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19 janvier 2012 4 19 /01 /janvier /2012 10:54

 

 

 

...toujours être en désaccord avec ses petites camarades. Même en y mettant toute la mauvaise volonté possible. Je songeais de nouveau ce matin aux histoires de relation. Bon, passé le cap de mon opinion sur le « système relationnel » et ses injonctions, reste, et le verbe est faible, que nous les humaines vivons et agissons volontiers de concert. Affectif ou pas. On peut avoir bien d’autres passions que l’affectif, voui. Par exemple, mézigue, je rêve de fréquenter toute une bande de sorcières intellectuelles et critiques, des qui tournent des potions, enrobent des bonbons pour empoisonner les consensi et les facilités de pensée, décevoir les attentes. D’ailleurs, j’ai de la chance, j’en connais une, et depuis quinze ans tout de même. Mais nous ne nous voyons et correspondons que peu. C’est ça le sorcièrat de nos jours, ça fait de nous des bestioles peu sociables.

Je songeais donc à ça, et je me disais, voui, finalement je suis en accord avec le compromis souvent mis en œuvre dans cet hamsterlande dont je suis, malgré tout, aussi partie et quelque peu, ourps, sinon citoyenne, ressortissante en tous cas, n’ayant pas su ne pas vraiment l’être : vivre en collectifs et « relationner » par ailleurs ; ou pas. C’est un bon remède à l’enfermement couplal ou trouplal. Je suis toujours effrayée quand je vois des gentes en couple. L’impression nette qu’il en manque une bonne partie, compressée par la contrainte. Quelque chose qui, même chez les plus rieuses, ressort d’un sourd mélange de violence et de tristesse, à la fois subies et agies. Ne pas être seule, on sent ce revolver dans le dos de toutes.

Savoir pourtant déjà ce que veut dire seule. Je sens ainsi la solitude qui exsude de bien des personnes en couple ou en famille. Et pour ma part, je me croirais incroyablement accompagnée si je correspondais avec quatre des sorcières sus évoquées, elles-mêmes au quatre coins du pays, que si je me retrouvais coincée avec une. D’ailleurs, les liens à grande distance, avec des vies indépendantes, sont bien les seuls qui me puissent faire triper.

Coincée. Même en binôme on est coincée. Binôme, le couple light. J’ai vécu. Je ne m’en suis d’ailleurs pas encore tout à fait sortie, ça revient des fois. C’est finalement aussi gluant que le couple assumé. Ça part des mêmes sentiments : peur, dévalorisation. C’est ch…t. Peut-être cela pourrait-il être autre chose, mais dans l’état de ces même choses, ça ne paraît pas possible. On pense aux amitiés mythiques, mais ça succombe sous le goudron des angoisses et des ressentiments.

Pour ça, oui, je reconnais, quand on n’a pas vocation à l’érémitisme, le collectif, ce cénobitisme moderne, est peut-être mieux qu’un simple moindre mal. Peut-être. Quand il ne se transforme pas en famille, en consensus ou en secte. Quand les idées et les représentations ne prennent pas le pas sur les personnes. Quand les exigences ne visent pas à faire des gentes d’autres, qui haïssent et craignent les premières. Ça en fait des « quand ». Un « quand » est pourtant plus favorable qu’un « si ». C’est du déjà là. Possible et même réalisé.

Hannah Arendt, les livres de laquelle je ne saurais trop conseiller de relire, affirme que dans la solitude, nulle action n’est possible ; tout juste de l’agitation, peut-être. Elle parle bien entendu de la solitude, et plus précisément de l’isolement qu’entraîne la dissolution, la destruction ou simplement l’absence de communauté, de vivre commun ou partagé. Il ne s’agit pas d’affectif au sens limité, et d’ailleurs, parmi les isolées de notre époque, figurent en « bonne » place les participantes à couples et familles, endroits de silence lourd et de contrainte non dite. L’affectif et la peur d’être seule sont paradoxalement parmi les plus grandes instances de production d’isolement. Les conséquences en rejaillissent sur toutes ; aussi bien celles qui recherchent la douteuse sauvegarde de la relation, que celles qui préfèreraient de tous autres modes de vivre. L’affectif et le relationnel ont tout occupé, tout empoisonné. Ou peu s’en faut.
C’est sur ce peu que nous pourrions peut-être encore débarquer, au milieu du déluge sentimentiel et vigilant. C’est pourtant pas le pied, les îles, surtout désertes – au sens où il n’y a pas de quoi vivre dessus. Trop exiguës, sans eau potable. Juste un palmier qu’on croirait en plastique, comme ces étranges caoutchoucs, je sais pas si vous en avez déjà vu, ces plantes… ces plantes qu’on dirait fausses, précisément parce qu’elles survivent à ce à quoi une plante ne devrait pas survivre. Il y en avait un dans l’école où officiait ma mère, quand j’étais enfant. Il était couvert de poussière, au fond d’une salle, dans un pot sec et archisec. Oublié. Et cependant vivant. Mais jusques où est-ce vivre, ainsi ? Subsister, plutôt.

Bref, nous risquons de juste subsister, d’être proches de l’état de vestiges, quand nous refusons le jeu de la valeur-relation. Essorées, étrangères à nous-mêmes, ou vestiges. Le choix !

Décidément je ne finirai pas sur une note gaie. J’aurais bien dit, de manière platounette, que nous « pourrions inventer d’autres manières de vivre », mais c’est précisément la rengaine que nous nous passons en boucle dans le patriarcat, la relationnite et la société de contrôle, pour nous désintéresser à peu de frais de ce que nous n’avons pas su vivre, précisément, sans même avoir à l’inventer. Je ne crois pas qu’il y ait tant de bon que ça dans les promesses d’avenir, qu’elles soient d’illimité ou de généralisation des formes en vigueur. Le passé est passé, et nous est passé dessus. Zut – ne nous octroierons nous donc jamais un peu de présent ?! Et de présence plus indépendante ?!


murène tectosage

 

 

 

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17 janvier 2012 2 17 /01 /janvier /2012 20:27

 

 

 
http://www.lemonde.fr/politique/article/2012/01/17/l-assemblee-vote-la-construction-de-plus-de-20-000-places-de-prison_1630918_823448.html

Voir ce que j’en écrivais il y a quelques mois dans « Comme en 14 ». Le pire est toujours l’avenir, décidément.

Vingt mille, tout de même. D'un seul coup d'un seul. Ça fait vaguement songer aux grands programmes historiques d’éradication de telle ou telle « population » pour le bonheur du genre humain. Les gros chiffres font les grandes espérances. On en a vu et on en reverra.

Dans le florilège, le député qui présentait le projet de loi a onctueusement affirmé que « le pays manquait cruellement de places de prison. ».

Cruellement. Il y aurait de quoi méditer une vie, plusieurs mêmes, sur ce que peut signifier ce terme, appliqué à une telle occurrence.

 

 

 

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17 janvier 2012 2 17 /01 /janvier /2012 10:04

 

Parmi les nombreux projets législatifs qui naviguent entre l’odieux et le loufoque, en passant par toute une kyrielle de hâvres où faire relâche dans la mer du ressentiment contemporain, m’en est tombé un sous les yeux,  l’autre jour, avec les camarades du Planning.

Que son autrice, la députée Barèges, se soit déjà signalée par ce qu’il est convenu d’appeler pudiquement une belle série de dérapages – antiphrase absolue à mon sens, elle disait alors réellement ce qu’elle pensait profondément – n’a guère d’importance. Elle fait partie de ces éluEs qui donnent à manger illusion et vengeance à tout ce qui aujourd’hui en réclame, et la déesse sait si ça beugle dans l’élevage humain que nous formons.

A plus d’importance déjà son effet premier : ce projet vise en effet à « assurer les droits des personnes nées sous X ».
Ici, je vous renvoie tout d’abord, au technique, encore une fois au texte lapidaire de Robert Kurz sur les Paradoxes des droits de l’homme, dans les pages : dans une société où l’on se possède, soi et ses intérêts, une société à mentalité appropriatrice et pour tout dire cannibale, l’augmentation de la portion de droit d’unEtelLE signifie nécessairement le retrait d’une portion correspondante du même droit à unE autre telLE. Et, selon la bonne vieille loi de la proportionnalité inverse, pour faire le bien d’unEtelLE on est alors amené assez souvent à carrément bousiller la vie d’autretelLE. C’est la foire aux lésions.

En termes clairs, une nana qui a décidé qu’elle ne voulait ou ne pouvait se charger d’unE môme néE tout de même (puisque il est toujours si facile de gésiner et si difficile de s’en débarrasser), devra impérativement laisser ses, comme on dit, cooordonnées, et pourra voir pupuce, deux décennies plus tard, se réinviter dans sa vie et venir réclamer considération et attention. Ouin !

On considérait, à tort ou à raison, jusques là, comme un acquis, le fait de pouvoir, dans ce genre de cas, ne pas « assumer la maternité », ni la parentalité en général. Pour ce qui est de la paternité, les trempeurs de nouille étant paraît-il infiniment volatiles, il n’y a pas les mêmes exigences, tiens donc. Les engendreurs primesautiers, n’est-ce pas, c’est naturel ; les mauvaises mères, à l’inverse, c’est un scandale qui appelle les euménides. Comme dit la chanson, « ce sont toujours les femmes, les femmes les femmes… ». On a toujours quelque chose à leur reprocher, quelque chose qu’elles ont fait, quelque chose qu’elles n’ont pas fait. Disponibles à vie. Avant, pendant, après.
Que ces exigences ne soient donc pour personne. Et qu’on fiche la paix aux nanas. Nous n’avons pas à être transparentes, pour personne. Á commencer par celleux qu’on voudrait nous appendre parce que, comme on dit à présent, il y a un « lien biologique ». Biologique, c’est comme atmosphère, est-ce qu’on en a la gueule ?! Personne n’a à être obligée à relationner avec personne, c’est le b-a-ba de l’autonomie humaine.

Bon, ça pour l’aspect spécifiquement féministe. Mais j’en vois un autre, lié à un phénomène généralisé. L’hypertrophie du soi. Cette répandaison d’un certain « rapport à soi-même » (expression significative de l’âge de la schizophrénie où nous sommes entrées depuis quelques décennies) me semble elle-même liée à l’effondrement de nos vies. Plus nous nous privons d’autonomie, plus nous nous surveillons, plus nous nous humilions, plus nous acceptions l’invivable, plus notre existence est dépourvue d’espace, de biens matériels solides, eh bien plus nous nous réclamons de reconnaissance, plus nous investissons dans les identités, les statuts, les origines, les généalogies, ce que nous nous trouvons être, ce qui nous a été fait et ce qui ne nous a pas été fait. Nous ne sommes plus, il n’y a plus que cette superstructure vaguement sociale pour nous constituer. Ce piteux soi, qui n’est même plus vraiment notre peau, et encore moins ce qu’il y eu pu y avoir autour pour y vivre, devient notre seul bien, et nous travaillons férocement à l’étendre, à le tartiner, à l’imposer partout. C’est moi, c’est tout ce qui me reste (de même qu’à toi, en général) ; tu dois le respecter, l’inclure, ne jamais l’oublier, ne jamais l’ignorer, sans quoi guerre.
Je ne peut exister, comme tout ce qui prend forme de valeur, qu’en dévorant tout sur son passage, à commencer par la personne qui le porte, comme hors d’œuvre. Je, avec toute la kyrielle de ses déterminations, est appeléE à « remplacer » la vie matérielle dont nous avons perdu le peu maîtrise que nous avions, réduite pour de plus en plus de gentes à l’invivable.
Et je ne peut vraiment se déployer que par la justice et le droit, formes autoactives qui permettent de et incitent à s’entrebouffer sans en avoir tout à fait l’air, puisque c’est toujours la chose, le tiers, la possession qui est invoquée pour ce faire. Choix cornélien : des droits pour touTEs, contre touTEs, ou bien se débarrasser d’un monde de droit ?

Ce n’est à première vue pas étonnant, même si c’est complètement berzingue et désespéré. Nous ne lâchons même pas la proie pour l’ombre : tout le monde devient proie pour tout le monde ! Car, à qui allons nous réclamer, dans cette situation de pénurie, ces biens plus ou moins immatériels ? Ben à nos prochaines, eh, betterave ! Á qui d’autre veux tu faire des procès en dédain ou en domination, exiger son temps et sa vie, qu’à celles à qui tu as affaire ? Insatisfaction, manque, détresse ? Mais trouve donc unE coupable et redevable, banane ! Et voilà sympathiquement soutenue, en chœur et en consensus, la guerre de touTEs contre touTEs. Comme ça on est sûres de pas sortir de l’auberge autophage. Que, d’ailleurs, et surtout, personne ne sorte ! Ce serait une outrecuidance, un privilège qui sait, que de déserter le naufrage collectif, de faire un trou à la nuit, peut-être même de montrer un chemin de fuite. De tenter de se faire, refaire, des existences dans la réalité. On crèvera touTEs ensemble, paritairement, reconnuEs, la cervelle des unEs dans la mâchoire des autres ! Ah ça ferait une cocasse découverte paléontologique, en quelque sorte, pour une hypothétique espèce future et curieuse, que les reliefs de l’humanité, entredévorée dans sa folie économique et sa non moindre folie consécutive d’exigence de reconnaissance. La transparence, c'est-à-dire la panoptique généralisée, pour que personne ne puisse échapper à personne. Domination totale, mutuelle et acéphale. Aboutissement tout à fait singulier et contradictoire d’un rêve où les atteintes devaient être bannies. Mon œil.

Il semble qu’il importe de boucher toutes les fentes qui fragilisaient encore la perfection du festin cannibale. La possibilité de ne rien savoir d’un lardon (ou de qui que ce fut d’autre d’ailleurs) en faisait partie, bonne ou mauvaise, mais elle était là. Elle ne doit plus l’être. Tout le monde à la disposition de tout le monde, et à vie. C’est cet enfer que nous nous proposons en « échange » de tout ce dont nous nous sommes dépossédéEs, comme tout ce que nous n’avons jamais vraiment cherché à avoir. Il y aurait pourtant moyen, si nous n’avions pas aussi peur de nous-mêmes, et si nous cessions de nous voir mutuellement comme des incarnations de l’ennemiE, saucissonnéEs d’opportunités d’utilisation jouissive. Moyen de s’allier pour vivre humainement dans un réel, peut-être moins fête foraine que la foire aux moi, mais plus consistant. Révolution agraire, par exemple, et prise en main de nos vies matérielles.

Mais encore faut-il que ça dise. Et ça ne semble pas. Nous semblons aimer avec désespoir notre carcan de misère et de haine. Or, aimer entraîne une forte dépendance.              
On n’est pas sorties de notre auberge de Peyrebeille autogérée, à la table de laquelle touTEs les reconnuEs sont libéralement conviéEs, à la simple condition anecdotique de se dévorer tour à tour les unEs les autres, pour l’assurance et la garantie du bien commun.


murène tectosage

 

 

 

 

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8 janvier 2012 7 08 /01 /janvier /2012 13:12

 

 

 

On ne voit jamais ce qui est le plus gros, « comme le nez au milieu de la figure » (sauf quand il vient à disparaître, ainsi que dans la recommandable nouvelle de Gogol).

 

C’est ainsi que je n’avais tout bonnement pas vu le titre du dossier que le Monde consacre à la désormais « question du travail sexuel ». Se méfier, tout de même, quand on devient une question, on est mise à dispo ;  toutE unE chacunE est dès lors prête, vouée, justifiée à arracher son signifiant lambeau de votre peau.

 

« Interdire ou encadrer ». Approche résolument moderne et bienfaitrice, on ne saurait faire que l’un ou l’autre. C’est qu’il faut quand même garder, sur toute activité humaine, non pas un œil, mais les cent yeux immortalisés par La Fontaine, les cent yeux du maître que nous formons, incarnons, métastasons socialement.

 

Il manque cependant cette fois un panneau de la sainte trinité des options, celle qui correspond au saint-esprit (ce doit être le père qui interdit, le fils qui encadre). La libération.

 

Vous me connaissez assez, je suppose, pour comprendre que je ne vais nullement opposer le saint-esprit au père ni au fils. Et encore moins clamer à la nécessaire libération. Tout simplement parce que libérer est aussi une arnaque, une attitude objectivante. Une action extérieure. Une projection bien souvent. Et que ce qu’on libère est alors un signe, un fétiche, un investissement dont on attend rétribution.

 

Il n’est donc pas question pour moi de prôner la « libération » du travail sexuel, ni de quoi que ce soit d’autre. D’ailleurs, on a déjà bien vu dans l’histoire ce que signifiait libérer. Aux êtres réels, imposer la libération, le déchaînement d’une forme qu’ellils devront réaliser. On existe, c’est déjà pas mal ; l’affaire est qu’on ne nous empêche, ni que nous nous empêchions, d’exister.

 

Encore une fois, l’autonomie versus les libérations. Nous n’avons pas à être libérées, ni par les pro-sexe ou les masculinistes, ni par les abos et les prohis. Qu’on nous lâche la doublure, point. Nous n’avons à réaliser les grandes ni les petites attentes de personne.

 

Et – si jamais il en était besoin, se rappeler : « Ne me libère pas ; je m’en charge ». Mais peut-être est-ce là aussi que nous avons manqué d’audace, que nous n’avons pas encore vraiment déserté la cage. Nous nous en sommes chargées, de cette fichue tâche. N’aurait sans doute pas fallu. Il s’agirait peut-être de ne plus se charger des espoirs tordus des unEs ni des autres, d’expulser pour de bon le ténia de l’obligation et de l’identification, enfin de vivre, quoi.

 

Je sais, ce n'est pas simple. Rien ne l'est. Simplification et solutions sont fréquemment des maldonnes.

 

Ces réflexions s’appliquent bien sûr aussi à moult autres choses que le tapin !

 

 

LPM

 

 


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7 janvier 2012 6 07 /01 /janvier /2012 10:31

 

 

« Il n’est point de sauveur suprême, ni dieu, ni césar ni tribun. »

L’Internationale

 

 

C’est, vous le savez, qui avez comme la petite murène longuement traîné vos embryons de nageoires à hamsterlande, à travers rencontres, ateliers, ladyfests, contre-sommets, queeruptions ou ueehs, c’est une constante, un atavisme, presque une loi. Les cuisines collectives ne restent sympathiques que tant qu’il y fait froid, qu’on n’y est pas bien approvisionnéEs, ou que les autres ne le savent pas, enfin que les jugements les plus téméraires et défavorables courent sur celleux qui s’y réunissent. Tant qu’on en est là, on reste entre personnes avisées et sympathiques. Le problème, évidemment, c’est que ce qui s’y discute ne filtre guère, n’est point repris. Non plus que les louanges de ce qu’on y bouffe. On peut pas tout avoir, ça s’appelle le principe de non-contradiction, lié à celui de limitation du réel. Les choses se font, ou pas, petit à petit.

 

Il arrive donc qu’au bout d’un nombre certain d’années, l’une d’elle commence à gagner quelque renom, les durs aliments qu’on y mastique ayant fini par démontrer quelque pertinence. Il commence même à y avoir du chauffage. Arrivent alors les pique-assiettes. Pour ne même pas causer de ce qui les suit, cohue et pour finir cafards. On n’a plus alors qu’à émigrer, en laissant hélas bien souvent gamelles et recettes.

 

C’est un peu l’impression que j’ai en lisant ces jours ci le titre d’un livre qui paraît sur Sexe, capitalisme et… critique de la valeur. Ma salade préférée ! Vous pensez bien que ça ne peut que m’appéter. D’une part je suis à fond pour l’estourbissage de la valeur-relation, d’autre part plus classiquement j’adhère aux thèses (voir pages) de Jappe ou encore de Dufour (1) sur la conssubstantialité entre société de mise à disposition de touTEs pour touTEs comme opportunités de plaisir, donc de valorisation, et capitalisme. Et sur l’illusion obstinée qui assimile ce dernier au conservatisme, alors que le changement permanent et la transgression systématique peuvent lui être des sources considérables de profit et de perpétuation. Je conseille à ce sujet les textes écrits au sujet de la passion moderne pour l’épouvantable Sade, un des meilleurs théoriciens du capitalisme total.

 

Sauf que la critique de la valeur, pour moi, critiquait aussi les formes qui vont avec l’économie, le droit, la perception de tout à commencer par soi-même en possession, l’état. Et que j’ai la surprise de trouver comme coordonnateurs du bouquin deux prohis institutionnalistes de première, Poulin et Vassort. Si vous voulez vous faire une petite idée sur les leurs, c'est genre les camarades de Sysiphe.

 

Arrivée là, je me rappelle de quelque chose que je voulais écrire, et puis comme d’hab je n’écris que le dixième de ce que je voudrais, et pas le plus important. C’est qu’il arrive qu’en lisant des articles parus sur Sysiphe, je sois bien d’accord avec les fondements de la critique exprimée. On est anticapitalistes les unes et les autres, ça ne fait pas de doute. Sauf que, sauf que – bien rapidement l’anticapitalisme de Sysiphe, ou d’OLF, ou de bien d’autres du même genre, tend à ne s’indigner que de notre autoentrepreunariat miteux, tout aussi miteux que tout le reste de la valorisation, et à s’accommoder in fine au contraire de la parité, comme j’écrivais il y a quelques temps, dans le saccage général de la planète. On a vraiment l’impression que déforestation, empoisonnement, travail, échange, production, croissance, salaires, bombes à billes et autres chaleureuses péripéties génitrices de valeur ne sont rien, mais rien, au côté du décisif, incontournable scandale de nos pauvres culs et de nos misérables bouches, plus ou moins avantageusement monnayés, comme le reste susdit.

 

Au reste, l’affaire devient peut-être un peu plus claire quand on lit la définition, enfin la sous-définition, du capitalisme par cette approche : le néolibéralisme. Ah, ce vilain néolibéralisme qui a perverti la saine, la vigoureuse économie, et qu’il serait abusif, paraît-il, de confondre avec. « Critique » qui consiste dans la dénonciation des « excès » des spéculateurices et des proxoTEs. Qui ne s’inquiète que des bulles spéculatives de la monnaie et de la relation, sans les décortiquer elles mêmes. Les équivalences universelles de ces « échanges » ne sont nullement remises en cause pour elles-mêmes. Pourtant c’est, selon la critique de la valeur, bien là que ça biche. Et les pires exploitations, esclavages, en sont les conséquences prosodiques, même si pas exclusives.

Ce qui frappe aussi est l’incapacité de ces approches à s’attaquer aux formes fondamentales, toujours vues comme pérennes. Je songe toujours à la triste somme bourdieusienne de la domination masculine, évidemment non dépourvue d’exemples criants… mais qui se termine sur un hymne à la forme amour, prétendument indépendante des horreurs du masculinisme ; comme les prosopopées d’Attac finissent sur l’invocation à la vraie économie et à la bienfaisante équivalence universelle, après en avoir détaillé les « détournements ». Hymne à une « gratuité » qui est en fait elle aussi un système d’échange structuré par des injonctions évidentisées. Misère de l’absence d’audace critique.

 

Au reste, là, on est dans le conflit de thèses, et ma foi j’ai déjà aussi dit que je n’ai rien tant en grippe que les tentatives d’interdire à autrui de sortir son point de vue, si paradoxal ou néfaste m'appparaisse-t'il. Mais, car il y a un gros mais, je suis assez épatée par cette exposition de la « critique de la valeur » en titre, étant donné que, pour moi comme pour pas mal de gentes qui s’en réclament depuis dix ou quinze ans, cette critique intègre prioritairement celle que le « néolibéralisme » soit un dérapage anormal, monstrueux, scandaleux de ce qu’il faut bien appeler l’économie de la valeur et du travail. Et considère qu’il en est au contraire la conséquence parfaite. En d’autres mots que prétendre s’en prendre à l’un, avec son nom fétiche, en exaltant le mécanisme autocéphale en place et en marche depuis le dix septième siècle, a quelque chose d’inconséquent, si ce n’est même quelquefois de légèrement récupérateur.

 

Pour tout dire, j’ai l’impression que, ces dernières années, les braves citoyennistes orthodoxes, les attacistes, les étatistes de tout poil et de toute dénomination, voyant tout de même leurs baudruches se dégonfler à la file les unes des autres, ont fini par porter attention à la petite cuisine, là bas, au fond du couloir, où on devisait de manière, jugeaient-ellils, trop ésotérique, trop radicale. Mais que la continuation du naufrage tendant à confirmer certaines de nos spéculations, les voilà qui rappliquent, et qui commencent à cuisiner dans nos poêles, farfouiller dans nos paquets de nouilles, tout uniment s’installer.

 

Ce qui m’énerve en fait franchement, c’est même pas qu’il y ait qui rappliquent. Tant mieux. J’ai bien vu, au cours de ma carrière, à quel point la manie morbide du « moins on est nombreuXses, plus on a raison » menait direct au sectarisme le plus obtus. Et pour finir au syndrome de l’armée rouge japonaise.

Mais là de voir des étatistes, qui croient dur comme fer à la bienfaisance des lois, droit, prisons, vigilances, triques diverses, idéalisation prescriptrice de ce qu’on doit ou pas être et affirmation de ce qui est bon pour autrui, s’adjoindre et pas qu’un peu le concept de critique de la valeur, qui a justement toujours marché avec la remise en cause des formes qui se sont développées avec le capital (bien commun, droit, contrôle social, régime de possession généralisée de soi et du reste…), ben j’avoue, y a du foutage de gueule.

 

Là encore, j’aurais voulu causer de ce que je rumine depuis quinze ans, cette fichue « valeur-relation » que je soupçonne, à la fois sœur et concurrente historique de la valeur marchande. Et que le scandale particulier qui nous touche, nous les putes, jaillit pour partie de ce clash : une valeur ne peut être soumise à une autre. Mais toutes les valeurs sont dépossessives, et défendre la valeur-soi, valeur-relation, contre la valeur marchande, me paraît très fausse route parce que ce sont de presque mêmes, dont il faudrait s’émanciper, et non favoriser l’une aux dépens de l’autre. Et que dans ce but, les luttes politiquement parcellaires, pour ne pas dire pis, nous enfoncent encore plus dans l’état de fait. On ne sortira pas du contrôle sexiste par l’ergastule judiciaire et bien-agissante ; on ne décrète pas l’émancipation. C’est un chemin imprévisible et non un statut supplémentaire sous lequel crouler un peu plus.

 

Bon, c’est pas encore pour cette fois que j’en causerai posément. Peut-être est-ce pour jamais, vu l’état dans lequel je me trouve. Bah, le monde est une suite de choses perdues, ratées, enfouies… Mais ce qui me travaille, là, c’est qu’on semble être au début d’un véritable investissement du rafiot de la théorie critique par des tas de gentes sans doute très bien intentionnéEs, mais qui arrivent avec des approches spécifistes, partielles, contradictoires, voire utilitaires, et que ça va pas faire, je vous le dis tout de suite. Ouaips, je suis rigide et dogmatique : je suis pas pour la dilution et encore moins pour la réutilisation, la récupération et la réappropriation. Et je vais faire la gueule très fort si les thèmes de la théorie critique, sans doute à ce amputés, mutilés, privés de leur ampleur, sont mis par des gentes, scrupuleuXses ou pas, au service du renflouage perpétuel des formes, paniques et obsessions du social expropriateur en déroute.

Bon, vous allez me dire, voilà que je fais à mon tour ma légitimiste. Beh oui, c’est dur des fois de ne pas rognonner comme Châteaubriand en 1815, quand on voit arriver la confrérie des porteurEs de grosses gamelles. Je confesse. Ne vaux pas mieux qu’autrui, et n’ai aucune grandeur d’âme. C’est sûr, je cours le risque de faire là un très mauvais procès. D’ailleurs je ne soupçonne pas tellement la bonne foi des gentes. Mais zut, la bonne foi n’est pas tout – on a passé tellement de temps vautréEs dans des impasses où on s’était nous-mêmes foutuEs, que c’est pour ça que je renaude.

 

Bref voilà, j’avais d’abord sauté de joie en lisant le titre du bouquin en question, parce qu’il y a nécessité urgente d’appliquer une vision critique aux relations, à ce qui semble le plus évident et naturel (comme le travail). Mais la vision critique de prohis institutionnalistes et étatistes, je suis désolée, ce n’est même pas pire que le mal ; ça lui est tout simplement identique. Nous en sommes déjà là. Le « recours » à la barbarie de l’état, du droit, de la société de contrôle « contre » la barbarie du marché, de l’exploitation et de la valeur, « contre » entre énormes guillemets puisque ce sont des émanations, des incarnations pourrait-on dire, du même, ne donne qu’enfermement, répression, guerre de touTEs contre touTEs, dépossession comme dépersonnalisation accrue, et probablement pour finir guerre tout court, déshumanisation.

Le problème n’est pas dans la critique – d’ailleurs toute critique est propice, faste. C’est vers quoi on se tourne. Vers quels sauveurs suprêmes, tribuns ou illusions. Dès qu’on se tourne vers autres que nous-mêmes, le désastre reprend des forces nouvelles et nous pompe. Ce devrait, oultre toutes les théories, être dans la mémoire des féminismes comme de bien d’autres luttes d’émancipation. Force est de constater qu’on oublie vite dans quels trous on s’est déjà cassées les guiboles, bien des fois.

 

Pour un féminisme de critique, d’émancipation et d’autonomie, un féminisme de vieilles biques qui coupent les barbelés du naturel et de l’inattaquable.

 

 

La pute antisexe, anti-valeur, anti-travail

 

 

 

(1) Dufour, La cité perverse

 


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3 janvier 2012 2 03 /01 /janvier /2012 11:58

 

 

« Sans rêve et sans réalité

Aux images nous sommes condamnéEs »

chanson révolutionnaire, donc ringarde

 

 

 

Notre époque, qui a décidément perdu l’espèce de classe angoissante de 1984 et du Prisonnier, a fait mieux que de ne nous constituer en numéros, elle a fait de nous des images et des objets de catéchisme.

 

C’est ainsi que nos vies, nos chutes, nos relevages, nos soucis, nos impasses et nos échappées, convenablement mixées par les Butler et remixées par les sociologues hexagonales, histoire qu'y ait vraiment plus risque de s'étouffer sur un petit morceau, sont devenues une nouvelle vérité révélée, condensable en un paragraphe ou deux, affirmative surtout, c’est ça et pas autrement, bique !

 

Je ne suis pas un catéchisme, ni une icône. Je sais pas si ça vous dit, mais pas moi. Je ne me vois ni sur les autels, ni sur les étagères de science nat', genre dans un bocal.

 

Ainsi n’en pensent pas les curés de je ne sais quel diocèse, évoqué par le très sulpicien La Croix. Un nouveau catéchisme, que ce soit à relayer ou à contester.

http://www.la-croix.com/Religion/S-informer/Actualite/Les-aumoniers-veulent-former-les-etudiants-a-la-theorie-du-genre-_NP_-2012-01-02-753126

 

Je ne sais pas d’ailleurs ce qu’ils vont en dire. Le point est qu’une fois de plus la reconnaissance a frappé. Nous sommes reconnuEs comme objet de certitude et de récitation. De tous azimuts, des profs aux curés (y a t’il d’ailleurs une différence sensible entre ?). On est en peinture. Gare à nous d’en sortir désormais, il faudra être comme on a été peintEs. Le genre est intégré. On va le sentir passer, sur nous, comme un nouveau rouleau compresseur. Les images se doivent de n’être qu’en deux dimensions (oui, vous me direz, y a la fantomatique 3D…)

 

Dans la chanson, nous étions encore réelLEs, livréEs aux images. La science et la sapience moderne ont fait mieux : nous en sommes. Et avons intérêt à le rester, sous peine de déreconnaissance. Ce qui équivaut, dans le monde actuel, à mourir dans un fossé.

 

Conclusion annexe : ne laissez jamais les expertEs disserter ni enquêter sur ce que vous êtes ou pas ; et méfiez vous de celleux qui parmi nous s’autoproclament telLEs. Ellils vont le devenir effectivement. Vous suivez mon regard, et ma bottine ?

 

 

 

coffin turnip

 

 


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31 décembre 2011 6 31 /12 /décembre /2011 14:25

 

 

« Le Peuple a ses amis. Qu’il les garde. »

Darien

 

« Notre ennemi, c’est notre maître. »

La Fontaine

 

 

N’avez-vous jamais eu cette vision synthétique de l’état de fait et de droit où nous croupissons, d’une espèce de visage rictus, mauvais sourire, faux et forcé, qui se penche vers vous, enfermée dans une cellule étroite, un lit cage, dans le cliquettement de clés et le tapotement de la matraque qui battent ce qu’on suppose être le corps qui va avec, plus bas ? Et que ce visage qui emplit tout l’espace, se déformant encore plus pour paraître bénin, vous susurre : « Je suis ton amie » ?

 

C’est pourtant le visage et la voix de la justice, de la police, de l’assistance sociale, des assoces bénévoles, de la médecine même bien souvent. Ce sont même des fois les têtes de nos « camarades ». C’est un peu en tous cas ce que je ressens, pour ma part, en relisant les dernières foucades législatives au sujet du devenir des T. Et du reste.

 

On avait eu déjà les Pâques de Bachelot, vous vous rappelez, la fameuse « dépsychiatrisation », après laquelle les psys gardaient tout pouvoir et toute discrétion, bien entendu. Á présent nous avons la Noël d’une obscure députée soce, qui entend nous « faciliter la vie ». J’ai déjà dit ce que je pensais de la tutelle et de la facilitation. Je n’ai pas besoin de facilité. Et surtout de ce genre. C’est l’autonomie qui manque et ça ne se délivre à aucun guichet.

 

Je passe sur les détails tortueux de son fœtus de loi, concernant les mariages, qui en a fait glapir plus d’une. Je m’arrête par contre à ce qui me semble le cœur dudit fœtus : le judiciaire. Il va de soi que c’est toujours devant les juges qu’on ira réclamer ce qu’on est (ou censéEs être, c’est une autre discussion) ; qu’il faudra toujours procès, contradiction. Bref qu’au départ on aura toujours tort. Et qu’il reviendra à nos amiEs en toques et fourrure, du haut de leur sapience et surtout de leur pouvoir discrétionnaire, de dire si nous sommes ou pas.

 

Discrétionnaire. Parce qu’il y a dans le projet un petit bout de phrase, qui le leur conserve : « le refus en cas d’abus manifeste ». Alors, bon, abus manifeste dans notre cas, je dois avouer, ça fait tout de même un peu ricaner, tant c’est le grand amusement que d’être trans. Ou alors quoi ? Nous protéger des vilaines travs qui oseraient briguer l’honorable statut qui doit être réservé aux seules vraies trans (je cause au féminin, pour mon épicerie, vous m’excuserez) ? Mais ta g…, ma vieille, c’est pas à toi ni à ton armada judiciaire d’en juger. Ni à moi d’ailleurs. Á personne. Mettre le hola à de méchants roms voleurs d’enfants qui se déguiseraient en nanas pour mieux opérer (je sais pas, j’imagine tout à fait que ce puisse faire partie des fantasmes et angoisses du monde politico-judiciaire) ? Non, vraiment, je dois avouer que cette restriction croule sous son propre ridicule.

 

Mais ridicule ou pas, elle serait active. Et nous serions, par la Noël Delaunaitienne, exactement dans la même position que par les Pâques Bachelotiennes, puisque ça ne changerait très exactement rien à la situation présente, où l’aboutissement des actions en justice dépend entièrement de la bonne ou mauvaise volonté de celleux qui composent les tribunaux.

 

Mais bon, humeur, arbitraire ou pas, c'est finalement secondaire. Ce qui l'est moins, c'est la naïveté crasse qui continue à s'étonner qu'avec lois et droit, il y ait toujours des personnes dehors.

A la limite, on devrait d'ailleurs s'en réjouir, puisque c'est un des signes auxquels on peut reconnaître que nous sommes toujours humainEs et, justement, des personnes. On ne rentre pas, en petits morceaux, dans les tiroirs de celleux qui croient que le monde est une armoire.

 

C’est cependant incroyable à quel point nos amiEs autoproclaméEs, de tous ordres et provenances, ne nous octroient au final que des foutages de gueule qui n’ont même pas le douteux avantage d’avoir de la classe.

 

Incroyable aussi à quel point nous avons touTEs oublié, depuis combien de siècles ? que celleux qui ont pouvoir sur nous ne peuvent jamais être nos amiEs.

 

 

 

Vendredi 13                         

 

 

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29 décembre 2011 4 29 /12 /décembre /2011 12:24

!

 

« Une proposition de loi pour simplifier la vie des trans »

La presse

 

Si je voulais me simplifier la vie, je serais pas trans, eh citrouille !

 

Méfi de la simplification : y a rien de plus simple que le néant.

 

 


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27 décembre 2011 2 27 /12 /décembre /2011 18:16

 

 

 

En quelques jours, deux visions sur les routes de la pré-noël.

 

La première, à la sortie de la Vernède, village au fond de la vallée du Doulon, l’autre lundi. Il y avait de la neige, la route même n’avait pas bien dégelé. En grimpant prudemment au dessus du village, voilà que je croise trois chiens en goguette, dont le vieux berger allemand du café-restaurant, qui à la belle saison agonit les passantEs du haut de sa terrasse. Tout ça trotouillait allègrement, les oreilles en pointe, avec un air de liberté, de légèreté et pour tout dire de joie qui faisait envie. La maraude et l’association libre les plus complètes. Comme quand nous allons aux noix. Je songeais aussi à ce que j’écrivais l’autre jour, sur le plaisir relationnel et sexuel porté au pinacle des plaisirs ; les anciens auteurs qualifiaient les chiens de « lubriques ». Ma foi, ces trois là avaient l’air de goûter la vie, dans un des plus beaux et paisibles endroits imaginables, sans courir après la chosette ni se mettre à la colle. On voyait bien que c’était l’occasion qui les réunissait.

 

Quelques jours plus tard, sur ce causse du Quercy, triste pays de prés pelés et de chênes étiques, l’inverse : cette fois je suis à pied, bique à deux pattes, et les vraiEs humainEs qui passent sur la départementale en voiture. Une d’elle me croise donc, et je vois, comme à l’accoutumée, le mec qui conduit, mine d’abruti sûr de lui, et la nana, à côté, avec le masque infiniment fermé de consternation et de résignation qui se voit si souvent aux femmes en couple, hétéro de surcroît. Le même, mâtiné encore d’exaspération, qui est celui des jeunes nanas agrippées par leur mec, arrimées à lui, dans la rue.

Je ne jure pas d’ailleurs qu’il n’en soit pas, profondément, de même dans les couples homos. Ils ne connaissent pas la dissymétrie sexiste, mais l’enfermement relationnel, le mélange d’exaspération que ça se passe et de terreur que ça s’arrête, ça… C’est comme qui dirait tristement égalitaire. La glu reste la glu.

 

Ah ça ne fait pas envie, ça glace plutôt, ces millions de visages crispés, paralysés. On ne peut que se dire, purée, vivent le couple, la famille, l’amour et la relation. Urk ! Rien qu’à voir les têtes que les gentes en tirent, il y aurait de quoi émigrer sur une planète où on ne connaîtrait pas cela. Surtout vers noël, qui semble l’époque sommitale des horreurs liées à ce genre de choses.

 

Et pourtant. C’est aussi celle où le plus de gentes se jettent sous les trains par épouvante de la solitude. Tout de même stupéfiant, cette poursuite du bonheur qui, qu’elle fasse mine d’aboutir ou pas, se solde par l’impossibilité de vivre. N’y a quelque chose qui ne va pas, tout de même. On ne peut pas éviter de penser que ce qui biche, c’est précisément la poursuite, sans parler du bonheur ou de l’idée qu’on s’en fait, sans parler des piteuses réalisations qu’on s’en impose. Le mal à la racine, quoi.

 

Elle a une bien sale tronche, la poursuite du bonheur, dont se méfiaient déjà tant les sages de Grèce que de Chine anciennes, qui trône comme motif suprême en haut de la constitution américaine, qui rythme l'angoisse avide contemporaine (exister ! rah !) ; et qui nous mène obstinément ainsi à tous les casse-gueule, après nous êtres bien mordues la queue.

 

L’angoisse d’être seules. On supporte n’importe quoi. N’importe quelle promiscuité, n’importe quelle dépendance.

Nous sommes terrorisées, peut-être pas tant par le fait, la chose d’être seules, que par être vues comme telles, non utilisables, non assimilables au commerce relationnel, dévalorisées par ce pour nous comme pour autrui. Il nous faut notre image aux étagères de la hiérarchie : amour, amitié, socialité. C’est assez confondant tout de même qu’on soit amenées à coupler ou même à bosser, non seulement par pression matérielle, mais par auto-injonction à nous montrer sociables et consommables.

Nous nous prêtons à tout et à tous, pour échapper à ce que nous percevons comme une marque infamante.

 

Et c’est pourtant, paradoxalement, ces relations, ces engagements qui nous enferment, nous coupent des occasions et du plus grand nombre, comme de la tranquillité et de l’indépendance, qui vont avec. C’est ce fichu écheveau qui nous coince dans des maisons où on est mal (et surtout mal accompagnées), qui nous fait faire la gueule dans des voitures, qui nous rend tout le monde insupportable, à finir par nous-mêmes. Et, pour notre malheur, nous ne pouvons envisager de nous en passer. Mélancolie quand je vois des connaissances déjà bien abîmes qui se cherchent quelqu’un pour les achever. Zéro partout.

 

Ce n’est pas en libérant la relation, non plus que les échanges ou tous ces trucs autocéphales, avec des pattes partout, qui nous dévorent, qu’on va aller vers du mieux. On a au contraire toujours été vers du pire, toujours plus d’utilisation, de dépossession, de dépendance. Les libérations n’ont fait que déchaîner sur nous et sur le monde les automatismes les plus aberrants. Les libérations vont contre les émancipations. Ce n’est jamais nous qui sommes libérées.

 

Pour ma part, je crois que je pourrais vouloir une espèce de révolution où on ne se cherche ni bonheur idéal, ni ennemiEs – ou amiEs - faciles. Où on tourne le dos pour de bon à ce qui nous arrache à nous-mêmes. Une sorte de révolution agraire, où on ait chacune notre lieu, notre lopin. Une révolution anti-relation et anti-travail. Une révolution contre les identités. Une révolution contre les ergastules multicolores où nous nous enfermons avec rage. Cesser d’avoir à nous produire et à exister forcenément. Une prise de part à une émancipation humaine, quoi. Même s’il faut se montrer biques pour y parvenir.

 

Bique murène

 

 


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22 décembre 2011 4 22 /12 /décembre /2011 12:51

 

 

 

Magnifique envolée essentialiste dans un article prohibitionniste. Après tant d’autres me direz-vous, oui, mais là c’est vraiment copieux :

« Que les femmes ne sont pas des objets de la sexualité des hommes, mais qu’elles ont droit à une sexualité active et tournée vers le plaisir, elles qui possèdent le seul organe du corps humain, le clitoris, dédié au plaisir. », in « Abolition de la prostitution, nous ne baisserons plus le front ».

C’est d’ailleurs sûrement vrai, puisque c’est dit, là n’est pas question ; la question, c’est ce que ça peut vouloir dire : The plaisir, mais c’est le plaisir sexuel, et plus particulièrement génital, coco ! C’est le summum symbolique, le bien propre de la vraie humaine réalisée, complète, donc le seulvrai plaisir, celui qui ne souffre pas d’adjectif ni de complément. Á part le cul il n’y a rien de tout à fait vrai ou valorisable, au fond. Et il faut être née xx pour le connaître, point. Je suppose qu’il existe un sérieux doute sur les performances des néo-clito de nouzautes, les f-trans (et encore, celles qui en sont équipées…). Les autres plaisirs sont indubitablement des sous-déclinaisons, pour les innombrables nécéssiteuXses qui n’auraient qu’un faible accès au saint des saints. Relationner, jouir et le montrer paraissent, au même titre que la conso et la dépossession institutionnelle, les besoins les mieux estimés de l’économie contemporaine. C’est remarquable comme des fois le néo-féminisme flirte dans ses logiques et ses images avec la culture patriarcale la plus éculée. On le fait même par plusieurs extrémités désormais, histoire que tout le monde ait la sienne. On ne trouve rien de mieux, pour combattre une logique, que de renchérir sur elle. Concurrence versus négativité. 

Est-ce que ça a quelque chose à voir avec le fait qu’une grande partie de la critique matérialiste-essentialiste, qui focalise sur ce que les gentes sont, irrémédiablement, statutairement, est souvent produite, relayée par des hétéra ? Relayée plutôt, parce que c’est depuis longtemps pour beaucoup du copié-collé, et que les nanas qui ont, il y a trente à quarante ans, bossé rudement cette approche qui à l’époque ne trouvait pas place dans le collectif réclamant, n’étaient pas du tout majoritairement hétéra. Je pense aussi à un site du même genre qui n’est littéralement illustré que de paires de couilles ! ce qui laisse quelque peu songeuse sur le fétichisme signalétique.

J’ai toujours mal supporté la socialité masculiniste. J’en ai depuis longtemps tiré au moins cette conséquence : je suis et lesbienne, et surtout anti-relationniste. J’entends les hétéra couiner envers les mecs au milieu desquels elles vivent, mecs permanents, interchangeables et aussi coûteux que gratuits. Ben je sais pas, qu’on largue du lest, déjà, on y verra peut-être un tantinet plus clair.

 

Mais voilà, comment qu’on va relationner, coller, glugluer et, une fois encore, baiser, n’alors ? Puisque ce sont là les buts sommitaux de la vie avec sa reproduction ? Sacrés. Valeurs d’échange et de réalisation en eux-mêmes, ils ne peuvent en aucun cas entrer en communication avec une quelconque autre valeur : sacrilège et simonie. Un sacrement ne se vend ni ne se loue. La boucle est bouclée : disponibles, gratuites. Zut ! Quand est-ce qu’on aura l’audace de remettre en cause l’injonction à relationner, purement et simplement, et quand laisserons nous tomber ses aménagements ?!

 

Bon, je n’ai toujours pas le courage d’écrire ce que je voudrais sur l’immense arnaque de la « gratuité » et de son coût imposant, alors même que la relation et le cul sont, selon moi, en elles-mêmes des monnaies sociales et existentielles – et ce d’autant qu’elles se sont autonomisées sur notre dos depuis deux à trois siècles. Ni sur le fait que cette admirable « gratuité » concurrentielle à l’existence, non seulement ne s’est jamais révélée d’aucun secours contre la brutalité, mais a largement contribué à son intensification et à son invisibilisation. Une possible émancipation pourrait passer par une rupture de la dépendance à l’existence sociale indexée sur la relation et la sexualité. Mais ce n’est pas le programme de nos institutionnalistes, lesquelLEs cherchent au contraire à intensifier, à magnifier l’injonction relationniste tout en resserrant toujours plus son cadre, pour tenter de limiter les inévitables dégâts consécutifs à toute injonction totalisante.

.

Mais je trouve tout de même stupéfiant à quel point le néo-matérialisme déverse par toutes ses poches des flots d’essentialisme retrouvé. Et que, bien loin d’alerter personne, ça a l’air au contraire de réjouir tout le monde. De même que l’approche victimaire et fétichiste, où la remise en cause d’un système est remplacée par la recherche de coupables (et de leurs nécessaires alliées objectives, indispensables à tout ténébreux complot qui se respecte) ; le féminisme sombre avec ce cargo simplificateur où il s’est embarqué avec tous les indignéEs de la planète. Pour combattre un modèle de domination, nous n’avons pas trouvé d’autre solution que d’en promouvoir un autre, sans sujet, et de le mutualiser. C’est la chausse-trappe du « privé est politique » : pour échapper au cachot du privé, nous avons opté pour le panoptique du politique, « tout sera public par défaut » - mais celui-ci ne recèle en fin de compte pas non plus l’émancipation escomptée. Une Hannah Arendt, pour ne citer qu’elle, nous avait mis il y a des décennies en garde contre ce tour de passe-passe ; mais elle n’était sans doute pas assez déconstruite. Tant pis donc, on a investi, il faut désormais aller jusques au bout, jusqu’à l’autoconsommation, logique économique oblige.

 

C’est ainsi que n’est plus héréroclite l’alliance, célébrée dans les salons de l’Assemblée Nationale l’autre jour, entre la crème des progressistes laïcardEs et les missionnaires du repentir les plus réaques (1)  – il est vrai qu’elles ont en commun avec elleux de penser que disposer de soi est une chose bien trop sérieuse pour la laisser au choix ou la fantaisie des nanas ! C’est à l’opportunisme utilitaire qu’on mesure la dimension morale. Quant aux alternotes, elles, elles se tournent avec la fascination de l’exotisation et de la haine de soi du côté d’autres religieuXses touTes aussi sympathiques, gamme de produit « nostalgie » issue de la féconde modernité, équipéEs d’idées identiques sur les dangers de l’autonomie et de l’émancipation, et professant une même obsession du comportement – comme cela on est bien encadrées, sûres qu’on ne s’échappera pas. Du moment qu’on fétichise un objet social supposé, qu’on l’investit du bien ou du mal, on est certaines d’être politiquement sauvée. Il ne reste que de faire son choix sur le rayon. Ça c’est obligatoire par contre – il se peut, dans la déroute où nous sommes, que le marché politique et identitaire ait une tête d’avance dans la coercition sur le marché strictement économique. Rien de neuf au demeurant : la gabelle. Nous entamons un régime de gabelle intellectuelle. Les réaques, les vraiEs, la droite, les fafs etc. en sont d’ailleurs au même, de régime : fétichisme, mesquinerie, haine et dégoût pavolviens. Dès lors qu’on peut proférer, non pas même seulement d’un groupe humain, mais simplement d’une partie de la réalité, qu’elle est moins légitime, à quelque titre que ce soit, la partition du monde est faite, et l’élimination devient imaginable.

 

Je crois que c’est ça que je ne supporte plus chez personne : la mesquinerie. Le rabiotage. Le déni au nom des concepts. Puis en fin de compte ce qui en découle, la mauvaise foi. Pour ne pas dire tout cru le mensonge, ce bon vieux camarade du genre humain, et même d’autres bestioles. Mais précisément réputé impossible, nié lui-même, travesti en Parole. Tout est vrai parce que dit – et la folie s’installe.

 

Que tout le monde s’envoie, dans cette configuration, sensiblement les mêmes accusations à la figure, est sans doute une confirmation que l’intégration productive d’idées et d’identités est parfaitement réussie. Autocensure, obnubilation, déterminismes, pas grave, au contraire : c’est le signe que désormais on se garde bien et efficacement de toute audace qui pourrait nous conduire on ne sait où. La biquerie est autogérée, divisée en secteurs de choix politique, comme dans les prisons des autocrates (il est vrai que des fois, ces sadiques s’amusaient au contraire à panacher leurs pensionnaires d’opinion ; j’imagine une anti-islamophobe pro-sexe mise au cachot avec une laïcarde prohi. Il ne reste plus alors, pour survivre, qu’à se trouver une ennemie, une maudite commune. Que ça de vrai pour la santé).

 

Il faut bien ça, au moins, pour arriver à couper d’un coup les têtes innombrables de l’hydre du Mal – Mal tout à fait interchangeable d’ailleurs, qui menace de dévorer, au moyen des innombrables gueules que l’on prête à toutes les paniques sociales, la félicité promise de l’arche gonflable des playmobiles, où, comme dans tous les cauchemars du capital, le salut des unEs ne peut se bâtir que sur la perte des autres, et réciproquement. On ne manque ni ne manquera jamais d’objets divers auxquels accrocher les idéologies fétichistes des néo-essentialismes matérialistes. Á thuriférer ou à abhorrer. Que ce soit un voile ou un clito. Du moment qu’on investit les objets et les gentes en signes, qu’on perçoit des diables et des anges qu’on leur croit contraires, ou l’inverse, tout va pour le mieux, la machine tourne.

 

Vous me direz, mon propre eczéma pouilleux se cherche sans doute bien aussi un mal à traire. C’est indéniable. Et un recours à l’indifférence ne serait pas nécessairement hors de saison. C’est cette fichue croyance, ancrée comme un ténia, que le sort des choses dépend de nos bonnes volontés (ce qui peut bien être, d’ailleurs, je le crois), mais aussi et surtout de notre rectitude : nous devons avoir raison, c’est nécessaire au bien commun (ou à celui de la portion qui doit compter). Se tromper est un délit, et refuser d’avoir une opinion frise le crime. Vouloir examiner la vertu libératrice ou rédemptrice des identités qui se bousculent, voilà probable phobie. Douter enfin que ce que l’on croit devrait absolument être appliqué, répandu, alors là, je suppose que c’est rangé dans l’idiotie. Si on croit, bigre, c’est pour que ça s’impose. C’est pas pour notre cul, pris dans le sens métaphorique : nous ne valons rien, nous même n’avons nulle valeur, si ce n’est comme substrat vivant pour réaliser les passions et obsessions communes. Nous sommes mêmes néfastes, coupables, de trop. S’occuper de ses fesses, « par soi, pour soi », est misérable, antipolitique. Nous nous sommes appris ça à l’école, au squatt, à l’atelier, à l’église. Nous nous la sommes bien enfoncée dans la tête, cette tradition, puisque c’en est une. Cette certitude que nous ne sommes de rien par nous-mêmes. Que nous devons toujours chercher à servir. Passer à la moulinette du bien commun avec entrain.

 

Pourtant, pourtant, biques que nous sommes, irréductiblement et quand même, plutôt que d’abonder la laiterie des consensus frileux, nous pourrions bien aller nous égayer, ensemble, chacune, toutes, renverser la barrière mentale comme matérielle, et gagner l’accès aux prés et aux broussailles d’où on aurait une autre vue. Enfin, se réautoriser la critique brouteuse de chardons sociaux. Et autres.

 

 

coffin turnip

 

 

(1) Sans même parler de cathos bien spongieux comme celleux de Scelles, je m’esbaudissais encore l’autre jour devant la diatribe prohi d’un des initiateurs de l’inénarrable « zéromacho », un monsieur Mallet… lequel dans le même texte parle de l’avortement comme d’une tragédie de masse. Celles dont il se proclame l’allié ont du être frappées d’éblouissement. C’est rien que pour notre bien, on vous dit !

(On peut aussi aller revoir au sujet de ce genre de types « Le puant retour des maîtres-nageurs », in « Pro-sexe toi-même… », au 29 mars de l’an dernier)

 

 


 

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La Bestiole

  • : Divergence transse, féministe, communiste - Le placard à Plume, la fem-garoue
  • : Ébranchée, schlemihlah, communiste, féministe - la transse la moins queer, la moins fun, la plus antisexe, antinaturaliste, antisubjectiviste du quart sud-est. Clodote d'hamsterlande, casserole détachée de la queue de l'alternoféminisme. A gauch' de la gauch' de la gauch' de l'extrême gauche. Résolument opposée aux backlashes pro sexe, pro marché, pro nature, pro religion, pro peuple, pro nation, comme aux catéchismes moraux-politiques en tous genres. Moderniste négative, moniste, novatrice ; philogyne, philosémite. Pour un anti-monde de nanas paresseuses et la ruine radicale de la masculinité, de l'économie, de la sexualité, de la fierté, du pouvoir.
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