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31 décembre 2011 6 31 /12 /décembre /2011 14:25

 

 

« Le Peuple a ses amis. Qu’il les garde. »

Darien

 

« Notre ennemi, c’est notre maître. »

La Fontaine

 

 

N’avez-vous jamais eu cette vision synthétique de l’état de fait et de droit où nous croupissons, d’une espèce de visage rictus, mauvais sourire, faux et forcé, qui se penche vers vous, enfermée dans une cellule étroite, un lit cage, dans le cliquettement de clés et le tapotement de la matraque qui battent ce qu’on suppose être le corps qui va avec, plus bas ? Et que ce visage qui emplit tout l’espace, se déformant encore plus pour paraître bénin, vous susurre : « Je suis ton amie » ?

 

C’est pourtant le visage et la voix de la justice, de la police, de l’assistance sociale, des assoces bénévoles, de la médecine même bien souvent. Ce sont même des fois les têtes de nos « camarades ». C’est un peu en tous cas ce que je ressens, pour ma part, en relisant les dernières foucades législatives au sujet du devenir des T. Et du reste.

 

On avait eu déjà les Pâques de Bachelot, vous vous rappelez, la fameuse « dépsychiatrisation », après laquelle les psys gardaient tout pouvoir et toute discrétion, bien entendu. Á présent nous avons la Noël d’une obscure députée soce, qui entend nous « faciliter la vie ». J’ai déjà dit ce que je pensais de la tutelle et de la facilitation. Je n’ai pas besoin de facilité. Et surtout de ce genre. C’est l’autonomie qui manque et ça ne se délivre à aucun guichet.

 

Je passe sur les détails tortueux de son fœtus de loi, concernant les mariages, qui en a fait glapir plus d’une. Je m’arrête par contre à ce qui me semble le cœur dudit fœtus : le judiciaire. Il va de soi que c’est toujours devant les juges qu’on ira réclamer ce qu’on est (ou censéEs être, c’est une autre discussion) ; qu’il faudra toujours procès, contradiction. Bref qu’au départ on aura toujours tort. Et qu’il reviendra à nos amiEs en toques et fourrure, du haut de leur sapience et surtout de leur pouvoir discrétionnaire, de dire si nous sommes ou pas.

 

Discrétionnaire. Parce qu’il y a dans le projet un petit bout de phrase, qui le leur conserve : « le refus en cas d’abus manifeste ». Alors, bon, abus manifeste dans notre cas, je dois avouer, ça fait tout de même un peu ricaner, tant c’est le grand amusement que d’être trans. Ou alors quoi ? Nous protéger des vilaines travs qui oseraient briguer l’honorable statut qui doit être réservé aux seules vraies trans (je cause au féminin, pour mon épicerie, vous m’excuserez) ? Mais ta g…, ma vieille, c’est pas à toi ni à ton armada judiciaire d’en juger. Ni à moi d’ailleurs. Á personne. Mettre le hola à de méchants roms voleurs d’enfants qui se déguiseraient en nanas pour mieux opérer (je sais pas, j’imagine tout à fait que ce puisse faire partie des fantasmes et angoisses du monde politico-judiciaire) ? Non, vraiment, je dois avouer que cette restriction croule sous son propre ridicule.

 

Mais ridicule ou pas, elle serait active. Et nous serions, par la Noël Delaunaitienne, exactement dans la même position que par les Pâques Bachelotiennes, puisque ça ne changerait très exactement rien à la situation présente, où l’aboutissement des actions en justice dépend entièrement de la bonne ou mauvaise volonté de celleux qui composent les tribunaux.

 

Mais bon, humeur, arbitraire ou pas, c'est finalement secondaire. Ce qui l'est moins, c'est la naïveté crasse qui continue à s'étonner qu'avec lois et droit, il y ait toujours des personnes dehors.

A la limite, on devrait d'ailleurs s'en réjouir, puisque c'est un des signes auxquels on peut reconnaître que nous sommes toujours humainEs et, justement, des personnes. On ne rentre pas, en petits morceaux, dans les tiroirs de celleux qui croient que le monde est une armoire.

 

C’est cependant incroyable à quel point nos amiEs autoproclaméEs, de tous ordres et provenances, ne nous octroient au final que des foutages de gueule qui n’ont même pas le douteux avantage d’avoir de la classe.

 

Incroyable aussi à quel point nous avons touTEs oublié, depuis combien de siècles ? que celleux qui ont pouvoir sur nous ne peuvent jamais être nos amiEs.

 

 

 

Vendredi 13                         

 

 

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29 décembre 2011 4 29 /12 /décembre /2011 12:24

!

 

« Une proposition de loi pour simplifier la vie des trans »

La presse

 

Si je voulais me simplifier la vie, je serais pas trans, eh citrouille !

 

Méfi de la simplification : y a rien de plus simple que le néant.

 

 


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27 décembre 2011 2 27 /12 /décembre /2011 18:16

 

 

 

En quelques jours, deux visions sur les routes de la pré-noël.

 

La première, à la sortie de la Vernède, village au fond de la vallée du Doulon, l’autre lundi. Il y avait de la neige, la route même n’avait pas bien dégelé. En grimpant prudemment au dessus du village, voilà que je croise trois chiens en goguette, dont le vieux berger allemand du café-restaurant, qui à la belle saison agonit les passantEs du haut de sa terrasse. Tout ça trotouillait allègrement, les oreilles en pointe, avec un air de liberté, de légèreté et pour tout dire de joie qui faisait envie. La maraude et l’association libre les plus complètes. Comme quand nous allons aux noix. Je songeais aussi à ce que j’écrivais l’autre jour, sur le plaisir relationnel et sexuel porté au pinacle des plaisirs ; les anciens auteurs qualifiaient les chiens de « lubriques ». Ma foi, ces trois là avaient l’air de goûter la vie, dans un des plus beaux et paisibles endroits imaginables, sans courir après la chosette ni se mettre à la colle. On voyait bien que c’était l’occasion qui les réunissait.

 

Quelques jours plus tard, sur ce causse du Quercy, triste pays de prés pelés et de chênes étiques, l’inverse : cette fois je suis à pied, bique à deux pattes, et les vraiEs humainEs qui passent sur la départementale en voiture. Une d’elle me croise donc, et je vois, comme à l’accoutumée, le mec qui conduit, mine d’abruti sûr de lui, et la nana, à côté, avec le masque infiniment fermé de consternation et de résignation qui se voit si souvent aux femmes en couple, hétéro de surcroît. Le même, mâtiné encore d’exaspération, qui est celui des jeunes nanas agrippées par leur mec, arrimées à lui, dans la rue.

Je ne jure pas d’ailleurs qu’il n’en soit pas, profondément, de même dans les couples homos. Ils ne connaissent pas la dissymétrie sexiste, mais l’enfermement relationnel, le mélange d’exaspération que ça se passe et de terreur que ça s’arrête, ça… C’est comme qui dirait tristement égalitaire. La glu reste la glu.

 

Ah ça ne fait pas envie, ça glace plutôt, ces millions de visages crispés, paralysés. On ne peut que se dire, purée, vivent le couple, la famille, l’amour et la relation. Urk ! Rien qu’à voir les têtes que les gentes en tirent, il y aurait de quoi émigrer sur une planète où on ne connaîtrait pas cela. Surtout vers noël, qui semble l’époque sommitale des horreurs liées à ce genre de choses.

 

Et pourtant. C’est aussi celle où le plus de gentes se jettent sous les trains par épouvante de la solitude. Tout de même stupéfiant, cette poursuite du bonheur qui, qu’elle fasse mine d’aboutir ou pas, se solde par l’impossibilité de vivre. N’y a quelque chose qui ne va pas, tout de même. On ne peut pas éviter de penser que ce qui biche, c’est précisément la poursuite, sans parler du bonheur ou de l’idée qu’on s’en fait, sans parler des piteuses réalisations qu’on s’en impose. Le mal à la racine, quoi.

 

Elle a une bien sale tronche, la poursuite du bonheur, dont se méfiaient déjà tant les sages de Grèce que de Chine anciennes, qui trône comme motif suprême en haut de la constitution américaine, qui rythme l'angoisse avide contemporaine (exister ! rah !) ; et qui nous mène obstinément ainsi à tous les casse-gueule, après nous êtres bien mordues la queue.

 

L’angoisse d’être seules. On supporte n’importe quoi. N’importe quelle promiscuité, n’importe quelle dépendance.

Nous sommes terrorisées, peut-être pas tant par le fait, la chose d’être seules, que par être vues comme telles, non utilisables, non assimilables au commerce relationnel, dévalorisées par ce pour nous comme pour autrui. Il nous faut notre image aux étagères de la hiérarchie : amour, amitié, socialité. C’est assez confondant tout de même qu’on soit amenées à coupler ou même à bosser, non seulement par pression matérielle, mais par auto-injonction à nous montrer sociables et consommables.

Nous nous prêtons à tout et à tous, pour échapper à ce que nous percevons comme une marque infamante.

 

Et c’est pourtant, paradoxalement, ces relations, ces engagements qui nous enferment, nous coupent des occasions et du plus grand nombre, comme de la tranquillité et de l’indépendance, qui vont avec. C’est ce fichu écheveau qui nous coince dans des maisons où on est mal (et surtout mal accompagnées), qui nous fait faire la gueule dans des voitures, qui nous rend tout le monde insupportable, à finir par nous-mêmes. Et, pour notre malheur, nous ne pouvons envisager de nous en passer. Mélancolie quand je vois des connaissances déjà bien abîmes qui se cherchent quelqu’un pour les achever. Zéro partout.

 

Ce n’est pas en libérant la relation, non plus que les échanges ou tous ces trucs autocéphales, avec des pattes partout, qui nous dévorent, qu’on va aller vers du mieux. On a au contraire toujours été vers du pire, toujours plus d’utilisation, de dépossession, de dépendance. Les libérations n’ont fait que déchaîner sur nous et sur le monde les automatismes les plus aberrants. Les libérations vont contre les émancipations. Ce n’est jamais nous qui sommes libérées.

 

Pour ma part, je crois que je pourrais vouloir une espèce de révolution où on ne se cherche ni bonheur idéal, ni ennemiEs – ou amiEs - faciles. Où on tourne le dos pour de bon à ce qui nous arrache à nous-mêmes. Une sorte de révolution agraire, où on ait chacune notre lieu, notre lopin. Une révolution anti-relation et anti-travail. Une révolution contre les identités. Une révolution contre les ergastules multicolores où nous nous enfermons avec rage. Cesser d’avoir à nous produire et à exister forcenément. Une prise de part à une émancipation humaine, quoi. Même s’il faut se montrer biques pour y parvenir.

 

Bique murène

 

 


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22 décembre 2011 4 22 /12 /décembre /2011 12:51

 

 

 

Magnifique envolée essentialiste dans un article prohibitionniste. Après tant d’autres me direz-vous, oui, mais là c’est vraiment copieux :

« Que les femmes ne sont pas des objets de la sexualité des hommes, mais qu’elles ont droit à une sexualité active et tournée vers le plaisir, elles qui possèdent le seul organe du corps humain, le clitoris, dédié au plaisir. », in « Abolition de la prostitution, nous ne baisserons plus le front ».

C’est d’ailleurs sûrement vrai, puisque c’est dit, là n’est pas question ; la question, c’est ce que ça peut vouloir dire : The plaisir, mais c’est le plaisir sexuel, et plus particulièrement génital, coco ! C’est le summum symbolique, le bien propre de la vraie humaine réalisée, complète, donc le seulvrai plaisir, celui qui ne souffre pas d’adjectif ni de complément. Á part le cul il n’y a rien de tout à fait vrai ou valorisable, au fond. Et il faut être née xx pour le connaître, point. Je suppose qu’il existe un sérieux doute sur les performances des néo-clito de nouzautes, les f-trans (et encore, celles qui en sont équipées…). Les autres plaisirs sont indubitablement des sous-déclinaisons, pour les innombrables nécéssiteuXses qui n’auraient qu’un faible accès au saint des saints. Relationner, jouir et le montrer paraissent, au même titre que la conso et la dépossession institutionnelle, les besoins les mieux estimés de l’économie contemporaine. C’est remarquable comme des fois le néo-féminisme flirte dans ses logiques et ses images avec la culture patriarcale la plus éculée. On le fait même par plusieurs extrémités désormais, histoire que tout le monde ait la sienne. On ne trouve rien de mieux, pour combattre une logique, que de renchérir sur elle. Concurrence versus négativité. 

Est-ce que ça a quelque chose à voir avec le fait qu’une grande partie de la critique matérialiste-essentialiste, qui focalise sur ce que les gentes sont, irrémédiablement, statutairement, est souvent produite, relayée par des hétéra ? Relayée plutôt, parce que c’est depuis longtemps pour beaucoup du copié-collé, et que les nanas qui ont, il y a trente à quarante ans, bossé rudement cette approche qui à l’époque ne trouvait pas place dans le collectif réclamant, n’étaient pas du tout majoritairement hétéra. Je pense aussi à un site du même genre qui n’est littéralement illustré que de paires de couilles ! ce qui laisse quelque peu songeuse sur le fétichisme signalétique.

J’ai toujours mal supporté la socialité masculiniste. J’en ai depuis longtemps tiré au moins cette conséquence : je suis et lesbienne, et surtout anti-relationniste. J’entends les hétéra couiner envers les mecs au milieu desquels elles vivent, mecs permanents, interchangeables et aussi coûteux que gratuits. Ben je sais pas, qu’on largue du lest, déjà, on y verra peut-être un tantinet plus clair.

 

Mais voilà, comment qu’on va relationner, coller, glugluer et, une fois encore, baiser, n’alors ? Puisque ce sont là les buts sommitaux de la vie avec sa reproduction ? Sacrés. Valeurs d’échange et de réalisation en eux-mêmes, ils ne peuvent en aucun cas entrer en communication avec une quelconque autre valeur : sacrilège et simonie. Un sacrement ne se vend ni ne se loue. La boucle est bouclée : disponibles, gratuites. Zut ! Quand est-ce qu’on aura l’audace de remettre en cause l’injonction à relationner, purement et simplement, et quand laisserons nous tomber ses aménagements ?!

 

Bon, je n’ai toujours pas le courage d’écrire ce que je voudrais sur l’immense arnaque de la « gratuité » et de son coût imposant, alors même que la relation et le cul sont, selon moi, en elles-mêmes des monnaies sociales et existentielles – et ce d’autant qu’elles se sont autonomisées sur notre dos depuis deux à trois siècles. Ni sur le fait que cette admirable « gratuité » concurrentielle à l’existence, non seulement ne s’est jamais révélée d’aucun secours contre la brutalité, mais a largement contribué à son intensification et à son invisibilisation. Une possible émancipation pourrait passer par une rupture de la dépendance à l’existence sociale indexée sur la relation et la sexualité. Mais ce n’est pas le programme de nos institutionnalistes, lesquelLEs cherchent au contraire à intensifier, à magnifier l’injonction relationniste tout en resserrant toujours plus son cadre, pour tenter de limiter les inévitables dégâts consécutifs à toute injonction totalisante.

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Mais je trouve tout de même stupéfiant à quel point le néo-matérialisme déverse par toutes ses poches des flots d’essentialisme retrouvé. Et que, bien loin d’alerter personne, ça a l’air au contraire de réjouir tout le monde. De même que l’approche victimaire et fétichiste, où la remise en cause d’un système est remplacée par la recherche de coupables (et de leurs nécessaires alliées objectives, indispensables à tout ténébreux complot qui se respecte) ; le féminisme sombre avec ce cargo simplificateur où il s’est embarqué avec tous les indignéEs de la planète. Pour combattre un modèle de domination, nous n’avons pas trouvé d’autre solution que d’en promouvoir un autre, sans sujet, et de le mutualiser. C’est la chausse-trappe du « privé est politique » : pour échapper au cachot du privé, nous avons opté pour le panoptique du politique, « tout sera public par défaut » - mais celui-ci ne recèle en fin de compte pas non plus l’émancipation escomptée. Une Hannah Arendt, pour ne citer qu’elle, nous avait mis il y a des décennies en garde contre ce tour de passe-passe ; mais elle n’était sans doute pas assez déconstruite. Tant pis donc, on a investi, il faut désormais aller jusques au bout, jusqu’à l’autoconsommation, logique économique oblige.

 

C’est ainsi que n’est plus héréroclite l’alliance, célébrée dans les salons de l’Assemblée Nationale l’autre jour, entre la crème des progressistes laïcardEs et les missionnaires du repentir les plus réaques (1)  – il est vrai qu’elles ont en commun avec elleux de penser que disposer de soi est une chose bien trop sérieuse pour la laisser au choix ou la fantaisie des nanas ! C’est à l’opportunisme utilitaire qu’on mesure la dimension morale. Quant aux alternotes, elles, elles se tournent avec la fascination de l’exotisation et de la haine de soi du côté d’autres religieuXses touTes aussi sympathiques, gamme de produit « nostalgie » issue de la féconde modernité, équipéEs d’idées identiques sur les dangers de l’autonomie et de l’émancipation, et professant une même obsession du comportement – comme cela on est bien encadrées, sûres qu’on ne s’échappera pas. Du moment qu’on fétichise un objet social supposé, qu’on l’investit du bien ou du mal, on est certaines d’être politiquement sauvée. Il ne reste que de faire son choix sur le rayon. Ça c’est obligatoire par contre – il se peut, dans la déroute où nous sommes, que le marché politique et identitaire ait une tête d’avance dans la coercition sur le marché strictement économique. Rien de neuf au demeurant : la gabelle. Nous entamons un régime de gabelle intellectuelle. Les réaques, les vraiEs, la droite, les fafs etc. en sont d’ailleurs au même, de régime : fétichisme, mesquinerie, haine et dégoût pavolviens. Dès lors qu’on peut proférer, non pas même seulement d’un groupe humain, mais simplement d’une partie de la réalité, qu’elle est moins légitime, à quelque titre que ce soit, la partition du monde est faite, et l’élimination devient imaginable.

 

Je crois que c’est ça que je ne supporte plus chez personne : la mesquinerie. Le rabiotage. Le déni au nom des concepts. Puis en fin de compte ce qui en découle, la mauvaise foi. Pour ne pas dire tout cru le mensonge, ce bon vieux camarade du genre humain, et même d’autres bestioles. Mais précisément réputé impossible, nié lui-même, travesti en Parole. Tout est vrai parce que dit – et la folie s’installe.

 

Que tout le monde s’envoie, dans cette configuration, sensiblement les mêmes accusations à la figure, est sans doute une confirmation que l’intégration productive d’idées et d’identités est parfaitement réussie. Autocensure, obnubilation, déterminismes, pas grave, au contraire : c’est le signe que désormais on se garde bien et efficacement de toute audace qui pourrait nous conduire on ne sait où. La biquerie est autogérée, divisée en secteurs de choix politique, comme dans les prisons des autocrates (il est vrai que des fois, ces sadiques s’amusaient au contraire à panacher leurs pensionnaires d’opinion ; j’imagine une anti-islamophobe pro-sexe mise au cachot avec une laïcarde prohi. Il ne reste plus alors, pour survivre, qu’à se trouver une ennemie, une maudite commune. Que ça de vrai pour la santé).

 

Il faut bien ça, au moins, pour arriver à couper d’un coup les têtes innombrables de l’hydre du Mal – Mal tout à fait interchangeable d’ailleurs, qui menace de dévorer, au moyen des innombrables gueules que l’on prête à toutes les paniques sociales, la félicité promise de l’arche gonflable des playmobiles, où, comme dans tous les cauchemars du capital, le salut des unEs ne peut se bâtir que sur la perte des autres, et réciproquement. On ne manque ni ne manquera jamais d’objets divers auxquels accrocher les idéologies fétichistes des néo-essentialismes matérialistes. Á thuriférer ou à abhorrer. Que ce soit un voile ou un clito. Du moment qu’on investit les objets et les gentes en signes, qu’on perçoit des diables et des anges qu’on leur croit contraires, ou l’inverse, tout va pour le mieux, la machine tourne.

 

Vous me direz, mon propre eczéma pouilleux se cherche sans doute bien aussi un mal à traire. C’est indéniable. Et un recours à l’indifférence ne serait pas nécessairement hors de saison. C’est cette fichue croyance, ancrée comme un ténia, que le sort des choses dépend de nos bonnes volontés (ce qui peut bien être, d’ailleurs, je le crois), mais aussi et surtout de notre rectitude : nous devons avoir raison, c’est nécessaire au bien commun (ou à celui de la portion qui doit compter). Se tromper est un délit, et refuser d’avoir une opinion frise le crime. Vouloir examiner la vertu libératrice ou rédemptrice des identités qui se bousculent, voilà probable phobie. Douter enfin que ce que l’on croit devrait absolument être appliqué, répandu, alors là, je suppose que c’est rangé dans l’idiotie. Si on croit, bigre, c’est pour que ça s’impose. C’est pas pour notre cul, pris dans le sens métaphorique : nous ne valons rien, nous même n’avons nulle valeur, si ce n’est comme substrat vivant pour réaliser les passions et obsessions communes. Nous sommes mêmes néfastes, coupables, de trop. S’occuper de ses fesses, « par soi, pour soi », est misérable, antipolitique. Nous nous sommes appris ça à l’école, au squatt, à l’atelier, à l’église. Nous nous la sommes bien enfoncée dans la tête, cette tradition, puisque c’en est une. Cette certitude que nous ne sommes de rien par nous-mêmes. Que nous devons toujours chercher à servir. Passer à la moulinette du bien commun avec entrain.

 

Pourtant, pourtant, biques que nous sommes, irréductiblement et quand même, plutôt que d’abonder la laiterie des consensus frileux, nous pourrions bien aller nous égayer, ensemble, chacune, toutes, renverser la barrière mentale comme matérielle, et gagner l’accès aux prés et aux broussailles d’où on aurait une autre vue. Enfin, se réautoriser la critique brouteuse de chardons sociaux. Et autres.

 

 

coffin turnip

 

 

(1) Sans même parler de cathos bien spongieux comme celleux de Scelles, je m’esbaudissais encore l’autre jour devant la diatribe prohi d’un des initiateurs de l’inénarrable « zéromacho », un monsieur Mallet… lequel dans le même texte parle de l’avortement comme d’une tragédie de masse. Celles dont il se proclame l’allié ont du être frappées d’éblouissement. C’est rien que pour notre bien, on vous dit !

(On peut aussi aller revoir au sujet de ce genre de types « Le puant retour des maîtres-nageurs », in « Pro-sexe toi-même… », au 29 mars de l’an dernier)

 

 


 

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16 décembre 2011 5 16 /12 /décembre /2011 11:41

 

 

« Les premières féministes radicales ont eu des résultats car elles n’étaient pas dépendantes des hommes ; ce n’est plus notre cas, car nous avons des compagnons, des maris, à qui on ne veut pas renoncer. »

 

Pénultième mot de l’interview de deux auteures d’un des livres qui sortent en ce moment, et où on redécouvre, ô surprise, que le paradis relationnel est un enfer (« Ne vous taisez plus », chez Fayard).

 

On ne le leur fait pas dire.

 

Même des fois elles vivaient, les nanas en question. Suspect, non ?

 

Mais vive donc tout de même la relation incontournable (vivre seule et pour soi, quel désert !), l’hétérosocialité, la gratuité, les mecs et les lardons 24/24, puisque la même interview se termine, sans transition, sur « il est possible de mettre en place un commerce équitable des sexes. »

 

Ben oui, hein, grâce au commerce tout est possible, à commencer par rendre supportables des relations permanentes, la glu quoi. Marrant, ce sont des prohibitionnistes, des anti commerce du cul, qui sortent ce genre de chose. La schizo a fait des progrès incroyables ces dernières années.

 

Ce n’est pas la première fois qu’on se dit que les hétéra ont vraiment un sacré ressentiment envers les lesbiennes, qui savent vivre et seules et sans mec, dire fondamentalement non quoi ; et que les gratuites de permanence en veulent aux putes qui ne supportent les mecs que par portions de temps et contre rémunération…

 

Et l’autonomie comme l’émancipation, comme d’hab, enterrées. Puisque la seule richesse qui reste aux existences carcérales, c'est de s'agglomérer. « Ce n’est plus notre cas » - sous entendu, ça ne doit plus l’être et ne le sera jamais plus, car sinon nous en serions trop blasées.

 

L’unique voie est celle de la résignation procédurière : on ne porte pas des chaînes, mais des liens en caoutchouc rainbow !

 

 

 

LPM

 


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15 décembre 2011 4 15 /12 /décembre /2011 21:02

 

 

« J’entendis quelqu’un qui sanglotait au milieu des ténèbres »

Léon Bloy, Á la guerre comme à la guerre

 

 

 

Je suis née au milieu des ténèbres. Juste où ça bascule. Ça ne s’invente pas. « Á la sainte Luce, le jour croît du saut d’une puce », m’a-t-on seriné toute mon enfance. Eh oui – le 13 décembre à peu près correspond à l’ancien solstice, celui d’avant la réforme dite grégorienne qui, au seizième siècle, avala douze jours pour rattraper le mouvement de la terre, dans toute la catholicité de l’époque puis petit à petit bien au-delà. Et la sainte Luce était la vieille fête de la lumière.

Le souci d’être née au solstice, c’est que l’on peut basculer d’un côté ou de l’autre, et ce tout au long de sa vie. Il suffit d’un petit mouvement, d’un sursaut parce qu’on vous chatouille ou agresse, d’un bref oubli de votre position, et hop, boum. J’ai passé quarante cinq à m’agripper sur cette étroite arête. Et j’ai basculé. Du mauvais côté. Je pourrais dire qu’on m’y a bien aidé. Mais je peux aussi dire que je me suis obstinément maintenue, des décennies, dans une position ambivalente, qui a bien aidé à bien m’y aider.

 

Il y a vingt trois ans, donc exactement à la moitié de mon âge, des camarades qui le sont restéEs trop longtemps m’offrirent, mi pour se moquer, mi effectivement effrayéEs par mes dispositions peu joyeuses, un opuscule psychologisant à mort intitulé « Faites vous-même votre propre malheur ». L’ironie de la vie a voulu que j’ai effectivement fait et scellé mon malheur, entre autres et pour beaucoup, en ne sachant pas m’empêcher de suivre et de prêter importance, respect, aux obsessions et extravagances intellectuelles, idéologiques, morales, de ce genre de personnes qu’on appelle les militantEs. Et tout particulièrement les néo militantEs statutaires et identitaires. LesquelLEs m’ont bouffé la cervelle comme la boussole jusques au trognon.

 

Mais voilà, au fond, et à part quelques crapuleries qui en seraient dans n’importe quel contexte, je ne puis m’en vouloir qu’à moi-même. C’est bien moi qui les ait suiviEs avec une constance qui décontenance quand on en fait le relevé. Aucune détermination matérielle ne m’y obligeait. Et, le pire, c’est que je savais toujours bien que je ne pouvais vivre à la lumière que seule, hors de l’ombre de ces masses.

 

Mais voilà, comment ne pas suivre, d’une manière ou d’une autre, dès lors que précisément on se pose la question ? Même et surtout quand on ne suit pas, on suit négativement, et on se fourre dans autant d’impasse. Ne pas suivre est somme toute, du moment qu’on a perdu l’indifférence indispensable, aussi impossible que de ne pas penser à l’âne – je fais référence ici au vieux conte persan où un bateleur promet aux badauds qu’ils pourront monter à une corde insuspendue, qui se tiendra droite pour eux, du moment qu’il parviendront à ne pas penser à un âne. Ce qui devient évidemment impossible dès lors qu’on le sait et qu’il semble y avoir un enjeu.

 

Bref, j’ai suivi, m’y suis perdue, dilapidée, à tous les points de vue d’ailleurs, epuisée.

 

Moyennant quoi, aujourd’hui, rien ne se lève sur ce qui, en d’autres circonstances, eut été l’aube, comme on dit, de ma quarante septième année. Pas même moi, qui reste couchée. Je suis toujours internée, par ma propre diligence, dans les quelques mètres carrés de garage en vitrine où je suis présentée quotidiennement aux dégénéréEs qui peuplent ce village, et dont mon propriétaire gâteux, c’est son dernier toc, vient régulièrement secouer la porte avec fureur. Eh beh oui.

 

Cette fois, je me dis, c’est fichu. Je finirai quoi qu’il arrive dans une successions de taudis et de couloirs, sombres et promiscuitaires. Pourquoi donc hésité-je à faire comme Hipparchia la cynique, à aller comme elle admonester mon prochain et ma prochaine, enveloppée d’un manteau, avec pour tous bien un bâton, une besace et une écuelle ? Sans doute parce que je suis profondément humiliée de la destinée que je me suis finalement imposée, après des décennies à me battre contre ; et qu’Hipparchia avait pleinement choisi, voulu, ce sort et ce statut. Dans mon cas, ce serait par dépit.

 

Hipparchia… Peut-être la seule philosophe de l’antiquité occidentale dont nous ayons reçu témoignage, avec sa collègue Hypathie. Tout les a séparées, à commencer par plus de sept siècles. Hipparchia, transfuge de la bourgeoisie d’une ville de Thrace, beuglait sur les places, asticotait le citoyen (yen, les femmes ne sortaient guère en Grèce – mais il est vrai que la Thrace n’était pas toujours considérée grecque), en bonne Cynique, au milieu du naufrage des cités indépendantes dans l’aggomération en royaumes. Hypathie, parfait produit de la haute société intellectuelle alexandrine, enseignait le néoplatonisme à l’université. La Thrace ce serait disons l’équivalent présent de la Norvège, ou peut-être du Brésil. Alexandrie ce serait Yale. Hypathie était la Butler du temps, Hipparchia, ma foi, appartenait à une école qui fleurissait sur les cas sociaux, à la dure. TouTEs les Cyniques dont on a trace pâtissaient de quelque chose qui les marginalisait. Je ne sais pas très bien quel serait l’équivalent contemporain.

 

Hipparchia a du finir comme bien des Cyniques, morte de froid, de faim et d’épuisement sur un trottoir ou au revers d’un fossé. Hypathie a été lynchée et coupée en morceaux par des émeutiers religieux. Morts tout à fait intemporelles, transhistoriques, au fond. De nos jours, il est infiniment facile et de crever de misère sur un trottoir, et de se voir écharper par des religieux enragés. Notamment, et toujours, pour des nanas.

 

Évidemment, on me verrait mieux en Cynique. Sauf qu’y faut en avoir l’étoffe. Je ne l’ai pas. Surtout à mon âge. Je ne suis pas urbaine. Ni dans un sens ni dans l’autre (les Cyniques l’étaient dans un sens et ne l’étaient pas dans l’autre).

 

Pour en revenir au malencontreux destin de ténèbres, aggravé décisivement par l’aveuglement dont j’ai fait preuve pendant la plus grande part de ma vie, il n’y a évidemment rien de très extraordinaire. Je suis passée avec une constance admirable à côté de la vie que j’avais pourtant réussi, presque sans m’en rendre bien compte, à mettre sur pied, une existence autonome, avec de l’espace et de l’indépendance, un vrai privilège comme il en faudrait pour touTEs, quoi. Je suis toujours passée à côté pour aller chasser après l’ombre, l’ombre à paillettes et à grandes phrases. Á force de passer à côté, comme bien d’autres, je suis tombée dans le trou. Dans un des innombrables trous qui dévorent la surface sur laquelle nous évoluons.

On est quelques unes à Brioude, comme ça, comme dans beaucoup de petites villes, femmes et seules, à être tombées dans les trous qui nous attendaient, rafalées de tous les coins non seulement de france mais de la planète, voui. Je ne suis même pas la plus ancienne dans le pays, avec mon quart de siècle de présence, c’est vous dire. La dégradation des existences est perceptible, lorsque nous nous racontons ; telle qui comme moi a eu tout un passé campagnard croupit dans un clapier où on l’agresse, telle autre – pareil. Ce qui est terrible, aussi, c’est la convergence : nous avons toutes convergé, de vies fort diverses, vers la même déshérence, jusques aux détails. Nous sommes souvent aigries. Nous sommes solitaires. Nous n’avons pas même confiance plus que ça les unes dans les autres, nous savons trop nos limites, combien nous avons échoué, et aussi à quel point nous avons été charclées. Non seulement nous ne parvenons pas à nous entraider, mais nous n’en avons pas envie. Classe pour une émancipation. Ratée sur toute la ligne.

 

Nous sommes des, je suis une, épave(s).

 

Si encore l’épavat était quelque chose comme une charge, un rôle de quelque utilité, ma foi, ce ne serait peut-être pas un drame. Il y a deux ans, alors qu’on était en train de me gracieusement torpiller sous la ligne de flottaison, je me disais avec quelque joie que je servirais d’épave-sémaphore, qui indique où il ne faut surtout pas s’aventurer. Mais pour cela il faut couler sur des hauts-fonds. Or, je m’étais aventurée sans le savoir bien, de mon propre chef et dans ma propre inconséquence, au dessus des fonds ordinaires, qui sont fort profonds. Glou glou, en quelques semaines, en quelques mois. Finis les beaux rêves d’épave honorable qui surgit des flots. Je me suis retrouvée avec les autres coulées, et les boîtes de conserve. Hors de la lumière et de l’air. Dans les ténèbres quoi.

 

Dans les ténèbres et dans un réel que je ne parviens pas, pas plus sans doute que mes homoloques, à accepter. Á reconnaître. Reste ce sentiment obstiné que le réel, le « vrai », c’est mon « autre » vie qui en quelque sorte continue quelque part, sans moi. Je relis en ce moment les textes définitifs de Rosset sur le réel, et bien que ça me semble parfaitement raisonnable, au meilleur sens du terme, ça ne me soigne guère ; ou si ça soigne, c’est comme unE toubib militaire, par amputation. T’es vivante, c’est déjà bien. Oui, euh...

 

Être une épave, automutilée à plusieurs titres, dans le pays qui m’a soutenue et nourrie tout à fait en vain, puisque je n’ai pas su y reconnaître ma vie, est une humiliation particulière. J’ai l’impression que cette terre que j’ai négligée me contemple par en dessous, avec un mélange de reproche et d’impuissance. J’en ai du mal à la regarder. Je suis comme dans un tube d’aspirine.

 

Autrefois j’aimais infiniment cette période aux longues nuits, où j’avais la sensation de passer par-dessous le monde qui s’agite pour les fêtes. Je vivais ça avec joie dans ma petite cagna au milieu des prés appesantis de brouillard. J’avais alors un sentiment de liberté extrême. C’est tout de même prodigieux qu’à cette liberté j’aie pu préférer l’ombre de marionnettes sur des théâtres surpeuplés, répétitifs. Ça en dit long.

 

Ne faites pas votre propre malheur ; ne vous laissez pas épaver ; si c’est encore possible, désertez.

 

 


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11 décembre 2011 7 11 /12 /décembre /2011 12:49

 

 

 

Eh oui, partout. Et on serait bien bêtes de scander une fois de plus l’imbécile « police partout… ». En effet, si vous me dégottez une idée de justice, et notamment de justice rétributive et sécurisante moderne, qui n’ait pas pendue à sa ceinture une force à dégainer, et ne soit pas assise sur un parterre de geôles, je vous offre ma rate au court bouillon. Justice est partout. C’est peut-être bien là le problème, puisque en problème nous aimons interpréter tout ce qui arrive.

 

Partout, enfin selon les moyens. Nous sommes d’ores et déjà dans une situation Dickienne, où nous délibérons de nous faire pucer pour notre bien, et où les gendarmes mondiaux peuvent projetter leurs pseudopodes pour aller s’emparer d’un peu n’importe qui, n’importe où.

 

Encore une fois, il ne s’agit pas d’indignation. Je ne vois pas le moyen de s’indigner, quand nous réclamons à tue tête ce que nous réclamons, des bulles contre l’effondrement de notre rêve obstiné d’abondance, et quand nous avons sous l’arbre de noël ce que nous avons, qui en est la conséquence inévitable.

 

Il s’agit plutôt d’ébahissement, et d’ébahissement que nous ne soyons pas plus ébahies. Probablement sommes nous, d’une certaine manière, particulièrement endurcies à une vie sociale extrême, angoissante et encaquée. Le bonhomme dont il est question dans cet article, convenablement exotisé, sorte de bon sauvage à l’envers radical du rousseauisme, semble avoir découvert avec épouvante ce dans quoi nous nous sommes accoutumées à vivre.

 

http://www.lemonde.fr/societe/article/2011/12/11/l-immense-solitude-de-l-acquitte-du-carre-d-as_1617049_3224.html#ens_id=1603709

 

C’est le ton ordinaire, pleurard, du Monde, mais à travers cette gélatine on a quand même une idée du monde que produit l’idéal de justice totale, et des totalités qui vont avec. C’est un peu le rêve d’une Eva Joly, comme de tant d'autres passionnéEs de la solution judiciaire, un peuple, que dis-je, une planète de justiciables, chacunE à son tour sur la selette.

 

Et, derrière tout ce théâtre, comme toujours, la valeur, ce que représente chacunE sur les comptes des assurances. Déterminant pour les moyens. Si vous êtes en crédit, on ira vous chercher au bout du monde avec des hélicos et des robocops, et on traduira devant tous les tribunaux disponibles celleux qui voulaient s’approprier indûment la valeur recrocquevillée en vous, condition à l’obtention de la vie matérielle, soigneusement renfermées en magasins de nos jours.

Si vous n’êtes pas en crédit, vous prendrez vraisemblablement des bombes sur la patate. Ou, si vraiment vous avez été en contact avec unE porteurE de richesse, on viendra peut-être personnellement vous extraire, et vous vivrez l'aventure du type en question.

 

Qu'on ne vienne donc pas parler facilement de "justices inégales". Il n'y a sans doute jamais eu dans l'histoire de justice plus égale que la justice moderne, basée imperturbablement sur la fiction d'un individu producteur et valorisé, possesseur de soi et du reste. C'est précisément avec cette sorte d'égalité fantôme que nous sommes en train de nous anéantir.

 

Car gare : à mesure que le crédit se resserre, de nouvelles populations vont se retrouver hors-valeur, démonétisées. Et les bombes vont se rapprocher. L’autre jour, pour la première fois, j’ai vu cité, à la toute fin d’un article du même journal, dans la bouche d’un commentateur transatlantique quelconque, un vers de Shakespeare où sont évoqués les « chiens de la guerre ». Lâchés. Or, ils le sont déjà, depuis vingt ans, sur les contrées rétrogrades et invalorisables. Cette évocation nous concernait donc.

 

Quand on commence à citer le vieux William, je trouve que c’est jamais bon. Et que le marché de nos sympathiques identités, garanties par la justice hécatonchire, commence à sentir le roussi. L’incendie du Bazar de la Charité, ça ne vous dit rien ?

 

 

 

coffin turnip

 


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10 décembre 2011 6 10 /12 /décembre /2011 14:51

 

 

Si nous voulons (mais seulement si nous le voulons) échapper à la tyrannie autoadministrée du bien commun, il nous faudra peut-être reconnaître quelque jour que nous bénéficions malgré tout du sens commun, présence partagée au réel. Il n’y a rien de plus dur que de se rendre compte de la proche. Qui ne dit qu’elle-même. Ce qui n'est déjà pas si mal.

 

Parménide : « Penser et être sont d'un même mouvement ».

 

 

coffin turnip

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5 décembre 2011 1 05 /12 /décembre /2011 11:37

 

 

« Une jeune femme de 23 ans qui était en train de voler samedi de la nourriture dans un container a perdu un doigt à Heverlee (Louvain), a-t-on appris dimanche auprès de la police locale. L'accident s'est produit quand la femme a voulu quitter les lieux après le vol. La femme se trouvait sur place avec un complice. Elle a dérobé des produits dont la date limite de consommation était dépassée. Une bague portée à l'annulaire s'est coincée et une partie du doigt a été arrachée. Alertés, les services de secours ont pris en charge la jeune femme. Le morceau de doigt a été retrouvé par le complice qui l'a remis au personnel infirmier. Opérée, la jeune femme n'a pu récupérer l'usage de son doigt arraché.

Agence Belga »

 

Votre girafe pouic pouic toute écrasée adoooore la presse. Toute la presse. Elle beugle souvent sur la presse militante, ses indignations prévisibles et son pavlovisme intellectuel, mais elle détient là une excellente occasion de s’en prendre à la presse de masse, qui présente exactement les mêmes caractères, les mêmes obsessions bien souvent aussi, nappées d’un cynisme encore plus marqué.

 

L’entreprise malheureuse qui est ici rapportée est cataloguée comme un vol piteux qui tourne mal, de manière où la protagoniste se voit carrément ridiculisée. Ouh ! Punie la resquilleuse. Mordue par la benne. Sans doute pasque les bleuEs (sont ellils bleuEs en Belgique ?) arrivaient, et qu’il était urgent de déguerpir (mais si ce fut le cas, c’est passé sous silence). Les fliques adorent en effet humilier les gentes qui récupèrent dans les bennes.

 

Plût au ciel que ce fût un vol. Parce qu’un vol, au moins, ça peut être honorable et ça vise des choses de valeur. Ici, et je me demande si le, la rédacteurice de l’agence en a conscience et manipule, ou bien benête benoîtement, il s’agit de récup’ dans la poubelle d’un supermarché. De bouffe jetée et néanmoins tout à fait potable, en moyenne. Cela dit, au paradis judiciaire où nous cherchons notre salut, il paraît que ce peut être un vol : la poubelle n’est jamais res nullius ; elle appartient, avec son contenu, au commerçant, jusqu’au moment où le dit contenu, seul, se met à appartenir au syndicat des ordures du coin. C’est qu’il faut de l’ordre !

 

Mais la manière de rapporter la chose contourne tellement le réel en le réécrivant, dit tellement tout sans rien dire de vrai, que ça me semble délibéré comme description. Ce qui est simple et sensé devient étonnant et anormal, en plus d’illégal – ce qui est secondaire ; comment peut-on se coincer un doigt dans un « conteneur » en dérobant de la nourriture décrite comme avariée, quoi ? N’y manque pas même le complice que devient le compagnon. C’est un parfait exemple de l’écriture bonicole, faussement naïve et totalisante qui fleurit un peu partout, en nous livrant l’interprétation adéquate des anecdotes du naufrage.

 

La bouffe jetée par les commerces, ce par cagettes entières et bennes à ras bord, recèle en effet une espèce de manifestation négative de la valeur, comme les unités carbone, les incivilités et de plus en plus de choses vilaines qu'il serait déraisonnables de laisser inexploitées : c' est leur destruction qui rapporte si la vente en est ratée. Ou même pas, c’est symbolique : ce qui rate une seule étape de la valorisation se transforme en poison potentiel pour le monde social qui va avec. Il faut absolument rattraper ça ; or, à la poubelle c’est revalorisé, puisque ça produit de nouveau du fric, de l’emploi, et quelquefois même du méthane pour chauffer les clapiers à humainEs ou les salles polyvalentes. Mais juste récupéré direct, il y a de la perte. Or, la perte, c’est mal. Il faut toujours gagner, augmenter, croître.

 

D’autant que c’est souvent de la bonne qu’on trouve dans les bennes des magos, des produits étonnants, tels que la girafe, malgré son long col, ne les connaît littéralement pas, et ne sait pas même toujours très bien ce que c’est !

 

Or, un, les besogneuXses ne doivent pas manger de la bonne de récup’ ; ellils doivent aller dignement faire la queue à l’assoce gestionnaire de la misère du coin, où unE bénévole soupçonneuXse leur délivrera quelque produit de base quelquefois moins frais encore que dans la benne, et qui garantit, par sa texture comme sa qualité, qu’on n’aura pas le moindre contentement à se l’incorporer.

 

Deux, plus le produit de récup’ est bon, plus sa valeur négative est élevée, et plus il faut éviter que qui que ce soit en profite (voir plus haut), car cela plombe les chiffres. Ces chiffres que nous aimons tant, dont nous croyons user, et qui usent de nous en justifiant une active et implacable logique distributive, pénurique, compartimenteuse. Une potentielle et conséquente révolution devrait sans doute, de même que les actes de propriété, faire disparaître les statistiques !

 

Et bref et voilà. La girafe pouic pouic, qui mourra idiote comme elle a vécu, est restée un peu soufflée devant cette description profondément, ah, comment dire ? travestie, mensongère et faussement moraliste de la réalité. Mais surtout si peu audacieuse. Au fond, pupuce aurait pu franchement affirmer que ce hiatus dans la conso (finalement réalisée tout de même, ne l’oublions pas) affaiblit encore la croissance, que toute récupération est un crime contre l’économie. Sans parler de l’hygiène, waf waf.

 

Enfin bon, en tout cas, cet épisode montre bien à quel point la valeur est affamée, et qu’on est en train d’y laisser notre viande (et nos os, pendant qu’on y est, la bébête a de sévères mâchoires).

 

La girafe pouic pouic

 


 

 

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4 décembre 2011 7 04 /12 /décembre /2011 10:56

 

 

http://www.tetu.com/actualites/france/la-lgp-marseille-obtient-lorganisation-de-leuropride-2013-20590

Franchement, je me vois fort éloignée de ce genre de manifestation, de toutes les fiertés et de toutes les identités qui vont avec (ou l’inverse, je ne sais plus, tellement on a couru après notre queue avec ça) et encore plus que ce soit à Marseille, ce qui promet d'incomparables bagarres en tous genres, et entre lgteubéEs et avec les gentes qui les haïssent. Ça fera de la vidéo. Mais je trouve instructif d'apprendre, à la fin de l'article, que la Pride semble être une marque déposée, gérée par une société dont l’acronyme fleure bon le managériat grosse cavalerie. On dirait de la restauration de masse – et c’en est, en quelque sorte. L’humainE ne se nourrit pas que de pain, comme disaient les évangiles. On a trouvé effectivement d’autres produits à ingurgiter.

Dont la fierté, ce produit au carré, ainsi que le besoin, comme les décrivait Günther Anders, lesquels nous relient au monde des biens dont nous faisons évidemment partie. La fierté, l’esbaudissement un peu schizo devant ce que nous nous trouvons être, l’applaudissement de nouzautes. Et, somme toute, le condiment bien nécessaire à l’avalage quotidien de la nauséeuse pitance que constitue ce que nous nous sommes laisséEs de vie pressée à travers les filtres de la précaution, au fond des gamelles de l’identité.


Ca ne me surprend guère, au demeurant, ça montre simplement à quel point rien, mais rien, ne peut échapper à la logique de valorisation et de transformation en abstractions légales et économiques. Soit on se débarrasse totalement de ça, soit on y finit tôt ou tard avalées, qu'on le veuille ou non. Mécanique. Mais nous préférons confier ce qui nous est le plus cher à l'unique mode de mise au monde qui semble tenir, obstinément : l'échange et le commerce.

 

Il va de soi que s’en indigner serait stupide. La Pride a le mode d’existence qui lui convient le mieux, la dénomination commerciale, qui fonde quelque chose bien plus que tout principe ou tout choix, et est infiniment mieux défendue par les lois en vigueur que la vie de qui que ce soit. Et nous serions bien benêts, voire quelque peu inconséquents, de dénoncer le monde que nous secrétons pourtant avec entrain, comme des vers à soie dans nos casiers.


Accessoirement, ça permet un bon nombre de justifications que la logique susdite ; j'adore la "raison officielle" évoquée dans l'article pour débouter une des assoces concurrentes. Il va de soi que c'est en toute bonne foi, puisque la  rectitude budgétaire et économique est la vertu suprême en notre sombre époque. Je renvoie au texte sur « Le paradoxe des droits de l’homme » de Robert Kurz (dans les pages) : plus on porte de valeur, plus on est citoyenNE ; et c’est aussi valable pour les personnes morales. Et inversement.

 

Les Prides sont vraiment devenues parmi les gimmicks les plus achevés du capitalisme : fierté identitaire, culture de la transgression intégrée et valeur marchande. Après, je n’irai pas, n’en déplaise à mes t-camarades, en appeler à « l’esprit de Stonewall ». Même si ça a du avoir une autre gueule. Peut-être tout simplement parce que c’était déjà la même civilisation idéale, conso, plaisir, reconnaissance, qui était – vigoureusement - défendue à ce moment-là par nos congénères. Mais peut-être aussi, en même temps et malgré tout, vivre. Et que tout ça pose question. Que sommes-nous et que voulons-nous, à la fin ?

 

coffin turnip & silkworm



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La Bestiole

  • : Divergence transse, féministe, communiste - Le placard à Plume, la fem-garoue
  • : Ébranchée, schlemihlah, communiste, féministe - la transse la moins queer, la moins fun, la plus antisexe, antinaturaliste, antisubjectiviste du quart sud-est. Clodote d'hamsterlande, casserole détachée de la queue de l'alternoféminisme. A gauch' de la gauch' de la gauch' de l'extrême gauche. Résolument opposée aux backlashes pro sexe, pro marché, pro nature, pro religion, pro peuple, pro nation, comme aux catéchismes moraux-politiques en tous genres. Moderniste négative, moniste, novatrice ; philogyne, philosémite. Pour un anti-monde de nanas paresseuses et la ruine radicale de la masculinité, de l'économie, de la sexualité, de la fierté, du pouvoir.
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