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5 novembre 2012 1 05 /11 /novembre /2012 10:23

 

 

 

Finalement, si les choses n’avaient pas été fortement aigries par la bienveillance d’un échantillon de simili-féministes bio lyonnaises abuseuses et casseuses de f-t’ qui ne rampent devant elles ni ne sont reconnaissantes, d’autre part si les perspectives immédiates de notre société n’étaient pas à la régression précuite, je vous aurais parlé beaucoup plus souvent dans ce blog de la vie dans la région où je me retrouve coincée. Je vous aurais même causé, je ne rigole pas un instant, de la flore des prés ou du vol des buses. Mais voilà, comme dans le conte esquissé par Boulgakov, je suis irrémédiablement devenue méchante (on ne le naît pas, on finit par le devenir), et je ne jacte guère que pour dauber sur la genropolitique. Il y a de quoi, c’est sûr. Mais précisément, une rupture avec la logique productiviste serait précisément de ne pas toujours réagir, et de ne surtout pas faire tout ce qu’on peut (Arendt, encore une fois). Seulement voilà, je suis de ce monde, comme vous (ah bon !?), et je suis faible. Et de plus je m’emmerde.

 

Cela dit, passant faire quelques courses dans mon nouveau chef lieu de canton, pasque j’en ai changé, j’ai eu l’appétit d’en parler un peu. En mal. Arrivé à un certain point dans la déglingue, les nouveautés sont de très délavées décalcomanies de ce qui les a précédées. Vous connaissez pas, hein, les jeunes, les décalcomanies. C’était avant même le règne de l’autocollant, c’est dire, ces images qu’on accumulait sur des feuilles à partir d’autres feuilles. Oui, ça n’a rien de passionnant. Les nouveautés de nos fin de vies de t’ persécutées non plus. La Chaise Dieu non plus.

 

La Chaise Dieu est une fable. Un misérable bourg perché sur une montagne entourée de forêts très moches, tout replié autour de la masse d’une ambassade soviétique – euh pardon d’une abbatiale en gothique avignonnais. C’est sensiblement la même chose en fait, à quelques détails près. Dans l’abbaye il y a des moines, pas des vrais selon moi, ceux là ne sont pas d’un ordre historique mais d’un néo-ordre charismatique particulièrement réac.

 

La Chaise Dieu, avec ses quelques centaines d’habitants, sa conserverie à champis, sa maison de retraite et son IME, a droit sur les cartes de France à un point plus gros que les autres chefs lieux de canton, même plus peuplés et bien plus vivants. C’est que la Chaise Dieu est célèbre. Du coup on croit arriver dans une bourgade riante, et on se retrouve dans de tristes rues, bordées de maisons sales et de boutiques abracadabrantes – je vous dirai après pourquoi – écrasées par la masse de l’église et objet de regards hostiles (dont éventuellement le mien).

 

Mon vieux maître avait écrit une fois d’un chef lieu de canton de son pays de Périgord que l’activité principale semblait en être l’exportation des imbéciles. L’activité principale de la Chaise Dieu paraît être l’attraction des mêmes imbéciles. J’ai dit l’attraction, pas l’importation, parce qu’au fond, pas si imbéciles que ça, ellils n’y restent pas ! Pas comme moi, quoi, qui en suis vraiment une d’imbécile.

 

La Chaise Dieu est un attrape-mouches géant, en fait, pour toute une population de snobinards, d’artisteux à crinière, de touristes calés et décalés, qu’on voit presque en toute saison déambuler par grappes, visiblement déçus par la réalité, dans les rares rues de l’endroit. C’est pour leur usage d’ailleurs qu’il y a des boutiques abracadabrantes, où on vous vend des souvenirs hideux ou même des minéraux (!), et des espèces de restaurants pas même typiques – mieux vaut aller à Besse bouffer un aligot, le seul plat qu’on n’ait pas réussi à finir avec une ex copine qui comme moi était une gloutonne. Le PMU ne vaut pas et de loin celui de Paulhaguet. Je recommande par contre la boucherie-charcuterie (je suis tout à fait sérieuse), et la boulangerie de la route de Sembadel.

L’autre jour, par exemple, il y avait une concentration (je crois qu’on dit comme ça) de motards en side-car sur le parking à touristes. J’ai une aversion particulière pour les motards, enfin particulièrement les motards hétéro. Je ne sais pas si vous avez remarqué tout de même mais l’usage de la moto va presque toujours avec des démonstrations appuyées d’hétéronormalité. Je veux bien faire une exception pour les camarades lesbiennes motardes, que je ne croise jamais dans ces contrées. Par ailleurs je n’arrive absolument pas à comprendre qu’on puisse avoir goût à se jucher sur ces engins, se bousiller le bassin, rien pouvoir emporter avec soi et pas dormir dedans non plus. De la pure déraison.

D’aucuns m’ont cité la comparaison avec le cheval ; ça tombe mal je n’aime pas non plus les chevaux, du tout. En fait, les chevaux, bon, c’t’une chose, ce que je ne supporte pas c’est le rapport des humains aux chevaux et la mise en scène qui va avec. La cavalophilie pue l’aristocratie mal décrottée, pour le passé, et pour le présent la vanité petite-bourgeoise qui s’est déjà acquis une maison un peu plus que Phénix et un grrros 4x4 bien mortuaire. Le degré au dessus c’est d’acheter un ou deux canassons qu’on va flanquer dans un triste pré et exhiber aux collègues. J’ai vu aussi maintes fois la suite, les revers de fortune, le cdi qui saute, la mini entreprise qui coule, et les chevaux assoiffés et affamés qui finissent par se barrer sur la route et à faire paf contre la première bagnole du matin. Rideau.

 

Je n’aime donc ni les chevaux ni les motos. Ni vraiment ce chef lieu de canton sur le ressort duquel mon isolement destructeur est venu me poser, après l’inénarrable passage dans la banlieue brivadoise, sur laquelle j’aurais encore bien bavé aussi, tiens. J’avais encore quelque chose au frigo. Mais c’est comme ça.

 

Au sujet de l’attraction locale, des attractions si on veut, à part la foire aux champignons de la saintchépaquoi, finalement, y va y avoir moi. Ben oui, je suis tout de même la f-t’ de l’arrondissement. Jamais j’en ai vu ni entendu parler d’autres. J’avais déjà si on veut fait mon trou sur Brioude, la sous-pref’. Voilà que je m’en vais être la curiosité des hauteurs.

 

Il faut savoir que ces hauteurs, à quelques kilomètres près - la ligne de partage des eaux de la Senouire et du Doulon pour tout dire - sont, hélas, le domaine des stéphanois. Qui constituent eux-mêmes un sous-domaine des lyonnais. Ma binôme, qui avait autrefois de l’esprit avant de se le faire aplatir par le rouleau à pâtisserie décolonial, résumait les lyonnais en deux mots : des bourges barges. Ce qui me semble convenir. Les stéphanois, c’est la version lumpen’ de ce barge. Les hallucinés du naufrage. Cet immense état où nous glissons les unEs après les autres, et d’où les camarades exotisantes restent obstinément persuadées, en dépit des conséquences de plus en plus sordides, que vont surgir lucidité et peut-être même révolution. On est essentialiste ou on ne l’est pas.

 

Même si j’ai un passing de petite vieille précoce, il faut dire que je ne me suis jamais très bien sentie à Sainté. La revirilisation accélérée de la société rend les gentes qui se sentent en délicatesse avec la rentabilité scrutateurs. Trou de nez et mensurations précises. Toujours bon d’avoir des formes f à démolir, ça fait se sentir humain, mec pour tout dire.

En somme, je suis dix kilomètres trop à l’est pour une très relative assurance-survie.

 

En fin de compte – puisqu’un jour notre compte est fait, sinon bon – entre mon isolement, ma faiblesse, mes exigences, la malveillance des unes, le rejet des autres, et pour couronner le tout l’appétit de meurtre qui rôde envers les gentes comme nous, il est bien probable que même sans y mettre la moindre bonne volonté, je me retrouve sur la liste, celle qu’on célèbre lors des singeries du TdOR, l’espèce de pardon où les bio viennent larmoyer sur les t’ qu’elles ont studieusement aidé à crever – et les transbureaucrates s’assurer que même mortes on n’échappera pas à leur cheptel. Directement des productrices aux consommatrices, ce genre de commémoration, c’est l’amap des radis de la bonne conscience. L’important c’est d’en croquer, et bien en vue !

Sur ma chandelle, les hyènes qui m’ont pourrie pourront communier avec les pleutres opportunistes qui les ont laissé faire. Avec la bénédiction des feudataires trans locaux, adeptes émérites de la brosse à faire reluire les grolles de tout ce qui sent le pouvoir. Ça sera vraiment émouvant.

 

Enfin bon. S'il y a ce qu'il est convenu d'appeler une urgence, c'est bien de nous rappeler que nous ne sommes que de très conditionnelles humaines (les t’ en particulier). On ne naît rien du tout, contrairement à ce que prétendent la déclaration des droits et sos-homophobie. On devient, ou on ne devient pas, au gré de ce que les autres nous concèdent et des aléas du capitalisme, plus ou moins humaines ou rentables, donc plus ou moins légitimes. Si on l’est pas assez on fait de la viande pour les mouettes, et voilà. Statuts, droits, mon cul. C’est finalement toujours la volonté, bonne ou mauvaise, de nos congénères qui est décisive, qu’elle soit autonome ou téléguidée. En quoi c’est, comme la langue, la pire – et la meilleure des choses. Car pour un monde agréable, émancipé, entre vraies gentes quoi, je ne vois effectivement pas de garantie meilleure ni de possibilité plus désirable que la volonté réciproque de se permettre de vivre. Le tout est que nous allions la reprendre au clou où nous l’avons il y a fort longtemps troquée contre des illusions, des hochets, des droits et autres franches merdouilles. Sans doute on ne nous la rendra pas volontiers, il faudra en venir aux mains, peut-être même aux manches de pioche. Je ne suis pas une warrior mais si jamais on laissait tomber nos matches de valorisation, alignement et croc en jambes pour nous lancer dans cette expédition, j’y irai fort volontiers.

 

Si je suis encore vivante, évidemment.

 

 

PS : Et, bien sûr, en attendant : ni oubli ni pardon !

 

 

 


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4 novembre 2012 7 04 /11 /novembre /2012 09:05

 

 

Vous avez du maintes fois remarquer ma très grande aversion, pour ne pas dire pis, envers les idées et propagandes de plus en plus diverses et néanmoins convergentes qui positivent le fait de faire – et du coup d’avoir, de devoir s’occuper, des enfants. Tout autant que contre l’idéalisation de celleux-ci, notamment dans les conditions actuelles de surinvestissement envers ces promesses sur pattes particulièrement pénibles, et qui ne tiendront jamais rien plus que nous n’avons su tenir, tout en nous bouffant le peu d’existence qu’on nous concède.

 

Il me paraît cependant important, même si ça aussi ça se comprend très bien quand on lit mes foucades, que mon antinatalisme est en faveur de la vie la plus correcte possible et imaginable des nanas existantes et présentes, et n’a rien à voir avec ce qui motive en général ce genre de position : un calcul malthusien.

 

Les choses sont très simples. Je fais partie de celles qui, tout bien considéré, refusent que nos existences soient conditionnées, rabotées, mesurées, légitimées ou non, en fonction de « nécessités » générales ou même absolues, et d’abstractions diverses. Bref que le principe de nos vies se trouve en dehors d’elles-mêmes. En clair, je suis opposée aux conséquences de ce qu’on appelle souvent la « révolution copernicienne », surtout dans les affaires humaines. Cette « révolution » qui consista à placer en dehors de notre cadre propre l’axe de ce que nous comprenons comme le monde. Bien sûr quand on parle de Copernic et de quelques autres, cela fait référence à la conclusion que la terre n’était pas le centre de l’univers. Je vais dire quelque chose qui va vous faire bondir, mais j’ai l’impression qu’en s’intéressant à ça on s’est enfilés dans un fort mauvais coton.. En effet, depuis, on n’a pas cessé de faire dépendre nos existences et le rapport que nous y nourrissons de « mesures objectives », suspendues en dehors et au dessus. Sans parler qu’au fond ça n’avait pas la moindre importance pour la vie que nous menions et dans une certaine mesure menons encore – l’atmosphère ne se dérobe pas d’un poil si nous cessons d’y accorder crédit, et le soleil ne s’en lève pas moins (1). On peut tout à fait vivre, et confortablement, sur Terre, sans nourrir la moindre spéculation copernicienne !

Je suis de celles qui pensent que le capitalisme, c'est-à-dire la prééminence donnée à la « dimension économique », a vu sa mise en place facilitée par les points de vue coperniciens, scientifiques et tout ce bataclan. Et si le monde précopernicien était déjà, évidemment, réglé sur l’hétéronomie assez radicale du divin, les idéologies du Bien, du sens de l’histoire et autres nécessités objectives ont motivé des exactions et des désastres d’une ampleur inconnue jusque là, même pour la bestiole agressive que nous sommes. On aurait pu vivre fort bien sans se soucier de savoir qui tournait autour de qui. Et une part de nos infortunes historiques est peut-être liée à cette passion de nous forger finalement de nouvelles divinités, bien voraces, en l’espèce des « vérités objectives » au nom desquelles nous nous faisons passer à la casserole, plutôt deux fois qu’une.

 

Or donc, comme je disais, la plus grande partie des idéologies antinatalistes n’ont rien à battre de ce que se coltiner des mômes c’est chiant et pénible, que la vie est fort courte et qu’on y aurait une foultitude de choses plus passionnantes à faire, sans parler de ne rien faire. Non, les raisons données sont qu’on serait « trop nombreux », « qu’y en aura pas pour tout le monde », etc. C'est-à-dire précisément les idéologies de guerre mutuelle, de possession privée et de pénurie qui accompagnent l’économisme depuis trois ou quatre siècles. Où on a réussi à produire des monceaux inouïs de choses, de plus en plus néfastes et pourries, sans que la plupart en aient, et surtout des plus utiles !

Les malthusianismes mettent précisément en avant des raisons externes à notre existence pour estimer celle-ci, dans la droite tradition copernicienne et scientiste, où ce sont, ô fétichisme, camarade Marx au secours, les choses, investies du pouvoir décisif, pour ne pas dire les marchandises et les métamarchandises (nature, planète etc.) qui se substituent à nous comme sujets sociaux et « réalités décisives ». En quoi on a l’habituelle chute des velléités de critique dans la naturalisation des formes sociales en vigueur, qui a fait de bien des révolutions des sessions de rattrapage du capitalisme et des ses abstractions réelles annexes. En gros, je pense que le malthusianisme à dès son origine (et son auteur) fait l’impasse précisément sur une critique de la société de production, d’échange forcé et de pénurie, en avalant ses présupposés d’angoisse matérielle permanente – création du besoin – comme sa confiance dans la prééminence des données externes, toutes formes si utiles à fouetter les producteurs et les consommateurs dans la galère des nécessités.

Sans parler du rôle foncier dans ces types de pensée de notre bonne vieille illégitimité foncière, elle directement héritée des religions culpabilisantes, abrahamiques en particulier. Nous sommes toujours coupables, toujours de trop, il y a toujours une bonne raison de tuer plein d’entre nous, que nous soyons mécréants ou non-rentables. Pensées systématiques de malveillance envers nous-mêmes et autrui. Eh bien m… !

 

Ces approches, les amies, me font vomir. Si je suis antinataliste c’est pour nous, pas pour les « ressources » ou la « planète », cet « organisme » dont je n’ai absolument rien à branler, et dont l’évocation alarmiste sert uniquement à renforcer les prérogatives de la domination, des états, des polices, avec l’assentiment enthousiaste des décroissants et autres écologistes. Je reprends à mon compte là-dessus la critique des camarades Riesel et Semprun. Et aussi celle fort éloignée en apparence, mais peut-être pas tant en fait, de Solanas.

Pour moi la seule bonne raison d’agir, c’est de prendre nos vies en main, de nous autonomiser, de créer des rapports humains et non plus sociaux, de cultiver notre imperfection en somme. Il y aura ou pas des mômes, probablement toujours un peu. Mais nous gagnerions quelque chose de décisif à remettre en cause, au lieu de vouloir les intégrer, les structures du patriarcat qui sont quand même bien ancrées sur le souci de la reproduction-transmission des pouvoirs et des biens. On n’a pas à organiser les choses en fonction des aliens qui surviennent – je rejoins là la thèse d’Arendt sur l’étrangéité de l’enfant dans un monde déjà constitué, en sus du fait que c’est un emmerdement sur pattes.

 

Je suis donc, comme antinataliste, assez déprimée par l’effervescence qui agite toute la société à ce sujet depuis vingt ans, comme par hasard au moment même où la valeur des « vies pour elles-mêmes », dans le cadre politico-économique, s’effondre ; et où nettement l’enfantement revient à la mode comme pansement – mais alors coûteux, le pansement. Je ne parle pas en argent. Je parle en vie, en peau, en temps. Je vois juste les copines, les copines de la génération qui s’était soulevée contre ça, qui aujourd’hui se retrouvent à devoir faire vivre leurs enfants quarantenaires, et pouponner leurs aliens, tout en quelquefois surveillant du coin de l’œil leurs parents déments ! Pas une minute. Crever à la tâche. P… ! C’est ça, c’est pour ça qu’on s’est battues ?

Et je vous le tranche tout net – je ne fais pas un pas dans le sens de la tradition et du complémentarisme sexuel. Ç’a toujours été le bagne pour les nanas, partout. Il n’y a pas d’issue vers le passé – et si on aurait pu suivre d’autres chemins à divers moments, de toute façon c’est râpé. La sortie n’est pas derrière ; elle n’est pas non plus dans l’obstination productiviste. Sortir du capitalisme, ce n’est pas le plein emploi, les crèches et l’hypersocialisation, dont on voit déjà les conséquences dans la folie qui gagne ; c’est bazarder toutes ces obligations et ce injonctions repeintes en « services » et en « opportunités ».

Je fais partie de celles qui croient que si on vivait des vies moins pourries, singulièrement, on aurait moins envie de se les pourrir encore plus pour être bien sûres de notre fait. Tout bêtement. Je suis une optimiste – vous ne vous en doutiez pas ?

 

Comme antinataliste je suis parfaitement anti-malthusienne, et de manière générale, allez un petit néologisme que je dédie (re !) à Arendt qui a beaucoup réfléchi sur la question, antinécéssitaire. Le jour où nous commencerons à cesser de nous payer de mauvaises raisons pour légitimer notre émancipation, on aura fait un sacré bougre de pas sur le côté ! Partir sur le côté est le prélude à toute évasion. En face il n’y a que le gouffre.

 

 

 

PS : Ce que je trouve assez tristement cocasse, c'est que lorsque je discute là dessus, bien souvent, on glisse sur les motifs de la vie présente pour finir par me dire "mais alors, comment on va faire après quand on va vieillir ?". Ce qui résume en dix mots la totalité de l'impasse où nous nous sommes foutues et dont nous craignons comme la gale de sortir : qui va payer nos maisons de retraite et nous torcher quand on pourra plus ? Point. Voilà toute la perspective humaine et politique que la civilisation perfectionnée nous a laissée. C'est tout de même trop classe, nan ?

 

PS 2 : Je vois, ô honte, que j'ai oublié de faire référence à Madeleine Pelletier, laquelle fut au tournant de l'autre siècle une des défenseures bien isolée d'une opposition au natalisme centrée sur la vie des nanas, et pareillement d'une remise en cause radicale du relationnisme et de la sexualité - elle fut une des très rares anarchistes à mener une critique de "l'amour libre", c'est à dire de la mise à dispo des nanas pour les "besoins" masculins, libération qui était encore à l'affiche soixante dix ans plus tard !!

 


(1) je trouve d’un humour fort noir que l’on nous bassine dans les média avec les incroyables performances d’un quad télécommandé envoyé sur une planète voisine, et encore plus désopilant qu’on nous annonce comme des nouvelles d’importance la supposée présence d’autres planètes, tout à fait invivables et à des distances astronomiques, alors que nous sombrons depuis un siècle dans la guerre générale, les dingueries les plus avancées et somme toute l’extermination. On se demande où ont la tête des gentes capables de s’occuper de pareilles niaiseries, et dans une telle situation, sans même parler de celleux qui les relaient et les écoutent avec dévotion.

 

 

 

 


 

 

 

 

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2 novembre 2012 5 02 /11 /novembre /2012 08:38

 

 

« Pro-vie, pro-famille, pro-gosses ; parce que vous croyez que nous on est contre ? » Question posée par une militante lgtb à des réaques en goguette.

 

Je suis pas tombée sur le cul, j'étais déjà assise ; et de toute façon je connais la réponse lourdement majoritaire depuis vingt ans : oui, on est pour ça. Comme on est pour le travail, la république, les rtt, les gentils flics qui nous protègent des méchants malfaiteurs… C’est Mickeyville partout ! La réconciliation nationale ! La fin de l'histoire ! Alleluïa ! .

 

On est pour tout, dans tout ce qui est, et on a juré méfiance et hostilité envers tout ce qui n’est pas et pourrait être, bouh. On est d’une bonne volonté à faire peur. On a résolu de tout avaler et d’ailleurs on l’a fait.

 

Bizarre qu’ellils ne soient encore pas contentEs ; pourtant on a intégré toutes leurs croyances, tous leurs modes de vie. Un peu plus on va se déguiser en m et en f pour faire encore plus vrai. On s'y entraîne déjà. 

 

En d’autres termes, être lesbienne ne voudrait surtout, mais alors surtout plus dire vouloir que les choses changent. Ce serait au contraire vouloir s’y intégrer, à fond. Vouloir se réapproprier, réaliser une bonne fois pour toutes ce bon vieux patriarcat dont les coutumes et les formes sont tellement attrayantes. Que c’est une honte qu’on en ait été privées si longtemps. Mais maintenant on est sages, on y a droit, on va tout bien faire comme vous, fonder des familles, élever des lardons, cotiser à la mutuelle, tondre le dimanche entre 3 et 5 le gazon du lotissement…

 

L’identité, marchandise parmi les autres, l’a emporté sur la volonté de changer l’ordre des choses – et des gentes. Et ça risque de nous mener « loin ». C’est que ça nous a déjà rendues fort conservatrices, la convoitise envers ces bonnes vieilles structures sociales qui se ficellent à la mairie, chez les notaires, dans les assurances-vie, devant les tribunaux quand ça chavire. Et il va falloir les protéger, en plus, ces formes si fragiles. Voilà que les bouleversements possibles ne nous apparaissent plus du tout sous le même jour. On a des intérêts maintenant dans l’ordre présent, et pas qu’un peu. On va apprendre, quand ce n’était déjà le cas, à aimer l’état, le contrôle social, la répression, la défense contre les vilains non-rentables ou les aléas politiques qui pourraient faire chuter le niveau de vie de nos petites familles, remettre en cause nos propriétés laborieusement acquises, nos annuités retraite, notre marasme républicain. Plus touche ! On est déjà conservatrices, on va apprendre assez vite à être réactionnaires. Chez les versaillais, pour être tout à fait in.

 

La substitution de la revendication à la critique mène systématiquement par assimilation et ralliement aux formes majoritaires vers une droitisation. Les mouvements d’intégration identitaire qui ont évincé ceux de contestation en sont en ce moment un exemple type, de même que les divers populismes simplificateurs. Il faut dire que c’est une tendance profonde en ce moment, et peut-être le début d’une régression massive, qui entraînerait tout le monde dans l’effondrement ; pour n’avoir pas voulu sortir de ce monde, et au contraire nous y entasser, nous périrons avec lui. Et le défendrons avec la brutalité requise, aux côtés de tous ses autres tenants, contre toute tentative d’échappatoire. Ça sera classe autour des barricades, si barricades il y a : robocops et militaires lgteubés défendant la propriété et la sécurité républicaines-rainbow© contre gouines antipatriarcat, antinatalistes et anticapitalistes. Au moins ça aura le mérite de montrer que les sexualités et autres identités ne sont pas un mode pertinent de départagement politique.

 

On commençait à commémorer ces derniers temps le dixième annif de la mort de Wittig. Je me suis demandée ce qu’elle aurait pensé de tout ça, mais tout simplement aussi ce qu’elle pensait de son vivant, que ça avait déjà bien commencé à glissouiller. Ce n’était pas très clair. Wittig avait du mal à se débarrasser de la gangue léniniste, et de l’envie de rattraper ce monde. Et cependant on sent bien qu’elle n’était pas non plus à l’aise avec la revendication-acceptation. Pour ça je pense elle prenait du champ.

 

Je suis incontestablement plus proche de Solanas que de Wittig.

 

En tout cas, s’il y en a qui sont paumées, ce sont bien les réaques. Autrefois, c’était clair, nous avions des projets de société ou d’autre chose exclusifs, opposés, qui se rentraient dedans direct. Elles voulaient ce monde en bien concentré, nous voulions démolir les formes qu’elles défendaient.

 

Á présent, nous voilà toutes les unes sur les autres, à réclamer la même vie, les mêmes formes sociales et relationnelles, à en rajouter sur comment nous allons super bien les remplir et réaliser. Il y a de quoi en perdre la tête. Apparemment, de notre côté ça suscite fort peu de perplexité. M’alors en face, la panique. Y z’en sont à se couper l’herbe sous le pied pour pas qu’on y vienne ; ainsi d’un fort ahurissant communiqué d’un syndicat de notaires, qui s’oppose à hétérolande partout ; alors même qu’y z’ont tout à y gagner, comme les autres professions juridiques d’ailleurs. Contrats et procès (qui ont déjà commencé, il y a déjà des empoignades entre parentes), lesquels vont de pair avec l’extension des formes du capitalisme et de la citoyenneté propriétaire (laquelle est au départ le but principal de la conjugalité, on l’oublie trop aisément), vont fleurir. Pour parler vulgairement, y vont se faire des c…. en or. Mais nan, moralement ça bloque.

 

Ces gentes là doivent se poser la question « qu’est-ce qu’on a merdé pour que ces dépravées libérales viennent picorer dans notre triste gamelle ? ». Ben, rien je pense. Si il y en a qui ont étrangement déraillé, c’est plutôt nous. Enfin, déraillé, non, on s’est ralliées, voilà tout.

 

Au fond et en toute logique intégratoire et accaparante, il n’y a effectivement pas de quoi en ch… une pendule. Nous avons massivement fait un choix (ce fameux choix qui fait si peur à sos-homophobie). Et comme sos-homophobie nous faisons tout pour oublier que ç’a été un choix, non non, on a toujours été super bien avec ce monde, avec la famille, avec les aliens, avec hétérolande ; on veut y prendre part, s’en gaver, le servir comme des vestales. Les gouines rouges, comment dire, n’avaient pas saisi le sens ou plutôt la fin de l’histoire, voilà tout, sans quoi elles feraient comme nous aujourd’hui. There is no alternative, un monde unique et heureux.

 

Beh oui, ça n’a pas grand’sens, je le vois bien, de s’étrangler et de s’offusquer. Maintenant c’est comme ça, nous sommes comme ça. Au fond nous avons même peut-être toujours été comme ça. C’est le réel indépassable et voilà tout. Comment avons-nous – non, comment aurions nous pu commettre cette dangereuse erreur, probablement antidémocratique (Caro !), de vouloir changer les rapports humains ? Ce doit être un faux souvenir, un vieux cauchemar mal digéré.

 

Ou alors ? L’autre jour, je répondais à un envoi d’une très ancienne camarade, qui faisait suivre un texte sur une supposée – et espérée - opposition irréductible homo/hétéro, que je craignais que nous en soyons tout au rebours, et la tête dans la photocopieuse. J’ajoutais, un rien grandiloquente, que je pensais que nous étions dans un désastre historique aussi pour les tpg, c'est-à-dire le naufrage de ce que nous avions voulu porter en d’autres temps, et, je le répète, l’assimilation à hétérolande – donc la victoire de celle-ci.

Mais peut-être tout le monde n’est pas d’accord justement pour se passer à la photocopieuse, malgré l’apparence d’unanimité et les clameurs d’adhésion ?

Bref je jette la bouteille au marais, peut-être pour des temps prochains où, l’enthousiasme retombé, d’aucunes commenceront à percevoir la misère et l’autoarnaque dans la reconnaissance et l’intégration.

(Peut-être serons nous fières de vivre la même misère que les hétér@, l’égalité avant tout ? Difficile de dire jusqu’où la peur et la honte de se singulariser peuvent nous conduire.)

 

N’empêche, nous sommes encore un certain nombre à être contre la famille, l’enfantement, l’intégration au patriarcat élargi, la demande de certificats de bonne vie et mœurs au pouvoir, la résignation à ce monde laborieux, et cette survie idéalisée qu’on appelle la vie, en cadence alternée avec les anti-avortements - à qui l’acclamera le plus fort !

Nous sommes encore plusieurs à ne pas vouloir de cette existence en tube digestif, à ne pas bien voir à quoi servent les droits dans un monde d’impuissance, sinon à nous encager encore plus, à dire que nous nous passons allègrement des baptêmes républicains.

Nous sommes encore quelques unes à nous souvenir que féminisme et lesbianisme furent des mouvements révolutionnaires ; des refus de la résignation et des volontés de sortir de la saumure ; pas des boutiques du marché existentiel. Qu'elles peuvent redevenir refus et perspective ; changement de génération aidant, ou esprits se trouvant. Vrai qu’à voir où on en est tombées, c’est à n’y pas croire. Mais nous sommes d’indécrottables optimistes. Et l’histoire a ses surprises, bonnes et mauvaises – selon où on se trouve sur l’échiquier, les choix qu’on a faits. Reste en effet le choix, ce fameux choix qui effraye tellement qu’on préfère souvent nier jusques à sa possibilité. Comme tous les spectres historiques, on a beau l’enterrer, il remonte, rentre par les écoutilles mal fermées, fait sauter les canalisations. Le spectre du choix évacué viendra chatouiller les pieds des gentils couples endormis, avant de devenir sans doute moins friendly. Les unes et les autres ne pourront pas nier très longtemps qu’elles ont choisi, et ce qu’elles ont choisi.

 

Nous sommes dans de très sales temps, dans des années gluantes, mais nous parions que les mauvais jours finiront.

 

 


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31 octobre 2012 3 31 /10 /octobre /2012 10:55

 

 

 

« Il n’y a pas de gloire à être français ; la seule gloire c’est d’être vivant ».

Giono

 

 

L’air de rien, je suis de loin, avec quelque attention, les comptes rendus de la bagarre qui se déroule depuis quinze jours à Notre Dame des Landes. Je songe aux camarades qui se fritent là bas dans la flotte, et avec qui je suis de pensée, avant peut-être d’y être de poil et peau. J’avoue que j’aime pas trop les dernières nouvelles, les grenades qui se mettent à voler droit, les éclats qui ne se perdent plus, les flashballs. De toute évidence les fliques ont reçu l’ordre d’élever le niveau de brutalité, et on ne recule plus en face devant quelques mutilés, comme au Chefresne. Or, les camarades ne peuvent pas reculer non plus, sinon par la force. Et le mieux serait de ne pas reculer du tout, de revenir dessus de partout. Mais là je sens mal l’affaire comme elle est en train se s’embringuer, et comme elle s’est déjà embringuée bien des fois. Pourtant je refuse aussi de faire dans le fatalisme. Sans quoi j’écrirais même pas ça. Je parie toujours qu’il y a une sortie vers autre chose.

 

En discutant avec une vieille amie, je me rappelais en outre la constatation que faisait Ellul, longtemps avant de sombrer dans les obsessions de ses dernières années : quand il y a des tués, ça sacralise l’objet ; malheureusement, ça marche très vite en sens inverse : dès lors qu’il y a des tués, l’objet est nécessairement sacré, car cela dépasse notre entendement et surtout notre acceptation, que l’on puisse mourir pour rien, ou pire que rien, pour quelque chose qui se révèle stupide ou néfaste. Le plus bel exemple reste 14-18, guerre s’il en fut de vanités nationales et d’intérêts économiques, et qu’on s’évertue désespérément depuis un siècle à repeindre de manière supportable, pasque sinon, comment justifier dix millions de morts ?

 

Ma réponse c’est que ça ne se justifie pas. Que ce soit un ou dix millions. Je vais encore dire une énormité mais rien, au sens élargi de chose, ne vaut à proprement parler qu’on meure pour. Ni utilitairement ni moralement. Dès qu’on entre là dedans on entre dans le monde, qui tiens comme c’est étonnant est celui du capitalisme, où les choses sont les vrais sujets sociaux et nous les acteurs de leurs petites et moyennement grandes histoires.

 

Les choses, les grandes nécessités évidentes et suspendues. Qui vont, je trouve, avec un alignement de plus en plus massif sur des choix identiques, eux-mêmes incités par un mélange de contrainte et de capacité morale autant que technique. Nous nous alignons sur notre identification à des nécessités, qu’elles s’appellent croissance économique ou maman planète, peut-être émancipation sociale si celle-ci nous échappe pour devenir aussi une de ces choses impérieuses. Ce matin, je lisais avec effroi un article débile et odieux où une expérience effrayante avec un casque à électroencéphalogramme était décrite ; et où on signalait bonnassement que ce casque se dégotte dans le commerce, à cinq cents euro. Ben je dois avouer que ça me glace. Je n’ai évidemment rien pour le monopole de la violence et du contrôle social, désormais mental, par l’état et ses annexes ; mais nous perdrons tout en usant des mêmes logiques et des mêmes objets, en nous assimilant à ce système de contrôle, et aux valeurs qu’il draine. Sans parler de l’immense liberté que nous offre le monde foisonnant et pratique des marchandises, euh euh… De même pour l’usage de la brutalité – et là je cause pour nous, je veux dire des conséquences retour sur nos viandes, pas celles des fliques qui peuvent bien crever. Je crois qu’il nous faut limiter, dans la mesure où nous le pouvons, la brutalité envers nous-mêmes, ne pas surenchérir sur le même, quoi, comme d’hab.

 

Comme nous étions déjà quelques unes à le constater il y a plus de vingt ans (1), l’issue de ces luttes relève presque toujours d’une mayonnaise de combat local médiatisé, de circonstances économiques et financières, enfin de tractations politiques qui d’ailleurs n’ont pas toujours à voir directement avec. Ainsi, ce qui était imprévisible il y a quelques mois, c’est qu’Ayrault cafouille lamentablement dans son poste de premier ministre, et pourrait bien se voir éjecté. Ce qui peut-être changerait la donne, lié au fait que la grogne monte contre le projet.

C’est comme ça, ç’a été comme ça pour Plogoff ou le Larzac, et pour des luttes plus récentes, des suites de circonstances et de négociations aussi qui ont fait que ; ne pas oublier non plus qu’il fallait tout de même nourrir la grosse bébête, et que Chooz s’est construit dans la même dynamique.

Mais à l’autre bout de la cuisine, j’aimerais autant qu’il n’y ait pas des morceaux de camarades dans la mayo. La souffrance ne rend pas lucide. Elle obscurcit et nous enferme dans des logiques où il vaut mieux pas entrer, et qui sont rien moins qu’émancipatoires.

 

Anticapitaliste et anti-indus, je serai très contente qu’on parvienne à ce que ce projet coule. Mais pas à n’importe quel prix. Parce qu’après c’est le prix – la valeur - qui prend toute la place, dicte la pensée et le ressenti ; encore une fois comme il est de règle dans le capitalisme.

Je ne crois pas un instant que nous pouvons nous soustraire totalement en claquant des doigts à ces logiques qui nous sont imposées, mais si nous pouvons retirer la patte, glisser un peu de côté, c’est déjà pas mal. Ne rien lâcher de bonne grâce, et non plus à la pensée mécanique.

 

 

 

 

(1) Complément d’enquête sur un engagement différé, 1990, que je promets encore une fois de vous mettre en ligne quand j’aurai récupéré mes affaires dispersées.

 

 

Pour avoir des news de comment ça tourne là bas : http://zad.nadir.org

 

 


 

 

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30 octobre 2012 2 30 /10 /octobre /2012 08:59

 

 

 

pourquoi je suis de celles qui veulent qu’on en finisse

avec la sexualité et la relation affective comme socialités (et même tout court)

 

 

« en raison de leurs activités sexuelles… »

 

Je suis restée songeuse devant cette expression, que j’ai peut-être déjà vu passer, mais qui m’a sauté au nez il y a quelques mois depuis un communiqué d’actup, l’assoce pour la promotion de la baise durable.

 

Il y a le « en raison » et il y a « activité ».

 

Activité ramène la chose au même secteur que le boulot. Nous sommes dans une société, même une civilisation, où nos activités forment une majeure partie de notre être. Activité est un mot d’équivalence – toutes les activités s’équivalent au sein de leur reconnaissance comme productrice de valeur. Difficile de ne pas penser très fort que ce type d’approche est spécifiquement lié au système capitaliste.

 

Mais c’est surtout le « En raison » qui compte et pèse. Qui enrobe tout ça de la nécessité/fatalité propre à la désignation de tout ce qui est base sociale et ne peut être remis en question. Là aussi, c’est le même langage que pour l’activité économique, politique, judiciaire. Baiser et relationner en général est une nécessité sociale, point. Elle est le point de départ de toute réflexion, et de toute suite de conséquence, cause immuable. C’est la « ratio », le réel indépassable par rapport à quoi on détermine tout le choisible. Sauf que ce « réel incontournable », comme dans d’autres cas, est déjà un habitus social d’une part, la valorisation d’un comportement de l’autre.

 

Ce genre de raison, qui a peu à voir avec le raisonnable et tout avec l’arraisonnement, la mise à la raison, impose d’emblée la fin de tout examen. La chose qui est habillée en raison est, elle doit être, n’importent les conséquences et ce qui est réellement vécu. C’est l’origine du monde, en quelque sorte. Il n’y a, ne doit rien y avoir, ni avant, ni en dehors. Raison signifie ici « cause première ». Nature, quoi. Or, je fais partie des gentes qui sont très sceptiques envers les justifications naturalistes, notamment au sujet des comportements humains. Et qui ne croient guère à cet argument, qu’il soit explicite ou non. Ce qui me fait d’ailleurs un peu marrer, c’est que ce sont des constructionnistes qui bien souvent aujourd’hui se réclament de ce genre d’évidence pour bâtir leurs châteaux de cartes. Concurremment avec les réacs ouvertement régressifs, bien qu’avec des intentions opposées. Les unEs et les autres finissent pas buter sur les mêmes impasses.

 

Vous avez je pense compris depuis longtemps que ma réflexion antisexe et critique du relationnisme n’est pas à proprement parler une approche morale, que le sexe ce serait bien ou mal et à l’origine ou pas en soi d’un nombre incalculable de déboires. Ça l’est effectivement, mais comme conséquences systémiques, pas comme évidence a priori, encore moins comme récompense/punition immanente, et mon approche essaie d’être critique, même si je ne cache pas mon aversion pour ce genre d’aliénation généralisée. Je considère donc encore moins, s’il est possible, qu’il s’agit d’une question personnelle !

Pour moi, le problème est que relation et sexualité sont des valeurs d’échange, et des formes de socialisation intégrées à un monde donné. Que ce monde est celui de la valeur, de l’économie et du capitalisme, de la manie productive et existentielle, bref que pour moi nous courons après des choses qui nous pompent.

 

Je n’ai foncièrement pas la même approche de la critique du capitalisme que les marxistes classiques ni les féministes matérialistes léninistes actuelles, parce que nous n’avons pas la même définition fondamentale de la chose. Pour elles il s’agit uniquement d’oppression de groupes par d’autres (ce qui est une description exacte de la situation mais n’est pas propre au capitalisme), et l’issue en en est la modification de la hiérarchie pour l’accès aux mêmes valeurs sociales ; pour moi il s’agit de l’invasion du monde entier, nous comprises, par une équivalence qui fait de nous des abstractions au « service » de formes à réaliser – formes que nous ressentons comme nous-mêmes (le sujet). Et que tous les groupes sociaux cherchent concuremment à réaliser ces formes. Il n’y a donc pas d’issue dans le simple changement de chefs ou de dominantEs. Il faut dans cette logique nous émanciper de ces formes.

 

Le propre du fétichisme, selon un vieux barbu et une école critique qui a survécu à ses ardentEs épigones, est de nous identifier totalement à un ensemble de formes sociales, perçues comme nécessité ; c’est le cas de l’économie, et plus largement de la notion d’échange équivalent. Il semble que ce soit de plus en plus aussi celui de la relation dite humaine et de la sexualité. Elle est là, elle est nous, nous n’y pouvons rien, ne la maîtrisons guère, et devons donc infléchir notre vie entière à ses exigences. C’est exactement ce que je lis sous ce libellé « en raison de ». La rationalité se déploie en fonction du posé et présupposé sexuel. Qui a aussi d’identique à la raison économique qu’il est vécu comme un « bien », avec toute l’ambiguité attachée à ce terme, et un bien à la fois individuel et collectif. Bref, de quel côté qu’on se tourne, il est là, toujours là. Son absence est considéré comme un manque grave, lui-même accentué par la notion de besoin, dont Illich fit autrefois une critique assez pertinente : « ce qu’on doit posséder pour être ».

 

Baiser, la sexualité quoi, comme travailler, ou citoyenner, est considéré comme une tâche sociale incontournable, inanalysable, impossible à remettre en question de quelque manière que ce soit. C’est un fait naturalisé. Depuis plusieurs siècles. C’est aussi une forme sociale dans laquelle nous devons nous intégrer pour être (au point que même le refus de baiser est aujourd’hui considéré comme une forme de sexualité, ce qui d’ailleurs le renvoie à la gamme des identités équivalentes, et permet de le réduire à un choix privé sans importance inquiétante pour la norme ; ne pas baiser c’est baiser tout de même, au fond).

 

C’est pourquoi, comme pour l’économie, les positions les plus subversives consistent à essayer de rendre durable son exercice, à pouvoir copuler sans attraper boutons ni virus, à se livrer à toute pratique sans que le ratio bénéfice/risque n’en souffre trop. Il s’agit au fond de faire mine de rendre inoffensif, comme pour le travail, un système en lui-même total et incroyablement contraignant. Et à déplorer, force dénonciations à l’appui, quand il y a de la casse.

 

Or, je suis de celles qui pensent qu’il y a forcément de la casse avec les injonctions sociales, dominations en elles-mêmes d’expérience toujours doublées de hiérarchies spécifiques. Comme pour l’économie et la propriété, on ne peut pas exalter un monde où on n’existe que sur la peau du voisin, dans un mélange d’isolement et d’exploitation, et se lamenter du désastre qui en résulte. Enfin si, on peut, c’est ce qu’on fait à longueur de temps, dans un mélange hideux d’hypocrisie et d’impuissance. Hypocrisie à croire que la forme sociale peut être inoffensive, impuissance à nous en sortir, ne serait-ce qu’individuellement, tellement la pression est forte. Et tellement la sanction du refus de consentement à cette merde est définitive : exclusion de ce qu’on appelle, bien à tort, les rapports humains – il s’agit de rapport entre sujets hypersocialisés.

 

La fiction des « besoins irrépressibles », taillée au départ pour les mecs et que les nanas s’approprient, comme bien des misères du patriarcat, est à la mesure de toutes les autres théories du besoin, cette nécessité et manque induites qui normalisent et naturalisent un système de production consommation effrénée. Tous les biens sociaux et matériels sont désormais énumérés comme besoins, jusques aux plus néfastes réalisations, institutions ou obligations. On est censées n’y avoir aucune distance possible, il en faut, et les renouveler sans cesse. Sans quoi déshérence et panique. Le système entier d’abondance prétendue du capitalisme et des formes sociales annexes est un système de pénurie perpétuelle et répétitive. Il n’y a au fond jamais rien, tout manque, sans cesse, tout est à réaliser ou acquérir, le plus souvent possible. La sexualité comme création d’individu est un exemple frappant de cette terreur sociale, d’engendrement de la peur, menace perpétuelle d’être exclue du système de reconnaissance mutuel. La reconnaissance instituée est aussi un chantage autogéré dont nous gagnerions à nous défaire…

 

De ce fait, la relation et son nec plus ultra sexuel et amoureux sont un système d’échange parfaitement calqué sur et adapté au système d’échange et de valorisation qui constitue le capitalisme – sachant que ce système recouvre la totalité de la planète, y compris les rattrapages dits socialistes, etc. Une des grandes arnaques à ce sujet est de parler de gratuité, alors même que la totalité de nos misérables vies pendues à ce cirque démentent puissamment cette fiction, qu’aiment à promouvoir, aux côtés de tous les menteurs de la terre, religieux en tête, des féministes dont je ne sais si elles sont naïves ou réaques. Je tiens qu’il existe ce qu’on pourrait nommer système relationnel, système d’injonction à un type bien déterminé de relation, que nous sommes prises dedans et que nous le reproduisons, enfin qu’il est probablement une des causes principales de la misère matérielle et morale dans laquelle nous baignons.

 

Une vision passablement romantique, relayée ces dernières décennies par un constructionnisme finalement très descriptif mais acritique, prétend que la normalité ne concernerait qu’une forme de sexualité, et que les autres seraient subversives de l’ordre des choses. Déjà, je dirais méchamment, on demande à voir, alors que les représentantes et sujets de ces sexualités subversives se bousculent pour accéder aux formes sociales d’hétérolande. D’autre part, on ne voit pas que les buts sociaux exprimés par ces « autres sexualités » soient finalement différents de la majoritaire – au contraire, il y a prétention, comme souvent dans le revendicationnisme interne aux formes sociales, à encore mieux les remplir. Reconnaissance existentielle, valorisation sociale, échange codé, tout y est, sans même causer du mariage ou de la parentalité.

La sexualité est un domaine social unique, comme l’économie sa grande sœur, qui connaît comme cette dernière une tentative de revalorisation par la diversification des produits et des programmes. Mais la nécessité sociale qui s’y exprime reste obstinément identique. Il n’y a aucune remise en cause de ce qui constitue les buts ni le système qui en est abondé ; la sexualité est aussi monolithique que l’économie aux marchandises variées et innombrables.

Cela posé, et tout crûment, ainsi que de mon expé, la conséquence en est que je pense désormais que la multiplication des orientations sexuelles (et des identités de genre, ce qui recouvre un domaine voisin dont je causerai par ailleurs), ni leur affirmation, ne nous feront sortir de l’ordre ni des dynamiques actuelles. En tant que participation à la sexualité, au système relationnel et à leur mise en scène, évidemment. Je suis lesbienne pasque je veux une socialité et un monde de nanas. Pas un calque d’hétérolande et de m-lande, fut-ce entre f. Féminisme et lesbianisme perdent raison et objet dès lors qu’elles ne sont plus sorties des logiques, des formes et des institutions qui constituent l’hétéropatriarcat et les systèmes corrélés ; or, c’est à les adopter que nous en sommes à peu près toutes tombées. Sos !

L’amour, la sexualité et leurs corollaires n’ont absolument rien de « subversif » (terme d’ailleurs assez bisounoursien), et sont au contraire des recours à l’ordre le moins critiqué et le plus naturalisé des formes de rapports. On les invoque contre tout et son contraire, contre la peste comme contre le choléra, comme ultimae rationis, formes élémentaires qui fondent et justifient la répétition infinie des codifications de la dépendance. On ne peut pas démolir hétérolande ni le patriarcat avec l’amour et la sexualité comme valeur structurante ; on peut juste étendre leurs formes à tout le domaine humain ; et vider de leur substance comme de leur contenu les tentatives de leur échapper.

Les sexualités finissent toujours aux formes de l’hétérosexualité ; les copiés-collés tpg sont de plus en plus fidèles, les images de plus en plus ressemblantes, les rôles comme si vous y étiez. Et pour finir, nous acclamons la famille, la natalité et toutes ces belles choses qui ont fait le monde présent. Retour au même. Comme le genre qui s’obstine à rester binaire. Sexe n'a pas pour rien double sens, d'être et de faire ; la sexualité est un des exercices cimenteurs et incontournables de ce binôme hiérarchique qui contient une des sources de la domination. Pour nous débarrasser de l'un il faudra nous débarrasser de l'autre. Ces formes ne sont pas réformables, encore moins révolutionnables. Dans son mélange de contrainte, d'évidence et d’objectisation, la sexualité, c’est l’hétérosexualité.

 

Je pense enfin, comme Valérie Solanas, que la sexualité comme valeur est constitutivement, ainsi que la production économique, liée aux formes sociales assignées comme masculines, et donc à ce que je définis comme le patriarcat, qui n’est comme les capitalisme pas qu’un système d’oppression, mais un fétichisme collectif qui imprègne tout le monde (ce qui était aussi la thèse de Solanas).

 

Autre rappel de Solanas, l’obsession sociale qui fait qu’on est prêtEs à peu près à tout et au pire, ou au plus ridicule, ou encore au plus misérable, pour baiser, pour réaliser la forme sociale sacrée ; un vrai culte. Elle notait fort justement que les mecs étaient prêts à traverser un océan de vomi pour essayer de tremper leur nouille. Mais on a fait mieux depuis : désormais, baiser fait partie des revendications politico-existentielles de base propres à toutes les catégories. On a des vies dépossédées, merdiques, sans la moindre autonomie, on crève d’empoisonnement et de misère, mais si on baise et si on vote, et accessoirement si on a une place en boîte de sardines, on est unE vraiE humainE ! Ouf. Ce qui nous soumet, littéralement, à la sexualité, qui n’a jamais été aussi coercitive derrière son masque McDonalds de « plaisir et de désir ». Tu parles, c’est devenu l’exercice désespéré de nos ultimes droits. Et ça ne contribue évidemment pas peu à la violence qui va avec ce genre de situation. On, et surtout les mecs, est prêt à tout, inclusivement, pour tenter de manifester une pseudo-humanité qui s’est entièrement fondue dans le virilisme. Enfin, c’est hallucinant de voir ce qu’on est disposéEs à supporter pour pouvoir sexualiser – et le faire savoir, qui est en général un enjeu primordial. Dépendance, brutalité, humiliation, rien ne nous effraie autant que de ne pas pouvoir ; ce qui correspond bien à un état du capitalisme où on en est arrivés à payer pour travailler !

Fuck la sexualité.

 

La réaction basique est de dire « ça a toujours existé ». Déjà c’est en partie faux. Pas comme naturalité. La sexualité et la relation sont effectivement des systèmes d’échanges très anciens, et même pendant longtemps n’ont été à peu près que ça, une base d’ailleurs pas systématique pour la transmission de possessions. Mais comme production d’existence-valeur, avec le sous-produit plaisir, ça n’a pas plus de trois siècles, comme le capitalisme. Par contre, ça a pris comme ce dernier une puissance d’expropriation de nous-mêmes phénoménale. Ensuite, autant je déteste les idéologies mutilantes qui prétendent imposer le bien et la bonté, et qui en général ont toujours justifié des horreurs, autant l’argument d’antiquité me laisse froide. Et alors, totor ?  Parce que les humains n’ont de mémoire historique jamais pu prendre leur vie en main, et même ont plutôt tendance à perdre le peu qu’ellils avaient, y faut continuer et surtout pas essayer d’aller ailleurs ? Mon cul. Féministe révolutionnaire, je ne sais pas si ça peut marcher mais je tiens le pari qu’on peut. Et même que si on essaie pas autant se flinguer.

 

C’est pour ça que je suis contre d’infinis « aménagements » et pansements à ces systèmes d’échange contraint, travail, économie, droit, sexualité, …, qui nous modèlent, encadrent et bouffent la vie possible (1). Pour ça que j’ai fini par quitter tout le tissu associatif et communautaire qui en déplore les dégâts et pose des rustines, et qui en fait multiplie leur effet et aide leur emprise à s’étendre. Je suis pour qu’on remette en question leur « fatalité », leur « naturalité », leur « bienfaisance », et qu’on en sorte.

Je ne crois pas plus à une sexualité émancipée ou émancipatrice qu’à un salariat ou à un commerce de même. La forme même et son poids coercitif sont aliénants.

 

Je ne me fais guère d’illusions sur « qui a envie de sortir de ce monde », aujourd’hui. L’heure semble plutôt à l’aménagement, y compris parmi les radicales. Ma foi… Je ne serais peut-être pas si tranchante si je ne craignais par ailleurs que précisément le temps des aménagements soit fini, et que les conséquences du monde que nous avons choisi ou auquel nous nous sommes résignées soient en train de faire, si j’ose dire, un ménage lui aussi terriblement radical dans la brutalisation et peut-être l’extermination. Ménage auquel nous échapperons d’autant moins, individuellement comme collectivement, que nous serons restées accro à la réalisation des formes sociales qui vont peut-être se refermer sur nous. Scouich !

 

 

 

PS : Je n’ai pas causé dans le corps du texte de ces attrape-mouches que constituent en ce moment le tapin, le porno, etc., bref la valorisation économique au sens étroit de la sexualité, et que les bien-pensantes appellent « l’industrie du sexe », comme si la sexualité n’était pas en elle-même, au sens large, une industrie. Ces questions n’en sont guère que parce qu’il s’agit d’éviter toute mise en question de la sexualité elle-même comme domaine d’échange social, et de préserver la fiction qu’elle serait bonne, épanouissante, libératrice, gratuite. Exactement comme le revendicationnisme acritique prétend que le travail et même « l’économie réelle » n’ont rien, mais rien à voir avec la vilaine méchante spéculation.

Le tapin, qui a été un bon moment mon métier, a ce très relatif avantage qu’au moins on touche quelque chose en échange d’autre que la considération floue qui s’attache à la réalisation de formes sociales, considération qui en plus se mue presque toujours en mépris envers les nanas. Après ça, c’est autant la merde que le boulot en général, et aussi contraint que ce dernier, dans la mesure où si tu ne t’échanges pas, dans ce monde, tu crèves.

Les bien-pensantes voudraient qu’on se cantonne au bénévolat, dont on voit tous les jours les magnifiques conséquences. Aucune d’elles n’est antisexuelle, bien au contraire, elles ne tarissent pas de termes ni d’éloges pour porter la sexualité aux nues ; ce qui fait d’ailleurs bien rigoler quand on voit ce que c’est, techniquement comme socialement : la misère des misères.

 

 

(1) Á ce propos, je reste soufflée devant les « chiffres » des violences conjugales subies par des nanas. Deux pour cent. Et mon c…, une fois de plus ?! Il suffit de vivre dans un endroit pas loin d’autres pour savoir d’expé que la conjugalité et la violence, c’est majorité de cas, c’est la norme ! Je tiens que l’injonction à l’accouplement, la vie conjugale est en soi une violence. Et que la violence est consubstantielle au système relationnel, comme la guerre à l’économie.

Mais voilà, il ne faudrait pas tout de même qu’hétérolande devenue universelle, au-delà même de l’hétérosexualité, soit remise en cause, alors on sous-estime. Mais de toute façon, nous avons tellement intégré que le bonheur, cette métamarchandise vérole, est dans la relation, que nous y allons alors même que nous savons toutes que c’est l’abattoir !

 


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27 octobre 2012 6 27 /10 /octobre /2012 12:38

 

S’il y a une expression qui engloutit littéralement nos réflexions et exauce nos intentions, depuis quelques années, c’est bien « prends soin de toi », injonctif de « prendre soin de soi ». On ne dit même pas cela parce qu’on n’a rien à dire, ce serait un moindre mal ; on dit cela précisément parce que c’est là tout ce qu’on veut dire et entendre. « Prends soin de toi » est la version 3.0 du « courage », cette vérole isolante, individualiste et gestionnaire sociale au moindre coût (ce qui est un pléonasme) par laquelle nous nous fouettions déjà mutuellement pour continuer à traîner la charrette de nos vies en plein développement depuis le dix neuvième siècle.

 

Soin et besoin, l’horizon en coupole de notre petit paradis racorni. Soin et besoin, notions totalement adaptées à l’isolement concurrentiel citoyen. Mon soin, mes besoins. Ce que je dois obtenir. On croirait entendre le couinement des girafes pouic pouic piétinées en rang. Mais c’est encore une image bien sympathique pour ce qui recouvre en fait la guerre et la peur de toutes envers toutes, la destruction de toute humanité par la réduction à la bulle, cette fameuse bulle, traduction émotionnelle de l’individu-valeur en bout de course, que nous aimons tant à porter sur les fonts baptismaux en autodéfense.

 

Prendre soin de soi, c’est généralement très mal s’occuper de ses fesses, aussi mal que l’exigent les nécessités de l’heure et de la décennie. C’est même acter qu’on a renoncé à s’en occuper, qu’on a sous-traité.

S’occuper de ses fesses suppose précisément de pouvoir agir seule, mais aussi avec autrui, et est rendu impossible par l’autisme, la parano, l’impossibilité de faire, fut-ce de se suicider correctement, et par la médiation ensocialée des rapports.

 

« Prends soin de toi », c’est démerde toi en l’état des choses, correct, de notre temps de résignation maussade. Et quand l’une de nous crève, eh bien c’est la « colère », tout aussi velléitaire et qui attend tout autant des panneaux de l’autorité publique, qui prend le relais.

C’est démerde toi quand tu es vivante, et « ah les salauds, tout de même », quand tu es morte. Comme ça nous ne sommes jamais impliquées, jamais en cause. Nous pouvons remplir quotidiennement la liturgie du chacune pour soi et de la guerre économique, judiciaire, identitaire – à chacun son dû ! - sans nous sentir merdeuses.

Les rapports humains – et leurs sous déterminations militantes et autres – ne recouvrent plus que l’exercice « auberge espagnole » d’une convivialité de bon aloi entre citoyennes actrices matériellement pourvues et en bon état, les seules fréquentables quoi. Tout le reste est sous-traité aux déchetteries souterraines de la misère croissante, dans lesquelles on tombe directement depuis sa place à table, autant que possible sans faire d’esclandre. « Salut, prends soin de toi » te dit-on alors en guise de viatique et surtout d’exonération. Dés lors on n’y est plus pour rien. Ce sont au reste bien souvent des personnes convenablement entourées qui sortent ce cliquetis mécanique à des isolées.

 

Un des caractères prégnants de cette nouvelle forme d’autisme social est qu’elle s’accompagne et se pare des conseils les plus cocasses, les plus stupides et quelquefois les plus odieux en matière d’aliénation : les copines auront toujours à la bouche un bon conseil qui sera généralement soit de s’adresser, comme on dit, à des institutions et à des professionnelles (abondons le PIB !), soit de recourir à des pratiques ou à des croyances dont le vide et le ridicule ne semblent plus atteindre personne, y compris et à commencer dans des milieux qui croient encore fournir une critique sur l’état des choses et des gentes (warf warf). L’une des solutions n’excluant d’ailleurs pas du tout l’autre, les premières sont, dans la débandade croissante, des spécialistes des secondes.

Prendre soin de soi, c’est en somme se livrer sans restriction à l’impensé grandissant et à l’ordre de la mise au rebut. Aller toute seule, comme une grande, à la machine à broyer.

 

Voilà le programme de toutes les injonctions désormais en vigueur, dans un monde qui n’est plus fait que d’injonctions mal camouflées : dévore toi jusques au trognon et va te jeter à la poubelle ; c’est ton seul moyen de rester rentable pour la machinerie sociale relationnelle et de ne surtout pas empiéter sur qui que ce soit ; il importe que nous coulions en ordre, chacune dans sa bulle en barbelés de possessions et positions diverses. Au fond, s’il y a alors encore quelqu’un pour faire le recensement, on pourra toujours savoir ce que valait chacune. Triomphe ultime du capitalisme, étrange rêve de notaire obsédé. Á chacun son dû !

 

Nous nous sommes laissées toutes glisser dans une situation générale où personne ne peut presque plus prendre personne par la main, ça coûte déjà trop cher (et souvent socialement d’abord). Nous subissons certes l’effondrement par la pénurie des capacités de rapports d’aide, mais nous y participons avec un masque souriant en prônant des « autonomies » qui n’en sont évidemment pas, étant toutes livrées à la machinerie sociale, qui ne sont au contraire que des consentements forcés (plénonasme !) à l’impuissance isolée, et en répandant comme un mauvais parfum ce « prends soin de toi » qui résume toute notre misère. "Prends soin de toi" arrive opportunément sur le marché au moment où nous sommes de plus en plus nombreuses à n'avoir plus les moyens de prendre soin de nous.

 

Paradoxalement, un des aspects de l’autisme réciproque qu’évoque ce slogan est l’attention, la commisération inépuisable, hypnotique et obsessionnelle que nous sommes capables d’accorder à des aspects, éléments, inconvénients quelquefois risibles de la pratique de nos identités, comme s’il s’agissait du fond des nos vies, ou encore, je sais pas, vu à quel point nous l’objectivons, de la question sociale. C’est presque la seule manière dont nous soyons capables, si toutefois cela à ici un sens encore, de prendre soin de nous. Mais quel drôle de nous.

 

J’en ai autant marre du care que de la colère. Vu ce qu’elles ont donné. Et à quoi elles ont contribué in fine.

 

La colère s’est intégrée à l’ordre des choses, pour réclamer sa perfection, et l’huile en permanence. La colère est devenue l’antipode et de la critique, et de la volonté de prendre nos vies. Nous sommes en colère parce que nous nous considérons toujours trompées par les machineries auxquelles nous nous remettons. Et que le mal reste le mal, pas moyen de l’exorciser. Nous serons à ce prix toujours en colère, et nous en resterons toujours au même endroit du tapis roulant qui nous emmène au dépotoir. Et, surtout, chacune dans sa petite bulle sacrée. On y crèvera d’autisme, de misère et de brutalité, mais dans la bulle ! Comme des bestioles qui n’auraient pas su, pu ou osé sortir de leur œuf. Écarlates de rage, pour cacher la rougeur de notre honte. La colère ne sait plus, comme d’ailleurs à peu près toutes nos attitudes, que demander, pour ne pas dire mendier. On est prêtes à mettre notre cul à l’air pour ça. Et on arrive encore à parler de ça comme de quelque chose d’irréductible – vraiment on est mal.

Cette colère est inopérante parce qu’isolante, isolée, exactement comme la sujette idéale qui « prend soin d’elle ». Isolée, pas même seule. On peut bien même être trois mille au même endroit à colérer, il n’en sort rien, tout revient sur nous. Elle se suffit à elle-même, et c’est bien là ce qui la rend arthritique. S’autojustifiant, comme attitude, elle n’embraye pas sur une critique ou une remise en cause. Elle demande que les choses soient bonnes. Et encore une fois à qui ? Á celleux et aux institutions à qui nous confions et reconfions le pouvoir à chaque poussée de rage. Et sans toujours non plus se poser de questions sur le bien qui paraît si immédiat.

 

« Prends soin de toi » et « je suis en colère » semblent les traductions actuelles, à hamsterlande et ailleurs, des minutes évoquées par Orwell, parfaitement autogérées et individualisées, à prendre comme on prend des congés ou des pilules. On peut même les convivialiser, ça ne change rien à l’impuissance et à l’isolement qui les caractérisent. Ce sont des sales blagues que nous nous jouons les unes les autres et à nous-mêmes.

 

Chacune pour soi et […] pour chacune. Toutes comme plusieurs ont sombré dans la résignation moche. On est plus que mal.

 

 


 

 

 

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25 octobre 2012 4 25 /10 /octobre /2012 09:36

 

 

Je me suis esbaudie, comme quelques autres, devant l’avis rendu par le conseil national consultatif des caf au sujet de l’extension des formes sacrées d’hétérolande à toute la population. Vote négatif – dont celui des représentants de la cgt, jamais en retard d’une œillade au peuple bien réac dont nous avons le malheur de faire partie. Beh oui hein, que vont devenir les chères têtes blondes ou gît la résurrection nationale (rémanente depuis le sursaut national post-45) si elles manquent de l’altérité et de la complémentarité des sexes, c'est-à-dire tout bonnement de la hiérarchie misogyne et de l’exemple nécessaire de la domination masculine, comme des formes m en général, hein ? Peut-être des tapettes et des feignasses (si seulement ! - en fait le désir de normalité l'emporte toujours statistiquement).

 

Je ne parle même pas du faux-culisme gouvernemental. En démocratie représentative, « les promesses n’engagent que celles qui les croient ». Et faire confiance aux soc-dem, avec leur passé permanent de déni et de trahison, était quand même une performance. Les intégrationnistes lgteubées sont cocues, mais ça paraissait évident dès le soir du premier tour et le score de la droite dure ; plus question de laxisme sur les symboles… C’est pour ça qu’on a Valls et la chasse aux clandos, Montebourg et la france saine au bras retroussés, Vallaud-Belkacem et les bons sentiments prohibitionnistes.

 

Mais j’ai été tout aussi épatée par un article qui dénonçait cet état de fait, paru dans Féministes en tous genres, et qui assigne cependant dans le même mouvement comme but de la vie aux mêmes gosses éspéréEs de devenir convenablement des sujets et des citoyens. Autant dire plus crûment des producteurs et des consommateurs. Et de parfaites acteures du cirque ci-dessus évoqué.

 

Bon, déjà, je trouve assez croquignole qu’aujourd’hui personne ne semble plus se poser de questions quant à la reproduction effrénée des formes sociales qui ont fait le patriarcat classique autant que contemporain : famille, mariage, couple, incitation à enfanter. Pourtant on la leur aurait bien laissée leur vie de m… à la colle, le lit conjugal, les marmots qui braillent et toute la séquelle ; mais puisqu’y paraît que nous ne pouvons pas vivre sans le bonheur de cette glu… Enfin bon, je m’en suis déjà expliquée. Là, c’est le reste de l’idéal de vie qui se déroule. Il ne va pas très loin. Et il exprime bien à quel point nous baignons, de quelque côté politique que nous soyons, dans l’horreur et l’angoisse envers la remise en cause des barrières et des mangeoires de notre zoo social.

 

Ce n’est pas non plus par hasard que les parties qui s’opposent sur ce sujet, comme sur bien d’autres, défendent et thurifèrent exactement les mêmes formes et valeurs. La seule différence étant que les réaques pensent que seul la hiérarchie et pépé familias doivent bénéficer de l’affaire ; et les progros que tout le monde doit s’y intégrer à même titre. Ce qui est sans conteste logique et défendable en cohérence interne.

 

Évidemment je fais la nouille en toute mauvaise foi ; je sais fort bien que lgteubélande et la majeure partie de tpglande ont depuis longtemps décidé de trouver ce monde génial et de l’avaler en long, en large et en travers. Ce qui nous fait, comment dire, une drôle de gueule, bien distendue de tous côtés. Et que ma foi, nous nous retrouvons quelques unes à la baille après la plongée vers les abysses, qui pour notre part n’entendions pas du tout faire avec, et pour qui, si nous étions lesbiennes ou t’, c’était aussi et peut-être même d’abord parce qu’on avait résolu d’en finir avec les formes sociales en vigueur.

 

Nous étions quelques, en un temps pas si ancien, qui ne voulions ni produire, ni nous gaver, et surtout pas engendrer. Il se trouve que nous pensions avoir mieux à faire – ou à glander – que de participer aux pitreries sordides de ce triste monde.

 

Aujourd’hui des ex de cette trempe s’adjurent les unes les autres de signer pour la promotion de la PMA, du natalisme, plein de petits nenfants, relance de l’économie, résurrection de la famille. Tiens, fume !

 

Je ne sais pas ce qu’elles pensent ? Que des mômes de lgteubés intégrationnistes changeront quoi que ce soit au désastre ? ou bien qu’ellils payeront les maisons de retraite quand on aura alzheimer ? Mon œil ; il y a toutes les chances que ce fassent de parfaits hétéros réacs, vu comment les choses tournent ; et que la misère sera à un tel point qu’on ira directement à la déchetterie, et elleux après. Même d’un point de vue calculateur c’est raté d’avance, les filles. Et d’un point de vue humain, eh bien le cirque familial, reproductif, dévoué et admiratif des larves prescriptrices de conso est relancé. C’est trop classe. Les gentes et les nanas en particulier continueront à passer l’essentiel de leur vie à torcher, à élever, à supporter, à être coincées dans ces histoires qui n’en finissent plus. Vu la situation économique et humaine, j’ai déjà bien des connaissances qui à soixante ans passés sont toujours à ne pas avoir une minute pour elles, et mourront à la tâche.

 

Elles y ont pensé un peu les camarades qui réclament et acclament hétérolande pour toutes, avec son système familial et reproducteur ?

 

Ou bien est-ce qu’elles ne se risquent plus à rien penser, l’important étant d’être in the move ? Possible. Même si cela les conduit à des positions de plus en plus conservatrices, petit à petit – quand on veut intégrer un ordre, il ne faut surtout pas qu’il bouge, sans quoi la peine de s’y conformer en est perdue. Á promouvoir, à intégrer et à œuvrer pour étendre ce à quoi nous avons autrefois voulu échapper. Ce sans quoi nous estimions qu’une vie émancipée serait mieux possible.

Il est vrai aussi qu’une autre génération est venue, laquelle ne présente plus ce genre de soucis ni d’ambition – non qu’elle manque de cette dernière, mais elle l’investit profitablement dans l’occupation des cadres de la domination présente et des places de ses bureaucraties institutionnelles autant qu’associatives. Les anciennes, séduites par tant de cynisme désinvolte, suivent cahin caha, subjuguées, mentalement en laisse. C’est sans doute pour ça aussi que leur sens critique a été mis sous une grosse serviette de table ; y faut plaire à cette jeunesse, et elle n’aime pas les scrupules.

 

Pourtant, le résultat risque de ne pas être du tout semblable aux images qu’on projette de l’avenir radieux en démocratie sanitaire ; il est déjà là, je l’évoque plus haut. La mise à disposition familiale toujours plus poussée, l’aménagement de la misère et de la maladie, la rencontre de la pénurie du naufrage économique et de l’injonction morale, bref tout ce qui fait que les nanas l’auront à terme une fois de plus dans le baba. Mêmes forme sociales, mêmes conséquences.

Comme toujours il y en a et y en aura qui auront fait leur beurre de cette baratte, et su s’exonérer des pénibles tâches comme des positions subalternes. Ce sont elles qui écriront l’histoire. Enfin – jusqu’à un certain point de la barbarisation déjà engagée, où il faudra plus que quelques galons pour échapper aux conséquences.

 

Bref je rigole jaune quand je songe au rêve des mes congénères pour leurs nenfants : de parfaits citoyens de la forteresse europe, agrippés à leur niveau de vie et à leurs quarante heures, vivotant chez leurs parents, « protégés » par les rangées de barbelés des pays tiers, comme on dit, sujets automates de l’économie, d’un état plus répressif que jamais et pour tout dire des formes du patriarcat étendues à tout le monde. Mais rainbow. Et ©.

 

Il y eut autrefois des chimères inquiétantes appelées féministes révolutionnaires. Pour qui l’émancipation possible n’était pas déjà écrite, n’était pas l’égalité dans la débine, ni la dépossession démocratique, et pas non plus le rattrapage léniniste, l’intégration familiale ou les régressions religieuses. Qui ne faisaient pas non plus dans le consensus, que ce fut entre elles ou avec patriarcalande. Encore moins dans la surenchère avec cette dernière. Il s’agissait de briser la fatalité, d’en finir avec l’indépassable. Où sont elles désormais ? Pas même dans notre mémoire semble-t’il. Où en sommes-nous ? Á la mairie, à la maternité et au cimetière.

 

 

 

PS : je signale cet article paru sur un site de la Vienne, au sujet d’une campagne d’affichage qui a le paradoxal « mérite » d’exprimer naïvement la vie à laquelle nous sommes réduites - http://nidieuxnimaitrenpoitou.over-blog.com/article-poitiers-sexisme-et-national-productivisme-les-deux-mamelles-de-la-poitevine-110452850.html

 

Il ne faudrait qu’un très petit effort, arrivées là, pour commencer à supposer que les nanas caricaturales de l’affiche sont précisément les « sujets et citoyennes » que nous invoquons si facilement et si mal à propos, et que c’est tout cela qu’il y aurait à bazarder.

 

Une fois de plus, Valérie, tu nous manques !

 

 


 

 

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21 octobre 2012 7 21 /10 /octobre /2012 09:34

 

 

Ça tatouille de plus en plus fort, tout de même, dans le match mondial de la domination. Qui incarnera à la fin, avec la brutalité adéquate à l’effondrement de ses propres bases, la légalité, le droit, la propriété, l’échange (parce que de partout, désormais, ce n’est au fond plus que de ça qu’il est question) ?

 

Le principe en est que personne ne doit échapper aux destins qui ont, par leur biceps, passé l’homologation, les éliminatoires. C’est comme partout dans le monde du consentement : vous n’êtes pas censé divaguer, on vous impose le choix ; il n’est finalement plus très large, et y faut choisir. Léger aménagement de 84’. Mais il reste prescrit d’adhérer, ou du moins d’être supportrice, aux bleus ou bien aux verts, ou à quelques autres, et d’éviter de fiche trop de pensée critique dans ces mayonnaises délicates. Sinon anathème.

 

Je dois avouer que je commence à avoir les poipoils qui se dressent à ouïr et lire ce que défendent des fois mes petites camarades, et surtout la défiance de plus en plus grande envers qui se manifeste envers des positions non affirmatives ou critiques. On se croirait revenues soixante ou quarante années en arrière. Pensée-blocs. On ne cause plus que d’ordre républicain progressiste ou d’anti-impérialisme libératoire. Néo-cons, guerre high-tech et institutionnalistes versus léninistes et existentialistes fanoniens. Justifications urbi et orbi de la brutalité et de l’évidente urgence d’é-li-mi-ner. Reste, revient la bonne vieille négation idéologique des gentes et du réel ; ne doivent exister que les statuts, les nécessités, les natures et les cultures. J’apprends ainsi avec quelque désespoir l’enthousiasme de camarades féministes pour une thèse, une de ces thèses de la pureté populaire comme on en bouffe par toute la planète depuis longtemps, selon laquelle les tpg ou lgteubés vivant dans des pays arabo-persans sont au mieux de regrettables accidents de contamination identitaire, des grumeaux dans la béchamel du peuple quoi, peut-être carrément des agentes objectives de l’impérialisme, le vilain le seul l’unique.

 

Ah, cet objectif qui permet depuis deux siècles de surmonter les vies et les personnes, de les passer au rouleau de l’économie ou de l’idée ! Et ces éléments étrangers, aaahh, ces irremplaçables éléments étrangers, à la nature au peuple à la nation etc., sans l’action perfide desquels aucune impuissance, aucune impasse n’a jamais pu être scrutée ni expliquée, tant il est certain qu’elles ne peuvent être constitutives de nos merdouilles sociales et culturelles. Classe. Donc les tuer ne pose nul problème moral, puisqu’ellils n’existent pas vraiment. Ça relève de la prophylaxie, ce qui n’est pas étonnant dans un monde où la santé, sous toutes ses coutures, est un must depuis un siècle et quelque et a accompagné toutes les totalités et autres tyrannies, y compris la démocratie et ses concurrents actuels, religieux ou nationalistes. Conséquence du lit de procuste des idéaux civilisationnels et du cauchemar partagé des cultures pures. C’est avec cette logique que presque tout le mouvement révolutionnaire a assisté tranquillement à l’extermination d’une partie notable du Cambodge il y a quelques décennies, au nom de la production massive de l’homo novus. Y fallait pas déranger les alchimistes, la pierre, pardon la chair philosophale allait sortir des camps, toute fraîche toute nue. Pareil nous du recours aux traditions ? Ou de la défense de la république ? Qu’allons-nous défendre, admettre, encourager sous peu, les unes comme les autres, pour être de nos bons côtés ? (Il y a toujours plusieurs bons côtés, il suffit de s’y amasser et de ne pas trop discuter).

 

Exemples parmi bien d’autres de l’aveuglement volontaire dans lequel nous nous entassons avec détermination dès lors que nous avons avalé l’immense limace qu’il y a vérité au dessus du ou derrière le réel, et qu’elle est hors de nous, dans les formes sociales sacrées ou « nécessaires ». Le fond des idéaux mis en ligne de bataille est le même, dans l’hégémonie de la valeur et le fétichisme du « à réaliser » ou « à conserver », une des bases de l’aliénation. Et nous, humaines diaboliquement imparfaites, sommes systématiquement de trop, un tantinet plus vite quand on a n’a pas d’argent ou qu’on a le malheur de pas entrer dans les cases de la common decency. C’est avec la même logique que l’extermination touche un peu partout les non-rentables. Ou qu’on frissonne d’inquiétude et de dégoût devant tous ces surnuméraires pas bien polis qui passent encore par les fissures de la forteresse europe. Mais on préfère croire qu’il y a plusieurs logiques à l’œuvre, et que celle de cellui qui joue l’autre autre est meilleure. Ou que l’écrasement rend lucide. Fascination de la déglingue et haine de soi. Ingrédients incontournables de l’exotisation basique. Voilà tout ce qu’on a trouvé, dans la vieille drouille politique, à « opposer » au repli civique tout aussi paranoïaque. Dans les deux cas, abandon résolu de toute velléité de sortir du désastre. Et imprégnation par des idéologies à caractère sadomasochiste, pénitentiel, panoptique qui prescrivent correction ou suppression, dans un bain de surveillance et de répression, étatique autant que communautaire. Quelle passion nourrissons-nous pour ce qui nous anéantit, nous dépossède ou nous soumet ! Il n’y a que ça de vrai, puisque nous nous considérons essentiellement comme des fautes sur pattes.

 

Pour ma part, je ne crois même pas à la fiction d’une culture occidentale versus une culture musulmane. Même chantier. Je tiens que ce que nous appelons l’occident, ce triste terme, rassemble depuis fort longtemps tout le monde abrahamique, avec les mêmes piliers, et les mêmes surenchères. L’une d’elle étant la haine, la peur, le mépris et l’a-valorisation de toute forme sociale estampillée f. Au reste, j’offre un coup à qui me montrera une société humaine où ce ne soit pas non seulement le cas, mais un fondamental. Essayer de se tortiller à charger les uns pour dédouaner les autres est assez pitoyable.

Dans le monde de la valeur et de son corollaire la domination mécanique, il n’y a meilleures ennemies que les épiceries en présence, dont nous sommes les marchandises ; et l’ultima ratio de la concurrence est toujours la guerre. Que nous rêvions à la parité ou au califat, à la réindustrialisation ou à maman planète, nous sommes les sujets automates, dévoués, de cette autodévoration. Et effectivement, par la grâce de l’idéalisme général comme de l’esprit-calculette, plus que des signes de valeurs, rayables à volonté. Nos volontés, kidnappées et mises à profit par les biens communs en vigueur.

 

Ce qui me désespère et me rend plus que pessimiste sur nos chances de sortir du cauchemar, c’est que nous ayons encore si facilement l’illusion d’un autre, d’une réelle opposition, immanente, présente, dans cette foire. Les positions, politiques comme intellectuelles, se calcifient, se transforment une fois de plus en vérités morales indiscutables. Avec la menace qui va toujours avec : si tu es en travers de la route du progrès ou bien de la libération, selon l’option retenue, gare à toi. Si tu es à l’écart gare à toi aussi – tu égares les citoyennes ou le peuple ou la communauté, là encore selon la gamme choisie. Il faut rejoindre les rangs reconnus. C’est très mal vu que de partir ailleurs. D’ailleurs, où ça ailleurs ? Tout est verrouillé, pupuce, le salut du monde, du peuple, de la classe, ect. est à ce prix. Et couic. L’esprit missionnaire, apparemment indissociable depuis fort longtemps de l’engagement politique, ne cesse de nous empoisonner : je porte la vérité menacée par les méchants. Voilà où nous nous laissons parquer et parquons nous-mêmes dans la plupart des cas.

Quand on fait la chasse aux crânes d’œuf, historiquement, ça sent toujours très mauvais. La haine du doute et de la fragilité va avec une revirilisation des idéaux, cette rébellion libérale tradi qui cherche adhésion à toutes les brutalités légales ou non, et à toutes les chefferies formelles comme informelles. Les partisanes de la domination institutionnelle ne sont pas en reste dans l’extension systémique des formes du patriarcat (état, propriété, droit positif…). De tous les côtés, c’est l’assaut du même.        

Tout ça avec son corollaire essentialiste de retour : c’est ce que les gentes sont qui compte, ni le contenu des discours ni ce qui se passe, lesquels n’existent qu’en rapport à cette essence. Qui compte ; j’insiste. Le néo-essentialisme de statut qui se répand est le miroir exact de la hiérarchisation des légitimités d’existence dans le monde de l’économie et du droit. Ni toi ni le réel n’entrent, encore une fois, en ligne de compte ; c’est la traduction en abstractions, citoyennes, populaires ou communautaires, qui reste décisive, de même que ce que tu vaux sur le marché, activement et passivement. Et ce n’est pas par hasard que le matérialisme politique a fini par s’embourber dans une mentalité de cabinet comptable, avec ses colères distributives, et le refus de plus en plus buté de critiquer les formes sociales destinataires que tout le monde cherche à s’approprier. De tous les côtés des barrières, ce qu’on appelle l’esprit critique se limite désormais à des calculs bénéfice/perte, ce qui est si j’ose dire bien naturel dans un monde basé sur la naturalisation de l’échange équivalent et du rapport d’appropriation.

Pour ma part, je tiens qu’il y a là l’habituelle auto-arnaque, et le coupage de nos propres membres à la tronçonneuse, derrière l’anti-intellectualisme activiste, la peur de la mise en question et l’accusation que la critique est un retardement de la rédemption que nous promettent toutes les hallucinations collectives, que celle-ci soit civique, économique, religieuse, culturaliste ; est-ce que nous arriverons à nous dire un jour que ce que nous vivons est le résultat, la conséquence, l’aboutissement de nos idéologies, et qu’il n’y a rien de plus à en attendre, rien d’autre que notre mort hiérarchisée ? Si quelque chose est encore possible, ce qui se discute, c’est à inventer et à dégager. Ce n’est pas déjà/toujours « quelque part », à nous attendre. Il n’y a pas de salut hétéronome.

 

Mais voilà, on ne se refait pas – vivre sans croire, au sens absolu et non de croyance raisonnable, est probablement impossible, et pour croire il se faut savoir leurrer. « Peut-on vivre sans fétichisme ? », entend traiter le camarade Anselm à Lausanne. Je lui souhaite bien du plaisir. Pour ma part j’ai des doutes. Notre aliénation multicolore est devenue telle que l’hypothèse d’une sortie possible qui ne soit pas l’anéantissement commence à ressembler à remplir une grille de loto – sans compter qu’il n’y aurait personne au cas où, nulle part, pas d’esprit de l’histoire et encore moins de recours institué pour payer les gains. Il n’y a sans doute plus de réserves humaines et matérielles d’autonomie, de même qu’il n’y a pour ainsi dire plus de distance aux concepts et aux mots magiques.

 

Bleu ou vert, circulaire, comme les couleurs des supporters de Constantinople sous Justinien – jusques à ce que ça finisse par le massacre dans l’hippodrome. Nous sommes en pleine dégringolade, fascinées par les régressions ou par les répressions. Quelquefois par les deux. Décidées à nous empêcher toute initiative de sortie de la déchetterie géante, des bâches sur la tête, persuadées que c’est au fond de la pourriture amassée que nous allons trouver les outils miracles, policiers ou culturels. Ce qui nous tue, ce qui nous fait nous tuer, c’est de nous obstiner à croire que les formes sociales usées et réusées ne le sont pas, n’ont pas été réalisées vraiment, ont été volées par des vilains, recèlent des potentialités insoupçonnées. Si elles en recèlent, ce sont des potentialités supplémentaires d’aliénation et de mise à mort. Ce « tout est possible » qu’Arendt posait à l’entrée de tous les désastres totalitaires. Tout est effectivement possible, après trois siècles de capitalisme, de folie fétichiste, de recours tronqués, de croyance en des rédemptions immanentes, pour en finir avec l’humanité et toute possibilité d’émancipation. On en a les moyens ; c’est nous-mêmes. Nous sommes au bout du rouleau.

 

 

Les natures et les cultures

Les nations et les peuples

La citoyenneté et la propriété

Les nécessités économiques et historiques

C’est la vérole !!!

 

On l’a ; et bien copieuse

 

 


 

 

 

 

 

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19 octobre 2012 5 19 /10 /octobre /2012 08:53

 

 

 

Je l’ai dit, écrit, notamment dans Verdun DIY, je ne crois pas trop aux vertus des tournois, en plus je suis malade et profondément déprimée. Ce pourquoi je moisis en m’emmerdant dans un fort vilain trou sur une sombre montagne plutôt que de faire la course avec des camarades dans un bocage suburbain en bouffant du gaz cs. Je devrais peut-être. Ça ne serait certainement pas pire. Au point qu’on en est, hein ? On dit que l'exercice ça fait du bien. M’enfin raté pour cette fois. Quand je serai redevenue plus grande, qui sait…


Mais voilà un petit texte anonyme paru sur zad.nadir, qui ne m’a pas déplu, et que je vous livre, au sujet de la foire d’empoigne des derniers jours à Notre Dame des Landes.


Juste, je me permets, tache, dans ce sens là, ça s’écrit sans circonflexe. Tâche, c’est justement le devoir, le travail, la nécessité écrasante, qui nous en font faire et des pas mûres. L’antinome quoi : nous, les taches, fuyons les tâches (et comment !).


Et peut-être aussi de faire remarquer qu’on pourrait quand même, après tant d’années, commencer à remplacer la déploration-dénonciation de nos vilains côtés par un peu d’analyse critique plus précise et moins pénitentielle, mais bon…

 

V13 – pour un monde de nanas, de paresse, de critique et d’émancipation ; contre le travail, l’état, l’intégration sociale et la sexualité.

 

 

 

“Nous ne partirons pas” ?


“Je ne veux pas partir” ne signifie pas “Je ne partirai pas”. En fait, il se peut même que je m’enfuie en courant, quand il viendront me chercher, voire un peu avant. La fuite n’a pas grand chose à voir avec le fait d’être lâche ou courageux, c’est de l’auto-défense élémentaire. Il n’y a ni honte ni fierté à mettre là-dedans mais un rapport stratégique et politique à évaluer. Je ne lutte pour produire ni des martyrs, ni des individus brisés parce qu’illes auront pris de face la lame de fond de la répression, je refuse de participer à une culture de lutte de guerriers virils qui n’ont peur de rien, où l’aveu de faiblesse est tabou. Je veux une lutte de tapettes qui peuvent assumer de ne pas se sentir forts. Répéter des formules incantatoires selon lesquelles rien ne nous fera plier et que nous ne partirons pas, font autant pour me donner de la force qu’un placebo agit réellement pour me soigner. Ca marche peut-être pour celleux qui veulent bien y croire. Pour les autres, le plus probable est qu’elles ne fassent que les culpabiliser. Il ne s’agit pas tant d’affirmer haut et fort que nous ne partirons pas, que nous ne plierons pas mais bien plus de s’interroger sur les conditions qui permettent de tenir, de ne pas en ressortir écrasé. Pour certain-e-s d’entre nous, plier un peu, c’est peut-être la condition pour ne pas se briser.


Je refuse le déni de notre impuissance chronique aussi bien que la résignation qui prête a nos ennemis une toute puissance et omnipotence qui interdirait toute velléité de subversion. Je trouve plus de force dans une tentative de lucidité qui ne nous promets pas que l’on “va gagner parce que c’est la seule solution”, qui ne nous berce pas d’illusions en nous racontant que “seuls quelques nuages noirs suffisent a obscurcir le ciel”... Il y a sur notre époque, plus que quelques nuages noirs, je pense. Cela ne m’ôte pas l’envie d’être un parasite au meilleur des mondes, comme une tache d’huile sur leur océan aseptisé et sous contrôle... Et cette tache là, il faudra plus qu’une shampouineuse nouvelle génération pour la décoller, parce qu’elle ne se sera pas bâtie sur une fragile illusion, celle qui nous promet que la victoire est à portée de main.


Ah ! Si toutes les taches du monde voulaient bien se donner la main ! Et en se donnant la main s’échanger discrètement leurs plans d’évasions puis (dans un même mouvement) de destruction de ce monde. “Fuir mais en fuyant chercher une arme”comme dirait l’autre.


Je ne défends pas un territoire. Le capitalisme, le sexisme et autres ont cours ici aussi. Je veux aider à porter des dynamiques qui visent a briser l’isolement, qui visent à faire exister des solidarités pour reprendre du pouvoir sur nos vies, je veux défendre le refus de se laisser aménager de ce territoire et de ces habitant.e.s, pas une hypothétique entité encore intacte et exempte de rapports d’exploitation et de dominationS. Ici, ce n’est pas un ilôt à l’extérieur du monde. La misère banale qui l’incruste est bien accrochée, ici, comme ailleurs. Dans cette perspective, “on ne se lâchera pas”, on a des choses à faire ensemble, encore après des ex.pulsions, même si nous sommes virés manu militari me paraît moins exclusif des multiples stratégies de résistances qu’on peut envisager.

 

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15 octobre 2012 1 15 /10 /octobre /2012 17:19

 

 

Dans la famille, une des ces « familles » de choses qui font de notre monde un véritable oursin, donc dans une famille que ne sais si c’est celle de la némésis, de l’arnaque ou tout simplement de l’aveuglement qui nourrit la peur laquelle lui redonne la becquée, je revois fleurir les affiches roses pour les campagnes de dépistage des tumeurs des seins. C’est un des matraquages, avec l’industrie de la maigreur ou le prétendu vaccin du cancer de l’utérus, qui cible comme on dit les nanas. Bio mais pas que. Je me rappelle la fois où mon endocrino, brave lesbienne placard que j’aime bien mais qui est trop loin pour que je la consulte, m’avait chopé les nénés pour tâter ; j’en suis restée stupide. Je hais le tripotage. C’est le genre de choses qu’on apprend à l’adolescence ou en transitionnant ; on s’en passerait bien. Toutes.

 

Bref les tumeurs du sein. Ben ouais. Il serait bien étonnant que dans notre empoisonnement généralisé fertile en incitation aux néoplasmes, il n’y en eut pas plein, comme d’ailleurs. C’en est à ce point que quand on se donne des nouvelles avec des copines qui ont mon âge ou plus, ce sont bien souvent des nouvelles de cancers. Même j’ai fait récemment l’étrange expérience de haïr quelqu’un au point de lui souhaiter un cancer – et il l’a eu, en est même crevé en rien de temps. Pas du tout que je crois être devenue sorcière, pasque là y en a quelques qui auraient bien du souci à se faire vu ce que je leur souhaite ; juste la statistique. On va en gros crever majoritairement, entre 40 et 70 ans, de cancers de partout et de neurodégénérescence. C’est nous, quoi.

 

Cela dit l’arnaque, ou la dinguerie inconséquente mais très rationnelle si on veut, c’est justement cette règle qu’on veut imposer de se faire passer les nénés aux rayons x toutes les très peu d’années, à répèt’ quoi. Ce qui est tristement drôle, c’est que depuis quelques temps paraissent dans la presse médicale, puis générale, de sourdes interrogations, sur si c’est vraiment un bon truc – vu comme toujours d’un point de vue calculateur de bénéfices/risques, le seul « esprit critique » qui nous reste. Or, y avait pas besoin d’avoir fait des études scientifiques ni d’attendre quarante ans pour se rappeler que les rayonnements radioactifs sont réputés pour, entre cent autres sympathiques effets, faciliter ou provoquer l’apparition de ces fameuses formations anarchiques nommées tumeurs. Et que le coup des « faibles doses », les cimetières s’en engraissent tous les jours.

En gros, est-ce que tout simplement, à aller se faire transpercer à coups de rayons, on n’a pas bien autant de chances de s’offrir un tumeur que de découvrir celle qui nous aura été libéralement octroyée par les produits ménagers, le gazole, les lieux de travail ou les vies de m… en général ? La question est bête, comme le sont toutes les « questions » que nous nous posons alors qu’il est de toute façon depuis longtemps impossible de sortir des conditions imposées ; et auxquelles on peut bien répondre comme on veut, voire très sagacement, on l’a dans l’os quand même, on ne peut plus agir. Encore moins fuir.

 

D’ailleurs, ça n’a rien de particulier à ce cas précis : la médecine industrielle fait un usage absolument massif des moyens de détection à principe radioactif. Le moindre bobo ? Ouh là, toubib va pas se casser la tête à recompulser de vieilles connaissances que d’ailleurs on ne lui apprend peut-être même plus à la fac : scanner, irm. Et si ça ne suffit pas deux fois, trois fois, quinze fois. Pareil si vous êtes foutue, que tout le monde sait, y compris vous, que l’affaire est pliée : on aurait tort, jusques à l’entrée en soins palliatifs, selon l’abominable dénomination en vigueur, d’épargner un passage à la machine.

 

C’est que tout ça, mes bonnes, fait tourner les hôpitaux, ces usines médicales qu’on en est, d’ailleurs, aujourd’hui, à vouloir sauver, exactement comme les autres et des plus meurtrières (sidérurgie, chimie…), tellement on s’est appauvries et rendues dépendantes qu’on n’a effectivement plus que ça ! Plus que ces épouvantables endroits où on traite et transforme en restes de PIB et en heures de travail, pêle-mêle bricolages étonnants, souffrances chroniques autant qu’aigües, dépossession absolue du rapport à soi et à son corps. Et au-delà des hôpitaux, l’industrie médico-pharmaceutique, qui d’ailleurs est un des plus riches producteurs de valeur ajoutée dans ce monde en débine, tant qu’il y a encore de l’accumulation à pomper dans certaines régions du globe.

 

Je veux donc bien qu’il y ait de la némésis – mais je flaire tout de même assez fort l’arnaque. Seulement voilà, il y a cet élément dans lequel nous baignons bien autant que dans l’air ou dans la crasse, il y a la peur. Peur tout à fait justifiée d’ailleurs pasque ça tombe effectivement dru. Maintenant ce n’est plus « qui y aura », c’est « qui y échappera », la question. Et la peur est un puissant outil de domination intégrée et de résignation. On sait que ça va tomber mais ça ne donne évidemment pas envie un instant de tenter – de tenter quoi d’ailleurs ? D’aller où ? C’est comme la peste, il n’y a nulle part où aller hors de ce monde. Il est trop tard. On est dedans jusques au trognon. Et donc on ira se faire dépister et ci et ça, en arrivant à ne plus même souhaiter d’y échapper, mais d’être des quelques qui « en réchappent », plus ou moins charcutées, sursis à vie. Étrange version libérale et corporelle de la vieille blague russe : « celui qui avait pris cinq ans était bien content que ce ne fût pas dix, celui qui avait dix ans était soulagé que ce ne fût pas vingt cinq, et celui qui prenait vingt-cinq pleurait de joie de n’avoir pas été fusillé ».

C’est la totalité de notre survie qui ressemble désormais à cet état macabre.

 

Pour ce qui est de nous, les t’, il faut bien dire… bien rien justement. Qu’est-ce qu’on peut dire ? On s’est bourrées d’hormones, on a été ou on délibère d’aller à la charcuterie (qui donne à peu près moitié de résultats passables et moitié de dysfonctionnements à vie, urinaires, notamment, les filles !), on se fait raboter de partout, et tout cela de notre propre chef. Bien sûr, et d’ailleurs c’est une discussion que j’avais encore il y a peu, il y a la « pression normative » de cet « autre » après quoi nous courons toujours. Mais zut, eh, la pression elle est aussi pour les bio, d’une part. Je veux dire, donc, qu’on n’a pas moins de raisons de s’y confronter critique. Et deux y en a marre de toujours se rappuyer là-dessus pour en plus passer notre temps à nous plaindre de la tuyauterie qui fuit ! On l’a voulu, on a été « les actrices de notre propre vie », comme toutes les consommatrices, on l’a eu, on l’a on l’aura, notamment notre très probable cancer. Les chanceuses auront un avc. Enfin celles qui auront la veine supplémentaire de ne pouvoir, comme on dit, être médicalisées à temps. Sinon gagatisme et hémi ou tétraplégie – là aussi, ça fera tourner l’industrie du soin à la personne, cette ultime poche de valorisation à bas salaires, dévolue évidemment aux nanas. Finalement c’est terrible, on pourrait aussi avoir à la fin un monde de nanas, mais complètement aliéné et désastreux, au rebours total de ce que nous proposait de tenter Valérie Solanas !

 

Oscours - mais qui, qui d'autre que nous qui ssommes déjà dans la boîte, hein ?

 

Et voilà. Voilà où en est déjà ce monde que nous prétendons encore perfectionner. C’est trop classe. J’en ai mal aux seins, tiens. Quel oursin ce rouleau compresseur. Ou bien sommes nous des sacs d'oursins ?

 


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La Bestiole

  • : Divergence transse, féministe, communiste - Le placard à Plume, la fem-garoue
  • : Ebranchée, schlemihlah, communiste, féministe - la transse la moins queer, la moins fun, la plus antisexe, antinaturaliste, antisubjectiviste du quart sud-est. Clodote d'hamsterlande, casserole détachée de la queue de l'alternoféminisme. A gauch' de la gauch' de la gauch' de l'extrême gauche. Résolument opposée au backlash réac-libéral pro sexe, pro marché, pro nature, pro religion, comme aux catéchismes moraux-politiques en tous genres. Moderniste novatrice, universaliste négative, apostate de l'intersectionnalisme, philogyne, philosémite. Pour un anti-monde de nanas paresseuses et la ruine radicale de la masculinité, de l'économie, de la sexualité, de la fierté, du pouvoir.
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