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16 décembre 2011 5 16 /12 /décembre /2011 11:41

 

 

« Les premières féministes radicales ont eu des résultats car elles n’étaient pas dépendantes des hommes ; ce n’est plus notre cas, car nous avons des compagnons, des maris, à qui on ne veut pas renoncer. »

 

Pénultième mot de l’interview de deux auteures d’un des livres qui sortent en ce moment, et où on redécouvre, ô surprise, que le paradis relationnel est un enfer (« Ne vous taisez plus », chez Fayard).

 

On ne le leur fait pas dire.

 

Même des fois elles vivaient, les nanas en question. Suspect, non ?

 

Mais vive donc tout de même la relation incontournable (vivre seule et pour soi, quel désert !), l’hétérosocialité, la gratuité, les mecs et les lardons 24/24, puisque la même interview se termine, sans transition, sur « il est possible de mettre en place un commerce équitable des sexes. »

 

Ben oui, hein, grâce au commerce tout est possible, à commencer par rendre supportables des relations permanentes, la glu quoi. Marrant, ce sont des prohibitionnistes, des anti commerce du cul, qui sortent ce genre de chose. La schizo a fait des progrès incroyables ces dernières années.

 

Ce n’est pas la première fois qu’on se dit que les hétéra ont vraiment un sacré ressentiment envers les lesbiennes, qui savent vivre et seules et sans mec, dire fondamentalement non quoi ; et que les gratuites de permanence en veulent aux putes qui ne supportent les mecs que par portions de temps et contre rémunération…

 

Et l’autonomie comme l’émancipation, comme d’hab, enterrées. Puisque la seule richesse qui reste aux existences carcérales, c'est de s'agglomérer. « Ce n’est plus notre cas » - sous entendu, ça ne doit plus l’être et ne le sera jamais plus, car sinon nous en serions trop blasées.

 

L’unique voie est celle de la résignation procédurière : on ne porte pas des chaînes, mais des liens en caoutchouc rainbow !

 

 

 

LPM

 


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15 décembre 2011 4 15 /12 /décembre /2011 21:02

 

 

« J’entendis quelqu’un qui sanglotait au milieu des ténèbres »

Léon Bloy, Á la guerre comme à la guerre

 

 

 

Je suis née au milieu des ténèbres. Juste où ça bascule. Ça ne s’invente pas. « Á la sainte Luce, le jour croît du saut d’une puce », m’a-t-on seriné toute mon enfance. Eh oui – le 13 décembre à peu près correspond à l’ancien solstice, celui d’avant la réforme dite grégorienne qui, au seizième siècle, avala douze jours pour rattraper le mouvement de la terre, dans toute la catholicité de l’époque puis petit à petit bien au-delà. Et la sainte Luce était la vieille fête de la lumière.

Le souci d’être née au solstice, c’est que l’on peut basculer d’un côté ou de l’autre, et ce tout au long de sa vie. Il suffit d’un petit mouvement, d’un sursaut parce qu’on vous chatouille ou agresse, d’un bref oubli de votre position, et hop, boum. J’ai passé quarante cinq à m’agripper sur cette étroite arête. Et j’ai basculé. Du mauvais côté. Je pourrais dire qu’on m’y a bien aidé. Mais je peux aussi dire que je me suis obstinément maintenue, des décennies, dans une position ambivalente, qui a bien aidé à bien m’y aider.

 

Il y a vingt trois ans, donc exactement à la moitié de mon âge, des camarades qui le sont restéEs trop longtemps m’offrirent, mi pour se moquer, mi effectivement effrayéEs par mes dispositions peu joyeuses, un opuscule psychologisant à mort intitulé « Faites vous-même votre propre malheur ». L’ironie de la vie a voulu que j’ai effectivement fait et scellé mon malheur, entre autres et pour beaucoup, en ne sachant pas m’empêcher de suivre et de prêter importance, respect, aux obsessions et extravagances intellectuelles, idéologiques, morales, de ce genre de personnes qu’on appelle les militantEs. Et tout particulièrement les néo militantEs statutaires et identitaires. LesquelLEs m’ont bouffé la cervelle comme la boussole jusques au trognon.

 

Mais voilà, au fond, et à part quelques crapuleries qui en seraient dans n’importe quel contexte, je ne puis m’en vouloir qu’à moi-même. C’est bien moi qui les ait suiviEs avec une constance qui décontenance quand on en fait le relevé. Aucune détermination matérielle ne m’y obligeait. Et, le pire, c’est que je savais toujours bien que je ne pouvais vivre à la lumière que seule, hors de l’ombre de ces masses.

 

Mais voilà, comment ne pas suivre, d’une manière ou d’une autre, dès lors que précisément on se pose la question ? Même et surtout quand on ne suit pas, on suit négativement, et on se fourre dans autant d’impasse. Ne pas suivre est somme toute, du moment qu’on a perdu l’indifférence indispensable, aussi impossible que de ne pas penser à l’âne – je fais référence ici au vieux conte persan où un bateleur promet aux badauds qu’ils pourront monter à une corde insuspendue, qui se tiendra droite pour eux, du moment qu’il parviendront à ne pas penser à un âne. Ce qui devient évidemment impossible dès lors qu’on le sait et qu’il semble y avoir un enjeu.

 

Bref, j’ai suivi, m’y suis perdue, dilapidée, à tous les points de vue d’ailleurs, epuisée.

 

Moyennant quoi, aujourd’hui, rien ne se lève sur ce qui, en d’autres circonstances, eut été l’aube, comme on dit, de ma quarante septième année. Pas même moi, qui reste couchée. Je suis toujours internée, par ma propre diligence, dans les quelques mètres carrés de garage en vitrine où je suis présentée quotidiennement aux dégénéréEs qui peuplent ce village, et dont mon propriétaire gâteux, c’est son dernier toc, vient régulièrement secouer la porte avec fureur. Eh beh oui.

 

Cette fois, je me dis, c’est fichu. Je finirai quoi qu’il arrive dans une successions de taudis et de couloirs, sombres et promiscuitaires. Pourquoi donc hésité-je à faire comme Hipparchia la cynique, à aller comme elle admonester mon prochain et ma prochaine, enveloppée d’un manteau, avec pour tous bien un bâton, une besace et une écuelle ? Sans doute parce que je suis profondément humiliée de la destinée que je me suis finalement imposée, après des décennies à me battre contre ; et qu’Hipparchia avait pleinement choisi, voulu, ce sort et ce statut. Dans mon cas, ce serait par dépit.

 

Hipparchia… Peut-être la seule philosophe de l’antiquité occidentale dont nous ayons reçu témoignage, avec sa collègue Hypathie. Tout les a séparées, à commencer par plus de sept siècles. Hipparchia, transfuge de la bourgeoisie d’une ville de Thrace, beuglait sur les places, asticotait le citoyen (yen, les femmes ne sortaient guère en Grèce – mais il est vrai que la Thrace n’était pas toujours considérée grecque), en bonne Cynique, au milieu du naufrage des cités indépendantes dans l’aggomération en royaumes. Hypathie, parfait produit de la haute société intellectuelle alexandrine, enseignait le néoplatonisme à l’université. La Thrace ce serait disons l’équivalent présent de la Norvège, ou peut-être du Brésil. Alexandrie ce serait Yale. Hypathie était la Butler du temps, Hipparchia, ma foi, appartenait à une école qui fleurissait sur les cas sociaux, à la dure. TouTEs les Cyniques dont on a trace pâtissaient de quelque chose qui les marginalisait. Je ne sais pas très bien quel serait l’équivalent contemporain.

 

Hipparchia a du finir comme bien des Cyniques, morte de froid, de faim et d’épuisement sur un trottoir ou au revers d’un fossé. Hypathie a été lynchée et coupée en morceaux par des émeutiers religieux. Morts tout à fait intemporelles, transhistoriques, au fond. De nos jours, il est infiniment facile et de crever de misère sur un trottoir, et de se voir écharper par des religieux enragés. Notamment, et toujours, pour des nanas.

 

Évidemment, on me verrait mieux en Cynique. Sauf qu’y faut en avoir l’étoffe. Je ne l’ai pas. Surtout à mon âge. Je ne suis pas urbaine. Ni dans un sens ni dans l’autre (les Cyniques l’étaient dans un sens et ne l’étaient pas dans l’autre).

 

Pour en revenir au malencontreux destin de ténèbres, aggravé décisivement par l’aveuglement dont j’ai fait preuve pendant la plus grande part de ma vie, il n’y a évidemment rien de très extraordinaire. Je suis passée avec une constance admirable à côté de la vie que j’avais pourtant réussi, presque sans m’en rendre bien compte, à mettre sur pied, une existence autonome, avec de l’espace et de l’indépendance, un vrai privilège comme il en faudrait pour touTEs, quoi. Je suis toujours passée à côté pour aller chasser après l’ombre, l’ombre à paillettes et à grandes phrases. Á force de passer à côté, comme bien d’autres, je suis tombée dans le trou. Dans un des innombrables trous qui dévorent la surface sur laquelle nous évoluons.

On est quelques unes à Brioude, comme ça, comme dans beaucoup de petites villes, femmes et seules, à être tombées dans les trous qui nous attendaient, rafalées de tous les coins non seulement de france mais de la planète, voui. Je ne suis même pas la plus ancienne dans le pays, avec mon quart de siècle de présence, c’est vous dire. La dégradation des existences est perceptible, lorsque nous nous racontons ; telle qui comme moi a eu tout un passé campagnard croupit dans un clapier où on l’agresse, telle autre – pareil. Ce qui est terrible, aussi, c’est la convergence : nous avons toutes convergé, de vies fort diverses, vers la même déshérence, jusques aux détails. Nous sommes souvent aigries. Nous sommes solitaires. Nous n’avons pas même confiance plus que ça les unes dans les autres, nous savons trop nos limites, combien nous avons échoué, et aussi à quel point nous avons été charclées. Non seulement nous ne parvenons pas à nous entraider, mais nous n’en avons pas envie. Classe pour une émancipation. Ratée sur toute la ligne.

 

Nous sommes des, je suis une, épave(s).

 

Si encore l’épavat était quelque chose comme une charge, un rôle de quelque utilité, ma foi, ce ne serait peut-être pas un drame. Il y a deux ans, alors qu’on était en train de me gracieusement torpiller sous la ligne de flottaison, je me disais avec quelque joie que je servirais d’épave-sémaphore, qui indique où il ne faut surtout pas s’aventurer. Mais pour cela il faut couler sur des hauts-fonds. Or, je m’étais aventurée sans le savoir bien, de mon propre chef et dans ma propre inconséquence, au dessus des fonds ordinaires, qui sont fort profonds. Glou glou, en quelques semaines, en quelques mois. Finis les beaux rêves d’épave honorable qui surgit des flots. Je me suis retrouvée avec les autres coulées, et les boîtes de conserve. Hors de la lumière et de l’air. Dans les ténèbres quoi.

 

Dans les ténèbres et dans un réel que je ne parviens pas, pas plus sans doute que mes homoloques, à accepter. Á reconnaître. Reste ce sentiment obstiné que le réel, le « vrai », c’est mon « autre » vie qui en quelque sorte continue quelque part, sans moi. Je relis en ce moment les textes définitifs de Rosset sur le réel, et bien que ça me semble parfaitement raisonnable, au meilleur sens du terme, ça ne me soigne guère ; ou si ça soigne, c’est comme unE toubib militaire, par amputation. T’es vivante, c’est déjà bien. Oui, euh...

 

Être une épave, automutilée à plusieurs titres, dans le pays qui m’a soutenue et nourrie tout à fait en vain, puisque je n’ai pas su y reconnaître ma vie, est une humiliation particulière. J’ai l’impression que cette terre que j’ai négligée me contemple par en dessous, avec un mélange de reproche et d’impuissance. J’en ai du mal à la regarder. Je suis comme dans un tube d’aspirine.

 

Autrefois j’aimais infiniment cette période aux longues nuits, où j’avais la sensation de passer par-dessous le monde qui s’agite pour les fêtes. Je vivais ça avec joie dans ma petite cagna au milieu des prés appesantis de brouillard. J’avais alors un sentiment de liberté extrême. C’est tout de même prodigieux qu’à cette liberté j’aie pu préférer l’ombre de marionnettes sur des théâtres surpeuplés, répétitifs. Ça en dit long.

 

Ne faites pas votre propre malheur ; ne vous laissez pas épaver ; si c’est encore possible, désertez.

 

 


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11 décembre 2011 7 11 /12 /décembre /2011 12:49

 

 

 

Eh oui, partout. Et on serait bien bêtes de scander une fois de plus l’imbécile « police partout… ». En effet, si vous me dégottez une idée de justice, et notamment de justice rétributive et sécurisante moderne, qui n’ait pas pendue à sa ceinture une force à dégainer, et ne soit pas assise sur un parterre de geôles, je vous offre ma rate au court bouillon. Justice est partout. C’est peut-être bien là le problème, puisque en problème nous aimons interpréter tout ce qui arrive.

 

Partout, enfin selon les moyens. Nous sommes d’ores et déjà dans une situation Dickienne, où nous délibérons de nous faire pucer pour notre bien, et où les gendarmes mondiaux peuvent projetter leurs pseudopodes pour aller s’emparer d’un peu n’importe qui, n’importe où.

 

Encore une fois, il ne s’agit pas d’indignation. Je ne vois pas le moyen de s’indigner, quand nous réclamons à tue tête ce que nous réclamons, des bulles contre l’effondrement de notre rêve obstiné d’abondance, et quand nous avons sous l’arbre de noël ce que nous avons, qui en est la conséquence inévitable.

 

Il s’agit plutôt d’ébahissement, et d’ébahissement que nous ne soyons pas plus ébahies. Probablement sommes nous, d’une certaine manière, particulièrement endurcies à une vie sociale extrême, angoissante et encaquée. Le bonhomme dont il est question dans cet article, convenablement exotisé, sorte de bon sauvage à l’envers radical du rousseauisme, semble avoir découvert avec épouvante ce dans quoi nous nous sommes accoutumées à vivre.

 

http://www.lemonde.fr/societe/article/2011/12/11/l-immense-solitude-de-l-acquitte-du-carre-d-as_1617049_3224.html#ens_id=1603709

 

C’est le ton ordinaire, pleurard, du Monde, mais à travers cette gélatine on a quand même une idée du monde que produit l’idéal de justice totale, et des totalités qui vont avec. C’est un peu le rêve d’une Eva Joly, comme de tant d'autres passionnéEs de la solution judiciaire, un peuple, que dis-je, une planète de justiciables, chacunE à son tour sur la selette.

 

Et, derrière tout ce théâtre, comme toujours, la valeur, ce que représente chacunE sur les comptes des assurances. Déterminant pour les moyens. Si vous êtes en crédit, on ira vous chercher au bout du monde avec des hélicos et des robocops, et on traduira devant tous les tribunaux disponibles celleux qui voulaient s’approprier indûment la valeur recrocquevillée en vous, condition à l’obtention de la vie matérielle, soigneusement renfermées en magasins de nos jours.

Si vous n’êtes pas en crédit, vous prendrez vraisemblablement des bombes sur la patate. Ou, si vraiment vous avez été en contact avec unE porteurE de richesse, on viendra peut-être personnellement vous extraire, et vous vivrez l'aventure du type en question.

 

Qu'on ne vienne donc pas parler facilement de "justices inégales". Il n'y a sans doute jamais eu dans l'histoire de justice plus égale que la justice moderne, basée imperturbablement sur la fiction d'un individu producteur et valorisé, possesseur de soi et du reste. C'est précisément avec cette sorte d'égalité fantôme que nous sommes en train de nous anéantir.

 

Car gare : à mesure que le crédit se resserre, de nouvelles populations vont se retrouver hors-valeur, démonétisées. Et les bombes vont se rapprocher. L’autre jour, pour la première fois, j’ai vu cité, à la toute fin d’un article du même journal, dans la bouche d’un commentateur transatlantique quelconque, un vers de Shakespeare où sont évoqués les « chiens de la guerre ». Lâchés. Or, ils le sont déjà, depuis vingt ans, sur les contrées rétrogrades et invalorisables. Cette évocation nous concernait donc.

 

Quand on commence à citer le vieux William, je trouve que c’est jamais bon. Et que le marché de nos sympathiques identités, garanties par la justice hécatonchire, commence à sentir le roussi. L’incendie du Bazar de la Charité, ça ne vous dit rien ?

 

 

 

coffin turnip

 


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10 décembre 2011 6 10 /12 /décembre /2011 14:51

 

 

Si nous voulons (mais seulement si nous le voulons) échapper à la tyrannie autoadministrée du bien commun, il nous faudra peut-être reconnaître quelque jour que nous bénéficions malgré tout du sens commun, présence partagée au réel. Il n’y a rien de plus dur que de se rendre compte de la proche. Qui ne dit qu’elle-même. Ce qui n'est déjà pas si mal.

 

Parménide : « Penser et être sont d'un même mouvement ».

 

 

coffin turnip

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5 décembre 2011 1 05 /12 /décembre /2011 11:37

 

 

« Une jeune femme de 23 ans qui était en train de voler samedi de la nourriture dans un container a perdu un doigt à Heverlee (Louvain), a-t-on appris dimanche auprès de la police locale. L'accident s'est produit quand la femme a voulu quitter les lieux après le vol. La femme se trouvait sur place avec un complice. Elle a dérobé des produits dont la date limite de consommation était dépassée. Une bague portée à l'annulaire s'est coincée et une partie du doigt a été arrachée. Alertés, les services de secours ont pris en charge la jeune femme. Le morceau de doigt a été retrouvé par le complice qui l'a remis au personnel infirmier. Opérée, la jeune femme n'a pu récupérer l'usage de son doigt arraché.

Agence Belga »

 

Votre girafe pouic pouic toute écrasée adoooore la presse. Toute la presse. Elle beugle souvent sur la presse militante, ses indignations prévisibles et son pavlovisme intellectuel, mais elle détient là une excellente occasion de s’en prendre à la presse de masse, qui présente exactement les mêmes caractères, les mêmes obsessions bien souvent aussi, nappées d’un cynisme encore plus marqué.

 

L’entreprise malheureuse qui est ici rapportée est cataloguée comme un vol piteux qui tourne mal, de manière où la protagoniste se voit carrément ridiculisée. Ouh ! Punie la resquilleuse. Mordue par la benne. Sans doute pasque les bleuEs (sont ellils bleuEs en Belgique ?) arrivaient, et qu’il était urgent de déguerpir (mais si ce fut le cas, c’est passé sous silence). Les fliques adorent en effet humilier les gentes qui récupèrent dans les bennes.

 

Plût au ciel que ce fût un vol. Parce qu’un vol, au moins, ça peut être honorable et ça vise des choses de valeur. Ici, et je me demande si le, la rédacteurice de l’agence en a conscience et manipule, ou bien benête benoîtement, il s’agit de récup’ dans la poubelle d’un supermarché. De bouffe jetée et néanmoins tout à fait potable, en moyenne. Cela dit, au paradis judiciaire où nous cherchons notre salut, il paraît que ce peut être un vol : la poubelle n’est jamais res nullius ; elle appartient, avec son contenu, au commerçant, jusqu’au moment où le dit contenu, seul, se met à appartenir au syndicat des ordures du coin. C’est qu’il faut de l’ordre !

 

Mais la manière de rapporter la chose contourne tellement le réel en le réécrivant, dit tellement tout sans rien dire de vrai, que ça me semble délibéré comme description. Ce qui est simple et sensé devient étonnant et anormal, en plus d’illégal – ce qui est secondaire ; comment peut-on se coincer un doigt dans un « conteneur » en dérobant de la nourriture décrite comme avariée, quoi ? N’y manque pas même le complice que devient le compagnon. C’est un parfait exemple de l’écriture bonicole, faussement naïve et totalisante qui fleurit un peu partout, en nous livrant l’interprétation adéquate des anecdotes du naufrage.

 

La bouffe jetée par les commerces, ce par cagettes entières et bennes à ras bord, recèle en effet une espèce de manifestation négative de la valeur, comme les unités carbone, les incivilités et de plus en plus de choses vilaines qu'il serait déraisonnables de laisser inexploitées : c' est leur destruction qui rapporte si la vente en est ratée. Ou même pas, c’est symbolique : ce qui rate une seule étape de la valorisation se transforme en poison potentiel pour le monde social qui va avec. Il faut absolument rattraper ça ; or, à la poubelle c’est revalorisé, puisque ça produit de nouveau du fric, de l’emploi, et quelquefois même du méthane pour chauffer les clapiers à humainEs ou les salles polyvalentes. Mais juste récupéré direct, il y a de la perte. Or, la perte, c’est mal. Il faut toujours gagner, augmenter, croître.

 

D’autant que c’est souvent de la bonne qu’on trouve dans les bennes des magos, des produits étonnants, tels que la girafe, malgré son long col, ne les connaît littéralement pas, et ne sait pas même toujours très bien ce que c’est !

 

Or, un, les besogneuXses ne doivent pas manger de la bonne de récup’ ; ellils doivent aller dignement faire la queue à l’assoce gestionnaire de la misère du coin, où unE bénévole soupçonneuXse leur délivrera quelque produit de base quelquefois moins frais encore que dans la benne, et qui garantit, par sa texture comme sa qualité, qu’on n’aura pas le moindre contentement à se l’incorporer.

 

Deux, plus le produit de récup’ est bon, plus sa valeur négative est élevée, et plus il faut éviter que qui que ce soit en profite (voir plus haut), car cela plombe les chiffres. Ces chiffres que nous aimons tant, dont nous croyons user, et qui usent de nous en justifiant une active et implacable logique distributive, pénurique, compartimenteuse. Une potentielle et conséquente révolution devrait sans doute, de même que les actes de propriété, faire disparaître les statistiques !

 

Et bref et voilà. La girafe pouic pouic, qui mourra idiote comme elle a vécu, est restée un peu soufflée devant cette description profondément, ah, comment dire ? travestie, mensongère et faussement moraliste de la réalité. Mais surtout si peu audacieuse. Au fond, pupuce aurait pu franchement affirmer que ce hiatus dans la conso (finalement réalisée tout de même, ne l’oublions pas) affaiblit encore la croissance, que toute récupération est un crime contre l’économie. Sans parler de l’hygiène, waf waf.

 

Enfin bon, en tout cas, cet épisode montre bien à quel point la valeur est affamée, et qu’on est en train d’y laisser notre viande (et nos os, pendant qu’on y est, la bébête a de sévères mâchoires).

 

La girafe pouic pouic

 


 

 

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4 décembre 2011 7 04 /12 /décembre /2011 10:56

 

 

http://www.tetu.com/actualites/france/la-lgp-marseille-obtient-lorganisation-de-leuropride-2013-20590

Franchement, je me vois fort éloignée de ce genre de manifestation, de toutes les fiertés et de toutes les identités qui vont avec (ou l’inverse, je ne sais plus, tellement on a couru après notre queue avec ça) et encore plus que ce soit à Marseille, ce qui promet d'incomparables bagarres en tous genres, et entre lgteubéEs et avec les gentes qui les haïssent. Ça fera de la vidéo. Mais je trouve instructif d'apprendre, à la fin de l'article, que la Pride semble être une marque déposée, gérée par une société dont l’acronyme fleure bon le managériat grosse cavalerie. On dirait de la restauration de masse – et c’en est, en quelque sorte. L’humainE ne se nourrit pas que de pain, comme disaient les évangiles. On a trouvé effectivement d’autres produits à ingurgiter.

Dont la fierté, ce produit au carré, ainsi que le besoin, comme les décrivait Günther Anders, lesquels nous relient au monde des biens dont nous faisons évidemment partie. La fierté, l’esbaudissement un peu schizo devant ce que nous nous trouvons être, l’applaudissement de nouzautes. Et, somme toute, le condiment bien nécessaire à l’avalage quotidien de la nauséeuse pitance que constitue ce que nous nous sommes laisséEs de vie pressée à travers les filtres de la précaution, au fond des gamelles de l’identité.


Ca ne me surprend guère, au demeurant, ça montre simplement à quel point rien, mais rien, ne peut échapper à la logique de valorisation et de transformation en abstractions légales et économiques. Soit on se débarrasse totalement de ça, soit on y finit tôt ou tard avalées, qu'on le veuille ou non. Mécanique. Mais nous préférons confier ce qui nous est le plus cher à l'unique mode de mise au monde qui semble tenir, obstinément : l'échange et le commerce.

 

Il va de soi que s’en indigner serait stupide. La Pride a le mode d’existence qui lui convient le mieux, la dénomination commerciale, qui fonde quelque chose bien plus que tout principe ou tout choix, et est infiniment mieux défendue par les lois en vigueur que la vie de qui que ce soit. Et nous serions bien benêts, voire quelque peu inconséquents, de dénoncer le monde que nous secrétons pourtant avec entrain, comme des vers à soie dans nos casiers.


Accessoirement, ça permet un bon nombre de justifications que la logique susdite ; j'adore la "raison officielle" évoquée dans l'article pour débouter une des assoces concurrentes. Il va de soi que c'est en toute bonne foi, puisque la  rectitude budgétaire et économique est la vertu suprême en notre sombre époque. Je renvoie au texte sur « Le paradoxe des droits de l’homme » de Robert Kurz (dans les pages) : plus on porte de valeur, plus on est citoyenNE ; et c’est aussi valable pour les personnes morales. Et inversement.

 

Les Prides sont vraiment devenues parmi les gimmicks les plus achevés du capitalisme : fierté identitaire, culture de la transgression intégrée et valeur marchande. Après, je n’irai pas, n’en déplaise à mes t-camarades, en appeler à « l’esprit de Stonewall ». Même si ça a du avoir une autre gueule. Peut-être tout simplement parce que c’était déjà la même civilisation idéale, conso, plaisir, reconnaissance, qui était – vigoureusement - défendue à ce moment-là par nos congénères. Mais peut-être aussi, en même temps et malgré tout, vivre. Et que tout ça pose question. Que sommes-nous et que voulons-nous, à la fin ?

 

coffin turnip & silkworm



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1 décembre 2011 4 01 /12 /décembre /2011 11:37

 

 

 

Parmi l’arsenal prohi ressort à intervalles réguliers le gros mortier du « pauvre mais honnête » - en d’autres termes que « l’argent pourrit ».

 

Évidemment pas n’importe quel argent. On n’arrivera jamais à extirper du cervelet en queue de cochon des honnêtes gentes que l’argent du travail sexuel est de « l’argent facile », un peu comme celui des spéculateurs, ces autres figures indispensables d’un antilibéralisme qui ne veut surtout pas s’en prendre, justement, au travail et à l’économie. Les propres, les sacrés. Parce qu’on comprend bien que l’argent gagné à trimer dans une vie entière sans dignité ni espace, lui il est honnête, présentable. Je crois que Gail Pheterson, qui n’est pas par ailleurs une virulente critique de la modernité, a écrit un texte sur cet « argent sale », inégal, illégitime, qu’est invinciblement celui gagné par les travailleurEs sexuelLEs. Ah – la « saleté »… Cet ultime recours, cette insulte finale, quand on est au bout de sa pensée et qu’on n’a proprement plus rien à dire qui se tienne. Sales putes, sales clients, sales sales…

 

Et quant à la « facilité », si jamais elle existait vraiment, eh bien ce serait une bénédiction. Mais non, nous sommes là pour en baver, nous ne nous le ferons jamais assez comprendre…

 

Pour ma part, je crois que l’argent n’est jamais présentable. Que c’est un des pires cauchemars que s’est inventée l’humanité, en découpant le temps en valeur. Un certain Sohn-Rettel remarquait que c’est peut-être du traumatisme suscité par l’apparition, et l’immédiate vie autonome de l’argent, qu’est née, tourneboulée, la philosophie grecque.

Tout ce qui devient valeur s'autonomise et se retourne en nous, contre nous ; la valeur-relation, qui est la source d'un enfermement incomparable, comme l'argent. Défendre l'une contre l'autre est défendre la peste contre le choléra.

 

Mais je ne vois pas en quoi il est plus présentable de gagner une somme, qui peut être conséquente, d’euro par heure en étant matonne, manageure d’entreprise ou d’assoce, députée ou pilotE de bombardier, qu’en étant pute. Pourtant, nos amies institutionnalistes trouvent que c’est très bien que les nanas, bio et demain trans, participent à un haut niveau, paritairement, au saccage en règle de l’existence. Et que c’est une honte et une aliénation horribles, préhistoriques, que de simplement louer son cul, comme si les autres occurrences n’en étaient pas. Ou infiniment moins. Ce que je trouve éminemment contestable.

Je dirais même, sans d’ailleurs la moindre illusion sur une civilisation du plaisir et de l’amour que je ne souhaite absolument pas, et qui est uniment un des objectifs du citoyennisme économiste que défendent les prohi, je dirais même donc que je me sens moins destructive tout de même à sucer des bites qu’à garder des réfugiéEs, à optimiser la productivité de quelque poison, à emmerder des bénévoles, à ficeler une société carcérale ou à répandre de la démocratie en bombes à billes sur des contrées forcément lointaines (quand les mêmes projectiles tomberons sur la gueule des rien-, des bien- et des mal-pensantes d’ici, on en reparlera, si toutefois ce genre d’évènement nous en laisse alors le loisir).

 

Que si l’on me dit que ce faisant je suis un pilier du patriarcat, ma foi, je reçois volontiers l’assignation. Mais je renvoie illico la question : avec votre idéologie de la valeur-relation pour elle-même, de l’amour, vous croyez que vous n’avez rien à faire avec le dit patriarcat ? Waf waf. Et je ne parle encore que de ce secteur particulier. Si cet ensemble de formes sujetisées, intériorisées et agies par nous touTEs qu’on appelle le patriarcat se limitait aux bites, je vous fiche mon billet que l’affaire serait dénouée depuis longtemps. De même que si le capitalisme se résumait à quelques hauts de forme fantasmatiques, ce serait bien pratique et un mauvais souvenir. Il n’en est rien.

 

Nous sommes toutes engluées, incontestablement, dans une situation historique peu enviable. Mais je trouve parfaitement bouffonesque, à moins que ce ne soit odieux, que le tapin soit investi, et lui seul, de toutes les malédictions du présent, et que les autres manières registrées, tarifées, de nous humilier et anéantir soient assimilées à de l’émancipation !

 

Et donc, ramener, puisque tout le monde sait bien que le principe de la productivité entraîne concurrence, baisse tendancielle de la valeur, bref appauvrissement, ramener donc l’honnêteté à une pauvreté qu’on sait très bien ne pas pouvoir éviter, c’est du foutage de gueule.

 

Remarquez, je vais vous dire, pour ma part je suis plutôt pour une crevaison de l’économie, de la croissance, et donc pour ce qu’on pourrait appeler une pauvreté, au regard de ce qui est à cette heure considéré richesse. Pauvreté autonome et libre. Remise en cause du besoin. Mais en l’état, la pauvreté n’est ni autonome ni libre, c’est une misère matérielle et morale imposée. Largement imposée par notre propre aveuglement. Et, tant qu’à faire, moins on se foulera pour le même mieux ça vaudra.

 

« Pauvres, besogneuses, mesquines, mais honnêtes ». C’est tout de même significatif que cette idéologie fataliste, doloriste, typique du laisser faire, laisser aller dixneuvièmiste refasse surface dans le discours des institutionnelles, des intégrationnistes et des « égalitaires » formelles (sauf pour l’égalité de la latitude de choisir) qui entendent nous baliser le chemin vers ce qui s’annonce plus comme un désastre tel que l’histoire n’en a peut-être pas encore vu, que comme un forum sans fin de la citoyenneté durable ! Ça montre probablement, outre leur manque résolu de mémoire et d’analyse critique, le désarroi où elles en sont, dans leur cité idéale qui a une gueule de prison ornée de fresques culturelles, et qui est en outre déjà en train de s’effondrer sur les détenuEs que nous sommes touTEs.

 

 

 

coffin turnip

 

 


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30 novembre 2011 3 30 /11 /novembre /2011 12:16

 

 

Nième épisode ? Il va de soi qu’il ne faut pas laisser les gentes faire quoi que ce soit d’elleux-mêmes, et encore moins ne rien faire d’elleux-même et tout simplement vivre, quand c’est possible.

 

Il est en effet un monde où seuls existent des problèmes ; et où le destin de ces problèmes est de connaître solution, quoi qu’il en coûte. Sans problèmes tout perdrait sans doute intérêt. Ce monde est le nôtre. Aplaudissons-nous ! Nous nous le tricotons quotidiennement.

 

Un article du Monde, du 29 novembre, nous cause ainsi de l’afghanisation du Mali. Je suis toujours en retard, j’étais restée à la libanisation de mon adolescence. Mais depuis, le chaos et la brutalité économiques et identitaires ont progressé, la main dans la main. Il y a de nouveaux référents. J’apprends même au passage qu’on était déjà passé, entre, par la balkanisation. C’est étourdissant. C’est digne de Vialatte.

 

Ce qui m’a fait régurgiter mon café du matin, c’est une phrase, vers la fin du dit article, dans la meilleure veine philanthrope. « Une formation technique aux métiers de base du bâtiment et de la mécanique permettrait aux jeunes de ces régions, où de toute façon une forte émigration régionale est incontournable, d'échapper   aux petits boulots dégradants de livreur d'eau ou de gardiens qu'ils exercent dans les villes du Sud. » Ben voyons. Tout vaut mieux plutôt qu’ils ne deviennent des bandits (c'est le vrai sens de "petit boulot") – et on sait que ce terme recouvre depuis fort longtemps tout autant les francs-tireurEs les plus cyniques de l’économie que celleux qui l’ont désertée. Il n’est pas sain de déserter, encore moins de prendre au mot les promesses d’enrichissement. Donc on va en faire des manars. Tel quel. Des fois que la construction reparte. Gageons que si demain une armée européenne envahit le Sahel pour en stopper l’afghanisation et inculquer aux autochtones la vraie valeur des choses, elle sera cette fois suivie d’une cohorte de formateurEs déléguéEs de tous les Greta et lycées professionnels de l’Union.

 

On croit cauchemarder, mais non, c’est tout à fait réel. C’est même d’actualité.

 

Et tout à fait significatif : le travail, ce bienfait de la civilisation marchande, peut tout à fait être introduit par le piétinement sourd des légions en marches (accompagnées aujourd’hui du flac flac flac des rotors d’hélicoptères, devenus le bruit de fond de la modernité depuis Apocalypse Now). Même il le doit, si besoin est. Cette éminente source de dignité et de valeur, d’autant plus précieuses qu’elles sont étroitement rationnées, doit absolument prendre possession des possibles bandits de toute la planète. Même et surtout si la déesse économie implose. L’important n’est pas le réel mais le statut. C’était déjà l’horizon univoque en 1848, avec les Ateliers nationaux, où on faisait trimer les chômeurs à creuser des trous puis à les remblayer en les surveillant, contre un bout de pain et un peu de monnaie. Et ça paraissait tellement bien, ce sort, opposé au néant qui semblait déjà être la seule alternative au salariat ou à l’entrepreneuriat, que les dits chômeurs se sont soulevés militairement quand on les supprima ! La boucle est bouclée. Le travail ou la guerre ? Le travail et la guerre, indissolublement liés, voilà le menu du capitalisme, obstinément servi dans toutes les cantines depuis deux siècles. On ne sort de l’un que pour aller à l’autre, ou sombrer dans le néant.

 

Vivre est devenu une occurrence tout à fait obsolète et sans intérêt : ça ne produit pas de surplus, ni d’identité.

 

 

 

coffin turnip

 


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28 novembre 2011 1 28 /11 /novembre /2011 19:48

 

 


« La duperie n’est pas du côté de l’évènement, mais du côté de l’attente. »

Cl. Rosset, Le réel et son double

 

 

La recherche de la vraie Titude, pour ne pas dire de la T-attitude, de la légitime, comondit en novlangue néoessentialiste sans en avoir l’air, la quête quoi, la course après soi, reprend de l’actualité. La Parole n’était qu’un hors d’œuvre ; c’est le marché de l’existant, pour ne pas dire pis, qui serait désormais victime non seulement des indispensables méchantEs dominantEs sans la malignité desquelLEs rien ne serait explicable (les bio, ce qui fait bien du peuple et somme toute une sévère portion de réalité), mais encore de porteurEs de « valeurs bidon » - comme si toute valeur n’était pas bidon ! Et que ça renaude, dénonce, gémit. Actionne la caisse enregistreuse à calculer les « privilèges ». Je suis désormais amenée à me dire, vu le souci démesuré des habitantEs d’hamsterlande à se fourrer dans un terrier étiqueté « dominéE », afin de se décerner le droit de récriminer contre des dominantEs ad hoc (sans quoi tout avis, examen, remise en cause relève  du délit d’universalisme, si ce n’est carrément du crime de phobie), amenée donc à me dire qu’on ne voyait vraiment sans doute pas plus loin que notre re-classement possible quand on a transitionné ! Toutes illusions bues à ce sujet. C’est plutôt effrayant. Mais ce qui est effrayant, ce n’est pas tant de l’avoir fait (on se valorise comme on peut au royaume des hiérarchies), que le fonctionnement consensuel et les idées admises qui mènent à privilégier ce genre de cheminement…

 

(« Privilège ». Il y aurait désormais toute une critique spécifique (!!) à mener de ce fétiche de l’exotisation du pire, qui s’est multipliqué comme un virus. Ce qui n’est ni démoli, ni déglingue, ni déconstruit porte le Mal ; il ne le faut pas examiner ni souhaiter mais anéantir. Tout le monde au bouillon. La vérité est dans l’abîme. Plus il y a désastre, plus ce qui devrait être est proche de nous. Apocalyptique. Ce genre de terrassement a été maintes fois tenté dans l’histoire, avec d’admirables résultats d’auto-extermination. Je voulais en causer dans un texte qui est en brouillon, que je n’arrive pas à rédiger, sur cette exotisation du pire. Passons.)

 

En tous cas, là, les méchantEs dominantEs sont les ceusses qui ont effectivement profité de la porte qu’on avait grande ouverte, dégondée, pour venir s’entasser dans le sleeping du genre. Badaboum. On aurait pourtant fait de même à moins. Mais ça proteste. On veut être entre légitimes, les chartes vont fleurir, les double-décimètres sortir de leur fourreau. Après queerland, légitimlande. Décidément on n’a pas fini de visiter les chambres bétonnées du bunker mental où nous nous sommes repliéEs. L’époque est de toute façon aux replis. Le moindre journal en donne les nouvelles quotidiennes. La moindre brochure tout autant.

 

C’est une attitude qui autrefois était plutôt celle des vraies trans, op’ et tout, envers les travs. Qui l’est toujours d’ailleurs, je sais pas pourquoi je parle au passé. Il va de soi que comme pour toutes les définitions et les « groupes sociaux », la part du fantasme de ce que l’autre est ou n’est pas se révèle énorme. Une nana T qui ne veut pas dire si elle est op’ ou pas peut ainsi être décrétée trav’, ce vocable ayant l’avantage de porter tout le mépris et la haine communs aux T et aux bio. Le monde redevient parfait quand il se ferme, et que les grands partis sont d’accord sur les viles anomalies à exclure et à exterminer au besoin. Que toutes les T aient été ou restent un peu trav’, ne fait qu’exacerber la détestation.

 

Ça devient une attitude des néo-trans militantes, généralement pas op’ (plus on se sent en délicatesse envers la norme, plus on cherche des morpions chez ses voisinEs) envers la cavalcade des bimbo en treillis (eh oui, presque toujours dans ce « sens » ; encore et toujours, il y a quand même chez nous peu de mecs qui veulent bien affronter le ridicule, en dehors des soirées profem où on se met en jupe pour se bien faire voir des copines). Bref des nanas comme des rares mecs dont j’ai autrefois abondamment causé et qui se la jouent « un peu trans quand ça m’arrange » ou carrément, pour celleux qui ont de l’estom’, « je suis au dessus des genres ».

Ainsi parlait cet incomparable gendarme qui, une fois, près de Châlon sur Saône, me répondit d’un air pénétré, alors que je lui tendais mon permis en lui mentionnant le hiatus : « Je suis au dessus de tout ça ».

Lui, au moins, l’était sans doute réellement en cet instant.

Eh oui, mais, dans notre monde méchant, et dans notre fascination à chercher la vérité au fond des cratères des pires désastres, il n’est justement pas permis d’être « au dessus de tout ça ». Il faut ramper au plus bas, ou du moins en faire mine de façon convaincante, comme à l’exercice ; sans quoi on est vite soupçonnée de recel de privilège. Et ouh c’est pas bien. Certes, on ne va pas réellement se priver des trucs ou les partager, ça c’est pour les chrétienNEs, et encore, les moyennâgeuXses. Et encore moins essayer d’imaginer un monde qui ne soit pas indexé sur le désastre (bouh, universalisme impérialiste, pour le moins). Nan, mais il faut en profiter avec un air d’amertume, de honte, de même qu’on mangerait le pain d’affliction, qu’on aurait vomi, régurgité un petit peu dans ses pâtes à la marga (vegan !) pour se les rendre acceptables.

Si vous me dites que nous sommes de fiefféEs hypocrites mâtinéEs de torduEs maso, je suis entièrement d’accord avec vous.

 

Bon ; les indécisEs et cumulardEs m’ont, moi z’aussi, longtemps énervée, un peu comme les mecs profems ; notamment parce que, comme ceux-ci, ellils escomptent essentiellement, de l’ambiguité, un bénéfice de conso et de valorisation relationnelle. C’est que c’est la grande monnaie d’échange à genrelande. Ellils m’énervent toujours, au fait. Mais m’énervent également les collègues légitimistes, ainsi que je l’ai déjà quelques fois fait remarquer. Je crois que nous ne valons pas beaucoup mieux, dans nos torves calculs, que celleux que nous vilipendons. Et surtout que nous avons, dans notre situation, une foutue mauvaise grâce pour ne pas dire foi, à dénoncer les libertés et libertinages pris avec la réalité.

 

C’est toujours la fuite devant d’une part « le côté sombre de la Force », comme disait ma marraine. Mais aussi la pedalade dans le chewing gum pour essayer de se tirer du dépiautrage du réel. Mais voilà, le réel se multiplie quand on lui tape dessus pour le casser, et de plus il est collant. Il mue en un océan de chewing gum.

 

Le chewing gum, adhésif et salivaire.

 

L’invocation, la concurrence aux légitimités, est une fuite en avant dans le chewing gum du réel, pour fuir ce dit réel. Ça ne marche évidemment obstinément pas. Mais selon notre louable habitude de toujours recommencer, on se dit que la fois, la foi, suivantes, seront les bonnes.

 

Et il y a en outre un autre problème, qui ne nous est pas propre. Celui d’essayer de remplacer le réel par autre chose, au lieu de le changer (ce qui est nettement plus difficile, mais serait probablement plus fructueux).

 

Nous avons manipulé, tripatouillé le réel ; nous nous sommes tripatouillées nous-mêmes, pour nous transfigurer en ce qu’il faudrait, que ce soit pour le genre, la classe, la race ou que sais-je encore comme fétiches. Nous avons voulu faire dire aux choses et surtout à nous-mêmes « autre chose ». Mais sans sortir pour autant des prétentions déjà en place. Fort bien. Nous avons forcé sur le nominalisme et le constructionnisme. Et voilà que, « toujours déjà », ils nous échappent, ils nous précèdent. Et là nous couinons à l’honnêteté, que ce n’est pas de jeu ! Alors que c’est la logique même que nous avons renforcée, que c’est le mécanisme d’horlogerie que nous avons remonté à bloc.

 

Le drame n’est pas ce que nous faisons ou avons fait, quand bien même ce ne serait ni n’aurait été toujours bien malin. Il y a bien pire et de toute façon c’est. Le drame, ce sont les cocottes minutes entières de sens, de signification et surtout de prétentions que nous y avons accrochées.

 

Nous passons donc une bonne part de notre temps à réclamer sur ce qui serait « vraiment fondé ». Bref à réiterer l’essentialisme que nous avons tant hué, sous d’autres espèces. Et à faire mine de ne pas comprendre que ce qui est déterminant, ce ne sont pas objets mais les attitudes. Et que même attitude, mêmes résultats.

 

Trop tard pour se plaindre. Trop tard parce que nous avons-nous même été trop loin dans l’énonciation d’une part, les expédients matériels de l’autre. Nous avons voulu transformer le réel tel quel, et nous sommes devenues des simulacres. Qui plus est des simulacres restés à mi-chemin, bien souvent. Ce fameux mi-chemin où nous croyions trouver l’échappatoire, mais qui n’est que la moitié du tunnel qui mène d’un cul de sac à l’autre. Nous sommes devenues des multiplications sur pattes de l’inchangé. Moi je dis qu’on a tout bonnement raté notre coup, et qu’il serait honnête de le reconnaître.

 

Eh bien oui, le réel est effectivement quelque peu « binaire ». Mais pas que. C’est surtout que tout ne peut avoir lieu à la fois ; principes d’identité (!!) et de non-contradiction obligent. Mais nous sommes bien mal placées pour aller le reprocher à d’autres d’en faire à leur aise, avec notre patchwork.

 

Nous n’étions pas bien faraudes avec la prédominance du donné, acceptée et reconnue. Mais nous sommes carrément dans la m… avec celle, en tous cas revendiquée, du produit (ou du construit) ; dont d’ailleurs il serait temps de se demander s’il ne s’agit pas, en quelques sortes, d’un trop plein du donné, devenu lui aussi pléthorique dans un monde de production et d’intensité. Un trop plein de donné, de ce que nous avons reçu, que nous émiettons en une multitude de copies.

 

Nous nous sommes jetées à corps perdu dans l’agriculture de l’identité, sans soupçonner qu’elle allait nourrir les charançons innombrables de l’essentialisme et de l’exotisation. Maintenant on y est. Et on ne trouve qu’à s’invectiver, à s’inspecter les naseaux et autre orifices, bref une fois de plus à nous charcler sur la mauvaise réalisation de l’idéal, sur la bonne vieille trahison, même, demain sur les ennemie du peuple… Non mais m…, faudra-t’il qu’une fois de plus on crève, qu’on se conduise à la mort, pour se cacher que c’est l’idéal même, la proposition de base qui est daubée ?!

 

La Tidentité comme percée dans le réel, comme issue (et à quoi ?), comme champ de fouilles pour néo-normes, bref comme nouvelle illusion métanoïaque, est un échec. Le fait même qu’on soit déjà tombées dans les poncifs et les misères de bien d’autres mouvements en témoigne abondamment.

 

La logique d’identités et de rapport de production à ces identités est un vautrage général. On est à plat ventre dans le chewing gum, et la course se fait à l’horizontale, d’ici qu’on ne puisse carrément plus bouger.

La course à l’identité est une course à la dépossession ; l’identité est fondamentalement ce qui est octroyé, reconnu, que ce soit par les institutions ou les idéologies. Et à travers elles. Nous sommes en train de nous dilapider littéralement, moralement comme matériellement, en identités, en efforts pour les faire reconnaître qui nous conduisent toujours finalement à reconnaître nous-mêmes et intégrer les instances de reconnaissance, de production du réel registré. C’est une autoarnaque monumentale et dévorante.

D’aucunEs suggèrent de dépasser les identités. J’avoue que la vieille logique Hégélienne, et sans doute avant elle chiliaste, apocalyptique, de dépassement, me laisse dubitative. Mais surtout, si jamais on doit dépasser ça, il faudrait déjà le comprendre ; et je tiens la thèse qu’on n’y comprend que pouic, qu’on ne fait qu’agir quelque chose à reproduire qui nous échappe. Pour moi, une fois de plus, il serait temps de donner un bon coup de bâton dans les roues de la machine, quand bien même nous en sommes, afin d’avoir une chance de pouvoir jeter un coup d’œil sur la situace.

 

Par contre, le stupide le dispute à l’odieux quand nous imputons les causes de nos échecs ou nos malheurs divers aux « pas bonNEs », aux « pas vraiEs », aux « qu’abusent ». Ça ne préjuge d’ailleurs en rien de ce que je pense des contorsions et galipettes que nous incriminons. Je ne les apprécie pas plus que les nôtres. Pour moi, précisément, il s’agit d’une course et d’une concurrence au même, avec les mêmes fictions, les mêmes formes à incarner. Et quant aux profits et pertes, on est vraiment dans une logique mesquine et rapiasseuse de dividendes, qui est d’ailleurs celle de toute la militance actuelle. Qu’as-tu dans les poches, qu’as-tu dans la culotte, qu’es-tu ? – l’alpha et l’omega du « matérialisme de genre » hérité de Delphy et Cie, recyclage multicolore du léninisme. Merci bien la faillite ! L’ennemi principal, nécessairement incarné, si possible par l’autre ou l’autre en nous ; jamais soupçonné idée qui nous vérole touTEs, ce qui était pourtant la thèse du vieux Karl. Non, non ; il faut pouvoir haïr et, au moins en fantasme, punir.

Si ce n’est pas odieux, puisque odieuXses nous sommes un peu toutes, c’est pour le moins intellectuellement et humainement misérable. Mais c’est principalement stupide, puisque ce faisant nous nous enfermons encore plus, si possible était, dans la logique circulaire de la réalisation et de l’appropriation de l’idée. Et comme ça se passe mal, comme un peu toutes les entreprises de ce monde en dérive, eh ben nous couinons. Et cherchons de nouveaux coupables, toujours plus proches, selon une avidité séculaire à ce genre de solutions. Jusques au syndrome dit « de l’armée rouge japonaise », où nous nous autoflinguerons avec entrain.

 

Pour tout dire, puisque j’ai moi-même amplement patouillé dans cette culture, j’y vois l’expression du ressentiment, de la guerre de touTes contre touTEs, sous-produits de la situation de pénurie qu’entraînent les diverses économies qui nous structurent collectivement et individuellement. L’économie identitaire ou statutaire en est désormais une à part entière, dont les effets rejaillissent sur les autres économies (relationnelles, matérielles, subjectives…). On en est à manifester une mentalité de commerçants artisans mis en faillité par les grandes surfaces. Réelles ou supposées, d’ailleurs On craint pas de sortir de ce paradoxal poujadisme en en rajoutant.

Nous avons simplement suivi, parmi la foule, le repli général de l’économie sur les individus, sur les identités, puisque le reste, ce qui nous mettait au monde, ce qui nous donnait autonomie, le matériel quoi, manque désormais tragiquement et massivement. Nous jouons au monopoly avec les débris recollés de nous-mêmes réduits à leurs plus simple expression. En gros (se) manifester, étaler ses identités, baiser. Et avec une véritable rage, parce que nous sentons bien que l’étape suivante a des chances de se situer dans le néant.

 

L’identité, comme les autres formes contemporaines dans lesquelles nous nous entassons pour nous faire digérer et espérer d’en être manifestées, multipliées, est comme la Justice, caractérisée ainsi par Kafka : elle nous prend quand nous venons, et nous laisse quand nous nous en allons. Et nous en sommes les actrices tout autant que les produits. Une bonne part de nos déconvenues comme de nos impasses vient sans doute de ne savoir, ni de n’oser, tourner le dos aux formes par lesquelles nous convoitons d’exister. Nous craignons de n’être que de tristes nous-mêmes, uniques et dévalorisées de ce fait. Mais est-ce que nous n’avons pas activement appauvri ces personnes que nous aurions pu être, en transférant tous leurs actifs aux statuts et catégories censés les exprimer, et qui les ont bien plus anihilées ? Ce serait un des résultats de la farce matérialiste néo-essentialiste.

 

Ce qui m’épate tout de même, c’est que nous tournons en rond, obsessionnellement, studieusement, que nous ne pouvons pas l’ignorer, mais que nous continuons à en tirer l’étrange conclusion que nous allons quelque part. Alors que nous y sommes déjà, à ce quelque part, depuis longtemps, et que l’affaire serait peut-être de s’en retirer, de tenter de déguerpir. Et cesser de nous ramper en rond après, que ce soit pour nous adorer ou pour nous accuser. Occupons nous de nos fesses, quoi. Et pas de l’image de celles d’autrui. La comptabilité ni l’exotisation, positive comme négative, ne débouchent sur aucune capacité critique. Aucune sortie. Mais il est vrai que se pose la question de qui voudrait encore faire une sortie. Ou refuser de jouer. Ne voulons nous pas juste rentrer dans nos identités, et rapiasser en rond sur leur marché pénurique, au bord du trottoir, en redistribuant répétitivement les badges ? Mesquines, odieuses et surtout myopes. Ah on s’est bien enfoncées, les « T-radicales ». Qu’on ne soit pas les seules n’est que d’une fort piètre consolation.

 

Ce chewing gum nous englue de partout. Mais c’est nous qui le mâchons. Et personne d’autre. Je ne crois pas trop au « dépassement », j’ai déjà du le dire, mais d’une manière ou d’une autre il nous va falloir choisir : ou nous sommes décidées à rester dans ce monde, et alors, ma foi, rien à dire, mais assumons que nous ne voulons qu’une redistribution de l’ordre et du pouvoir. Ou nous tentons d’en sortir – je ne tiens pas du tout assuré que ça se puisse, mais qui ne tente rien… - et cela entrainerait très probablement de rompre avec la logique d’identité, avec le fétichisme de la domination/oppression personnifiée comme eschatologie, explication et horizon du monde ; pour tout dire aussi de nous désengluer de la victimisation et des anathèmes. Se poser aux antipodes de l’acceptation. Ou en tous cas ailleurs. 

 

Y nous faudrait du dissolvant, et la volonté d’en user. La volonté est au reste dissolvante. Comme cette négativité dont nous avons peur comme de notre ombre. Ohé les fem ! Qui c’est qu’a ça dans le tiroir ?!

 

 

 

enterrée vive

 

 

 

 

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26 novembre 2011 6 26 /11 /novembre /2011 12:37


 

Les articles de presse se suivent comme des chapelets de bouse, qui se touchent une à une par leurs éclaboussures, les « dommages collatéraux » qu’évoquent et impliquent ce dont ils parlent.

 

Ainsi, hier, j’ai fait une crise d’hystérie au café lecture en prenant connaissance, comme on dit, dans un article posé et documenté du Monde, de ce que le ministère de la justice envisageait sereinement que, d’ici 14, soit deux ans et demi, le nombre de détenuEs dans notre charmant pays était prévu passer de soixante cinq mille à quatre vint seize mille (je me demande pourquoi ellils ont pas mis cent mille, histoire de faire le chiffre rond, comme sur les fameuses listes des Grandes Purges ?).

 

Tout bonnement. Le nombre de taulardEs est donc prévu augmenter de près de moitié, en relativement peu de mois. Ce n’est absolument pas rapporté sur un ton d’alarme, ni à l’inverse sur un ton triomphaliste. Ça semble considéré comme une croissance tout à fait raisonnable.

 

Il va de soi que l’article évoque de même une augmentation radicale du nombre de taules et de matonNEs. C’est qu’il va bien falloir enfourner touTEs ces gentes-là quelque part. C’est dingue, il y a quarante ans, on chantait « et de tous ces paysans/ouvriers/soldats, qu’est-ce qu’on va en faire ? ». La réponse est toute trouvée, tout le monde en taule. Purge et repurge de la société.

 

Cette manière calme et sans bravacherie d’annoncer ce genre de chose semble traduire la pensée suivante : « nous savons très bien que le maintien forcené de l’économie, du travail, de l’injonction à relationner, et de toutes ces choses sans lesquelles on ne voit pas très bien où on irait, va susciter une montée exponentielle des brutalités, de la guerre de touTEs contre touTEs, des avidités bavochantes et des folies furieuses ; mais ne vous en faite pas, on a anticipé. »

 

C’est vrai que s’il y a quelque chose qui unit parfaitement toutes les projections politiques, comme d’ailleurs toutes les demandes du peuple, en l’état, c’est le maintien des évidences, jusques à la mort. Bosser, consommer, loisirer, baiser, coupler et provigner. Que cet encasernement autogéré et monstrueux soit l’occasion et le terrain d’un nombre épastrouillant d’atteintes aux biens de tous ordres, puisque tout en ce monde de valeur est un bien, chiffré, la personne en étant désormais également un, fort estimé en cette période de pénurie, ça, ça ne pose question à personne. Au contraire, on va toujours plus se mettre la pression, s’injoncter à tout intensifier, et tous les fusibles qui pètent ont d’ores et déjà leurs bacs à recyclage et leurs décharges ultimes.

 

L’idéal est d’en arriver quand même, et contre toute raison, à une issue ou « ça marcherait » en l’état. Á une mécanique suffisamment huilée pour que l’auto-exploitation s’exerce rigoureusement dans les limites de ce qui est admissible, dans un abattoir si on veut, mais un abattoir médiatisé, de respect et de safety.

 

C’est tout drôle, parce que dans le même Monde du lendemain, il y a un fort piteux article sur le fait qu’on meurt beaucoup en prison. Comme c’est singulier, comme c’est étrange. On meurt beaucoup et même on vit mal dans les institutions que la providence préventive, curative et répressive offre à notre débouché : prisons, mais aussi hôpitaux, maisons de retraite, centres de loisirs. Ben ça alors. C’est pas normal. C’est même honteux. Il va falloir des prisons où on ne meure pas plus que dans le reste de la population, puisque aussi bien l’incarcération est désormais un des multiples modes de vie reconnus et statistisés.

 

Et n’allez pas me dire qu’on choisit sa vie : le choix d’une vie relève à présent de l’exigence déraisonnable, d’une liberté égoïste et suspecte ; d’une asocialité exacerbée. On se doit d’intégrer ses identités et statuts, avec fierté s’il vous plaît.

 

Des prisons où on ne meurt pas. Mais ça aussi on y a pensé au ministère, depuis longtemps. On va supprimer tout objet, susceptible de servir à se mortifier. On va libéralement distribuer les cachetons, aux méchants coupables dedans, comme d’ailleurs aux gentilles victimes dehors (enfin, dehors, bon…). On a pensé à tout. La seule chose, peut-être, qu’on ne pourra pas empêcher, est que les gentes meurent, en quelque sorte, de ne pas vivre. Sans acte, sans maladie identifiée, hop. Ce genre de décès tend à se multiplier dans les couches les plus diverses de la population. La mort des bestioles coincées dans une impasse.

 

Après ça, troisième article, aujourd’hui aussi. Tribune fort bien fagotée de la grande cheffe d’OLF. Sur cet inépuisable réservoir de valeur négative que sont justement les brutalités en hausse, dénommée pour en faire un tout sous le nom quasiment ® de violences. Ah ça les brutalités ne manquent pas, dans le joyeux monde du hors-limites. De l’intensité, de la frénésie pour tout dire. Et pleuvent bien évidemment à seau sur les plus faibles. Ben tiens, puisque la guerre de touTEs contre touTEs et le cannibalisme, médiaté ou pas, sont les conditions présentes et futures du développement individuel comme collectif, on aurait tort de se gêner.

 

La violence est devenue cet étrange oxymore d’une « anomalie qui serait une nécessité ». Anomalie parce que dans le monde de playmobiles des démocrates, ce qui est Mal est voué à disparaître. Nécessité parce que d’une part ça ne fait que croître à mesure qu’on rajoute de la répression et du contrôle, et dans la mesure où une partie de plus en plus massive de l’économie matérielle comme mentale est purement et simplement basée là-dessus. Le secteur des triques et des pansements en tous genres connaît un véritable boom. D’où les agréables prévisions citées en entrée. Et, par ailleurs, ça forme tout unprojet, pour des décennies qui sont désormais sans fin. On va pas s’ennuyer.

 

Ce qui m’épatait aussi dans la dite tribune, c’est le salutaire rappel que les institutionnalistes en question se situent à gauche. Et que le sécuritaire est de droite. Moyennant quoi, on peut réclamer sensiblement les mêmes choses et porter le même projet de société, à quelques babioles éducationnistes près, sans se faire traiter de sécuritaires. Tartuffe, va ! Mais oui, on sait bien qu’à gauche, c’est la safety. Et que c’est pas du tout la même chose.

 

Mais s’il y a bien un truc sur laquelle la gauche est tout aussi muette que la droite, c’est l’autonomie et l'émancipation des personnes. Et la rupture avec les évidences qui collent. Qui parle, de nos jours, de l’injonction à relationner et à jouir pour se sentir exister comme d’un réservoir inépuisable de, précisément, violences ? Nib ! Vive l’amour ! Non plus que du travail et de la production comme d’une destruction de l’humain. Vive le plein emploi et la croissance ! Rendre les corsets habitables, voilà tout le programme. Nous faire rentrer dans la production économique et relationnelle, en ébarbant régulièrement ce qui coince. Les méchants monsieurs et, n’oublions pas, les femmes qui n’en sont pas (infanticides, putes, « à risques »…). Il faut bien dire qu’il y a une zone aveugle de la violence. Si on comptabilise, en à juste titre, les atteintes à ce pitoyable moi qui est tout ce qui nous reste, le rouleau compresseur qui nous entasse et amalgame dans le cul de sac du bien commun, lui, est naturalisé. Fatalisé. On n’arrête guère de voir tomber les feuilles mortes et les cadavres du pâté géant. Mais là on n’y peut rien. C’est le domaine des pansements et des pompes funèbres.

 

C’est un peu la guerre, comme atmosphère. Il ne faut pas être pris par la gendarmerie à piller, violer, trafiquer. Le tourniquet, le poteau, hop. Mais de l’abattoir, juste un peu plus loin, pas un mot. Quid de déserter ?

 

Comme en 14, je vous dis.

 

 

 

enterrée vive

 

 

 

 

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La Bestiole

  • : Divergence transse, féministe, communiste - Le placard à Plume, la fem-garoue
  • : Ébranchée, schlemihlah, communiste, féministe - la transse la moins queer, la moins fun, la plus antisexe, antinaturaliste, antisubjectiviste du quart sud-est. Clodote d'hamsterlande, casserole détachée de la queue de l'alternoféminisme. A gauch' de la gauch' de la gauch' de l'extrême gauche. Résolument opposée aux backlashes pro sexe, pro marché, pro nature, pro religion, pro peuple, pro nation, comme aux catéchismes moraux-politiques en tous genres. Moderniste négative, moniste, novatrice ; philogyne, philosémite. Pour un anti-monde de nanas paresseuses et la ruine radicale de la masculinité, de l'économie, de la sexualité, de la fierté, du pouvoir.
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