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20 avril 2013 6 20 /04 /avril /2013 12:33

 

 

 

 

Vous avez sûrement remarqué. Depuis quelques années, maintenant, un nouvel élément de code, disons de manière de dire une chose sans la dire trop nettement, est apparue dans notre sympathique petit monde. L’astérisque. Accolée à « femmes ». Á hommes pas, enfin j’ai pas encore vu ; on ne se définit pas volontiers comme hommes chez nous et c’est très bien ainsi.

 

L’astérisque, on va faire vite, hein, ça veut dire trans. Quand il n’y a pas d’astérisque après femme c’est bio uniquement. Quand il y a astérisque les f-t’s sont tolérées.

 

Au début, l’astérisque appelait une note, qui expliquait, en général « toute personne qui se définit comme ». Nouzautes sommes des femmes qui doivent être expliquées. Et même encore plus souvent qui doivent s’expliquer, pour rester dans l’euphémisme.

 

Mais j’ai vu plusieurs fois, récemment, des astérisques sans note. L’astérisque juste, qui indique en elle-même quel genre de femmes vous risquer de trouver. L’astérisque, en quelque sorte, sous-entend « à tes risques ». Pasque pour parler franc nous sommes un risque, nous sommes toujours un risque, un gros risque commercial que le mouvement féministe inclusif a eu la générosité de prendre, des fois.

 

Alors, hein, qu’on la ramène pas en plus quand on se sert de nous, qu’on nous exploite ou qu’on nous maltraite. On a été déjà bien gentilles de nous laisser entrer dans un coin. Comme je l’ai fait remarquer récemment, après l’avoir remarqué dans la vie durant des années, le genre, chez nous, c’est pour la galerie et les interviews. C’est pas ça qui compte en vrai. D’où, entre autres, l’astérisque. Warning.

 

Les mots sont importants, comme s’est intitulée une de nos entreprises d’attribution du malheur social. Tu parles, je ne te le fais pas dire. Ils sont tellement importants, visibles pour tout dire, qu’il a fallu désormais se réfugier dans les signes typographiques pour signifier une alarme, quelque chose qui doit absolument être vue et tout aussi absolument peu explicitée.

 

Et comme d’hab, qu’avons-nous fait, nouzautes ? Ben on se l’est réappropriée. Non contentes de la subir, ben tiens, autogestion, on va se l’infliger nous-mêmes, comme ça ça passe du côté acceptable du politique, et ça évite en même temps de secouer de fond en comble l’ordre militant et identifiant, pasque faut pas rigoler, si on perd nos relations chez les nanas bio on est mal.

 

Le désir consensuel d’être intégrées au jeu des vraies grandes personnes, au monde tel qu’il est quoi, nous conduit, comme il conduit n’importe qui d’ailleurs et de n’importe quel statut pourri, à tous les consentements.

 

Donc on arbore l’astérisque qui nous a été imposée avec fierté et résolution. On a sauvé l’honneur et la socialité ensemble. Enfin des morceaux ; on n’a pas tout perdu quoi. Sursis. Je crois qu’on appelle ça une combinaison gagnante/gagnante. C’est très à la mode. Ça veut dire que quand tu es locataire, ou salariée, ou surnuméraire, ou je sais pas quoi mais de subordonnée et pas vraiment légitime, eh ben tu as cependant intérêt à ce que l’ordre des choses qui te fait telle roule et tourne à fond, pasqu’alors tu as quand même un carambar à la fin. Ou bien juste on ne t’extermine pas, on ne t’exclut pas totalement. Tu n’y perds pas tout, et même de toute façon au départ tu n’étais qu’une crotte, donc quelque part, hein, tu y gagnes ! L’important, l’essentiel, en société, c’est de ne pas perdre. Quitte à admettre d’être une crotte, puante et suspecte, mais une crotte gagnante.

 

L’astérisque est une matérialisation du marché gagnante/gagnante entre bio et t’s.

 


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17 avril 2013 3 17 /04 /avril /2013 11:09

 

« Les efFRONTé-e-s considèrent qu’on ne peut pas accéder aux corps des femmes par la voie marchande. »

Titre d’un article programmatique d’une tentative de copié collé d’OLF par des gentes que je présume du FG. Illustrée par l’inénarrable slogan « les vrais zommes n’achètent pas les femmes ». C’est vrai. Ils se doivent de les avoir gratuitement. Et même qu’elles leur disent s’il te plaît et merci. Sinon c’est la honte. Même pas cap’s de se faire une meuf, dis donc. Obligés de faire payer leur lourdeur et leur besogne, leur présence quoi. Trop nuls.

Ce qui est des fois effarant, c’est de voir ce que défendent, positivement, les prohi. C'est-à-dire l’entièreté de l’ordre relationniste et hétérosexualiste, affiné et raffiné en cave. Pour elleux, la gratuité est une valeur ajoutée – ce qu’elle est effectivement depuis toujours dans cet ordre qui fonde lui-même une valeur, la relation. Relation toujours binaire dans son principe. Et qui ne peut donc pas interférer avec une autre valeur, aussi universelle soit-elle. L’universalité ne se partage pas, dans ce monde là. Bref, il est bien que les hommes baisent des femmes, couplent, provignent avec, et il est super bien que ce soit par leur prestance et leur attirance et leur virilité (berk !).

En tous cas les choses sont claires : la vraie vie – et on ne précise même pas « pour un homme », qui c’est le sujet à patriarcalande ? – c’est d’accéder au corps des femmes. Et même plus généralement à leur vie entière, histoire de se la sucer. Ce qui est bien plus gratifiant et économique quand on le fait gratoche ! Et bien plus rentable pasqu’on a accès, comme y disent, à toute la nana, 24/24, 365/365, pas à une heure ou deux et quelques exercices ou un peu de support psy (beaucoup de clients causent bien plus qu’ils ne baisent).

On se demande bien d’ailleurs comment il pourrait bien en être autrement sans injonction et intériorisation de la normalité sexualisante. Les mecs croient-ils que leur lourdinguerie a une prestance qui stimule le désir ? Ben mon ‘ieux. Si on n’était pas coincées dans un système où la relation conditionne la reconnaissance, et où on nous fait croire que baiser, enfanter, se faire coller c’est se réaliser, je pense que les pauvres, y se la taperaient dans un coin s’ils entendent l’avoir gratoche. Comme disait Solanas, on a bien mieux et plus urgent à faire que se taper la glu de conjoints, et mêmes de conjointes. La vie n’est pas dans la dépendance instituée et naturalisée, dans les sujets sociaux à deux têtes et à quatre pattes (ou plus encore).

La sexualité, avec son cache-sexe l’affectivité, ataviquement hétéro-nome dans sa structure même et sa pseudo-naturalité, fait partie constitutive de l’ordre qui est aussi celui de la valeur et du pépéarcat. Soit on s’en accomode, soit on le combat, mais c’est d’une hypocrisie sans limites, qui plus est au détriment de quelques qui y survivent précisément sans y consentir, que de prétendre l’aménager, et encore plus qu’il puisse être inoffensif !

Les non-bénévoles que nous sommes, avons été et, ne déplaise aux prohi, serons, tant du moins que sexualité et relation seront une norme de réalisation sociale et existentielle, que nous soyons putes, entretenuEs, vampires ou sangsues, bousillent cet ordre, le dévalorisent, rappellent finalement que tout ce cirque autour de l’amour, du plaisir, du couple, etc. n’est qu’un système d’échange social et économique, de formatage du sujet, d’aliénation quoi, comme un autre. Et que chercher à le sacraliser, dans la droite ligne des religions et des sociétés, ne sert qu’à empêcher la critique de s’exercer dessus, et à maintenir l’intérêt supérieur des mecs et d’hétérolande.

Soit on accepte la logique d’échange et de marchandise, soit on la refuse. C’est comme la radioactivité, à partir du moment où elle existe, elle est totale et partout, c’est sa raison d’être et c’est inévitable. Et sa partenaire la gratuité bénévole et arnaqueuse, comme par hasard dévolue au versant non-valorisateur de ce monde, c'est-à-dire au féminin, avec elle, indissolublement. Prétendre opposer l’une à l’autre, c’est comme opposer le travail au capital : ça commence à la croyance acritique et ça se termine dans les marais du foutage de gueule. Ce monde ne se vend pas au détail, soit on l’endosse, soit on le renverse. Mais la position des institutionnalistes prohibitionnistes et sécuritaires, qui pensent, comme toutes les citoyennistes, que l’on peut apprivoiser la logique de la valeur, la faire tourner « pour nous » en s’en préservant, est et a toujours été intenable et intenue.

Vénales, pointilleuses, antisexuelles, employées du care, nous sommes les non-bénévoles, celles à qui on ne la fait pas, celles qu’on ne peut avoir gratuitement et encore moins par la grâce du charme masculin (!!!). Nous sommes les inabordables et les inannexables. Nous sommes bien forcées de croire que l’amour existe – hélas ! : nous en voyons les conséquences et dégâts sur les femmes. Avec la sexualité, et ses sous-produits reconnaissance, plaisir, désir, il est à la base de la structure d’injonctions intériorisées du patriarcat. Et la gratuité est un des aspects de la vénalité générale ; c’est quand c’est gratuit que c’est soi le produit ! Et qu’on y croit ! Nous ne sommes ni gratuites, ni bénévoles. Nous ne croyons pas à la naturalité de la sexualité et de l’amour.

Aliénation pour (auto)exploitation, c'est-à-dire travail, en attendant d’en sortir, nous préférons la seconde limitée dans le temps et l’espace et dont on peut envisager de se désengluer, qu’on peut encore objectiver et qui ne nous avale pas totalement, ne nous modèle pas sujette consentante. Nous préférons donc le rapport commercial à la relation, en attendant l’abolition des deux. Et non leur hypocrite repeinture sous les auspices de l’ordre civique et économique.

Pas d’accès à nouzautes autre que précisé, minuté et tarifé, tant que l’argent, le travail, l’état, la famille, l’amour, la sexualité ne seront pas de mauvais souvenirs ! Et qu’on ne parlera plus d’accéder comme d’une évidence, d’une nature ou d’un droit. Nous ne sommes pas bénévoles, que ce soit pour le cul ou pour tout le reste du soin de pépé et des lardons, des zâmes et des corps. 

La pute antisexe, antiboulot et antilove

 

 


 

 

 

 

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13 avril 2013 6 13 /04 /avril /2013 09:34

 

 

La lâcheté collective est encore pire, et plus destructrice, que la violence opportuniste des crapules qui savent pouvoir en profiter. Une cause semble en être, et ce bien plus qu’une conséquence, notre aplatissement intellectuel et critique, notre résignation intégrative (évidemment non dénuée de roublardise).

 

D’ailleurs, l’intégration et la reconnaissance, c’est comme toutes les valeurs : tant qu’il y en aura, il n’y en aura jamais assez pour tout le monde. 

 

Á la pioche, si nous ne voulons pas être quelques unes à en manger.

 

 


 

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10 avril 2013 3 10 /04 /avril /2013 08:52

 

 

 

in cauda venenum

 


 

Ça a frité sur la non-mixité féministe, ces derniers temps, ici et là, avec une fois de plus les mêmes vieux arguments moisis et couineurs des mecs qui ne songent pas un instant à ne plus l’être. Bon, vous connaissez ma position, (ou pas ?) : j’adhère totalement et je reprends ma carte à cette occasion au parti des « féministes bourgeoises staliniennes », comme psalmodiaient et logorrhaient récemment des momies masculino-léninistes qui semblent, comme leur modèle, avoir compris Marx comme moi la Baghavajitâ dans le texte. On sent bien cela dit que tout ce charabia unitariste ne leur est qu’un prétexte pour poser leurs couilles, un, et deux l’unité avec ces personnages, de toute façon, zébi ! Pour tout dire et redire, je suis pour une non mixité de type solanassien, si vous voyez ce que j’veux dire. Vaguement hégémonique. Universaliste, même, tiens. Couic pépé quoi.

 

Bref, une grosse barrique, quelques décennies quoi, de plus de non-mixité(s), pour ne pas dire de séparatismes(s), nous ferait je crois le plus grand bien. Remettons nous en une !

 

Bon, arrivées là, vous pensez bien que je ne vais pas vous laisser sur cette part de nougat, mais que j’amène aussi mon bonbon à la cantharide. Certaines autres occasions m’ont refait penser à une forme de non-mixité qui est souvent appliquée chez nous. Meufs gouines trans. Il y a déjà eu autrefois des débats et accrochages sur ce que c’était en réalité et comment ça se passait, sur le décalage, en peu de mots, entre non-mixité souhaitée et non-mixité réelle. D’ailleurs, tout le monde n’était je crois pas d’accord et c’est tant mieux ; plus je vieillis, plus je me dis que le consensus et la convergence nous engluent.

 

Mais, donc, un constat récurent, c’est que les nanas trans féministes, dans la mesure où nous existons – mais nous existons bien à quelques exemplaires tout de même – sont fréquemment absentes de la non mixité meufs-gouines-trans. Mais ça ne semble pas soulever question. C’est inclus dans le fonctionnement et l’expérience de la chose. On n’est pas là. On est conviées mais on n’est pas là. Conviées ; pas légitimes, parce que la légitimité est dans ce qui convie, justement. Nous ne participons pas du mouvement qui fait que nous pourrions être là. Et, donc, re, souvent, nous n’y sommes pas. Pour une foultitude de bonnes et de mauvaises raisons. Mais peut-être tout simplement parce que ce n’est pas notre place – en avons-nous d’ailleurs une, où que ce soit ?

C’est un peu comme le e dans la Disparition de Perec. On n’est pas là mais ça ne se voit pas trop. On n’est pas là mais c’est comme si nous étions là. Le t, commodément sans préfixe, nous représente suffisamment. Et nous représentons nous-mêmes, dans notre absence, le personnage muet mais indispensable. Indispensable ? Sommes nous réellement indispensables au féminisme actuel, même inclusif ? J’en doute pour ma part, mais il faudrait que ce fût dit.

C’est là, si j’ose, une des seules invisibilités dont nous bénéficions ordinairement – je renvoie à ce que j’ai déjà écrit là-dessus ; pour nous, f-t’s, l’invisibilité est plutôt une chance, et une sécurité ; quand on nous repère pas à vingt mètres tout va bien. Y compris dans le milieu militant.

 

La non-mixité mgt fonctionne bel et bien, mais plus précisément elle est, de fait, dans la plupart des cas et même dans sa normalité ordinaire, attendue, une non-mixité meufs-gouines-m-t’s. Quelque chose donc comme une non-mixité sociobiologique de communauté de destins xx, femmes nées, assignées, socialisées femmes. Ce qui d’ailleurs ne pose aucun problème, au contraire, c’est le fondement du féminisme. Une non-mixité est, justement, une non-mixité. Exclusive. Fondée. Ensuite, les destins f d’origine, eh bien ce n’est pas rien. Ça roule. Pour ma part c’est même ce qui importe et ce qui promet potentiellement un autre monde. Pour tout dire, enfin, c’est le principe de d’origine de la non-mixité féministe, qu’il serait peut-être bien de réaffirmer sans faux semblants.

 

Juste il faudra renommer la non-mixité en question ; pas la redéfinir, elle est définie, et par le fait et par une logique interne et historique qui se tient.

 

Mais aussi peut-être admettre que le genre, eh bien de fait nous n’y croyons pas excessivement nous-mêmes, dans le milieu féministe. Je dis d’autant plus nous pasque, comme vous avez pu le lire (dans Bien essayé, notamment), moi non plus, finalement. Enfin ce n’est pas y croire ou pas y croire, c’est là – mais c’est ne pas croire que ça nous fait réellement, en l’état, nous sortir des rapports sociaux en vigueur. Ni de la hiérarchie dichotomique m/f. Que nous nous sentons quand même plus en sécurité avec les destins sexués et inaltérables- et que nous avons probablement, comme on dit, de bonnes raisons de, d’expé. Mais cette incrédulité n’est pas assumée, nous faisons – mal- comme si pas. Ou plutôt nous disons comme si pas et faisons comme si, nos comportements collectifs en témoignent.

De même, ne sont assumées ni la haine sourde et constante ni le mépris exotisant et exploiteur envers les femmes trans, lesquels cependant se pratiquent, partagent et transmettent avec assiduité.

 

Et nous en tirons, silencieusement, conséquence : foncièrement, dans le mouvement féministe, les m-t’s sont et restent des femmes et les f-t’s des hommes. La question n’est pas de savoir ici si c’est bien ou pas, mais de reconnaître que c’est ce qui continue à issir, transparaître, consuivre de nos comportements politiques. Par ailleurs, cela implique aussi que la t’itude n’existe que pour ce qu’elle est effectivement, d’expé, pour la majorité des bio : un vernis exotisant, alternativement excitant ou repoussant. Et c’est à peu près tout. En fait elle n’existe pas vraiment, c’est un suffixe parmi d’autres.

 

Au fond, la dichotomie est restée assez intacte, massive, dans les pièces mêmes où nous avions cru la morceler, au moins. On pourrait dire, en quelque sorte, qu’il n’y a toujours qu’un genre, le genre masculin. Et qu’il n’y a toujours qu’un sexe, le sexe féminin. Le genre, c’est là où il y a de la place ; le sexe, c’est là où l’on est à l’étroit.

 

Ça ne me choque ni ne me bouleverse, encore moins m’indigne ou me « met en colère », en novlangue dans le texte. Au contraire, je pense que c’est l’expression d’un état de fait que nous ne pouvons guère ne pas prendre en compte. Mais les non-dits et les silences couvent facilement des situations pourries, et par conséquent je pense qu’il faudrait assumer, explicitement, que la non-mixité mgt alternote est une non mixité mgmt. Assumer que le genre, c'est-à-dire une manière de dépassement du sexe par fragmentation et redistribution, est une belle utopie certes mais que pareil, ce n’est pas en fonction de cette tentative inaboutie de renversement qui est un peu tombée désormais dans le remblayage des nids de poule de l’ordre sexué, que nous nous comportons. Et cesser d’esquinter les f-t’s en leur faisant miroiter une légitimation qui n’existe ni dans le faits, ni dans les tréfonds de nos pensées.

 

Je ne suis donc pas forcément contre notre disparition, à nous les f-t’s féministes, pas plus que je ne suis contre notre invisibilité. Cela fait de toute façon un moment que j’ai des doutes sur les t’ités en général, dans la droite ligne de ce que je dis plus haut à propos du genre : pas sur notre existence, on est là, mais sur ce que nous pensons que ça veut dire ou entraîne ; je commence à croire que c’est une impasse de plus dans la tentative de briser l’ordre patriarcal et sexualiste. Bien essayé, mais raté pour cette fois ci. Une fois de plus, nous nous sommes livrées à une re-production, à une multiplication, mais la remise en cause fondamentale, ce n’est pas encore pour cette fois ci. Dommage. Comme je dis toujours, on recommencera, autrement si possible ; dommage aussi que la vie soit si courte, et qu’il faille toujours à peu près tout recommencer.

 

Cela dit, je voudrais, une fois de plus, signaler ce qui me paraît un autre possible cul de sac, et qui est celui, vous aurez deviné, de la réappropriation. De la réappropriation acritique, dans un certains nombre de cas, de formes et de valeurs, ou de lectures du monde, qui me semblent liées substantiellement au patriarcat. D’agenrités ou de déviances qui glissent toujours finalement vers le masculin. D’un neutre, quoi, d’une origine de la valeur, d’un point central que nous n’avons pas encore réussi à mouvoir. On peut bien sûr dire que le m s’est attribué tout ce qui est bien – mais trouvons nous tant que ça que ce monde soit bien ? Ou bien (!) trouvons nous que c’est bien parce que c’est ce qui a toujours été valorisé, et autour de quoi tout s’est construit, pour ne pas dire agglutiné ?

Et que c’est peut-être là une espèce de torsion, en plein milieu, entre ce qu’on est, ce qu’on voudrait être, ce qu’on voudrait faire et ce qu’on pourrait faire (ouf !), qui empêche, si ça se trouve, le féminisme d’avancer. Et que la paradoxale absence des f-t’s a peut-être, quelque part, quelque chose à voir avec cette torsion. Nous sommes mal à l’aise avec ce qui nous paraît, in fine, exagérément f, à commencer par nous-mêmes, et bio et t’s. Qui rappelle trop ce que l’on veut fuir, à raison : l’assignation au sexe tout pourri ; mais qui nous fait peut-être aussi et jeter ce qui était peut-être la clé de la sortie du monde m, et nous rassembler autour de ces formes m qui ne nous serons jamais amicales, qui nous boufferont toujours.

 

Nous sommes, et là je parle de nous les f-t’s féministes, un peu comme des souris qui seraient coincées, tombées entre deux cloisons, et condamnées à la mort lente, nulle part. Est-ce prophétique si, il y a plus de vingt ans, une vieille amie et collègue me suggérait déjà de décrire les sentiments d’une tranche d’oignon tombée derrière la cuisinière ?

Mais je pense que cette situation, coincées entre deux cloisons, est finalement la nôtre à toutes, les féministes qui veulent aller au-delà de l’aménagement de ce triste monde ; ces cloisons sont celle des personnes, de ce qu’elles sont, et des formes sociales qui sont ce que nous sommes. Ces cloisons se rejoignent au deux bouts. Ces cloisons sont probablement une cloison, une boîte quoi. Et l’affaire n’est pas simple. Il ne suffit pas de dire « on la fait péter ». Nous sommes aussi la boîte, l’assortiment. Il importe de ne pas nous faire péter. C’est là ce que j’appellerais le détroit de l’émancipation. La libération c’est plus simple, on brise les entraves des forces et des formes que nous incarnons, et zou ! Après, il faut se démerder avec ces forces et ces formes qui ne sont pas tant que ça nous, qui ne sont pas nécessairement à notre avantage si on veut. L’émancipation c’est d’en sortir nous, avec à peu près tous nos morceaux, pas mutilées. Je crois que pour cela il importe de garder une conscience de que l’on fait, comment pourquoi.

 

Je n’irai pas plus loin, plus loin je sais pas. Je termine par – vivent les non mixités de femmes, féministes, radicales. Et explicites.

 

*

 

Et quant aux f-t’s ? Eh bien si nous nous occupions de nos fesses, au lieu de toujours aller nous faire certifier, exotiser, esquinter ou soupçonner, avec une bonne volonté déconcertante ; si nous cessions de sororiser piteusement, de tenir échelle et chandelle aux bio qui n’en ont d’ailleurs guère besoin, si ce n’est pour un certif’ de t’philie dont elles se passeront en fait très bien ; et si nous allions piocher cette carrière de négativité et d’isolement qui est, historiquement et systémiquement, un propre de la condition féminine ? Je ne jurerais pas qu’on n’en tire pas quelque chose, et pour nous, et pour plus tard plus universellement : a break in the wall. Nous sommes et restons, par force et presque déjà par tradition (les habitudes se prennent vite), la face négative du féminisme, non intégrable, non réappropriante du valorisé – et je suis de celles qui croient fermement que le négatif peut nous ouvrir des brèches dans la tyrannie du réel nécessitaire et positiviste. Chiche ! Mais pour ça il ne faudra plus chouigner ni rabioter sur notre stigmatisation ; au contraire, il faudra en cultiver les éléments, et la manger à la grande cuillère. Changer notre régime, quoi. Et qui sait par cela anticiper ce renversement général que nous avons jusques à présent toujours loupé, les unes et les autres.

 

 

 


 

 

 

 

 

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4 avril 2013 4 04 /04 /avril /2013 10:34

 

 

Décidément, les tribunes qui paraissent dans les grands journaux ont pour effet répétitif de me bousiller un peu plus le moral, lequel est pourtant déjà ratatiné en deça du visible. L’autre jour, c’était l’appel de Preciado à une « révolution », laquelle, liste des réclamations et rechignades lue, semble se limiter une fois de plus au perfectionnement des cadres du présent – la fameuse « citoyenneté totale », comme si on n’y était pas et n’en bouffait pas de gré ou de force tous les jours. Pour une fois pourtant qu’on causait de révolution… Mais voilà – révolution, de nos jours, ça sent plus l’appel des bonnes vieilles évidences réaques ou républicaines, que l’émancipation. On a pu le voir en maints endroits.

 

C’est dans ce cadre que paraît l’appel à ce qu’une camarade des Femen© de Tunisie, qui a été purement et simplement enlevée et séquestrée par sa famille biologique, soit libérée incessamment. Beh oui, c’est même un minimum. Sympa les révolutions réactionnaires ; ne rions pas, ça risque d’être notre tour bientôt en europe, vu ce qui agite les passions sursocialisées, mesquines et haineuses de nos congénères. Bref, je m'associe, il faut qu'elle sorte ! 

 

Sauf que, sauf que, je suis restée bouche bée devant un des arguments, des motifs, qui apparaît en plein milieu dès le début, et se répète : la nana est majeure. Ouaips. Et alors ? Si elle était mineure, il serait loisible de la cloîtrer, de la tenir au secret et de l’empêcher de faire ce qu’elle a envie ?

 

Le pire c’est que, pour les camarades institutionnalistes, la réponse est, en partie notable, oui. Oui, si on a moins de l’âge prévu par l’indispensable loi, on n’a pas la dispo de soi-même. Il faut une autorité de tutelle. On est vulnérable et déraisonnable, et j’en passe. Ce qui me fait marrer, c’est de voir à quel point les adultes sont invulnérables, raisonnables, bref prêtes à échapper à toutes les chausses-trappes. Mais c’est l’argument même : par défaut, il justifie que l’on soit enfermée, dans certaines conditions. Okay.

 

Rassurez-vous, si j’ose, dire : si on l’a, cet âge, on n’a pas non plus vraiment la dispo de soi-même. On peut consommer à s’en faire péter les membranes, on peut courir après un travail toujours plus tyrannique pour pouvoir consommer, on peut et même on doit relationner bénévolement (mais pas à titre onéreux, c’est mal), on peut voter tous les tant pour la candidate de son choix. Mais on ne peut pas avorter avec des copines et au-delà de douze semaines, on ne peut de toute façon de manière générale pas se défaire des aliens comme on veut, on ne peut pas choisir de ne pas bénévoler relationnellement (re), on ne peut guère changer de sexe que sous haut patronage civil et médical… En fait on a un libre accès aux choses, dans la mesure de son compte en banque (ou plutôt les choses ont un libre accès à nous), mais l’accès à soi-même, zébi. Dans les maigres mesures où il nous reste, qui plus est, il n'est réalisable et validé que si on a été demander confirmation, certif et billet de confession à pépé état et aux papas experts. Et ce n'est même pas nous qui pouvons agir, ce sont eux sur nous. 

 

Nous sommes toujours, avec le titre ronflant de citoyennes, mineures ; et même si nous l'étions paritairement, ce qui n'est pas le cas, nous serions bien avancées, tellement la tutelle sociale se fait chaque jour plus étroite, formellement comme matériellement, dans le naufrage du monde de la valorisation effrénée et de l'abstraction gourmande. Paterfamilias est toujours là, omniprésent et multiplié, aux cent yeux et aux mille pattes ; non seulement on a toujours les mecs et hétérolande sur le dos, et ce ne sont pas l'antisexisme ni la parité qui vont nous en débarrasser, bien au contraire même ; mais toute une série d'instances par derrière pour contrôler ce qu'on n'appelle plus que par antiphrase l'intimité, et qu'on pourrait plus justement nommer la vie pour soi, sans raisons externes pour nous kidnapper. La vie à soi, c'est pas encore pour maintenant, et ce ne le sera jamais si on ne le veut pas et ne l'impose pas.

 

Tout est subordonné à l'usage social et économique le plus profitable de nous-mêmes. Un peu comme la « libre-circulation » du capitalisme : seules les marchandises, inclus les humaines qui ont beaucoup de valeur, peuvent aller « librement » ici ou là. Les autres, parquées, pistées, enfermées, déportées. Cela me rappelle un autre argument du même genre, que j’avais noté il y a deux ans dans un autre appel, contre la chasse aux clandestines. L’argument était que les gentes venues des pays en faillites rapporteraient des sous à l’économie nationale. Ah wais. Et si elles n’en rapportaient pas, alors ce serait un tantinet plus loisible et juste de les jeter à la flotte ? Nous sommes tellement imprégnées d'utilitarisme crasse que nous finissons par ne plus voir que chercher de telles justifications pour des choses fondamentales est à la fois ridicule, odieux et dangereux. 

 

Je mesure l’espèce de sincérité inquiétante qui sourd de l’usage de ces arguments. On a tellement fait nôtres les directives de ce monde, on a aussi tellement cru à leur bonté intrinsèque in fine, si elles étaient « bien réalisées » (comme le roi de l’ancien régime qui était bon par essence, et au nom duquel tous les soulèvements populaires se faisaient, au nom et par ordre duquel aussi on les massacrait), eh bien qu’on se sent obligées de sortir ces énormités pour se justifier. Pour se justifier de vouloir ce qui, si j’ose dire, tombe sous le sens : ne pas être enfermées, point. Mais voilà, nous avons aussi tellement consenti à tant de dérogations, d’exceptions, de restrictions, de vérifications, de lois, de gardes-folles contre notre propre volonté, que ça nous est logiquement devenu impossible de dire et même de penser, sans parler de vouloir, simplement les choses ; nous sommes coincées à réclamer, à l’instance toujours au dessus de nous, au nom et dans les cordes de ces innombrables prisons auxquelles nous avons apporté, à un moment ou à un autre, notre co-signature. 

 

L’autre jour, dans le Monde, Irène Théry écrivait une chose fort juste : on ne peut pas juger favorablement d’une société dont le principe est de toujours porter les choses jusques à la limite du supportable. Elle a d’autant plus raison, qu’on sait, après quelques millénaires d’orga politique et, justement, sociale, que les humaines sont terriblement résistantes, ce qui joue contre nous parce qu’on peut se, nous, foutre dans les pires conditions et survivre. Elle disait ça par rapport au tapin. Mais pourquoi ne pas penser que tout le monde social tend irrésistiblement vers cette asymptote, par ses obligations déraisonnables, par ses formes incroyablement tordues et contradictoires, par la dépossession qu’il attise ? Et je parle ici autant de la « modernité » que des traditions. Travail ou religion, sexualité ou enlégalisation, je me demande bien où nous ne sommes pas depuis un moment à l’extrémité, pressurées et tordues, exigées et contrôlées. Un peu d’audace, Irène !

 

Bref, une fois de plus, quand est-ce que nous nous autoriserons à penser et à vouloir en dehors du légal, de l’échange, de la justice, et de bien d’autres formes qui nous projettent comme on projette de la pâte sur un mur ? Et quand est-ce que nous dirons tout le monde dehors, les nanas en tête, sans recourir à des arguments aussi piteux et mesquins que « elle est majeure » ?


Quand refuserons nous enfin de parler la langue de la domination, de choisir ses rackets dans l'étalage, et de faire nôtres ses raisons ? De consentir à la nourrir, en espérant bien vainement en obtenir un sursis ? 

 

Je voulais le dire ailleurs, mais je dévoile mes batteries : être universalistes, camarades, c’est aussi et même d’abord s’entendre à briser les évidences qui nous engluent, les formes sociales qui nous enferment et nous contraignent à produire et à être actrices. Enfin s’émanciper des majorités ; comme aussi des minorités.

 


Tout le monde dehors !

Pour un féminisme vraiment universaliste, émancipateur et révolutionnaire

 

 

PS : en écrivant ça, je songe à deux nanas et deux types qui sont en ce moment en procès pour une évasion remarquable hors d'une prison nationale. Quand on voit, même de loin, les forteresses que sont désormais les prisons, on se dit purée, chapeau, qu’on puisse avoir seulement l’intention de s’en échapper, et encore plus chapeau qu’on y réussisse. Comme je le faisais là encore remarquer il y a longtemps, on a un drôle de marrainage pour l’évasion, celui de Jeanne d’Arc, qui déclarait tout uniment à ses juges que ça tombait sous le sens, là encore, et sous l’idée même d’universel, qu’à toute prisonnière il restait loisible de s’évader. Notre époque moderne a inventé le délit, voire le crime, d’évasion.

 

A ce sujet, on peut lire l'article suivant de l'Envolée : http://lenvolee.net/du-02-au-19-avril-2013-proces-aux-assise-de-lyon-de-levasion-de-la-centrale-de-moulins-le-15-fevrier-2009/


 

 


 

 

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2 avril 2013 2 02 /04 /avril /2013 12:17

 

macédoine de notes…

 

…au sujet d’une possible critique de la souveraineté, de la réappropriation et de la reproduction,

à la zad-nddl comme ailleurs, et en vue d’une sortie de l’état des choses.

 


 

Avec sympathie aux camarades féministes « bourgeoises staliniennes » qui sont sur la zad.


 

 

« Il ne faut pas faire de nécessité vertu ».

R. Scholz

 

 

Il ne s’agit absolument pas ici d’une réflexion et encore moins d’une évaluation stratégique ou tactique sur les meilleurs moyens de – mais plus possiblement d’une réflexion sur ce qui précède et suit ce de - . Une histoire longue n’est pas un contre-sommet, rien à voir. C’est ce qui rend précieuses des histoires comme celle de nddl, tout à fait indépendamment de savoir si elles mènent à une victoire, à une défaite, si on y fait bien ou mal, si elles sont vécues en elles-mêmes comme une réussite ou une déception. Tout ça existe ensemble, je suppose, et ce n’est pas rien.

Non, je voudrais attirer ici l’attention sur ce que nous pouvons, et que nous nous interdisons peut-être, épastrouillées par l’audace d’y être. Il ne s’agit donc pas d’une critique malveillante et désappointée, mais au contraire d’une (auto)incitation à bouleverser l’ordre des choses et des nécessités.

Ce ne sont que des notes qui ne se suivent même qu’approximativement, quand elles y parviennent. Je n’ai pas réussi à écrire le texte qui va avec.

Quand je parle ici allusivement de l’état des choses, ou de leur ordre, c’est au sens du fétichisme supposé par la "vieille" critique sociale : que nous mettons dans ces choses les nécessités que nous souhaitons ou que nous sommes résignées à, obscurément, collectivement, voir continuer à s’imposer à nous en formes sociales, économiques, relationnelles, etc. Ce afin de les rendre indiscutables. Une sortiepeut supposer de remettre en question cet indiscutable. Et comme écrit un camarade : « Le fétichisme n'est pas un ensemble de fausses représentations ; il est l'ensemble des formes dans lequel la vie se déroule réellement en conditions capitalistes. Chaque progrès dans la compréhension théorique, de même que sa diffusion, est donc en lui-même un acte pratique. »

 

 

 

Le territorialisme et le fétichisme des lieux et des choses. Une fois de plus les objets ont capté notre sujet social. Ce ne sont juste pas les mêmes : arbre contre avion, mais tout aussi hyperstasié.

 

L’usage de mots, de concepts et de méthodes qui courent après l’adversaire : être efficaces d’un côté, en rajouter comme lui dans le drama symbolique de l’autre, et qui se rattachent aussi au légitimisme réac : occupation militaire, etc. Nan mais – occupation policière, c’est déjà bien assez. Mais voilà, il y a comme une démangeaison de souverainisme, donc de se hisser à la hauteur de l’état – or, finalement, c’est là qu’on redécouvre que l’état, le vrai, l’originel, la brutalité organisée pure, c’est le guerrier. Ce qui pose de sacrées questions sur notre désir et d’avoir affaire à de vrais guerriers, - et d’en être ! Une fois de plus, le rapport d’appropriation nous démange : émancipation ne nous paraît pas concevable sans souveraineté.

 

Il importe d’ailleurs de dire que la question que j’agite n’est pas celle de l’usage de la force, ah ça non. C’est celle de l’usage des formes. Par exemple, celles endossées par les non-violents me semblent tout aussi déjà vues, concurrentielles et intégrées au fond du monde que celle des warriors les plus intrépides. La question violence/non violence est un de ces faux débats qui nous engluent. Le coup de bâton sur la tête et le coup de pied au derrière, autant que la bouteille qui vole, sont tout à fait soutenables. L’affaire est de ne pas les enchâsser dans une signification fétiche et une tentative de faire comme le grand.

 

La question n’est pas « violence ou pas » ; la violence et la contrainte sont l’état dans lesquels nous sommes. L’affaire est dans les motivations ; si ce sont des idées, des objets ou des formes, nous sommes coincées dan la reproduction des rapports en vigueur et de leurs prétextes. Si nous devons nous battre, que ce soit pour nous, par pour […] ; l’arnaque en est trop vieille. L’aliénation, c’est de se projeter dans les choses, de faire nôtre les raisons que nous leur supposons, croyons et prêtons, pour en survivre et jusques à en mourir. Rompre avec ça. C’est le principe de l’envoûtement social ; gardons nous de surenchérir dessus, et encore plus d’en tresser une autre, un alter, sans parler d’un durable. Comme si on en avait pas assez mangé comme ça !

 

Le souci de souveraineté est une vérole. Depuis des décennies elle nous fait applaudir les rejetons de l’approche politique capitaliste et occidentale (peuple-terre-état). Mais en plus nous finissons par la reproduire à tous les échelons, avec sa traduction de la réalité. Il n’est pas si petite occupation qui ne se prenne pour l’autorité palestinienne ou pour le christ aux outrages. Et adopte d’abord son langage, ensuite, si le sort et le rapport de force sont favorables à sa perpétuation, ses pratiques et son fétichisme.

Le souverainisme est pourtant né avec l’absolutisation de la propriété privée.

La notion de résistance, surtout en France, est complètement vérolée par le souverainisme et le légitimisme. D’une part par ses accointances historiques (le dernier prurit national glorieux), et d’autre part par le manque d’analyse de ce que nous défendons, voire une espèce d’investissement complaisant dans un salmigondis de formes sociales qui ont précisément donné ce monde – on se mord la queue (et les doigts après).

 

L’appropriation marche généralement avec le souverainisme, l’état s’étant congloméré en même temps que la forme moderne de propriété. Or voilà, qu’elle soit privée ou collective, la propriété reste la propriété, l’appropriation garde son caractère objectivant, lequel se retourne facilement contre nous, puisque nous lui avons transféré notre force. Nous ne sortons pas de ce type de rapport aux choses, aux bêtes et aux gentes. C’est un peu le syndrome de la cité du soleil. La souveraineté et la propriété engendrant assez facilement aussi une tyrannie à visage multiple.

 

La notion actuelle de réappropriation prend très, trop facilement les formes d’un souverainisme non-étatique (mais qui à la limite peut facilement le redevenir), fétichiste des biens et des lieux (sans même causer de celui de la « planète » !), qui une fois de plus, objets, nous dicteront la conduite à suivre et les rapports humains que nous serons autorisés à construire sur leurs exigences (exigences qui bien entendu sont les nôtres, mais non assumées et non conscientisées comme telles). Une nouvelle espèce de marchandise, en quelque sorte, avec de nouveaux systèmes d’échanges sans doute tortueux et évanescents, mais qui pourront se révéler aussi tyranniques, impitoyables et finalement inhumains que n’importe quels autre systèmes de projection du réel dans l’équivalent.

 

La logique d’appropriation, qui colle à l’histoire moderne, est surtout une manière de « faire dire » aux choses ce que nous attendons qu’elles nous disent, qu’elles ont besoin de nous (y compris dans des visées auto-exterminatoires à la malthusienne ou à la deep ecologist : ce sont les choses qui nous le demandent) ; ce qui d’une part nous permet de ne plus beaucoup nous demander ce que nous voulons de nous et pour nous, les choses y pourvoyant ; d’autre part perpétue la dynamique essentiellement vérolée du besoin et de la nécessité.

 

Le donné, ce qui va de soi (comme toute forme sociale qui s’est autonomisée) peut être autant un piège que le vendu.

 

L’authenticisme, étonnamment, ne s’oppose pas vraiment à la fascination du virtuel. Déjà il y a les mots ronflants censés gonfler la réalité et nous faire aussi grosses que le bœuf (quel punch !) – « occupation militaire » par exemple. Il y a aussi la fascination contrariée des média, déjà ancienne, et que la méfiance envers les  baveux n’a pas fondamentalement remise en cause ; les média sont désormais auto, comme un peu tout ce qui est idéalisé aujourd’hui (je reviendrai un jour sur ce glissement de l’idée d’autonomie vers un autisme convivial et partagé). Langage de reproduction des formes politiques : souveraineté, sécession, demain quoi, un zadland autonome ? oscours ! Oui des lieux libres seraient indispensables, non, des reproductions des formes fétiches (état, pays, peuple) actuelles ne nous y mèneront jamais !

Il importe aussi de remarquer que la course au « réel », à l’authenticité, surtout non bordée par des principes moraux et politiques nets, à déjà mené vers des positions déplorables.

 

Mais la passion de l’authenticité n’a jamais été aussi prégnante. Il y a une vraie idéalisation des objets, des endroits, de formes sociales, d’un « travail libéré ». Les choses n’ont jamais été aussi puissante, et nous, les bestioles humaines, aussi contestées… par nous-mêmes autant que par la machine sociale et technologique ! Nous courons le risque de nous bousiller nous-mêmes, à l’ancienne à la bio, pour n’avoir voulu faire une critique que superficielle de celle-ci, et avoir recouru à ses fondements profonds identiques.

 

Par ailleurs, et comme d’hab’, nous nous emmêlons dans la rhétorique, c'est-à-dire que nous créons des expressions qui prennent une vie quasi autonome, et finissent assez vite par un automatisme qui déborde sur la pensée et sur l’action, en les délimitant par des lignes pas forcément bien explicites. Je ne crois pas que nous ayons inventé le « et son monde », par exemple, mais ce raccourci est devenu endémique – or la notion même de monde est tout sauf claire, et ce depuis qu’elle existe. Je ne parle pas ici des martiales exagérations évoquées plus haut, mais de ce qui se veut définitoire de ce que nous voulons et de ce que nous ne voulons pas, voire de ce à quoi nous voulons mettre fin ou échapper.

 

Un des chemins de l’émancipation sera plus que probablement de nous centrer enfin sur un nous et un soi qui soient moins projetés, moins médiatés ; et à ce titre il est primordial que ce qui se passe pour, avec nous soit… primordial. Le problème, c’est que dès l’expression, dès les premier retour sur soi, à l’heure actuelle, ces « vécus » et ces « ressentis » sont transformés, investis par les formes qui paraissent seules légitimes à les transmettre, à les modeler. Et on se retrouve une fois de plus presque immédiatement kidnappées.

 

L’histoire des naturalistes convoquées pour faire le recensement du biotope – exactement comme leurs adversaires. Le tout est de trouver dans l’ordre des choses la permission de vivre, le signe indispensable (avec évidemment les biais et les falsifications nécessaires) – mais personne ne se dit que nous n’avons pas besoin de ces puissances exterieures qui nous expulsent de nous-mêmes.

 

Ne soyons pas nous même les terrassières et les fossoyeuses de la sortie. Ne nous transformons ni en arbre ni en oiseau, ni ne nous projetons dedans.

 

Peut-être aussi cette illusion horizontaliste et assembléiste que quand on s’est mises à niveau et qu’on a chassé toutes les cheffes visibles, le saint esprit critique descend sur nous sans que nous n’ayons à faire effort et nous inspire. Alors que généralement nous donnons alors dans les mêmes panneaux, à quelques détails formels près, que dans un cadre associatif. Eviter les hiérarchies est indispensable, mais méfions nous de nous en tenir là et de céder au nécessaire communément admis, à l’idée même de nécessité transcendante, qui nous dépasse et conditionne notre légitimité à vivre ; que ce soit l’économie ou la nature.

 

Une des conséquences est que les atypiques ont peu ou pas de place dans ces affaires. Ce qui bien sûr d’un point de vue social accumulatif ne pose pas de problème. Mais d’un autre ? Est-ce qu’il n’y a pas que les personnes qui fonctionnent selon l’intelligibilité de ce monde qui peuvent actuellement lutter, figurer sur le jeu ? Et qu’est-ce que ça implique, ou peut impliquer ?

 

S’il y a une chose que nous ne devons à aucun prix accepter, ni personnellement ni collectivement, et ce après un siècle et demi d’habituation à la brutalité de masse, à la mort, à l’indifférence et à la justification par les buts, c’est la naturalisation de la guerre, l’héroïsme, la projection aveugle dans les causes, l’utilitarisme. (Anders). Sans quoi nous ferons in fine le même boulot que les aménageurs et les bleus, en nous en rendant vaguement compte et en refusant de l’imaginer plus nettement.

 

On nous parle ici et là de « fin du vieux monde ». Pourquoi pas ? Mais il n’y a aucune fatalité à ce que ce vieux monde finisse dès que nous apparaissons, nous qui sommes ses sujets. Il n’y je crois pas non plus de fatalité à ce que nous le reproduisions sans fin. Mais cela ne se fera pas sans examen critique de ce qui nous porte. Certains de nos lapsi comme « libérer les normes » ou « approfondir l’existant » ne sont peut-être pas que des expressions malheureuses, mais bien l’énonciation de ce devant quoi nous reculons a priori.

Il y a aussi le suffixe automatique « et son monde », qui a l’inestimable avantage de nous exonérer et de définir précisément ce qu’est, contient, structure ce « monde » - et enfin ce qu’est, dans ce cas et en général, un « monde ». Nous en sommes arrivées à l’invoquer comme un autre providentiel, toujours présent et utilisable, et qui peut à volonté rassembler ou non ce que nous avons jugé intéressant d’externaliser ou de dichotomiser. « Son » monde. En représentons nous un, de monde – et surtout, faut-il recréer un monde, ou bien peut-être par contre se débarrasser de cette totalité ? Va savoir.

 

La lutte, cette forme qui a trusté, en se modernisant elle-même, les volontés comme les refus, a pris les structures d’un travail, qu’elle a ajouté à la vieille valorisation virile de la guerre. D’une transformation de la fatalité en quelque chose de consommable, d’identifiable. La lutte n’est pas, plus tant une échappée qu’une rétribution, une action de justice. Une remise de ce monde sur ses pieds. Mais avons-nous tant que ça envie qu’il marche, ce monde, ou voulons nous en changer ?!

Il est bien possible que la forme-lutte soit une de ces impasses où nous en pouvons que surenchérir, et, comme la famille, une de ces véroles qu’il ne faut surtout pas essayer de remplacer. Mais questionner ce qui nous y coince.

Je crois qu’il serait primordial de nous interroger sérieusement sur les cadres que nous nous imposons, historiquement, avec les idéologies de la lutte (réappropriation/concurrence) et aussi du chemin (histoire déjà écrite et progrès prévisible). Il se peut bien que, de même que travail et capital sont deux guignols du conflit apparent desquels nous sommes amusées, ces formes soient de celles qui nous coincent dans la répétition.  

Peut-être n’est-ce pas un hasard que dans les argumentaires antiféministes qui viennent et reviennent avec ponctualité, l’accent soit mis avec insistance sur les formes valorisées d’une part, sur la nécessité qui doit tout encadrer, qui est même le seul cadre concevable, d’autre part, avec le besoin, encore et toujours lui  : réalisation, lutte, efficacité, hiérarchisation, préséance du but unitaire, au nom de l’idée et de la nécessité (d’ailleurs peu explicite mais toujours présenté comme évident : l’arrivée sans entraves dans un réel qui est en fait celui de l’ordre des choses ; le faire tourner comme il faut). Bref, tout l’arsenal de l’imaginaire masculiniste. Remettre préalablement à tout les gentes à leur place, dans ce qui doit rester du meilleur des mondes, le vieux biais ressentimenteux qui vérole et détruit les tentatives révolutionnaires depuis longtemps.

Je dirais volontiers que si des cadres politiques et moraux, peuvent servir au chantage au maintien des injonctions, coercitions et contraintes évidentistes, alors c’est un signe qu’il nous faut nous débarrasser de ces cadres et ne pas chercher à les réinvestir ou à nous les réapproprier, de peur de nous mettre à reproduire leurs conséquences.

 

Si nous voulons sortir de l’auto-fatalité, il nous faudra nous arracher au ressentiment, à la récrimination, à l’existentialisme et à l’appel à l’évident. C’est cet évident qui nous a menées où nous en sommes et par lequel nous nous sommes faites ce que nous sommes, sujets automates de formes sociales souvent destructrices et toujours inhumaines.

 

Nous installer dans des endroits, mais pas nécessairement en réaction, qui produit un contre effet de surenchère et de lutte, et avec un regard critique sur la réappropriation. Et le rapport d’appropriation. L’autre année, avec quelques, on s’était penchées à quelques sur une hypothèse de rupture envers la logique du rapport sujet-objet. Sur le coup, j’étais restée sceptique, et n’étais pas loin de penser que ce fusse une post-erie de plus. Á présent, je commence à croire que la question est pertinente.

 

Y nous faut de la place et du temps, mais gardons nous d’en faire prioritairement des luttes. Et surtout de nous projeter dans des formes gloutonnes, que ce soient des alsace, des lorraine, des zad ou des taz. Ce qu’il nous faut c’est vivre, au moins un peu, respirer, comprendre aussi, et la lutte, non plus que le travail, non plus que l’amour, non plus que la patrie ou même la matrie, c’est pas une vie !

 

(Futur d’une zad non aéroportuarisée : extension de la planète mars qui règne déjà à Treillères, en plus snob, ou christiania post je sais pas quoi où on échangera de l’existence comme métamarchandise ?). C’est déjà malheureusement un peu comme cela que ça tourne depuis l’automne ; la zad est en partie devenue une usine de production/distribution d’existence, d’estime de soi et de probité politico-morale. Ce n’est pas nouveau et ce n’est pas non plus dramatique (même s’il arrive que ça le devienne, comme quelques fois ces dernières années). Mais faire comme si c’était un grand moment de la sortie des logiques de ce monde nous laisse dans la confusion la plus totale. L’idée d’apporter, comme celle d’en retirer, sont prises pour bonnes, sans examen. Okay – mais il ne faudra pas s’étonner si on patauge dans l’échange, comme dans le reste de ce « monde » toujours évoqué, jamais précisé.

 

En fait c’est déjà un peu le cas, surtout depuis l’automne dernier : la zad est un grand magasin existentiel, gratuit selon certains critères. Mais la production, la pénurie, l’angoisse de manquer y règnent comme dans la totalité du monde de la nécessité et de l’échange. Et la gratuité suppose pour se manifester que la norme soit l’échange comptable. Cela dit, peut-on faire mieux aujourd’hui ? Et jusques où peut on ne pas faire, aujourd’hui de même, sans mourir ou s’étioler ?

 

La catastrophe, c’est l’acceptation intériorisée de ce que nous sommes arrivées à croire nécessités.

 

 

 


 

 

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25 mars 2013 1 25 /03 /mars /2013 11:42

 

 

Racisme, haine des femmes et de tout ce qui est désigné comme féminin, complémentarisme et hiérarchie. Les représentations de Taubira en à peu près dévoreuse de petits nenfants blancs (que l’on suppose et espère des garçons) nous remettent en trois secondes la pendule à l’heure sur ce qu’il y a au fond de nos concitoyennes, et des « idées contestataires » qui flottent comme le pétrole sur l’onde. On peut dire que les hétérocrates qui veulent se garder le droit exclusif à la morosité familiale et nataliste font incontestablement fort, n’en ratent pas un. Et que s’ils le font, c’est bien qu’ils sentent que ça passe et repasse, qu’ils ne font qu’expliciter un triste consensus. Sauf que ce consensus commence à déborder au-delà, et là ça fait peur.

 

De même, la littérature d’apocalypse commence à clairement s’aligner sur les bons vieux rossignols d’avant guerre. Ce que dégueule Obertone, Valls le fait (et d’ailleurs le dit aussi, deux en un). Et c’est cela que mes congénères veulent, en toute connaissance de cause, le bon vieux programme poujadiste : des flics et du fric. De la haine et de la propriété. Des chasses aux clandos et des lotissements blindés.

 

Incontestablement, il y a ce qu’on appelle une instrumentalisation, largement autogérée moralement et déléguée pour l’exercice de la violence aux autorités, de la haine xénophobe, replâtrée par quelques mesures d’appel intégrationnistes. Les clandos paieront effectivement pour lgtblande, d’une certaine manière. Mais que penser de cette chroniqueuse féministe qui, elle, et après bien d’autres, se jette sur l’Eichmann d’Arendt, bien commode à biaiser, pour une fois de plus relativiser l’antisémitisme et la shoah ? Que dirait-elle si on lui sortait la « banalité du mal », comme le fait d’ailleurs une Iacub, pour relativiser la violence masculine ?

 

La glissade à droite, conservatrice, réactionnaire, et la réactivation des bonnes vieilles évidences (la finance cosmopolite contre la saine entreprise familiale…) entraîne petit à petit tous les pans politiques, dans une surenchère d’authenticisme qui regroupe jusques aux stigmatisées qui entendent bien s’en sortir, prendre place de sujet, et paient pour cela en conscience politique – sachant que ce sont celles qui resteront exclues qui douillent, de toute façon, dans ce commerce.

 

Ce qui fait peur, réellement, c’est qu’une fois de plus s’agglomère la réconciliation des ressentiments et des frustrations : du travail, de la famille, des sous, de la sécurité ! De la gauche acritique et résignée à la droite qui sait ce qu’elle veut, se solidifie le triste consensus sus évoqué. Historiquement, cette réconciliation a donné le fascisme. L’histoire ne repasse pas les plats, mais se cuisine est limitée : allons nous avoir encore pire cette fois-ci, et serons nous une fois de plus mystifiées, à ne pas voir que nous sommes déjà en plein milieu de l’horreur ?

 

Frontières, réindustrialisation, fétichismes du bien et du mal incarnés par des groupes humains, même les positions de gauche glissent désormais à droite, essentialistes, mesquines et réaques. Le monde qui est défendu et revendiqué est celui de la régression et de la virilité, de la production et de l’ordre civique.

 

Tout ça sent la révolution réactionnaire à plein nez. Il n’y a plus d’opposition, il n’y a plus que des concurrences. Et dans plein d’endroits de la planète. Les curés, les bureaucrates et les militaires, ressource du peuple ! Elle n’est pas à craindre, c’est comme l’effondrement, elle a déjà commencé. C’est la seule réaction que nous aurons su avoir aux désastres dont nous n’avons pas su ne pas vouloir. Nous sommes visiblement prêtes à tout, inclusivement, pour nous maintenir dans ce monde pourri de conservatisme et d’innovation, d’exploitation et d’intensité, et les peurs agitées par les tribuns sont précisément celles d’une sortie et d’une émancipation.

 

Á toutes les copines vraiment pas normales et sans valeur ni ressources (celles qui en ont arriveront bien à monnayer leur survie), je ne saurais conseiller autre chose que de numéroter nos abattis. Il risque de n’y avoir même pas de lieux où émigrer désormais. On va y passer.

 

Nous n’aurons pas eu le temps, c’est certain ; mais nous ne nous serons pas donné non plus l’audace de ne pas copiner avec les bonnes vieilles valeurs qui désormais ouvrent leur gueule à la queue du cortège. On pourra à peine se plaindre : c’est bien souvent au nom de ce que nous aurons réclamé que nous serons anéanties.

 

Une fois de plus : la sale blague !

 

 

 

PS : joli exemple de la réconciliation à l'oeuvre : aujourd'hui même, sur un site de critique religieuse, un catho intégriste se réclame vigoureusement du dernier bouquin de Michéa, un de ces ex-critiques sociaux qui ont fini par découvrir, après de longues années de réflexion, que la féminisation (!!) du monde, la disparition de la famille nucléaire (re !!!!) et le naufrage de la petite entreprise étaient à la source de tous nos maux, et même que le capitalisme se limite à ça. On imagine sans peine ce que peut donner, avec un Méluche qui ne croit plus nécessaire de cacher sa haine des "cosmopolites", et bien d'autres, cette convergence des luttes : ça pue effectivement les années 30.

 

 


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20 mars 2013 3 20 /03 /mars /2013 12:23

 

 

Autonome (être) : devoir réaliser seule les programmes sociaux en vigueur.

 

 

 

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16 mars 2013 6 16 /03 /mars /2013 13:01

 

 

à la mémoire de Cléo ; et de bien des autres

 

 

« Puisque nous parlons des vaches sacrées, finissons-en. Qu’est-ce l’amour sinon la rançon du consentement à l’oppression ? Qu’est-ce que l’amour sinon du besoin ? Qu’est-ce que l’amour sinon de la peur ?

Dans une société juste, aurions-nous besoin d’amour ?

Dans une société libre il ne peut y avoir ni famille, ni mariage, ni sexe, ni amour. »

Ti-Grace Atkinson

 

« Effectivement, pour sortir de ce vivarium de cauchemar,

il nous faudrait du temps et de l’audace, deux choses dont nous manquons cruellement. »

Bibiche à une vieille connaissance

 

 

 

 

Je ne sais pas si ça vous fait la même chose, ce mélange émulsif de honte et d’exaltation, quand vous découvrez, à un âge déjà replet, ce dont vous aviez toujours entendu parler mais dont vous aviez toujours négligé de prendre connaissance. C’est mon cas en découvrant, à quarante sept ans accomplis, l’Odyssée d’une amazone, de Ti Grace Atkinson. La honte, parce que je connais l’existence de ce livre depuis mon adolescence, qui a eu lieu dans les toutes early eighties, où tout simplement on le trouvait, fréquemment, dans toute bonne librairie. Et je fréquentais assidûment les bonnes librairies, celles où il y avait de la critique, du féminisme, etc. Il faut dire qu’à l’époque, les étalages, au reste loin d’être aussi ordonnés que de nos jours, n’étaient pas encore obstrués par la soupe citoyenne. Et que ces bonnes librairies n’étaient pas encore les églises bis actuelles où se prêche la bonne parole, mais où on confrontait les approches et où se fritait de manière pas forcément prévisible, enrôlée. C’étaient des foutoirs sans nom. Á présent c’est bien dégagé sur les oneilles.

 

Combien de fois ai-je alors du prendre ce bouquin, le feuilleter vaguement, le reposer ?

 

Aujourd’hui, en le recevant par la poste, je me suis avisée avec stupéfaction que l’exemplaire envoyé est toujours issu du premier tirage en français, celui Des Femmes, de 75. Près de quarante ans n’ont pas suffit à épuiser ce tirage que je devine unique. Près de quarante ans, il est vrai, n’ont pas non plus, et de loin, réussi à épuiser les questions qu’elle pose. On a même plutôt remblayé par-dessus pour les oublier !

 

Combien avons-nous donc été, autour de 80, 82, à feuilleter ce bouquin et à le reposer, puisqu’à cette heure l’édition en est toujours disponible ?

Il est vrai, ironie plus douce, que je fis en ces années pareil vis-à-vis d’un autre livre, considéré comme l’œuvre maîtresse d’une nana qui devint par la suite et est restée une de mes rares et grandes amies. Comme quoi…

 

Ah j’ai même pas pu le lire d’un trait. Trop bien c’était. Imaginez un peu comme un gros gâteau plein de crème et de framboises fraîches, vous voudriez l’avaler, à la fois qu’y dure, vous y arrivez pas, vous risqueriez d’étouffer, il faut se raisonner, mettre de l’air entre les bouchées. C’est pas très souvent qu’un livre me fait pareil effet – et cependant j’en lis de bons !

 

Les trois sont américaines. C’est singulier. Je ne crois en fait pas un seul instant qu’il n’y ait pas eu en maints endroits, à l’époque, des féministes radicales audacieuses et critiques. Je crois plutôt qu’elles sont restées isolées, fréquemment vilipendées par leurs camarades mêmes – et je songe particulièrement là à notre foutu pays où l’on n’est reconnue et diffusée qu’à condition, d’une part, d’être intégrée et fidèle à une ligne politique raisonnable, quand ce n’est pas carrément à un parti, d’autre part d’avoir ses grades universitaires. Le dernier point est hélas répandu sur toute la planète.

Une autre raison, en france particulièrement, est que la critique sociale radicale, comme bien d’autres activités, est restée un domaine de mecs. Et qu’ils ont même réussi, tous lucides qu’ils puissent être sur des tas de sujets, à la rendre misogyne. Actuellement qu’elle bat de l’aile, et que nous n’y sommes plus qu’assez peu, ça continue. Dans le même temps, le féminisme s’alignant sur le léninisme, avant d’aller se pacser au libéralisme, avait déclaré bourgeoise, masculine et haram toute velléité de critique systémique. On était mal. On l’est toujours. Il est aujourd’hui encore impossible de se référer aux deux, sans encourir une double excommunication et se retrouver seule, ce qui est le cas de votre humble servante ici scribouilleuse.

C’est une des raisons, mais pas la seule, pour lesquelles le féminisme radical et la critique sociale n’ont jamais pu faire jonction ici, et à peu près nulle part d’ailleurs. Il y avait eu une fenêtre d’ouverte entre elles autrefois, mais elle a été promptement refermée, et même murée pour plus de sûreté, de safety même, par les deux. Ce que je tiens pour un désastre historique.

 

Or, autant chez Solanas que chez Atkinson (peut-être dans une moindre mesure chez Firestone) et donc sans doute chez bien d’autres que j’ignore, c’est l’inverse : les questions se posent d’emblée comme ne laissant rien indemne, et ce en même temps avec ce que j’appellerai de la rigueur logique. Si – alors !

 

Elles avaient l’audace, l’impertinence, l’impitoyabilité de désigner et d’analyser comme formes sociales de domination des « évidences » auxquelles à présent nous nous sommes rattachées, et devant les portes desquelles nous faisons la queue, quelquefois au sens propre du terme, pour y être intégrées !

 

De l’audace. Il s’agit là de volonté, de disposition à, d’approche et d’audace. Nous avons été habituées, notamment celles qui n’ont pas connu cette époque, à penser que les conditions sont finalement indépassables, que l’esprit critique est une bonne capacité à calculer, enfin qu’en fin de compte, nous ne décidons ni ne pouvons décider fondamentalement de comment nous vivons, mais juste consentir ou pas à ce qui se présente, au mieux y proposer des amendements.

Dans les années qui précédèrent le triste toboggan des années 80, puis la faillite des 90’s, ce qui était décisif dans la pensée n’était pas le calcul des conditions préétablies, mais la tentative de savoir ce qu’on voulait et ce qu’on ne voulait pas. Ce n’est pas de cette volonté qu’est venu l’échec, mais bien plutôt de sa soumission progressive aux évidences, ainsi sans doute que de l’élasticité piégeuse des panneaux naturels dans lesquels nous donnâmes et redonnons encore d’ailleurs.

Audace aussi et sagesse en même temps dans ce qui était visé : s’occuper de nous-mêmes, nous-mêmes réelles et maintenant ; pas traire les abstractions civiques ou essentielles pour après se mettre le seau sur la tête. Il s’agissait de nous, pas de la femme, que celle-ci soit l’ancienne, comme le rêvent les complémentaristes, ou la nouvelle, à la Zetkin ou à la NVB (les deux ayant d’ailleurs un idéal sanitaire et social fort proche, à la libre concurrence près, et encore).

 

L’audace nous effraie nous-mêmes. Dès que nous sommes sorties du corral c’est souvent la panique : comment va-t’on faire pour ? Et ce pour, c’est souvent comment recommencer les mêmes rengaines, alors même que nous bvenons de les fracasser par provision et d’ouvrir le sépulcre du social. J’ai passé ma vie à revenir sur mes pas et à réenfiler les plus usées capotes idéologiques, qui puaient pourtant bien, ce pour sacrifier à un « réalisme » qui se révélait pourtant à chaque fois plus halluciné, aberrant et tyrannophile. Je me rappelle de Weil, Simone, laquelle n’était pas féministe mais en tenait, côté critique, plus que bien d’autres, qui une fois traités rasibus l’état et l’économie, est prise de scrupules et se met à ratiociner en rond, sur comment qu’on va... Là, j’avoue, je ne comprends pas pourquoi Atkinson, après avoir magistralement défini ce à quoi sert l’échange relationnel contraint, se croit obligée à des tortillements sans fin sur les restes du frotti frotta, comme si on n’avait justement pas bien autre chose à faire.

De même, son embarras vis-à-vis des lesbiennes (alors qu’elle-même est sur le point de déclarer la séparation) du fait de ne nous voir que comme ce que nous sommes effectivement majoritairement devenues depuis – une orientation sexuelle comme les autres dans l’ordre sexuel et relationnel d’un monde structuré par des formes m – et pas comme la réalisation immédiate, même si partielle, d’un monde de nanas structuré par des formes f. Ce qui existe toujours et que nous pourrions redevenir massivement si seulement nous le voulions, et nous arrachions à l’hypnose « réalisante » des hochets qu’agite devant nos nez la société patriarcale.

Ce qui importe ce ne sont pas tant ses remplissages inquiets ou stratégiques, mais ce qu’elle déclare, nettement, tranchément, à bien des endroits, et qui est la vraie structure de son œuvre. Ce dont nous pourrions nous débarrasser sans souci !

 

Solanas, sur ce point, était plus sûre d’elle. Elle disait carrément que si nous envoyions bouler ce monde, son orga et ses fétiches, nous n’avions pas à nous préoccuper de ce qu’il adviendrait de ses loques ! Que nous devions nous émanciper de ce que nous nous étions imposées comme des nécessités –et là, je rappelle Mémé Arendt ! Nécessités – paix sociale sur notre dos, lardons, famille, production industrielle et j’en passe – qui ne sont là que pour nous entraver, et aux noms desquelles toutes les révolutions se sont sabordées elle-mêmes (1).

 

Il est vrai que désormais, nous avons aussi bien souvent réussi à donner un sens plus acceptable, moins décisif, à des livres comme scum, par exemple. Où il semble que bien des passages, encore que tout à fait lisibles, aient été caviardés mentalement par consensus. On préfère ne plus y lire ce qui y est écrit, et se reporter sur d’autres, plus confortables et plus adaptables à l’intégrationnisme paritaire, comme à l’essentialisme de statut, enfin au productivisme matériel et existentiel.

 

 

Nous avons préféré, pasque je ne nous prends pas un instant pour des imbéciles sans cervelle ni volonté, un conservatisme intégrationniste à l’audace de remettre en cause les formes imposées. Nous en récolterons immanquablement les conséquences. La némésis historique et sociale est assez précise. Et nous les récolterons bien sûr dans l’ordre et l’inégalité habituelles au laisser-faire acritique et aux rapports de force invisibilisés : à l’une la m… à l’autre l’orange. L’intégration à des formes valorisées se fait toujours par sélection, au profit des unes et au détriment des autres. L’égalité formelle même n’existe que par rapport aux « autres », indispensables à sa constitution.

 

L’audace, c’est de refuser de porter, d’élever, de materner des petits futurs scrupuleux qui ne sont en fait que les renaissances du passé et du présent. C’est refuser de remplacer les véroles hétéra, familiariste, nataliste et j’en passe, par des « aménagements » tous plus pitoyables et appelants au contrôle social les uns que les autres.

 

Un féminisme critique qui ne se justifie pas pleutrement en se déclarant lui-même provisoire, mal nécessaire, « tant qu’il le faudra ». Parce qu’un jour il ne le faudrait plus, un triste Yalta de plus ayant été trouvé sur la fatalité de la binarité hiérarchique des activités et des valeurs ?! Ben m… ! Pas question, féministes toujours, pour une transformation réelle du monde, et un monde de nanas, de formes sociales ou antisociales qui ne nous bouffent pas, pour une émancipation joyeuse, pour la disparition du monde des mecs.

 

Nous manquons l’audace de développer, d’asseoir nos intuitions. Elles nous paraissent exorbitantes et elles le sont. Elles nous arracheraient à l’orbite de la pesanteur qui nous réattire sans cesse vers le sol et nous mène à nous crasher les unes après les autres dans l’enchevêtrement des évidences et des nécessités.

 

 

 

 

(1) Je signale, comme défense et illustration très documentée de ce point de vue, l’excellent article de critique politique et historique d’une camarade dans Sortir de l’économie n°4, intitulé « De la lutte pour Barcelone à l’éloge du travail », où elle montre très bien comment les anarchistes se sont tirées elleux-même un coup de canon dans le ventre en 36-37, en faisant des « nécessités économiques et politiques » une priorité indépassable.

http://sortirdeleconomie.ouvaton.org/sde-n4-p25.pdf

 

De même, il sera sans doute indispensable, à moins de pétitionner notre propre crevaison, de relancer une voie critique sur comment la transformation des formes du patriarcat au sens étroit du terme – famille, (hétéro)sexualité, natalisme, intégration, etc. – en « nécessités sociales à se réapproprier » a conduit la plus grande partie de notre mouvement à une impasse peu glorieuse. Et sur comment s’en sortir.

 

 


 

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7 mars 2013 4 07 /03 /mars /2013 10:32

 

 

 

du natalisme et du familisme à la disponibilité et à l’aliénation

– en passant par le masculinisme et les traditionalismes de retour

 

 

C’est par cet accueil sarcastique que le prisonnier® est salué par ses concitoyens et geôliers, à chaque fois que ses pérégrinations, qu’il avait sincèrement cru l’avoir conduit bien loin, libéré quoi, le ramènent en fait au village (non moins ®). Le souci, c'est que notre itinéraire historique commence à avoir fâcheusement tendance à ressembler à cette mésaventure. Nous sommes parties joyeuses et féroces, dans des directions tout de même assez diverses, pour ne pas dire étonnantes et quelquefois même audacieuses, ne boudons pas notre plaisir,  tant mieux ; et voilà qu’après des fois toute une vie de broussailles traversées, de routes battues et rebattues, de refus pas toujours faciles à prononcer et à assumer, nous nous retrouvons à la porte de ce que nous avions quitté résolument et d’un bon pas : la maison, la famille, le care, la dispo, les cadres sociaux et idéologies qui vont avec. Et ce sans avoir le sentiment d'avoir jamais fait demi tour. Y a quelque chose qui cloche dans cette histoire.

 

Après que ce qui restait de travail se soit invité dans tous les recoins de la vie, motivation, mobilité, etc. oblige, on retombe même à avant le travail en terme d'exigences de don de soi et de dévotion, ce qui est fort. Le capitalisme en déroute n’a plus à nous offrir qu’une sphère privée aussi misérable qu’avant, où la violence de pépé est désormais sursocialisée, diffusée partout et en tous temps. Retour à la disponibilité totale pour grapiller un peu de reconnaissance illusoire : la reconnaissance foncière à l’ordre économique est et reste dans la carte bleue, à la caisse. C’est vers elle que convergent les lois et les mesures répressives qui comptent et vont compter de plus en plus, pour ne pas dire peser. Et le maintien de cet ordre se fait entre autres par la hiérarchie des sexes sociaux et par la reproduction du relationnel(1).

 

Le goût, l’injonction intériorisée quoi, à la disponibilité et pour tout dire à la soumission, a les voiles dehors. On en vient à le considérer comme une super appropriation du monde, quand ce n’est pas une subversion carabinée.

 

Nous avons relancé nous-mêmes la bonne vieille rengaine insistante selon laquelle exister, vivre pour soi, est triste, ennuyeux, et pour tout dire un peu coupable, égoïste. Que la vraie vie c’est toujours par les autres, pour autrui. Et pas de n’importe quelle manière ! Ah ça non, ça mènerait peut-être à l’association libre évoquée par Solanas et d’autres avant, avec des intérêts pas du tout productifs. Nan, il faut vivre pour autrui, et vivre pour autrui selon les formes en vigueur, qui conditionnent la reconnaissance : couple, amour, enfants, famille. Ça c’est bien, ça c’est épanouissant, ça nous éclate même tellement qu’on ne retrouve plus que des lambeaux, après quelques décennies, mais c’est pas grave, c’est justement qu’on s’est bien dépassées. L’important c’est de se foutre dans des situations précodées qui n’autorisent aucun retrait, exigent la dispo, le bénévolat, la profession de foi. Et le passage obligé par les instances distributives de l’état si on veut y modifier quelque chose. Bref, rien de perdu pour la croissance. Des magasins de jouets, des tribunaux, des navires de croisière ! Quoi encore ?

 

Si on avait le cœur et l’esprit de fiche en l’air ce pour quoi existe la hiérarchie sexuelle : famille, reproduction, activités valorisées, etc. on peut imaginer d’y échapper. Au lieu de ça nous avons juste joué au rubik’s cube avec et nous nous étonnons de voir revenir toujours le même complémentarisme, le même ordre social, sur quelle tête que ce soit.

 

L’arnaque, c’est également de nous faire croire que ce qui compte, et au fond toute la possibilité entre humaines, entre nanas allez disons le, c’est (comme avec les mecs ou entre mecs), de baiser, de procréer, de coupler, de s’attacher, de se surveiller, de s’engluer, de s’échanger au besoin, mais bref de relationner. De faire fonction, quoi. Comme nous avons cru sur parole, avant de payer la facture, que l’activité humaine, ça ne peut être qu’échanger des heures de production contre des sous qu’on va eux-mêmes échanger au magasin contre des marchandises qui elles mêmes etc etc. Dans tous les cas, car il y en a d’autres (dieu, la nation, le peuple…), il importe que nous croyions bien ferme que c’est ça qui fait vivre, et qu’hors de ça il n’y a rien de possible ni d’intéressant. Et que nous nous y enfermons avec ferveur et entrain, y enfermant par là même et par la masse la totalité d’entre nous. Ne nous coltinons ni pères, ni mômes, ni conjointEs. Ne nous coltinons plus les fonctions de production, de reproduction, de relation. La mascarade, c’est la totalité de ces liens et rôles prédéfinis, conditionnants, mutilants et meurtriers. Sexualité, relationnite, familisme, natalisme sont un antique carnaval permanent, violent, oppressif et sanglant. Comme les autres applications de la socialité et de la sursocialité. Le lien social enrichit le sujet social – et le sujet social, ce n’est jamais nous ; c’est lui. 

 

C’est d’ailleurs l’argument répétitif des antiféministes, m ou f : y faut bien (baiser, gluer, dépendre, manifester qu’on est ensemble, jouir, produire quoi), donc en fin de compte et l’un introduisant l’autre, tout devient acceptable ; la contrainte est intériorisée, donc pas de critique possible ; issue à cela, considérer que la glu des formes relationnelles et sexualisantes est inacceptable, et que l’ensemble promu par ce secteur de l’idéologie de la domination est une aliénation, hiérarchisée.

 

Nous ne faisons rien ensemble, rien les unes avec – ou sans – les autres. Nous n’avons de rapports qu’à travers et comme fonctions du sujet social qui nous englue, qui se décline en sexualité, communauté, économie, politique, diversité innombrable. En production et reproduction. Nous sommes toutes dévouées à la réalisation de ce sujet/projet dont nous sommes faites incarnations, pour ne pas dire zombies. Il est nous et nous sommes lui. C’est la malédiction de l’assujettissement. On n’y gagne guère, même sur les marges : la guerre d’écrasement et au besoin d’extermination livrées aux nanas et au féminin continue joyeusement. Comme le faisait remarquer Tchouang-Tseu, se montrer utile ne protège pas, bien au contraire ! Foin de la protection, foin de l’utilité : sortons en, attaquantes et inutiles.

Le sujet social nous injoncte toujours d’aller nous chercher ailleurs, d’aller voir si nous y sommes. Nous projeter dans ce qui n’est pas nous – et, qui moins est, n’est pas plus une autre, mais la forme qui est censée nous résumer et nous réaliser. Nous ne pouvons pas être en nous, juste nous – ça ne lui rapporterait rien. Ce qui compte, ce n’est pas nous, c’est sa reproduction à elle, la forme sujet sociale. Nous n’obtenons reconnaissance que dans son cadre, en dehors menace et désert. On appelle ça aliénation, chez les mal-sentantes en tout cas.

 

Et le sujet social est constitutivement masculin, dans sa forme, ses déterminations, ses valeurs. Sa soif d’appropriation. Par où que nous passions nous arrivons toujours à pépé, en chair, en os, en esprit ou en hypostase. On le retrouve partout, dans toutes les idéalisations vaguement nostalgiques d’un passé qui, s’il a jamais existé, ne nous a menées que jusques où nous sommes : élevage familial, patrie, commerce équitable, quand ce n’est pas carrément le petit commerce, travail honnête, propriété privée raisonnable, nature, culture, bref soumission et identification à toutes les nécessités dont s’est parée la domination au cours des derniers siècles. Un vrai rêve Louis-Philippard, ou pour d’autres trente-glorieusien. Et ce n’est pas par hasard, je pense, que bien des critiques tronquées de la modernité reprennent plus ou moins ouvertement l’antienne de la « féminisation du monde par le capitalisme » (ah ouais, où ça ?!) et se réclament d’un retour viriliste aux valeurs, aux vraies, celles mêmes que nous réintégrons en ce moment. On recourt précisément à l’idéal qui nous a mis dedans (2).

 

Nous sommes le sujet qui enfante et subit toute cette drouille avec constance, dignement, prudemment, sottement.

 

Cache toi, sujet ! avions nous envie d’intimer avec une camarade, il y a bien quinze ans. On n’y est pas encore.

 

On gueulé que les masculinistes se sont grossièrement réinvités. Mais, eh, si on ne cultivait ni la famille, ni l’enfantement, ni en définitive l(hétéro)sexualité, ni toutes les formes sociales qui ont été modelées par le monde mec, eh bien ils ne trouveraient aucun strapontin où s’asseoir auprès de nous. Au lieu que là, c’est nous qui avons été nous rasseoir sagement sur le vieux canapé pourri où ils trônent ; z’ont même pas eu à bouger, c’est nous qui y sommes revenues, aux bonnes vieilles valeurs où on les jouxte, aux institutions où on ne pourra pas leur échapper. On a positivé les formes sociales qui les produisent irrémédiablement : la famille, ce n’est pas neutre, ce n’est jamais neutre, c’est toujours pépé, d’une manière ou d’une autre, dans le canapé ou derrière la fenêtre ; jusques dans nos comportements et dans les rôles que nous endossons. Pourtant ce serait pas si compliqué : plus de passion (re)productive, plus d'amour, plus de famille, plus de lardons, plus de glu, plus de pépé.

 

Nous trouvons très malin de développer dans tous les sens hétérolande, gestation, ponte, divorces, procès et gardes comme si vous y étiez. C'est-à-dire le monde de la conjugalité, de l’(hétéro)sexualité, de la parentalité, de l’appropriation, bref le monde transhistorique de la domination des formes masculines, renaturalisées et institutionnelles. C’est là-dessus aussi que se sont recultivés, comme un bouillon de bactéries autogérées, les masculinistes. Et nous ne trouvons plus qu’un retour torve à l’essentialisme pour nous défausser : eux c’est pas nous. Ah ça c’est une raison. Le bon vieil essentialisme que nous n’avions jamais vraiment quitté, des fois que. Et dont les conséquences continuent à prospérer : hiérarchie, complémentarité, aliénation. On ne peut pas vouloir la fin d’un système et le renouveau des structures qui le fondent tout ensemble.

 

On en est arrivées à être tellement coincées par nos positions familistes qu’on est obligées, jusques dans des communiqués où on devrait simplement dire « bas les pattes, crève donc là haut », ou encore mieux « chouette, tir au pigeon ! », de faire une grande révérence en passant à la parentalité, à la famille, à l’enfance, à tout ça qui est précisément ce sur quoi se base l’ennemi ! On peut plus y couper. C’est le second stade de la réintégration complémentariste. Demain on trouvera l’hétérosexualisme, comme hier le salariat, comme aujourd’hui la religion, libérateur de quelque chose (puisque dans les choses nous nous identifions) ! Classe ! Je commence des fois à me demander si on a jamais vu, dans l’époque moderne on va dire, une telle vague résignée et régressive, portée jusques par les mouvements qui devraient la briser. L’histoire ne se répète pas vraiment, et dans ce cas là on est mal, car on est sans expérience d’un tel backlash qui a réussi à s’emparer de nous-mêmes, de nos volontés et de nos analyses, au nom des nécessités et des intégrations. Il va falloir inventer l’antidote.

 

Les masculinistes en tous genres se sentent d’autant plus forts que nous n’avons pas le cœur d’envoyer valdinguer les évidences et structures – sans parler des fameux besoins - « naturelles » sur lesquelles ils prolifèrent, que nous n’osons pas nous manifester résolument féministes, vouloir un monde de nanas, que nous essayons de graisser la papatte à toutes les vieilles daubes avec lesquelles on nous enferme et aliène, des fois qu’on se les puisse apprivoiser. Les faire nôtres ! Tu parles ! On apprivoise des serpents, des insectes, pas des formes sociales dévolues à l’extinction de soi-même ! On les déserte, les affame, les détruit. On ne leur fait ni guili guili ni gouri gouri.

 

Á force de donner dans le vieux panneau essentialiste qui nous affirme que chaque forme sociale est dévolue à un groupe humain, point, nous sommes devenues incapables d’interroger ce après quoi nous courons, et nous les prenons pour ce qu’elles se prétendent, objectives et incontournables. Autant que les pyramides – si on n’en construit pas eh ben y en a pas et on se repose ! Et même de nous rendre compte que si nous y courons concurremment avec ceux qui nous bouffent, il se peut qu’il y ait un souci.

 

La haine du féminin, de tout ce qui lui est attribué, de l’autonomie personnelle et de l’émancipation est dans la base constitutive de toutes les concurrences sociales qui s’étripent pour l’exercice de la domination, un monde de surveillance, de contrôle, de complémentarité, c'est-à-dire de dépendance hiérarchique, et d’utilité. Ce sont ces buts qu’il nous appartient de virer si nous voulons en sortir. Et vivre. Assumer l’émancipation, la négativité, l’éparpillement, enfin du nouveau – et non pas le énième renouveau des vieilles daubes.

 

Quand aurons nous l’audace de nous dire qu’un monde de nanas, ce n’est ni le décalque ni la réappropriation de meclande, de ses obligations, de ses « nécessités », de son bénévolat, lesquels finissent toujours par reproduire du mec ? Mais le renversement de toutes ces fatalités.

 

 

 

(1) : On peut lire à ce sujet l’approche de Roswitha Scholz, dans les pages : « Production et reproduction ».

 

(2) : Par exemple, les thèses d’un Michéa, critiquées dans l’article suivant : http://palim-psao.over-blog.fr/article-33837106.html

 


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La Bestiole

  • : Divergence transse, féministe, communiste - Le placard à Plume, la fem-garoue
  • : Ébranchée, schlemihlah, communiste, féministe - la transse la moins queer, la moins fun, la plus antisexe, antinaturaliste, antisubjectiviste du quart sud-est. Clodote d'hamsterlande, casserole détachée de la queue de l'alternoféminisme. A gauch' de la gauch' de la gauch' de l'extrême gauche. Résolument opposée aux backlashes pro sexe, pro marché, pro nature, pro religion, pro peuple, pro nation, comme aux catéchismes moraux-politiques en tous genres. Moderniste négative, moniste, novatrice ; philogyne, philosémite. Pour un anti-monde de nanas paresseuses et la ruine radicale de la masculinité, de l'économie, de la sexualité, de la fierté, du pouvoir.
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