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8 décembre 2012 6 08 /12 /décembre /2012 08:29

 

 

« Quand on a été ministre ou putain, on a droit au titre le reste de sa vie »

César Campinchi

 

 

 

Ce que j’aime beaucoup, enfin façon de parler, avec les institutionnelles et bureaucrates, c’est cette espèce de franchise qui les possède, quand elles sont sûres, à tort ou à raison d’ailleurs, de leur pouvoir, et aussi des nécessités absolument incriticables au nom daesquelles elles agissent, ces fameux « objets suspendus » avec lesquels nous nous sommes vouées à déterminer nos vies et dont j’ai déjà parlé ici et là, formes sociales hyperstasiées. Franchise, dans cette position, c’est bien sûr plutôt du cynisme. Du genre « on ne fait pas d’omelette sans… ». Sans un nombre considérable de déprédations et d’exactions. L’histoire en atteste.

 

C’est ainsi que dans le Monde du 1er décembre, date symbolique qu’elle eut peut-être mieux fait de contourner vu les conséquences des politiques gouvernementales en terme de contamination au vih et autres bestioles sympathiques, notre NVB nationale et républicaine crache tranquillement le morceau dans une interview :

 

« Réaffirmez-vous votre objectif de départ, à savoir la disparition de la prostitution ?


C'est une caricature. Mon propos est abolitionniste. En résumé, la prostitution est une violence faite aux femmes et il faut la faire reculer. Évidemment, elle ne va pas disparaître totalement. Mais les politiques
publiques sont là pour construire un projet de société. Je réaffirme que l'achat de services sexuels systématisé est incompatible avec l'égalité entre les sexes. »

 

Ce qui est magnifique dans cette mise au point, c’est le « pas totalement ». Ben oui, il restera, même au pays du cul bénévole et des quotidiennement constatables bienfaits du relationnisme contractuel gratuit, bref de la sexualité en général, un volant de malheureuses et de perverses qui continueront obstinément, aidées de non moins sombres complices (les fameux et indispensables prostitueurs, tant il est vrai que des nanas ne sauraient à elle seules cumuler tant de vice), à contrarier les vues éclairées du gouvernement en tarifant l'inconfort. Il n’est plus question de le nier ni même d’éluder le problème. Mais ce n’est d’ailleurs pas un problème. On se soumettra et on prendra un turbin plus digne (la dignité du boulot est une des farces les plus horribles des deux derniers siècles) ou on crèvera dans des coins obscurs. C’est assumé, diligemment, droit dans les bottes. La félicité publique est à ce prix (l’omelette).

(Au passage, je signale quand même une inexactitude, pour rester polie : les mesures proposées ne relèvent plus de l’abolitionnisme, politique suivie depuis l’après guerre, mais du prohibitionnisme, qui expose directement le tapin en tant que tel à la répression.)

 

Ce disant, NVB ne se démarque d’ailleurs pas d’un poil de l’attitude qui est celle de myriades de responsables de toutes structures, politiques, sanitaires, associatives, missionnaires, militantes, que sais-je encore, bref de toutes celles qui ont un petit actionnariat dans l’application des grandes nécessités et la durabilisation du désastre. Et son cynisme est de fonction. Avec son autre casquette de porte parole du gouvernement, elle affirmait ainsi posément l’autre jour que tel aéroport, vivement combattu, se ferait, point. La nécessité économique le veut ainsi, et un peu le fait que son promoteur est premier ministre. Si celui-ci saute, et qu’elle est reconduite au même poste, elle annoncera sans doute son abandon avec la même détermination. Il faut dire qu’être ministre, certes, est un sort enviable, on regarde les gentes de haut, on mange bien, on double les files avec le gyrophare ; mais on mange son chapeau aussi assez souvent. Je n’en veux pour illustration que ce qui est arrivé à Benguigui, personne réputée intègre, laquelle a malencontreusement accepté un strapontin – et s’est retrouvée fort vite à devoir faire l’éloge d’un dictateur assez brutal que visitait notre président. Il devait y avoir quelque chose comme des minéraux coûteux ou des terres rares en jeu, et pas de pantin de rechange qu’on puisse facilement lui substituer. Le chapeau était grand et épais, avec des épingles dedans. Cul sec ! Fallait pas y aller, au gouvernement.

 

Ce qui est en fait important, cela dit, ce n’est évidemment pas de savoir si telle ou telle ministre a des scrupules. On s’en fout, si on ne devrait pas être putes, alors que dire d’être ministre ! C’est que toute cette machinerie conduit à écrabouiller et détruire des gentes, le cas échéant en grand nombre, et que c’est ouvertement assumé. L’omelette est publique. C’est ainsi que nous, les putes, seront sciemment et délibérément clandestinisées, hop. On ne représente ni ne vaut grand’chose, ça ne coûte donc pas trop cher, comme disait cette vieille canaille de Mimit’ au sujet d’un génocide d’insolvables. Il est d’ailleurs fondamental que ça ne coûte pas cher, en une époque où ce qu’on appelle bien à tort « esprit critique » est l’habileté à l’usage de la calculette mentale bénéfice/risque. Il ne fait ainsi guère de doute que l’assiduité de ce gouvernement à promouvoir notre extinction au nom de motifs fort élevés est attisée par l’opportunité de réaliser une réforme tapageuse qui ne coûtera rien, si ce n’est à celles qu’elle va expulser du monde. Au reste, aucune, mais aucune des initiatives affirmées antisexistes et pour les nanas qui sont carillonnées actuellement ne doit rien coûter. Tout ce qui pourrait mobiliser du fric est curieusement resté dans les cartons (1). C’est qu’il y a déjà trente milliards à trouver pour les actionnaires. Et que les choses ont été clairement dites il y a six mois : maintien des crédits uniquement pour la police, la justice et l’école, bref pour le contrôle, la répression, l’enfermement et la rentabilisation. Ce n’est évidemment pas propre à NVB ni aux soces ou à la gauche en général, qui proroge toujours les projets et les pratiques de ses concurrents et prédécesseurs de droite : hypocrisie, répression des faibles, veulerie devant les décideurs. Au fond, le réalisme économico-politique finit toujours à droite. Et pas qu’un peu.

 

C’est ainsi que son collègue Valls reconduit les méthodes et critères du précédent gouvernement, vous vous en souvenez encore, au moins, de ce gouvernement et de ce président contre lesquels il était de bon ton de beugler quand on n’avait rien à dire et pas envie de penser, en qui on aimait à personnaliser toute l’épouvante de l’ordre présent ? Eh bien sa politique continue, pasque déjà notre adorable peuple a nettement fait comprendre par son vote qu’il n’aime pas les intrus, les pas blancs, les mal lavés, et autres chapardeurs de poules ou de cuivre, et qu’il plébiscite leur chasse à courre ; pasqu’ensuite le naufrage de l’économie ne laisse pas de choix : on ferme les écoutilles, « la barque est pleine » comme on disait en d’autres temps gracieux. Mais Valls et tous ses fliques savent très bien que des clandos, il y en aura toujours, et même si on élève un mur bardé d’électronique sur la frontière ; les humains sont incorrigibles. Alors c’est très simple, on va leur donner la chasse et s’ils survivent cinq ans sans se faire coxer, eh ben z’auront le droit de prétendre à un séjour, en étant bien sages et bien intégrés. Ce qui se passe pendant ces cinq ans on s’en fout. On sait très bien que c’est l’horreur. C’est la version actuelle du darwinisme social. Ça fait plus que penser à la plus sombre science-fiction. Les plus aptes et les plus chanceux survivront, les autres pas. Ça fera des gentes pleines de ressources pour la guerre qui commence, sous tous les aspects. Ça fera du personnel pour les warriors de la concurrence et pour les forces de sécurité. L’écrasement ne rend ni humain ni lucide, bien au contraire. La nation ne peut par conséquent qu’y gagner.

Ça m’a fait penser à un truc qu’on nous impose des fois, à nous les t’, dans divers endroits, et qu’on appelle « real life test » : s’en tirer, pendant un temps quelquefois fort long, sans hormones sans rien. Si on survit, si on persiste, c’est qu’on est vraiment malades de la tête, et donc qu’on peut alors nous médicaliser.

 

C’est pour cela que vous avez voté, et que vous auriez voté de toute façon, quelle qu'eût été la teneur de votre bulletin de vote. Et quand vous demandez au gouvernement, lui aussi quel qu’il soit, d’aller plus loin, c’est cela que nous aurons : appauvrissement, répression, exclusion, contrôle social, et pour agrémenter la chose et faire passer la bouchée, un peu d’arbitraire sur la gueule des moins rentables et des plus stigmatisées, un joli reality test où vous pourrez les voir courir à la télé. Mieux que n’importe quel jeu. On le savait déjà dans l’antiquité, n’y a que le réel, l’irréparable, le sang et la mort qui excitent et stimulent.

Réfléchissez y donc avant d’aller l’encourager à mieux faire en allumant des lampions sous ses fenêtres, et de lui demander vos cadeaux de noël ; on pourrait encore avoir de vilaines surprises à ce qui déboulera par la cheminée. Et il ne sera plus temps de se plaindre. On ne sait pas toujours très bien le libellé exact de ce qu’on réclame. Ni les accessoires qui vont avec.

 

Dans le cas que préconise NVB, il n’y a pas de fin prévue au test. Perpète. Y aura encore des putes, les jeunes remplaçant les vieilles et les tuées. Il y aura encore des nanas qui choisiront, et d’autres aussi qui ne choisiront pas mais feront ce boulot, comme c’est le cas pour tous les boulots, sales ou moins sales. Un boulot est toujours sale. Plus ou moins pénible, humiliant, obsédant. Et rarement choisi tout à fait librement. Obligation d’échange de soi, c’est ça l’économie. En tous cas tant pis pour elles. N’avaient qu’à pas. N’avaient qu’à faire un métier honorable, presque toujours très subordonné et bien crade, dont paraît-il il faut pourtant être fière (d’ailleurs y a intérêt pour se consoler pasqu’en général ça paie pas – voir ce que j’en écrivais dans Pauvres mais honnêtes). La fierté que consent et impose patriarcalande aux nanas, aujourd’hui et apparemment demain comme hier, consiste en la virginité, sous toute ses formes, et le bénévolat relationnel a toujours été une des formes de cette virginité (par contre les antisexuelles et coupeuses de couilles, anathème, pas tolérables !) Quant aux traînées, que leur sang retombe sur leur tête comme il est dit quelque part. Il y a toujours quelques catégories dont les malheurs et l’oppression sont sur leur propre compte. On va leur pourrir encore plus la life. Les obliger à se cacher encore plus. Le tunnel de la prohibition a déjà montré ailleurs combien il est pratique pour faire disparaître des catégories sociales ennuyeuses, quelquefois coûteuses sans rien rapporter, ou tout simplement en marge du circuit normal de l’argent. Il y a effectivement un retentum de statut à la valeur que sont censées porter les personnes en fonction de leur nationalité, origine, etc. Dans une certaine mesure, l’état, tout autant que le marché, peut décider que vous ne valez plus rien, où que ce que vous valez est affligé d’un signe moins (2). Au reste, c’est le principe même de toute illégalisation d’un secteur du marché, c'est-à-dire, dans la logique où nous sommes, d’une population. Vous ne devez plus être ; en trop ou pas bien. C’est peut-être une des rares prérogatives propres à l’annexe politique de l’économie : pouvoir encore dire que telle ou telle activité n’est pas légitime, que telles ou telles gentes n’ont plus fondement à exister, à être là. Évidemment cette prérogative est fort limitée, et s’applique à peu près toujours aux rebuts historiques du social. Sans quoi ce serait la gabegie. Cela ne remet absolument pas en cause que tout soit marchandise, à commencer par nous-mêmes, ce qui est la base même d’une société basée sur le travail. Et ne remet non plus pas en cause son alter-ego, le système d’échange relationnel contraint. Sans parler du patriarcat et d’hétérolande, lesquels lui sont intimement liés et qui ont réussi le coup fumant de vendre aux clientes leur échappant encore un tant soit peu leur plus antique attirail du bénévolat, mariage et famille en tête, au prix de détail ! Chapeau les indémodables !

Au contraire, cela fait monter les enchères. Pas de dumping ! Les putes cassent, au fond, le prix plancher de l’existentiel, et ça nuit au maintien d’un fantôme de croissance de celui-ci. Tout autant qu’au rêve qu’il est censé perpétuer au milieu du désastre, comme toutes les méta-marchandises. Le produit est à nu, déclaré tel, de même que la logique qui y aboutit, sa forme et les rapports sociaux qui vont avec ; c’est ça aussi qui fait enrager les prohi, on leur casse leur salon de maquillage du relationnel, notamment hétéro, en contrat inoffensif (oxymore !). C’est pourquoi nous allons finir en omelette. Comme tout ce qui fait chuter la spéculation et la valeur. De même que bien d’autres.

 

Il n’est en effet évidemment question, et c’est heureux, pour aucun gouvernement de remettre en cause la famille, le couple à structure fondamentalement hétéra dans le conjugal logis, comme idéaux de vie, ni de suggérer que la sexualité dans sa totalité est un système de mise en dépendance et de contrainte ; bien au contraire il les faut faire grimper à la bourse sociale, en en arrondissant les angles. Comme toutes les valeurs. Tant pis pour la casse, déjà intensive ; la médicalisation, les psys, la police, les prisons et les assurances sont là afin de faire que ça ne soit pas perdu pour tout le monde, et qu’on mène ce cirque sanglant aussi loin que l’on pourra. Après nous le déluge.

 

Je dis que c’est heureux parce que je serais finalement fort malheureuse qu’un gouvernement s’avisât de nous faire sortir du monde de l’échange contraint, de la relation obligatoire, de la concurrence et de la valeur. Ce serait le monde à l’envers et quelque part je serais encore plus effrayée d’une telle occurrence que de la barbarie dans laquelle nous sommes désormais bien installées, dans le sens où tout ce qui passe par la forme gouvernement, en dégouline, est pourri, néfaste, meurtrier – et que ce serait peut-être alors notre émancipation même qui serait définitivement confisquée, alors qu’il peut encore rester quelque chance que nous la réalisions, sans bureaucrates, sans associatives, sans patronnesses et sans ministres. On verra alors à voir si on se dispense de tapiner, lorsque l’argent, le travail et l’amour auront été jetés à la poubelle de l’histoire.

 

 

 

(1) Voir par exemple ce communiqué : http://www.actupparis.org/spip.php?article5042


(2) On peut lire à ce sujet je ne sais plus quel article de Gail Pheterson sur la mise à néant statutaire de la valeur engendrée par le travail sexuel et la notion d’argent sale (comme s’il en existait de propre, pareil que pour le boulot).

 

 


 

 

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4 décembre 2012 2 04 /12 /décembre /2012 12:04

 

 

« la très faible intensité de travail (fait de vivre dans un ménage dans lequel les adultes ont utilisé moins de 20 % de leur potentiel total de travail au cours de l'année précédente). »

 

C’est un des trois, oui, seulement trois, critères définis par l’Union européenne pour déclarer si des gentes sont pauvres. Yes. On pourrait s’imaginer qu’utiliser une part raisonnable de son temps pour ce que Marx appelle la reproduction de la force de travail, voir un peu plus, serait signe d’abondance, de quiétude et de joie. Pas du tout ! Bien au contraire. Si vous n’êtes pas un grand nombre d’heures chaque jour à produire des trucs qui ne vous concernent généralement en rien pour les échanger contre de l’argent, vous êtes sans conteste misérable, désocialisée, peut-être même tubarde ! C’est l’Union, vous savez, la couronne d’étoiles et le prix Nobel de la paix, qui l’assurent. On serait mal fondées d’en douter ! Et soupçonner derrière cette déclaration à apparence objectiviste une sainte haine de la feignantise et de la vieille fuite du travail et de la contrainte, oooh, ce serait vraiment avoir l’esprit négatif.

 

Bien entendu, dans un monde où tout doit passer effectivement par l’échange marchand, il résulte que si vous ne bossez pas vous êtes souvent pauvres, à moins de bénéficier des rentes de vos aïeules. Se pose bien entendu la question, par ailleurs, de savoir si, manquant d’une Logan neuve, d’une tablette électronique et d’une maison à chauffage bio qui sauve la planète, votre vie en est immanquablement ratée et miteuse. Là on entre dans un débat de comptabilité, encore une fois. Mais ce qui reste à la base, c’est l’anathème sur tout ce qui conduit à s’occuper de ses fesses ; au contraire, la richesse, le contentement légitime sont subordonnés à s’occuper aussi exclusivement que possible de ce qui n’a rien à voir avec soi ni les alentours, et est inclusible dans les catégories du travail et, pour les mieux lotis, des loisirs. C’est pourquoi peu travailler est mal.

 

Il arrive, il est vrai, que ce peu ne soit qu’apparent, et que les unes bossent pour les autres. Lisant il y a peu les Voyages de Young, celui-ci remarque, donc juste avant la révolution, une constante dans les campagnes françaises : des nanas, vieillies avant l’heure, qui s’échinent à traîner l’araire dans les champs, et des mecs qui glandent ostensiblement. Comme quoi la tradition des teneurs de murs a de qui tenir. Mais l’Union, je crois, est impartiale, de ce point de vue en tous cas : elle mesure désormais le travail uniquement légitime et taxé (ce qui veut dire que ni nous, les putes, ni les récupératrices de métaux ne sont comptabilisées), et ce paritairement. Tout est pour le mieux dans le meilleur, etc. Et par ailleurs, où nous mèneraient des nanas qui ne rapporteraient pas, paresseraient, mettraient tout dans leur réticule, rien pour la famille rien pour l’état ? Á la décadence. Haro ! Tout le monde au boulot.

 

Quant au fait de ne pouvoir effectivement, dans une très grande majorité de cas, qui tendent à s’étendre encore, pas survivre sans gagner de l’argent puis aller l’échanger contre des biens, la question ne se pose même plus. La naturalisation résignée de l’économie n’a jamais été aussi poussée – je m’en rendais compte ce matin en lisant un livre de Nancy Fraser sur la notion de justice, où le système d’échange contraint généralisé est tout au long considéré comme opposé au «culturel » et, partant, anhistorique et surtout « rationnel », issu d’une supposée partie totalement logique de l’humaine – ce qui d’ailleurs ne correspond nullement à une quelconque bienveillance. Tous les socios de notre époque ont avalé Hobbes sur parole (1) : l’humanité est intrinsèquement mauvaise, chue, la concurrence darwinienne est l’expression du réel le plus élémentaire, incriticable, il ne faut pas moins que toute la puissance publique pour y remédier tant à coup de redistribution, de reconnaissance institutionnelle, que de matraques et de geôles. Je me demande ce que ces gentes diraient si on leur représentait que leur approche est précisément un mélange de celle des ultralibéraux primaires de la fin du dix septième et de celle des contre-révolutionnaires à la De Maistre. La naturalisation des évidences sociales a eu semblé, un moment, reculer, mais c’est de fort peu, et de plus elle s’est à présent fortifiée sur des positions (travail, échange, sexualité…) qui paraissent encore plus consensuelles et inexpugnables que celles qui avaient prévalu tant bien que mal de la fin du dix huitième aux années cinquante !

 

Un autre des critères évoqués plus haut concerne la « consommation de protéines ». Je n’aurais pas cru me refaire fourrière des antispés, mais ayant été fouiner sur les sites de l’union, il y est spécifié que ces protéines doivent être « d’origine animale » pour être prises en compte. Bidoche ou frometon. Les lentilles ni les fayots ne contiennent, pour les économistes de l’union, de protéines. C’est sûr que la valeur ajoutée qu’on peut tirer de la culture des lentilles est bien inférieure à celle qu’engendre une laiterie industrielle ou artisanale. Et quelque chose d’aussi noble que la protéine doit créer de la valeur, sans quoi on est perdues.

 

Mais bon, si on parle de « culture », on est sauvées, nous clame un article du même Monde (4 décembre). La création artistique et culturelle est en effet « créatrice de valeur », et pas qu’un peu, d’après les chiffres égrenés. L’expression (de la différence, de ci, de ça…) ça vaut des sous, ça n’a même d’existence, à commencer par sociale et politique, que si c’est sanctionné par le marché, qui est la reconnaissance, la seule la vraie (et je dis ça sans ironie, c’est effectivement ce qui se passe – après, les formes et les contenus c’est une autre discussion). C’est « vrai » au sens actuel ou vrai, c’est ce qui est inévité, fatal, contraint, résultant. Le « vrai » du « tout est possible » totalitaire analysé par Arendt.

 

Sauf que, arrivées là, on se demande ce qui n’est pas « créateur de valeur », à part couper son bois à la scie égoïne. Et encore. Et qu’avec toute cette valeur, incommensurable, crée depuis des siècles, l’oppression, l’inégalité, la contrainte, enfin le besoin n’ont diminué en rien, et que, l’Union une fois de plus nous le certifie, même les riches de la planète que nous sommes s’enfoncent tous les ans un peu plus dans la pénurie. On ne parle même plus des autres, là le traitement c’est la bombe à billes, plus d’autre prophylaxie possible contre la pauvreté, mal absolu. Être pauvre n’a jamais autant équivalu à crime, carrément désormais « contre l’humanité », laquelle se doit d’être riche, c'est-à-dire au boulot, cafie de gadgets et coupée de tout accès direct à sa préservation. Je ne sais pas si on sera encore là quand le traitement arrivera jusques ici. Les choses ont toujours le pied sur l’accélérateur, depuis qu’elles ont pris résolument la place de sujet social agissant. Pendant ce temps là, on est censées bosser. Vivre intensément quoi.

 

 

 

 

(1) et jamais lu le tome premier du Capital, ni les Grundrisse, où l’économie capitaliste est précisément caractérisée historiquement comme un fétichisme, un auto-aveuglement, une projection dans les objets, donc un fait également « culturel »… C’est d’ailleurs là une thèse, je ne prétends pas qu’elle recouvre la réalité ; mais ces socios ont soin de toujours citer Marx, pour en tirer des interprétations qui sont des contresens d’épigones, quand ce ne sont pas des troisièmes lectures de manuel de première année…

 


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1 décembre 2012 6 01 /12 /décembre /2012 18:01

 

 

« Je me sens payée à ma juste valeur ». Cette déclaration, dans une inter, d’une salariée d’un machin écoloquitable confine à l’extralucidité. Au fond, cela fait des décennies que nous disons crûment ce qui est, le sourire aux lèvres (sauf le jour du plan social). Mais là c’est très fort. Depuis cent cinquante ans les choses se sont affinées, on est passées par le travail qui rend libre, par le salariat émancipateur, maintenant nous en sommes arrivées à coller fort juste aux abstractions qui sous-tendent la folie économique. Il y a quelque chose de presque mystique là dedans, de dépouillé (et à tous les sens du terme…). Nous reconnaissons que nous sommes valeur. Que nous ne sommes que valeur. Et que nous n’avons à être que valeur.

 

Valeur – et juste ! Il ne convient effectivement pas que nous allions nous égayer sur ce qui doit relever d’une comptabilité très stricte, d’une organisation rigoureuse de l’équivalence et de la pénurie. Nous ne devons avoir accès, dans ce qu’il est convenu entre nous d’appeler la vie, qu’à une quantité très précise de biens, de temps, d’existence, calculée au plus juste de notre utilité collaboratrice à la susdite économie. Le capitalisme aura ainsi instauré la notion de rationnement, que l’on ne connaissait à proprement parler avant lui que dans les villes assiégées ou en cas de famine ; il l’aura fourré partout, et surtout dans nos têtes. Nous sommes disposées, que dis-je, passionnées à quémander et recevoir notre juste portion, pour la jouissance de laquelle nous nous sentirons légitimes et fondées – et sans doute au besoin mesquinement féroces. Pas du tout comme les vilains traders qui ne savent même pas combien ils gagnent ; et encore moins comme celleux qui ne gagnent rien, peut-être même qui ne daignent rien gagner, et qui pour cela sont tout à fait en dehors de l’humanité laborieuse – en laquelle on pourrait encore rééduquer les premiers.

 

La même employée nous décrit, dans l’inter, ses loisirs. Ils sont parfaitement cohérents avec son travail, ce qui est recommandé désormais : aller en avion en Inde pour déambuler avec des paysans expropriés. Ce qui me fait d’ailleurs illico penser à une autre inter, elle précisément de paysans indiens, où était proférée cette parole définitive : « Si je pouvais vendre mes légumes directement au supermarché, je m’en sortirais ». Hé oui. Vendre et acheter, voilà effectivement l’issue unique et toujours provisoire que nous nous sommes laissés.

 

Il y a quelques mois, dans une très cocasse discussion avec des militants d’une CNT régionale, qui se déguisaient plus en vrais anars à quarante ans que moi à dix huit, c’était aussi le mot du début et de la fin d’un jeune paysan qui traînait avec elleux : il faut que je puisse vendre. Où on voit que le niveau de la critique anarchiste a décidément rejoint celui de la résignation générale. Marché équitable – voilà tout ce qu’il leur reste, ce vieux fantasme libéral du dix huitième siècle. Au mieux son assomption douteuse en collectivisation elle aussi dévaluée, léninisée. Les outils de torture aux torturées, qu’on maîtrise la production !

 

Mais revenons au mot qui à mon sens prime encore sur « valeur », en ce qu’il fonde et détermine celle-ci. Juste. Il s’agit clairement du sens distributif du terme. Il s’agit que personne n’ait plus, ou moins, mais surtout n’aie pas autre chose que ce qui lui est destiné par la raison économique – que celle-ci se mette ou non le masque humaniste ou décroissant. Celle-ci ne connaît qu’une équation entre la notion d’équivalence (pas avoir trop plus que ce qu’on a fourni) et celle de besoin (nous devons dépendre des choses, des biens, des services, et les consommer, pour qu’on puisse en apporter de nouveau à l’étalage).

 

Je crois effectivement que la vieille question distributive, qui se tient dans les limites du plus ou moins de ce qui existe, élude évidemment toute sortie, mais tout simplement l’éventualité qu’autre chose soit en jeu, quelque chose qui ne se mesure pas, ou pas du tout de la même manière, et qui ne puisse que très imparfaitement être l’objet d’une comptabilité. Et de même, interdit qu’on pose la question depuis nous-mêmes ; celle-ci, dans la droite logique copernicienne et capitaliste, doit se trouver dans les choses, les marchandises quoi, équitables ou pas. La valeur comme la justice se situent nécessairement hors de nous, comme nécessité à l’aune desquelles nous serons jugées, évaluées ; et il en est de même du besoin, cet acarien chargé de nous gratter, aiguillonner sans cesse.

 

Á partir du moment où nous constituons une valeur, et où nous ne devons recevoir que notre « dû », rien ne s’oppose aux ultimes conséquences de cette mise en équivalence ; ni payer pour travailler, ni être exterminées comme non-rentables, et pas non plus être contraintes au travail forcé. Puisque la légitimité de notre survie tient au surplus de ce que nous sommes censées rapporter à l’économie, travestie ou non en « collectivité » - collectivité d’abstractions et de fantômes altérés. Le continuum économique va des échoppes équitables des pays riches aux mines où rampent de quasi-esclaves. L’un ne peut exister sans l’autre, et pas seulement ni même principalement pour des raisons comptables – l’exploitation des uns faisant l’accumulation finale des autres – mais tout simplement parce que la même logique de transformation des humaines en juste valeur est mise en œuvre.

 

Enfin, puisque cette valeur et cette reconnaissance doivent être distribuées (équitablement de surcroît), il faut immanquablement un ciel, un lieu comme qui dirait impartial, objectif, et même bienveillant pendant qu’on y est (sauf avec les indignes fraudeuses, cela va sans dire !) d’où pleuve cette distribution. Comme nous sommes soucieuses de démocratie, ça tombe bien, ce ciel est en nous, nous nous sommes faites ce ciel en nous arrachant à nous-mêmes, à nos petites complexions et à nos singularités regrettables, qui entravent le bon fonctionnement. Nous nous répartissons donc, par justice, nos portions de valeur, équitablement, durablement, ce qui ne veut d’ailleurs pas dire égalitairement. Nous nous les répartissons au nom de la nécessité qui siège en nous, avec notre accord et même de notre initiative, puisque c’est nous qui, historiquement, avons décidé que les choses seraient nécessaires, suspendues.

 

Il ne faut donc guère s’étonner d’à quel point le distributisme, et son angoisse de coller à un échange où surtout on ne prenne jamais trop et où on donne toujours assez, soit une agriculture de la misère, de la mesquinerie, de la méfiance et pour tout dire de la malveillance. Ni de ce qu’il n’empêche nullement les petites et grandes cheffes de prospérer, en quelque matière que ce soit, puisqu’on ne peut en rien leur contester leur apport ! Enfin bref que tout le monde stagne dans une m... crasse, avec le sourire aux lèvres, et des calmants bio pour les coups de grisou internes.

 

J’ai relu il y a peu la Critique du travail marginal (voir dans les Pages), écrite il y a près de quarante ans, à la belle époque de l’exode. Je l’ai trouvée incroyablement à jour. Notamment en cette quête éperdue de valeur et de justice, préalablement à toute décision matérielle. Quête qui lie indissolublement, à cette heure, les plus redoutables partisans de la méga-économie et rebelles les plus renâclantes à celle-ci. Comment être juste, c'est-à-dire comment faire tout entrer dans une comptabilité générale, dans une totalité, que rien ne soit oublié, ne se perde, ne soit indu. Ah, l’indu. La vilaine bébête sombre qui rôde sous le lit de cette justice d’échange qui, le notait Adorno, semble une mise à jour très complexe de la bonne vieille vengeance. Je te rends ce que tu m’as donné. Paf. Besoin, privation, pénurie, rétorsion (important la rétorsion, sous toutes ses formes, pour soulager notre frustration permanente, elle-même formatée par le besoin). Et tout cela géré selon des barèmes de plus en plus totaux, de plus en plus institutionnels. Au reste l’un entraîne l’autre. On ne peut pas imaginer valeur ni justice sans réduction à la totalité, ou à une autarcie féroce qui entraîne les mêmes conséquences.

 

Le mal, c’est donc l’indu. Ce qu’on n’est pas contrainte à céder en échange de. Je ne parle évidemment pas ici de gratuité, ce village de vacances de l’échange réglé, qui d’une part n’existe qu’en regard de l’hégémonie de celui-ci, d’autre part exprime l’inquiétant fantasme de comportements, choix et décisions découplés les uns des autres, impulsifs, autistes pour tout dire ; fantasme que le social actuel est effectivement en train d’essayer de réaliser, avec ses principes de plaisir, d’auto-nomie, d’espaces de liberté. Mais avec ce retentum fondamental, définitif, que tout cela dépend de la mise à disposition des biens et des formes, et que celles-ci sont détenues au-dessus, là où il n’est pas question d’accéder. La gratuité est une vaste blague, comme je l’ai déjà fait remarquer à propos du système relationnel. 

 

L’indu est tributaire du dû et de la logique totale qui va avec. Laquelle est une fantastique comptabilité, comme jamais n’en purent rêver même les tenanciers des greniers royaux mésopotamiens, dont on dit qu’ils furent parmi les créateurs de l’écriture. Le dû et l’indu sont les murs de la prison dans laquelle nous nous enfermons réciproquement avec un grand souci d’exactitude et les meilleures intentions du monde. Il importe que nulle n’en sorte : cela fausserait le compte, rendrait même sa pratique impossible, la justice distributive en serait lésée, et par là même notre personne sociale, à chacune. L’enfermement dans l’échange abstrait, mathématique, de fait contraint, est la condition pour nous sentir libres et égales. La boucle est bouclée. Enfin, dans le nombre de cas où l’état actuel des choses permet un niveau minimal d’accès aux choses. Le dû du citoyen ordinaire d’un pays en faillite ne permet aucunement de vivre, tout juste de mourir. C’est le côté sombre de la juste valeur. Ce côté sombre tend à englober une part majoritaire des bipèdes de la planète. On le déplore, on cherche un aménagement, mais l’ennui, avec les principes rigides de la justice distributive et des comptabilités qui la structurent, c’est qu’il n’y a pas d’aménagement. C’est elle au contraire qui a aménagé et le monde matériel, et notre manière de le, et de nous, percevoir. Bref, à chaque fois c’est l’échec. Pas possible. Ça on peut pas. Ça non plus. Il y aurait de l’indu et sans doute encore pire. Et ce ne sont même pas les célèbres crates qui le disent ; ce  sont les alter, les décroissants, toutes ces braves gentes que la morale des objets brime et triture. C’est nous-mêmes, à la fin. C’est moi et c’est toi. Méfiance !

 

Ben oui, je suis la première à buter sur cette exigence d’échange, même si je vois très bien qu’elle nous mène à la mort, et nous fait généralement la vie assez miséreuse, hargneuse, mesquine. Nous nous sommes tellement emberlificotées là dedans, nous avons tellement soigneusement évité que rien, nulle réserve, d’aucune nature, ne reste en dehors, qu’il n’y a effectivement pas moyen d’en sortir. Autant aller faire une balade sans scaphandre dans le vide spatial. La justice est le type même du cabinet dans lequel on s’enferme, et en jetant la clé aussi loin que possible par un fenestron au travers duquel il est impossible de passer. Même en faisant assaut d’anorexie, comme il est spécifié dans la fable de la belette et du grenier. Même en nous retranchant toujours plus, dans l’espoir que ça passe, qu’enfin l’abondance reparaisse, il n’y en aura jamais assez. Et la disposition nous en échappera toujours au profit de cette instance qui siège en nous, que nous avons vraisemblablement créée, à laquelle nous avons résigné notre volonté, notre intelligence, nos émotions. Et dont nous ne savons même pas si nous aurions pu ne pas.

 

 

 


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26 novembre 2012 1 26 /11 /novembre /2012 09:00

 

Des fois je me dis, en lisant de déjà vieilles pages internet dont la file s’est interrompue subitement il y a des années – sans même parler de mes vieux zines – que la plupart des lesbiennes sont mortes, ou disparues, peut-être émigrées dans des lieux paisibles qui sait, soyons tout de même optimistes et souhaitons leur du meilleur. Mais c’est vrai que bien des endroits d’expression lesb’ bien concentrée, bien hétéronome à hétérolande, se sont tus.

 

Je suis contemporaine à présent d’une société de « f qui font du sexe avec des f », comme tout le monde est censé « faire du sexe » avec tout le monde ; une société de gentes qui vont se faire certifier « de bonne vie et mœurs » ; mais je ne crois pas que ça réponde à ce que voulut dire être lesbienne. On ne se risque plus trop à être. C’était inutilement provoquant et effectivement ça dégénérait facile. Désormais on fait. Avec.

 

Faire, produire quoi, participer aussi, résume désormais tout. Et baiser, qui est faire au carré, superlativement.

 

D’ailleurs, la vie la plus déglingue, la plus précaire, la plus miséreuse, la moins autonome n’est-elle pas considérée comme supportable dès lors qu’on peut la saupoudrer d’un peu d’amour, de baise et de conso ? Ne nous faut plus que ça aujourd’hui.

 

On aura au moins appris ça des mecs…

 

Il y a encore quelques anciennes qui conservent – avec prudence et sans tonitruer – le niveau intellectuel, l’exigence critique, l’intention d’une vie digne de ce nom, et tout bonnement celle d’un monde de nanas.

 

(Pensez donc un peu, un monde de nanas, manquerait plus que ça, un monde pas paritaire, un monde où les formes masculines, si nécessaires pour structurer nature et culture, seraient jetées au vent).

 

Et quand elles ne seront plus ?

 

Tout cela fait un grand vide, un sacré. Il y a en quelque sorte une voix qui s’est tue. Une voix qui n’était pas une, amalgamée, une voix qui était la voix de personnes. Une rumeur, un gros murmure. Des questions et des déclarations. Des paroles quoi.

 

Á la place, des haut-parleurs clament des slogans, édictent des conseils sanitaires et vantent des produits. Rien laisser perdre.

 

Nous voilà muettes et bruyantes, décomplexées quoi, comme la société majoritaire à la porte de laquelle nous tapotons.

 

Il faut se taire pour entrer. Nous nous sommes tues, avons été tues ; fait taire nos voix pour prendre place dans le vacarme.

 

Mais on est quelques unes à ne pas faire avec ça.

 

 


 

 

 

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22 novembre 2012 4 22 /11 /novembre /2012 10:00


 

Ces inénarrables « poissons roses », dont on a été déjà quelques à causer, et dont l’existence a en gros le singulier objet de diffuser la pensée de Benoît XVI et de la curie romaine au parti socialiste, se sont évidemment prononcés, le doigt sur la couture du pantalon et de la jupe, contre hétérolande pour tous. Ah ben on suit la doctrine pontificale ou on ne la suit pas. Ce qui est assez tordant c’est de voir par quelles contorsions ellils essaient de justifier le point de vue réac tout pour pépé sans le dire comme ça, puisque ce sont des progressistes (on ne rit pas !). Figurez vous alors que la conjugalité et la parentalité de deux personnes de même sexe (on ne sait pas trop ce qu’ellils pensent des t’, probable qu’il va leur falloir référer à Anatrella (1) pour savoir quelle ligne adopter), eh bien c’est une gifle, pas moins, à la doctrine de la parité. On ne savait pas que l’Église catholique, qui a depuis longtemps oublié l’épître aux Romains (« il n’y a plus ni homme ni femme »), avait le moindre souci en la matière, vu son virilisme obstiné bene pendentes. Mais si. Juste dans ce cas là. Foutage de gueule.

 

Évidemment, ça déborde de mauvaise foi et il faut bien dire de capacité fort courte à argumenter. La parité réduite à la portion conjugale ! Ellils pourraient au moins avouer que leur parité, c’est la complémentarité, ce réemballage de la domination masculine qui a quelquefois un peu passé la date de péremption, et que toutes les religions abrahamiques nous remettent à l’étalage depuis quelques temps pour affecter la modernité. Mais ça fait tout de même bien marrer. Ces petits soldats sont à peu près aussi pertinents, à le prendre d’un peu loin, que les francs réacs intégristes qui, bien loin d’être en mesure de proposer un retour à, je sais pas, un point de vue haut-médiéval, à la fois piaillent contre les évolutions pourtant bien peu révolutionnaires du présent – puisqu’il ne s’agit en général que d’assimilation égalitaire à leurs valeurs – et défendent béatement l’économisme, la logique d’échange qui, historiquement, a précisément saccagé leur société chrétienne. Vraiment l’intelligence ne déborde pas par les temps qui courent, à catholande.  

 

Pour en revenir aux poissons roses, je crois qu’on va régulièrement se taper de franches tranches de rigolade avec ces zozibous. J’ignore ce qu’on en pense au PS, activement occupé à essayer de faire comme s’il tenait ses promesses en tentant de contenter les passions réactionnaires, haineuses et hétérocrates du bon peuple. Il faut dire que les arguties emberlificotées du gouvernement ont finalement quelque chose en commun avec celles de ces missionnaires. Les poissons roses sont-ils l’avenir des soc-dem ? On peut s’attendre à tout.

 

Quelques jours plus tard, je me suis avisée qu’un des sites principaux de rassemblement des réaques, lequel se nomme « Á contre-courant » (il faut le faire, encore une fois, comme je dis plus haut, pour des gentes qui ont tout avalé de ce monde, exactement comme les autres), eh bien que le symbole choisi par ce site est un… saumon. Y n’ont pas choisi l’anguille, ma cousine – sans doute trop peu virile. Ben oui, ce saumon qui remonte les fleuves avec obstination pour se reproduire (but quand même assez étriqué) est forcément mâle dans son principe. On retrouve en un quart de seconde tout le monde idéal et fantasmé d’hétérolande : le mâle est actif. Actif, ça veut dire qu’il remonte, pénètre, défonce, viole, que sais-je encore. Tout est bon pour perpétuer le monde présent, via sa puissance, d’une part, et des tas de petits aliens d’autre part. 

 

Sur les bords de l'Allier, à Brioude ou dans la Ribeyre, autrefois, on pêchait les saumons à la fourche.

 

Une autre de ces initiatives se titre d’un « monde durable ». Ce qui une fois pour toutes d’ailleurs montre bien qu’il faut lire ce qui est écrit : quand on vous cause de quoi que ce soit de durable, ça veut dire qu’on a affaire à des gentes qui veulent que l’état des choses présent dure. En quelque matière que ce soit. Et que si on ne veut pas que ça dure, eh bien il faut s’empresser d’enfiler d’autres chemins.

 

 

(1) Tony Anatrella, ahurissant psychanalyste près le Saint Siège, qui a autrefois pondu un mémorable monument de mépris sur les t’, qualifiéEs « d’immatures et de narcissiques ». Comme si c’était notre apanage, à l’ère du capitalisme finissant…

 

 


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13 novembre 2012 2 13 /11 /novembre /2012 16:58

 

 

Je dois dire, je suis d’un œil assez distrait les évolutions de V. Despentes depuis l’époque de King-Kong Théorie, où j’avais trouvé quelques apports de première grandeur, comme le refus de la victimité. L’an dernier, j’avais noté son assomption lesbienne, ce qui ne pouvait que me réjouir, et aussi que pour elle la définition semblait en être de « faire du sexe avec des nanas », réductionnisme ordinaire aujourd’hui mais qui assombrissait le tout. Mais bon, quand on change, dans la vie, on a souvent un moment d’éblouissement où tout ce qui rapport à sa nouvelle identité est magnifique. J’ai vécu ça aussi.

 

C’est juste ennuyeux quand l’éblouissement aveugle trop longtemps. Et là je trouve, en lisant sa longue et argumentée diatribe contre les réaques hétérocrates parue dans Têtu, que la zone aveugle – qui est celle de tout le mouvement lgtb ou presque il est vrai, reste identique. En gros, ça se ramène à : « nous sommes différentes ». Sommes. On fait exactement comme vous, on use des mêmes formes sociales (et là je ne parle pas que des histoires de conjugalité, reproduction, parentalité), mais par la vertu de ce qu’on est, nous sommes glorieuses, au sens des corps glorieux, de la gloire qui exonère de la misère sociale et relationnelle. Je signale souvent ce néo-essentialisme qui, lui, nous exonère effectivement de toute audace critique comme de bien des exigences que ne pourraient combler nos institutions. Il suffit d’être pour que le monde soit différent. Ouais… Sceptique.

 

C’est exactement ce que je comprends quand je lis Despentes descendre, à très juste titre, la misère d’hétérolande, de la famille, des lardons, etc. Bref je suis bien d’accord avec elle sur ce que nous ne voulons surtout pas. Sauf que. Sauf que – que se passe-t’il quand nous faisons exactement la même chose, que nous nous intégrons dans les mêmes formes ? Et là Despentes ne dit rien, ou plutôt dit en creux que si c’est nous, alors c’est (potentiellement ?) merveilleux. Ou en tout cas bien meilleur que les hétér@s.

 

Et là moi je dis raca. C’est pas vrai. Ce n’est pas vrai aujourd’hui et ça ne sera pas vrai demain. Ça aurait pu être vrai si on avait continué à suivre une ligne de rupture radicale avec ce monde, ses catégories et ses pratiques. Mais ça me paraît évident que si, comme absolument tout le monde, on se coule dans une normalité de familles, de conjugalité, de judiciaire pour régler tout ça, d'injonction à la sexualité, d'incitation à la reproduction, eh bien nous avons et aurons une vie aussi misérable que celle des hétér@s.

 

Et ça me paraît énorme que Despentes ne soupçonne pas ça. Énorme pasque justement elle réussit, dans son texte, à quitter la logique externaliste de « ce qu’on devrait être », et des formes extérieures qui nous modèlent (droit, égalité, etc.) pour s’attacher à la seule question qui vaille, et qui était celle des lesbiennes radicales il y a quarante ans : comment vit-on, nous ? Pour quoi vit-on, nous ? Et nous au centre, pas les rutilantes cases d’hétérolande et d’économiclande à occuper pour se sentir exister. Partir de nous comme raison. Pas comme narcissisme, pas comme oubli du réel, mais, oui, les nanas comme mesure et comme but. Et par nous, pas par les guichets du patriarcat élargi.

 

Je veux bien que pour Despentes, tout ce qui est l soit encore magnifique et incriticable. D’ailleurs j’aimerais bien qu’il en soit un peu ainsi, du premier terme en tout cas. C’est juste un peu la cata du fait que la très grande majorité du l contemporain n’a plus rien de contradictoire avec les structures qui tiennent hétérolande, se limite à une orientation sexuelle, se calque aussi précis que possible sur les cases de rôle déjà en place. Bref c’est actuellement une identité parmi d’autres et non plus une remise en cause radicale du monde, lequel est un monde de mecs, je rappelle.

 

Je veux bien, mais tout de même je suis déçue. Je crois qu’il y a aussi de l’unanimisme dans tout ça. J’en connais bien qui n’en pensent pas moins, mais on juge généralement que ce n’est pas le moment de la ramener. La contradiction inquiète. Il y a peut-être aussi la peur, bien légitime, devant le monde qui se resserre, va visiblement condamner à l’exclusion et à la mort de plus en plus de non-rentables, et l’envie de continuer à y vivre, d’y être reconnues et intelligibles. Possible. Mais de toute façon moralement, politiquement c’est bancroche ; et même pragmatiquement je suis persuadée que c’est inutile. Seule une minorité d’entre nous, à l’image du reste, sera à terme intégrée réellement.

 

Je n’imagine pas un instant qu’il y ait péril en soi à ce qu’on nous octroie des droits, qu’on nous assimile à des statuts. Le péril, c’est que nous croyons avoir besoin de ça. Que sans ça nous n’avions pas moyen d’exister. Que ça va nous faire une vie meilleure – et là j’en appelle précisément au spectacle désespérant d’hétérolande. Enfin, et peut être surtout, que nous ayons renoncé à croire que nous pouvions vivre et fabriquer autre chose. Résignation que nous partageons finalement avec beaucoup de monde. N’empêche, au contraire, je crois que dans la situation où nous nous trouvons, renoncer à une échappée a des chances d’être bien plus périlleux que de la vouloir.

 

Nous aveugler sur où nous en sommes à cette heure, au détriment de ce que nous pourrions faire, ça me semble, je vais le dire tout cru, suicidaire. Yep. Pas moins. Nous en sommes à nous suicider politiquement en acceptant les friandises empoisonnées de la normalité en place ; et ce genre de suicide politique, pour des gentes comme nous, est un risque de mort sociale comme possibilité vivante d’autre chose, ou même à terme tout à fait matérielle, en ordre dispersé sans doute, au milieu des hétér@s dévalués, dans la déprime et la précarité ; mort dont nous aurons nous-même cosigné les conditions. On peut revenir du premier ; en donnant un sacré coup de barre. Pas de la dernière.

 

Pour faire - faire, pas attendre, pas recevoir avec reconnaissance - tout autrement une autre fois, il nous faut déjà nous conserver la possibilité de cette autre fois. Et ça ne se fera pas tout seul, par la simple opération de ce que nous serions. Si nous ne maintenons pas la distance, nous serons avalées, digérées. Et maintenir la distance, c'est déjà probablement ne pas nous associer à hétérolande.

 


 


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11 novembre 2012 7 11 /11 /novembre /2012 15:29

 

 

 (Á ce sujet, on pourra relire aussi ce que j’écrivais dans « Petitesses » et surtout dans « Volontaire »)

 

 

Cela fait partie de ces trucs que je n’arrive pas à m’expliquer facilement, peut-être conséquence de la rage républicaine de vouloir contrôler, ne pas lâcher une des dernières choses on va dire sérieuse, et c’est peu dire, qui nous reste, que dans une société où on ne parle que de plaisir, sous-produit de la conso-relation (se faire plaisir, donner du plaisir, nianiania), la mort, la seule la vraie, outre d’être soigneusement contrôlée pour des raisons qui à la base, comme toutes les raisons présentes, sont dans les cabinets des notaires, la mort soit rendue si difficile et par conséquent souvent si douloureuse.

C’est un des sujets sur lesquels les écrivains de fiction d’autrefois se sont assez largement gourés. Voyaient effectivement des hypersociétés de moins en moins humaines, mais pensaient que la mort volontaire y serait infiniment facilitée et même encouragée. Il est vrai que ces auteurs percevaient la domination comme essentiellement politique, et ne se disaient pas toujours qu’autour du jaune de l’œuf il y avait le grand blanc de l’économie. Ni que tout bonnement prétendre prédire n’a guère de fond.

Dans la situation complètement tordue et cauchemardesque actuelle, les choix semblent comme souvent avoir été faits de manière un peu arbitraire. Il était clair que la survie des non-rentables ne pouvait pas entrer dans la préservation d’une économie saine, mais pour autant, et sans doute aussi pour de vagues calculs électoraux, il ne se peut pas qu’on facilite l’exitus – et surtout, surtout pas, horreur des horreurs, en laissant les gentes mourir quand ellils le pensent, c'est-à-dire en laissant traîner des produits sympathiques dont on peut user soi-même. Comme je l’ai déjà fait remarquer, tout ce à quoi on aura droit, dans le meilleur des cas, est la grimaçante intervention d’un toubib quand il sera bien sûr que de toute façon c’est plié. Les guignols de l’admd et leur « mort responsable » - pourquoi pas durable pendant qu’on y est – le repète à l’envi : de toute façon il est devenu impensable d’avoir accès aux bons vireux poisons comme l’opium, et à soi-même tout simplement. Il faudra donc passer par leur thanatocratie et prouver qu’on est scientifiquement incurable. Tous les autres, vidés comme des malpropres dans la poubelle qu’est désormais la survie.

Mais bon, quand on parle de droit(s), on devrait bien savoir ce que ce signifie : dépossession, arnaque et pathétique ridicule pour relever la sauce.

Bien évidemment, la mort volontaire, cette vieille liberté suspecte, alors là, pas même question. Où alors il faudra souffrir ; si on ne bénéficie pas de complicité, d’armes, de prods, ce qui est le cas de la plus grande partie d'entre nous, eh bien il faudra souffrir, le train ou le destop. L’alliance de l’état social et des euthanasiques ne nous laisse que ce genre de porte de sortie. Jusqu’à ce que la soude ait été remplacé par quelque vacherie bio, et les voies ferrées entièrement sécurisées. Là les bergers de la mort pourront se vanter de nous avoir poussé au-delà des extrémités. Selon les lois de la barbarisation bienveillante et croissante, il faudra inventer les moyens les plus ahurrissants pour devancer cancer et alzheimer, pour s’extraire de nos misérables destins. Cela ne s’était jamais vu auparavant. On ne peut plus, somme toute, ni vivre ni mourir, nous sommes réduites à des caricatures racornies et mutilées de chaque.

 

On nous daube avec la « fin de vie ». Le commun dénominateur de la plupart des slogans, mottos et mantras de l’époque contemporaine, depuis déjà longtemps, est que ce sont des antiphrases. Fin de vie mon cul. Déjà, il est convenu que nous ne disposons pas de cette fin, que ce n’est que sous la pression des circonstances, nommément de l’extrême décrépitude, que l’on peut envisager une fin. Bref, il n’est pas question un instant que nous ayons la liberté d’y mettre fin quand bon, si j’ose dire, nous semble. Ah ben ça non, ce serait licence et chienlit. D’autre part, il faut bien dire que causer d’une pareille fin à quelque chose qui ne mérite fréquemment que fort peu le vocable de vie a quelque chose de funèbrement comique. Il serait en fait tout aussi fondé de parler de commencer à vivre. Mais de ça non plus il ne saurait être question. La démocratie et les règles de droit s’y opposent absolument. Où irions nous ?

 

On pourrait résumer la chose par « Tuez vous, mais que ça vous fasse bien mal et que ça soit un véritable parcours administratif, histoire de n’en point abuser ». Ah, ces abus, qu’on sert à toutes les sauces dès qu’il s’agit – en novlangue – de « disposer de soi ». Soi se révèle toujours, finalement, la plus mauvaise raison qui soit, en logique capitaliste et hypersocialisée. Ça peut paraître paradoxal mais ça ne l’est pas. On a bien intégré que la vraie raison, la seule valable, est toujours hors de nous, qu’on l’appelle croissance ou bien commun ; et que l’essence même de l’individu dans la guéguerre de tous contre tous est de spolier ses voisins – et ce, même lorsqu’ellil s’occupe de ses fesses ! Il faut donc sévèrement réprimer et filtrer l’action qui a soi pour principe et pour but ; elle appauvrit la collectivité. Il y a consensus là-dessus, à commencer par les citoyennes concernées – l’autodiscipline étant un des caractères dominants de l’homo novus.

 

Tout ça relève d’un immense foutage de gueule autour d’une dépossession que personne ne songe un instant à remettre en cause, à commencer par les bureaucrates associatifs qui se sont assis sur le dossier. Tout le monde, d’eux aux plus sombres réacs en passant par les gouvernants, sont parfaitement d’accord sur ce qu’il importe avant tout autant d’empêcher les gentes de mourir que de vivre. J’ai déjà je crois dit quelque part que ce qui fonde les bureaucraties ce n’est pas un fonctionnement, mais un but consensuel, qui ne saurait être remis en cause et que tous concourent à réaliser du mieux qu’ils estiment. La privation de vie et de mort est un des ces buts fondamentaux actuels.

 

Une autre de ces antiphrase est le terme de « dignité ». Quand on commence à vous le servir, courez très loin, si possible après avoir envoyé, comme le cheval de La Fontaine, une bonne ruade dans les gencives de cellui qui vous a entrepris avec. Que ce soit la CGT avec la dignité du travail-pas l’choix ou l’ADMD avec la dignité de la mort « foutue pour foutue » et confisquée par les toubibs, c’est de nouveau la même arnaque. Ni vie ni mort. Circuit. La dignité, c’est ce qu’on nous laisse par dérision quand on nous a ôté tout le reste. C’est du même ressort que les anciens hébétés qu’un élu local gratifie d’une misérable décoration, quelquefois pour un fait peu reluisant, ou bien pour s’être esquintés au travail, voire, dans le cas des nanas, pour s’être bravement fait sucer la moelle toute leur vie par mari, lardons, petits-lardons, arrière petits-… . Voilà la dignité républicaine et économique. Dans leur gueule la dignité. Je ne cause évidemment même pas des opposants, cathos et autres.

 

Au fond, c’est la énième édition du même cas de figure : les progros défendent les mêmes valeurs, les mêmes évidences que les réaques, lesquels sur ce sujet n’ont à la gueule que dignité aussi. Personne ne veut d’un changement de paradigme ni de société, bien au contraire, tout le monde en sue ensemble de crainte. Á aucun prix ne faut que ce soient nous qui agissions, sans rien demander aux papas et aux mamans fouettardes et seringardes. Toutes ces cliques sont bien d’accord là-dessus, ce serait la fin de leurs haricots.

 

Nous nous retrouvons avec le même hold-up qu’en 75 envers l’avortement. Comme le mode de vie qui s’est progressivement mis en place nous a privés de la plupart des possibilités d’action sur nous-mêmes, voilà les bonnes âmes du politico-social-sanitaire, en position de domination presque totale, qui nous en imposent la version mutilée ; on leur demandera, dans la limite fort étroite des critères énoncés, de nous appliquer notre volonté. Mieux schizophrénique il n’y a guère, mais notre civilisation s’est spécialisée dans la charcuterie morale et politique : plus un morceau de nous-mêmes ne doit pouvoir en toucher un autre, la médiation sociale, judiciaire et technologique ayant le monopole de ce commerce. Et quant à la solidarité humaine, haram ! De même que l’aide à l’avortement est toujours sévèrement réprimée en france, de même l’aide au suicide le sera ; on peut même compter sur un durcissement des lois à ce sujet dès lors que le « droit à l’euthanasie » aura été codifié. Il s’agit en effet d’éviter que des gentes puissent faire des choses ensemble, les unes pour les autres, bref que les humaines viennent à retrouver une autonomie vis-à-vis des institutions. Surtout pour les choses importantes, décisives. Manquerait plus que ça ! Que nous constituions des SEL ou des AMAP, à ça c’est bien, braves citoyennes qui se gardent elles-mêmes dans les limites raisonnables des échanges, de la raison par les choses. Mais que nous nous ingérions de nous occuper sérieusement de nos fesses, on va vite voir ce qu’il en est de la liberté en démocratie. Il y a des tribunaux et autres institutions de même genre pour ces déviances qui flirtent avec le terrorisme.

 

La proclamation même du rapport de propriété envers soi participe de cette coupure et de cet éloignement forcé. La propriété des biens, y compris soi puisque nous sommes un bien comme les autres, nécessite de passer par les formes du marché et de la loi. L’idée même de propriété de soi renforce la schizophrénie, et correspond à l’inverse de la capacité d’agir sur et de l’accès à soi, tout bêtement à la vie en soi. Nous sommes et devons rester nos gestionnaires, nos spectatrices et nos consommatrices, selon les critères définis. Quand nous serons toutes pucées et branchées, sans doute nous donnera-t’on un code d’accès aux fonctionnalités qui nous aurons été assignées et laissées. J’ai l’air de rigoler mais pas tant, il se peut même que ce genre d’éventualité soit fort proche.

Nous ne nous « appartenons » pas. Pitié, que nous soit épargnée cette infortune. Nous sommes là, et nous voulons choisir d’y être vraiment, ou de ne pas y être tout aussi vraiment, Mme Hidalgo, puisque vous avez encore récemment relayé avec ardeur ce triste poncif de la misère contemporaine. Il est vrai qu’il serait très naï, pour na pas dire stupide, que l’on attende des politicards, tout autant que des nuées d’experts et autres acteurs de la vie publique, qu’ils aient la moindre idée de ce dont ils parlent. De nos jours, il semble bien qu’il y ait au contraire un grand souci, partagé par à peu près tout le monde, d’ignorer autant que possible ce dont on affecte de parler, de ne pas même vouloir le savoir - ce risquerait de dérouter, de faire douter, toutes ces petites complexions qui entravent la ruée de l’ordre et du progrès.

 

Quant au droit, il est et restera, jusqu'à ce que nous nous débarrassions de cet isolement entre humaines,  dépossession et confiscation. Á chaque fois que nous réclamons une possibilité sous forme de droit, et qu’on nous l’octroie, nous nous apercevons que nous sommes encore plus empêchées et emberlificotées, puis menacées et réprimées. Que l’essentiel nous a été subtilisé. Que le paquet cadeau contient un hochet, un badge et beaucoup de vide. Et à chaque fois nous recommençons, de plus en plus mélancoliquement, persuadées qu’il n’y a rien de possible au-delà de l’organisation actuelle du monde. Qu’au-delà ce serait nécessairement le royaume du Mal. En quoi nous n’avons guère progressé depuis les précédentes civilisations.

 

Disposer réellement, de fait et non de la mascarade du droit, de vivre et de mourir, est tout à fait au-delà des moyens auxquels nous nous réduisons par la socialisation et sa sollicitude en chambres. Encore une fois il va falloir choisir, et cesser de se payer de mots déplacés.

 

 


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11 novembre 2012 7 11 /11 /novembre /2012 10:02

 

 

La presse (Le Monde du 27 octobre) annonce que la pédégère d’un grand groupe minier vient de démissionner. Ça merdait dans le bizeness ces derniers temps. Il se trouve que ce groupe possède les mines d’Afrique du Sud où, ces derniers temps, la police a tout simplement tiré dans le tas, dans la grande tradition du bon vieux libéralisme dixneuvièmiste. Les mineurs, ces gavés qui exercent tout de même ce qui a toujours été un des pires métiers au monde, réclamaient obstinément onze cent euro par mois pour redescendre. Onze cent euro. En Afrique australe. Mais c’est la mort du petit commerce. On vous en donne quatre cent si vous êtes sages. Tiens, fume ! Allez hop, lock out, fusillades (ce qui montre bien que les gouvernements issus de révolutions politiques n’ont pas plus que d’autres l’intention ni d’ailleurs la possibilité de remettre en cause l’ordre économique ; d’où leur investissement dans les hochets culturalistes les plus réacs – voir les piteuses suites du « printemps arabe » : l’alliance des militaires et des curés, et l’auto-extermination des non-rentables).

 

Vous descendriez, vous, dans une mine d’or, même pour onze cent euro ? Pas sûr hein ?

 

Mais le plus beau de l’article, c’était sa conclusion : « Le départ de la dirigeante âgée de 55 ans risque de réduire un peu plus le nombre de femmes à la tête de grandes entreprises  cotées à Londres. » Beh oui. Ça va nous faire un trou dans la parité. Il importe que, nous, les nanas bio et demain t’, prenions une part substantielle, sinon égale, à l’exercice de la domination et à l’exercice du désastre économique, comme à la guerre généralisée qui va avec. C’est même tout ce qui reste, dans cette optique, de ce qui fut autrefois le féminisme : intégrer l’ordre qui est précisément celui du patriarcat.

 

Non, mais, là, c’est tout de même énorme. Je rognonnais déjà il y a quelques temps sur les protestations d’un groupe paritariste contre le fait qu’il n’y avait pas ou plus de femme au conseil d’admin’ d’un grand groupe européen de production d’armes, c'est-à-dire platement d’exportation de la mort au pays des non-rentables, sans parler de la répression interne ici. C’est ça qui les ennuyait, au lieu qu’il y a quarante ans les nanas combattaient contre la guerre institutionnelle du capitalisme généralisé. Mais elles ont une tête, ou un restant de capacité critique, les camarades ? ou bien est-ce qu’elles croient vraiment comme Caro de Prochoix que nous sommes dans le meilleur des mondes et qu’il faut vite s’y creuser sa petite place ?! Déjà, politiquement et moralement, ce genre de participationnite est tout simplement odieuse, vu ce à quoi nous cherchons à prendre part. Mais le plus pitoyable est que si, comme il est probable, le crash de l’économie se continue, et que nous ne cherchons pas un autre paradigme de vie, c’est tout couru que la barbarisation en cours va, dans son élan de « retour aux sources » bien viril, schniaquer d’abord les nanas – et autres a-valoriséEs. Bref que les paritaristes de l’engagement dans le désastre et la démence planétaires travaillent directement contre nous – contre elles !

 

Je dois avouer, je reste sur le cul du succès de la vitesse à laquelle les néo-conservatismes ont pris, et par diverses voies, la place de la critique féministe. Que ce soit le familiarisme nataliste rainbow, l’attrait pour de très obtus complémentarismes religieux, ou la passion de participer à la domination intégrée productrice de valeur et hich tech, de plus en plus de camarades se mettent à tranquillement défendre les différentes facettes de l’ordre en place. Sans même sembler supposer un instant que cet ordre puisse être notre mort à toutes dans ses conséquences. Il y a vraiment, depuis vingt ans, un abandon systématique de la critique et de la remise en cause au profit de l’adhésion aux évidences les plus grossières, et de la prise de place concurrentielle dans la machine de l’exploitation. Ou de tout autre secteur du capitalisme. Je me suis quelques fois épatée sur les injonctions féministes institutionnalistes à « conquérir le sport ». Le sport, sans doute une des formes sociales les plus néfastes du monde contemporain. Mais rien de l’ordre des choses ne doit nous être étranger. Nous devons devenir de parfaites sujets automates, comme les mecs se vantent d’être. L’appropriation versus la critique. Mais c’est nous à la fin qui sommes appropriées par les formes sociales du patriarcat. Et voilà qu’au lieu de détruire des aberrations comme le sport, nous nous pressons à réaliser les singeries qui y sont prescrites. Peut-être avons-nous aussi perdu le sens du ridicule. Communier dans le sport est moins grave de conséquences que de compéter dans l’exploitation et la destruction, mais fait partie du même combat.

 

C’est sûr que si nous sommes devenues une corpo identitaire comme une autre, cherchant à se placer sur le marché, et à tirer notre part de profit du système en place, il n’y a rien à dire en logique interne. Après nous aussi le déluge. Mais dans ce cas là l’essentiel du féminisme a cessé d’être un mouvement pour changer les choses. Au fond, comme pour tout ce qui fut tentative révolutionnaire et qui n’est plus au mieux que du syndicalisme, la résignation est passée par là. Mais même la croyance que l’acceptation de l’état de fait aura pour contrepartie un accès aux dividendes, matériels comme sociaux, a d’énormes « chances » se révéler un énième marché de dupes.

 

Le pire étant qu’il n’y a pas de méchants trompeurs, de complot pour nous égarer : nous nous dupons nous-mêmes, massivement, comme d’ailleurs à peu près tout le monde. Nous croyons dur comme fer que les formes sociales, économiques, politiques actuelles vont nous amener joie et prospérité. Évidemment ça manque sérieusement de réflexion sur ce que recouvrent cette joie et cette prospérité. Et ça commence bizarrement à durer, la marche vers la terre promise. Mais nous marchons. Et ça ne nous est pas propre. La misère propre à nous par contre, c’est que nos devancières ont été en état de se méfier de ces promesses et de ce qu’elle signifiaient ; pas nous. Que ce soit par avidité, par résignation, par peur ou par crédulité, nous y souscrivons les yeux fermés. Nous en réclamons toujours une louche de plus, alors même que la marmite bascule.

 

Et puis bon – autant le dire, nous avons choisi d’essayer de profiter de ce monde, là aussi peut-être plus par résignation que par machiavélisme. Sauf que ça risque de nous coûter ce que nous ne soupçonnons même pas, pour quelques gains provisoires de certaines d’entre nous. Et comme toujours dans l’histoire humaine, nous ne mesurerons l’affaire que quand il sera bien trop tard pour en sortir, parce que nous aurons tout simplement perdu les capacités d’autonomie que nous avions, à tous points de vue.

 

Le féminisme et le lesbianisme ne semblent plus être pour grand’monde d’entre nous des contestations radicales, voire même pas radicales, de l’ordre en vigueur. Il est vrai que c’est devenu le cas de la plupart des mouvements et idéologies qui ont autrefois prétendu à en sortir. Du refus et de l’invention, nous sommes passées à la revendication, puis finalement à l’acceptation et à la reproduction. Produire, voter, engendrer… Doit on en tirer acte ? Ben oui, je crois ; les féministes révolutionnaires sont à présent très minoritaires et marginales. Un choix a été fait. Les féminismes institutionnalistes et intégratifs, voire quelquefois religieux (!), rassemblent la très grande majorité d'entre nous. C'est comme ça et, ne croyant pas un instant à un "sens de l'histoire", je ne bougonne contre au nom d'aucune "nécessité" ; juste des espoirs déçus et mis dans le placard.


En tous cas, nous voilà bien mal placées désormais pour nous plaindre des conséquences de ce à quoi nous avons adhéré. Nous avons rejoint les cohortes de consommatrices insatisfaites – ce qui est un pléonasme. Nous consommons des formes sociales qui créent dépossession et violence, et nous ne manquons pas de nous plaindre. Le féminisme acritique qui se réduit à une réclamation d’égalité dans la dépossession et l’exploitation n’a d’avenir que dans un ordre des choses inchangé. Nous nous trouvons dans une situation non seulement de compromission, non seulement d’échec, mais pour tout dire, je le crains bien, de stupidité historique. Est-ce qu’on a pris du xanax, un coup sur la tête ? Je dois dire que je n’arrive guère à comprendre l’unanimité dans la résignation et le ralliement qui caractérisent nos mouvements depuis une vingtaine d’années. Est-ce que la « fin de l’histoire » nous a contaminées, que nous croyons nous aussi qu’il serait déraisonnable de chercher à aller plus loin ? En tous cas je nous trouve bien patientes.

 


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10 novembre 2012 6 10 /11 /novembre /2012 11:19

 

 

Il m'arrive souvent de lire, affirmé comme article de foi et vulgate historique, que l’homosexualité fut un délit en france jusqu’en 82. Euh. En fait, fut supprimé cette année-là un article de loi qui stipulait que la majorité sexuelle n’était pas la même dans les relations homo qu’hétéro (18 contre 15). Cela créait effectivement une inégalité franche - j’étais d’ailleurs, jeune et pute, dans les personnes concernées - mais jamais les lois de notre fichu pays, depuis la révolution, n’avaient prévu l’homosexualité en tant que telle. Elle n’était visée par aucune disposition spécifique depuis la suppression en 1791 du crime de sodomie, qui s’appliquait spécifiquement aux mecs et visait la pratique même. Ça pouvait vous mener très loin : mort par le feu.

La seule mention appuyée qui en ait été faite dans un cadre institutionnel fut la fameuse déclaration sur les fléaux sociaux de 1960, déclaration d’intention, ou l’homosexualité, le tapin, l’usage des stups et je sais plus quoi étaient dénoncés comme de tristes tares dont notre société avancée devait se débarrasser. Sinon, la drague tombait sous le coup de l’atteinte aux bonnes mœurs si on se faisait choper sur la voie publique.

Rien de moins, rien de plus. C'était déjà bien suffisant, si j'ose dire...

 

Actuellement, en france comme dans à peu près tous les pays où il n’est pas tout simplement totalement interdit, l’avortement est réprimé par le code de la santé et à travers lui par le code pénal dès lors qu’il est pratiqué hors de délais fort courts et autrement que par des toubibs reconnus, dans des endroits précis. Seule concession, l’avortement sur soi-même ne l’est pas, encore qu’il vaut mieux éviter qu’il soit trop tardif, pasque ça peut mener direct aux assises, les aliens devenant subrepticement, à un certain moment, des personnes de droit qu’il n’est pas recommandé de faire mourir autrement que plus tard, dans des conditions légales et pour de bonnes raisons, économiques par exemple. Une vie supportable, sans sangsue, pour une nana n’est, vous l’aurez compris, pas une bonne raison – passées les douze semaines en tout cas.

 

C’est marrant qu’on ne dise jamais, malgré ces restrictions assez sévères, que l’avortement est toujours un délit en france. Alors qu’on le dit au sujet de l’homosexualité quand on évoque cette ancienne disposition, elle aussi plus restrictive qu’autre chose. J’ignore si on peut en tirer quelque conclusion.

 

Á ma connaissance, aucun groupe féministe de quelqu’importance ne réclame publiquement aujourd’hui la dépénalisation tout court de l’avortement (ce qui était demandé avant la loi de 75, quoi).

 

Il est vrai que personne d’autre non plus. L’avortement, et somme toute les femmes en général avec la totalité de ce qui est assigné f continue de relever du mal qu’on aimerait éviter. La civilisation entière est misogyne, structurellement.

 

Par ailleurs, dans le débat sur l’extension des prérogatives hétérotes à toutes, lequel débat est déjà un must de l’obsession réaque autant que du cocufiage électoral, on apprend que l’accès à la PMA, dissocié des droits civiques, sera (peut-être) consigné dans le code de la santé publique. Ce même code qui prévoit la répression de l’avortement hors critères imposés. Je me marre d’avance à imaginer les restrictions dont les angoissés du gouv’ ne manqueront pas d’assortir l’exercice de cette pratique, si même il doit jamais être ouvert aux lesbiennes et aux nanas seules… A ce propos, d'ailleurs, je signale un article (1) collectif qui rappelle pertinemment que dans toutes les luttes féministe et lgtb des quarante dernières années, bien large, les lesbiennes ont soutenu hétéra, gays, etc. et l'ont eu dans le baba pour la réciproque ; elles constituent, avec désormais aussi les t',  la variable de négociation entre associatives majoritaires et pouvoir politique.

Dans la soirée même, paraissait dans le Monde la complainte (2) d’une députée soce, laquelle, avec autant de brio et de mauvaise foi que les fameux missionnaires cathos au PS dénommés « Poissons Roses », dont si ça se trouve elle fait partie, lesquels bafouillent des trucs du genre qu’un mariage entre personne de même sexe bafouerait la parité (yes ! il faut arriver à le dire sans s’étrangler), laquelle donc affirme que l’ouverture de la dite PMA entraînerait de droit celle de la GPA – dont le principe n’a pas grand’chose à voir. L’important étant de faire peur. J’ai beau être plus que critique de notre engouement pour les formes et pratiques d’hétérolande, l’obsession miteuse des opposants, qui résume au fond toute la misogynie et le virilisme du monde, ne peut que me faire vomir.

 

Comme une reculade réactionnaire n’arrive jamais seule, on apprend dans la foulée qu’un projet parlementaire d’abrogation du délit de racolage passif (oui, juste ça, on va tout de même pas supprimer la LSI, vu le naufrage qui commence, la domination aura besoin de toute ses forces pour réprimer les mouvements d’impatience) vient tout juste d’être retiré du programme (3). Par une sénatrice verte fameuse pour son affection démonstrativement visqueuse envers les minorités - mais pas tant épaisse qu'elle ne soit aisément dissoute par l'acétone de l'autorité des ministres en charge et de leurs crews. Comment ça suspendre la chasse aux putes ? Laxisme zéro, répression décomplexée. Les verts n’en sont il est vrai plus à une compromission, ni à une léchouille près. Ni les soces à une dérive droitière. Les léches des politiques sont pourries, est-il besoin de le préciser, donnent la gangrène. Motif officiel du retrait et donc du maintien du harcèlement policier, tiens, encore une « concertation » pour une « loi plus large ». Peut-être elle aussi au code de la santé publique, tiens ? Mais non, bêtes, la loi plus large c’est celle de la prohibition du tapin, après laquelle on pourra s’aligner pour aller se faire assassiner dans les coins sombres comme la collègue de Rouen l’autre jour. Ou bien plier des emballages pour à peu près un rsa dans les ateliers de réinsertion des cathos du Nid (pasqu’attends, pour faire caissière y faut pas d’antécédents – y faut être née caissière en fait). C’est merveilleux les choix qu’on propose à notre consentement. Je dois dire que j’ai beau ne rien attendre d’un partage de la brutalité, pas plus de quoi que ce soit venant du pouvoir, quand j’apprends ce genre de truc c’est shoot’em all et rien d’autre.

 

Évidemment, ce que je pense in petto, c’est qu’on ne pourra jamais, je dis bien jamais, respirer tant qu’on sera à réclamer et attendre, quelquefois jusques à la mort, l’ouverture d’un petit guichet supplémentaire dans le mur que la dépossession et le pouvoir ont élevé entre nous et nous-mêmes. Bref que la seule issue est d’enlever leurs sales pattes de sur nous. Et de casser ce mur. Mais où avons-nous donc foutu ces sacrés marteaux ?

 

 

(1) http://www.liberation.fr/societe/2012/11/05/les-lesbiennes-ont-ete-flouees_858256 


(2)http://www.lemonde.fr/idees/article/2012/11/08/mariage-pour-tous-une-intime-conviction_1788115_3232.html

 

(3) http://www.actupparis.org/spip.php?article5004).

 

 


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7 novembre 2012 3 07 /11 /novembre /2012 10:00

 

 

Comme je regarde de bien loin, par le petit bout de la lorgnette, je n’avais pas remarqué ce petit mot dans la définition de l’Intégratrans© de cette année. C’est mon ahurissement devant la liste des signataires qui m’y a ramenée, comme un seau d’eau froide sur la tronche. Je crois que je n’avais jamais vu pour telle occasion une telle presse d’opportunistes, d’imbéciles et de carrément puants, mélangés à des dont je me demande ce qu’elles font encore avec. Moi j’aurais eu rien honte. Quand même, entre les mégalotes à dents creuses de l’ANT (1), les pourries de HES, les teubées de Sos-Homophobie (onnénécomçacèpadnotfautsoyégenti) et, abominable fruit confit sur ce vilain gâteau, le soutien accepté du Flag (!!), les angelots bleu marine de la domination-répression avec le ruban rainbow, il fallait le faire. Les camarades l’ont fait. C’est l’unité dans la compromission et, de mon point de vue, le discrédit. Quand on cause d’unanimité, qu’on se réclame d’un pack, d’une identité ou d’un peuple, qu’on daube sur le tous ensemble, ça finit toujours par puer. Ce genre de fiction ne profite qu’aux ordres établis, et à leurs imaginaires de misère enguirlandée.

Au fond, malheureusement, mais hélas pas étonnamment, de l’ANT à l’ODT, en passant par les éminences grises du Gest et la mosaïque des féodalités T régionales, un des désirs poignants qui lie toutes ces figures derrière leurs concurrences, c’est exercer un pouvoir, ne fut-il que sur quelques loquedues reconnaissantes rassemblées pour faire nombre, peupler le T de leurs raisons sociales ; et tendre la main à celui qui reste néanmoins le grand, le seul, le vrai, de pouvoir - ce vrai après lequel nous courons toujours, les t’ – histoire de croire au moins un instant en elles et en leurs gesticulations. On ne saurait en effet croire un instant que l'on existe tant que papa état n'a pas abaissé ses yeux (dont pour ma part je trouve le regard inquiétant) sur nous. Même si l'on patronne sans conteste son petit groupement formalisé et déclaré en préfecture, même si l'on préside régulièrement ses retrouvailles supportware. Ce complexe parental à plusieurs étages est d'ailleurs répandu dans tout le social. Tout ça n'en semble pas moins pathétique.

Pour cela qu’il leur faut s’approprier à quelques la parole, la faire certifier par les media qui sont le registre bis de la propriété intellectuelle, la canaliser pour dire comment les chose sont, et comment elles doivent être (2).

Pour ma part, j’attends le possible moment où ces supercheries se dégonfleront, et où des t’ crèveront le T majuscule que nos petites cheffes, si bien intentionnées soient-elles, essaient de nous coudre sur le dos pour marquer leur troupeau, et nous imposer leur similitude de bazar.

 

Il me semble cependant, pour parler du présent, qu’on n’était jamais tombées aussi bas. Je dis « on » même si je n’y vais plus depuis longtemps ; je suis hélas de la famille, et je ne peux que déplorer son aplatissement. Mais voilà, la réponse tient sans doute dans un mot à l’histoire terriblement straight, le doigt sur la couture du pantalon, les oneilles bien dégagées, un mot qui orne désormais la raison sociale même de notre triste défilé annuel de caricatures et de béquilles bipèdes bienveillantes. Et la déesse sait si nous avons fait du chemin vers straightlande ces dernières années ; une vraie conversion que dis-je, une abjuration. Un mot qui fait comme un tétanos dans la mâchoire quand on le prononce. Pragmatique.

 

Bon ; il faut bien dire que l’intégratrans est en elle-même de plus en plus anecdotique. Toujours trois cents bio et cinquante t’ qui déambulent en psalmodiant et essayent d’épater quelques réacs tout en se rendant comestibles pour les institutions. Quand on voit et a vu la chose c’est pitoyable. Il y a quelque chose de momifié, zombifié, les slogans consensuels, les vœux pieux qui reviennent d’année en année, comme des lettres au père noël, avec les mêmes têtes et les mêmes attitudes. Mortibusette. La plupart des manifs aujourd’hui sont il est vrai des enterrements. Mais voilà, les média l’ayant intronisé « représentative », tout s’ensuit, y compris le passage obligé pour aller faire ses courses dans les couloirs des sous-ministères. Ce qui compte dans le marché des dupes n’est pas le réel, mais le montré. Les grandes gueules de nos bergers zet bergères, aussi caricaturales que leurs discours. Le pragmatique est essentiellement piétinement devant la porte étroite pour figurer au registre médiatique, avec la fascination qui sévit pour cette divinité encore plus volage que la Fortune.

 

Pragmatique. Ça veut dire que maintenant on a passé aux choses sérieuses. Plus question de changer ou de divaguer, l’affaire est désormais de s’intégrer, et accessoirement de voir s’il y a des places à occuper. La représentation de translande est désormais sur le marché. Pas très cher, mais il est vrai que nous sommes habituées à vivre de peu, et à nous contenter de quelques grimaces, pourvu que ce soit nous qui les faisions.

Pragmatique, c’est aussi la bonne vieille adhésion aux formes et aux mécanismes. On se laisse aller au pragmatisme. On s’y résigne. On a renoncé. On est disponibles.

On devient sérieux quand on a renoncé à tout – à part à la gamelle déjà préparée et refroidie qu’on nous sert à la soupe popu des bureaux de la reconnaissance. C’est d’ailleurs là un des traits fondamentaux chez nos contemporainEs en général : on n’en sortira plus, essayons d’oublier la misère et le déversoir peut-être tout proche avec quelques lego à ajouter au château de cauchemar et de dérision qui nous enferme.

En plus « C’est arrivé ». On a un gentil gouvernement avec lequel on croit qu’on va pouvoir négocier. Sans aucun doute d’ailleurs, dans l’interstice laissé par le débattement entre son désir de trouver des mesures qui ne coûtent rien et son souci de ne pas déplaire à une population de plus en plus réaque et haineuse. Tout ça va bien nous laisser de quoi assister à quelques réunions ministérielles, et aussi de quoi nous extasier de quelques inscriptions au grand livre de la loi. C’est cela aussi, straightlande. C’est même peut-être tout d’abord cela. Fonctionner et se considérer selon les règles en vigueur. Si on croyait qu’il suffisait pour y échapper de jouer eu rubik’s cube avec quelques éléments de genre ou de pratiquer studieusement quelque « déviance » (mais dans la normalité de la valorisation corporelle et sexualiste, bien sûr, les autres déviances n’ont aucun intérêt) – eh bien on est faites. Nous sommes ultra-straightes, avec nos assoces, nos communautés, notre santé, notre intégration, nos petits papiers et j’en passe et des plus aplaties. Après tout c’est ce que nous voulions ; nous sommes sur le point de l’avoir (comme d’hab ce sera un peu petit, un peu juste à enfiler, comme toutes les formes octroyées par le social, mais voilà, comme on est un peu maso aussi ça fera du bien de souffrir, si on est reconnues par et pour ça).

 

C’est juste dommage que tout ça arrive à un moment où, peut-être, c’est le décor lui-même qui va valser. Et que les certificats ou autres garanties obtenues vont passer, comme les autres statuts, au rouleau du crash économique et social. On verra bien alors ce que valent en réalité ces hochets.

 

Le plus triste, ou le plus drôle si l’on a encore envie de rire dans le naufrage, c’est sans doute que les intentions et les magouilles diverses pour se tailler parts de reconnaissance, de dividendes, de tout ce qu’on voudra, bref l’approche pragmatique, n’ont absolument aucun caractère autonome. Les malignes croient être malignes, les responsables croient être responsables, les victimes croient être victimes, etc., et il ne s’agit tout bonnement que de la mécanique intégratoire et avalatoire par l’état des choses. Nous sommes, comme nous le confessons nous-même de manière absolument désarmante, les actrices de la pièce qui se joue. De même que nos « interlocuteurs » (ça sent l’hygiaphone !) du pouvoir.

 

Je lisais récemment une citation de Butler (dont je pense, finalement et après des années, qu’elle pose des questions pertinentes ; les réponses c’est autre chose), où elle défend, semble en tout cas défendre, un énième point de vue résigné où notre travail doit être de rendre vivables (et pour combien de temps ? et pour qui ?) des conditions de vie invivables que nous avons renoncé à attaquer. Ça m’a l’air de constituer ce fameux pragmatisme : aménager la précarité en sachant vaguement qu’elle-même ne va sans doute pas pouvoir être prorogée très longtemps, mais en essayant de l’oublier. De ce fait, déployer effectivement une ingéniosité quelquefois stupéfiante, et une énergie inimaginable, dans l’étayage d’urgence d’un désastre en cours, sans vouloir examiner si nous avons encore quelque possibilité d’y échapper radicalement. Évidemment, une pareille conception du monde finit par légitimer à peu près toutes les attitudes, y compris les plus misérables ou les plus crades. L’efficacité provisoire, immédiate dans le remblayage reste l’unique critère de jugement.

 

Nous voulions avoir place dans le cirque. Nous l’aurons. Et elle sera aussi misérable que les autres places. Et nous continuerons à tournicoter sur nous-mêmes en ne comprenant pas bien pourquoi nos vies sont toujours aussi merdiques.

 

Et si nous voulons nous ébrouer, faire tomber cette fatalité de sur nos épaules, il nous faudra peut-être bien remettre en cause la normalisation et la bureaucratie T, le cadre associatif en général qui s’évertue à fermer le parc, et pour cela décortiquer les buts et objectifs si évidents que personne ne prend plus la peine de les examiner. Il ne s’agit même pas des personnes : la domination et la normalité trouveront et créeront leurs représentantes de commerce tant que nous serons addictes à leurs promesses vaseuses. On devient un instrument de pouvoir sans bien même s’en rendre compte, de nos jours. Les bonnes intentions sont les plus dangereuses. C’est tout le système associatif, sanitaire, identitaire qui est à déserter si nous avons quelque envie que nos vies soient autre chose qu’une longue adhésion à ce qu’on attend de nous (et on, c’est aussi malheureusement nous-mêmes, par le jeu du miroir qui nous fait désirer d’être ce qui conviendra à l’ordre des choses).

C’était couru, mais c’est vérifié : l’associatif comme le communautaire sont, aux côtés des autres formes de pouvoir et de dépossession, un nouvel obstacle entre nous et nous-mêmes, et par ailleurs un leurre supplémentaire que nous nous sommes confectionnés afin de croire que les choses vont continuer paisiblement, dans le progrès, l’intégration et la prospérité. Alors que c’est exactement le contraire qui a déjà bien commencé, et va faire de nous des bêtes sauvages (mais avec des conseillers juridiques, des réseaux sociaux et autres béquilles de la brutalité autiste et souriante).

 

Ainsi même, si on voulait à toute force être un peu « pragmatiques », voilà ce que j’écrivais il y a quelques jours à une correspondante, au sujet de la course aux institutions et à la reconnaissance :

« En fait, pour être claire, ce que je crains d’abord avec l'investissement dans les ou même vis-à-vis des institutions, c'est qu'il mobilise les dernières forces dont nous disposions pour un éventuel changement de société, pendant que ces mêmes institutions font paravent devant la ruine de celle ci et nous cachent, ou nous aident à nous dissimuler, l'ampleur du désastre. Cette attitude nous induit par ailleurs à nous fourvoyer dans l'analyse, laquelle reste de la comptabilité au coup par coup. Je crois qu'avant même toute considération politico-morale de non-participation à ce monde, que bien évidemment je défends, il y a cet élément.... "pragmatique" qui me chagrine. Pour moi, si nous avions encore des chances de sortir de ce naufrage, ce que personne ne peut dire, nous sommes en train de les gaspiller dans un rapetassage que je crois sans issue ni avenir. »

 

 

 

(1) Je rigole souvent devant les communiqués mégalos jusques au surréalisme de cette asso ; le dernier dépassait tout en cocasserie : ça commençait par Madame la Ministre et la brosse à reluire, ça continuait par la révolution contre l’hétéropatriarcat, pas moins (en reprenant ses formes mais bon, ça c’est le lot de tout lgteubélande), et ça finissait par… « c’est une honte on nous rembourse pas le TGV ». Morte de rire !

 

 

(2) J’apprend illico, en application de ce principe contemporain que si on songe à une c…ie qui n’a pas été faite, elle est aussitôt réalisée par des gentes, que nos porte-paroles autorisées sortent une « Transyclopédie », histoire de bien clore le pré où  nous sommes appelées à brouter. On va savoir ce qu’on est appelées à être, notre vocation quoi, ce qu’on aura le droit d’être, et pas ! Nous voilà convenablement cernées, à la moderne, par une brochette d’expertes adornées du badge universitaire, l’accès cheap aux basses salles du pouvoir, et de responsables sordidement durables, lesquelles mettent en scène à notre usage ce que nous devons désirer être – le spectacle achevé. Le miroir qui tue net. C’est pas déesse possible ; il va falloir mener une véritable guerre de libération contre la bureaucratie associative trans ! On n’avait que ça à faire !

 

 


 

 

 

 

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La Bestiole

  • : Divergence transse, féministe, communiste - Le placard à Plume, la fem-garoue
  • : Ebranchée, schlemihlah, communiste, féministe - la transse la moins queer, la moins fun, la plus antisexe, antinaturaliste, antisubjectiviste du quart sud-est. Clodote d'hamsterlande, casserole détachée de la queue de l'alternoféminisme. A gauch' de la gauch' de la gauch' de l'extrême gauche. Résolument opposée au backlash réac-libéral pro sexe, pro marché, pro nature, pro religion, comme aux catéchismes moraux-politiques en tous genres. Moderniste novatrice, universaliste négative, apostate de l'intersectionnalisme, philogyne, philosémite. Pour un anti-monde de nanas paresseuses et la ruine radicale de la masculinité, de l'économie, de la sexualité, de la fierté, du pouvoir.
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