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26 novembre 2012 1 26 /11 /novembre /2012 09:00

 

Des fois je me dis, en lisant de déjà vieilles pages internet dont la file s’est interrompue subitement il y a des années – sans même parler de mes vieux zines – que la plupart des lesbiennes sont mortes, ou disparues, peut-être émigrées dans des lieux paisibles qui sait, soyons tout de même optimistes et souhaitons leur du meilleur. Mais c’est vrai que bien des endroits d’expression lesb’ bien concentrée, bien hétéronome à hétérolande, se sont tus.

 

Je suis contemporaine à présent d’une société de « f qui font du sexe avec des f », comme tout le monde est censé « faire du sexe » avec tout le monde ; une société de gentes qui vont se faire certifier « de bonne vie et mœurs » ; mais je ne crois pas que ça réponde à ce que voulut dire être lesbienne. On ne se risque plus trop à être. C’était inutilement provoquant et effectivement ça dégénérait facile. Désormais on fait. Avec.

 

Faire, produire quoi, participer aussi, résume désormais tout. Et baiser, qui est faire au carré, superlativement.

 

D’ailleurs, la vie la plus déglingue, la plus précaire, la plus miséreuse, la moins autonome n’est-elle pas considérée comme supportable dès lors qu’on peut la saupoudrer d’un peu d’amour, de baise et de conso ? Ne nous faut plus que ça aujourd’hui.

 

On aura au moins appris ça des mecs…

 

Il y a encore quelques anciennes qui conservent – avec prudence et sans tonitruer – le niveau intellectuel, l’exigence critique, l’intention d’une vie digne de ce nom, et tout bonnement celle d’un monde de nanas.

 

(Pensez donc un peu, un monde de nanas, manquerait plus que ça, un monde pas paritaire, un monde où les formes masculines, si nécessaires pour structurer nature et culture, seraient jetées au vent).

 

Et quand elles ne seront plus ?

 

Tout cela fait un grand vide, un sacré. Il y a en quelque sorte une voix qui s’est tue. Une voix qui n’était pas une, amalgamée, une voix qui était la voix de personnes. Une rumeur, un gros murmure. Des questions et des déclarations. Des paroles quoi.

 

Á la place, des haut-parleurs clament des slogans, édictent des conseils sanitaires et vantent des produits. Rien laisser perdre.

 

Nous voilà muettes et bruyantes, décomplexées quoi, comme la société majoritaire à la porte de laquelle nous tapotons.

 

Il faut se taire pour entrer. Nous nous sommes tues, avons été tues ; fait taire nos voix pour prendre place dans le vacarme.

 

Mais on est quelques unes à ne pas faire avec ça.

 

 


 

 

 

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22 novembre 2012 4 22 /11 /novembre /2012 10:00


 

Ces inénarrables « poissons roses », dont on a été déjà quelques à causer, et dont l’existence a en gros le singulier objet de diffuser la pensée de Benoît XVI et de la curie romaine au parti socialiste, se sont évidemment prononcés, le doigt sur la couture du pantalon et de la jupe, contre hétérolande pour tous. Ah ben on suit la doctrine pontificale ou on ne la suit pas. Ce qui est assez tordant c’est de voir par quelles contorsions ellils essaient de justifier le point de vue réac tout pour pépé sans le dire comme ça, puisque ce sont des progressistes (on ne rit pas !). Figurez vous alors que la conjugalité et la parentalité de deux personnes de même sexe (on ne sait pas trop ce qu’ellils pensent des t’, probable qu’il va leur falloir référer à Anatrella (1) pour savoir quelle ligne adopter), eh bien c’est une gifle, pas moins, à la doctrine de la parité. On ne savait pas que l’Église catholique, qui a depuis longtemps oublié l’épître aux Romains (« il n’y a plus ni homme ni femme »), avait le moindre souci en la matière, vu son virilisme obstiné bene pendentes. Mais si. Juste dans ce cas là. Foutage de gueule.

 

Évidemment, ça déborde de mauvaise foi et il faut bien dire de capacité fort courte à argumenter. La parité réduite à la portion conjugale ! Ellils pourraient au moins avouer que leur parité, c’est la complémentarité, ce réemballage de la domination masculine qui a quelquefois un peu passé la date de péremption, et que toutes les religions abrahamiques nous remettent à l’étalage depuis quelques temps pour affecter la modernité. Mais ça fait tout de même bien marrer. Ces petits soldats sont à peu près aussi pertinents, à le prendre d’un peu loin, que les francs réacs intégristes qui, bien loin d’être en mesure de proposer un retour à, je sais pas, un point de vue haut-médiéval, à la fois piaillent contre les évolutions pourtant bien peu révolutionnaires du présent – puisqu’il ne s’agit en général que d’assimilation égalitaire à leurs valeurs – et défendent béatement l’économisme, la logique d’échange qui, historiquement, a précisément saccagé leur société chrétienne. Vraiment l’intelligence ne déborde pas par les temps qui courent, à catholande.  

 

Pour en revenir aux poissons roses, je crois qu’on va régulièrement se taper de franches tranches de rigolade avec ces zozibous. J’ignore ce qu’on en pense au PS, activement occupé à essayer de faire comme s’il tenait ses promesses en tentant de contenter les passions réactionnaires, haineuses et hétérocrates du bon peuple. Il faut dire que les arguties emberlificotées du gouvernement ont finalement quelque chose en commun avec celles de ces missionnaires. Les poissons roses sont-ils l’avenir des soc-dem ? On peut s’attendre à tout.

 

Quelques jours plus tard, je me suis avisée qu’un des sites principaux de rassemblement des réaques, lequel se nomme « Á contre-courant » (il faut le faire, encore une fois, comme je dis plus haut, pour des gentes qui ont tout avalé de ce monde, exactement comme les autres), eh bien que le symbole choisi par ce site est un… saumon. Y n’ont pas choisi l’anguille, ma cousine – sans doute trop peu virile. Ben oui, ce saumon qui remonte les fleuves avec obstination pour se reproduire (but quand même assez étriqué) est forcément mâle dans son principe. On retrouve en un quart de seconde tout le monde idéal et fantasmé d’hétérolande : le mâle est actif. Actif, ça veut dire qu’il remonte, pénètre, défonce, viole, que sais-je encore. Tout est bon pour perpétuer le monde présent, via sa puissance, d’une part, et des tas de petits aliens d’autre part. 

 

Sur les bords de l'Allier, à Brioude ou dans la Ribeyre, autrefois, on pêchait les saumons à la fourche.

 

Une autre de ces initiatives se titre d’un « monde durable ». Ce qui une fois pour toutes d’ailleurs montre bien qu’il faut lire ce qui est écrit : quand on vous cause de quoi que ce soit de durable, ça veut dire qu’on a affaire à des gentes qui veulent que l’état des choses présent dure. En quelque matière que ce soit. Et que si on ne veut pas que ça dure, eh bien il faut s’empresser d’enfiler d’autres chemins.

 

 

(1) Tony Anatrella, ahurissant psychanalyste près le Saint Siège, qui a autrefois pondu un mémorable monument de mépris sur les t’, qualifiéEs « d’immatures et de narcissiques ». Comme si c’était notre apanage, à l’ère du capitalisme finissant…

 

 


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13 novembre 2012 2 13 /11 /novembre /2012 16:58

 

 

Je dois dire, je suis d’un œil assez distrait les évolutions de V. Despentes depuis l’époque de King-Kong Théorie, où j’avais trouvé quelques apports de première grandeur, comme le refus de la victimité. L’an dernier, j’avais noté son assomption lesbienne, ce qui ne pouvait que me réjouir, et aussi que pour elle la définition semblait en être de « faire du sexe avec des nanas », réductionnisme ordinaire aujourd’hui mais qui assombrissait le tout. Mais bon, quand on change, dans la vie, on a souvent un moment d’éblouissement où tout ce qui rapport à sa nouvelle identité est magnifique. J’ai vécu ça aussi.

 

C’est juste ennuyeux quand l’éblouissement aveugle trop longtemps. Et là je trouve, en lisant sa longue et argumentée diatribe contre les réaques hétérocrates parue dans Têtu, que la zone aveugle – qui est celle de tout le mouvement lgtb ou presque il est vrai, reste identique. En gros, ça se ramène à : « nous sommes différentes ». Sommes. On fait exactement comme vous, on use des mêmes formes sociales (et là je ne parle pas que des histoires de conjugalité, reproduction, parentalité), mais par la vertu de ce qu’on est, nous sommes glorieuses, au sens des corps glorieux, de la gloire qui exonère de la misère sociale et relationnelle. Je signale souvent ce néo-essentialisme qui, lui, nous exonère effectivement de toute audace critique comme de bien des exigences que ne pourraient combler nos institutions. Il suffit d’être pour que le monde soit différent. Ouais… Sceptique.

 

C’est exactement ce que je comprends quand je lis Despentes descendre, à très juste titre, la misère d’hétérolande, de la famille, des lardons, etc. Bref je suis bien d’accord avec elle sur ce que nous ne voulons surtout pas. Sauf que. Sauf que – que se passe-t’il quand nous faisons exactement la même chose, que nous nous intégrons dans les mêmes formes ? Et là Despentes ne dit rien, ou plutôt dit en creux que si c’est nous, alors c’est (potentiellement ?) merveilleux. Ou en tout cas bien meilleur que les hétér@s.

 

Et là moi je dis raca. C’est pas vrai. Ce n’est pas vrai aujourd’hui et ça ne sera pas vrai demain. Ça aurait pu être vrai si on avait continué à suivre une ligne de rupture radicale avec ce monde, ses catégories et ses pratiques. Mais ça me paraît évident que si, comme absolument tout le monde, on se coule dans une normalité de familles, de conjugalité, de judiciaire pour régler tout ça, d'injonction à la sexualité, d'incitation à la reproduction, eh bien nous avons et aurons une vie aussi misérable que celle des hétér@s.

 

Et ça me paraît énorme que Despentes ne soupçonne pas ça. Énorme pasque justement elle réussit, dans son texte, à quitter la logique externaliste de « ce qu’on devrait être », et des formes extérieures qui nous modèlent (droit, égalité, etc.) pour s’attacher à la seule question qui vaille, et qui était celle des lesbiennes radicales il y a quarante ans : comment vit-on, nous ? Pour quoi vit-on, nous ? Et nous au centre, pas les rutilantes cases d’hétérolande et d’économiclande à occuper pour se sentir exister. Partir de nous comme raison. Pas comme narcissisme, pas comme oubli du réel, mais, oui, les nanas comme mesure et comme but. Et par nous, pas par les guichets du patriarcat élargi.

 

Je veux bien que pour Despentes, tout ce qui est l soit encore magnifique et incriticable. D’ailleurs j’aimerais bien qu’il en soit un peu ainsi, du premier terme en tout cas. C’est juste un peu la cata du fait que la très grande majorité du l contemporain n’a plus rien de contradictoire avec les structures qui tiennent hétérolande, se limite à une orientation sexuelle, se calque aussi précis que possible sur les cases de rôle déjà en place. Bref c’est actuellement une identité parmi d’autres et non plus une remise en cause radicale du monde, lequel est un monde de mecs, je rappelle.

 

Je veux bien, mais tout de même je suis déçue. Je crois qu’il y a aussi de l’unanimisme dans tout ça. J’en connais bien qui n’en pensent pas moins, mais on juge généralement que ce n’est pas le moment de la ramener. La contradiction inquiète. Il y a peut-être aussi la peur, bien légitime, devant le monde qui se resserre, va visiblement condamner à l’exclusion et à la mort de plus en plus de non-rentables, et l’envie de continuer à y vivre, d’y être reconnues et intelligibles. Possible. Mais de toute façon moralement, politiquement c’est bancroche ; et même pragmatiquement je suis persuadée que c’est inutile. Seule une minorité d’entre nous, à l’image du reste, sera à terme intégrée réellement.

 

Je n’imagine pas un instant qu’il y ait péril en soi à ce qu’on nous octroie des droits, qu’on nous assimile à des statuts. Le péril, c’est que nous croyons avoir besoin de ça. Que sans ça nous n’avions pas moyen d’exister. Que ça va nous faire une vie meilleure – et là j’en appelle précisément au spectacle désespérant d’hétérolande. Enfin, et peut être surtout, que nous ayons renoncé à croire que nous pouvions vivre et fabriquer autre chose. Résignation que nous partageons finalement avec beaucoup de monde. N’empêche, au contraire, je crois que dans la situation où nous nous trouvons, renoncer à une échappée a des chances d’être bien plus périlleux que de la vouloir.

 

Nous aveugler sur où nous en sommes à cette heure, au détriment de ce que nous pourrions faire, ça me semble, je vais le dire tout cru, suicidaire. Yep. Pas moins. Nous en sommes à nous suicider politiquement en acceptant les friandises empoisonnées de la normalité en place ; et ce genre de suicide politique, pour des gentes comme nous, est un risque de mort sociale comme possibilité vivante d’autre chose, ou même à terme tout à fait matérielle, en ordre dispersé sans doute, au milieu des hétér@s dévalués, dans la déprime et la précarité ; mort dont nous aurons nous-même cosigné les conditions. On peut revenir du premier ; en donnant un sacré coup de barre. Pas de la dernière.

 

Pour faire - faire, pas attendre, pas recevoir avec reconnaissance - tout autrement une autre fois, il nous faut déjà nous conserver la possibilité de cette autre fois. Et ça ne se fera pas tout seul, par la simple opération de ce que nous serions. Si nous ne maintenons pas la distance, nous serons avalées, digérées. Et maintenir la distance, c'est déjà probablement ne pas nous associer à hétérolande.

 


 


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11 novembre 2012 7 11 /11 /novembre /2012 15:29

 

 

 (Á ce sujet, on pourra relire aussi ce que j’écrivais dans « Petitesses » et surtout dans « Volontaire »)

 

 

Cela fait partie de ces trucs que je n’arrive pas à m’expliquer facilement, peut-être conséquence de la rage républicaine de vouloir contrôler, ne pas lâcher une des dernières choses on va dire sérieuse, et c’est peu dire, qui nous reste, que dans une société où on ne parle que de plaisir, sous-produit de la conso-relation (se faire plaisir, donner du plaisir, nianiania), la mort, la seule la vraie, outre d’être soigneusement contrôlée pour des raisons qui à la base, comme toutes les raisons présentes, sont dans les cabinets des notaires, la mort soit rendue si difficile et par conséquent souvent si douloureuse.

C’est un des sujets sur lesquels les écrivains de fiction d’autrefois se sont assez largement gourés. Voyaient effectivement des hypersociétés de moins en moins humaines, mais pensaient que la mort volontaire y serait infiniment facilitée et même encouragée. Il est vrai que ces auteurs percevaient la domination comme essentiellement politique, et ne se disaient pas toujours qu’autour du jaune de l’œuf il y avait le grand blanc de l’économie. Ni que tout bonnement prétendre prédire n’a guère de fond.

Dans la situation complètement tordue et cauchemardesque actuelle, les choix semblent comme souvent avoir été faits de manière un peu arbitraire. Il était clair que la survie des non-rentables ne pouvait pas entrer dans la préservation d’une économie saine, mais pour autant, et sans doute aussi pour de vagues calculs électoraux, il ne se peut pas qu’on facilite l’exitus – et surtout, surtout pas, horreur des horreurs, en laissant les gentes mourir quand ellils le pensent, c'est-à-dire en laissant traîner des produits sympathiques dont on peut user soi-même. Comme je l’ai déjà fait remarquer, tout ce à quoi on aura droit, dans le meilleur des cas, est la grimaçante intervention d’un toubib quand il sera bien sûr que de toute façon c’est plié. Les guignols de l’admd et leur « mort responsable » - pourquoi pas durable pendant qu’on y est – le repète à l’envi : de toute façon il est devenu impensable d’avoir accès aux bons vireux poisons comme l’opium, et à soi-même tout simplement. Il faudra donc passer par leur thanatocratie et prouver qu’on est scientifiquement incurable. Tous les autres, vidés comme des malpropres dans la poubelle qu’est désormais la survie.

Mais bon, quand on parle de droit(s), on devrait bien savoir ce que ce signifie : dépossession, arnaque et pathétique ridicule pour relever la sauce.

Bien évidemment, la mort volontaire, cette vieille liberté suspecte, alors là, pas même question. Où alors il faudra souffrir ; si on ne bénéficie pas de complicité, d’armes, de prods, ce qui est le cas de la plus grande partie d'entre nous, eh bien il faudra souffrir, le train ou le destop. L’alliance de l’état social et des euthanasiques ne nous laisse que ce genre de porte de sortie. Jusqu’à ce que la soude ait été remplacé par quelque vacherie bio, et les voies ferrées entièrement sécurisées. Là les bergers de la mort pourront se vanter de nous avoir poussé au-delà des extrémités. Selon les lois de la barbarisation bienveillante et croissante, il faudra inventer les moyens les plus ahurrissants pour devancer cancer et alzheimer, pour s’extraire de nos misérables destins. Cela ne s’était jamais vu auparavant. On ne peut plus, somme toute, ni vivre ni mourir, nous sommes réduites à des caricatures racornies et mutilées de chaque.

 

On nous daube avec la « fin de vie ». Le commun dénominateur de la plupart des slogans, mottos et mantras de l’époque contemporaine, depuis déjà longtemps, est que ce sont des antiphrases. Fin de vie mon cul. Déjà, il est convenu que nous ne disposons pas de cette fin, que ce n’est que sous la pression des circonstances, nommément de l’extrême décrépitude, que l’on peut envisager une fin. Bref, il n’est pas question un instant que nous ayons la liberté d’y mettre fin quand bon, si j’ose dire, nous semble. Ah ben ça non, ce serait licence et chienlit. D’autre part, il faut bien dire que causer d’une pareille fin à quelque chose qui ne mérite fréquemment que fort peu le vocable de vie a quelque chose de funèbrement comique. Il serait en fait tout aussi fondé de parler de commencer à vivre. Mais de ça non plus il ne saurait être question. La démocratie et les règles de droit s’y opposent absolument. Où irions nous ?

 

On pourrait résumer la chose par « Tuez vous, mais que ça vous fasse bien mal et que ça soit un véritable parcours administratif, histoire de n’en point abuser ». Ah, ces abus, qu’on sert à toutes les sauces dès qu’il s’agit – en novlangue – de « disposer de soi ». Soi se révèle toujours, finalement, la plus mauvaise raison qui soit, en logique capitaliste et hypersocialisée. Ça peut paraître paradoxal mais ça ne l’est pas. On a bien intégré que la vraie raison, la seule valable, est toujours hors de nous, qu’on l’appelle croissance ou bien commun ; et que l’essence même de l’individu dans la guéguerre de tous contre tous est de spolier ses voisins – et ce, même lorsqu’ellil s’occupe de ses fesses ! Il faut donc sévèrement réprimer et filtrer l’action qui a soi pour principe et pour but ; elle appauvrit la collectivité. Il y a consensus là-dessus, à commencer par les citoyennes concernées – l’autodiscipline étant un des caractères dominants de l’homo novus.

 

Tout ça relève d’un immense foutage de gueule autour d’une dépossession que personne ne songe un instant à remettre en cause, à commencer par les bureaucrates associatifs qui se sont assis sur le dossier. Tout le monde, d’eux aux plus sombres réacs en passant par les gouvernants, sont parfaitement d’accord sur ce qu’il importe avant tout autant d’empêcher les gentes de mourir que de vivre. J’ai déjà je crois dit quelque part que ce qui fonde les bureaucraties ce n’est pas un fonctionnement, mais un but consensuel, qui ne saurait être remis en cause et que tous concourent à réaliser du mieux qu’ils estiment. La privation de vie et de mort est un des ces buts fondamentaux actuels.

 

Une autre de ces antiphrase est le terme de « dignité ». Quand on commence à vous le servir, courez très loin, si possible après avoir envoyé, comme le cheval de La Fontaine, une bonne ruade dans les gencives de cellui qui vous a entrepris avec. Que ce soit la CGT avec la dignité du travail-pas l’choix ou l’ADMD avec la dignité de la mort « foutue pour foutue » et confisquée par les toubibs, c’est de nouveau la même arnaque. Ni vie ni mort. Circuit. La dignité, c’est ce qu’on nous laisse par dérision quand on nous a ôté tout le reste. C’est du même ressort que les anciens hébétés qu’un élu local gratifie d’une misérable décoration, quelquefois pour un fait peu reluisant, ou bien pour s’être esquintés au travail, voire, dans le cas des nanas, pour s’être bravement fait sucer la moelle toute leur vie par mari, lardons, petits-lardons, arrière petits-… . Voilà la dignité républicaine et économique. Dans leur gueule la dignité. Je ne cause évidemment même pas des opposants, cathos et autres.

 

Au fond, c’est la énième édition du même cas de figure : les progros défendent les mêmes valeurs, les mêmes évidences que les réaques, lesquels sur ce sujet n’ont à la gueule que dignité aussi. Personne ne veut d’un changement de paradigme ni de société, bien au contraire, tout le monde en sue ensemble de crainte. Á aucun prix ne faut que ce soient nous qui agissions, sans rien demander aux papas et aux mamans fouettardes et seringardes. Toutes ces cliques sont bien d’accord là-dessus, ce serait la fin de leurs haricots.

 

Nous nous retrouvons avec le même hold-up qu’en 75 envers l’avortement. Comme le mode de vie qui s’est progressivement mis en place nous a privés de la plupart des possibilités d’action sur nous-mêmes, voilà les bonnes âmes du politico-social-sanitaire, en position de domination presque totale, qui nous en imposent la version mutilée ; on leur demandera, dans la limite fort étroite des critères énoncés, de nous appliquer notre volonté. Mieux schizophrénique il n’y a guère, mais notre civilisation s’est spécialisée dans la charcuterie morale et politique : plus un morceau de nous-mêmes ne doit pouvoir en toucher un autre, la médiation sociale, judiciaire et technologique ayant le monopole de ce commerce. Et quant à la solidarité humaine, haram ! De même que l’aide à l’avortement est toujours sévèrement réprimée en france, de même l’aide au suicide le sera ; on peut même compter sur un durcissement des lois à ce sujet dès lors que le « droit à l’euthanasie » aura été codifié. Il s’agit en effet d’éviter que des gentes puissent faire des choses ensemble, les unes pour les autres, bref que les humaines viennent à retrouver une autonomie vis-à-vis des institutions. Surtout pour les choses importantes, décisives. Manquerait plus que ça ! Que nous constituions des SEL ou des AMAP, à ça c’est bien, braves citoyennes qui se gardent elles-mêmes dans les limites raisonnables des échanges, de la raison par les choses. Mais que nous nous ingérions de nous occuper sérieusement de nos fesses, on va vite voir ce qu’il en est de la liberté en démocratie. Il y a des tribunaux et autres institutions de même genre pour ces déviances qui flirtent avec le terrorisme.

 

La proclamation même du rapport de propriété envers soi participe de cette coupure et de cet éloignement forcé. La propriété des biens, y compris soi puisque nous sommes un bien comme les autres, nécessite de passer par les formes du marché et de la loi. L’idée même de propriété de soi renforce la schizophrénie, et correspond à l’inverse de la capacité d’agir sur et de l’accès à soi, tout bêtement à la vie en soi. Nous sommes et devons rester nos gestionnaires, nos spectatrices et nos consommatrices, selon les critères définis. Quand nous serons toutes pucées et branchées, sans doute nous donnera-t’on un code d’accès aux fonctionnalités qui nous aurons été assignées et laissées. J’ai l’air de rigoler mais pas tant, il se peut même que ce genre d’éventualité soit fort proche.

Nous ne nous « appartenons » pas. Pitié, que nous soit épargnée cette infortune. Nous sommes là, et nous voulons choisir d’y être vraiment, ou de ne pas y être tout aussi vraiment, Mme Hidalgo, puisque vous avez encore récemment relayé avec ardeur ce triste poncif de la misère contemporaine. Il est vrai qu’il serait très naï, pour na pas dire stupide, que l’on attende des politicards, tout autant que des nuées d’experts et autres acteurs de la vie publique, qu’ils aient la moindre idée de ce dont ils parlent. De nos jours, il semble bien qu’il y ait au contraire un grand souci, partagé par à peu près tout le monde, d’ignorer autant que possible ce dont on affecte de parler, de ne pas même vouloir le savoir - ce risquerait de dérouter, de faire douter, toutes ces petites complexions qui entravent la ruée de l’ordre et du progrès.

 

Quant au droit, il est et restera, jusqu'à ce que nous nous débarrassions de cet isolement entre humaines,  dépossession et confiscation. Á chaque fois que nous réclamons une possibilité sous forme de droit, et qu’on nous l’octroie, nous nous apercevons que nous sommes encore plus empêchées et emberlificotées, puis menacées et réprimées. Que l’essentiel nous a été subtilisé. Que le paquet cadeau contient un hochet, un badge et beaucoup de vide. Et à chaque fois nous recommençons, de plus en plus mélancoliquement, persuadées qu’il n’y a rien de possible au-delà de l’organisation actuelle du monde. Qu’au-delà ce serait nécessairement le royaume du Mal. En quoi nous n’avons guère progressé depuis les précédentes civilisations.

 

Disposer réellement, de fait et non de la mascarade du droit, de vivre et de mourir, est tout à fait au-delà des moyens auxquels nous nous réduisons par la socialisation et sa sollicitude en chambres. Encore une fois il va falloir choisir, et cesser de se payer de mots déplacés.

 

 


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11 novembre 2012 7 11 /11 /novembre /2012 10:02

 

 

La presse (Le Monde du 27 octobre) annonce que la pédégère d’un grand groupe minier vient de démissionner. Ça merdait dans le bizeness ces derniers temps. Il se trouve que ce groupe possède les mines d’Afrique du Sud où, ces derniers temps, la police a tout simplement tiré dans le tas, dans la grande tradition du bon vieux libéralisme dixneuvièmiste. Les mineurs, ces gavés qui exercent tout de même ce qui a toujours été un des pires métiers au monde, réclamaient obstinément onze cent euro par mois pour redescendre. Onze cent euro. En Afrique australe. Mais c’est la mort du petit commerce. On vous en donne quatre cent si vous êtes sages. Tiens, fume ! Allez hop, lock out, fusillades (ce qui montre bien que les gouvernements issus de révolutions politiques n’ont pas plus que d’autres l’intention ni d’ailleurs la possibilité de remettre en cause l’ordre économique ; d’où leur investissement dans les hochets culturalistes les plus réacs – voir les piteuses suites du « printemps arabe » : l’alliance des militaires et des curés, et l’auto-extermination des non-rentables).

 

Vous descendriez, vous, dans une mine d’or, même pour onze cent euro ? Pas sûr hein ?

 

Mais le plus beau de l’article, c’était sa conclusion : « Le départ de la dirigeante âgée de 55 ans risque de réduire un peu plus le nombre de femmes à la tête de grandes entreprises  cotées à Londres. » Beh oui. Ça va nous faire un trou dans la parité. Il importe que, nous, les nanas bio et demain t’, prenions une part substantielle, sinon égale, à l’exercice de la domination et à l’exercice du désastre économique, comme à la guerre généralisée qui va avec. C’est même tout ce qui reste, dans cette optique, de ce qui fut autrefois le féminisme : intégrer l’ordre qui est précisément celui du patriarcat.

 

Non, mais, là, c’est tout de même énorme. Je rognonnais déjà il y a quelques temps sur les protestations d’un groupe paritariste contre le fait qu’il n’y avait pas ou plus de femme au conseil d’admin’ d’un grand groupe européen de production d’armes, c'est-à-dire platement d’exportation de la mort au pays des non-rentables, sans parler de la répression interne ici. C’est ça qui les ennuyait, au lieu qu’il y a quarante ans les nanas combattaient contre la guerre institutionnelle du capitalisme généralisé. Mais elles ont une tête, ou un restant de capacité critique, les camarades ? ou bien est-ce qu’elles croient vraiment comme Caro de Prochoix que nous sommes dans le meilleur des mondes et qu’il faut vite s’y creuser sa petite place ?! Déjà, politiquement et moralement, ce genre de participationnite est tout simplement odieuse, vu ce à quoi nous cherchons à prendre part. Mais le plus pitoyable est que si, comme il est probable, le crash de l’économie se continue, et que nous ne cherchons pas un autre paradigme de vie, c’est tout couru que la barbarisation en cours va, dans son élan de « retour aux sources » bien viril, schniaquer d’abord les nanas – et autres a-valoriséEs. Bref que les paritaristes de l’engagement dans le désastre et la démence planétaires travaillent directement contre nous – contre elles !

 

Je dois avouer, je reste sur le cul du succès de la vitesse à laquelle les néo-conservatismes ont pris, et par diverses voies, la place de la critique féministe. Que ce soit le familiarisme nataliste rainbow, l’attrait pour de très obtus complémentarismes religieux, ou la passion de participer à la domination intégrée productrice de valeur et hich tech, de plus en plus de camarades se mettent à tranquillement défendre les différentes facettes de l’ordre en place. Sans même sembler supposer un instant que cet ordre puisse être notre mort à toutes dans ses conséquences. Il y a vraiment, depuis vingt ans, un abandon systématique de la critique et de la remise en cause au profit de l’adhésion aux évidences les plus grossières, et de la prise de place concurrentielle dans la machine de l’exploitation. Ou de tout autre secteur du capitalisme. Je me suis quelques fois épatée sur les injonctions féministes institutionnalistes à « conquérir le sport ». Le sport, sans doute une des formes sociales les plus néfastes du monde contemporain. Mais rien de l’ordre des choses ne doit nous être étranger. Nous devons devenir de parfaites sujets automates, comme les mecs se vantent d’être. L’appropriation versus la critique. Mais c’est nous à la fin qui sommes appropriées par les formes sociales du patriarcat. Et voilà qu’au lieu de détruire des aberrations comme le sport, nous nous pressons à réaliser les singeries qui y sont prescrites. Peut-être avons-nous aussi perdu le sens du ridicule. Communier dans le sport est moins grave de conséquences que de compéter dans l’exploitation et la destruction, mais fait partie du même combat.

 

C’est sûr que si nous sommes devenues une corpo identitaire comme une autre, cherchant à se placer sur le marché, et à tirer notre part de profit du système en place, il n’y a rien à dire en logique interne. Après nous aussi le déluge. Mais dans ce cas là l’essentiel du féminisme a cessé d’être un mouvement pour changer les choses. Au fond, comme pour tout ce qui fut tentative révolutionnaire et qui n’est plus au mieux que du syndicalisme, la résignation est passée par là. Mais même la croyance que l’acceptation de l’état de fait aura pour contrepartie un accès aux dividendes, matériels comme sociaux, a d’énormes « chances » se révéler un énième marché de dupes.

 

Le pire étant qu’il n’y a pas de méchants trompeurs, de complot pour nous égarer : nous nous dupons nous-mêmes, massivement, comme d’ailleurs à peu près tout le monde. Nous croyons dur comme fer que les formes sociales, économiques, politiques actuelles vont nous amener joie et prospérité. Évidemment ça manque sérieusement de réflexion sur ce que recouvrent cette joie et cette prospérité. Et ça commence bizarrement à durer, la marche vers la terre promise. Mais nous marchons. Et ça ne nous est pas propre. La misère propre à nous par contre, c’est que nos devancières ont été en état de se méfier de ces promesses et de ce qu’elle signifiaient ; pas nous. Que ce soit par avidité, par résignation, par peur ou par crédulité, nous y souscrivons les yeux fermés. Nous en réclamons toujours une louche de plus, alors même que la marmite bascule.

 

Et puis bon – autant le dire, nous avons choisi d’essayer de profiter de ce monde, là aussi peut-être plus par résignation que par machiavélisme. Sauf que ça risque de nous coûter ce que nous ne soupçonnons même pas, pour quelques gains provisoires de certaines d’entre nous. Et comme toujours dans l’histoire humaine, nous ne mesurerons l’affaire que quand il sera bien trop tard pour en sortir, parce que nous aurons tout simplement perdu les capacités d’autonomie que nous avions, à tous points de vue.

 

Le féminisme et le lesbianisme ne semblent plus être pour grand’monde d’entre nous des contestations radicales, voire même pas radicales, de l’ordre en vigueur. Il est vrai que c’est devenu le cas de la plupart des mouvements et idéologies qui ont autrefois prétendu à en sortir. Du refus et de l’invention, nous sommes passées à la revendication, puis finalement à l’acceptation et à la reproduction. Produire, voter, engendrer… Doit on en tirer acte ? Ben oui, je crois ; les féministes révolutionnaires sont à présent très minoritaires et marginales. Un choix a été fait. Les féminismes institutionnalistes et intégratifs, voire quelquefois religieux (!), rassemblent la très grande majorité d'entre nous. C'est comme ça et, ne croyant pas un instant à un "sens de l'histoire", je ne bougonne contre au nom d'aucune "nécessité" ; juste des espoirs déçus et mis dans le placard.


En tous cas, nous voilà bien mal placées désormais pour nous plaindre des conséquences de ce à quoi nous avons adhéré. Nous avons rejoint les cohortes de consommatrices insatisfaites – ce qui est un pléonasme. Nous consommons des formes sociales qui créent dépossession et violence, et nous ne manquons pas de nous plaindre. Le féminisme acritique qui se réduit à une réclamation d’égalité dans la dépossession et l’exploitation n’a d’avenir que dans un ordre des choses inchangé. Nous nous trouvons dans une situation non seulement de compromission, non seulement d’échec, mais pour tout dire, je le crains bien, de stupidité historique. Est-ce qu’on a pris du xanax, un coup sur la tête ? Je dois dire que je n’arrive guère à comprendre l’unanimité dans la résignation et le ralliement qui caractérisent nos mouvements depuis une vingtaine d’années. Est-ce que la « fin de l’histoire » nous a contaminées, que nous croyons nous aussi qu’il serait déraisonnable de chercher à aller plus loin ? En tous cas je nous trouve bien patientes.

 


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10 novembre 2012 6 10 /11 /novembre /2012 11:19

 

 

Il m'arrive souvent de lire, affirmé comme article de foi et vulgate historique, que l’homosexualité fut un délit en france jusqu’en 82. Euh. En fait, fut supprimé cette année-là un article de loi qui stipulait que la majorité sexuelle n’était pas la même dans les relations homo qu’hétéro (18 contre 15). Cela créait effectivement une inégalité franche - j’étais d’ailleurs, jeune et pute, dans les personnes concernées - mais jamais les lois de notre fichu pays, depuis la révolution, n’avaient prévu l’homosexualité en tant que telle. Elle n’était visée par aucune disposition spécifique depuis la suppression en 1791 du crime de sodomie, qui s’appliquait spécifiquement aux mecs et visait la pratique même. Ça pouvait vous mener très loin : mort par le feu.

La seule mention appuyée qui en ait été faite dans un cadre institutionnel fut la fameuse déclaration sur les fléaux sociaux de 1960, déclaration d’intention, ou l’homosexualité, le tapin, l’usage des stups et je sais plus quoi étaient dénoncés comme de tristes tares dont notre société avancée devait se débarrasser. Sinon, la drague tombait sous le coup de l’atteinte aux bonnes mœurs si on se faisait choper sur la voie publique.

Rien de moins, rien de plus. C'était déjà bien suffisant, si j'ose dire...

 

Actuellement, en france comme dans à peu près tous les pays où il n’est pas tout simplement totalement interdit, l’avortement est réprimé par le code de la santé et à travers lui par le code pénal dès lors qu’il est pratiqué hors de délais fort courts et autrement que par des toubibs reconnus, dans des endroits précis. Seule concession, l’avortement sur soi-même ne l’est pas, encore qu’il vaut mieux éviter qu’il soit trop tardif, pasque ça peut mener direct aux assises, les aliens devenant subrepticement, à un certain moment, des personnes de droit qu’il n’est pas recommandé de faire mourir autrement que plus tard, dans des conditions légales et pour de bonnes raisons, économiques par exemple. Une vie supportable, sans sangsue, pour une nana n’est, vous l’aurez compris, pas une bonne raison – passées les douze semaines en tout cas.

 

C’est marrant qu’on ne dise jamais, malgré ces restrictions assez sévères, que l’avortement est toujours un délit en france. Alors qu’on le dit au sujet de l’homosexualité quand on évoque cette ancienne disposition, elle aussi plus restrictive qu’autre chose. J’ignore si on peut en tirer quelque conclusion.

 

Á ma connaissance, aucun groupe féministe de quelqu’importance ne réclame publiquement aujourd’hui la dépénalisation tout court de l’avortement (ce qui était demandé avant la loi de 75, quoi).

 

Il est vrai que personne d’autre non plus. L’avortement, et somme toute les femmes en général avec la totalité de ce qui est assigné f continue de relever du mal qu’on aimerait éviter. La civilisation entière est misogyne, structurellement.

 

Par ailleurs, dans le débat sur l’extension des prérogatives hétérotes à toutes, lequel débat est déjà un must de l’obsession réaque autant que du cocufiage électoral, on apprend que l’accès à la PMA, dissocié des droits civiques, sera (peut-être) consigné dans le code de la santé publique. Ce même code qui prévoit la répression de l’avortement hors critères imposés. Je me marre d’avance à imaginer les restrictions dont les angoissés du gouv’ ne manqueront pas d’assortir l’exercice de cette pratique, si même il doit jamais être ouvert aux lesbiennes et aux nanas seules… A ce propos, d'ailleurs, je signale un article (1) collectif qui rappelle pertinemment que dans toutes les luttes féministe et lgtb des quarante dernières années, bien large, les lesbiennes ont soutenu hétéra, gays, etc. et l'ont eu dans le baba pour la réciproque ; elles constituent, avec désormais aussi les t',  la variable de négociation entre associatives majoritaires et pouvoir politique.

Dans la soirée même, paraissait dans le Monde la complainte (2) d’une députée soce, laquelle, avec autant de brio et de mauvaise foi que les fameux missionnaires cathos au PS dénommés « Poissons Roses », dont si ça se trouve elle fait partie, lesquels bafouillent des trucs du genre qu’un mariage entre personne de même sexe bafouerait la parité (yes ! il faut arriver à le dire sans s’étrangler), laquelle donc affirme que l’ouverture de la dite PMA entraînerait de droit celle de la GPA – dont le principe n’a pas grand’chose à voir. L’important étant de faire peur. J’ai beau être plus que critique de notre engouement pour les formes et pratiques d’hétérolande, l’obsession miteuse des opposants, qui résume au fond toute la misogynie et le virilisme du monde, ne peut que me faire vomir.

 

Comme une reculade réactionnaire n’arrive jamais seule, on apprend dans la foulée qu’un projet parlementaire d’abrogation du délit de racolage passif (oui, juste ça, on va tout de même pas supprimer la LSI, vu le naufrage qui commence, la domination aura besoin de toute ses forces pour réprimer les mouvements d’impatience) vient tout juste d’être retiré du programme (3). Par une sénatrice verte fameuse pour son affection démonstrativement visqueuse envers les minorités - mais pas tant épaisse qu'elle ne soit aisément dissoute par l'acétone de l'autorité des ministres en charge et de leurs crews. Comment ça suspendre la chasse aux putes ? Laxisme zéro, répression décomplexée. Les verts n’en sont il est vrai plus à une compromission, ni à une léchouille près. Ni les soces à une dérive droitière. Les léches des politiques sont pourries, est-il besoin de le préciser, donnent la gangrène. Motif officiel du retrait et donc du maintien du harcèlement policier, tiens, encore une « concertation » pour une « loi plus large ». Peut-être elle aussi au code de la santé publique, tiens ? Mais non, bêtes, la loi plus large c’est celle de la prohibition du tapin, après laquelle on pourra s’aligner pour aller se faire assassiner dans les coins sombres comme la collègue de Rouen l’autre jour. Ou bien plier des emballages pour à peu près un rsa dans les ateliers de réinsertion des cathos du Nid (pasqu’attends, pour faire caissière y faut pas d’antécédents – y faut être née caissière en fait). C’est merveilleux les choix qu’on propose à notre consentement. Je dois dire que j’ai beau ne rien attendre d’un partage de la brutalité, pas plus de quoi que ce soit venant du pouvoir, quand j’apprends ce genre de truc c’est shoot’em all et rien d’autre.

 

Évidemment, ce que je pense in petto, c’est qu’on ne pourra jamais, je dis bien jamais, respirer tant qu’on sera à réclamer et attendre, quelquefois jusques à la mort, l’ouverture d’un petit guichet supplémentaire dans le mur que la dépossession et le pouvoir ont élevé entre nous et nous-mêmes. Bref que la seule issue est d’enlever leurs sales pattes de sur nous. Et de casser ce mur. Mais où avons-nous donc foutu ces sacrés marteaux ?

 

 

(1) http://www.liberation.fr/societe/2012/11/05/les-lesbiennes-ont-ete-flouees_858256 


(2)http://www.lemonde.fr/idees/article/2012/11/08/mariage-pour-tous-une-intime-conviction_1788115_3232.html

 

(3) http://www.actupparis.org/spip.php?article5004).

 

 


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7 novembre 2012 3 07 /11 /novembre /2012 10:00

 

 

Comme je regarde de bien loin, par le petit bout de la lorgnette, je n’avais pas remarqué ce petit mot dans la définition de l’Intégratrans© de cette année. C’est mon ahurissement devant la liste des signataires qui m’y a ramenée, comme un seau d’eau froide sur la tronche. Je crois que je n’avais jamais vu pour telle occasion une telle presse d’opportunistes, d’imbéciles et de carrément puants, mélangés à des dont je me demande ce qu’elles font encore avec. Moi j’aurais eu rien honte. Quand même, entre les mégalotes à dents creuses de l’ANT (1), les pourries de HES, les teubées de Sos-Homophobie (onnénécomçacèpadnotfautsoyégenti) et, abominable fruit confit sur ce vilain gâteau, le soutien accepté du Flag (!!), les angelots bleu marine de la domination-répression avec le ruban rainbow, il fallait le faire. Les camarades l’ont fait. C’est l’unité dans la compromission et, de mon point de vue, le discrédit. Quand on cause d’unanimité, qu’on se réclame d’un pack, d’une identité ou d’un peuple, qu’on daube sur le tous ensemble, ça finit toujours par puer. Ce genre de fiction ne profite qu’aux ordres établis, et à leurs imaginaires de misère enguirlandée.

Au fond, malheureusement, mais hélas pas étonnamment, de l’ANT à l’ODT, en passant par les éminences grises du Gest et la mosaïque des féodalités T régionales, un des désirs poignants qui lie toutes ces figures derrière leurs concurrences, c’est exercer un pouvoir, ne fut-il que sur quelques loquedues reconnaissantes rassemblées pour faire nombre, peupler le T de leurs raisons sociales ; et tendre la main à celui qui reste néanmoins le grand, le seul, le vrai, de pouvoir - ce vrai après lequel nous courons toujours, les t’ – histoire de croire au moins un instant en elles et en leurs gesticulations. On ne saurait en effet croire un instant que l'on existe tant que papa état n'a pas abaissé ses yeux (dont pour ma part je trouve le regard inquiétant) sur nous. Même si l'on patronne sans conteste son petit groupement formalisé et déclaré en préfecture, même si l'on préside régulièrement ses retrouvailles supportware. Ce complexe parental à plusieurs étages est d'ailleurs répandu dans tout le social. Tout ça n'en semble pas moins pathétique.

Pour cela qu’il leur faut s’approprier à quelques la parole, la faire certifier par les media qui sont le registre bis de la propriété intellectuelle, la canaliser pour dire comment les chose sont, et comment elles doivent être (2).

Pour ma part, j’attends le possible moment où ces supercheries se dégonfleront, et où des t’ crèveront le T majuscule que nos petites cheffes, si bien intentionnées soient-elles, essaient de nous coudre sur le dos pour marquer leur troupeau, et nous imposer leur similitude de bazar.

 

Il me semble cependant, pour parler du présent, qu’on n’était jamais tombées aussi bas. Je dis « on » même si je n’y vais plus depuis longtemps ; je suis hélas de la famille, et je ne peux que déplorer son aplatissement. Mais voilà, la réponse tient sans doute dans un mot à l’histoire terriblement straight, le doigt sur la couture du pantalon, les oneilles bien dégagées, un mot qui orne désormais la raison sociale même de notre triste défilé annuel de caricatures et de béquilles bipèdes bienveillantes. Et la déesse sait si nous avons fait du chemin vers straightlande ces dernières années ; une vraie conversion que dis-je, une abjuration. Un mot qui fait comme un tétanos dans la mâchoire quand on le prononce. Pragmatique.

 

Bon ; il faut bien dire que l’intégratrans est en elle-même de plus en plus anecdotique. Toujours trois cents bio et cinquante t’ qui déambulent en psalmodiant et essayent d’épater quelques réacs tout en se rendant comestibles pour les institutions. Quand on voit et a vu la chose c’est pitoyable. Il y a quelque chose de momifié, zombifié, les slogans consensuels, les vœux pieux qui reviennent d’année en année, comme des lettres au père noël, avec les mêmes têtes et les mêmes attitudes. Mortibusette. La plupart des manifs aujourd’hui sont il est vrai des enterrements. Mais voilà, les média l’ayant intronisé « représentative », tout s’ensuit, y compris le passage obligé pour aller faire ses courses dans les couloirs des sous-ministères. Ce qui compte dans le marché des dupes n’est pas le réel, mais le montré. Les grandes gueules de nos bergers zet bergères, aussi caricaturales que leurs discours. Le pragmatique est essentiellement piétinement devant la porte étroite pour figurer au registre médiatique, avec la fascination qui sévit pour cette divinité encore plus volage que la Fortune.

 

Pragmatique. Ça veut dire que maintenant on a passé aux choses sérieuses. Plus question de changer ou de divaguer, l’affaire est désormais de s’intégrer, et accessoirement de voir s’il y a des places à occuper. La représentation de translande est désormais sur le marché. Pas très cher, mais il est vrai que nous sommes habituées à vivre de peu, et à nous contenter de quelques grimaces, pourvu que ce soit nous qui les faisions.

Pragmatique, c’est aussi la bonne vieille adhésion aux formes et aux mécanismes. On se laisse aller au pragmatisme. On s’y résigne. On a renoncé. On est disponibles.

On devient sérieux quand on a renoncé à tout – à part à la gamelle déjà préparée et refroidie qu’on nous sert à la soupe popu des bureaux de la reconnaissance. C’est d’ailleurs là un des traits fondamentaux chez nos contemporainEs en général : on n’en sortira plus, essayons d’oublier la misère et le déversoir peut-être tout proche avec quelques lego à ajouter au château de cauchemar et de dérision qui nous enferme.

En plus « C’est arrivé ». On a un gentil gouvernement avec lequel on croit qu’on va pouvoir négocier. Sans aucun doute d’ailleurs, dans l’interstice laissé par le débattement entre son désir de trouver des mesures qui ne coûtent rien et son souci de ne pas déplaire à une population de plus en plus réaque et haineuse. Tout ça va bien nous laisser de quoi assister à quelques réunions ministérielles, et aussi de quoi nous extasier de quelques inscriptions au grand livre de la loi. C’est cela aussi, straightlande. C’est même peut-être tout d’abord cela. Fonctionner et se considérer selon les règles en vigueur. Si on croyait qu’il suffisait pour y échapper de jouer eu rubik’s cube avec quelques éléments de genre ou de pratiquer studieusement quelque « déviance » (mais dans la normalité de la valorisation corporelle et sexualiste, bien sûr, les autres déviances n’ont aucun intérêt) – eh bien on est faites. Nous sommes ultra-straightes, avec nos assoces, nos communautés, notre santé, notre intégration, nos petits papiers et j’en passe et des plus aplaties. Après tout c’est ce que nous voulions ; nous sommes sur le point de l’avoir (comme d’hab ce sera un peu petit, un peu juste à enfiler, comme toutes les formes octroyées par le social, mais voilà, comme on est un peu maso aussi ça fera du bien de souffrir, si on est reconnues par et pour ça).

 

C’est juste dommage que tout ça arrive à un moment où, peut-être, c’est le décor lui-même qui va valser. Et que les certificats ou autres garanties obtenues vont passer, comme les autres statuts, au rouleau du crash économique et social. On verra bien alors ce que valent en réalité ces hochets.

 

Le plus triste, ou le plus drôle si l’on a encore envie de rire dans le naufrage, c’est sans doute que les intentions et les magouilles diverses pour se tailler parts de reconnaissance, de dividendes, de tout ce qu’on voudra, bref l’approche pragmatique, n’ont absolument aucun caractère autonome. Les malignes croient être malignes, les responsables croient être responsables, les victimes croient être victimes, etc., et il ne s’agit tout bonnement que de la mécanique intégratoire et avalatoire par l’état des choses. Nous sommes, comme nous le confessons nous-même de manière absolument désarmante, les actrices de la pièce qui se joue. De même que nos « interlocuteurs » (ça sent l’hygiaphone !) du pouvoir.

 

Je lisais récemment une citation de Butler (dont je pense, finalement et après des années, qu’elle pose des questions pertinentes ; les réponses c’est autre chose), où elle défend, semble en tout cas défendre, un énième point de vue résigné où notre travail doit être de rendre vivables (et pour combien de temps ? et pour qui ?) des conditions de vie invivables que nous avons renoncé à attaquer. Ça m’a l’air de constituer ce fameux pragmatisme : aménager la précarité en sachant vaguement qu’elle-même ne va sans doute pas pouvoir être prorogée très longtemps, mais en essayant de l’oublier. De ce fait, déployer effectivement une ingéniosité quelquefois stupéfiante, et une énergie inimaginable, dans l’étayage d’urgence d’un désastre en cours, sans vouloir examiner si nous avons encore quelque possibilité d’y échapper radicalement. Évidemment, une pareille conception du monde finit par légitimer à peu près toutes les attitudes, y compris les plus misérables ou les plus crades. L’efficacité provisoire, immédiate dans le remblayage reste l’unique critère de jugement.

 

Nous voulions avoir place dans le cirque. Nous l’aurons. Et elle sera aussi misérable que les autres places. Et nous continuerons à tournicoter sur nous-mêmes en ne comprenant pas bien pourquoi nos vies sont toujours aussi merdiques.

 

Et si nous voulons nous ébrouer, faire tomber cette fatalité de sur nos épaules, il nous faudra peut-être bien remettre en cause la normalisation et la bureaucratie T, le cadre associatif en général qui s’évertue à fermer le parc, et pour cela décortiquer les buts et objectifs si évidents que personne ne prend plus la peine de les examiner. Il ne s’agit même pas des personnes : la domination et la normalité trouveront et créeront leurs représentantes de commerce tant que nous serons addictes à leurs promesses vaseuses. On devient un instrument de pouvoir sans bien même s’en rendre compte, de nos jours. Les bonnes intentions sont les plus dangereuses. C’est tout le système associatif, sanitaire, identitaire qui est à déserter si nous avons quelque envie que nos vies soient autre chose qu’une longue adhésion à ce qu’on attend de nous (et on, c’est aussi malheureusement nous-mêmes, par le jeu du miroir qui nous fait désirer d’être ce qui conviendra à l’ordre des choses).

C’était couru, mais c’est vérifié : l’associatif comme le communautaire sont, aux côtés des autres formes de pouvoir et de dépossession, un nouvel obstacle entre nous et nous-mêmes, et par ailleurs un leurre supplémentaire que nous nous sommes confectionnés afin de croire que les choses vont continuer paisiblement, dans le progrès, l’intégration et la prospérité. Alors que c’est exactement le contraire qui a déjà bien commencé, et va faire de nous des bêtes sauvages (mais avec des conseillers juridiques, des réseaux sociaux et autres béquilles de la brutalité autiste et souriante).

 

Ainsi même, si on voulait à toute force être un peu « pragmatiques », voilà ce que j’écrivais il y a quelques jours à une correspondante, au sujet de la course aux institutions et à la reconnaissance :

« En fait, pour être claire, ce que je crains d’abord avec l'investissement dans les ou même vis-à-vis des institutions, c'est qu'il mobilise les dernières forces dont nous disposions pour un éventuel changement de société, pendant que ces mêmes institutions font paravent devant la ruine de celle ci et nous cachent, ou nous aident à nous dissimuler, l'ampleur du désastre. Cette attitude nous induit par ailleurs à nous fourvoyer dans l'analyse, laquelle reste de la comptabilité au coup par coup. Je crois qu'avant même toute considération politico-morale de non-participation à ce monde, que bien évidemment je défends, il y a cet élément.... "pragmatique" qui me chagrine. Pour moi, si nous avions encore des chances de sortir de ce naufrage, ce que personne ne peut dire, nous sommes en train de les gaspiller dans un rapetassage que je crois sans issue ni avenir. »

 

 

 

(1) Je rigole souvent devant les communiqués mégalos jusques au surréalisme de cette asso ; le dernier dépassait tout en cocasserie : ça commençait par Madame la Ministre et la brosse à reluire, ça continuait par la révolution contre l’hétéropatriarcat, pas moins (en reprenant ses formes mais bon, ça c’est le lot de tout lgteubélande), et ça finissait par… « c’est une honte on nous rembourse pas le TGV ». Morte de rire !

 

 

(2) J’apprend illico, en application de ce principe contemporain que si on songe à une c…ie qui n’a pas été faite, elle est aussitôt réalisée par des gentes, que nos porte-paroles autorisées sortent une « Transyclopédie », histoire de bien clore le pré où  nous sommes appelées à brouter. On va savoir ce qu’on est appelées à être, notre vocation quoi, ce qu’on aura le droit d’être, et pas ! Nous voilà convenablement cernées, à la moderne, par une brochette d’expertes adornées du badge universitaire, l’accès cheap aux basses salles du pouvoir, et de responsables sordidement durables, lesquelles mettent en scène à notre usage ce que nous devons désirer être – le spectacle achevé. Le miroir qui tue net. C’est pas déesse possible ; il va falloir mener une véritable guerre de libération contre la bureaucratie associative trans ! On n’avait que ça à faire !

 

 


 

 

 

 

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5 novembre 2012 1 05 /11 /novembre /2012 10:23

 

 

 

Finalement, si les choses n’avaient pas été fortement aigries par la bienveillance d’un échantillon de simili-féministes bio lyonnaises abuseuses et casseuses de f-t’ qui ne rampent devant elles ni ne sont reconnaissantes, d’autre part si les perspectives immédiates de notre société n’étaient pas à la régression précuite, je vous aurais parlé beaucoup plus souvent dans ce blog de la vie dans la région où je me retrouve coincée. Je vous aurais même causé, je ne rigole pas un instant, de la flore des prés ou du vol des buses. Mais voilà, comme dans le conte esquissé par Boulgakov, je suis irrémédiablement devenue méchante (on ne le naît pas, on finit par le devenir), et je ne jacte guère que pour dauber sur la genropolitique. Il y a de quoi, c’est sûr. Mais précisément, une rupture avec la logique productiviste serait précisément de ne pas toujours réagir, et de ne surtout pas faire tout ce qu’on peut (Arendt, encore une fois). Seulement voilà, je suis de ce monde, comme vous (ah bon !?), et je suis faible. Et de plus je m’emmerde.

 

Cela dit, passant faire quelques courses dans mon nouveau chef lieu de canton, pasque j’en ai changé, j’ai eu l’appétit d’en parler un peu. En mal. Arrivé à un certain point dans la déglingue, les nouveautés sont de très délavées décalcomanies de ce qui les a précédées. Vous connaissez pas, hein, les jeunes, les décalcomanies. C’était avant même le règne de l’autocollant, c’est dire, ces images qu’on accumulait sur des feuilles à partir d’autres feuilles. Oui, ça n’a rien de passionnant. Les nouveautés de nos fin de vies de t’ persécutées non plus. La Chaise Dieu non plus.

 

La Chaise Dieu est une fable. Un misérable bourg perché sur une montagne entourée de forêts très moches, tout replié autour de la masse d’une ambassade soviétique – euh pardon d’une abbatiale en gothique avignonnais. C’est sensiblement la même chose en fait, à quelques détails près. Dans l’abbaye il y a des moines, pas des vrais selon moi, ceux là ne sont pas d’un ordre historique mais d’un néo-ordre charismatique particulièrement réac.

 

La Chaise Dieu, avec ses quelques centaines d’habitants, sa conserverie à champis, sa maison de retraite et son IME, a droit sur les cartes de France à un point plus gros que les autres chefs lieux de canton, même plus peuplés et bien plus vivants. C’est que la Chaise Dieu est célèbre. Du coup on croit arriver dans une bourgade riante, et on se retrouve dans de tristes rues, bordées de maisons sales et de boutiques abracadabrantes – je vous dirai après pourquoi – écrasées par la masse de l’église et objet de regards hostiles (dont éventuellement le mien).

 

Mon vieux maître avait écrit une fois d’un chef lieu de canton de son pays de Périgord que l’activité principale semblait en être l’exportation des imbéciles. L’activité principale de la Chaise Dieu paraît être l’attraction des mêmes imbéciles. J’ai dit l’attraction, pas l’importation, parce qu’au fond, pas si imbéciles que ça, ellils n’y restent pas ! Pas comme moi, quoi, qui en suis vraiment une d’imbécile.

 

La Chaise Dieu est un attrape-mouches géant, en fait, pour toute une population de snobinards, d’artisteux à crinière, de touristes calés et décalés, qu’on voit presque en toute saison déambuler par grappes, visiblement déçus par la réalité, dans les rares rues de l’endroit. C’est pour leur usage d’ailleurs qu’il y a des boutiques abracadabrantes, où on vous vend des souvenirs hideux ou même des minéraux (!), et des espèces de restaurants pas même typiques – mieux vaut aller à Besse bouffer un aligot, le seul plat qu’on n’ait pas réussi à finir avec une ex copine qui comme moi était une gloutonne. Le PMU ne vaut pas et de loin celui de Paulhaguet. Je recommande par contre la boucherie-charcuterie (je suis tout à fait sérieuse), et la boulangerie de la route de Sembadel.

L’autre jour, par exemple, il y avait une concentration (je crois qu’on dit comme ça) de motards en side-car sur le parking à touristes. J’ai une aversion particulière pour les motards, enfin particulièrement les motards hétéro. Je ne sais pas si vous avez remarqué tout de même mais l’usage de la moto va presque toujours avec des démonstrations appuyées d’hétéronormalité. Je veux bien faire une exception pour les camarades lesbiennes motardes, que je ne croise jamais dans ces contrées. Par ailleurs je n’arrive absolument pas à comprendre qu’on puisse avoir goût à se jucher sur ces engins, se bousiller le bassin, rien pouvoir emporter avec soi et pas dormir dedans non plus. De la pure déraison.

D’aucuns m’ont cité la comparaison avec le cheval ; ça tombe mal je n’aime pas non plus les chevaux, du tout. En fait, les chevaux, bon, c’t’une chose, ce que je ne supporte pas c’est le rapport des humains aux chevaux et la mise en scène qui va avec. La cavalophilie pue l’aristocratie mal décrottée, pour le passé, et pour le présent la vanité petite-bourgeoise qui s’est déjà acquis une maison un peu plus que Phénix et un grrros 4x4 bien mortuaire. Le degré au dessus c’est d’acheter un ou deux canassons qu’on va flanquer dans un triste pré et exhiber aux collègues. J’ai vu aussi maintes fois la suite, les revers de fortune, le cdi qui saute, la mini entreprise qui coule, et les chevaux assoiffés et affamés qui finissent par se barrer sur la route et à faire paf contre la première bagnole du matin. Rideau.

 

Je n’aime donc ni les chevaux ni les motos. Ni vraiment ce chef lieu de canton sur le ressort duquel mon isolement destructeur est venu me poser, après l’inénarrable passage dans la banlieue brivadoise, sur laquelle j’aurais encore bien bavé aussi, tiens. J’avais encore quelque chose au frigo. Mais c’est comme ça.

 

Au sujet de l’attraction locale, des attractions si on veut, à part la foire aux champignons de la saintchépaquoi, finalement, y va y avoir moi. Ben oui, je suis tout de même la f-t’ de l’arrondissement. Jamais j’en ai vu ni entendu parler d’autres. J’avais déjà si on veut fait mon trou sur Brioude, la sous-pref’. Voilà que je m’en vais être la curiosité des hauteurs.

 

Il faut savoir que ces hauteurs, à quelques kilomètres près - la ligne de partage des eaux de la Senouire et du Doulon pour tout dire - sont, hélas, le domaine des stéphanois. Qui constituent eux-mêmes un sous-domaine des lyonnais. Ma binôme, qui avait autrefois de l’esprit avant de se le faire aplatir par le rouleau à pâtisserie décolonial, résumait les lyonnais en deux mots : des bourges barges. Ce qui me semble convenir. Les stéphanois, c’est la version lumpen’ de ce barge. Les hallucinés du naufrage. Cet immense état où nous glissons les unEs après les autres, et d’où les camarades exotisantes restent obstinément persuadées, en dépit des conséquences de plus en plus sordides, que vont surgir lucidité et peut-être même révolution. On est essentialiste ou on ne l’est pas.

 

Même si j’ai un passing de petite vieille précoce, il faut dire que je ne me suis jamais très bien sentie à Sainté. La revirilisation accélérée de la société rend les gentes qui se sentent en délicatesse avec la rentabilité scrutateurs. Trou de nez et mensurations précises. Toujours bon d’avoir des formes f à démolir, ça fait se sentir humain, mec pour tout dire.

En somme, je suis dix kilomètres trop à l’est pour une très relative assurance-survie.

 

En fin de compte – puisqu’un jour notre compte est fait, sinon bon – entre mon isolement, ma faiblesse, mes exigences, la malveillance des unes, le rejet des autres, et pour couronner le tout l’appétit de meurtre qui rôde envers les gentes comme nous, il est bien probable que même sans y mettre la moindre bonne volonté, je me retrouve sur la liste, celle qu’on célèbre lors des singeries du TdOR, l’espèce de pardon où les bio viennent larmoyer sur les t’ qu’elles ont studieusement aidé à crever – et les transbureaucrates s’assurer que même mortes on n’échappera pas à leur cheptel. Directement des productrices aux consommatrices, ce genre de commémoration, c’est l’amap des radis de la bonne conscience. L’important c’est d’en croquer, et bien en vue !

Sur ma chandelle, les hyènes qui m’ont pourrie pourront communier avec les pleutres opportunistes qui les ont laissé faire. Avec la bénédiction des feudataires trans locaux, adeptes émérites de la brosse à faire reluire les grolles de tout ce qui sent le pouvoir. Ça sera vraiment émouvant.

 

Enfin bon. S'il y a ce qu'il est convenu d'appeler une urgence, c'est bien de nous rappeler que nous ne sommes que de très conditionnelles humaines (les t’ en particulier). On ne naît rien du tout, contrairement à ce que prétendent la déclaration des droits et sos-homophobie. On devient, ou on ne devient pas, au gré de ce que les autres nous concèdent et des aléas du capitalisme, plus ou moins humaines ou rentables, donc plus ou moins légitimes. Si on l’est pas assez on fait de la viande pour les mouettes, et voilà. Statuts, droits, mon cul. C’est finalement toujours la volonté, bonne ou mauvaise, de nos congénères qui est décisive, qu’elle soit autonome ou téléguidée. En quoi c’est, comme la langue, la pire – et la meilleure des choses. Car pour un monde agréable, émancipé, entre vraies gentes quoi, je ne vois effectivement pas de garantie meilleure ni de possibilité plus désirable que la volonté réciproque de se permettre de vivre. Le tout est que nous allions la reprendre au clou où nous l’avons il y a fort longtemps troquée contre des illusions, des hochets, des droits et autres franches merdouilles. Sans doute on ne nous la rendra pas volontiers, il faudra en venir aux mains, peut-être même aux manches de pioche. Je ne suis pas une warrior mais si jamais on laissait tomber nos matches de valorisation, alignement et croc en jambes pour nous lancer dans cette expédition, j’y irai fort volontiers.

 

Si je suis encore vivante, évidemment.

 

 

PS : Et, bien sûr, en attendant : ni oubli ni pardon !

 

 

 


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4 novembre 2012 7 04 /11 /novembre /2012 09:05

 

 

Vous avez du maintes fois remarquer ma très grande aversion, pour ne pas dire pis, envers les idées et propagandes de plus en plus diverses et néanmoins convergentes qui positivent le fait de faire – et du coup d’avoir, de devoir s’occuper, des enfants. Tout autant que contre l’idéalisation de celleux-ci, notamment dans les conditions actuelles de surinvestissement envers ces promesses sur pattes particulièrement pénibles, et qui ne tiendront jamais rien plus que nous n’avons su tenir, tout en nous bouffant le peu d’existence qu’on nous concède.

 

Il me paraît cependant important, même si ça aussi ça se comprend très bien quand on lit mes foucades, que mon antinatalisme est en faveur de la vie la plus correcte possible et imaginable des nanas existantes et présentes, et n’a rien à voir avec ce qui motive en général ce genre de position : un calcul malthusien.

 

Les choses sont très simples. Je fais partie de celles qui, tout bien considéré, refusent que nos existences soient conditionnées, rabotées, mesurées, légitimées ou non, en fonction de « nécessités » générales ou même absolues, et d’abstractions diverses. Bref que le principe de nos vies se trouve en dehors d’elles-mêmes. En clair, je suis opposée aux conséquences de ce qu’on appelle souvent la « révolution copernicienne », surtout dans les affaires humaines. Cette « révolution » qui consista à placer en dehors de notre cadre propre l’axe de ce que nous comprenons comme le monde. Bien sûr quand on parle de Copernic et de quelques autres, cela fait référence à la conclusion que la terre n’était pas le centre de l’univers. Je vais dire quelque chose qui va vous faire bondir, mais j’ai l’impression qu’en s’intéressant à ça on s’est enfilés dans un fort mauvais coton.. En effet, depuis, on n’a pas cessé de faire dépendre nos existences et le rapport que nous y nourrissons de « mesures objectives », suspendues en dehors et au dessus. Sans parler qu’au fond ça n’avait pas la moindre importance pour la vie que nous menions et dans une certaine mesure menons encore – l’atmosphère ne se dérobe pas d’un poil si nous cessons d’y accorder crédit, et le soleil ne s’en lève pas moins (1). On peut tout à fait vivre, et confortablement, sur Terre, sans nourrir la moindre spéculation copernicienne !

Je suis de celles qui pensent que le capitalisme, c'est-à-dire la prééminence donnée à la « dimension économique », a vu sa mise en place facilitée par les points de vue coperniciens, scientifiques et tout ce bataclan. Et si le monde précopernicien était déjà, évidemment, réglé sur l’hétéronomie assez radicale du divin, les idéologies du Bien, du sens de l’histoire et autres nécessités objectives ont motivé des exactions et des désastres d’une ampleur inconnue jusque là, même pour la bestiole agressive que nous sommes. On aurait pu vivre fort bien sans se soucier de savoir qui tournait autour de qui. Et une part de nos infortunes historiques est peut-être liée à cette passion de nous forger finalement de nouvelles divinités, bien voraces, en l’espèce des « vérités objectives » au nom desquelles nous nous faisons passer à la casserole, plutôt deux fois qu’une.

 

Or donc, comme je disais, la plus grande partie des idéologies antinatalistes n’ont rien à battre de ce que se coltiner des mômes c’est chiant et pénible, que la vie est fort courte et qu’on y aurait une foultitude de choses plus passionnantes à faire, sans parler de ne rien faire. Non, les raisons données sont qu’on serait « trop nombreux », « qu’y en aura pas pour tout le monde », etc. C'est-à-dire précisément les idéologies de guerre mutuelle, de possession privée et de pénurie qui accompagnent l’économisme depuis trois ou quatre siècles. Où on a réussi à produire des monceaux inouïs de choses, de plus en plus néfastes et pourries, sans que la plupart en aient, et surtout des plus utiles !

Les malthusianismes mettent précisément en avant des raisons externes à notre existence pour estimer celle-ci, dans la droite tradition copernicienne et scientiste, où ce sont, ô fétichisme, camarade Marx au secours, les choses, investies du pouvoir décisif, pour ne pas dire les marchandises et les métamarchandises (nature, planète etc.) qui se substituent à nous comme sujets sociaux et « réalités décisives ». En quoi on a l’habituelle chute des velléités de critique dans la naturalisation des formes sociales en vigueur, qui a fait de bien des révolutions des sessions de rattrapage du capitalisme et des ses abstractions réelles annexes. En gros, je pense que le malthusianisme à dès son origine (et son auteur) fait l’impasse précisément sur une critique de la société de production, d’échange forcé et de pénurie, en avalant ses présupposés d’angoisse matérielle permanente – création du besoin – comme sa confiance dans la prééminence des données externes, toutes formes si utiles à fouetter les producteurs et les consommateurs dans la galère des nécessités.

Sans parler du rôle foncier dans ces types de pensée de notre bonne vieille illégitimité foncière, elle directement héritée des religions culpabilisantes, abrahamiques en particulier. Nous sommes toujours coupables, toujours de trop, il y a toujours une bonne raison de tuer plein d’entre nous, que nous soyons mécréants ou non-rentables. Pensées systématiques de malveillance envers nous-mêmes et autrui. Eh bien m… !

 

Ces approches, les amies, me font vomir. Si je suis antinataliste c’est pour nous, pas pour les « ressources » ou la « planète », cet « organisme » dont je n’ai absolument rien à branler, et dont l’évocation alarmiste sert uniquement à renforcer les prérogatives de la domination, des états, des polices, avec l’assentiment enthousiaste des décroissants et autres écologistes. Je reprends à mon compte là-dessus la critique des camarades Riesel et Semprun. Et aussi celle fort éloignée en apparence, mais peut-être pas tant en fait, de Solanas.

Pour moi la seule bonne raison d’agir, c’est de prendre nos vies en main, de nous autonomiser, de créer des rapports humains et non plus sociaux, de cultiver notre imperfection en somme. Il y aura ou pas des mômes, probablement toujours un peu. Mais nous gagnerions quelque chose de décisif à remettre en cause, au lieu de vouloir les intégrer, les structures du patriarcat qui sont quand même bien ancrées sur le souci de la reproduction-transmission des pouvoirs et des biens. On n’a pas à organiser les choses en fonction des aliens qui surviennent – je rejoins là la thèse d’Arendt sur l’étrangéité de l’enfant dans un monde déjà constitué, en sus du fait que c’est un emmerdement sur pattes.

 

Je suis donc, comme antinataliste, assez déprimée par l’effervescence qui agite toute la société à ce sujet depuis vingt ans, comme par hasard au moment même où la valeur des « vies pour elles-mêmes », dans le cadre politico-économique, s’effondre ; et où nettement l’enfantement revient à la mode comme pansement – mais alors coûteux, le pansement. Je ne parle pas en argent. Je parle en vie, en peau, en temps. Je vois juste les copines, les copines de la génération qui s’était soulevée contre ça, qui aujourd’hui se retrouvent à devoir faire vivre leurs enfants quarantenaires, et pouponner leurs aliens, tout en quelquefois surveillant du coin de l’œil leurs parents déments ! Pas une minute. Crever à la tâche. P… ! C’est ça, c’est pour ça qu’on s’est battues ?

Et je vous le tranche tout net – je ne fais pas un pas dans le sens de la tradition et du complémentarisme sexuel. Ç’a toujours été le bagne pour les nanas, partout. Il n’y a pas d’issue vers le passé – et si on aurait pu suivre d’autres chemins à divers moments, de toute façon c’est râpé. La sortie n’est pas derrière ; elle n’est pas non plus dans l’obstination productiviste. Sortir du capitalisme, ce n’est pas le plein emploi, les crèches et l’hypersocialisation, dont on voit déjà les conséquences dans la folie qui gagne ; c’est bazarder toutes ces obligations et ce injonctions repeintes en « services » et en « opportunités ».

Je fais partie de celles qui croient que si on vivait des vies moins pourries, singulièrement, on aurait moins envie de se les pourrir encore plus pour être bien sûres de notre fait. Tout bêtement. Je suis une optimiste – vous ne vous en doutiez pas ?

 

Comme antinataliste je suis parfaitement anti-malthusienne, et de manière générale, allez un petit néologisme que je dédie (re !) à Arendt qui a beaucoup réfléchi sur la question, antinécéssitaire. Le jour où nous commencerons à cesser de nous payer de mauvaises raisons pour légitimer notre émancipation, on aura fait un sacré bougre de pas sur le côté ! Partir sur le côté est le prélude à toute évasion. En face il n’y a que le gouffre.

 

 

 

PS : Ce que je trouve assez tristement cocasse, c'est que lorsque je discute là dessus, bien souvent, on glisse sur les motifs de la vie présente pour finir par me dire "mais alors, comment on va faire après quand on va vieillir ?". Ce qui résume en dix mots la totalité de l'impasse où nous nous sommes foutues et dont nous craignons comme la gale de sortir : qui va payer nos maisons de retraite et nous torcher quand on pourra plus ? Point. Voilà toute la perspective humaine et politique que la civilisation perfectionnée nous a laissée. C'est tout de même trop classe, nan ?

 

PS 2 : Je vois, ô honte, que j'ai oublié de faire référence à Madeleine Pelletier, laquelle fut au tournant de l'autre siècle une des défenseures bien isolée d'une opposition au natalisme centrée sur la vie des nanas, et pareillement d'une remise en cause radicale du relationnisme et de la sexualité - elle fut une des très rares anarchistes à mener une critique de "l'amour libre", c'est à dire de la mise à dispo des nanas pour les "besoins" masculins, libération qui était encore à l'affiche soixante dix ans plus tard !!

 


(1) je trouve d’un humour fort noir que l’on nous bassine dans les média avec les incroyables performances d’un quad télécommandé envoyé sur une planète voisine, et encore plus désopilant qu’on nous annonce comme des nouvelles d’importance la supposée présence d’autres planètes, tout à fait invivables et à des distances astronomiques, alors que nous sombrons depuis un siècle dans la guerre générale, les dingueries les plus avancées et somme toute l’extermination. On se demande où ont la tête des gentes capables de s’occuper de pareilles niaiseries, et dans une telle situation, sans même parler de celleux qui les relaient et les écoutent avec dévotion.

 

 

 

 


 

 

 

 

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2 novembre 2012 5 02 /11 /novembre /2012 08:38

 

 

« Pro-vie, pro-famille, pro-gosses ; parce que vous croyez que nous on est contre ? » Question posée par une militante lgtb à des réaques en goguette.

 

Je suis pas tombée sur le cul, j'étais déjà assise ; et de toute façon je connais la réponse lourdement majoritaire depuis vingt ans : oui, on est pour ça. Comme on est pour le travail, la république, les rtt, les gentils flics qui nous protègent des méchants malfaiteurs… C’est Mickeyville partout ! La réconciliation nationale ! La fin de l'histoire ! Alleluïa ! .

 

On est pour tout, dans tout ce qui est, et on a juré méfiance et hostilité envers tout ce qui n’est pas et pourrait être, bouh. On est d’une bonne volonté à faire peur. On a résolu de tout avaler et d’ailleurs on l’a fait.

 

Bizarre qu’ellils ne soient encore pas contentEs ; pourtant on a intégré toutes leurs croyances, tous leurs modes de vie. Un peu plus on va se déguiser en m et en f pour faire encore plus vrai. On s'y entraîne déjà. 

 

En d’autres termes, être lesbienne ne voudrait surtout, mais alors surtout plus dire vouloir que les choses changent. Ce serait au contraire vouloir s’y intégrer, à fond. Vouloir se réapproprier, réaliser une bonne fois pour toutes ce bon vieux patriarcat dont les coutumes et les formes sont tellement attrayantes. Que c’est une honte qu’on en ait été privées si longtemps. Mais maintenant on est sages, on y a droit, on va tout bien faire comme vous, fonder des familles, élever des lardons, cotiser à la mutuelle, tondre le dimanche entre 3 et 5 le gazon du lotissement…

 

L’identité, marchandise parmi les autres, l’a emporté sur la volonté de changer l’ordre des choses – et des gentes. Et ça risque de nous mener « loin ». C’est que ça nous a déjà rendues fort conservatrices, la convoitise envers ces bonnes vieilles structures sociales qui se ficellent à la mairie, chez les notaires, dans les assurances-vie, devant les tribunaux quand ça chavire. Et il va falloir les protéger, en plus, ces formes si fragiles. Voilà que les bouleversements possibles ne nous apparaissent plus du tout sous le même jour. On a des intérêts maintenant dans l’ordre présent, et pas qu’un peu. On va apprendre, quand ce n’était déjà le cas, à aimer l’état, le contrôle social, la répression, la défense contre les vilains non-rentables ou les aléas politiques qui pourraient faire chuter le niveau de vie de nos petites familles, remettre en cause nos propriétés laborieusement acquises, nos annuités retraite, notre marasme républicain. Plus touche ! On est déjà conservatrices, on va apprendre assez vite à être réactionnaires. Chez les versaillais, pour être tout à fait in.

 

La substitution de la revendication à la critique mène systématiquement par assimilation et ralliement aux formes majoritaires vers une droitisation. Les mouvements d’intégration identitaire qui ont évincé ceux de contestation en sont en ce moment un exemple type, de même que les divers populismes simplificateurs. Il faut dire que c’est une tendance profonde en ce moment, et peut-être le début d’une régression massive, qui entraînerait tout le monde dans l’effondrement ; pour n’avoir pas voulu sortir de ce monde, et au contraire nous y entasser, nous périrons avec lui. Et le défendrons avec la brutalité requise, aux côtés de tous ses autres tenants, contre toute tentative d’échappatoire. Ça sera classe autour des barricades, si barricades il y a : robocops et militaires lgteubés défendant la propriété et la sécurité républicaines-rainbow© contre gouines antipatriarcat, antinatalistes et anticapitalistes. Au moins ça aura le mérite de montrer que les sexualités et autres identités ne sont pas un mode pertinent de départagement politique.

 

On commençait à commémorer ces derniers temps le dixième annif de la mort de Wittig. Je me suis demandée ce qu’elle aurait pensé de tout ça, mais tout simplement aussi ce qu’elle pensait de son vivant, que ça avait déjà bien commencé à glissouiller. Ce n’était pas très clair. Wittig avait du mal à se débarrasser de la gangue léniniste, et de l’envie de rattraper ce monde. Et cependant on sent bien qu’elle n’était pas non plus à l’aise avec la revendication-acceptation. Pour ça je pense elle prenait du champ.

 

Je suis incontestablement plus proche de Solanas que de Wittig.

 

En tout cas, s’il y en a qui sont paumées, ce sont bien les réaques. Autrefois, c’était clair, nous avions des projets de société ou d’autre chose exclusifs, opposés, qui se rentraient dedans direct. Elles voulaient ce monde en bien concentré, nous voulions démolir les formes qu’elles défendaient.

 

Á présent, nous voilà toutes les unes sur les autres, à réclamer la même vie, les mêmes formes sociales et relationnelles, à en rajouter sur comment nous allons super bien les remplir et réaliser. Il y a de quoi en perdre la tête. Apparemment, de notre côté ça suscite fort peu de perplexité. M’alors en face, la panique. Y z’en sont à se couper l’herbe sous le pied pour pas qu’on y vienne ; ainsi d’un fort ahurissant communiqué d’un syndicat de notaires, qui s’oppose à hétérolande partout ; alors même qu’y z’ont tout à y gagner, comme les autres professions juridiques d’ailleurs. Contrats et procès (qui ont déjà commencé, il y a déjà des empoignades entre parentes), lesquels vont de pair avec l’extension des formes du capitalisme et de la citoyenneté propriétaire (laquelle est au départ le but principal de la conjugalité, on l’oublie trop aisément), vont fleurir. Pour parler vulgairement, y vont se faire des c…. en or. Mais nan, moralement ça bloque.

 

Ces gentes là doivent se poser la question « qu’est-ce qu’on a merdé pour que ces dépravées libérales viennent picorer dans notre triste gamelle ? ». Ben, rien je pense. Si il y en a qui ont étrangement déraillé, c’est plutôt nous. Enfin, déraillé, non, on s’est ralliées, voilà tout.

 

Au fond et en toute logique intégratoire et accaparante, il n’y a effectivement pas de quoi en ch… une pendule. Nous avons massivement fait un choix (ce fameux choix qui fait si peur à sos-homophobie). Et comme sos-homophobie nous faisons tout pour oublier que ç’a été un choix, non non, on a toujours été super bien avec ce monde, avec la famille, avec les aliens, avec hétérolande ; on veut y prendre part, s’en gaver, le servir comme des vestales. Les gouines rouges, comment dire, n’avaient pas saisi le sens ou plutôt la fin de l’histoire, voilà tout, sans quoi elles feraient comme nous aujourd’hui. There is no alternative, un monde unique et heureux.

 

Beh oui, ça n’a pas grand’sens, je le vois bien, de s’étrangler et de s’offusquer. Maintenant c’est comme ça, nous sommes comme ça. Au fond nous avons même peut-être toujours été comme ça. C’est le réel indépassable et voilà tout. Comment avons-nous – non, comment aurions nous pu commettre cette dangereuse erreur, probablement antidémocratique (Caro !), de vouloir changer les rapports humains ? Ce doit être un faux souvenir, un vieux cauchemar mal digéré.

 

Ou alors ? L’autre jour, je répondais à un envoi d’une très ancienne camarade, qui faisait suivre un texte sur une supposée – et espérée - opposition irréductible homo/hétéro, que je craignais que nous en soyons tout au rebours, et la tête dans la photocopieuse. J’ajoutais, un rien grandiloquente, que je pensais que nous étions dans un désastre historique aussi pour les tpg, c'est-à-dire le naufrage de ce que nous avions voulu porter en d’autres temps, et, je le répète, l’assimilation à hétérolande – donc la victoire de celle-ci.

Mais peut-être tout le monde n’est pas d’accord justement pour se passer à la photocopieuse, malgré l’apparence d’unanimité et les clameurs d’adhésion ?

Bref je jette la bouteille au marais, peut-être pour des temps prochains où, l’enthousiasme retombé, d’aucunes commenceront à percevoir la misère et l’autoarnaque dans la reconnaissance et l’intégration.

(Peut-être serons nous fières de vivre la même misère que les hétér@, l’égalité avant tout ? Difficile de dire jusqu’où la peur et la honte de se singulariser peuvent nous conduire.)

 

N’empêche, nous sommes encore un certain nombre à être contre la famille, l’enfantement, l’intégration au patriarcat élargi, la demande de certificats de bonne vie et mœurs au pouvoir, la résignation à ce monde laborieux, et cette survie idéalisée qu’on appelle la vie, en cadence alternée avec les anti-avortements - à qui l’acclamera le plus fort !

Nous sommes encore plusieurs à ne pas vouloir de cette existence en tube digestif, à ne pas bien voir à quoi servent les droits dans un monde d’impuissance, sinon à nous encager encore plus, à dire que nous nous passons allègrement des baptêmes républicains.

Nous sommes encore quelques unes à nous souvenir que féminisme et lesbianisme furent des mouvements révolutionnaires ; des refus de la résignation et des volontés de sortir de la saumure ; pas des boutiques du marché existentiel. Qu'elles peuvent redevenir refus et perspective ; changement de génération aidant, ou esprits se trouvant. Vrai qu’à voir où on en est tombées, c’est à n’y pas croire. Mais nous sommes d’indécrottables optimistes. Et l’histoire a ses surprises, bonnes et mauvaises – selon où on se trouve sur l’échiquier, les choix qu’on a faits. Reste en effet le choix, ce fameux choix qui effraye tellement qu’on préfère souvent nier jusques à sa possibilité. Comme tous les spectres historiques, on a beau l’enterrer, il remonte, rentre par les écoutilles mal fermées, fait sauter les canalisations. Le spectre du choix évacué viendra chatouiller les pieds des gentils couples endormis, avant de devenir sans doute moins friendly. Les unes et les autres ne pourront pas nier très longtemps qu’elles ont choisi, et ce qu’elles ont choisi.

 

Nous sommes dans de très sales temps, dans des années gluantes, mais nous parions que les mauvais jours finiront.

 

 


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La Bestiole

  • : Divergence transse, féministe, communiste - Le placard à Plume, la fem-garoue
  • : Ébranchée, schlemihlah, communiste, féministe - la transse la moins queer, la moins fun, la plus antisexe, antinaturaliste, antisubjectiviste du quart sud-est. Clodote d'hamsterlande, casserole détachée de la queue de l'alternoféminisme. A gauch' de la gauch' de la gauch' de l'extrême gauche. Résolument opposée aux backlashes pro sexe, pro marché, pro nature, pro religion, pro peuple, pro nation, comme aux catéchismes moraux-politiques en tous genres. Moderniste négative, moniste, novatrice ; philogyne, philosémite. Pour un anti-monde de nanas paresseuses et la ruine radicale de la masculinité, de l'économie, de la sexualité, de la fierté, du pouvoir.
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