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30 décembre 2012 7 30 /12 /décembre /2012 10:02

 

 

Je n’ai pas trop été étonnée, vu ce que j’en pensais déjà, de comment s’est petit à petit figée, comme la sauce au fond de l’assiette, la destinée du projet de loi « hétérolande pour toutes ». Il a suffi pour cela de voir qui ne serait finalement pas incluse dedans. Qui qu'aura moins de droits dans son panier de noël. Pas compliqué, comme d’hab, les irréductibles, les nanas seules en général et les lesbiennes qui ne veulent pas passer à la mairie retirer leur certif’ de bonnes vie et mœurs.

 

Beaucoup vont se rendre compte que le sujet visé par cette loi, en fait, ce n’était pas des gentes, lgtb en particulier. Le sujet, celui qu’on choie, qu’on protège, qu’on monte en épingle et en graine, c’est la forme sociale dans laquelle doivent se traduire les gentes : famille, mariage, couple. Hors de cela point de salut. Ou, plutôt, de mon point vue et tout à l’inverse, la possibles échappée hors de ces sympathiques enfermements réciproques. Mais là on entre dans un autre débat, comme on dit. Revenons à hétérolande.

 

Bref, et comme d’hab, les lesbiennes pas intégrationnistes resteront à part, paieront, si on veut, pour les autres, en monnaie de reconnaissance officielle, monnaie qu’on aime ou pas. Pas de pma, pas de filiation, pas de transmission de patrimoine et sans doute d’autres trucs en moins qui m’ont échappé. Si ce n'est pas une incitation à faire et vivre selon les préceptes civiques et économiques en vigueur, je sais pas ce que c'est.

 

Il n’y avait pas meilleur moyen de donner raison et de rendre hommage, l’hommage du vice à la vertu pourrait-on dire (!), à toutes celleux qui se sont assemblées pour garder le mariage aux vraies hétér@. On leur a bien confirmé que famille et mariage étaient indépassables, que c’était bien la légitimité suprême. Enfin bref que là gît et continuera de gésir la perfection, même à postpostlande. Au fond tout le monde est d’accord sur le sujet, ce qui agit et ce qui vaut, comme dans toutes les luttes, la seule pépiade ayant lieu sur la distribution. De même que dans les luttes économiques tout le monde réclame la marchandise, de même dans les luttes sociétales tout le monde réclame de la métamarchandise, celle qui se fait sentir exister, et qui conditionne aussi la reconnaissance officielle (enfin qu’on croit, dans une certaine mesure…).

 

Donc le sujet social, ce n’est ni toi, ni moi, ni nous, ni vous, c’est le mariage, à la limite l’état-civil, éventuellement la parentalité. C’est l’acte. On commençait vaguement des fois à en douter, depuis quelques décennies. Merci de nous l’avoir confirmé, et peut-être ramenées sur le droit chemin. Qui sait où nous serions allées, sans échange réalisé au magasin et sans relation confirmée à la mairie ?

 

Vérification expérimentale supplémentaire (comme si on en avait besoin) qu’en société fétichiste (Marx scribit), ce sont les formes sociales qui sont le sujet, et nous leurs prétextes. Au point de vue économique, cela a causé et cause des infinités de vies misérables, exploitées, et dont l’axe se situe hors d’elles-mêmes (1). Qu’est-ce que cela peut bien nous promettre aux points de vue civiques et juridiques ? Et aussi à quoi allons nous participer, et comment ?

 

J’ai quand même lu pas mal de trucs affreux issus de lgteubélande, ces derniers temps, qui faisaient littéralement concurrence au dégueulis des réaques. Passe encore que les aspects les plus misérables de la conjugo-parentalité soient célébrés comme des émancipations ; quand on y croit on y croit, hélas, et puisque les hétér@ y croient, pourquoi pas nous ? Mais petit à petit il est sorti de ce conservatisme d’enthousiasme des déclarations vraiment nauséabondes. Ainsi d’un récent commentaire, sur un site d’actualité bien connu, au sujet des mariages blancs, par exemple. Et on en verra sans doute d’autres et des moins mûres.

Hé oui ; quand on veut de la légalité dominante, il faut l’avaler toute entière, avec ses raisons et son principe. En d’autres mots, pour manger avec le diable, il faut une grande cuillère – et un estomac d’autruche. Enfin que le diable vous invite à sa table – parce que c’est toujours lui, bizarrement, qui décide et octroie en fin de compte.

Ça, je veux pas me la roucouler, mais je l’avais prédécrit dans un autre texte il y a des mois, cet aspect vérolé du souci de l’intégration dans les vraies formes de la reconnaissance et, somme toute, du pouvoir : s’enrôler dans la chasse aux fausses pour montrer combien on est légitimes et, finalement, légales, puisque tout finit là. Vrais mariages éthérés contre faux mariages intéressés… Gare le ravin !

Il est vrai que mes congénères ont résolu de jouer la carte de la légitimité amoureuse, et pas celle de pourquoi le mariage officiel et binômal existe – raison infiniment prosaïque : transmission de patrimoine, domination masculine et, depuis que les états nations ont tout préempté, droit de séjour. Quand on en arrive à jouer l’un contre l’autre, on se retrouve directement, même si on est derrière les pancartes « pour », politiquement avec celleux qui défilent contre, la droite, les réaques, les nationalistes…

 

Voilà ce que c’est que de vouloir la même chose. Je vous fiche mon billet qu’on ne sera même pas plus égales de fait ni de fond. Mais on sera enfermées dans la nasse, comme ces condamnées d’autrefois qu’on jetait à l’eau dans un sac avec des bestioles. Nous on sera enfermées avec les hétér@, encore plus qu’avant, ce qui est en soi une performance, vu qu’on les avait déjà toujours dans les pattes. Classe vous dis-je.

 

Toute blague mise à part, nous pourrions éviter de bloquer sur nos avancées sociétales, au point de n’avoir plus aucune distance critique et de finir par ressortir, et finalement peut-être croire, les aspects les plus réacs de leur défense et illustration, que nous aurons été choper tels quels à conservelande ! Le problème de la rhétorique, c’est qu’à force d’en user on peut s’y laisser prendre. On est déjà quelques féministes et tpg’s à signaler, avec diverses analyses, les côtés à la fois moralement hallucinés et politiquement daubés qui commencent à issir ici et là dans les discours pro : la loi, la république, la souveraineté, le peuple... Tout ce qui sert ordinairement au contrôle policier et social, à la stigmatisation, à la répression. Sans parler de l’amour, de la famille, des nenfants etc. - je me suis déjà exprimée dessus. La puanteur et la débilité haineuse des discours anti n’est pas une excuse, surtout pas pour leur ressembler ; ni aller leur disputer le contrôle de leurs valeurs pourries ! Et par ailleurs, il serait peut-être temps de savoir si nous luttons, comme nous aimons à dire, pour nous, pour des gentes, ou bien pour des formes sociales et relationnelles déjà bien mangées aux mites.

Bref, nous réveiller un peu. Mais ce genre de réveil vient souvent trop tard. Espérons que nous ne serons alors que déçues. 

 

 

 

 

(1) : Au sujet de la démythisation du « travail (industriel, viril et… meurtrier en particulier, très en vogue en ces temps de redressement national) qui rend libre et fier », je conseille de lire et de visionner les documents suivants :

http://hors-sol.herbesfolles.org/2012/12/25/morts-a-cent-pour-cent-un-film-sur-la-mine/

http://www.piecesetmaindoeuvre.com/IMG/pdf/La_Mort_a_Tarente.pdf

La critique du travail et la dénonciation de ses méfaits ne sortent toujours pas d’une certaine clandestinité intellectuelle. Bref, ce n’est pas demain la veille que ça embrayera sur une critique de la relation, de la sexualité ou encore de l’identité… Quant à celle de la famille (et de la patrie), elles sont carrément enterrées par les républicaines comme par leurs adversaires. Accord parfait.

 

 


 

 

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27 décembre 2012 4 27 /12 /décembre /2012 17:28

 

 

Je ne vous cause pas souvent de mes lectures. Pourtant j’y passe beaucoup de temps et d’argent, c’est une consommation de type compulsif et compensatoire pour la triste vie que je ne suis pas seule à mener. Je songe souvent à Anna Barkova, cette auteure russe dont je vous avais causé il y a un ou deux ans, cette nana enterrée vive et morte par l’histoire, qui avait comme beaucoup passé l’essentiel de sa vie dans les camps – avec cette particularité que sa dernière arrestation et la longue peine qui s’ensuivit eurent lieu en plein dégel, alors que ses collègues, enfin celles qui avaient survécu aux vingt précédentes années, revenaient de toutes les toundras à Moscou chercher leur certificat de réhabilitation. Comme quoi y en a qu’ont vraiment encore moins de chance que celles qui n’en ont que modérément.

Anna Barkova passa, entre autres, les ultimes années de sa vie à bourrer un frigo hors d’usage qui ornait la chambre qu’elle occupait, en bonne soviétique, dans un appartement collectif, de bouquins, qu’elle allait acheter dès que trois sous lui tombaient. Les livres étaient assez peu chers là bas à l’époque.

J’ai l’impression d’être atteinte un peu de la même décompensation que Barkova, toutes proportions évidemment gardées. Les conseillères en économie domestique et familiale de la caf seraient effrayées de voir la proportion de mon relativement maigre revenu que je consacre à l’achat de livres. Fort heureusement elles ne s’intéressent pas à moi. Ouf.

 

Tout ça pour dire que j’ouvre aujourd’hui avec délectation l’édition complète, chez Agone, maison très recommandable, des Carnets de Victor Serge. Dès la couverture, une photo m’accueille, avec dessus trois personnes devant ce qui, loin derrière, enfin peut-être pas si loin, a tout l’air d’un volcan en éruption. Ce qui est probablement une allégorie de la période durant laquelle ont été écrits ces Carnets. La personne du centre est une jeune femme. Elle est entourée d’un grand bonhomme dégingandé, et d’un moins grand bonhomme en veste et galurin, très années 40/50, en lequel on reconnaît un très vraisemblable Victor Serge. Une vraie dégaine d’aventurier, d’espion, je passe sur le détail.

 

Je me rapporte à la légende de la photo, pour apprendre qui sont les deux autres. Et là je lis qu’à gauche de la photo, c’est un certain docteur Atl. Peut-être en saurai-je plus long sur lui au lire du livre.

 

Par contre, je ne sais pas encore si j’en saurai plus sur la nana. En effet, la légende de la photo se libelle ainsi : Victor Serge et le Dr Atl devant je ne sais plus quel volcan. La nana n’est pas mentionnée. Il n’est même pas écrit qu’elle est inconnue. Elle n’est pas. Bref, c’est une femme, quoi. Rien qu’une femme. Sur une photo, entre deux hommes. Bon, déjà elle est là, on ne l’a pas effacée, comme on l’a fait de Iejov sur la fameuse photo avec Staline au bord de la Neva. Mais elle n’a pas de nom. Une femme c’est une femme, voilà tout. Les femmes ont il est vrai moins souvent un nom que les hommes. Un qui reste. Un qui fait peur ou qui fait envie.

 

Je peste souvent contre la photographie (et tout ce qui l’a suivi), mais je dois bien reconnaître une chose à cette occasion, c’est que – quand on n’a pas retouché pour effacer des gentes – elle en révèle des tas dont sinon on n’aurait jamais eu l’idée qu’elles étaient là. L’écriture permet beaucoup mieux de trier à priori et de façon tout à fait sans appel. Je n’en privilégie pas moins l’écrit, mais je retiens la leçon.

 

Il est vrai qu'une femme, ce n'est - sauf cas bien particulier - pas la peine de prendre la peine de l'effacer. C'est de peu d'importance, comme l'olive sur l'oeuf mimosa. C'est pourquoi il y a peut-être des tas d'inconnues qui trainent ici et là, en premier plan, avec des connus. Lesquels en sont vaguement valorisés, tant il est vrai qu'homme sans femme(s), c'est louche - ou piteux.

 

Bon, voilà ; je vais aller me refoutre les petons dans le four pour me les chauffer (si si !), en continuant à lire les Carnets. C’était juste pour noter la chose. Á la revoyure !

 

 


 

 

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24 décembre 2012 1 24 /12 /décembre /2012 11:12

 

  

Je lis, dans un article traitant d’un rapport qu’un renommé professeur, un de celleux qui savent quoi, a remis à notre culbuto en chef, que plus de la moitié de mes concitoyennes, interrogées par sondage, se déclarent « favorables à une aide médicale pour les aider à mourir ». C’est comme ça que c’est libellé.

 

Après un petit instant de recueillement et d’admiration devant combien mes contemporaines préviennent avec bonne volonté les desiderata des expertes, lesquelles doivent bien évidemment garder le pouvoir d’estimer et de faire, sinon ce serait l’anarchie – après ce petit instant, donc, je songe avec une gratitude à la fois débordante et paradoxale à toutes mes congénères qui n’ont pas, continuent à ne pas, et continueront à ne pas demander une aide pour mourir, sur formulaire en quatre exemplaires et subordonnée bien entendu à leur état d’extrémité, celui où vraiment on ne peut plus rien tirer de vous. Et qui se sont tuées, se tuent et se tueront, nonobstant les innombrables embûches disposées par les gardiennes du bien commun, et la surveillance renforcée des comportements dévaluateurs, péjoratifs, autolysants.

 

Paradoxe, bien sûr, parce que je pense que je préfèrerais largement qu’elles soient vivantes, et ce même beaucoup plus que pas mal d’autres de mes contemporaines qui prospèrent, quelquefois sur des suicidées, et ne songent nullement à se traiter elles-mêmes ainsi !

 

Mais elles ont décidé, elles ont pu, à un moment donné que nulle ne pouvait choisir ni juger à leur place, et elles l’ont fait, sans « euthanasie », sans supervision socio-médicale, sans fleurs ni couronnes.

Et ont souligné par la difficulté grandissante de cela que mourir est désormais devenu aussi clandestin que vivre.

 

C’est vrai que si la bienveillance sanitaire ne réduisait pas notre choix à l’autorail, au détergent, à la défenestration et à quelques autres méthodes bien atroces et pénitentielles du même genre, ce ne serait je pense pas un mal. Mais les partisanes de l’aide à mourir, elles, pensent le contraire. Le suicide dit égoïste est infiniment réprobable, dans la droite lignée religieuse récupérée par l’économie, et par conséquent il faut le rendre aussi pénible, douloureux, misérable et même à la limite ridicule qu possible. Pas question de laisser traîner de l’opium partout (en plus ce serait un plaisir coupable, réprimé par la loi de 70). Ni des barbituriques. Décidément ces suicidées veulent le cercueil et son couvercle ; passer librement, quand on le veut ou qu’on le juge indispensable, de vie à trépas, et sans souffrir. Mon cul ! Vous douillerez, et de plus en plus. On va sans doute grillager toutes les voies ferrées. Il faudra jouer les briseuses de blocus pour se jeter sous le train. C’est ça le progrès, comme d’hab, dépossession et pénurie, même des moyens de se donner la mort. Par contre, si qu'on aura été bien sages, qu'on aura bien mangé à la cuillère la vie dégueulasse qui nous est confectionnée dans la sodexho politique et sociale, qu'on aura évidemment chopé un cancer consécutif, sans préjudice de la neurodégénérescence, une fois bien tripotées par les oncologues, bien torturées et chimiotées, on aura droit à leur piquouse, ou à leurs cachets, sur ordonnance (carnet C sans doute !), trois semaines ou trois jours en avance ! Youpi !

 

Nous étions déjà, depuis longtemps, habituées à lier une possible révolution à ce qu’on pourrait sommairement appeler nos conditions de vie. Il faut désormais aussi y rajouter nos conditions de mort. Envisager de se débarrasser de toutes ces enflures qui grouillent autour et confisquent l’accès à nous-mêmes. Pour cela, envisager de ne plus tolérer un monde d’autorisations et de reconnaissances.

 

 


 

 

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22 décembre 2012 6 22 /12 /décembre /2012 10:31

 

 

 

« Des sceptiques prétendent que la vie n’est pas belle. Si, si, elle est belle ! Par contre, l’existence est souvent insupportable, mais c’est une autre histoire. »

 

I. Dombrowski, La faculté de l’inutile

 

 


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16 décembre 2012 7 16 /12 /décembre /2012 10:10

 

 

« Rien n’a changé, mais tout commence. »

 

 

 

Vu combien nous avons, d’un avis qui se répand parmi nous, passé outre le tolérable, lequel n’était déjà pas souhaitable, le moment est peut-être propice à ce que, parmi les quelques f-t’s zonant dans les fossés du milieu féministe inclusif, il y en ait qui soient dans la disposition de renvoyer l’eau de vaisselle à la figure des cis qui nous bousillent, d’abonder une recension d’exaspérations, avec quelque support que ce soit, sur les manières dont nous y sommes à la fois exotisées, léchouillées, agressées, méprisées, infériorisées, violentées et j’en passe - et ce, à commencer par les biotes qui se proclament le plus transphiles, défilent, pleurent au TDoR, quand elle ne sont pas carrément « un petit peu trans » pour se rapprocher encore. Bref les ceusses qui nous « soutiennent », nous « aiment », nos « alliées » - et dont il n’est guère plus possible de douter, à l'expé, qu’elles soient parmi les personnes les plus dangereuses pour nous, les plus violentes, malveillantes et abuseuses envers nous. L’affection comme la « bienveillance » des qui ont du pouvoir sur d’autres sont des promesses de piétinement. Oh zut on a (encore !) marché dans une trans. Quand ce n’est pas pire.

Analyser comment, de ce fait et de cet ordre des choses, nous nous retrouvons tronçonnées, coincées, contraintes à y passer pour garder un croûton de vie humaine et politique, avec pour alternative en cas de refus l’isolement et la mort, civile toujours, physique quelquefois.

 

On remarque qu’enfin, curieusement il y a aussi quelques féministes bio qui ne se la jouent pas « pro tout ce qui bouge », ne préemptent pas toutes les occasions d’exotiser, ne vous agressent pas quand vous avez déçu leur avidité et leurs fantasmes, ou bien que vous avez risqué d’occuper une place identifiable dans le féminisme, lesquelles leurs sont réservées par essence, bref montrent par le fait qu’on peut résister à cette irrépressible pulsion, voire s’intéresser à tout autre chose. Celles là ne sont pas nozamies ; celles là peuvent des fois réellement être nos amies. Cela dit, cette constatation ne vaut que pour elle-même, et dissimule un autre piège : en cas de pogrom, elles ne sont évidemment pas plus courageuses que d’autres, et la solidarité dominante bio se resoude, ne serait-ce que sur le silence.

 

Le caryotype xx ne protège ni contre la capacité à abuser (encore un euphémisme) des plus faibles et stigmatisées, ni contre la fascination envers les conceptions les plus régressives, ni contre la lâcheté intellectuelle et morale vis-à-vis de cette situation.

 

Quand je dis « les manières », bon, je n’imagine pas tant une revue des cas particuliers, qui serait répétitive et monotone, qu’un examen des aspects de cette constante, et aussi une tentative d’amener ça à de la critique systémique des impensés et automatismes, si intéressés soient-ils, de tout le monde et des bio en particulier (lesquelles, ça tombe bien, constituent 99,7 pour cent de ce tout le monde, ce qui offre comme on dit un panel représentatif).

 

Cependant, vous pensez bien que la polémique et l’exaspération n’auront pas à en être gommées ; bien au contraire. Et que l’exposé d’exemples bien gratinés ne sera nullement superflu.

 

J’ignore absolument ce que nous pourrions attendre d’une telle entreprise, à part quelques débats acides et sans suite. L’exemple de beaucoup qui ont déjà fait de même pour leur catégorie, choisie ou pas, est éloquent. Ça va au mieux prendre place sur les rayons des infokiosques, dans les lectures recommandables pour être dans la vérité et fuir l’erreur, à peu de frais.

 

Mais comme on dit les écrits restent, tandis que les paroles sont aisément oubliées.

 

Et puis je cause d’écrire, par habitude ; mais si on sort des habitudes on pourrait aussi causer d’agir. Couper net, par exemple, avec les instruments les moins prévus, les arrogances, certitudes, paluches et autres pseudopodes qui se baladent et s’approprient. Bas les pattes. Condition première. Après on verra. Ou pas.

 

En outre, mais là encore c’est de mon point de vue, il n’est pas question de réclamer l’intégration à un état de fait qui précisément permet sans détours ni vergogne des pratiques si pourries, une mentalité si régressive, un tel exotisme à la fois abusif, hargneux et excluant, mais de le faire éclater, de provoquer une remise en question. Je tiens que le revendicationnisme n’a pas d’autre avenir que l’enfoncement dans le présent. Et ce présent est maudit. Par ailleurs, je ne me fais guère d’illusions ; le rapport de force n’y est pas. Mais on peut être un caillou dans la chaussure, qui persiste et signe en vue de temps meilleurs. On en est à un point où seule reste l’alternative entre la mort résignée et l’optimisme sans pardon.

 

Je limite mon appel aux f-t’s féministes, ce qui ne fait aujourd’hui, malheureusement, pas grand’monde, parce que plus les années passent, plus se confirme une espèce de déséquilibre propre à notre situation, déséquilibre numérique certes, qui est d’ailleurs particulier à ce mouvement, à nos motivations, à l’inverse de ce qui se passe à straightlande, mais pas seulement. Déséquilibre politique et illégitimation récurrente également. Le sexe social est là, finalement assez identique à ce qu’il était déjà, binaire, clivant, et voilà. Notre illégitimité attirante et repoussante alternativement est en fonction de. En gros, les t’ n’existent en tant que t’ que jusques à un certain point, pas toujours très éloigné du départ ; après, il faut rajouter le préfixe, autrement y a pas moyen.

 

Je rappelle d’ailleurs que des m-t’s de notre milieu ont déjà quelquefois entrepris ce genre d’éclairage. Car ce sont bien des coins fort sombres du comportement et de la pensée qu’il s’agit de mettre en lumière. Les attitudes tordues, les humiliations, les violences envers nous en milieu f, sont parmi les championnes dans la course au déni et à l’invisibilité. On n’a même pas le temps de les voir du coin de l’œil qu’elles ont déjà disparu. Qu’il ne s’est jamais rien passé d’ailleurs. Les féministes bio peuvent, et savent que dans le contexte de pouvoir social et idéologique elles peuvent, faire ce qu’elles veulent de nous, envers nous. Beaucoup ne s’en privent pas. C’est pour cela que la première urgence est de leur imposer bas les pattes, que ce soit relationnellement, politiquement, moralement ou autre. Et qu’elles reconnaissent leurs violences, abus et mensonges déjà faits ou en cours. Ne serait-ce que pour qu’on sache ou on en est, parce qu’une bonne part de ces choses est dans le placard.

 

Dans mon idée, il s’agirait de faire le point d’une manière aussi critique que possible, aussi peu revendicative et larmoyante que possible aussi, d’aller au-delà (mais pas en deça) du règlement de compte, aussi désirable soit-il ; mais c’est évidemment au gré des éventuelles contributions.

 

Voilà. Je sais que mon appel concerne très peu de gentes. Que l’éparpillement méfiant, hostile même où nous maintiennent la pression, la terreur et le chantage de biolande, comme notre propre incapacité à sortir des lois qui y règnent, nous incitent à une survie de calcul. Mais même en comptant ainsi – nous sommes se manière permanente en voie de disparition, par la négation et l’anéantissement. Perspective dont l’issue d’ailleurs doit plaire à pas mal. Elles ne pourront certes plus nous tripoter, mais notre absence leur épargnera l’énergie mise dans l’hypocrisie et la dissimulation de la violence. Et puis elles trouveront bien quelqu’une d’autre à mépriser et utiliser, ça ne manque jamais.

Ça ne veut pas forcément dire qu’il n’y aura pas quelques f-t’s féministes radicales, la mauvaise herbe étant tenace, mais que nous serons toujours peu, isolées, tenues à la fois au devoir de réserve et à la merci des bio quand il leur prendra fantaisie d’exotiser un coup, tout autant que quand elles auront un besoin pressant d’extérioriser leur mépris et leur haine. Et tout ça gratos (je dirais même à nos frais).

 

Á moins que nous ne nous laissions plus faire.

 

Il est temps, si nous ne voulons pas crever, de dresser l’ardoise, tout autant que de proposer une mise au net du comment, et peut-être du pourquoi. Il n’est en outre plus tolérable de laisser continuer ce qui se passe sans rien dire, ni non plus sans rien faire. Il se peut que dire limite l’ampleur de la désormais inévitable casse matérielle, relationnelle et politique. Si toutefois ce dire ne se heurte pas aux coutumiers dénis des biotes.

 

Cela dit, rien ne perce non plus d’une éventuelle solidarité f-t’ féministe, ni de la volonté d’une entreprise critique. Comme dans toutes les petites minorités stigmatisées, nous préférons la négociation individuelle, le couinement sans suite et le chacune pour soi. Quand nous ne sommes pas carrément biophiles, collaboratrices de notre assujettissement (on y arrive facilement, naturellement ; je l’ai été). Ça n’a rien d’exceptionnel, hélas, et se voit sur de larges échelles dans des rapports sociaux de sexe voisins. Les bio, qui sont à la fois transphiles et transphobes, sont indéniablement des crapules et des charognardes, mais jusques à présent nous avons été de franches imbéciles, pour ne pas dire pis ; et passer toutes nos renonciations, tous nos consentements, toutes nos magouilles pour tenir sur le vieux compte d’épargne toxique de la victimité et de la déresponsabilisation, ça commence à bien faire. Amen. Dans le cas où tout ce sale cirque continuerait, l’action directe, avec ses déficiences, avec sa pauvreté, sera individuelle aussi, par force, et restera seule en lice.

 

 


 

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14 décembre 2012 5 14 /12 /décembre /2012 12:05

 

 

« Dès qu'on évoque le sujet, on nous accuse d'être anti-pilule, on nous dit qu'on va faire monter les avortements ».

 

Cette phrase est extraite d’une interview parue dans le Monde le 14 décembre, faisant partie d’une série d’articles au sujet de ce qui apparaît, au lire, comme une série d’avc’s et d’embolies consécutives à l’absorption de pilules contraceptives dites de troisième génération. Il y avait déjà eu des alertes l’année dernière, au Planning et ailleurs. Ce qui avait presque relancé les discussions sur l’avalage de ces trucs, l’hétérosexualité régulière (les fameux besoins de pépé) et obligatoire qui va avec, et somme toute le sympathique monde relationnel dans lequel nous baignons. Presque. Tout de même on n’allait pas remettre ça en cause : les assoces sont là pour en huiler le fonctionnement, le rendre durable, pas pour nourrir doute ni critique !

 

Mais la phrase citée en rajoute, sur un autre aspect de la chose, le maintien de l’avortement dans les choses mauvaises. Comme bien entendu il n’est pas question de sortir de baiselande ni d’hétérolande, le choix reste entre la capote (mais pépé y bande plus avec, et bander c’est sa vie ; et puis la capote c’est bon pour les putes, dont on n’est pas, au gouvernement ne plaise, bénévoles pour la vie !), le contraceptif, oral dans 90 pour cent des cas, et l’avortement.

 

Et il ne faut à aucun prix banaliser l’avortement, comme on dit. Se débarrasser des aliens donne à une nana une trop haute idée d’elle-même, indépendante des parasites divers, adultes, enfants ou en formation. Et puis malheur, si on commence à penser qu’on peut se débarrasser de ça sans scrupules, où n’ira-t’on pas après ? Se débarrasser des mecs, de la maisonnée, du travail, de la surveillance sociale, que sais-je encore ! Ce serait la fin de ce monde. Pas question. Pilule donc. Où contrôle socio-médical et morigénation. N’y revenez plus ! C’est ce qu’on entend souvent dans les services où se pratiquent les ivg.

 

Or voilà. On savait pourtant depuis longtemps que les hormones ce n’est pas toujours bon (euphémisme), mais là ce sont carrément des morts brutales, après assez peu de temps de prise, qui adviennent. Et l’article cite surtout des jeunes. Ben oui, les vieilles qui crèvent de cancer, on s’en fout, on en a tiré tout ce qu’on pouvait, bon débarras même, on économise sur la pension. Mais des neujes, des toutes fraîches, qu’on allait pouvoir exploiter à fond, travail cul famille patrie (ne jamais oublier que le point de vue panoptique est masculin), quel gâchis !

 

Bref, cri du cœur. Là ça va plus. Il y a de la viande fraîche qui se perd, de la valeur marchande qui ne sera pas réalisée, scandale. L’(hétéro)sexualité naturalisée, la disponibilité, l’épanouissement coïtal, la libération quoi, en sont chiffonnées.

 

Je m’épatais l’autre jour, au lire de ce qu’on appelle un fait divers, sur ce dont nous, les gentes, sommes capables pour bien présenter et répondre de nous à nous-mêmes comme au jugement social, en nous accouplant démonstrativement. Des fois, je le confesse, c’est un rire, amer certes, qui l’emporte un instant sur l’effroi et la colère, tellement nous sommes prêtes à consentir aux plus minables attelages pour faire mine d’exister en la matière. Ébriété permanente, à vie, nous ne pouvons voir que double, quelquefois multiple, à peu près jamais clair. Les conséquences sont à la hauteur, si j’ose dire, de l’exigence.

 

Et parmi ces conséquences, eh bien y a la pilule, l’ingestion du contraceptif oral, qui je crois possède cet immense avantage sur d’autres que tout de même, y rapporte beaucoup plus aux prospères industries pharmaceutiques que les « mécaniques », qu’on change quand on y pense et même qu’on peut oublier, ce qui n’est pas le cas de cette horloge quotidienne. Patriarcat et économie sont de ces doubles siamois qu’on ne peut séparer, et qu’il faudrait noyer sans chercher à s’en réapproprier quoi que ce soit.

 

Et je ne parle même pas de zigouiguer pépé, où de l'obliger à se taper de l'androcur, ah ça pas question, qu'on lui cause quelque inconfort, qu'on l'expose à quelque risque : la seule vraie gratuité relationnelle, en fait, c'est pour les mecs, mais motus, secret public !

 

Relation, contraception. C’est la cage dans laquelle il est prescrit de se mouvoir ; le reste est néfaste, aventureux ou méprisé. On va peut-être avoir droit à un scandale sanitaire de plus avec les pilules de la mort qui tue, mais les interrogations sur comment on vit, elles, resteront évidemment dans les placards.

 


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11 décembre 2012 2 11 /12 /décembre /2012 12:23

 

 

« Laissez-moi vous le dire clairement : mon gouvernement n'accepte et n'acceptera jamais ni le cynisme ni la stigmatisation. »

 

Ayrault, premier ministre de son état, dixit, aujourd’hui même, à la sortie d’une conférence gouvernementale de « lutte contre la pauvreté ».

 

On a déjà vu ce qu’il en est de la stigmatisation avec les clandos, les putes, et quelques autres. Menu complet, fromage et dessert. Les sous, c’est pour la flicaille qui les traque.

 

Pour ce qui est du cynisme envers les qui rament au rsa, dont une majorité de nanas, c’était ce matin. Á dix heures, les articles de presse annonçaient triomphalement une « revalorisation de dix pour cent » du rsa. C'est-à-dire dans les quarante cinq euro par mois. Sûr que c’était ça qui allait permettre aux allocataires de se chauffer cet hiver, lequel prend fort, par exemple.

 

Mais bon, c’étaient toujours quarante cinq euro, allez…

 

Á midi, on apprend par la même voie de presse que cette revalorisation, c'est-à-dire cette augmentation de quarante cinq euro, aura lieu « d’ici 2017 ».

 

Ben oui, sans ça ces goinfres allaient faire des indigestions ; les urgences hospitalières allaient se trouver encombrées de pauvres trop nourries.

 

Il est difficile d’exprimer l’intense foutage de gueule que ça représente.

 

Les soces ont vraiment une capacité étonnante à se montrer un tantinet plus odieux que la droite, juste parce que celle-ci est ouvertement brutale et en fait son fond de commerce. Ce qui en dit long évidemment sur le monde où nous vivons, et le choix que nous offre la démocratie représentative.

 

Mais bon j’ai dit ça j’ai rien dit, hein ?

 

 


 

 

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8 décembre 2012 6 08 /12 /décembre /2012 08:29

 

 

« Quand on a été ministre ou putain, on a droit au titre le reste de sa vie »

César Campinchi

 

 

 

Ce que j’aime beaucoup, enfin façon de parler, avec les institutionnelles et bureaucrates, c’est cette espèce de franchise qui les possède, quand elles sont sûres, à tort ou à raison d’ailleurs, de leur pouvoir, et aussi des nécessités absolument incriticables au nom daesquelles elles agissent, ces fameux « objets suspendus » avec lesquels nous nous sommes vouées à déterminer nos vies et dont j’ai déjà parlé ici et là, formes sociales hyperstasiées. Franchise, dans cette position, c’est bien sûr plutôt du cynisme. Du genre « on ne fait pas d’omelette sans… ». Sans un nombre considérable de déprédations et d’exactions. L’histoire en atteste.

 

C’est ainsi que dans le Monde du 1er décembre, date symbolique qu’elle eut peut-être mieux fait de contourner vu les conséquences des politiques gouvernementales en terme de contamination au vih et autres bestioles sympathiques, notre NVB nationale et républicaine crache tranquillement le morceau dans une interview :

 

« Réaffirmez-vous votre objectif de départ, à savoir la disparition de la prostitution ?


C'est une caricature. Mon propos est abolitionniste. En résumé, la prostitution est une violence faite aux femmes et il faut la faire reculer. Évidemment, elle ne va pas disparaître totalement. Mais les politiques
publiques sont là pour construire un projet de société. Je réaffirme que l'achat de services sexuels systématisé est incompatible avec l'égalité entre les sexes. »

 

Ce qui est magnifique dans cette mise au point, c’est le « pas totalement ». Ben oui, il restera, même au pays du cul bénévole et des quotidiennement constatables bienfaits du relationnisme contractuel gratuit, bref de la sexualité en général, un volant de malheureuses et de perverses qui continueront obstinément, aidées de non moins sombres complices (les fameux et indispensables prostitueurs, tant il est vrai que des nanas ne sauraient à elle seules cumuler tant de vice), à contrarier les vues éclairées du gouvernement en tarifant l'inconfort. Il n’est plus question de le nier ni même d’éluder le problème. Mais ce n’est d’ailleurs pas un problème. On se soumettra et on prendra un turbin plus digne (la dignité du boulot est une des farces les plus horribles des deux derniers siècles) ou on crèvera dans des coins obscurs. C’est assumé, diligemment, droit dans les bottes. La félicité publique est à ce prix (l’omelette).

(Au passage, je signale quand même une inexactitude, pour rester polie : les mesures proposées ne relèvent plus de l’abolitionnisme, politique suivie depuis l’après guerre, mais du prohibitionnisme, qui expose directement le tapin en tant que tel à la répression.)

 

Ce disant, NVB ne se démarque d’ailleurs pas d’un poil de l’attitude qui est celle de myriades de responsables de toutes structures, politiques, sanitaires, associatives, missionnaires, militantes, que sais-je encore, bref de toutes celles qui ont un petit actionnariat dans l’application des grandes nécessités et la durabilisation du désastre. Et son cynisme est de fonction. Avec son autre casquette de porte parole du gouvernement, elle affirmait ainsi posément l’autre jour que tel aéroport, vivement combattu, se ferait, point. La nécessité économique le veut ainsi, et un peu le fait que son promoteur est premier ministre. Si celui-ci saute, et qu’elle est reconduite au même poste, elle annoncera sans doute son abandon avec la même détermination. Il faut dire qu’être ministre, certes, est un sort enviable, on regarde les gentes de haut, on mange bien, on double les files avec le gyrophare ; mais on mange son chapeau aussi assez souvent. Je n’en veux pour illustration que ce qui est arrivé à Benguigui, personne réputée intègre, laquelle a malencontreusement accepté un strapontin – et s’est retrouvée fort vite à devoir faire l’éloge d’un dictateur assez brutal que visitait notre président. Il devait y avoir quelque chose comme des minéraux coûteux ou des terres rares en jeu, et pas de pantin de rechange qu’on puisse facilement lui substituer. Le chapeau était grand et épais, avec des épingles dedans. Cul sec ! Fallait pas y aller, au gouvernement.

 

Ce qui est en fait important, cela dit, ce n’est évidemment pas de savoir si telle ou telle ministre a des scrupules. On s’en fout, si on ne devrait pas être putes, alors que dire d’être ministre ! C’est que toute cette machinerie conduit à écrabouiller et détruire des gentes, le cas échéant en grand nombre, et que c’est ouvertement assumé. L’omelette est publique. C’est ainsi que nous, les putes, seront sciemment et délibérément clandestinisées, hop. On ne représente ni ne vaut grand’chose, ça ne coûte donc pas trop cher, comme disait cette vieille canaille de Mimit’ au sujet d’un génocide d’insolvables. Il est d’ailleurs fondamental que ça ne coûte pas cher, en une époque où ce qu’on appelle bien à tort « esprit critique » est l’habileté à l’usage de la calculette mentale bénéfice/risque. Il ne fait ainsi guère de doute que l’assiduité de ce gouvernement à promouvoir notre extinction au nom de motifs fort élevés est attisée par l’opportunité de réaliser une réforme tapageuse qui ne coûtera rien, si ce n’est à celles qu’elle va expulser du monde. Au reste, aucune, mais aucune des initiatives affirmées antisexistes et pour les nanas qui sont carillonnées actuellement ne doit rien coûter. Tout ce qui pourrait mobiliser du fric est curieusement resté dans les cartons (1). C’est qu’il y a déjà trente milliards à trouver pour les actionnaires. Et que les choses ont été clairement dites il y a six mois : maintien des crédits uniquement pour la police, la justice et l’école, bref pour le contrôle, la répression, l’enfermement et la rentabilisation. Ce n’est évidemment pas propre à NVB ni aux soces ou à la gauche en général, qui proroge toujours les projets et les pratiques de ses concurrents et prédécesseurs de droite : hypocrisie, répression des faibles, veulerie devant les décideurs. Au fond, le réalisme économico-politique finit toujours à droite. Et pas qu’un peu.

 

C’est ainsi que son collègue Valls reconduit les méthodes et critères du précédent gouvernement, vous vous en souvenez encore, au moins, de ce gouvernement et de ce président contre lesquels il était de bon ton de beugler quand on n’avait rien à dire et pas envie de penser, en qui on aimait à personnaliser toute l’épouvante de l’ordre présent ? Eh bien sa politique continue, pasque déjà notre adorable peuple a nettement fait comprendre par son vote qu’il n’aime pas les intrus, les pas blancs, les mal lavés, et autres chapardeurs de poules ou de cuivre, et qu’il plébiscite leur chasse à courre ; pasqu’ensuite le naufrage de l’économie ne laisse pas de choix : on ferme les écoutilles, « la barque est pleine » comme on disait en d’autres temps gracieux. Mais Valls et tous ses fliques savent très bien que des clandos, il y en aura toujours, et même si on élève un mur bardé d’électronique sur la frontière ; les humains sont incorrigibles. Alors c’est très simple, on va leur donner la chasse et s’ils survivent cinq ans sans se faire coxer, eh ben z’auront le droit de prétendre à un séjour, en étant bien sages et bien intégrés. Ce qui se passe pendant ces cinq ans on s’en fout. On sait très bien que c’est l’horreur. C’est la version actuelle du darwinisme social. Ça fait plus que penser à la plus sombre science-fiction. Les plus aptes et les plus chanceux survivront, les autres pas. Ça fera des gentes pleines de ressources pour la guerre qui commence, sous tous les aspects. Ça fera du personnel pour les warriors de la concurrence et pour les forces de sécurité. L’écrasement ne rend ni humain ni lucide, bien au contraire. La nation ne peut par conséquent qu’y gagner.

Ça m’a fait penser à un truc qu’on nous impose des fois, à nous les t’, dans divers endroits, et qu’on appelle « real life test » : s’en tirer, pendant un temps quelquefois fort long, sans hormones sans rien. Si on survit, si on persiste, c’est qu’on est vraiment malades de la tête, et donc qu’on peut alors nous médicaliser.

 

C’est pour cela que vous avez voté, et que vous auriez voté de toute façon, quelle qu'eût été la teneur de votre bulletin de vote. Et quand vous demandez au gouvernement, lui aussi quel qu’il soit, d’aller plus loin, c’est cela que nous aurons : appauvrissement, répression, exclusion, contrôle social, et pour agrémenter la chose et faire passer la bouchée, un peu d’arbitraire sur la gueule des moins rentables et des plus stigmatisées, un joli reality test où vous pourrez les voir courir à la télé. Mieux que n’importe quel jeu. On le savait déjà dans l’antiquité, n’y a que le réel, l’irréparable, le sang et la mort qui excitent et stimulent.

Réfléchissez y donc avant d’aller l’encourager à mieux faire en allumant des lampions sous ses fenêtres, et de lui demander vos cadeaux de noël ; on pourrait encore avoir de vilaines surprises à ce qui déboulera par la cheminée. Et il ne sera plus temps de se plaindre. On ne sait pas toujours très bien le libellé exact de ce qu’on réclame. Ni les accessoires qui vont avec.

 

Dans le cas que préconise NVB, il n’y a pas de fin prévue au test. Perpète. Y aura encore des putes, les jeunes remplaçant les vieilles et les tuées. Il y aura encore des nanas qui choisiront, et d’autres aussi qui ne choisiront pas mais feront ce boulot, comme c’est le cas pour tous les boulots, sales ou moins sales. Un boulot est toujours sale. Plus ou moins pénible, humiliant, obsédant. Et rarement choisi tout à fait librement. Obligation d’échange de soi, c’est ça l’économie. En tous cas tant pis pour elles. N’avaient qu’à pas. N’avaient qu’à faire un métier honorable, presque toujours très subordonné et bien crade, dont paraît-il il faut pourtant être fière (d’ailleurs y a intérêt pour se consoler pasqu’en général ça paie pas – voir ce que j’en écrivais dans Pauvres mais honnêtes). La fierté que consent et impose patriarcalande aux nanas, aujourd’hui et apparemment demain comme hier, consiste en la virginité, sous toute ses formes, et le bénévolat relationnel a toujours été une des formes de cette virginité (par contre les antisexuelles et coupeuses de couilles, anathème, pas tolérables !) Quant aux traînées, que leur sang retombe sur leur tête comme il est dit quelque part. Il y a toujours quelques catégories dont les malheurs et l’oppression sont sur leur propre compte. On va leur pourrir encore plus la life. Les obliger à se cacher encore plus. Le tunnel de la prohibition a déjà montré ailleurs combien il est pratique pour faire disparaître des catégories sociales ennuyeuses, quelquefois coûteuses sans rien rapporter, ou tout simplement en marge du circuit normal de l’argent. Il y a effectivement un retentum de statut à la valeur que sont censées porter les personnes en fonction de leur nationalité, origine, etc. Dans une certaine mesure, l’état, tout autant que le marché, peut décider que vous ne valez plus rien, où que ce que vous valez est affligé d’un signe moins (2). Au reste, c’est le principe même de toute illégalisation d’un secteur du marché, c'est-à-dire, dans la logique où nous sommes, d’une population. Vous ne devez plus être ; en trop ou pas bien. C’est peut-être une des rares prérogatives propres à l’annexe politique de l’économie : pouvoir encore dire que telle ou telle activité n’est pas légitime, que telles ou telles gentes n’ont plus fondement à exister, à être là. Évidemment cette prérogative est fort limitée, et s’applique à peu près toujours aux rebuts historiques du social. Sans quoi ce serait la gabegie. Cela ne remet absolument pas en cause que tout soit marchandise, à commencer par nous-mêmes, ce qui est la base même d’une société basée sur le travail. Et ne remet non plus pas en cause son alter-ego, le système d’échange relationnel contraint. Sans parler du patriarcat et d’hétérolande, lesquels lui sont intimement liés et qui ont réussi le coup fumant de vendre aux clientes leur échappant encore un tant soit peu leur plus antique attirail du bénévolat, mariage et famille en tête, au prix de détail ! Chapeau les indémodables !

Au contraire, cela fait monter les enchères. Pas de dumping ! Les putes cassent, au fond, le prix plancher de l’existentiel, et ça nuit au maintien d’un fantôme de croissance de celui-ci. Tout autant qu’au rêve qu’il est censé perpétuer au milieu du désastre, comme toutes les méta-marchandises. Le produit est à nu, déclaré tel, de même que la logique qui y aboutit, sa forme et les rapports sociaux qui vont avec ; c’est ça aussi qui fait enrager les prohi, on leur casse leur salon de maquillage du relationnel, notamment hétéro, en contrat inoffensif (oxymore !). C’est pourquoi nous allons finir en omelette. Comme tout ce qui fait chuter la spéculation et la valeur. De même que bien d’autres.

 

Il n’est en effet évidemment question, et c’est heureux, pour aucun gouvernement de remettre en cause la famille, le couple à structure fondamentalement hétéra dans le conjugal logis, comme idéaux de vie, ni de suggérer que la sexualité dans sa totalité est un système de mise en dépendance et de contrainte ; bien au contraire il les faut faire grimper à la bourse sociale, en en arrondissant les angles. Comme toutes les valeurs. Tant pis pour la casse, déjà intensive ; la médicalisation, les psys, la police, les prisons et les assurances sont là afin de faire que ça ne soit pas perdu pour tout le monde, et qu’on mène ce cirque sanglant aussi loin que l’on pourra. Après nous le déluge.

 

Je dis que c’est heureux parce que je serais finalement fort malheureuse qu’un gouvernement s’avisât de nous faire sortir du monde de l’échange contraint, de la relation obligatoire, de la concurrence et de la valeur. Ce serait le monde à l’envers et quelque part je serais encore plus effrayée d’une telle occurrence que de la barbarie dans laquelle nous sommes désormais bien installées, dans le sens où tout ce qui passe par la forme gouvernement, en dégouline, est pourri, néfaste, meurtrier – et que ce serait peut-être alors notre émancipation même qui serait définitivement confisquée, alors qu’il peut encore rester quelque chance que nous la réalisions, sans bureaucrates, sans associatives, sans patronnesses et sans ministres. On verra alors à voir si on se dispense de tapiner, lorsque l’argent, le travail et l’amour auront été jetés à la poubelle de l’histoire.

 

 

 

(1) Voir par exemple ce communiqué : http://www.actupparis.org/spip.php?article5042


(2) On peut lire à ce sujet je ne sais plus quel article de Gail Pheterson sur la mise à néant statutaire de la valeur engendrée par le travail sexuel et la notion d’argent sale (comme s’il en existait de propre, pareil que pour le boulot).

 

 


 

 

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4 décembre 2012 2 04 /12 /décembre /2012 12:04

 

 

« la très faible intensité de travail (fait de vivre dans un ménage dans lequel les adultes ont utilisé moins de 20 % de leur potentiel total de travail au cours de l'année précédente). »

 

C’est un des trois, oui, seulement trois, critères définis par l’Union européenne pour déclarer si des gentes sont pauvres. Yes. On pourrait s’imaginer qu’utiliser une part raisonnable de son temps pour ce que Marx appelle la reproduction de la force de travail, voir un peu plus, serait signe d’abondance, de quiétude et de joie. Pas du tout ! Bien au contraire. Si vous n’êtes pas un grand nombre d’heures chaque jour à produire des trucs qui ne vous concernent généralement en rien pour les échanger contre de l’argent, vous êtes sans conteste misérable, désocialisée, peut-être même tubarde ! C’est l’Union, vous savez, la couronne d’étoiles et le prix Nobel de la paix, qui l’assurent. On serait mal fondées d’en douter ! Et soupçonner derrière cette déclaration à apparence objectiviste une sainte haine de la feignantise et de la vieille fuite du travail et de la contrainte, oooh, ce serait vraiment avoir l’esprit négatif.

 

Bien entendu, dans un monde où tout doit passer effectivement par l’échange marchand, il résulte que si vous ne bossez pas vous êtes souvent pauvres, à moins de bénéficier des rentes de vos aïeules. Se pose bien entendu la question, par ailleurs, de savoir si, manquant d’une Logan neuve, d’une tablette électronique et d’une maison à chauffage bio qui sauve la planète, votre vie en est immanquablement ratée et miteuse. Là on entre dans un débat de comptabilité, encore une fois. Mais ce qui reste à la base, c’est l’anathème sur tout ce qui conduit à s’occuper de ses fesses ; au contraire, la richesse, le contentement légitime sont subordonnés à s’occuper aussi exclusivement que possible de ce qui n’a rien à voir avec soi ni les alentours, et est inclusible dans les catégories du travail et, pour les mieux lotis, des loisirs. C’est pourquoi peu travailler est mal.

 

Il arrive, il est vrai, que ce peu ne soit qu’apparent, et que les unes bossent pour les autres. Lisant il y a peu les Voyages de Young, celui-ci remarque, donc juste avant la révolution, une constante dans les campagnes françaises : des nanas, vieillies avant l’heure, qui s’échinent à traîner l’araire dans les champs, et des mecs qui glandent ostensiblement. Comme quoi la tradition des teneurs de murs a de qui tenir. Mais l’Union, je crois, est impartiale, de ce point de vue en tous cas : elle mesure désormais le travail uniquement légitime et taxé (ce qui veut dire que ni nous, les putes, ni les récupératrices de métaux ne sont comptabilisées), et ce paritairement. Tout est pour le mieux dans le meilleur, etc. Et par ailleurs, où nous mèneraient des nanas qui ne rapporteraient pas, paresseraient, mettraient tout dans leur réticule, rien pour la famille rien pour l’état ? Á la décadence. Haro ! Tout le monde au boulot.

 

Quant au fait de ne pouvoir effectivement, dans une très grande majorité de cas, qui tendent à s’étendre encore, pas survivre sans gagner de l’argent puis aller l’échanger contre des biens, la question ne se pose même plus. La naturalisation résignée de l’économie n’a jamais été aussi poussée – je m’en rendais compte ce matin en lisant un livre de Nancy Fraser sur la notion de justice, où le système d’échange contraint généralisé est tout au long considéré comme opposé au «culturel » et, partant, anhistorique et surtout « rationnel », issu d’une supposée partie totalement logique de l’humaine – ce qui d’ailleurs ne correspond nullement à une quelconque bienveillance. Tous les socios de notre époque ont avalé Hobbes sur parole (1) : l’humanité est intrinsèquement mauvaise, chue, la concurrence darwinienne est l’expression du réel le plus élémentaire, incriticable, il ne faut pas moins que toute la puissance publique pour y remédier tant à coup de redistribution, de reconnaissance institutionnelle, que de matraques et de geôles. Je me demande ce que ces gentes diraient si on leur représentait que leur approche est précisément un mélange de celle des ultralibéraux primaires de la fin du dix septième et de celle des contre-révolutionnaires à la De Maistre. La naturalisation des évidences sociales a eu semblé, un moment, reculer, mais c’est de fort peu, et de plus elle s’est à présent fortifiée sur des positions (travail, échange, sexualité…) qui paraissent encore plus consensuelles et inexpugnables que celles qui avaient prévalu tant bien que mal de la fin du dix huitième aux années cinquante !

 

Un autre des critères évoqués plus haut concerne la « consommation de protéines ». Je n’aurais pas cru me refaire fourrière des antispés, mais ayant été fouiner sur les sites de l’union, il y est spécifié que ces protéines doivent être « d’origine animale » pour être prises en compte. Bidoche ou frometon. Les lentilles ni les fayots ne contiennent, pour les économistes de l’union, de protéines. C’est sûr que la valeur ajoutée qu’on peut tirer de la culture des lentilles est bien inférieure à celle qu’engendre une laiterie industrielle ou artisanale. Et quelque chose d’aussi noble que la protéine doit créer de la valeur, sans quoi on est perdues.

 

Mais bon, si on parle de « culture », on est sauvées, nous clame un article du même Monde (4 décembre). La création artistique et culturelle est en effet « créatrice de valeur », et pas qu’un peu, d’après les chiffres égrenés. L’expression (de la différence, de ci, de ça…) ça vaut des sous, ça n’a même d’existence, à commencer par sociale et politique, que si c’est sanctionné par le marché, qui est la reconnaissance, la seule la vraie (et je dis ça sans ironie, c’est effectivement ce qui se passe – après, les formes et les contenus c’est une autre discussion). C’est « vrai » au sens actuel ou vrai, c’est ce qui est inévité, fatal, contraint, résultant. Le « vrai » du « tout est possible » totalitaire analysé par Arendt.

 

Sauf que, arrivées là, on se demande ce qui n’est pas « créateur de valeur », à part couper son bois à la scie égoïne. Et encore. Et qu’avec toute cette valeur, incommensurable, crée depuis des siècles, l’oppression, l’inégalité, la contrainte, enfin le besoin n’ont diminué en rien, et que, l’Union une fois de plus nous le certifie, même les riches de la planète que nous sommes s’enfoncent tous les ans un peu plus dans la pénurie. On ne parle même plus des autres, là le traitement c’est la bombe à billes, plus d’autre prophylaxie possible contre la pauvreté, mal absolu. Être pauvre n’a jamais autant équivalu à crime, carrément désormais « contre l’humanité », laquelle se doit d’être riche, c'est-à-dire au boulot, cafie de gadgets et coupée de tout accès direct à sa préservation. Je ne sais pas si on sera encore là quand le traitement arrivera jusques ici. Les choses ont toujours le pied sur l’accélérateur, depuis qu’elles ont pris résolument la place de sujet social agissant. Pendant ce temps là, on est censées bosser. Vivre intensément quoi.

 

 

 

 

(1) et jamais lu le tome premier du Capital, ni les Grundrisse, où l’économie capitaliste est précisément caractérisée historiquement comme un fétichisme, un auto-aveuglement, une projection dans les objets, donc un fait également « culturel »… C’est d’ailleurs là une thèse, je ne prétends pas qu’elle recouvre la réalité ; mais ces socios ont soin de toujours citer Marx, pour en tirer des interprétations qui sont des contresens d’épigones, quand ce ne sont pas des troisièmes lectures de manuel de première année…

 


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1 décembre 2012 6 01 /12 /décembre /2012 18:01

 

 

« Je me sens payée à ma juste valeur ». Cette déclaration, dans une inter, d’une salariée d’un machin écoloquitable confine à l’extralucidité. Au fond, cela fait des décennies que nous disons crûment ce qui est, le sourire aux lèvres (sauf le jour du plan social). Mais là c’est très fort. Depuis cent cinquante ans les choses se sont affinées, on est passées par le travail qui rend libre, par le salariat émancipateur, maintenant nous en sommes arrivées à coller fort juste aux abstractions qui sous-tendent la folie économique. Il y a quelque chose de presque mystique là dedans, de dépouillé (et à tous les sens du terme…). Nous reconnaissons que nous sommes valeur. Que nous ne sommes que valeur. Et que nous n’avons à être que valeur.

 

Valeur – et juste ! Il ne convient effectivement pas que nous allions nous égayer sur ce qui doit relever d’une comptabilité très stricte, d’une organisation rigoureuse de l’équivalence et de la pénurie. Nous ne devons avoir accès, dans ce qu’il est convenu entre nous d’appeler la vie, qu’à une quantité très précise de biens, de temps, d’existence, calculée au plus juste de notre utilité collaboratrice à la susdite économie. Le capitalisme aura ainsi instauré la notion de rationnement, que l’on ne connaissait à proprement parler avant lui que dans les villes assiégées ou en cas de famine ; il l’aura fourré partout, et surtout dans nos têtes. Nous sommes disposées, que dis-je, passionnées à quémander et recevoir notre juste portion, pour la jouissance de laquelle nous nous sentirons légitimes et fondées – et sans doute au besoin mesquinement féroces. Pas du tout comme les vilains traders qui ne savent même pas combien ils gagnent ; et encore moins comme celleux qui ne gagnent rien, peut-être même qui ne daignent rien gagner, et qui pour cela sont tout à fait en dehors de l’humanité laborieuse – en laquelle on pourrait encore rééduquer les premiers.

 

La même employée nous décrit, dans l’inter, ses loisirs. Ils sont parfaitement cohérents avec son travail, ce qui est recommandé désormais : aller en avion en Inde pour déambuler avec des paysans expropriés. Ce qui me fait d’ailleurs illico penser à une autre inter, elle précisément de paysans indiens, où était proférée cette parole définitive : « Si je pouvais vendre mes légumes directement au supermarché, je m’en sortirais ». Hé oui. Vendre et acheter, voilà effectivement l’issue unique et toujours provisoire que nous nous sommes laissés.

 

Il y a quelques mois, dans une très cocasse discussion avec des militants d’une CNT régionale, qui se déguisaient plus en vrais anars à quarante ans que moi à dix huit, c’était aussi le mot du début et de la fin d’un jeune paysan qui traînait avec elleux : il faut que je puisse vendre. Où on voit que le niveau de la critique anarchiste a décidément rejoint celui de la résignation générale. Marché équitable – voilà tout ce qu’il leur reste, ce vieux fantasme libéral du dix huitième siècle. Au mieux son assomption douteuse en collectivisation elle aussi dévaluée, léninisée. Les outils de torture aux torturées, qu’on maîtrise la production !

 

Mais revenons au mot qui à mon sens prime encore sur « valeur », en ce qu’il fonde et détermine celle-ci. Juste. Il s’agit clairement du sens distributif du terme. Il s’agit que personne n’ait plus, ou moins, mais surtout n’aie pas autre chose que ce qui lui est destiné par la raison économique – que celle-ci se mette ou non le masque humaniste ou décroissant. Celle-ci ne connaît qu’une équation entre la notion d’équivalence (pas avoir trop plus que ce qu’on a fourni) et celle de besoin (nous devons dépendre des choses, des biens, des services, et les consommer, pour qu’on puisse en apporter de nouveau à l’étalage).

 

Je crois effectivement que la vieille question distributive, qui se tient dans les limites du plus ou moins de ce qui existe, élude évidemment toute sortie, mais tout simplement l’éventualité qu’autre chose soit en jeu, quelque chose qui ne se mesure pas, ou pas du tout de la même manière, et qui ne puisse que très imparfaitement être l’objet d’une comptabilité. Et de même, interdit qu’on pose la question depuis nous-mêmes ; celle-ci, dans la droite logique copernicienne et capitaliste, doit se trouver dans les choses, les marchandises quoi, équitables ou pas. La valeur comme la justice se situent nécessairement hors de nous, comme nécessité à l’aune desquelles nous serons jugées, évaluées ; et il en est de même du besoin, cet acarien chargé de nous gratter, aiguillonner sans cesse.

 

Á partir du moment où nous constituons une valeur, et où nous ne devons recevoir que notre « dû », rien ne s’oppose aux ultimes conséquences de cette mise en équivalence ; ni payer pour travailler, ni être exterminées comme non-rentables, et pas non plus être contraintes au travail forcé. Puisque la légitimité de notre survie tient au surplus de ce que nous sommes censées rapporter à l’économie, travestie ou non en « collectivité » - collectivité d’abstractions et de fantômes altérés. Le continuum économique va des échoppes équitables des pays riches aux mines où rampent de quasi-esclaves. L’un ne peut exister sans l’autre, et pas seulement ni même principalement pour des raisons comptables – l’exploitation des uns faisant l’accumulation finale des autres – mais tout simplement parce que la même logique de transformation des humaines en juste valeur est mise en œuvre.

 

Enfin, puisque cette valeur et cette reconnaissance doivent être distribuées (équitablement de surcroît), il faut immanquablement un ciel, un lieu comme qui dirait impartial, objectif, et même bienveillant pendant qu’on y est (sauf avec les indignes fraudeuses, cela va sans dire !) d’où pleuve cette distribution. Comme nous sommes soucieuses de démocratie, ça tombe bien, ce ciel est en nous, nous nous sommes faites ce ciel en nous arrachant à nous-mêmes, à nos petites complexions et à nos singularités regrettables, qui entravent le bon fonctionnement. Nous nous répartissons donc, par justice, nos portions de valeur, équitablement, durablement, ce qui ne veut d’ailleurs pas dire égalitairement. Nous nous les répartissons au nom de la nécessité qui siège en nous, avec notre accord et même de notre initiative, puisque c’est nous qui, historiquement, avons décidé que les choses seraient nécessaires, suspendues.

 

Il ne faut donc guère s’étonner d’à quel point le distributisme, et son angoisse de coller à un échange où surtout on ne prenne jamais trop et où on donne toujours assez, soit une agriculture de la misère, de la mesquinerie, de la méfiance et pour tout dire de la malveillance. Ni de ce qu’il n’empêche nullement les petites et grandes cheffes de prospérer, en quelque matière que ce soit, puisqu’on ne peut en rien leur contester leur apport ! Enfin bref que tout le monde stagne dans une m... crasse, avec le sourire aux lèvres, et des calmants bio pour les coups de grisou internes.

 

J’ai relu il y a peu la Critique du travail marginal (voir dans les Pages), écrite il y a près de quarante ans, à la belle époque de l’exode. Je l’ai trouvée incroyablement à jour. Notamment en cette quête éperdue de valeur et de justice, préalablement à toute décision matérielle. Quête qui lie indissolublement, à cette heure, les plus redoutables partisans de la méga-économie et rebelles les plus renâclantes à celle-ci. Comment être juste, c'est-à-dire comment faire tout entrer dans une comptabilité générale, dans une totalité, que rien ne soit oublié, ne se perde, ne soit indu. Ah, l’indu. La vilaine bébête sombre qui rôde sous le lit de cette justice d’échange qui, le notait Adorno, semble une mise à jour très complexe de la bonne vieille vengeance. Je te rends ce que tu m’as donné. Paf. Besoin, privation, pénurie, rétorsion (important la rétorsion, sous toutes ses formes, pour soulager notre frustration permanente, elle-même formatée par le besoin). Et tout cela géré selon des barèmes de plus en plus totaux, de plus en plus institutionnels. Au reste l’un entraîne l’autre. On ne peut pas imaginer valeur ni justice sans réduction à la totalité, ou à une autarcie féroce qui entraîne les mêmes conséquences.

 

Le mal, c’est donc l’indu. Ce qu’on n’est pas contrainte à céder en échange de. Je ne parle évidemment pas ici de gratuité, ce village de vacances de l’échange réglé, qui d’une part n’existe qu’en regard de l’hégémonie de celui-ci, d’autre part exprime l’inquiétant fantasme de comportements, choix et décisions découplés les uns des autres, impulsifs, autistes pour tout dire ; fantasme que le social actuel est effectivement en train d’essayer de réaliser, avec ses principes de plaisir, d’auto-nomie, d’espaces de liberté. Mais avec ce retentum fondamental, définitif, que tout cela dépend de la mise à disposition des biens et des formes, et que celles-ci sont détenues au-dessus, là où il n’est pas question d’accéder. La gratuité est une vaste blague, comme je l’ai déjà fait remarquer à propos du système relationnel. 

 

L’indu est tributaire du dû et de la logique totale qui va avec. Laquelle est une fantastique comptabilité, comme jamais n’en purent rêver même les tenanciers des greniers royaux mésopotamiens, dont on dit qu’ils furent parmi les créateurs de l’écriture. Le dû et l’indu sont les murs de la prison dans laquelle nous nous enfermons réciproquement avec un grand souci d’exactitude et les meilleures intentions du monde. Il importe que nulle n’en sorte : cela fausserait le compte, rendrait même sa pratique impossible, la justice distributive en serait lésée, et par là même notre personne sociale, à chacune. L’enfermement dans l’échange abstrait, mathématique, de fait contraint, est la condition pour nous sentir libres et égales. La boucle est bouclée. Enfin, dans le nombre de cas où l’état actuel des choses permet un niveau minimal d’accès aux choses. Le dû du citoyen ordinaire d’un pays en faillite ne permet aucunement de vivre, tout juste de mourir. C’est le côté sombre de la juste valeur. Ce côté sombre tend à englober une part majoritaire des bipèdes de la planète. On le déplore, on cherche un aménagement, mais l’ennui, avec les principes rigides de la justice distributive et des comptabilités qui la structurent, c’est qu’il n’y a pas d’aménagement. C’est elle au contraire qui a aménagé et le monde matériel, et notre manière de le, et de nous, percevoir. Bref, à chaque fois c’est l’échec. Pas possible. Ça on peut pas. Ça non plus. Il y aurait de l’indu et sans doute encore pire. Et ce ne sont même pas les célèbres crates qui le disent ; ce  sont les alter, les décroissants, toutes ces braves gentes que la morale des objets brime et triture. C’est nous-mêmes, à la fin. C’est moi et c’est toi. Méfiance !

 

Ben oui, je suis la première à buter sur cette exigence d’échange, même si je vois très bien qu’elle nous mène à la mort, et nous fait généralement la vie assez miséreuse, hargneuse, mesquine. Nous nous sommes tellement emberlificotées là dedans, nous avons tellement soigneusement évité que rien, nulle réserve, d’aucune nature, ne reste en dehors, qu’il n’y a effectivement pas moyen d’en sortir. Autant aller faire une balade sans scaphandre dans le vide spatial. La justice est le type même du cabinet dans lequel on s’enferme, et en jetant la clé aussi loin que possible par un fenestron au travers duquel il est impossible de passer. Même en faisant assaut d’anorexie, comme il est spécifié dans la fable de la belette et du grenier. Même en nous retranchant toujours plus, dans l’espoir que ça passe, qu’enfin l’abondance reparaisse, il n’y en aura jamais assez. Et la disposition nous en échappera toujours au profit de cette instance qui siège en nous, que nous avons vraisemblablement créée, à laquelle nous avons résigné notre volonté, notre intelligence, nos émotions. Et dont nous ne savons même pas si nous aurions pu ne pas.

 

 

 


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La Bestiole

  • : Divergence transse, féministe, communiste - Le placard à Plume, la fem-garoue
  • : Ébranchée, schlemihlah, communiste, féministe - la transse la moins queer, la moins fun, la plus antisexe, antinaturaliste, antisubjectiviste du quart sud-est. Clodote d'hamsterlande, casserole détachée de la queue de l'alternoféminisme. A gauch' de la gauch' de la gauch' de l'extrême gauche. Résolument opposée aux backlashes pro sexe, pro marché, pro nature, pro religion, pro peuple, pro nation, comme aux catéchismes moraux-politiques en tous genres. Moderniste négative, moniste, novatrice ; philogyne, philosémite. Pour un anti-monde de nanas paresseuses et la ruine radicale de la masculinité, de l'économie, de la sexualité, de la fierté, du pouvoir.
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