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23 janvier 2013 3 23 /01 /janvier /2013 11:29

 

 

Au fil du temps, quelques camarades commencent à rouspéter dans l’unanimisme pro mariage, pro famille, pro natalité qui nous a saisies ces derniers temps. Ça ne peut que faire plaisir. Si un peu de négativité pouvait revenir chatouiller l’incroyable consensus autour de l’adoption généralisée d’hétérolande, je dirais… je crois pas que ça changerait la donne en l’état des choses, monolatexique comme il est ; mais au moins on sauverait la face ! Quelques une auraient dit non, au-delà évidemment d’un non réduit à la personne.

 

Mais comme d’habitude nous avons peur de notre ombre. Á peine avons-nous levé la patoune sur les formes sacrées, le droit, la propriété, la citoyenneté, la relation, que le cœur nous manque. Cela ne nous est pas propre, ç’a été le cas de bien des nanas révolutionnaires et critiques. Je songe à Ti Grace Atkinson que je lis ces temps ci et dont je vous reparlerai, ou encore à Simone Weil. Une fois de plus, il n’y a guère eu que la mère Solanas pour refuser nettement de materner le futur, et de se soucier d’un petit comment qui nous réenferme illico dans les procédures actuelles.

 

L’illégitimité foncière dans laquelle nous tient la prépondérance des formes sociales idéales et autres marchandises fait que le vide éventuel que pourrait laisser le bris de leur sacralité nous épouvante, et que nous nous employons, sans même avoir pu faire le moindre geste réel pour nous en débarrasser, à proposer des multitudes de produits de remplacement issus de la même fabrique. Je viens de lire ainsi un texte fort argumenté qui signale, à très juste titre, que mariage, famille, organisation de la transmission, que sais-je encore, sont d’abord, et même ensuite, et même tout court des modes de contrôle social patriarcaux et économistes. Ce qui devrait suffire déjà à une critique et un refus en règle. Mais non. Quand on casse, dans le grand magasin des métamarchandises censées nous insuffler l’existence, eh ben y faut remplacer. Et nous sommes disciplinées, ça c’est un caractère qu’hélas on ne peut nous contester. C’est ainsi que la suite est une invraisemblable mixture de propositions sociales et de fait législatives, puisque malgré le petit anathème au contrôle de l’état en passant, il est demandé la reconnaissance institutionnelle de cette mixture. Et d’où vient cette reconnaissance, cette autre vérole dont nous ne parvenons pas à contester la primauté ? Ben de papa, papa état, une fois de plus. Même demander qu’on nous laisse faire à notre guise (guise d’ailleurs déjà bien mise au carré dans ce texte), ben c’est demander, justement. Demander la bienveillance. Bienveillance tu parles ! Attendre. Exiger. Espérer. Mais toujours reconnaître l’autre, condition d’ailleurs indispensable à un monde où rien ne peut se faire qu’il n’ait été reconnu, et reconnu par une autorité quelconque. Une fois de plus, le problème n’est pas tant dans telle ou telle hiérarchie, mais dans les fonctions sociales dont nous attendons vie et prospérité, la reconnaissance en tête, qui scelle la dépendance. Dépendance qui peut être mutuelle, de même que l’état comme l’ordre social se peuvent reproduire en chacune de nous.

Et combien nous nous emberlificotons à essayer de prévoir tous les cas de figure (exactement le but de l’état depuis des siècles : tout voir, tout prévoir). Je m’excuse mais je crois souvent que si nous avons perdu le sens critique, nous avons des fois aussi perdu celui du raisonnable. Maintenant, dès que nous sortons quelque chose, c’est la cité du soleil. Nous avons définitivement, comme les gouvernants, confondu s’occuper, se soucier de soi, et le panoptique, la gestion. Plus nous prétendons pousser loin les possibilités, plus en fait nous les ramenons dans les murs.

Précisément peut-être parce que nous ne voulons pas remettre en cause les cadres de ces possibles, cadre qui les font par là même injonctions, et qui par ailleurs définissent la direction où nous sommes censées persévérer, réaliser. Des super-relations, des méta-familles, un natalisme libéré – mais s’asseoir sur ces formes nécessaires, et ne s’en plus rendre malades, blasphème impossible.

 

Un député de droite s’émouvait hier à clamer que depuis mai 68, on n’avait pas vu une telle vague libertaire. Ben dis donc, je veux croire que ses souvenirs se sont émoussés. Je ne vois pas grand’chose de libertaire, si on prend le terme au sens strict, de choix critique et antipolitique, aux vagounettes sociétales actuelles. Ça ressemble bien plus en fait à ce qui encadra temporellement l’échec de 68, c'est-à-dire une libéralisation par multiplication des manières admises, registrées, de continuer à vivre pareil, à relationner, à consommer, à produire. Des métamachandises quoi. Mais ce qui est angoissant, c’est de voir que nous nous sommes mises, à tpglande, à en fabriquer aussi. Par peur du vide ? Par crainte que l’audace soit de l’élitisme – ce qui nous ramène au terrible sophisme du refus de toute issue ? Par attachement à la reproduction des rôles, pour laquelle nous avons tout de même beaucoup fait avec le queer ? Va savoir. Mais le savoir, le découvrir, ne serait justement pas anodin. N’empêche, si on attend de tout savoir, la certitude absolue, cette autre vérole – encore – qui vient de l’assimilation de la politique à une science, eh ben on va crever, crever ici même, devant nos calculettes bourrées de données, cliquetantes. Nous ne savons plus vouloir, ne plus vouloir, et tenir des paris. Nous n’avons pas d’audace.

 

L’audace. C’est justement quelque chose sur laquelle j’écris un autre petit texte en ce moment, en mémoire des féministes très radicales des années 70. Ce qui nous manque absolument, ce que nous fuyons en crabe, c’est entre autres l’audace. L’audace de dire par exemple qu’il y a des véroles irremplaçables, intransmissibles, comme l’organisation sexuelle, relationnelle et familiale par exemple. Et que chercher à la réorganiser ne nous mènera qu’à une autre variété fort proche de cette société.

 

Comme écrivait VS il y a quarante cinq ans, il n’y a rien, surtout rien à mettre à la place du couple, du mariage, de la famille, de la sexualité (qui est foncièrement hétéronorme). Qu’à jeter du sel là où c’était, pour cautériser le mal que ces formes cannibales nous ont faites, et aller nous ébattre ailleurs. Enfin.

 

 


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22 janvier 2013 2 22 /01 /janvier /2013 15:58

 

 

…dans un pré gelé, il était cependant déjà tard, une grande renarde, mastoque. Son pelage donnait plutôt dans le brun verdâtre que dans le roux de la bonne saison. On voyait tout de suite que ça n’allait vraiment pas comme elle aurait voulu. Elle tirait, au sens strict du terme, une gueule de cent pieds de long. Elle s’est arrêtée pour me regarder. Moi pareil. On était aussi peu faraudes l’une que l’autre. On avait vraiment l’air de se confirmer tristement que l’époque était bien sale, et combien de surcroît nous nous étions l'une comme l'autre fort mal débrouillées dans nos darwinodromes de m…

 

 


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21 janvier 2013 1 21 /01 /janvier /2013 12:08

 

 

J’ai trouvé dans ma boîte à lettres un fascicule sur l’année communale. Celle de la commune où mon inconséquence soutenue m’a finalement projetée, et dans un point du terroir de laquelle on voit mes papattes s’agiter en l’air, alors que j’ai le buste enfoncé dans quelques décimètres de terre gorgée de flotte. Moralement du moins. Parmi les rubriques, celle des défunts de l’an passé, lesquels sont au raisonnable nombre de deux. J’aimerais carrément que l’on ne meure point, à part quelques charognes auxquelles je pense bien fort, mais voilà…

 

Parmi ces deux mon prédécesseur. Dont je me suis laissée dire qu’il était d’une méchanceté redoutable. J’imagine déjà la joie de quelques unes à gausser là-dessus et sur ma destinée. Au fond je les rejoins, je suis effectivement fort méchante, j’ai comme on dit mes raisons, et ça ne risque pas de s’arranger cette année. La nécrologie officielle affirme que c’était un bonhomme singulier. Étant donné le ton nécessairement urbain de ces publications, et quand on connaît de plus la réserve auvergnate sur les jugements définitifs, c’est que le loustic devait être franchement invivable, pour qu’on lui décerne une pareille déco post.

 

Évidemment, et si je ne parviens pas à m’échapper, les gentes de la commune ni même du canton n’ont gagné au change avec moi. Je suis non seulement, on va dire, singulière, mais inabordable et incompréhensible. Bienvenue !

 

Tantôt vers le même jour, je lisais un article également nécrololo, mais là dans un grand quotidien. Il s’agissait de la mort brutale et volontaire d’une sorte de geek, dont le principal titre reconnu était d’avoir « créé un format ». Ne me demandez pas ce qu’est un format. Je le sais encore moins que vous. Et cependant je tapote. Honte et typographie sur moi.

 

Ce qui m’a épatée est qu’on lui décernait, dans un style très "positif-libre entreprise", ce qu’on décerne semble-t’il à toutes les gentes d'outre atlantique à l’exception des abominables réglementaires, c'est-à-dire qu’on le crédite d’avoir « fait que le monde soit meilleur ».

 

Je reste ordinairement exaspérée devant cette expression qui n’est hélas pas vide de sens. Ce serait trop beau. Non. Il est réellement prescrit de croire que toutes les gentes – à peu près nous toutes en fait - qui se sont agitées pour étendre ici ou là l’intensité, la dépendance, la dépossession et le désastre, notamment sous forme marchande et technologique, éventuellement citoyenne et écologique, nous laissent un monde meilleur. Je tranche sans hésiter dans le sens inverse : à chaque surenchère de ce genre le monde est pire, nous sommes pires nous-mêmes, et personne ne sait comment tout ça va bien pouvoir finir.

 

Quelques jours après, on apprenait la mort en Syrie d’une espèce de journaleux dont l’activité éditoriale consistait exclusivement à faire de la marchandise avec les guerres et les exterminations diverses. Il avait même créé une revue dont l’unique raison était de présenter à d’avides lecteurs des photos bien croustillantes de macchab’s encore chauds, encore mobiles, comme dans la célèbre description du petit matin dans le Grand troupeau de Giono. Eh bien vous me croirez ou pas, mais tous les organes lui ont décerné gloire et mémoire. Sûr que c’est de gentes comme ça dont nous avons besoin pour bâtir un monde meilleur : des haineux ruraux, des geeks et des chiens de guerre. Trop cool comme monde.

 

D’ailleurs, d’ailleurs – que ce soit délibéré, volontaire ou pas, c’est du pareil au même. Même d’être victime ne rend pas faste. D’ailleurs on le choisit rarement, et même ça ne serait en rien une garantie – voyez ce que nous ont laissé des comme Jésus ! Tous les massacrés dont on exalte la mémoire, histoire de ne surtout pas remettre en cause les stupidités ou les infamies pour lesquelles ont les a contraints, en général, de mourir, ne nous ont en rien laissé ni garanti un monde meilleur. Ils ont, nolens volens, fermé à chaque fois une série de portes blindées qui nous sépare de toute possibilité d’émancipation ou de quoi que ce soit de ce genre, et ont emmené les clés en enfer avec eux.

 

Finalement, la daube, si on excepte la mauvaise foi récurrente de beaucoup de dogmatiques qui pensent d’abord à leurs affaires, c’est probablement cette obsession d’un monde meilleur, et peut-être même d’un monde tout court. D’expé historique, vouloir répandre le bien et réaliser des totalités est une des causes principales d’exterminations et de répressions. Et cette cause s’oppose si peu au pouvoir, qu’elle l’a au contraire systématiquement épousé, et pratiqué dans toutes les positions, ou peu s’en faut. On pourrait s'occuper un peu moins du monde, des mondes, et largement plus de nous-mêmes. 

 

C’est tout de même une vieille lanterne, de nous projeter avec enthousiasme et rage dans les idées et les formes qui devraient par reconnaissance nous redistribuer un vrai nous-mêmes, après passage au hachoir et au laminoir. Tout autant désormais que de nous laisser aller à remblayer encore un petit peu l’entassement des dispositifs d’aide à la survie, qui coûtent toujours plus cher – et je ne parle pas ici en monnaie, quoi que je le pourrais avec la même résultante  - que ce qu’ils rapportent. Mais non, nous n’en sommes pas rassasiées. Nous entendons toujours payer – et faire payer autrui, sans quoi on se sentirait flouées – pour vivre. S’occuper de ses fesses est à nos yeux une pauvreté antidéluvienne. Pourtant on n’a guère de mémoire qu’on l’ait jamais beaucoup tenté.

 

Le monde meilleur est une antiphrase obstinée pour un coinçage croissant dans la pénurie, la dépendance (pas la réciprocité) et la brutalité. On en fait à peu près toutes l’expérience personnelle, plus ou moins solitaire – mais ça ne nous empêche pas de croire toujours aussi facilement dans les baudruches viriarcales, économicistes et citoyennes qu’on nous gonfle à petits frais.

 

Les mondes meilleurs, en fait, suivent la bonne vieille logique que ce sont les choses, les marchandises, les idées, les droits, les priorités comme on dit qui doivent exister, et que nous ne sommes là que pour les porter, indignement évidemment (enfin plus ou moins indignement selon notre valeur sociale). Le politique moderne, je ne suis pas la première à le faire remarquer, a beaucoup repris et hâtivement repeint les structures religieuses qui l’ont précédé, et les a massivement investies dans le développement. Nous sommes presque toujours de trop pour ce monde meilleur de façon obsessionnelle, dès lors que nous ne le produisons pas avec ardeur et abnégation. Que nous soyions pauvres, faibles, que nous décidions de nous occuper de nos fesses, hop – nous sommes des boulets pour ce monde meilleur qui n’a pas besoin de nous, non plus que l’avenir. Il faut dès lors trouver un moyen de tirer encore quelque chose de nozigues, dans le pressoir, seule manière de nous justifier de traîner encore à la terrasse. Ce matin, au marché de Paulhaguet, j’avise une affiche sur la vitrine de l’ADMR locale : la journée des soins palliatifs ! Yes, il y a une journée pour célébrer la gestion avisée de notre agonie après empoisonnement de toute une vie et passage obligé – création de valeur et de salaires oblige – par la machine médicale qui va accélérer le truc, hop qu’on dégage. Je pense que la journée de la mort n’est désormais plus très loin, et que nous contemplerons notre fin avec des yeux enfin positifs, puisque ça peut engendrer quelque monnaie et – incredibili dictu – quelqu’enthousiasme ! K. Dick verrait ses œuvres désormais à peu près accomplies.

 

Pour en revenir à mézigue, t’ et rétive, le « monde meilleur » c’est la vallée de la mort trans. Vous savez, quand vous arrivez, seule, dans une fournaise où ne se détachent du sable que les ossements de celles qui vous y ont précédé, en guise de bienvenue et de mise au courant. C’est la destinée de beaucoup de t’ féministes cinquantenaires, une fois qu’on en a tiré à biolande l’exotisme et les justifications qu’on pouvait, direction la vallée de la mort. Les cis pourront même le cas échéant en tirer une nécrologie profitable pour leur mensonge t’phile, enfin qui absolve leurs violences envers nous. Évidemment il en faut tenir les frontières bien fermées – qui sait ce qui pourrait arriver si les grillées retrouvaient un semblant de vie suffisant pour revenir. Il y aurait du bruit au logis ! Quelque chose de pourri au monde meilleur des institutionnalistes et des néo-essentialistes. Debout les tuées, quoi. Les tuées, les abusées, les violées, les extorquées…

 

Le monde meilleur, c’est une collection de vallées de la mort, plus ou moins rapide, plus ou moins monotone. Les unes ne contrebalancent ni n’excusent les autres.

 


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18 janvier 2013 5 18 /01 /janvier /2013 11:08

 

 

On parle beaucoup ces temps ci de la famille, la patrie reprend des couleurs au son des canons, et qu’en est-il du travail, la troisième personne de la sainte trinité politique et économique ? Á part pour rappeler qu’y n’en faut, toujours encore et plus, comme des deux autres. Puisque paraît-il ça doit nous rendre, dans on ne sait quel avenir radieux, émancipées et autonomes. Mais on ne cause guère des joies actuelles de ces formes, qui nous rendent plutôt misérables et terrorisées. On vient encore de découvrir par exemple une famille troglodyte, séquestrée par papa. Une de plus. C’est trop cool la famille, pourtant. Et le vote, je vous en parle pas, la représentation, trop cool aussi, on peut y vomir son ressentiment et son impuissance en votant « protestataire » pour l’élimination des étrangers, ou des traders, ou des deux. 

 

Mais le travail, ça c’est du sérieux, dans la mesure où c’est de l’inévitable, du pas facultatif, du on en a ou on crève. Finalement le vrai papa dans la trinité, avec ses biceps et sa violence, c’est le travail. On peut même dire que les deux autres personnes n’existent que pour qu’il se juche dessus, et pour le rendre vaguement supportable. Je me souviens de plusieurs occurences où des camarades univ', causant des conditions dans lesquelles elles avaient réalisé des études, soulignaient qu’une partie notable de la force nécessaire à ce travail leur avait été insufflée, assurée par la famille non-agnatique que nous constituons, à féministlande. Je pensais in petto – tiens, exactement le même schéma que le repos du guerrier : une notable partie de ce qu’on appelle la reproduction de la force de travail se fait dans le cadre familial ou communautaire, et permet de soutenir l’économie à moindre prix (on ne facture pas les heures de soutien moral, non plus que celles de vaisselle et de lessive). Mais je pensais tout aussi vite que faire le parallèle chez nous serait une fois de plus attribué à mon mauvais esprit, et je me la bouclais.

N’empêche, une fois de plus je n'ai pu m'exonérer de me dire que les formes sociales ont la peau dure, et que même sans les mecs, d’une part, et sans patron, d’autre part, on reproduit avec un mélange d’enthousiasme, de docilité et je dirais de manque d’imagination les structures et du patriarcat, et du système-travail, les deux étant je crois des frères siamois. C’est le double effet fuck cool de ce que nous appelons la réappropriation, puisque nous avons semble-t’il décidé que le féminisme ne devait pas changer ce monde mais l’endosser, comme un vieux chéque en granit. Bonjour nos reins !

 

Ce qui m’amène par le côté à ce dont je voulais vous causer an’hui : j’apprends, par un article, qu’il existe cinquante deux millions de domestiques dans le monde. J’avoue, je n’ai pas l’habitude de bloquer sur les chiffres, parce que cette approche me semble trop conjointe aux analyses qui ne remettent pas en cause fondamentalement le système d’exploitation, mais visent seulement à le redistribuer, en comptant les billes. Mais là je suis restée épatée. Je n’ai pas eu le courage d’entrer dans un calcul sur ce qu’on appelle la « population active » (active… cette malédiction… quand nous serons, non pas des insurgées comme dans la chanson, mais des feignasses sans honte ni pardon, on pourra en reparler !), d’autant que l’article m’avertissait que pour des raisons politiques et morales, on n’avait tout simplement pas comptabilisé des millions encore de domestiques pasque, pour des raisons d’âges, elles ne font pas partie de la « population active », elles font partie de celle qui devrait être comme on dit astreinte à l’obligation scolaire, histoire de devenir des productrices plus rentables. Je ne sais enfin pas si on a considéré que les vieillardes faisaient partie statutairement d’activlande. Mais si ce n’est pas le cas je pense qu’il doit aussi y avoir du monde concerné de ce côté-là.

 

Et je n’ai pas non plus compté combien cela faisait pour les nanas en proportion, mais ça atteint quelque chose comme le double, puisque l’écrasante majorité des domestiques sont des nanas. Et que nous faisons je crois moins de la moitié de la population humaine actuellement. Ce qui en fait proportionnellement beaucoup à se trouver dans ce qu’on appelle désormais en novlangue le « soin à la personne ».

 

Le travail a cette capacité huileuse à tout imbiber, à tout imprégner, à rendre tout travail ou à tout lier à son exercice (à commencer par le loisir qui représente le travail de beaucoup, personne ne sachant guère plus s’occuper seule et sans branchement). Bref de n’avoir plus de frontière. Comme tout ce qui est absolu. Un autre de ses aspects est d’envahir la vie entière, et de ce point de vue la domesticité, comme dans un cadre fort distinct l’associatif, sont comme on dit pionniers. En effet, la domestique vit souvent chez ses patrons et est corvéable 24/24. Et si ce n’est pas le cas, il y a tout de même, toutes les assistantes de nos pays riches le savent, l’élément « purement humain », qui dans cette situation est un élément certes mais de chantage muet ou explicite, qui force à la disponibilité – et, plus encore que de le rendre élastique, fait entrer le travail et sa logique dans un part toujours croissante de la vie et aussi du vécu.

 

Et que c’est bien entendu prioritairement aux nanas qu’on pense pouvoir demander ça. On est censées avoir l’habitude, quand ce n’est pas carrément le gène de la disponibilité et de l’empathie. Mais surtout de la gratuité. Partielle ou totale. Et mensongère, puisque tout ça compte et produit, juste c’est tout bénef’ pour le fonctionnement social. Du bénévolat, de la bonne volonté – antiphrase qui recouvre en fait la négation pure et simple de la volonté personnelle et délibérée – au contraire, c’est ce que veulent les patients qui pèse, qui est reconnu et intériorisé par nous ; le pouvoir, c’est entre autres la faculté de faire en sorte que l’autre, sur lequel on a pouvoir, veuille la même chose que soi, fut-ce à son détriment. Ce sont donc les autres qui comptent, ou bien les formes sociales et morales à réaliser. L’asservissement total de la vie à la production et au soin, comme échanges sociaux contraints et inégaux, se développe tout particulièrement dans la domesticité. Un autre aspect, plus bénin et plus riche, est celui de l’associatif, où « on ne compte pas ses heures ». Ce serait mal. Pas moral. Les tâches subalternes de l’associatif ressortissent ainsi d’une logique qui rend des points à celle de la domesticité. Subalternes bien sûr – la plupart y restent, certaines s’en élèvent, à force de révérences à ce qui compte et de sagacité, et deviennent, domestiques enrichies, des dominas à leur tour. Mais là n’est pas le sujet.

 

La domesticité, au sens large du terme, donc encore une fois le soin à la personne, le fait de faire pour autrui, fréquemment ce qu’il pourrait très bien faire, des fois ce qu’il ne pourrait plus, participe selon des théories autant féministes que critiques de ce côté sombre de la valeur qui ne doit pas être pris en compte pour que la totalité parvienne à tourner. D’aucunes estiment qu’il devrait justement être comptabilisé. C’est une option, qui d’ailleurs n’est pas reprise parce qu’on sait très bien que ça ne pourrait pas tenir dans une logique économique, à moins de dévaloriser encore ces activités. L’autre option est d’envoyer promener ces nécessités et ces gentes, de les oublier aussi, comme une nana qui l’autre jour a oublié son alien et sa poussette dans un bus, ce qui me semble révélateur de la profonde joie qu’on a à élever en masse des bouts de viande beuglards. Mais pour atteindre ce seuil désirables, eh bien il faudrait probablement envoyer aussi promener tout le cadre, qui est celui du travail, de la famille (et de la patrie, travestie en citoyenneté pour encore quelques temps, mais qui ne va sans doute pas tarder à réapparaître in puris naturalibus avec sa grande trique – « la » patrie est un mec, un de plus).

 

Je ne développerai pas ici ce qui vient juste de me sauter en yeux, en lisant un article sur la création d’un camp de rétention supplémentaire, mais de manière générale, l’encadrement (encore un euphémisme) des gentes par d’autres gentes est devenu une des sources les plus profusives de travail. Dans des cantons comme celui où je vis, par exemple, les « établissements pour personnes âgées » (et reuphémisme !) sont les principaux employeurs – des gentes qui elles-mêmes, dans le meilleur des cas (celui où elles auront accumulé assez d’argent) y seront enfermées à leur tour le moment venu ! Tout ça pour dire que je vois effectivement une sorte de logique générale dans ce qui va de la médicalisation à l’incarcération, en passant par la domesticité, laquelle aura peut-être été sa matrice prémoderne : créer désespérément de la valeur par la mise en dépendance (celle-ci profondément distincte de la réciprocité humaine). Mais c’est à se demander si la mise en dépendance elle-même n’est pas également un but général ; surtout si on revient à une critique féministe, jusques en deçà de la modernité : les nanas doivent être contrôlées, rapporter et disponibles. Finalement, on peut se poser la question si l’idéologie du travail ne plonge pas une de ses racines dans l’assujettissement patriarcal, au-delà même d’avoir adapté celui-ci. Je pense qu’on aurait pu en discuter avec Valérie Solanas, si celle-ci avait pu fêter parmi nous son soixante-seizième annif.

 

Le travail en général devenant à lui seul un bien, au sens de ce que le distributisme en déroute nous octroie, il va de soi que nous devons mériter ce bien, tout comme les nanas en général doivent mériter l’affection, la reconnaissance, le droit de vivre et les coups dans la gueule. Il faut mériter pour simplement survivre, plus question de simplement suivre. Il faut précéder, se marcher dessus, s’éliminer réciproquement – de même que dans le totalitarisme politique la simple neutralité ne suffit pas, il faut mettre la main à la pâte (et la pâte ce sont des gentes en général). La domesticité n’a pas de limites, parce que le bien (en ses deux sens) n’en a pas – manquerait plus que ça. Nous sommes un monde de progrès, un monde sans mal, ou bien tout du moins un monde où on le pourchasse. Et dans le mal il y a l’indolence, l’inutilité, le ne pas se faire bouffer, le ne pas bouffer autrui. Bref, depuis que l’étoile économie se contracte, même dans nos riches pays, il faut être motivée, ouvrir sa « vie privée » à sa vie publique, professionnelle au premier chef. Ce fut d’abord le cas des cadres. Mais maintenant on en arrive, pour sélectionner, à demander disponibilité, vigilance et initiative même aux techniciennes de surface. Bref, il faut payer de soi, payer aussi souvent d’argent, et ramper pour travailler. En d’autres termes, tout le travail glisse petit à petit vers une domesticité générique, contrebalancée par chez nous par les droits civiques qu’on accorde aux bien nées et aux méritantes (là encore…). Aboutissement de la méritonomie chère aux pouvoirs les plus divers depuis les Lumières.

 

On va donc me rétorquer, bis repetita, que la solution à tout ça est de revaloriser encore le travail, d’améliorer ses conditions, enfin de ne rien oublier dans le calcul général des frais et horaires. D’une certaine manière je ne suis pas contre cette idée, si on se dit qu’on persiste. Le seul souci est qu’après quelques siècles de mise de la planète au travail, d’une part, et de soumission de toute chose à la valorisation et au monnayage, d’autre part, eh ben ça marche pas. Ou plutôt ça ne marche que sur le rabiotage, le passage en non-valeur de plein de choses (dont le repos des warriors), lesquels ont l’abominable effet d’avoir finalement versé tout ce qui restait d’humain au sein des rapports sociaux dans l’extorsion et la brutalité – codifiées souvent -, exactement comme le relationnisme finit par ne vivre que sur la contrainte intériorisée, le viol, l’enfermement réciproque et inégalitaire, et autres saloperies.

Et que, conséquemment, en fait, on pourrait bêtement se poser la question à rebrousse poil : un monde de travail est il un monde vivable, ou bien implique-t’il au carré exploitation, domination, ségrégation et oppressions, pour pouvoir juste survivre et pour tout dire durer ? En une autre manière, et comme on a pu déjà le voir souvent dans l’histoire humaine, les prétendus faux-frais et dégâts collatéraux ne sont ils pas la condition sine qua non de maintien du tout, et non pas des anomalies qu’on résorbera bien un jour ?

 

Je tiens donc que l’émancipation des nanas de la domesticité générale passe probablement par noyer les formes masculines du monde, et parmi elles le travail, la disponibilité, la gratuité, la famille, la patrie… Et glou et glou !

 

 

http://www.lemonde.fr/emploi/article/2013/01/09/plus-de-52-millions-de-domestiques-dans-le-monde-souvent-sans-aucun-droit_1814481_1698637.html

 


 

 

 

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16 janvier 2013 3 16 /01 /janvier /2013 15:43

 

"Quand j'conduis mon brêle

L'arme à la bretelle

C'est toi qui m'appelle

Par mon petit nom."

Mac Orlan 

 

 

J’adore les politologues du Monde. L’un d’eux vient de pondre un article « synthétique » pour nous affirmer que notre cher peuple ne se droitiserait pas tant que ça. Juste un peu, hum... comment dire ? Car voyez, bien qu’il se prononce, selon des sondages, avec un enthousiasme non dénué de férocité et à une majorité écrasante (soixante dix à quatre vingt pour cent) en faveur d'une active chasse aux pauvres, aux feignantes, aux étrangères, enfin bref à tout ce qui entrave la félicité du corps social, il y aurait néanmoins une faible majorité favorable au mariage pour toutes, forme sociale révolutionnaire.

Faible, cela dit, la majorité, et de plus en plus. Quand même, finalement, les gouines et les pédés c'est trop féminin, la virile rectitude du mariage ne nous redressera pas suffisamment. Le peuple le vrai c'est pépé, sa bite et son pouvoir.

 

Au reste, ce qu’on appelle la gauche en france a aussi un bon passif réac : antisémitisme, complotisme, exaltation de la virilité et du travail, passion pour la guerre civilisatrice… On en a un bel échantillon ces jours ci mêmes.

 

Mais le plus beau est la conclusion du dit article (http://www.lemonde.fr/idees/article/2013/01/16/une-france-qui-se-droitise_1817916_3232.html) :


« Au terme de ces quelques rapides coups de sonde dans le corps social, le constat d'une droitisation du pays doit donc être relativisé. S'il est incontestable que sur les questions régaliennes et identitaires, la demande de répression est massive, y compris dans l'électorat de gauche (71 % des sympathisants approuvaient les démantèlements de camps de Roms intervenus cet été), on s'aperçoit que ce besoin s'accompagne, dans le même temps, d'une forte aspiration à une intervention de l'Etat pour réguler et encadrer une économie libérale, qui peine toujours à convaincre, nos compatriotes apparaissant dans les études internationales comme les plus critiques sur le fonctionnement du capitalisme et de l'économie de marché.

 La formation politique qui parviendra à synthétiser et à articuler de façon crédible ces demandes, en apparence contradictoires, disposera d'un avantage certain pour les prochaines échéances électorales. »

 

 Cette option politique a déjà été dégainée, déployée dans divers pays, dont le nôtre, au cours de ce vingtième siècle qui n'en finit plus. L’union du travaillisme et de la haine dans la communion du peuple et la politique du ressentiment n’a rien de nouveau. L'a même un petit nom. Ça s’appelle le fascisme.

 

 


 

 


 

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13 janvier 2013 7 13 /01 /janvier /2013 18:46

 

 

 

 

 

« La guerre constitue une part essentielle du plan divin. Sans elle, le monde sombrerait dans le matérialisme. »

 Moltke l’ancien

 

 

« Une opération un peu coercitive. » C’est pertinent comme du Zinoviev (Alexandre Alexandrovitch), ça fleure la rescousse des pays frères, et c’est par ces mots rembourrés qu’une source militaire, nationale et républicaine comme il se doit, définit les pilonnages aériens qui inaugurent l’entrée de Pinocchio dans un bourbier déjà bien dégagé sur les oneilles par les protagonistes précédents ; la multiplication étatique, la scie égoïne, enfin la bombe guidée, rien n’aura été épargné pour nettoyer les vilains égoïsmes qui auraient pu prétendre à s’occuper de leurs fesses. La suite promet d’être grandiose ; il se peut qu’on en parle encore dans dix ans (quand il faudra repartir, comme d’hab, du champ de ruines, en y laissant crever ce qui restera des survivants (1)). Quand les patriotes, puis les curés et enfin les soudards sont passés faire chacuns leur office, il ne reste en général que terre gaste et membres épars.

 

Ici il pleut sur les défilés de bubble-gums gonflés à la haine et au mépris de tout ce qui est ou paraît féminin - en fin de compte je crois que c'est ça qui soude leurs idées, je vous en reparlerai. On se prend à espérer que là bas il fait beau, chaud, sec, comme dans les chansons de Piaf. Ou dans nos désirs de riz à la mairie. Coercition et consentement sont les deux extrémités de l'ordre politique et moral, les deux essieux qui en font cahoter la charrette sur la grand'route des avenirs plus ou moins radieux.

 

Tiens, voilà du boudin. Ah on est classe ! Quel dimanche !

 


 

« nous ne devons jamais oublier tous ceux qui se sont sacrifiés pour que nous soyons ce que nous sommes aujourd'hui »


Voilà ce qu’a sorti le culbuto en chef de notre foutu pays pour la sempiternelle cérémonie du onze novembre.


Je ne vois pourtant guère de raison de se rengorger d’où nous en sommes. Non plus que la fierté qu’on devrait avoir à célébrer les guerres, avec leurs motifs, ce qui s’y passa, et somme toute la logique même de la chose. Seulement il faut avouer que le replâtrage permanent de la « der des der » enfonce tout. Ce n’était pourtant pas vraiment le tout début des guerres modernes, ouvertement exterminatoires et économiques, expression pure de la domination qui n’arrive pas toujours très bien à limiter les frais – à supposer que ce doit un but. C’était cependant la première mondiale (si on excepte la guerre de sept ans, qui en fut une préfiguration). L’inauguration d’une flopée de massacres tous plus horribles et infâmes les uns que les autres, avec des raisons et des causes stupides ou plus généralement odieuses, des acharnements mécaniques et virilistes, et des bilans éloquents. Série que nous continuons allègrement en ce moment même. On est partis d’un si bon pied !


La première guerre mondiale est le paradigme même de la bévue monstrueuse qu’on ne peut pas désavouer sous peine de perdre instantanément toute apparence de crédit. Et par ailleurs l’occasion de vérifier que quand on meurt pour des conneries ou des saletés, il vaut mieux se résigner à leur trouver un sens que d’admettre que tout ça ne fut qu’un carnage malfaisant, qui ne profita qu’aux industriels. Rien de tel que la guerre pour donner des couleurs à l’économie.


La première guerre mondiale a probablement vu une défaite historique de la volonté d’émancipation humaine, lorsque, début août 14, au lieu de se lancer dans la grève générale insurrectionnelle qui était préconisée pour ce cas de figure, les syndiqués marchèrent les uns contre les autres comme un seul homme, et envoyèrent leurs mandataires aux gouvernements. Je crois pour ma part que ce que nous sommes, comme où nous en sommes, a été grandement modelé par cette abdication, ce consentement massif au règne des choses et à l’extermination des humains.


Les gentes des classes ouvrière et paysanne ont à ce moment là enterré pour bien longtemps toute possibilité d’émancipation humaine, dont nous ne revoyons toujours pas le bout de la queue, et se sont qui plus est enterrées elles-mêmes, au sens le plus strict qui soit, puisque ce sont elles qui ont été massacrées principalement dans la fournaise nationaliste, libératoire et technologique. Elles ne se sont pas sacrifiées, on les a passées à la machine. Cela continue aujourd’hui et aide puissamment à l’élimination des pauvres. Nous sommes toujours dans la foi aberrante et cent fois démentie que l’oppression crée de la conscience, que les classes, nations, peuples, etc. vont nous frayer la voie vers autre chose -  et on se croit en plus matérialistes en ressassant cette métaphysique !


Un pas a été au contraire alors franchi alors vers ce qui aurait paru en d’autres temps, si brutaux soient-ils, inadmissible et même impensable. Depuis, nous en avons ajouté d’autres, dans la même veine. Et ce dont Hollande, par scribouilleur interposé, se et nous glorifie aujourd’hui, c’est d’être devenus toujours plus, en « paix » comme en guerre, d’impitoyables pantins, prêts à tuer, à faire mourir et à mourir, au nom des choses.

On n’éprouve guère de scrupules, autant par oubli que par exotisme, à exalter toujours les mêmes patriotismes, culturalismes et nationalismes pétitionnant la reconnaissance, lesquels, s’ils rencontrent quelque succès sur le marché des souverainetés, prendront part allègrement à leur tour aux abus, répressions et guerres. Ces formes ne peuvent exister qu’en dévorant les gentes et en tordant les vies pour mieux s’exprimer.


Ce que nous sommes aujourd’hui. Comme s’il y avait un instant à se réjouir ou à être fiers de ce que nous sommes, cet amas d’angoissés haineux, de dépossédés aigris, d’accumulateurs mesquins, de sexistes régressifs, d’anciens massacreurs de partout sans parler des à venir… Un gros siècle de déshumanisation à marche forcée a fait de nous des gentes tout à fait sympathiques et estimables, s'pas ? Ce que nous sommes aujourd’hui, c’est l’image même de la guerre endémique contemporaine, déraison rationaliste et hypocrite. C’est cela que l’on commémore et célèbre le onze novembre : qu’on est bien dans la folie et qu’on n’en sortira surtout pas. Nous lui répétons notre allégeance.


Ainsi que notre culbuto, qui se révèle, après quelques mois de résidence au pouvoir, non seulement une espèce de petit tyran ombrageux, prompt à faire poursuivre les gentes pour offense, mais aussi un va t’en guerre qui se cherche un bourbier, histoire de la marquer ; le soudan français le lui fournira-t’il ?


Oui, ce que nous sommes aujourd’hui est effectivement à la hauteur du fait invoqué. Brutal, insensé, calculateur, débile, patriote et mesquin.


Et ce que nous ne sommes pas du tout aujourd’hui, c’est ce que certains ont su être à l’époque : des déserteurs.


Nulle chose, nulle idée ne justifie que l’on meure pour ; la mise en marche du hachoir discrédite au contraire ce pour quoi on l’a actionné. Á partir du moment où ce dans quoi nous nous projetons – et se projeter pose déjà bigrement question – est cimenté par la souffrance, l’anéantissement et le ressentiment, il n’y a plus guère d’espérance de sortie et d’émancipation : ce devient un piège morale et glouton, qui nous avale en se justifiant d’en avoir déjà fait bien d’autres. Et nous avons bien tort de marcher. Refus d’obéissance, que ce soit aux gentes qui incarnent ou aux formes sociales et politiques. 

 

En somme, ni travail, ni familles, ni patries - non plus que leurs avatars et excroissances.

 

 

 

 

(1) Je me rappelle d'un grand imbécile, darwiniste notoire et moraliste utilitariste, lequel, le matin même où nous apprîmes le coup d'état en algérie, en 92, m'affirma "se réjouir, pour la première fois de sa vie, d'un coup d'état militaire". Je n'eus plus par la suite l'occasion de l'interviewer pendant les années d'égorgements consécutives. Je suppose qu'il s'était trouvé de bonnes raisons du côté du moindre mal. Il pontifie encore volontiers de nos jours. Se trouver et tenir à distance de ce qu'on approuve est quelquefois un gage de longue vie.

 

 


 

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11 janvier 2013 5 11 /01 /janvier /2013 10:05

 

 

 

Je lisais hier soir, les patounes dans le four à mon habitude, des vieilles revues critiques, tirées de cartons ramatriés – si tant est que cette moche tanière leur puisse être une matrie. Parmi elles, je suis retombée sur une remarquable approche de l’œuvre de Valérie Solanas, faite par pas n’importe qui il y a de cela vingt cinq ans. D’ailleurs, il ne faut pas être n’importe qui pour causer de Solanas, que ce soit en 88 ou an’hui. L’approche de cette personne était très différente de la mienne, même si on se rend des points essentiels. C’était dans une revue dont je m’amusais à pasticher le titre en l’unique et son nombre – j’ai toujours été fort circonspecte, pour ne pas dire sceptique, envers les voies de recours qui nous semblent ouvertes à l’encontre du social. J’y vois souvent des panneaux ou même des surenchères, aussi sincères soient-elles. Ainsi de l’individue, qui me paraît du social en morceaux, idéalisé, valorisé quoi, comme le sucre emballé tout seul des cafés dans un joli papelard. Échapper au social et à la valeur me semble un peu plus compliqué. N’empêche, cette réserve mise à part, je trouve encore aujourd’hui bien éclairant ce notable papier sur VS. En effet, il est un des rares qui soulignent qu’elle ne visait pas moins qu’à fracasser justement tout ce social, avec ses plus aplatissantes évidences – la relation par exemple ! Ou l’argent et le travail. J’en ai causé ailleurs. Mais je crois qu’il nous faudrait un grand retour sur les audaces de VS, en regard desquelles nous sommes bien pâlotes aujourd'hui.

 

Mais ce qui m’a surtout frappée hier soir ce sont ces vingt cinq ans. Vingt cinq ans à la fois tintamarresques et silencieux. Et le rappel par l’auteure de l’article que dans les vingt ans précédents, pareil, on n’en avait guère causé. Vingt cinq ans d’aujourd’hui, environ le temps de ma jeunesse, si j’ai jamais été jeune. Vingt cinq durant lesquels somme toute – que s’est-il passé ?

 

Je dis bien passé. Il est arrivé des tas de choses, qui ont plu sur la terre depuis le ciel des nécessités toujours renouvelées et toujours similaires. Nous en avons bavé et nous avons bavé. Ça s’est accumulé comme jamais. Mais que s’est-il passé ? Pour qu’une chose, un fait soient passés, je trouve qu’il est indispensable que nous en ayons tiré quelque chose, ou que quelque chose de fondamentale se soit modifiée. D’une certaine manière, dans nos vies de semi-transfuges de l’ordre citoyen, comme dans cet ordre citoyen planétaire et chatoyant lui-même, que s’est-il fichtre passé depuis la fin des années 80 – sans aller chercher en deça ? Nib, nib de jar !

 

Pour ne nous en tenir qu’à nous, autant en tant donc que semi-transfuges que comme parfaitement recensées, s’il s’est passé quelque chose j’aimerais bien le savoir. Nous avons rempli quotidiennement tant bien que mal les fonctions et les devoirs de notre état, autant physiques que sociales, les deux se conjuguant quelquefois (encore la relation, on n’échappera pas à sa remise en cause, VS le disait déjà). Nous avons répondu, obéi, réagi à toutes les urgences, enfin dans la mesure de notre disponibilité (encore une, d’évidence, la disponibilité, le bénévolat…). Et quoi ? Sommes nous autre chose que des playmobiles que des tempêtes successives ont éparpillées dans un jardin dévasté, plein de flotte ? Des playmobiles dans toutes les positions, debout, assises, sur le côté, la tête dans le sol, incapables de nous mouvoir par nous-mêmes, sans poids, soumises aux coups de pieds et aux coups de balais de l’évènementiel, le reprenant à notre compte pour ne pas avoir l’air trop nouilles. Mais toujours en fin de compte baladées dans ce fichu jardin dont nous ne pouvons même pas songer à nous évader.

 

C’est bien sûr une vision quelque peu extrême de notre situation – je suis une extrémiste et je l’assume, de plus en plus même. N’empêche, si je contemple les dernières vingt-cinq années, ben bof hein, côté initiative. Nous nous sommes laissées couler dans des positions morales et dichotomiques tout à fait attendues, dont on peut même bien dire que les qui nous ont précédées avaient déjà bien creusé l’emplacement, histoire que les déluges nous y portent tout dret. Et ces positions ont conditionné le cours de nos vies. Enfin pas qu’elles, disons qu’elles y ont contribué. Et bon, tout cela, quand même, a duré, a eu lieu, a tourné sur elle-même. Vingt ans, vingt cinq ans se sont écoulées. Il n’y a plus grand’monde des quelques qu’on était au début (ce furent de mauvaises années en terme de quantité pour la récolte contestataire que les années 80). Tout le monde ou presque est arrivée depuis. C’est d’ailleurs très bien et je me réjouis que notre famille ne soit pas éteinte.

 

Mais tout de même, arrivée en ce très moche hiver, c’est à se dire que les unes comme les autres, les intégrées et les valorisées comme les rejetées et les stigmatisées, car il faut de tout pour faire une famille, hé bien nous n’avons guère bougé si ce n’est comme des playmobiles. Il ne s’est pas passé grand’chose. Ces années ont été comme un jour. Un jour trop court et déjà fini. Pasqu’évidemment… J’avais oublié de vous le dire… C’est super c… mais notre métabolisme, lui, il ralentit pas quand il se passe rien. Hé non. Je dirais même, je suis pas sûre qu’il accélère pas un peu, cette enflure, tellement y s’emmerde. Et voilà, le long, interminable jour se termine, au point de vue politique et social, bonne nuit à demain, mais pour nous, viandes, esprits, vies, ce qui se termine aujourd’hui pour des copines, demain pour moi, après-demain pour vous (et là en jours très solaires, en très petites années), c’est nous, c’est nozigues. Couic.

 

Je notais déjà dans les années 90 à quel point notre détresse, notre incurie peut-être aussi, la manière dont nous mettons le peu d’énergie dont nous disposons à nous faire des crocs en jambes et à nous inspecter les trous de nez, que tout ça détruisait le temps. Concurremment, là encore, à la fatalité générale du social, de l’économie, de la vie mutilée et tutti quanti. Et que ça n’en finissait pas, ni la décennie ni le siècle, que le soleil ne se décidait jamais à se coucher sur ce triste empire, cependant que nous n’en décatissions et mourions pas moins. Près de vingt ans après, je fais le même constat. Le jour polaire ne s’est pas couché. Nous sommes éparpillées ici et là. Quelquefois on entend un geignement. Quelquefois des playmobiles se trouvent rassemblées par les coulures de l’urgence et ça crée une occasion. Mais il ne se passe rien, ou si peu – même dans l’activité ou la confrontation. Une espèce de surplace surnaturel. Un mauvais rêve où on court engluées. Comment se réveiller ? Comment reprendre le temps, comment faire en sorte que vingt ans soient au moins vingt ans, et plus comme un vilain jour d’hiver ? Vous me suivez ?

 

 


 

 

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7 janvier 2013 1 07 /01 /janvier /2013 11:30

 

 

Quand on a (de plus en plus hélas je trouve) un branchement internet et qu’on se laisse happer par l’actualité, qu’enfin on glisse sur la pente savonneuse du réagir et de la chronique, pasque c’est plus facile que d’élaborer de la critique de fond, toutes choses qui sont malheureusement miennes pasque je suis feignante et déprimée, c’est plusieurs fois le jour que vous bloquez sur quelque chose d’atroce, d’immonde, d’infect ou de stupide, les uns n’étant évidemment pas exclusifs des autres.

 

S’il y a quelque chose qui me fait mal au ventre, c’est la culture, générale, de la forme souveraineté. De bas en haut, de gauche et à droite, d’est en ouest et de la petite entreprise de réappropriation besogneuse, quelquefois qualifiée de révolutionnaire ou libératoire, aux états déjà formés, aux multi- et aux instances internationales, l’objectivation totale, la réduction à un destin, à un signe et à une valeur que suppose, effectue et obtient la souveraineté, est une espèce de consensus actif, fébrile même. Dans un monde où tout doit être à quelqu’une, à commencer par vous-mêmes qui devez vous appartenir et vous valoriser, la souveraineté, partielle ou totale, est l’assomption de la propriété.

 

La guerre économique, qui tourne à la guerre tout court comme on en a l’habitude depuis quelques siècles de modernité, patronne et chapeaute ainsi quotidiennement l’épouvante. La crevaison des pas rentables. Le marché à la reconnaissance. Tout ça dans une atmosphère de fin de foire, où on remballe les invendus, alors que le ciel se couvre vilainement, que le tonnerre carcaille déjà. Et où la dite souveraineté, un temps relativement débonnaire sur une partie de la planète, distributive des pillages, reprend rapidement sa forme élémentaire : la trique, le monopole de la brutalité, point.

 

C’est tout à fait à ça que me faisaient penser deux titres de ce matin. Dans l’un, la ministre de l’environnement appelle, tenons nous les côtes ce n’est hélas pas drôle du tout, au patriotisme écologique. Rien de moins. Deux nécessités, deux impératifs gloutons pour le prix d’une ! L’état-nation et la téterre. Histoire de bien nous faire comprendre qu’on est deux fois de trop, nous, avec nos rognons et nos petites vies. Que ce qui compte, c’est la grosse boule ronde hypostasiée, maman, et le machin hexagonal découpé dessus, papa. Et que nous ne pourrons vraiment garder notre droit à valoir divisé en portions individuelles qu’à condition de bien bosser pour papa, et de bien faire durer maman pour que papa, et l’économie en général sur laquelle il prélève, puissent en tirer encore quelque monnaie. En d’autres mots, on va voir le moindre espace inexploité se couvrir de milliers de mètres carrés de panneaux solaires qu’on espère made in france, afin de faire tourner et les usines des dits panneaux, et les plus invraisemblables babioles électriques chez nouzautes, dont l’ordi sur lequel je tape. Ça se dénomme de la douce antiphrase de ferme solaire.

 

Dans l’autre titre, on rappelle que des gentes sont en grève de la faim, à Lille, depuis près de soixante dix jours, pour obtenir la possibilité de rester là où elles auront des chances de mourir moins vite que d’où elles viennent. Mourir pour vivre. On peut tout à fait mourir pour des insanités néfastes, et notamment les patries. Bref mourir ne justifie en rien les objets ou idées. Mais là il s’agit des gentes elles-mêmes. Au milieu de l’abominable état de fait qui s’étend de par le monde, l’exigence fondamentale est de vivre. Condition à tout le reste.

 

Cependant le ministre de l’intérieur est un patriote, lui aussi. Il nous l’a fermement déclaré, actes à l’appui. Et le patriotisme, non dénué d’une dose d’électoralisme, le peuple étant hélas souverain, commande de rejeter à la flotte tout ce qui viendrait interférer dans un distributisme de la misère supposé tendu, et gêner par ailleurs un entre-soi national revigoré et décomplexé. Par conséquent les grévistes de la faim, apparemment, peuvent crever – on a déjà eu des exemples de ce genre de fermeté. Ben oui, on sait à qui on a affaire au gouvernement, je parle de nozigues, le peuple officiel, naturel, civique, bien haineux, persuadé qu’on va lui arracher ses points de retraite et ses pains au chocolat. On s’y dit aussi que si des milliers et des milliers se mettent en grève de la faim pour obtenir le droit de s’installer, ça va être la gabegie. Il ne faut pas encourager le mauvais penchant des humaines à vouloir bêtement vivre, s'installer où qu'elles veulent, sans droit ni titre, au besoin sans produire ni valoir de l'excédent. Bref à trouver en soi même raison de vivre. On ne sait pas où ça pourrait mener. Par conséquent pereant, le pouce en bas.

 

Le patriotisme a déjà semé, à la suite de bien d’autres passions sociales ou en concurrence de celles-ci, des cimetières et des charniers partout à la surface de la planète. Il a l’air bien décidé à continuer, en gros et au détail. Comme on a de la conscience écologique et durable, les cimetières alterneront avec des fermes solaires, à l’usage de celles qui, après chaque sélection planétaire, auront conservé leur rentabilité et leur capacité à consommer profitablement. Et puis, hein, comme disait le brave soldat Chveik au contempler des champs de bataille de Galicie, tout ça sera bon à terme pour l’agriculture. Á quand de vastes exploitations rationnelles sur les terres peut-être arides où auront pourri les cadavres de toutes les réfugiées de la guerre économique mondiale, et qui se préparent aux frontières extérieures des ultimes zones de valorisation ?

 

 


 

 

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6 janvier 2013 7 06 /01 /janvier /2013 10:24

 

Un bout de mémé Arendt, bien entendu. M’en lasse pas.

 

« Le phénomène totalitaire, avec ses traits anti-utilitaires frappants et son étrange dédain pour les faits, est basé en dernière analyse sur la conviction que tout est possible – et non seulement permis, d’un point de vue moral ou d’un autre point de vue, comme c’était le cas avec le premier nihilisme. Les systèmes totalitaires tendent à démontrer que l’action peut être basée sur n’importe quelle hypothèse et que, dans le cours d’une action conduite de manière cohérente, l’hypothèse particulière deviendra vraie, réelle, d’une réalité de fait. Le postulat sous-jacent à l’action cohérente peut être aussi fou que l’on voudra ; il finira toujours par produire des faits qui sont alors « objectivement » vrais. Ce qui originellement n’était rien de plus qu’une hypothèse que devaient prouver ou réfuter des faits réels se transformera toujours dans le cours d’une action cohérente en un fait irréfutable. En d’autres termes, l’axiome à partir duquel est engagée la déduction n’a pas besoin d’être une vérité évidente par soi-même, comme le supposaient la métaphysique et la logique traditionnelles ; il n’a aucunement à correspondre avec les faits en tant que donnés dans le monde objectif au moment où l’action commence ; le processus de l’action, s’il est cohérent, procèdera à la création d’un monde où le postulat deviendra un axiome au sens de ce qui va de soi. »

 

La crise de la culture

 

Cul sec, et sans glose, comme disait l’autre !  

 

 


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2 janvier 2013 3 02 /01 /janvier /2013 14:11

 

 

Je ne vous écris pas assez souvent au sujet des poubelles. Pourtant, je tiens que ce splendide objet et tout le réseau technique, économique, politique, humain qui se déploie à partir de lui – ou y aboutit – se placent parmi les indices les plus significatifs de notre époque. Les indices, les traces, les coulures, les indétachables.

 

Je ne suis pas très poubelle en ce moment. Les magos de ma région les ont assez bien planquées, d’une part, et d’autre part la dépression m’empêche souvent de m’agiter convenablement sur des parois métalliques. C’est dommage, les poubelles recèlent des tas de trucs auxquels je penserais même pas. Une marchandise, qu’elle soit vendue, pillée ou récupérée, reste une marchandise, avec tout le procès de production, comme disent les ceusses qui savent, qui va avec. Mais il n’est pas désagréable de s’adjuger ainsi une moitié de fromage de brebis. Cela fait partie de nos petits arrangements avec l’économie. Somme toute assez bénins.

 

Il y a beaucoup moins bénin et c’est le même monde. J’ai du vous causer, une fois ou deux, de ces ports d’Afrique (il y en a sans doute d’ailleurs mais ceux sur lesquels j’ai lu s’y trouvent) où des bateaux amènent en vrac des quantités industrielles de déchets technologiques depuis les pays à forte valeur ajoutée. Il s’en fait alors des monceaux, des montagnes, sur lesquels vivent des gentes, qui trient des éléments et bouts de métaux rachetables à bas prix, bas bout de la chaîne quoi, et incidemment sont empoisonnés par ce travail. Tout aussi directement et bien plus vite que les ouvriers d’chez nous qui bossent dans les usines de pvc, exemple parmi d’autres. Les métaux lourds, les solvants, etc. ça pardonne pas. Mais voilà, gagner sa vie, la soi-disant autonomie individuelle ou familiale dans le cadre de l’échange contraint, la valeur qui chapeaute tout ça, ça pardonne pas non plus. C’est mourir à terme ou mourir tout de suite. Là est le principe du chantage massif que nous avons mis en place, au cours des siècles, les unes envers les autres.

 

Ce matin, un article de la Libre Belgique m’apprend ainsi qu’on peut, en outre, intégrer les petits arrangements aux grands arrangements avec un minimum d’investissement, et pas mal de paroli. Cela cause de gentes qui, comme dans le célèbre petit film l’Île des fleurs, vivent de la récup’ des poubelles dans une très grande ville d’Asie. Apparemment, les temps se faisant de plus en plus durs et l’économie plus sélective, c'est-à-dire pénurique, même de la bouffe, il y en avait de moins en moins. Mais les anges du naufrage veillent. Une assoce de recyclage et développement durable, qui a emporté le marché moral et matériel de ces poubelles, leur a imposé le contrat suivant : ne plus récupérer la boustifaille, mais tous les matériaux susceptibles d’être recyclés, c'est-à-dire réintroduits dans le système marchand, ce en échange de sommes d’argent qu’on devine minimes, pasqu’il faut que ce soit très rentable ; sommes donc évaluées au plus juste, portions congrues au moyen desquelles les dites personnes iront acheter de la bouffe officielle à la supérette du coin. Il n’est pas dit si en quantité de bouffe, au final et compte tenu de l’appauvrissement des poubelles, elles y gagnent. Je me permets d’en douter. Mais c’est une splendide illustration de comment, jusques aux tréfonds de la misère consécutive à la marchandise, l’économie et ses secouristes bien-pensantes arrivent à se mettre en traviole pour retirer encore quelque chose, presser encore un peu le fruit, enfin ordonner l’activité humaine en travail et en commerce, sans quoi ce serait la gabegie. Avec en plus la gloire du « social ». Et enfin, last but not least, de la réintégration du plus grand nombre possible dans l'ordre des choses.

 

L’étape suivante, de même qu’Anders le remarquait pour la technologie il y a cinquante ans, est évidemment l’impossibilité, puis l’interdiction et la répression de la récup’ « autonome ». Le « tu n’as plus besoin de » se transformera très vite en « tu ne peux plus », et de là en « tu ne dois pas ». Je suppose que sous peu les récupératrices à pauvrelande devront être enrégimentées, reconnues, labellisées, pucées. Ce sera toujours la famine mais avec la surveillance économique et sanitaire, et les bienfaits des moins coûteux de nos dispositifs de contrôle. Bip ! Idem par chez nous : il importe que les loquedues ne viennent pas se servir désordonnément dans les poubelles ; petit à petit apparaissent des partenariats entre les commerces et les assoces, ces acariens géants qui vivent sur la déglingue, pour que le secondes monopolisent les surplus et leur distribution (là encore aux référencées, à réintégrer, etc.) en échange de pub pour les premiers, qui espèrent vaguement en retirer quelque bénéfice. Mais l’important, le central, sur lequel tout le monde est d’accord, est que tout ça doit être géré et valorisé de quelque manière, pas laissé aux appétits vagabonds.

 

Il me semble de plus en plus que les bureaucraties ne se créent pas tant sur des modes de fonctionnement que sur des consensus au sujet des buts sociaux à privilégier, sur lesquels au besoin on se fait concurrence et on surenchérit. C’est en cela que le monde des assoces, du « sauvons la planète » ou de « l’économie sociale et solidaire » est calqué avec perfection sur celui de la domination ©. Ce ne sont même pas les petits travers humains, la recherche de pouvoir, la rigidité organisationnelle, la course aux places qui sont déterminants, même s’ils y prospèrent : c’est la croyance unanime dans les mêmes formes sociales, le même bien commun, qui modèlent et façonnent un monde unique et malheureux. Cette mélasse s’insinue partout, en nous et entre nous, jusqu’à ne laisser aucun interstice, aucun dégagement, aucune latitude, et à s’y solidifier. Notre rapport aux poubelles, et entre nous autour, n’y échappe bien entendu pas. Les dites poubelles seront toujours plus verrouillées, vigiles, flicailles et socio-sanitaires y veillant, et nous irons faire la queue pour recevoir notre ration. Congrue. On veut le progrès ou on le veut pas, hein ?

 

 


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La Bestiole

  • : Divergence transse, féministe, communiste - Le placard à Plume, la fem-garoue
  • : Ébranchée, schlemihlah, communiste, féministe - la transse la moins queer, la moins fun, la plus antisexe, antinaturaliste, antisubjectiviste du quart sud-est. Clodote d'hamsterlande, casserole détachée de la queue de l'alternoféminisme. A gauch' de la gauch' de la gauch' de l'extrême gauche. Résolument opposée aux backlashes pro sexe, pro marché, pro nature, pro religion, pro peuple, pro nation, comme aux catéchismes moraux-politiques en tous genres. Moderniste négative, moniste, novatrice ; philogyne, philosémite. Pour un anti-monde de nanas paresseuses et la ruine radicale de la masculinité, de l'économie, de la sexualité, de la fierté, du pouvoir.
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