peut-être pu renverser la fatalité jusqu’alors apparente, lors devenue réelle parce que forclose, mais qui ne l’aura longtemps été, fatale, que dans la mesure où elle aura couvert de sa voix tonitruante toutes les contradictions, et qu’elle aura incité à hurler avec elle.

 

C’est seulement peut-être à ce moment là qu’on résoudra, trop tard, le sophisme : l’émancipation était peut-être, si on veut, un privilège ; mais il était urgent de toutes s’en emparer, au lieu d’en faire la bique émissaire, de se mépriser soi-même comme toutes avec morgue au nom des nécessités cannibales, et de s’aplatir dans la reproduction de la surveillance, de l’oppression et finalement de la mort.

 

 

Que personne ne sorte ! vs Tout le monde dehors ! La révolution n'est pas du côté de la force.

 


 

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25 février 2013 1 25 /02 /février /2013 14:25

 

http://www.lemonde.fr/societe/article/2013/02/25/debat-sur-les-restrictions-de-liberte-en-maisons-de-retraite_1838392_3224.html

 

On est toujours étonnées quand les institutionnelles elleux-mêmes crachent des morceaux encore plus gros que ceux qu’on a pris l’habitude de mettre sur la table. Ainsi il y a quelques temps de notre ministre NVB qui admettait paisiblement que, oui, il y aurait toujours des perverses, des qu’ont choisi et des qu’ont pas choisi (comment se choisit le monde de l’échange obligatoire, bénévolat inclus, que ces instit’s veulent justement préserver ?) à tapiner, qu’elles seraient complètement clandestines et que ce serait comme ça, na.

 

C’est la bonne vieille blague, enfin pas si bonne que ça : l’égalité n’arrive à se manifester que tant qu’il y a des inégales, d’une manière ou d’une autre. De même, la fameuse inclusion suppose nécessairement son opposé dialectique, l’exclusion. Des gentes suspectes, autrefois, ont proposé de sortir de ce jeu de cages logiques. On les appelait des révolutionnaires. Heureusement, il n’y en a plus depuis bien longtemps. On s’est rendues à la raison, et à l’acceptation des nécessités de ce monde, lesquelles ne sont jamais de notre ressort. Ce qui permet de continuer à progresser dans la réalisation de l’identique, et de s’indigner convenablement de ses conséquences fâcheuses.

 

Jusques à, bien souvent désormais, considérer avec une approche qui confine (et peut-être plus) à la schizophrénie qu’à la fois les conditions que nous nous imposons sont nécessaires, et qu’elles sont pourtant intolérables, que donc un secteur entier de l’activité humaine va être dédié à la gestion au mieux de l’intolérable. On avait autrefois inventé les religions face à la mort, le pouvoir face au mal résiduel, désormais on y a ajouté la bureaucratie face aux dégâts de la valeur et de la sursocialisation.

 

Rien de perdu !

 

Ainsi ces derniers jours du « contrôleur général des prisons » (quel titre !), qui a très sérieusement demandé qu’on adjoigne aux lieux de rétention et d’enfermement les maisons dites de retraite. On savait très bien que ces endroits sont depuis toujours des dépôts, au sens carcéral, de vieilles gentes, et depuis la médicalisation massive de la société qui plus est un secteur indispensable de la consommation médicamenteuse ; on savait tout autant que « voi ch’entrate, lasciate ogni speranza » ; non seulement vous n’en ressortirez que les pieds devant, mais vous y serez enfermées, surveillées, forcées, brutalisées. Il faut bien dire que le métier de matonne et celui d’assistante en ehpad, comme on dit en novlangue, ont des accointances. Et aussi qu’il faut bien se consoler de devoir manipuler chaque jour ce qu’on va indubitablement devenir, d’où peut-être la méchanceté : je ne veux pas penser que je vais y passer aussi. Ou bien je me venge d’avance de ce que je vais subir. C’était autrefois aussi le cas, dans les campagnes surpeuplées du dix neuvième siècle où les anciens étaient systématiquement maltraités et brimés pour qu’ils débarrassent le plancher au plus vite – et où leurs descendants qui se livraient à ça savaient pertinemment que ce serait après leur tour. La famille n’est pas une structure sociale plus bienveillante et sympathique que l’incarcération de groupe – elle a d’ailleurs fourni quelques tuyaux à cette dernière.

 

On le savait donc depuis belle lurette, on avait écrit dessus, il y avait eu les Panthères grises, les livres de Chessex, que sais-je encore. Eh bien on n’en est pas moins estomaquée, moi en tout cas, par l’espèce d’audace cynique mais réaliste de ce culbuto qu’on a mis en une place où il peut officiellement constater que l’enfermement c’est horrible, de se réclamer le secteur de l’enfermement de la vieillesse.

 

Évidemment il traite de la chose en termes de droits. Étrange monde, où on en est à se réclamer, bien vainement car le principe souverain lui échappe, du droit à ne pas être systématiquement exploitée, maltraitée et finalement conduite à la mort. Mais légalement et selon des procédures strictes. Exigence qui, comme toutes les exigences, qui reconnaissent par elles-mêmes que la décision vient d’au-dessus, de ces fameuses nécessités incontestables, exigence qui donc se réduit très vite à ne l’être que raisonnablement, et ce dans la mesure du possible.

Les droits, c’est comme l’argent : tant qu’il y en aura, tant qu’on ne pourra vivre qu’à travers eux, mystère, miracle négatif, il n’y en aura jamais assez pour tout le monde, loin de là et au contraire.

 

Pour en revenir à nos maisons, il me paraît fondamental de constater que la plupart des gentes qui s’y trouvent, internées comme personnel, sont des nanas. D’une part parce que les vieilles femmes vivent plus longtemps et surtout sont plus abandonnées que les vieux hommes, une fois qu’on en a tiré tout ce qu’on pouvait ; d’autre part parce que le soin à la personne, comme on dit là encore en novlangue, emploie très majoritairement des nanas.

Il s’agit donc d’un monde majoritairement féminin – où on pourrait d’ailleurs dire que les hommes sont amenés à une condition féminine, au sens de l’assujettissement, de la fin de la maîtrise sur soi-même – monde cependant géré, comme il se doit, de manière toute masculine : dépossession, violence, internement et rentabilité, ne l’oublions pas celle là ! Les établissements sont à la fois une source de revenus pour les actionnaires, et une source d’emplois pour les cantons ruraux.

 

C’est fou comme, où qu’on regarde, la totalité présente est toujours identique à elle-même, ne se distinguant que dans l’intensité de la brutalité et de la déshumanisation : il y a, comme on dit, des secteurs de pointe, qui peuvent même servir de laboratoires pour un auto-asservissement encore plus total. Le rapport du dit contrôleur, traitant de « l’admission en institution » - formule gracieuse qui recouvre tout bonnement l’internement sous contrainte de la famille et du pouvoir médical – ne parle-t’il pas de mieux s’assurer du consentement des concernées ? – vous savez, ce fameux consentement aux nécessités, qu’il faut absolument que vous donniez tout au long de votre vie, et que vous ne pouvez pas de toute façon pas donner, pasque ce ne serait pas raisonnable et que les conditions rendent impossible de ne pas consentir. Et, mieux encore, de calquer la prononciation de ce consentement – dirait-on pas des vœux ? – sur celui exigé pour des essais médicaux ?! Quand on sait l’atmosphère d’angoisse, de terreur médicale et de tentation (survivre encore un peu, peut-être) qui est bien souvent le cadre de ce dernier, on reste songeuse.

 

Comme bien d’autres dispositifs massifs contemporains, nous en sommes arrivées, coincées, à en espérer jusques au maintien comme d’un moindre mal, un de ces nombreux moindres maux dont nous sommes assaisonnées tout au long de la survie. De même que l’institution médicale en général, dont nous n’ignorons guère ce qu’elle fait de nous – mais comme nous même n’avons plus rien d’autre, ni plus personne, pour nous soucier les unes des autres hors du système économique, technique, et n’oublions pas aussi légal, qui confisque notre rapport à nous-mêmes – eh bien il nous faut y passer. Ou admettre qu’on « y passe » en espérant toujours qu’on ce n’est pas soi - perdu !

Étrange situation où on est à la fois amenées à le vouloir comme une bien épouvantable planche de survie – et où on aura passé toute sa vie, comme pour la prison, comme pour le cancer, à espérer y couper, à se dire « toutes, mais moi pas ». Eh ben si, pupuce. Le mensonge de ce monde, c’est de nous faire croire qu’on peut lui échapper sans le remettre en cause. Si nous ne le détruisons pas, il nous détruira, lentement et sadiquement.

 

Enfin ‘oilà. J’avoue, je suis restée soufflée de ce nouveau progrès dans le mélange de résignation et de revendication que constitue la sauce dans laquelle nous cuisons à feu grandissant. Nous n’avons pas su refuser l’horreur, mais il faut absolument qu’elle soit aménagée dignement. Ah tiens, la dignité, la voilà aussi qui rentre toute armée. C’est effrayant comme les derniers siècles nous auront appris et même ordonné de rester dignes en toutes circonstances, dans toutes les postures, auxquelles nous ne saurions vouloir échapper. Étonnant comme la honte se sera infiltrée partout avec elle. Et l’impuissance aussi, ne serait-ce qu’à fuir. On n’aura écrit l’éloge de la fuite qu’à une époque où celle-ci est devenue impossible, et de toute façon interdite. Ou bien l’inverse. Interdite et de toute façon impossible. On ne sait plus trop.


 

Je dédie ces quelques réflexions à la va comme je te pousse à toutes mes petites camarades qui se sentent (encore) loin, loin de toutes ces vicissitudes.

 

 


 

 

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22 février 2013 5 22 /02 /février /2013 18:59

 

« Les plus belles lettres de la politique, c'est donner de l'amour aux gens » 

Christiane Taubira

On ne saurait constater plus élégamment ni de manière plus séduisante que l’amour et le pouvoir sont du même principe, ont partie liée. Et que l’un se sent légitimé par l’autre, en l’échange de quoi il lui consent bien volontiers la puissance de le reconnaître, de le certifier et de le distribuer. Rien que cette phrase pourrait être l’objet d’une critique politique et sociale considérable, en masse, en densité et en implications.

Dormons tranquilles. Le pouvoir veille sur l’amour, qui le cimente réciproquement. C’est trop classe et on est sûres comme ça que rien ne va changer. We are safe.

L'amour, c'est le pouvoir.

 

 


 

 


 

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14 février 2013 4 14 /02 /février /2013 11:18

 

 

 

J’avais promis de causer aussi du genre ; awala ! Mais en fait ce texte est et reste inachevé, comme d’ailleurs, trouvé-je, les pistes issues de la réflexion autour de cette fichue notion de genre, à la fois prometteuse et décevante. Comme je suis une conséquentialiste, je m’intéresse surtout aux résultats, et y sont pas farauds – mais voilà, y sont farauds nulle part. Je n’en tire donc pas la conclusion que l’idée de genre était forcément si miteuse que ça, mais que, comme pour le reste, nous n’en avons rien fait qui tranche dans le vif du sujet  (ce sujet au centre de tout) – tout au contraire, nous l’avons intégrée dans la machine à valorisation.

 

Je garde tout de même l’impression que c’était bien essayé, mais que ça a fini par tourner tout à fait à l’opposé de ce qui en était peut-être par certaines attendues. Au lieu d’une remise en cause des formes assignées aux sexes sociaux, on s’est retrouvées tartinées par l’étalement total de ces formes incritiquées, seule leur distribution ayant fait l’objet de débats et de revendications. Au reste, là encore, le genre a suivi le destin de tous les objets des luttes sociales depuis un siècle. La forme « lutte » elle-même, au reste, nous encadre déjà dans la réclamation plus que dans l’échappée.

 

Il y a quelques jours paraissait chez les camarades de Palim Psao une interview de R. Scholz, où il est affirmé que l’approche genrée, qu’elle appelle « le queer » (ce qui est un peu réducteur », « a fait son temps ». Je ne saisis pas bien d’ailleurs le sens réel qu’elle veut donner à cette dernière expression, si ce n’est de la renvoyer aux « poubelles de l’histoire », expression qui a été préemptée autrefois par les stals, et qu’elle aurait mieux fait de préciser. Je suis d’accord sur les constats d’échec que dresse Scholz au sujet de ce que sont devenus majoritairement féminisme, queer and so on – des revendications intégrationnistes parmi d’autres. Mais je ne la suis pas dans son fatalisme déterministe. Je suis et reste persuadée qu’un féminisme critique, me basant en outre en cela sur ses propres thèses du clivage sexué de la valorisation, est non seulement possible, mais souhaitable, et fondamental, pour faire basculer ce monde – pour faire pièce au paroli d’une ministre soce-réaque – du côté de ce qui a toujours été dévalorisé, les formes f, et où se trouve peut-être une issue au cauchemar qu’actuellement nous nous employons à rééditer dans toutes nos viriles contestations. Ce n’est pas parce que le projet d’émancipation a échoué à répétition depuis trois siècles et plus que cet échec est fatal – mais il faudrait sans doute à un moment reprendre les buts et les structures mêmes de ce que nous supposons émancipant :production/intégration/reconnaissance institutionnelle. (Je ne cause pas ici, il importe de le dire, des retours régressifs qui se veulent libératoires, et ont la cote depuis quelques décennies : religions, nations, natures, peuples…)

 

Nous n’avons pas su faire du genre, si toutefois cela était possible, l’occasion d’une brèche dans les évidences et les nécessités. Ce qui rend encore plus hilarant la peur qu’il semble inspirer au réaques. Leurs préconisations ont gagné, partout, la normalisation est sinon parfaite du moins très avancé, le « genre » qu’ellils vilipendent s’intègre sans peine au schémas de vie déjà en place, leur insuffle même une deuxième jeunesse, mais non, plus par principe dirait-on que par intérêt, ça bloque. Si intérêt il y a, ce serait de conserver la totalité de la sphère publique, productive et valorisée pour messieurs ; mais ça c’est déjà un peu mort en termes de groupes sociaux, et par contre perpétué en termes de formes sociales puisque les formes estampillées m ont gardé et pris encore plus d’hégémonie : tout le monde s’y masse. En bref, l’approche genrée a finalement renforcé la prééminence masculine, par défaut de critique de fond et cantonnement dans le distributisme de ce qui est et était déjà valorisé. C’est d’autant plus dommage que la proposition de base était quand même l’analyse des formes par lesquelles nous agissons ; mais – et là encore de même que dans le reste des luttes sociales – nous en sommes arrivées à une simple histoire de (re)distribution de l’identique. Zut.

 

Je dois avouer que j’en suis plus au bilan qu’à l’analyse. Et à un bilan très limité. La tentative du genre, c’était l’histoire de pas mal, et je crois qu’une analyse de tout ça doit de ce fait venir de ces pas mal, où en tous cas de plusieurs. Et je préviens : je ne finis pas sur une note fataliste. Rien n’était écrit. Rien n’est jamais écrit à l’avance. C’était bien essayé. Et nous réessayerons. Avec d’autres pieds de biches.

 

 

 

« L’approche genre a un pouvoir transformateur qui conduit à une révolution tranquille. »

Une haute fonctionnaire de la communauté européenne

 

Tu parles charles ; plus tranquille on peut pas ! Rien ne bouge. On sait même plus si c’est encore vivant.

 

 

 

Je me disais, l’an dernier, à l’époque de la controverse sur l’insertion de quelques lignes catéchétiques et cachexiques de définition du genre dans les manuels d’école, ce qui est bien la pire mise en formol qui puisse advenir à une question : « mais bon dieu, c’est tout de même un monde que tout ce qu’on a vécu, tenté, raté, réussi, finisse là, en un chapitre, normalisé, formolisé. »

 

Je crois qu’au fond ce qui m’a le plus déprimée, ç’a été l’invocation suprême « c’est scientifique ». Hé oui, autrefois c’était révélé, désormais c’est scientifique. Et ça tiens à peu près la même place dans le plafond de nos luminaires intégrés. Que l’idéologie scientifique, supposée dire l’absolu, ce qui est déjà en soi sujet à réflexion, ait crû historiquement avec notre bon ami le capitalisme et ait généralement servi primordialement aux moyens d’oppression et de destruction ne semble absolument pas poser de problème à mes petites camarades de lgteubélande ni même de tpgcamp. Ni qu’on ait et continue de faire de tout à fait scientifiques horreurs. Mais je ne sais pas très bien s’il y a la moindre envie de sortir, précisément, du capitalisme et de ses coûteux progrès (surtout chez les lgtb’s).

C’est également très drôle qu’on use pour se conforter d’un cadre qui d’une part n’a fait que naturaliser des formes sociales depuis son apparition, en remplacement de la religion ; et d’autre part est toujours aujourd’hui obsédé par la recherche en toute chose vivante de la concurrence et de la reproduction, vi la notion fétiche d’utilité, soit précisément ce qui structure l’ordre social et économique hérité des Lumières et de la propéiét privée généralisée. Je signale à ce sujet les études d’un Pichot sur la passion darwiniste.

Tout le monde se bat donc pour obtenir le label de la dernière découverte ou confirmation (lesquelles bien sûr sont appelées à aller dans un sens ou dans l’autre, n’ayant justement plus que cette vertu confirmante ou infirmante), que ce soient mes petitEs camarades pro-genre que leurs ennemiEs réaques. Et les unEs sont aussi pathétiques - ainsi que fréquemment de mauvaise foi - que les autres dans cette quête. On est toujours prête à croire ce qui hypostasie ses désirs – mais le rapport même de croyance est très vite une vérole.

 

Bref, nos histoires ont été objectivées en un tournemain : citoyennes, juridiques et scientifiques. Je crois qu’on peut pas mieux aujourd’hui. Et donc potentiellement marchandises, productrices de valeur. Entre le tourisme gay et la bonne gouvernance des entreprises pour que les employéEs identiséEs puissent produire sans entrave. « Libérons le potentiel humain », comme disait il y a peu le vieux requin Francis Mer. Libérons, oui…

 

Hé beh oui. Il faut m’y faire, me dis-je en lisant les couinements qu’a occasionné notre assomption au ciel du droit pénal, à nous les t’. Le genre est désormais une équivalence comme une autre, après tant d’autres. Inséré dans la seule variable de jugement qui reste et restera jusqu’au bout du naufrage économique la solvabilité de l’unité citoyenne.

 

Nous croyons obstinément, sur une parole jamais tenue (et par qui, surtout, le serait-elle ?) que d’être bien convenables, décents, reconnus et enrôlés nous sauvera. Nous croyons surtout que nous avons besoin d’être sauvés. C’est pourquoi nous avons consenti à ce que le genre, qui peut-être – ce n’est pas sûr, rien n’est sûr en cette matière – eut pu être une porte de sortie, soit approprié et amalgamé.

 

Á chaque fois que nous pourrions casser le consensus, reprendre une parole qui ne soit pas affirmative, confirmative, eh bien non, après quelques démonstrations folkloriques, nous investissons tout ça à la bourse existentielle. Nous en rajoutons.

 

Á Put’lande pareil, puisque j’en ai fait partie : nous eussions pu, sans pour autant cesser de vivre sur la bête, questionner vigoureusement relation, gratuité, bienséance, travail. Queudch’. Nous n’en sommes plus qu’à tenter de faire assurer notre protection au moyen des bleues, ce qui n’est même pas gagné du tout et penche vers la persécution gouvernementale au contraire,s et à jouer les mères dodues sur l’étalage, combien nous sommes de bons produits. Pourtant, on pouvait continuer à baiser le système, comme disait VS qui était de la corpo. Mais non, nous sommes honnêtes, voilà le malheur.

 

Hé voilà. Le genre fait désormais intégralement partie de l’équivalence générale, de l’égalité devant la seule inégalité subsistante qu’on ne peut, évidemment, enjamber, celle de la valeur de chacunE, de la solvabilité directe et indirecte (indirecte, celle que vous avez sur le marché des assurances, et comme ressortissante d’un pays qui peut payer, par exemple quand on vous enlève au beau milieu d’un désert – que diable alliez vous foutre là bas, bien fait moi je dis !).

 

Le genre est constitutif de l’ordre présent. On a voulu être intégrées on l’est.

 

Le genre, comme identité, est une marchandise comme une autre, une de ces métamarchandises contemporaines, à la fois commerciales, politiques et existentielles. Et il n’y a pas de recours. L’erreur serait justement de croire que le politique, par exemple, en tant que domaine spécifique, pourrait nous en sortir, alors qu’il existe précisément comme une des abstractions de mise en équivalence générale du monde marchand.

 

Nous avons confié le genre, après tant d’autres choses, à notre personnalité transactionnelle et négociable.

 

Par ailleurs, je l’avais déjà fait remarquer, on s’est quand même un peu bien vautrées dans la réalisation de l’espoir qu’on allait bouleverser, précisément, l’ordre genré ou sexué. Et je le revendique, c’était et ça reste à mon sens un but fondamental d’une émancipation humaine, l’oppression et la haine de ce qui est catalogué féminin, et l’investissement consécutif dans ce qui l’est masculin, étant une des plus profondes structures d’aliénation, si on prend effectivement, comme je le fais, le pari qu’on peut en sortir. Qu’on se soit ratées ne veut pas dire que c’est impossible (et au fond je m’en fiche, il faut que ce soit possible, de l’audace !) – mais il faut aussi admettre où on en est, si on ne veut pas y rester !

Actuellement, on a juste réussi à multiplier indéfiniment les même signes, et ils restent désespérément f et m. Nous n’avons pas mené l’analyse fondamentale de cette logique du clivage. Pourtant on avait commencé, enfin d’autres, souvent, il y a quelques décennies. Quand on n’avait pas encore pour souci ultime de faire entrer tout ça dans le fonctionnement tel qu’il est.

Les réaques crient comme des poules qui ont vu un épervier que les différences de genre, pour parler franc la subordination des nanas, se dissout, n’est presque plus visible. Ça m’épate parce que pour ma part, dans ma petite vie, depuis les années 70 où j’étais môme, je ne l’ai vue que revenir en force, si tant est qu’elle avait réellement à un moment perdu de son acuité. Le monde dans lequel je vis c’est, je l’ai fait bien des fois remarquer, barbie et action man, les mecs bien dégagés sur les oneilles, dès trois ans, et les nanas de même mises au pas, couvertes ou dévêtues selon les options.

Il n’y a aujourd’hui ni troisième, ni quatrième, ni non-genre ; nulle part ; Pat Califia avait d’ailleurs déjà démonté les fictions exotisantes autour de cette légende il y a plus de dix ans. Nous n’avons jamais réussi à faire autre chose que du réarrangement des deux genres traditionnels, et jamais non plus à dissiper les fantômes valorisants (m) ou dévalorisants (f) qui flottent dessus. S’il est difficile de dire in fine pourquoi, ne pas le reconnaître relève d’une mauvaise foi endurcie – laquelle est fréquente dans les mondes militants. On aime au contraire à y positiver, et à faire une pièce montée de la moindre performance – performance qui bien souvent, en fait, confirme à quel point nous pataugeons dans l’état de fait et l’ordre des choses.

 

Mais le pire, c’est qu’avec nos trucs de genre, eh bien nous n’avons pas du tout échappé à ça, au contraire, nous avons multiplié l’expression de cette forme sociale binaire et oppressive, en faisant comme si diversifier les porteurEs allait désamorcer le potentiel destructeur et réducteur de ladite forme. Bref en faisant avec la genre la même bévue qu’avec l’économie, le travail, la science, en les déclarant neutres et en mitonnant une métaphysique des classes sociales : les êtres-statut, par la seule vertu de je ne sais quelle magie sociale, « libèreraient » les formes et en feraient quelque chose d’émancipateur. On a pourtant vu dans quel enfer cela nous a mené – ou plutôt non, nous nous ingénions à refuser de le voir, à refuser de nous attaquer aux formes elles-mêmes, au milieu du désastre.

 

Franchement je crois désormais que le genre ne peut être que ce qu’il est, a été. Binaire et aliénant. Et qu’il n’y a rien à attendre de faire joujou avec ce machin fétiche et humainement radioactif. Sans parler de la valorisation portée répétitivement aux formes masculines ou dérivées, qui s’inscrit d’ailleurs probablement dans un départagement plus large du monde entre productif/reconnu et improductif/caca. Nous en sommes venues à essayer de mettre du m un peu partout, pour voir si ça va nous libérer. Avaler les formes sociales et les images de la domination en nous imaginant que par la magie de notre vertu intrinsèque elles vont se tourner en puissance émancipatoire me semble relever et de la naïveté, et du fétichisme. D’ailleurs, les résultats sont là, toujours déjà là. Nous en sommes au même point.

 

Dans certains cas, il sert même désormais de bouclier aux impensés et à l’élusion de la critique. On parle ainsi de partager les rôles, mais ces rôles, eux, restent inchangés, comme la société qu’ils structurent. Les petits garçons, parait-il, pouponneront (catalogue Super U de noël 2012) ; déjà j’y crois peu, mais surtout quid de la remise en cause de la reproduction et de la famille, par exemple ? Sans parler de l’hétéronormalité. 

 

Le genre comme objet est mort ; et le genre comme identité nous ramène par tous les ruisseaux au même.

 

Quant à ce qui reste des féministes matérialistes, dont nous sommes quelques à être venues, la majorité donne dans les mêmes impasses ; la seule critique qui soit faite sur le sexe social est, à l’image du revendicationnisme économiste, une critique distributive. Bref la demande d’intégration dans les formes m et la domination en l’état. C’est en cela que je crains qu’autant l’approche institutionnaliste, l’approche léniniste que l’approche queer ne débouchent à la fin sur une espèce de patriarcat total, où nous aurons toutes été transformées en mecs, au sens des formes sociales sous-jacentes. Ça ira très bien avec la binarité ou même je ne sais quelle « diversité » des expressions de genre. Idem : nos histoires t’, je crois que c’est un ratage total, une nouvelle décalcomanie de l’identique. Il n’y a pas d’issue dans l’expression des formes en vigueur.

 

Je me demande quelquefois si on peut ou pas dire que nous avons « raté une sortie », une « chance historique », de même que l’échec des révolutions du dix neuvième siècle a poussé tout le monde dans l’intégration économique et ses avatars citoyens (pour les ceusses qu’ont les moyens), identitaires, etc. Bref si nous aurions pu, dans le développement du féminisme matérialiste, nous arracher à la puissance gravitationnelle de l’intégration dans les formes de l’équivalence générale. Il va de soi qu’il aurait fallu le faire en actes, en se séparant, et pas seulement en spéculation.

Je ne sais pas ce que valent ces « regrets historiques », s’ils sont pertinents. C’est toujours un peu rêver qu’il y a quelque part une autre réalité qui attend – et cela relève probablement des illusions qui nous maintiennent dans l’impuissance.

Je ne sais pas si la notion de genre eut pu être révolutionnaire, nous faire franchir les barrières. Il apparaît de plus en plus clairement que dans son usage et dans l’état des choses, elle est intégrée au maintien et au rapetassage du présent. Notamment par sa capacité de mise en équivalence. Pour autant je ne crie pas haro. L’idée de base me semble toujours tenir. Juste, nous n’avons rien à en espérer ni à en attendre en tant que telle. Il nous faudra mettre en œuvre d’autres critiques et d’autres perspectives, en plus de celle là, pour nous sortir de l’ornière où nous patinons quand même gravement depuis quelques décennies, pour rester optimiste.

 

Cela doit aussi nous instruire sur la puissance phénoménale de ce que déjà bien des gentes ont appelé la réification, la propriété puissante de l’ordre des choses (et je souligne choses, puisqu’en définitive nous finissons toujours pas nous confier à elles) à s’emparer des tentatives quelquefois très audacieuses pour les intégrer à son machinisme de reproduction. Dès lors que nous croyons à leur objectivité, que nous leur attribuons des qualités immanentes, c’en est fait, nous nous sommes roulées nous-mêmes.

 

Le genre est mort, ou plutôt il s’est calcifié en une pierre parmi d’autres de l’édifice contemporain. Il n’y a ni à se lamenter, ni surtout à crier à la trahison ou je ne sais quelle malfaisance. Bien d’autres formes prometteuses ont subi cette transformation. J’ignore absolument si on peut ressusciter des formes réifiées, et si c’est souhaitable. Ce qui nous incombe, c’est d’apprendre à faire qu’il n’en soit pas ainsi. Pour cela, il faudra nous interroger plus que sérieusement sur ce que nous avons voulu faire avec ces formes, avec ces idées – et à quoi nous avons voulu les faire servir. C’est sans doute là que ça se tient, dans nos croyances et dans nos intentions, dans nos résignations et dans nos obsessions.

 

Cela dit, cela dit – une chose : éviter le fatalisme. On peut en effet me rétorquer que le genre n’est qu’expression parmi d’autres de ces formes sociales face à lesquelles nous sommes impuissantes, et par lesquelles nous nous réembobinons sans cesse. Peut-être. Peut-être pas. Si la naïveté nous a coûté cher, l’aporie selon laquelle tout ce qui sortirait de notre tête serait voué à l’échec car déjà vérolé coûte bien plus, coûte tout, et nous ramène somme toute à la théorie réactionnaire déjà ancienne de cet « humain trop méchant pour mériter d’être libre ». Méchant étant ici remplacé par ahuri. Ben non, je ne marche pas. Sans pari que des issues sont possible, autant se flinguer. Et d’autre part cette impasse me semble tout aussi infondée que son inverse d’admiration béate de la démocratie identitaire. Je reste persuadée que le féminisme peut nous mener ailleurs – à condition que nous ne le soumettions pas aux conditions de survie actuelles ! Que nous n’en fassions pas un aplanisseur mais au contraire un soulèvement. Enfin que nous ne le suivions pas que « tant qu’il le faudra », jusqu’à je ne sais quel curseur d’arrêt paitaire dans l’exploitation et la représentation – pour ma part, l’aller vers un monde f, un monde de nanas, n’a pas de terminus. Mais il ne se fera pas sans que nous le décidions, et que nous nous débarrassions des évidences de genre version actuelle, lesquelles nous ramènent toujours à des référents masculins et intégrationnistes, par incapacité à critiquer non leur distribution, mais leur contenu même et leur rôle social.

 

La sexualité et le genre, avec leurs avatars comme les étonnants néo-natalisme et familiarisme (1), sont devenues ouvertement un panneau, un panneau dans lequel donner pour ne pas lancer de critique fondamentale des rapports sociaux et humains, d’une part, se donner de bonnes raisons pour défendre finalement la nécessité politique, marchande, citoyennes et propriétaire d’autre part. Surtout quand la propriété se réduit pour un nombre de plus en plus grand de gentes à soi-même et quelques babioles, en attendant l’expropriation finale. C’est sans doute pour ne pas avoir su poser les « outils » en ligne de critique, comme le reste, que nous en sommes là. Ce n’était pas fatal, contrairement à ce qu’affirment facilement essentialistes et évidentistes misogynes (la haine du féminin ou de ce qui est supposé l’être imprègne une part majeure de la pensée politique depuis pas mal de siècles – le mal est toujours une « féminisation du monde » parfaitement inventée – ce sont les formes masculines qui mènent la danse (2)). Mais à force de ne pas vouloir – d’avoir peur de – mettre nos sujets déjà bien riquiquis en question, eh bien nous en avons fait un fatalité, une de plus pourrait-on dire.

 

Nous n’avons tout bêtement pas été assez volontaires, et surtout avons une fois de plus (la fameuse « pensée scientifique » prétendument neutre évoquée plus haut) fait inconsidérément confiance à la bonté intrinsèque supposée à la forme sociale « décrite ». Á laisser s’ébattre le genre, qui reste obstinément ce qu’il est, binaire à dominante m, nous obtenons le même résultat que tous les paritarismes depuis un siècle : ça glisse toujours vers les formes valorisées, majoritaires, et nous sommes cocues, hors de nous et dans nous-mêmes désormais, injonctées à nous assimiler à ce qui nous a toujours oppressées et bouffées.

 

La notion de genre et son usage ne sont pas la cause de notre appétence tropique répétée pour les formes sociales définies, senties, départies comme masculines, mais les cadres auxquel nous les cantonons en sont sans doute la conséquence – d’aussi loin qu’on se souvienne, les formes m sont à la base des formes du pouvoir, omniprésentes et obsédantes. Le glissement permanent vers le m – comme vers la naturalisation, le conservatisme, etc. a tendance à tout emporter. Et les notions politiques sont un peu comme des éponges : une fois qu’elles sont usées, vieilles, imbibées, elles deviennent inutilisables. En tous cas pour faire place nette ou éclaircir les choses.

 

 

 

Arrivée ici, je voudrais passer sur la notion et la forme sociale « identité » ; mais c’est un énorme morceau. J’ai tendance à penser que ce qu’on peut rassembler sous ce terme d’usage récent a déjà quelques lustres, et est un des aspects du néo-essentialisme de statut qui s’est développé à partir de la fin du dix-huitième siècle, en  dérivant de l’idée de nation (et d’appartenance à). Depuis, des identités de plus en plus nombreuses sont apparues, avec des contenus différents, mais une forme sociale et politique, et un usage, semblables. Classes, races, sexualités, genre/sexe social, cultures, il ne s’est plus agi de « fatalités », ni de conséquences de rapports de pouvoir et d’adhésion à des formes sociales fétiches à dépasser, à se dépêtrer de, mais de conglomérats, de packs de valeur sociale à réaliser et à négocier sur divers marchés. Ce ne serait pas la première fois que l’approche positive soit un monde plus près que l’approche négative.

 

Pour ma part, je procède un peu comme pour le genre, que je crois une variété d’identité : de manière conséquentialiste. Où en sommes nous arrivées avec l’identité ? Question que j’aurais tendance à modifier immédiatement pour demander : pourquoi n’avons-nous pas bougé d’un iota avec l’identité, non plus qu’avec le genre ?

 

On parle d’identités, au pluriel. Or, à voir les conséquences du regroupement des gentes et des signifiants sociaux en identités, lesquelles sont très similaires, ça fait penser à d’autres multiplications d’un principe unique, comme celui de la marchandise. Les identités, de ce point de vue, sont la démultiplication potentiellement énorme, puisque dans ce cas là tout peut – et à terme doit – devenir identité, d’un mode de représentation et d’existence unique. Rien de très neuf dans la mesure où c’est toujours le prédicat, ici défini par un lot de fonctionnalités sociales, qui appelle à lui le sujet. Et j’oserais – mais avec le risque de me gourer – aller jusques à me demander si, dans le dualisme que nous n’avons pas dépassé (qu’avons-nous dépassé d’ailleurs ?), l’identité n’est pas un nouveau nom pour ce qui fut autrefois l’âme, cette « réalité plus profonde », revenue comme tout sur terre, mais qui ne s’y acclimate pas. L’identité est répétitive – d’ailleurs elle s’en targue assez souvent. Jusques à penser subversive l’insistance la plus lourdingue dans les formes les plus éculées.

 

Á ce propos, je pense aussi pertinent de se dire qu’une telle identité va très au-delà de ce qui a été défini comme « phénomènes identitaires ». Ce n’est pas un option, c’est un devenir total et multiple : il est devenu même difficile d’y échapper car nous nous percevons très facilement en termes d’identité.

Le système identité, pack de valeurs sociales à négocier sur les différents marchés, ne nous sort pas vraiment de la logique oppressive et destructrice des vieux essentialismes ; il leur offre au contraire une occasion de continuer leur carrière, ainsi qu’à leurs contenus, sous un nouvel emballage et un format plus économique. Tout le monde s’y est mis : des réaques les plus obscures aux progressismes les plus tranchés, je ne vois plus aujourd’hui de position qui ne se définisse explicitement comme identité. Ou tout au moins sont elles fort rares et, comme on dit en novlangue, désormais peu audibles.

 

Hiérarchisation et équivalence formelle – comme d’ailleurs la supercherie complémentariste « une place pour chaque chose et chaque chose… » qui n’est qu’une hiérarchie à peine camouflée -  sont des aspects du même piège de la valeur, tout autant que la gratuité et la vente. L’une n’existe qu’en fonction de l’autre, et les deux sur un plan unique d’évaluation généralisée, de transformation ou plutôt de fondation du sujet en une abstraction réelle.

 

Il est bien possible que la question du sexe social/genre ait été rendue inopérante envers l’ordre des choses du fait précisément d’être devenue, comme les autres, une affaire d’identité – et d’insertion de cette identité. Ce serait alors l’identité elle-même qui rendrait les choses inoffensives – envers l’ordre bien sûr, rien n’est moins inoffensif que les valeurs sociales et culturelles, prête-nom de la domination et de l’économie, au nom desquelles nous nous assassinerons volontiers. Mais la forme, elle restera inchangée et même respectée.

 

Ce qui est chiant avec ce type de formes qui ont pour caractéristiques que, même à notre […] défendante,  nous ne pouvons nous garder vraiment de les ressentir comme nous-mêmes, ou de nous ressentir comme elles, c’est que nous n’avons pas un point de vue suffisamment délié, indépendant, pour les analyser. Il ne nous reste alors que le conséquentialisme : en constater les probables conséquences. Et nous dire que si ça ne nous a pas aidées à sortir de ce monde social, relationnel, existentiel et de ses exactions, eh bien c’est qu’il y a un hic dans ces formes, ou dans leur usage. Et que nous avons tort d’attendre béatement que leur « complet développement » nous apporte félicité et satisfaction.

Je ne sais pas ce que genre et identité « sont réellement », mais il apparaît de plus en plus nettement qu’on ne changera rien de concret ni d’important avec ces trucs. Une fois de plus, évidemment, ça nous ramène à la question préalable : voulons nous changer l’état où nous nous trouvons, où bien le perpétuer, fut-ce ne le « perfectionnant » (et qu’implique in fine sa perfection éventuelle) ?

 

 

Je m’esbaudissais l’autre jour devant la énième production post-porno ; déjà le post me fait bien marrer, vu la continuité des arguments et des figures, énième réagencement du même, les formes insérables dans la sexualité étant fort limitées, hétéra par principe. La sexualité c’est l’hétérosexualité, point. Y adjoindre une fois de plus, par blasage, l’exotisation de la brutalité et de la domination, pareil, ne soulève rien, bien au contraire. Il en ressort toujours le même cercle, et ce sentiment que tout de même, les formes masculines sont vachement libératrices. Ce qui est vrai. Libératrices. Mais de quoi ? Les luttes de libération n’ont jamais libéré, déchaîné que les formes sociales et politiques les plus répétitives, dans lesquelles nous sommes sommées de nous retrouver. Libération et émancipation ne visent pas les mêmes sujets.

Ça laisse traîner une question inquiétante : le genre est-il masculin par défaut et pente ? J’aurais tendance à répondre oui, mais par le rôle social que nous lui donnons. Ce qui vise à la production d’existence effrénée participe du monde masculin en vigueur. Une fois de plus c’est la forme sociale qui nous fout dedans.

 

Le cheminements dans le lotissement des identités est un devenir de plus, un de ces déjà pourtant bien usés « devenir ce que l’on est », version voisine de « trimer pour exister » ou de « souffrir pour être belle ». Devenir est le même piège essentialiste qu’être, les deux bouts se répondent parfaitement dans un système unique d’incitation et d’injonction à se catégoriser d’une manière intégrable et négociable. Or nous n’avons pas à être ; nous sommes déjà là (et dans de fâcheuses postures bien souvent). Comme si ça ne suffisait pas ! L’exigence d’être nous fait faire tout et son contraire, souvent sur et contre nous-mêmes, sur et contre autrui.

Poser la question autrement, changer de sujet, serait peut-être une possibilité de rompre avec ces nécessités impérieuses. Et en passant s’autoriser à toutes les fainéantises existentielles. Je vais oser un détournement : jouir sans contrainte. Sans obligation de ce qu’est censé recouvrir jouir. Jouir de, ce pourrait d’abord pouvoir ne rien faire, ne pas se forcer à être. Ne pas courir sans fin après quelqu’une qui nous échappe toujours, dans toutes les grilles de valorisation et de reconnaissance, majoritaires et minoritaires. Quitter l’usine à nous.

 

Je ne sais pas comment qui que ce soit peut dire sans éclater de rire que nous soyons en position post-quoi que ce soit. Nous sommes anté, antédiluviennes même, nous passons temps, énergie, ingéniosité à aligner les déclinaisons des catégories que nous n’osons pas aller voir et mettre en cause, tellement ce qu’elles nous imposent, ce que nous nous imposons par elles, nous semble relever de la nécessité incontournable, cette super-naturalité copernicienne. Genre, sexualité, identité, plaisir, propriété, droit… ont été ainsi avalés par ce ciel de nécessités que nous nous sommes faites quelque part au sommet du crâne, sous la voûte étoilée.

Or – comme le disaient quelques queer dont je fus proche, il y a plus de vingt ans, l’affaire est désormais de décrocher les étoiles, de détrôner nos divinité internes et sociales. Là, à cette condition, revenant à ces exigences perdues, eh bien je veux bien me faire queer, n.. de la déesse ! Mais si c’est pour cultiver la grammaire de ce qui est, et d’aménager une fois de plus le très antique ordre ambiant, là merci bien, je suis pas ikea pour un kopeck.

Tout cela dit, nous restons devant la paroi. Premiers huit mille. Je veux dire que l’affaire reste pendante, que ce que nous avons voulu combattre reste à combattre, enfin que nous tenons toujours le pari de l’émancipation et de la critique des formes de domination et d’assignation. Que nous le tenons d’autant plus que, bien nous soyons dans la glu, je crois que nous sommes plus à même de tenter la surprise que nous ne l’avons été autrefois. Yes. Optimiste malgré la purée de pois. Il va nous falloir sérieusement considérer le sujet que nous faisons. Plutôt que le pessimisme, si combatif soit-il, optimisme critique.

La question de la partition sexuelle et hiérarchique du monde reste entière – et pour ma part je suis désormais de celles qui pensent qu’à moins d’un renversement radical des formes dominantes et valorisées, nous avons fort peu de chances d’y échapper.

 

 

(1) Pensées éminemment essentialistes, où le prédicat est que si on « est différente » (sans poser profondément la question du en quoi), on fera autre chose avec les mêmes formes sociales et les mêmes idéaux. Trois siècles d’échecs répétitifs de l’application de cette pensée n’ont apparemment pas découragé grand’monde.

 

(2) Voir les thèses sur le clivage sexué de la valorisation de R.Scholz, que je pense assez prometteuses ; et à voir un jour j’espère toute une critique qui reste à mener de l’engluage dans la valorisation des formes masculines du social.

 


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La Bestiole

  • : Divergence transse, féministe, communiste - Le placard à Plume, la fem-garoue
  • : Ébranchée, schlemihlah, communiste, féministe - la transse la moins queer, la moins fun, la plus antisexe, antinaturaliste, antisubjectiviste du quart sud-est. Clodote d'hamsterlande, casserole détachée de la queue de l'alternoféminisme. A gauch' de la gauch' de la gauch' de l'extrême gauche. Résolument opposée aux backlashes pro sexe, pro marché, pro nature, pro religion, pro peuple, pro nation, comme aux catéchismes moraux-politiques en tous genres. Moderniste négative, moniste, novatrice ; philogyne, philosémite. Pour un anti-monde de nanas paresseuses et la ruine radicale de la masculinité, de l'économie, de la sexualité, de la fierté, du pouvoir.
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