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1 décembre 2011 4 01 /12 /décembre /2011 11:37

 

 

 

Parmi l’arsenal prohi ressort à intervalles réguliers le gros mortier du « pauvre mais honnête » - en d’autres termes que « l’argent pourrit ».

 

Évidemment pas n’importe quel argent. On n’arrivera jamais à extirper du cervelet en queue de cochon des honnêtes gentes que l’argent du travail sexuel est de « l’argent facile », un peu comme celui des spéculateurs, ces autres figures indispensables d’un antilibéralisme qui ne veut surtout pas s’en prendre, justement, au travail et à l’économie. Les propres, les sacrés. Parce qu’on comprend bien que l’argent gagné à trimer dans une vie entière sans dignité ni espace, lui il est honnête, présentable. Je crois que Gail Pheterson, qui n’est pas par ailleurs une virulente critique de la modernité, a écrit un texte sur cet « argent sale », inégal, illégitime, qu’est invinciblement celui gagné par les travailleurEs sexuelLEs. Ah – la « saleté »… Cet ultime recours, cette insulte finale, quand on est au bout de sa pensée et qu’on n’a proprement plus rien à dire qui se tienne. Sales putes, sales clients, sales sales…

 

Et quant à la « facilité », si jamais elle existait vraiment, eh bien ce serait une bénédiction. Mais non, nous sommes là pour en baver, nous ne nous le ferons jamais assez comprendre…

 

Pour ma part, je crois que l’argent n’est jamais présentable. Que c’est un des pires cauchemars que s’est inventée l’humanité, en découpant le temps en valeur. Un certain Sohn-Rettel remarquait que c’est peut-être du traumatisme suscité par l’apparition, et l’immédiate vie autonome de l’argent, qu’est née, tourneboulée, la philosophie grecque.

Tout ce qui devient valeur s'autonomise et se retourne en nous, contre nous ; la valeur-relation, qui est la source d'un enfermement incomparable, comme l'argent. Défendre l'une contre l'autre est défendre la peste contre le choléra.

 

Mais je ne vois pas en quoi il est plus présentable de gagner une somme, qui peut être conséquente, d’euro par heure en étant matonne, manageure d’entreprise ou d’assoce, députée ou pilotE de bombardier, qu’en étant pute. Pourtant, nos amies institutionnalistes trouvent que c’est très bien que les nanas, bio et demain trans, participent à un haut niveau, paritairement, au saccage en règle de l’existence. Et que c’est une honte et une aliénation horribles, préhistoriques, que de simplement louer son cul, comme si les autres occurrences n’en étaient pas. Ou infiniment moins. Ce que je trouve éminemment contestable.

Je dirais même, sans d’ailleurs la moindre illusion sur une civilisation du plaisir et de l’amour que je ne souhaite absolument pas, et qui est uniment un des objectifs du citoyennisme économiste que défendent les prohi, je dirais même donc que je me sens moins destructive tout de même à sucer des bites qu’à garder des réfugiéEs, à optimiser la productivité de quelque poison, à emmerder des bénévoles, à ficeler une société carcérale ou à répandre de la démocratie en bombes à billes sur des contrées forcément lointaines (quand les mêmes projectiles tomberons sur la gueule des rien-, des bien- et des mal-pensantes d’ici, on en reparlera, si toutefois ce genre d’évènement nous en laisse alors le loisir).

 

Que si l’on me dit que ce faisant je suis un pilier du patriarcat, ma foi, je reçois volontiers l’assignation. Mais je renvoie illico la question : avec votre idéologie de la valeur-relation pour elle-même, de l’amour, vous croyez que vous n’avez rien à faire avec le dit patriarcat ? Waf waf. Et je ne parle encore que de ce secteur particulier. Si cet ensemble de formes sujetisées, intériorisées et agies par nous touTEs qu’on appelle le patriarcat se limitait aux bites, je vous fiche mon billet que l’affaire serait dénouée depuis longtemps. De même que si le capitalisme se résumait à quelques hauts de forme fantasmatiques, ce serait bien pratique et un mauvais souvenir. Il n’en est rien.

 

Nous sommes toutes engluées, incontestablement, dans une situation historique peu enviable. Mais je trouve parfaitement bouffonesque, à moins que ce ne soit odieux, que le tapin soit investi, et lui seul, de toutes les malédictions du présent, et que les autres manières registrées, tarifées, de nous humilier et anéantir soient assimilées à de l’émancipation !

 

Et donc, ramener, puisque tout le monde sait bien que le principe de la productivité entraîne concurrence, baisse tendancielle de la valeur, bref appauvrissement, ramener donc l’honnêteté à une pauvreté qu’on sait très bien ne pas pouvoir éviter, c’est du foutage de gueule.

 

Remarquez, je vais vous dire, pour ma part je suis plutôt pour une crevaison de l’économie, de la croissance, et donc pour ce qu’on pourrait appeler une pauvreté, au regard de ce qui est à cette heure considéré richesse. Pauvreté autonome et libre. Remise en cause du besoin. Mais en l’état, la pauvreté n’est ni autonome ni libre, c’est une misère matérielle et morale imposée. Largement imposée par notre propre aveuglement. Et, tant qu’à faire, moins on se foulera pour le même mieux ça vaudra.

 

« Pauvres, besogneuses, mesquines, mais honnêtes ». C’est tout de même significatif que cette idéologie fataliste, doloriste, typique du laisser faire, laisser aller dixneuvièmiste refasse surface dans le discours des institutionnelles, des intégrationnistes et des « égalitaires » formelles (sauf pour l’égalité de la latitude de choisir) qui entendent nous baliser le chemin vers ce qui s’annonce plus comme un désastre tel que l’histoire n’en a peut-être pas encore vu, que comme un forum sans fin de la citoyenneté durable ! Ça montre probablement, outre leur manque résolu de mémoire et d’analyse critique, le désarroi où elles en sont, dans leur cité idéale qui a une gueule de prison ornée de fresques culturelles, et qui est en outre déjà en train de s’effondrer sur les détenuEs que nous sommes touTEs.

 

 

 

coffin turnip

 

 


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30 novembre 2011 3 30 /11 /novembre /2011 12:16

 

 

Nième épisode ? Il va de soi qu’il ne faut pas laisser les gentes faire quoi que ce soit d’elleux-mêmes, et encore moins ne rien faire d’elleux-même et tout simplement vivre, quand c’est possible.

 

Il est en effet un monde où seuls existent des problèmes ; et où le destin de ces problèmes est de connaître solution, quoi qu’il en coûte. Sans problèmes tout perdrait sans doute intérêt. Ce monde est le nôtre. Aplaudissons-nous ! Nous nous le tricotons quotidiennement.

 

Un article du Monde, du 29 novembre, nous cause ainsi de l’afghanisation du Mali. Je suis toujours en retard, j’étais restée à la libanisation de mon adolescence. Mais depuis, le chaos et la brutalité économiques et identitaires ont progressé, la main dans la main. Il y a de nouveaux référents. J’apprends même au passage qu’on était déjà passé, entre, par la balkanisation. C’est étourdissant. C’est digne de Vialatte.

 

Ce qui m’a fait régurgiter mon café du matin, c’est une phrase, vers la fin du dit article, dans la meilleure veine philanthrope. « Une formation technique aux métiers de base du bâtiment et de la mécanique permettrait aux jeunes de ces régions, où de toute façon une forte émigration régionale est incontournable, d'échapper   aux petits boulots dégradants de livreur d'eau ou de gardiens qu'ils exercent dans les villes du Sud. » Ben voyons. Tout vaut mieux plutôt qu’ils ne deviennent des bandits (c'est le vrai sens de "petit boulot") – et on sait que ce terme recouvre depuis fort longtemps tout autant les francs-tireurEs les plus cyniques de l’économie que celleux qui l’ont désertée. Il n’est pas sain de déserter, encore moins de prendre au mot les promesses d’enrichissement. Donc on va en faire des manars. Tel quel. Des fois que la construction reparte. Gageons que si demain une armée européenne envahit le Sahel pour en stopper l’afghanisation et inculquer aux autochtones la vraie valeur des choses, elle sera cette fois suivie d’une cohorte de formateurEs déléguéEs de tous les Greta et lycées professionnels de l’Union.

 

On croit cauchemarder, mais non, c’est tout à fait réel. C’est même d’actualité.

 

Et tout à fait significatif : le travail, ce bienfait de la civilisation marchande, peut tout à fait être introduit par le piétinement sourd des légions en marches (accompagnées aujourd’hui du flac flac flac des rotors d’hélicoptères, devenus le bruit de fond de la modernité depuis Apocalypse Now). Même il le doit, si besoin est. Cette éminente source de dignité et de valeur, d’autant plus précieuses qu’elles sont étroitement rationnées, doit absolument prendre possession des possibles bandits de toute la planète. Même et surtout si la déesse économie implose. L’important n’est pas le réel mais le statut. C’était déjà l’horizon univoque en 1848, avec les Ateliers nationaux, où on faisait trimer les chômeurs à creuser des trous puis à les remblayer en les surveillant, contre un bout de pain et un peu de monnaie. Et ça paraissait tellement bien, ce sort, opposé au néant qui semblait déjà être la seule alternative au salariat ou à l’entrepreneuriat, que les dits chômeurs se sont soulevés militairement quand on les supprima ! La boucle est bouclée. Le travail ou la guerre ? Le travail et la guerre, indissolublement liés, voilà le menu du capitalisme, obstinément servi dans toutes les cantines depuis deux siècles. On ne sort de l’un que pour aller à l’autre, ou sombrer dans le néant.

 

Vivre est devenu une occurrence tout à fait obsolète et sans intérêt : ça ne produit pas de surplus, ni d’identité.

 

 

 

coffin turnip

 


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28 novembre 2011 1 28 /11 /novembre /2011 19:48

 

 


« La duperie n’est pas du côté de l’évènement, mais du côté de l’attente. »

Cl. Rosset, Le réel et son double

 

 

La recherche de la vraie Titude, pour ne pas dire de la T-attitude, de la légitime, comondit en novlangue néoessentialiste sans en avoir l’air, la quête quoi, la course après soi, reprend de l’actualité. La Parole n’était qu’un hors d’œuvre ; c’est le marché de l’existant, pour ne pas dire pis, qui serait désormais victime non seulement des indispensables méchantEs dominantEs sans la malignité desquelLEs rien ne serait explicable (les bio, ce qui fait bien du peuple et somme toute une sévère portion de réalité), mais encore de porteurEs de « valeurs bidon » - comme si toute valeur n’était pas bidon ! Et que ça renaude, dénonce, gémit. Actionne la caisse enregistreuse à calculer les « privilèges ». Je suis désormais amenée à me dire, vu le souci démesuré des habitantEs d’hamsterlande à se fourrer dans un terrier étiqueté « dominéE », afin de se décerner le droit de récriminer contre des dominantEs ad hoc (sans quoi tout avis, examen, remise en cause relève  du délit d’universalisme, si ce n’est carrément du crime de phobie), amenée donc à me dire qu’on ne voyait vraiment sans doute pas plus loin que notre re-classement possible quand on a transitionné ! Toutes illusions bues à ce sujet. C’est plutôt effrayant. Mais ce qui est effrayant, ce n’est pas tant de l’avoir fait (on se valorise comme on peut au royaume des hiérarchies), que le fonctionnement consensuel et les idées admises qui mènent à privilégier ce genre de cheminement…

 

(« Privilège ». Il y aurait désormais toute une critique spécifique (!!) à mener de ce fétiche de l’exotisation du pire, qui s’est multipliqué comme un virus. Ce qui n’est ni démoli, ni déglingue, ni déconstruit porte le Mal ; il ne le faut pas examiner ni souhaiter mais anéantir. Tout le monde au bouillon. La vérité est dans l’abîme. Plus il y a désastre, plus ce qui devrait être est proche de nous. Apocalyptique. Ce genre de terrassement a été maintes fois tenté dans l’histoire, avec d’admirables résultats d’auto-extermination. Je voulais en causer dans un texte qui est en brouillon, que je n’arrive pas à rédiger, sur cette exotisation du pire. Passons.)

 

En tous cas, là, les méchantEs dominantEs sont les ceusses qui ont effectivement profité de la porte qu’on avait grande ouverte, dégondée, pour venir s’entasser dans le sleeping du genre. Badaboum. On aurait pourtant fait de même à moins. Mais ça proteste. On veut être entre légitimes, les chartes vont fleurir, les double-décimètres sortir de leur fourreau. Après queerland, légitimlande. Décidément on n’a pas fini de visiter les chambres bétonnées du bunker mental où nous nous sommes repliéEs. L’époque est de toute façon aux replis. Le moindre journal en donne les nouvelles quotidiennes. La moindre brochure tout autant.

 

C’est une attitude qui autrefois était plutôt celle des vraies trans, op’ et tout, envers les travs. Qui l’est toujours d’ailleurs, je sais pas pourquoi je parle au passé. Il va de soi que comme pour toutes les définitions et les « groupes sociaux », la part du fantasme de ce que l’autre est ou n’est pas se révèle énorme. Une nana T qui ne veut pas dire si elle est op’ ou pas peut ainsi être décrétée trav’, ce vocable ayant l’avantage de porter tout le mépris et la haine communs aux T et aux bio. Le monde redevient parfait quand il se ferme, et que les grands partis sont d’accord sur les viles anomalies à exclure et à exterminer au besoin. Que toutes les T aient été ou restent un peu trav’, ne fait qu’exacerber la détestation.

 

Ça devient une attitude des néo-trans militantes, généralement pas op’ (plus on se sent en délicatesse envers la norme, plus on cherche des morpions chez ses voisinEs) envers la cavalcade des bimbo en treillis (eh oui, presque toujours dans ce « sens » ; encore et toujours, il y a quand même chez nous peu de mecs qui veulent bien affronter le ridicule, en dehors des soirées profem où on se met en jupe pour se bien faire voir des copines). Bref des nanas comme des rares mecs dont j’ai autrefois abondamment causé et qui se la jouent « un peu trans quand ça m’arrange » ou carrément, pour celleux qui ont de l’estom’, « je suis au dessus des genres ».

Ainsi parlait cet incomparable gendarme qui, une fois, près de Châlon sur Saône, me répondit d’un air pénétré, alors que je lui tendais mon permis en lui mentionnant le hiatus : « Je suis au dessus de tout ça ».

Lui, au moins, l’était sans doute réellement en cet instant.

Eh oui, mais, dans notre monde méchant, et dans notre fascination à chercher la vérité au fond des cratères des pires désastres, il n’est justement pas permis d’être « au dessus de tout ça ». Il faut ramper au plus bas, ou du moins en faire mine de façon convaincante, comme à l’exercice ; sans quoi on est vite soupçonnée de recel de privilège. Et ouh c’est pas bien. Certes, on ne va pas réellement se priver des trucs ou les partager, ça c’est pour les chrétienNEs, et encore, les moyennâgeuXses. Et encore moins essayer d’imaginer un monde qui ne soit pas indexé sur le désastre (bouh, universalisme impérialiste, pour le moins). Nan, mais il faut en profiter avec un air d’amertume, de honte, de même qu’on mangerait le pain d’affliction, qu’on aurait vomi, régurgité un petit peu dans ses pâtes à la marga (vegan !) pour se les rendre acceptables.

Si vous me dites que nous sommes de fiefféEs hypocrites mâtinéEs de torduEs maso, je suis entièrement d’accord avec vous.

 

Bon ; les indécisEs et cumulardEs m’ont, moi z’aussi, longtemps énervée, un peu comme les mecs profems ; notamment parce que, comme ceux-ci, ellils escomptent essentiellement, de l’ambiguité, un bénéfice de conso et de valorisation relationnelle. C’est que c’est la grande monnaie d’échange à genrelande. Ellils m’énervent toujours, au fait. Mais m’énervent également les collègues légitimistes, ainsi que je l’ai déjà quelques fois fait remarquer. Je crois que nous ne valons pas beaucoup mieux, dans nos torves calculs, que celleux que nous vilipendons. Et surtout que nous avons, dans notre situation, une foutue mauvaise grâce pour ne pas dire foi, à dénoncer les libertés et libertinages pris avec la réalité.

 

C’est toujours la fuite devant d’une part « le côté sombre de la Force », comme disait ma marraine. Mais aussi la pedalade dans le chewing gum pour essayer de se tirer du dépiautrage du réel. Mais voilà, le réel se multiplie quand on lui tape dessus pour le casser, et de plus il est collant. Il mue en un océan de chewing gum.

 

Le chewing gum, adhésif et salivaire.

 

L’invocation, la concurrence aux légitimités, est une fuite en avant dans le chewing gum du réel, pour fuir ce dit réel. Ça ne marche évidemment obstinément pas. Mais selon notre louable habitude de toujours recommencer, on se dit que la fois, la foi, suivantes, seront les bonnes.

 

Et il y a en outre un autre problème, qui ne nous est pas propre. Celui d’essayer de remplacer le réel par autre chose, au lieu de le changer (ce qui est nettement plus difficile, mais serait probablement plus fructueux).

 

Nous avons manipulé, tripatouillé le réel ; nous nous sommes tripatouillées nous-mêmes, pour nous transfigurer en ce qu’il faudrait, que ce soit pour le genre, la classe, la race ou que sais-je encore comme fétiches. Nous avons voulu faire dire aux choses et surtout à nous-mêmes « autre chose ». Mais sans sortir pour autant des prétentions déjà en place. Fort bien. Nous avons forcé sur le nominalisme et le constructionnisme. Et voilà que, « toujours déjà », ils nous échappent, ils nous précèdent. Et là nous couinons à l’honnêteté, que ce n’est pas de jeu ! Alors que c’est la logique même que nous avons renforcée, que c’est le mécanisme d’horlogerie que nous avons remonté à bloc.

 

Le drame n’est pas ce que nous faisons ou avons fait, quand bien même ce ne serait ni n’aurait été toujours bien malin. Il y a bien pire et de toute façon c’est. Le drame, ce sont les cocottes minutes entières de sens, de signification et surtout de prétentions que nous y avons accrochées.

 

Nous passons donc une bonne part de notre temps à réclamer sur ce qui serait « vraiment fondé ». Bref à réiterer l’essentialisme que nous avons tant hué, sous d’autres espèces. Et à faire mine de ne pas comprendre que ce qui est déterminant, ce ne sont pas objets mais les attitudes. Et que même attitude, mêmes résultats.

 

Trop tard pour se plaindre. Trop tard parce que nous avons-nous même été trop loin dans l’énonciation d’une part, les expédients matériels de l’autre. Nous avons voulu transformer le réel tel quel, et nous sommes devenues des simulacres. Qui plus est des simulacres restés à mi-chemin, bien souvent. Ce fameux mi-chemin où nous croyions trouver l’échappatoire, mais qui n’est que la moitié du tunnel qui mène d’un cul de sac à l’autre. Nous sommes devenues des multiplications sur pattes de l’inchangé. Moi je dis qu’on a tout bonnement raté notre coup, et qu’il serait honnête de le reconnaître.

 

Eh bien oui, le réel est effectivement quelque peu « binaire ». Mais pas que. C’est surtout que tout ne peut avoir lieu à la fois ; principes d’identité (!!) et de non-contradiction obligent. Mais nous sommes bien mal placées pour aller le reprocher à d’autres d’en faire à leur aise, avec notre patchwork.

 

Nous n’étions pas bien faraudes avec la prédominance du donné, acceptée et reconnue. Mais nous sommes carrément dans la m… avec celle, en tous cas revendiquée, du produit (ou du construit) ; dont d’ailleurs il serait temps de se demander s’il ne s’agit pas, en quelques sortes, d’un trop plein du donné, devenu lui aussi pléthorique dans un monde de production et d’intensité. Un trop plein de donné, de ce que nous avons reçu, que nous émiettons en une multitude de copies.

 

Nous nous sommes jetées à corps perdu dans l’agriculture de l’identité, sans soupçonner qu’elle allait nourrir les charançons innombrables de l’essentialisme et de l’exotisation. Maintenant on y est. Et on ne trouve qu’à s’invectiver, à s’inspecter les naseaux et autre orifices, bref une fois de plus à nous charcler sur la mauvaise réalisation de l’idéal, sur la bonne vieille trahison, même, demain sur les ennemie du peuple… Non mais m…, faudra-t’il qu’une fois de plus on crève, qu’on se conduise à la mort, pour se cacher que c’est l’idéal même, la proposition de base qui est daubée ?!

 

La Tidentité comme percée dans le réel, comme issue (et à quoi ?), comme champ de fouilles pour néo-normes, bref comme nouvelle illusion métanoïaque, est un échec. Le fait même qu’on soit déjà tombées dans les poncifs et les misères de bien d’autres mouvements en témoigne abondamment.

 

La logique d’identités et de rapport de production à ces identités est un vautrage général. On est à plat ventre dans le chewing gum, et la course se fait à l’horizontale, d’ici qu’on ne puisse carrément plus bouger.

La course à l’identité est une course à la dépossession ; l’identité est fondamentalement ce qui est octroyé, reconnu, que ce soit par les institutions ou les idéologies. Et à travers elles. Nous sommes en train de nous dilapider littéralement, moralement comme matériellement, en identités, en efforts pour les faire reconnaître qui nous conduisent toujours finalement à reconnaître nous-mêmes et intégrer les instances de reconnaissance, de production du réel registré. C’est une autoarnaque monumentale et dévorante.

D’aucunEs suggèrent de dépasser les identités. J’avoue que la vieille logique Hégélienne, et sans doute avant elle chiliaste, apocalyptique, de dépassement, me laisse dubitative. Mais surtout, si jamais on doit dépasser ça, il faudrait déjà le comprendre ; et je tiens la thèse qu’on n’y comprend que pouic, qu’on ne fait qu’agir quelque chose à reproduire qui nous échappe. Pour moi, une fois de plus, il serait temps de donner un bon coup de bâton dans les roues de la machine, quand bien même nous en sommes, afin d’avoir une chance de pouvoir jeter un coup d’œil sur la situace.

 

Par contre, le stupide le dispute à l’odieux quand nous imputons les causes de nos échecs ou nos malheurs divers aux « pas bonNEs », aux « pas vraiEs », aux « qu’abusent ». Ça ne préjuge d’ailleurs en rien de ce que je pense des contorsions et galipettes que nous incriminons. Je ne les apprécie pas plus que les nôtres. Pour moi, précisément, il s’agit d’une course et d’une concurrence au même, avec les mêmes fictions, les mêmes formes à incarner. Et quant aux profits et pertes, on est vraiment dans une logique mesquine et rapiasseuse de dividendes, qui est d’ailleurs celle de toute la militance actuelle. Qu’as-tu dans les poches, qu’as-tu dans la culotte, qu’es-tu ? – l’alpha et l’omega du « matérialisme de genre » hérité de Delphy et Cie, recyclage multicolore du léninisme. Merci bien la faillite ! L’ennemi principal, nécessairement incarné, si possible par l’autre ou l’autre en nous ; jamais soupçonné idée qui nous vérole touTEs, ce qui était pourtant la thèse du vieux Karl. Non, non ; il faut pouvoir haïr et, au moins en fantasme, punir.

Si ce n’est pas odieux, puisque odieuXses nous sommes un peu toutes, c’est pour le moins intellectuellement et humainement misérable. Mais c’est principalement stupide, puisque ce faisant nous nous enfermons encore plus, si possible était, dans la logique circulaire de la réalisation et de l’appropriation de l’idée. Et comme ça se passe mal, comme un peu toutes les entreprises de ce monde en dérive, eh ben nous couinons. Et cherchons de nouveaux coupables, toujours plus proches, selon une avidité séculaire à ce genre de solutions. Jusques au syndrome dit « de l’armée rouge japonaise », où nous nous autoflinguerons avec entrain.

 

Pour tout dire, puisque j’ai moi-même amplement patouillé dans cette culture, j’y vois l’expression du ressentiment, de la guerre de touTes contre touTEs, sous-produits de la situation de pénurie qu’entraînent les diverses économies qui nous structurent collectivement et individuellement. L’économie identitaire ou statutaire en est désormais une à part entière, dont les effets rejaillissent sur les autres économies (relationnelles, matérielles, subjectives…). On en est à manifester une mentalité de commerçants artisans mis en faillité par les grandes surfaces. Réelles ou supposées, d’ailleurs On craint pas de sortir de ce paradoxal poujadisme en en rajoutant.

Nous avons simplement suivi, parmi la foule, le repli général de l’économie sur les individus, sur les identités, puisque le reste, ce qui nous mettait au monde, ce qui nous donnait autonomie, le matériel quoi, manque désormais tragiquement et massivement. Nous jouons au monopoly avec les débris recollés de nous-mêmes réduits à leurs plus simple expression. En gros (se) manifester, étaler ses identités, baiser. Et avec une véritable rage, parce que nous sentons bien que l’étape suivante a des chances de se situer dans le néant.

 

L’identité, comme les autres formes contemporaines dans lesquelles nous nous entassons pour nous faire digérer et espérer d’en être manifestées, multipliées, est comme la Justice, caractérisée ainsi par Kafka : elle nous prend quand nous venons, et nous laisse quand nous nous en allons. Et nous en sommes les actrices tout autant que les produits. Une bonne part de nos déconvenues comme de nos impasses vient sans doute de ne savoir, ni de n’oser, tourner le dos aux formes par lesquelles nous convoitons d’exister. Nous craignons de n’être que de tristes nous-mêmes, uniques et dévalorisées de ce fait. Mais est-ce que nous n’avons pas activement appauvri ces personnes que nous aurions pu être, en transférant tous leurs actifs aux statuts et catégories censés les exprimer, et qui les ont bien plus anihilées ? Ce serait un des résultats de la farce matérialiste néo-essentialiste.

 

Ce qui m’épate tout de même, c’est que nous tournons en rond, obsessionnellement, studieusement, que nous ne pouvons pas l’ignorer, mais que nous continuons à en tirer l’étrange conclusion que nous allons quelque part. Alors que nous y sommes déjà, à ce quelque part, depuis longtemps, et que l’affaire serait peut-être de s’en retirer, de tenter de déguerpir. Et cesser de nous ramper en rond après, que ce soit pour nous adorer ou pour nous accuser. Occupons nous de nos fesses, quoi. Et pas de l’image de celles d’autrui. La comptabilité ni l’exotisation, positive comme négative, ne débouchent sur aucune capacité critique. Aucune sortie. Mais il est vrai que se pose la question de qui voudrait encore faire une sortie. Ou refuser de jouer. Ne voulons nous pas juste rentrer dans nos identités, et rapiasser en rond sur leur marché pénurique, au bord du trottoir, en redistribuant répétitivement les badges ? Mesquines, odieuses et surtout myopes. Ah on s’est bien enfoncées, les « T-radicales ». Qu’on ne soit pas les seules n’est que d’une fort piètre consolation.

 

Ce chewing gum nous englue de partout. Mais c’est nous qui le mâchons. Et personne d’autre. Je ne crois pas trop au « dépassement », j’ai déjà du le dire, mais d’une manière ou d’une autre il nous va falloir choisir : ou nous sommes décidées à rester dans ce monde, et alors, ma foi, rien à dire, mais assumons que nous ne voulons qu’une redistribution de l’ordre et du pouvoir. Ou nous tentons d’en sortir – je ne tiens pas du tout assuré que ça se puisse, mais qui ne tente rien… - et cela entrainerait très probablement de rompre avec la logique d’identité, avec le fétichisme de la domination/oppression personnifiée comme eschatologie, explication et horizon du monde ; pour tout dire aussi de nous désengluer de la victimisation et des anathèmes. Se poser aux antipodes de l’acceptation. Ou en tous cas ailleurs. 

 

Y nous faudrait du dissolvant, et la volonté d’en user. La volonté est au reste dissolvante. Comme cette négativité dont nous avons peur comme de notre ombre. Ohé les fem ! Qui c’est qu’a ça dans le tiroir ?!

 

 

 

enterrée vive

 

 

 

 

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26 novembre 2011 6 26 /11 /novembre /2011 12:37


 

Les articles de presse se suivent comme des chapelets de bouse, qui se touchent une à une par leurs éclaboussures, les « dommages collatéraux » qu’évoquent et impliquent ce dont ils parlent.

 

Ainsi, hier, j’ai fait une crise d’hystérie au café lecture en prenant connaissance, comme on dit, dans un article posé et documenté du Monde, de ce que le ministère de la justice envisageait sereinement que, d’ici 14, soit deux ans et demi, le nombre de détenuEs dans notre charmant pays était prévu passer de soixante cinq mille à quatre vint seize mille (je me demande pourquoi ellils ont pas mis cent mille, histoire de faire le chiffre rond, comme sur les fameuses listes des Grandes Purges ?).

 

Tout bonnement. Le nombre de taulardEs est donc prévu augmenter de près de moitié, en relativement peu de mois. Ce n’est absolument pas rapporté sur un ton d’alarme, ni à l’inverse sur un ton triomphaliste. Ça semble considéré comme une croissance tout à fait raisonnable.

 

Il va de soi que l’article évoque de même une augmentation radicale du nombre de taules et de matonNEs. C’est qu’il va bien falloir enfourner touTEs ces gentes-là quelque part. C’est dingue, il y a quarante ans, on chantait « et de tous ces paysans/ouvriers/soldats, qu’est-ce qu’on va en faire ? ». La réponse est toute trouvée, tout le monde en taule. Purge et repurge de la société.

 

Cette manière calme et sans bravacherie d’annoncer ce genre de chose semble traduire la pensée suivante : « nous savons très bien que le maintien forcené de l’économie, du travail, de l’injonction à relationner, et de toutes ces choses sans lesquelles on ne voit pas très bien où on irait, va susciter une montée exponentielle des brutalités, de la guerre de touTEs contre touTEs, des avidités bavochantes et des folies furieuses ; mais ne vous en faite pas, on a anticipé. »

 

C’est vrai que s’il y a quelque chose qui unit parfaitement toutes les projections politiques, comme d’ailleurs toutes les demandes du peuple, en l’état, c’est le maintien des évidences, jusques à la mort. Bosser, consommer, loisirer, baiser, coupler et provigner. Que cet encasernement autogéré et monstrueux soit l’occasion et le terrain d’un nombre épastrouillant d’atteintes aux biens de tous ordres, puisque tout en ce monde de valeur est un bien, chiffré, la personne en étant désormais également un, fort estimé en cette période de pénurie, ça, ça ne pose question à personne. Au contraire, on va toujours plus se mettre la pression, s’injoncter à tout intensifier, et tous les fusibles qui pètent ont d’ores et déjà leurs bacs à recyclage et leurs décharges ultimes.

 

L’idéal est d’en arriver quand même, et contre toute raison, à une issue ou « ça marcherait » en l’état. Á une mécanique suffisamment huilée pour que l’auto-exploitation s’exerce rigoureusement dans les limites de ce qui est admissible, dans un abattoir si on veut, mais un abattoir médiatisé, de respect et de safety.

 

C’est tout drôle, parce que dans le même Monde du lendemain, il y a un fort piteux article sur le fait qu’on meurt beaucoup en prison. Comme c’est singulier, comme c’est étrange. On meurt beaucoup et même on vit mal dans les institutions que la providence préventive, curative et répressive offre à notre débouché : prisons, mais aussi hôpitaux, maisons de retraite, centres de loisirs. Ben ça alors. C’est pas normal. C’est même honteux. Il va falloir des prisons où on ne meure pas plus que dans le reste de la population, puisque aussi bien l’incarcération est désormais un des multiples modes de vie reconnus et statistisés.

 

Et n’allez pas me dire qu’on choisit sa vie : le choix d’une vie relève à présent de l’exigence déraisonnable, d’une liberté égoïste et suspecte ; d’une asocialité exacerbée. On se doit d’intégrer ses identités et statuts, avec fierté s’il vous plaît.

 

Des prisons où on ne meurt pas. Mais ça aussi on y a pensé au ministère, depuis longtemps. On va supprimer tout objet, susceptible de servir à se mortifier. On va libéralement distribuer les cachetons, aux méchants coupables dedans, comme d’ailleurs aux gentilles victimes dehors (enfin, dehors, bon…). On a pensé à tout. La seule chose, peut-être, qu’on ne pourra pas empêcher, est que les gentes meurent, en quelque sorte, de ne pas vivre. Sans acte, sans maladie identifiée, hop. Ce genre de décès tend à se multiplier dans les couches les plus diverses de la population. La mort des bestioles coincées dans une impasse.

 

Après ça, troisième article, aujourd’hui aussi. Tribune fort bien fagotée de la grande cheffe d’OLF. Sur cet inépuisable réservoir de valeur négative que sont justement les brutalités en hausse, dénommée pour en faire un tout sous le nom quasiment ® de violences. Ah ça les brutalités ne manquent pas, dans le joyeux monde du hors-limites. De l’intensité, de la frénésie pour tout dire. Et pleuvent bien évidemment à seau sur les plus faibles. Ben tiens, puisque la guerre de touTEs contre touTEs et le cannibalisme, médiaté ou pas, sont les conditions présentes et futures du développement individuel comme collectif, on aurait tort de se gêner.

 

La violence est devenue cet étrange oxymore d’une « anomalie qui serait une nécessité ». Anomalie parce que dans le monde de playmobiles des démocrates, ce qui est Mal est voué à disparaître. Nécessité parce que d’une part ça ne fait que croître à mesure qu’on rajoute de la répression et du contrôle, et dans la mesure où une partie de plus en plus massive de l’économie matérielle comme mentale est purement et simplement basée là-dessus. Le secteur des triques et des pansements en tous genres connaît un véritable boom. D’où les agréables prévisions citées en entrée. Et, par ailleurs, ça forme tout unprojet, pour des décennies qui sont désormais sans fin. On va pas s’ennuyer.

 

Ce qui m’épatait aussi dans la dite tribune, c’est le salutaire rappel que les institutionnalistes en question se situent à gauche. Et que le sécuritaire est de droite. Moyennant quoi, on peut réclamer sensiblement les mêmes choses et porter le même projet de société, à quelques babioles éducationnistes près, sans se faire traiter de sécuritaires. Tartuffe, va ! Mais oui, on sait bien qu’à gauche, c’est la safety. Et que c’est pas du tout la même chose.

 

Mais s’il y a bien un truc sur laquelle la gauche est tout aussi muette que la droite, c’est l’autonomie et l'émancipation des personnes. Et la rupture avec les évidences qui collent. Qui parle, de nos jours, de l’injonction à relationner et à jouir pour se sentir exister comme d’un réservoir inépuisable de, précisément, violences ? Nib ! Vive l’amour ! Non plus que du travail et de la production comme d’une destruction de l’humain. Vive le plein emploi et la croissance ! Rendre les corsets habitables, voilà tout le programme. Nous faire rentrer dans la production économique et relationnelle, en ébarbant régulièrement ce qui coince. Les méchants monsieurs et, n’oublions pas, les femmes qui n’en sont pas (infanticides, putes, « à risques »…). Il faut bien dire qu’il y a une zone aveugle de la violence. Si on comptabilise, en à juste titre, les atteintes à ce pitoyable moi qui est tout ce qui nous reste, le rouleau compresseur qui nous entasse et amalgame dans le cul de sac du bien commun, lui, est naturalisé. Fatalisé. On n’arrête guère de voir tomber les feuilles mortes et les cadavres du pâté géant. Mais là on n’y peut rien. C’est le domaine des pansements et des pompes funèbres.

 

C’est un peu la guerre, comme atmosphère. Il ne faut pas être pris par la gendarmerie à piller, violer, trafiquer. Le tourniquet, le poteau, hop. Mais de l’abattoir, juste un peu plus loin, pas un mot. Quid de déserter ?

 

Comme en 14, je vous dis.

 

 

 

enterrée vive

 

 

 

 

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20 novembre 2011 7 20 /11 /novembre /2011 11:27

 

 

Rien à faire, on chaque jour un peu plus étonnée, si toutefois on y prend garde, de ce qui présente et porte de la valeur, peut être utilisé comme monnaie d’échange et de représentation sur un marché. On suit par exemple les péripéties des « bons d’émission carbone ». Ça semble le modèle d’un nouveau concept : c’est la suppression d’une chose qui produit de la valeur. Cette chose est donc parfaitement indispensable, parce que si elle n’était pas on ne pourrait pas la supprimer, et que c’est précisément cette production inversée, cet acte, qui enrichit la collectivité et fait grimper le PIB.

 

Il y a peu, à suivre le discours sur cette bulle de panique sociale consensuelle qu’on nomme « violence », à toute les sauces, je me suis dite que ça devait suivre à peu près le même fonctionnement. On gagne de la valeur en supprimant la violence, toute violence ; mais de ce fait il faut absolument de la violence. Sans quoi la machine tourne à vide et c’est pas rentable.

 

L'objet, ce ne sont plus les choses, ce sont les processus.

 

Parmi les produits divers et variés qu'on peut extraire ainsi du traitement continu de la violence, de la brutalité et de la haine contemporaines, outre les triques, les fliques, la société carcérale et tout ce qui va avec, et rapporte énormément, il y a la commémoration des victimes. C'est un produit de seconde ligne mais qui n'est pas à dédaigner.

 

Aujourd’hui, c’est le TDoR. Savez, un des ces innombrables jours commémoratifs où on doit aller se lamenter de combien ce monde, dont pourtant nous chérissons le maintien comme le perfectionnement, est méchant et mal intentionné. Là c’est envers les T. Nouzaut’ quoi. Bibiche, même.

 

Déjà, j’ai pas envie du tout d’être « commémorée » si je viens à crever de ma débine, ou, encore plus classe, à être exterminée par les joyeux petits jeunes du coin de tarés où je croupis.

 

Mais surtout, je me suis dite que ce qui porte de la valeur, avec tout ça, dans cette logique, c’est la T morte. Refroidie. Découpée. Dissoute dans un baril d’acide sulfurique. Transformée en abstraction de la plus redoutable et irréparable manière. Consommable, manducable et expresible. 

On la mâche, remâche, déglutit, on en parle, on s’en gargarise, on se rassemble, on édite, que sais-je encore. Demain, certainEs le pétitionnent, on fera venir maires et conseils municipaux devant le monument, avec des fleurs et les horribles trois couleurs ; le cauchemar, jusque dans la tombe !

 

Les commémorations, ce ne sont, et ce pour touTEs les commémoréEs, que l'extrême du pressage du citron, histoire de n'en rien perdre. Nous n'entendons faire vivre personne, ce serait d'une empathie déraisonnable, mais récupérer tout le pressis de la mort.

 

Nan ! Je veux pas être commémorée ! Je veux pas finir dans vos bouches piteuses. Ni dans vos larmes de crocodiles.

 

La T vivante, visiblement, à part pour l’industrie médicale, c’est juste chiant, ça rapporte rien. C'est en travers, ça gêne. Et on le voit bien, quand par aventure on l’est, T encore vivante. On peut admirablement crever, dans une très ordinaire solitude et misère. On vous méprise, utilise, baise, calomnie, trahit et abandonne fort aisément, même avec une espèce d’enthousiasme. De frénésie. Mais dans le respect le plus décidé ; ah, le respect, ça ne se discute pas, condiment obligatoire - respect égale distance, ne le saviez vous pas ?

Que ce soit de la part des bio ou entre T, lesquelLEs peuvent se valoriser mutuellement ainsi. Le marché, l'égalité fondamentale des temps modernes, n’est fermé à personne.

 

Serait-ce pas pour que vous deveniez plus vite la T morte dont on pourra faire les choux gras ? Et sur laquelle on pourra se lamenter et commémorer comme des bêtes ? Vomir de la valeur ajoutée ?

 

Et on en revient à la bonne vieille analyse du père Karl : dans ce monde n’a de la valeur que ce qui est mort, forclos, domestiqué, passé au zyklon, à l’éther, ou embaumé. Que ce soit le travail ou les T.

 

Que crèvent les commémorateurEs ! Ça serait bien si une fois ellils étaient prisEs à leur propre piège, d’avoir joué sur le marché de la mort.

 

 

LPM

 


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16 novembre 2011 3 16 /11 /novembre /2011 19:15

 

 

 

Je me suis tout de suite rendue compte, même avec le cinquième de tête qui me reste, que j’avais comme on dit singulièrement fait l’impasse, dans mon billet sur le « bal des triques et des coups de pieds au derrière », sur ces derniers. Juste mentionnés, comme s’ils n’étaient de rien. Comme si nous étions effectivement de malheureuXses victimes, livréEs poings et surtout pieds liés aux caprices et aux brosses roulantes des voitures-balai. Et qu’il valût à peine de causer de notre privilège, de ce qui nous est propre : le coup de pied au cul.

 

Pourtant, il y aurait eu à en dire, et même à se rengorger (si je me remets à causer à la deuxième du pluriel). Il n’y a en effet rien d’équivalent, sur la planète des bipèdes, au coup de pied dans le cul. On a dit autrefois que la voiture piégée était la force aérienne du pauvre. Mais que dire alors du coup de pied au cul ?! C’est la représaille de tout ce qui dispose de deux patounettes. Et ni de force aérienne, ni de système répressif organisé. C’est le rappel sensible de ce qui entend ne pas disparaître.

 

Mon vieux maître écrivit plusieurs fois qu’en matière d’honneur, il n’est de décisif que le coup de pied dans le cul.

 

Je pense qu’il n’est pas excessif d’estimer qu’outre la délicate question de ce qu’est la personne, son existence, de ce que cela représente d’exister et de choisir, il s’agit aussi ici d’une affaire d’honneur. Je ne parle pas limitativement de la manipulation qui consiste à traiter de maque ou de pantin des maques toute pute qui n’entend pas, ne consent pas à se faire réhabiliter (1), et se charge elle-même de rester libre. Non, l’affaire d’honneur est ici et désormais bien plus fondamentale. L’honneur y touche à l’existence. Nous refusons de nous nier. Voilà le point. Nous refusons même les arrangements et le profil bas. Du genre, je sais pas, extinction du travail sexuel calqué sur celui du nucléaire, dans un monde qui par ailleurs ne changera pas, croissance, énergie, safety, emploi et relationnite aigüe, et à la pérennisation duquel sont engagées nos sauvereuses.

 

On ne se cogèrera pas, ni pour nous réglementer, ni pour nous anéantir. Ni même pour nous encorporer.

 

Si ce n’est pas là une affaire d’honneur ; si notre honneur, notre possibilité de nous regarder nous-mêmes, n’y sont pas engagés, alors je me demande bien quand ils pourraient l’être.

 

Affaire d'honneur, et j'ose le dire aussi de conscience.

 

Et comme on vient nous agripper, nous tirer par les basques et les jupes, eh ben nous on dégaine la réponse, excédée, unique, transhistorique : le coup de pied au derrière.

 

Au derrière. Oui, je sais, cela suppose une certaine gymnastique. Pour se retrouver du bon côté. Ça se fait assez bien. Je me rappelle encore le type odieux auquel j’avais foutu mon escarpin au derche, vers le pont de la Guille ; il en revenait pas, pupuce, que j’aie pu le circonvenir, l’encercler, le contourner si vite. Il en béait d’inquiétude.

 

Pour les missionnaires, on peut aussi leur faire le coup de « Vas y j’te suis ». Et dès qu’ellil l’a tourné, paf ! Et bien le bonjour chez toi, que ce soit chez les cathos du Nid ou les institutionnelles d’OLF.

 

C’est sûr que ça deviendra plus héroïque quand ces humanistes auront foutu la bleusaille à la traîne de nos clientEs, en attendant que ce soit à la nôtre propre. Mais bon, c’est pas d’aujourd’hui qu’on y a affaire, aux bleuEs. C’est ça aussi qu’ellils ont oublié. Elles n’ont encore ni notre vie, ni notre peau, ni nos gambettes. On sait courir devant les bulldozers.

 

Le coup de pied au derrière, au fond, c’est le rappel de la contradiction. Autant de la contradiction « tu me dis un truc, mais je te dis que… », que du hiatus, du vide, du conflit inhérent au réel, de l’opposition irréductible, qui nourrissent la critique. Mais les fantasmes de résolution duquel mènent par contre invariablement aux exterminations. Le coup de pied, le coup de sabot au besoin, rappelle que le monde n’est pas et ne sera jamais un playmobil uni, sauf à nous condamner touTEs. Et que le mal, ou ce qu’on nomme tel, l’imparfait, est une question bien trop sérieuse pour la laisser aux missionnaires. Et que la scission insoluble, comme écrivait Jacob Taubes, de la liberté et de la nécessité, ne se règle pas à la pelleteuse ni au désinfectant. Ne se règle pas tout court. Se vit et ne se nivelle pas ; à chaque fois que l’on tente cette dernière « méthode », la bosse réapparaît ailleurs, plus grosse et multipliée.

 

Oui, ce peut être une réponse circonstanciellement désespérée que le coup de pied au cul des bonnes âmes - et même des mauvaises. Mais même dans ce cas elle se tient, et se tiendra. Elle conservera sa vertu propre. Celle de renvoyer les métastasiques de comment y faut (et pas) faire à elleux-mêmes, individuellement comme en troupe. Ellils auront beau « gagner », « avoir gain de cause », passer le bac à sable de la vie au rouleau, ellils ne pourront jamais nous convaincre contre nous-mêmes.

 

Ni contre nos pieds.

 

Dans leurs derrières.

 

 

 

vieille mule

 

 

(1) dans le programme d’un quelconque raout prohibitionniste, je lis ce soir une conférence sur le « consentement vicié » (à ce que vous devinez sans peine). Consentement vicié. Ah le pléonasme ! J’en ai le diaphragme qui se dudule. Comme s’il existait des consentements pas viciés, pas coincés, pas contraints, pas dans un cadre précontraint quoi, comme je l’ai déjà exposé quelques fois. Un « consentement pas vicié » c’est pas un consentement, c’est une volonté. Mais ce genre de constat est très au-delà des capacités logiques et morales des peigne-culs qui peuplent ce genre d’occasion… Tout ce qu’ellils cherchent à obtenir, ce verbe résume le caractère misérable et puant de l'entreprise, c’est précisément des consentements, à leur encasernement gratuitaire et fétichiste de l'amour.

 


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15 novembre 2011 2 15 /11 /novembre /2011 21:23


 

Á mesure que les mouvements pullulent qui revendiquent la bonitude, l’excellence et la place nécessaire d’une identité, d’un statut, d’une passion, il se passe comme un phénomène de vases communicants : ils remplissent le monde, où pourtant on se trouve déjà bien à l’étroit, mais, réciproquement, se remplissent du même monde, de son inertie, des ses fétichismes et idéaux, l’inclusion auxquelLEs est ardemment réclaméE.

 

J’avais déjà remarqué, avec quelques complices, il y a plus de vingt ans, à quel point, jusques dans les luttes et les sabotages, nous incarnions un rôle prévisible. Et même n’existions qu’à condition d’incarner ce rôle, nécessaire à la complétude du jeu. Même quand il s’agissait, écrivions nous alors dans une brochure oubliée (1), de celui « d’extrémistes toujours sur le qui vive ». Et ça en disait long, pensions nous, sur notre épongéité, sur à quel point n’importe quelle attitude registrée permet de, conduit à intégrer profondément, intimement le fonctionnement, aussi critiqué soit-il. Je le pense toujours, et même je crois le discerner quotidiennement.

 

Cela nous conduit aussi à incarner des types, des formes humaines et historiques, à les moderniser et à la multiplier. Plus le mouvement enfle, plus de monde s’y agrège, plus de formes classiques y sont ainsi assumées, par unE ou par autre. C’est notre manière d’être diversEs.

 

Je causais l’autre jour du syndrome de Napoléon, ô combien national. J’avais oublié de préciser que des Napo, même chez les trans, j’en connais quelques unEs. Des institutionnelLEs et des tpdg, des petitEs et des grandEs. Qui sont bien obligéEs de se rencontrer. C’est un peu comme dans ces asiles de fous où, dans les années qui suivirent la mort du vrai Napoléon, on vit se répandre à maints exemplaires des mecs (je voudrais bien savoir si jamais une nana se prit alors pour l’empereur ; qui sait ?!), la main dans le gilet et rêvant d’un petit chapeau. C’était croquignole quand plusieurs se retrouvaient dans le même établissement. Je pense que, plus sages (!) dans leur manie que les petitEs empereurEs de notre féodalité T, ils s’ignoraient.

 

« J’ordonne ou je me tais », proférait encore une fois l’original. Ils s’en étaient souvenus.

 

De nos jours c’est plutôt je revendique et je te marche sur les pieds.

 

Bref on a des NapoEs. Mais nous avons aussi des GuignolEs.

 

Je dis des GuignolEs parce que je n’avais pas envie de dire des Tartuffes, que ça ne me semblait pas d’ailleurs recouvrir exactement le personnage social. Je tiens les figures de Molière pour assez frustes, tout dire. Et nous ne manquons pas de naïveté dans nos magouilles. Mais il s’agit de scène, de monter sur le théâtre, de faire des grands moulinets. Avec il faut le reconnaître quelquefois de l’esprit. Mais aussi du foutage de gueule. Donc GuignolEs.

 

Je dois avouer, j’ai joué mon rôle sur le Guignol T. J’ai moi aussi proclamé « oublie… mais n’oublie jamais… », ce must de la double contrainte intellectuelle et politique qui sévit en surenchère, bien plus qu’en réponse, aux doubles contraintes sociales et stigmatisantes. C’est pourquoi, quand je vois jouée pour la énième fois la tragi-comédie du « séparatisme dans la convivialité », je moufte, je charrie, je piaule dans les vestiaires – mais je me rappelle bien que j’ai tout autant reproduit. J’ai moi aussi été la tortue en plastique multicolore, sur mes petites roulettes, mon petit chapeau de baigneur sur la tête, attelée par une ficelle à la suite de biolande, de féministlande et du restelande, tout en clamant l’irréductible T-itude. J’évite aussi de faire mine d’oublier, comme pas mal d’autres, mon existence pédée. Donc, bon, quand je lis les rodomontades de celleux qui se la jouent à nouveau « séparatiste », en dehors même de ce que je pense de la logique inhérente à la chose, de ce décalque de la souveraineté appliquée aux identités et aux intérêts, je cause en archimouillée et détrempée, croûte de pain pourrie dans les toilettes mal tenues de toute cette histoire.

N’empêche, je tiens que rodomontades ce sont. Et surenchérissements sur les obsessions contemporaines.

 

Attelée. Nous sommes atteléEs. Le Guignol tout entier n’est qu’un immense attelage, où nous nous évertuons à reproduire et réclamer l’identique ajouté, tout en essayant d’éviter, chacunE pour sa pomme, les vraies conséquences de cette séparation sur laquelle nous fondons notre commerce. Bref en nous cannibalisant dans l’entrée des coulisses. Nous ne nous en réclamons que pour en sortir et intégrer l’économie politique, relationnelle, juridique et existentielle. C’est là que je dis que, dans la logique comme dans les petites entourloupes, il y a du foutage de gueule. Mais il y a aussi pas mal de crocs en jambe. Et les moins agiles seront toujours par terre, derrière la porte claquée. Avertissement sans frais. Car ce qui se joue, encore et toujours, sur ce Guignol, ce sont les quotas de l’intégration. Celle-ci n’est qu’à ce prix. Ne le serait-elle pas, d’ailleurs, que ça ne serait guère mieux, cet avalage. Mais là en plus c’est l’arnaque autogérée. Les places sont déjà réservées pour les séparatistes réussiEs sur le grand marché socio-relationnel toujours réunifié, comme pour les Napo les plus coriaces dans les institutions. Il n’y aura que peu de surprise au résultat de celleux qui les occuperont. Juste un peu, assez pour préserver la fiction d’une fatalité.

Nous nous arnaquons réciproquement, tout en basculant dans la même auto-arnaque commune. Les deux !

 

Je ne m’insurge pas du tout « contre » cet ordre de chose, j’ai déjà dit quinze fois que je n’émargeais pas chez les indignéEs. D’aucun secteur. Non plus qu’à l’impasse historique de la « redistribution » des « privilèges », néo-terme pour « bénéfices ». Je signale juste. Et, quitte à être réellement séparéEs, ce qui demande d’ailleurs à être vérifié, et si c’est lié à la t-itude ou à tout à fait autre chose, je suggère une fois de plus de quitter le théâtre, de quitter la défroque de GuignolE, de dénouer la ficelle de la tortue en plastique, et d’aller paître ailleurs. Au désert, n… de la d….se ; au désert ! On ne règlera jamais l’enfer de la distribution si on continue à (se) produire. Ce n’en sera que le rubik’cube.

 

Nous faisons tout ce qui est en notre pouvoir pour éviter de nous poser des questions, pour continuer à jouer indéfiniment, par roulement, les scènes de l’apparition collective, et particulièrement cette vieille bluette du « je te colle moi non plus ». Vieille manière de se faire désirer par l’agglomérat blasé.

 

Nous sommes d’autant moins des personnes que nous restons des acteurEs. Mais qui a besoin d’être une personne dans le peuple qui foisonne ?

 

Nous sommes de tout. Après touTEs et avant touTEs. De toutes les postures, de toutes les impostures, de tous les mensonges aménagés et vérités catéchisées, de toutes les attitudes, de toutes les crédulités et de toutes les roublardises, pourtant déjà bien usées par nos prédécesseures, leurs échecs, leurs désastres et leurs retours d’enfants prodigues. Nous aussi on y veut jouer. Nous n’avons rien oublié ni rien appris, de même qu’aucunEs des prétendantEs à la légitimité. Nous faisons notre petit tour sur scène, les unEs après les autres, pour gagner nos places au balcon et le monde dont nous sommes issuEs. C’est notre issue et nous n’en cherchons pas d’autre. Déjà qu’il n’y a déjà là pas de place pour tout le monde…

 

Le séparatisme, l’institutionnalisme, le traitement des identités, autant de prétextes. De prétextes autant à nous obnubiler, qu’à celleux qui le mieux surfent à en profiter. Nous en sommes, après bien d’autres catégories qui elles aussi n’ont finalement été formalisées que pour ça, à la T-xploitation. Nous nous exploitons avec ferveur et entrain. Tout doit y passer. Tout doit apparaître.

Ce qui touche à l’arnaque déjà ancienne du « privé » mouliné et redistribué en « politique » pour échoir entre les bonnes mains ; et somme toute d’une véritable pathologie du collectif.

Tout doit apparaître – et consécutivement nous disparaissons. Nous ne sommes pas « les éléments ».

 

Encore une fois, si c’est cela qui, comme c’est fort probable, est voulu, assumons, ne soyons pas cyniques à moitié. C’est se fatiguer pour rien. C’est jouer devant une salle à peu près vide, désertée d’un public semblable à nous-mêmes qui connaît déjà toutes les réparties, tous les coups de théâtre, toutes les retrouvailles finales, et où ne stationnent plus que quelques loqueduEs en rade de conscience. Nous ne jouons plus que pour nous-mêmes, pour nous donner une contenance que personne ne nous réclame.

Cela dit – si nous sommes liéEs à ce monde et à ses fonctionnements structurels (la production de tout, y compris de soi) comme obsessionnels (l’identité et la légitimité) au point que nous ne puissions exister hors, ce que je crois bien possible et à plusieurs titres (physiologique, idéologique…), eh bien effectivement, en tant que T, il n’y a pas d’issue autre : there is no alternative but THIS world. Nous sommes condamnéEs à rester la tête dans le bidon. Mais en tant que T uniquement. Reste-t’il autre chose en nous que nos collections d’identités ? La réponse reste peut-être encore un peu à venir. Je l’espère en tous cas.

 

Ou alors, si on veut vraiment jouer, et autre chose qu’un rôle surécrit, on se barre ! Mais voilà, qui se barre ? Pas les barbie-T, les ken-T ni les napo-T, les quelque chose-T qui ne se referont pas, d’ailleurs « on » ne le leur demande même pas. Á aucun rôle-T. « On » se reconnaît subitement tout à fait autre chose, ou rien du tout, très peu, et les « solidarités T » s’évanouissent. Avec leur matérialisme comptable à deux balles qui n’est là que pour fétichiser le Mal, l’incarner chez d’autres, le pourchasser dans nos sombres recoins, remblayer nos comptoirs ambulants et coudre des coussins aux fesses de celleux qui le mieux performent. Á la poubelle. Hop ! Tant mieux. Plus vite ça serait fait moins on souffrira. C’est cette fiction même qui permet de maintenir l’échelle, laquelle ne mène qu’aux loges du présent.. Retirons l’échelle. L’échelle, c’est nous.

 

 

 

enterrée vive

 

 

(1) Complément d’enquête sur un engagement différé, 1989.

 

 

 

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14 novembre 2011 1 14 /11 /novembre /2011 14:06


 

Nous nous sommes, playmobilEs contemporainEs, tellement simplifiéEs – crainte que le moindre pli dans la serviette ne soit l’entrée aux germes et aux insolubilités – que nous en sommes à pouvoir proférer sans aucune courbature ni entorse morale ce qui eut apparu il y a encore peu comme une énormité odieuse.

 

Ainsi je tempêtais il y a quelques jours à la suite d’une phrase malheureuse issue de quelqu’unE de « mon camp », qui me semblait concentrer l’obsession punitive et nettoyante, en rappelant le vieil adage égalitaire qu’on ne devait pas traiter son adversaire ainsi qu’on n’entendait pas en être traitéE. Surtout quand ce traitement confinait au radical ; ici l’interdiction de parler et potentiellement de penser.

 

Va de soi qu’on est bien mal récompensées de ce genre de souci.

 

Les égalitaires formelLEs et modernes ont été déjà beaucoup plus loin dans la transformation, largement appliquée, des définitions en antiphrases. Et que ces scrupules leur sont étrangers. Alors même que j’écrivais ce rappel, on battait le tambour autour d’une pétition de soutien (1) à la politicarde dont les paroles étaient en jeu et en procès, vous savez, H-ounette. Pour la soutenir, ce qui est somme toute dans les règles. « Contre la censure », ce qui est à la fois honnête et assez vide comme déclaration. Et contre lequel on n’aurait rien à dire si la casserole n’avait désormais une queue, une queue gigantesque qui barre toute issue.

 

En effet, la pléthore d’habituelLEs signataires a apposé sa patoune au bas d’un texte qui demande que pupuce ne soit pas censurée… mais uniquement dans un cas et on peut même dire dans un sens. En clair et en net, qu’elle puisse injurier et calomnier de toutes manières les putes qui refusent de déférer aux convocations de sa machine à réhabiliter, ce qui après tout, ma foi, est pensable. Un monde sans injure et sans possibilité de mentir relève de la tyrannie la mieux intériorisée et la moins dicible.

Mais seulement ça. Et on comprend tout de suite que ces mêmes signataires se préparent avec enthousiasme à appliquer l’énorme retentum de leur déclaration univoque : l’interdiction concomitante de tout ce qui, acte et parole, ira à l’encontre ou même se trouvera simplement en dehors de leur projet prohibitionniste. Quelque chose comme la loi de 71 sur les stupéfiants appliquée aux relations, quoi. Tabac, alcool, antidép et gratuité relationnelle surveillées, institutionnalisées et rationalisées - mais pas interrogées ; prods illégaux et sexe tarifé interdits, prohibés, tout aussi peu interrogés évidemment, avec les aimables conséquences qu’on connaît déjà d’expé. Bienvenue dans un monde de clandestinité clownesque et brutale. 

 

Et dans une histoire sans fin, comme toutes les éradications du Mal - d'ailleurs on sent bien que les prohi ne pourraient bien se porter sans nous. Et qu'ellils songent déjà avec délectation aux décennies de traque et de regrattage des bas-fonds que leur promet la dite clandestinité. 

 

Sans parler de la circularité. Les "sombres complots", depuis les "Sages de Sion" jusques à "l'industrie du sexe", en passant par les "deux cent familles" - avec leurs indispensables "patins" ou "mercenaires" - ont parmi leurs communs dénominateurs d'être le fait de quelques méchantEs, opposéEs par la logique et l'intérêt comme par le nombre à l'océan des gentes de bien. Ce qui en fait ipso facto quelque chose de "moins réel", une espèce de minorité. Et on en arrive dès lors vite à la "minorité persécutrice". Ce chemin d'apparence détournée a été maintes fois suivi dans l'histoire, mais ne semble pas lasser les promeneurEs. Le Mal doit être à la fois (presque) tout puissant et cependant déjà anihilé, comme dans toutes les perspectives religieuses eschatologiques.

 

Encore une fois, je pense qu’on se goure quand on prend les choses « à la matérialiste », une par une, leur conférant ainsi une essence et un indice de bien ou de mal qui les confit dans la glu de l’absolu. Il s’agit ici de principes. Et même de la négation antiphrasique d’un principe qui n’est pas que moral, mais également intellectuel : la nécessité de garder une communauté, une commensurabilité aux choses et aux êtres, en leur accordant a priori une considération semblable et de structure proche.

 

Ben non. TouTEs ces braves croiséEs et missionnaires, ayant perdu jusqu’à la conscience de la réalité de l’autre ou de l’adversaire, ou simplement de ce qui leur échappe, et qui pourtant n’ont qu’égalité et dignité qui leur coulent de la gueule à longueur de discours, ne voient absolument aucun inconvénient à s’asseoir sur un siège que jusqu’alors n’occupaient que des dominations parfaitement cyniques. Lesquelles osaient dire, franchement, ceci seul pourra et même devra être dit, considéré, pensé. Point. Il faut souligner que, dans la plupart des cas, ces régimes n’étaient pas du tout inconscients de la violence faite non seulement aux gentes, mais à la vérité et pour tout dire au réel. Non. D’où le cynisme : je le puis, je le fais, et zut.

 

Mais nos modernes tartuffes n’ont apparemment même plus conscience de ce. Ellils ne tremblent nullement d’incarner un Bien qui lui-même ne craint pas d’être exterminateur. Encore une fois, c’est tout naturel. Ni de proférer donc une antiphrase, une contradiction assumée : la parole libre ne sera que pour elleux. Puisqu’ellils sont le Bien. Logique circulaire. Un monde unique et heureux.

 

Il faut reconnaître, ce n’est pas tout à fait nouveau ; un certain nombre d’églises et de totalitarismes ont déjà bravement sauté par-dessus cette barrière logique. Avec un sac à dos rempli d’attirail idéologique pour ce justifier. Et, depuis que la vérité sort de l’orifice du droit, l’usage s’en est potentiellement répandu. Mais pourtant, il restait quelquefois une sorte de réticence à une telle autoproclamation. Être le Bien, ce n’est pas de tout repos. Il arrivait que cela engendrât des angoisses morales. Il restait une épaisseur, des échappatoires, jusqu’au sein des appareils. Le rêve des institutionnalistes est un monde plat comme une pizza troute sèche, où tout et tout le monde est atteignable jusques en son for intérieur.

 

Comme je l’ai déjà écrit nombre de fois ici, nos adversaires, les nettoyeureuses du social, ne sont pas du tout moralistes. Pas pour un kopeck. Ellils ne savent même plus ce qu’est ou pourrait être une morale. La morale suppose une généralité, une universalité et j’oserais dire une bonne foi qui tranchent désormais absolument sur l’utilitarisme sanitaire et pénal. Pour tout dire, une acceptation d’une raison que l’on ne tord pas ni n’utilise à sa guise, qui s’impose à touTEs, et qui crée par là même l’espace commun de la vie et de la liberté. Avec tous ses avantages, tous ses inconvénients, toutes ses possibilités et toutes ses impossibilités. Une raison qui entre autres suppose un équilibre, quelque chose qu’il y a fort longtemps on appela la justice, avant que les abstractions non reconnues comme telles ne la dévorent et ne se parent de sa peau préalablement tannée.

 

Cette justice voulait que même en guerre, et pour des choses que l’on considère de première importance, on reconnût la réalité des autres. Même si elle ne nous plaisait pas. Mais désormais l’autre n’est plus que le mal, l’irréel, l’intolérable. Ce qui doit être effacé. Les verrous moraux ont sauté avec les limites intellectuelles. Tout est effectivement devenu permis et licite, à commencer par ne plus même se rendre compte qu’on réprime et écrase. On libère. Avec des lois et des bombardiers, des juges et des prisons. On libère surtout l’impensé et les fantasmes, les peurs et les haines.

 

Bon. Je vous cause des principes. Je pense d’ailleurs effectivement qu’ils se tiennent, que nous en ayons nettement conscience ou pas, dans à peu près tous nos choix politiques et moraux, dans nos non-choix aussi, comme des bombes à retardement. Némésis, encore une fois. Mais je ne méconnais en rien l’échelle à laquelle nous agissons à court et moyen terme. Et, là, je ne puis qualifier l’attitude des signataires suscités que de malhonnêteté et surtout d’arrogance. Ces sentiments qu’arborent depuis presque toujours les plus fortEs qui se font mines d’être persécutéEs par le Mal toujours renaissant des bas-fonds et des ciels plombés, et fondent sur cette eschatologie leur propre manie persécutoire. Cette vieille manie historique et fantasmatique, qui se présente les réels irréductibles au « bien commun » comme émanations de l’irréel dominateur et menaçant – faisant ainsi le lit de bien des exactions, et soulageant les scrupules. Ce ne sont pas des vraiEs, ce ne sont que des exhalaisons du Mal, on peut donc tout leur faire.

 

Et c’est alors vrai qu’on se sent flouée et lasse, colère, de se dire qu’on renaude lorsque des imbécilités à visée baillonnantes sont dites – mais qu’on l’a fait au profit de gentes dont le plus grand souhait est justement de nous faire taire, de nous faire disparaître corps et biens, qui n’ont pas le moindre doute ni la moindre limite. La première réaction est « mais qu’ellils crèvent, ces crapules ». On se prend même à rêver que leurs cauchemars soient vrais, ne serait-ce qu’un instant. Mais cela est stupide et ne nous mène qu’au même.

 

La seconde est, résolument, de ne pas leur ressembler, de ne collaborer en rien au monde qu’ellils s’évertuent à mettre en place et couvercle.

 

Les prohi et les institutionnalistes portent la trique, le gourdin, la violence institutionnelle à laquelle elles se sont intégrées, et entendent ne plus hésiter à nous l’écraser sur la figure pour nous faire céder à leur marche vers l’idéal carcéral et panoptique. Nous usons plus volontiers du coup de pied dans le derrière pour les dégager de nos vies. C’est sans doute inégal. Ça swingue. C’est tout de même un drôle de bal, que celui des coups de trique et des pieds au cul. Il y a quelque chose de risible dans ce qui participe pourtant du drame historique et de l’aplatissement généralisé.

 

Circulaire. On n’est pas près de sortir du cirque. Nous n'en formons en fait, avec nos adversaires, qu'une part qu'on pourrait dire anecdotique, au milieu du maelstrom - mais néanmoins assez significative par ce qui s'y joue. 

 

 

 

enterrée vive & la pute antisexe

 

 

(1) http://www.humanite.fr/tribunes/defendons-la-liberte-d’exprimer-des-positions-abolitionnistes-483317

 

 


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11 novembre 2011 5 11 /11 /novembre /2011 21:30


 

Il y a des paroles – puisque la Parole est plus que jamais l’horizon quelque peu bouché du réel – qui atterrent, donnent envie de crever, de se faire exploser on ne sait où, loin de tout, de n’aller pas voir plus loin, tellement elles portent témoignage que nous ne nous voudrions facilement capables que de récupérer, de nous réapproprier et perpétuer la cage de fer de la persécution, de l’enfermement, de l’arrachage de la langue et de l’autoritarisme triqual.

 

Ici, un mea culpa nécessaire. Alors que je suis par principe opposée depuis un certain temps au droit, au judiciaire, et à la résolution du monde dans cette trempette d’abstraction répressive et dépossessive, j’ai laissé passer, il y a quelques mois, au sein d’une des deux derniers groupes dont je fais partie, une motion demandant la mise en accusation, devant l’institution à ce destinée, d’une nana politique parisienne qui avait laissé échapper à notre égard des jugements que le code peut qualifier de diffamatoires, puisque ce qui va contre la loi est le Mal.

 

Bien sûr qu’elle en a menti, la nana, et que je ne crois même pas à moitié que ses fantasmes recouvrent l’étendue de sa mauvaise foi. Le monde dont elle rêve est de toute manière une espèce de cauchemar de surveillance, de cette vigilance dont Chalamov soulignait combien elle touche rapidement à la lâcheté dénonciatrice. Un playmobil récuré. Enfin, c’est une politicarde, et le genre qui aime donner à manger à la grosse bête populaire les propres peurs de celle-ci.

 

Même cacher des étrangèRes clandestinEs, ben oui, vu ainsi, c’est le Mal. On aurait pu de même la « traîner devant les tribunaux » si c’est de ça qu’elle nous avait accuséEs, la bougre. Là c’était de proxénétisme. Ce qui fait déjà beaucoup plus consensus dans l’échelle de l’idéal du Mal.

D’ailleurs, « traîner devant les tribunaux »…. Je crois revoir les gravures de mon enfance où on représentait des australopithèques mâles traîner par les cheveux, comme un mode de véhicule tout à fait acceptable, des australopithèques femelles. Comme quoi on n’a guère évolué dans l’imaginaire. On se traîne réciproquement devant Raminagrobis et sur le Forum citoyen.

 

Mais là n’est pas la question. J’ai dérogé à mes principes en ne m’opposant pas à cette motion suivie d’effet. Or je la désapprouve. Je désapprouve toute la logique qui va avec. J’eus certainement été solitaire dans mon refus, mais ça m’aurait très bien sis. Il ne se fût pour moi pas agi de faire pencher décision, mais de prononcer une position.

 

Je passe sur les péripéties d’une des innombrables actions en diffamation dans la presse et autres écrits publics qui, me dit-on, occupent à plein temps une chambre entière du tribunal d’instance de Paris. Rien que cette bouffonnerie redoutable en dit long sur où nous sommes. Depuis, les alliéEs des unEs ou des autres se sont comme on dit mobiliséEs. Les copié collé et les déclarations sans cervelle, ou avec cervelle, ont fusé. Rien d’exceptionnel.

 

Mais voilà que hier, je lis, sous la plume d’unE inconnuE, sur une liste quelconque, cette phrase qui m’a instantanément révulsée : « H. (la nana en question) doit être condamnée ». C’est moi qui souligne le doit. Or, là, je dois dire, j’ai ma conscience qui jaillit hors de moi, la hache à la main.

 

La personne à laquelle est échappé cet anathème n’a pas l’air d’être fort maligne, mais ça ne rend pas la sentence plus inoffensive, bien au contraire. La vérité du jour sort effectivement très vite de la bouche des moins roublardEs, et ce sont aussi celleux-là qui forment les milices d’extermination au besoin. On l’a bien vu l’autre jour lors de la manif parisienne au fond politique prohibitionniste et répressif, où l’acte suivait de près la parole. Parce que le sens profond de telle phrase, c’est « tu ne dois pas exister ».

 

Et au besoin on fera ce qui sera nécessaire pour. S’pas les prohi ?

 

Nous n’avons en rien à les imiter.

 

Ce n’est pas anodin que ce soit exactement, comme en un miroir, le fond de ce que dit H. Mais ça ne justifie en rien de faire de même. Á aucun degré - puisque nous, putes, ne menaçons pas les prohi de leur casser la margoulette, contrairement aux dites prohi. Mais je ne consens pas non plus à faire taire. Et surtout à faire taire par une médiation totale, celle du judiciaire.

 

Il va de soi qu’être condamnée, ici, ne recouvre pas un jugement moral, partagé ou non. Il n’y a rien de plus souhaitable que de se maintenir, si possible à titre de personne, en position de juger, de préserver son jugement, au sens intellectuel du terme. Et d’être d’accord ou pas. Bref d’être en pouvoir, pour soi et devant autrui, de condamner ou d’approuver.

 

Mais là on parle non seulement d’autre chose, mais de ce qui a fini au cours des siècles et des progrès de l’abstraction réelle par devenir exactement son inverse et son antithèse. Le jugement évoqué est une répression, d’une part, une interdiction, de l’autre. En somme une forme d’anihilation, celle-même par laquelle on nous fera passer sir une loi anti-putes ou anti-clientEs est votée. Une interdiction d’être, de parler ; et même finalement une interdiction de penser. Je me rappelle à ce propos un autre texte, sur une question du même tonneau (ce qu’il est bon et loisible de penser rapport au genre, au corps et aux violences), où un brave garçon, voulant vraiment bien faire et dérapant peut-être légèrement en avant de sa pensée - mais je n’en suis pas sûre -, déclarait sans ambages que « la liberté de conscience s’arrête au code pénal ». Sans même entrer dans les dédales du monde magique que nous promet cette proposition, je rappelle que même l’Édit de Fontainebleau, 1685, de très funeste mémoire, n’osait pas dénier aux « prétenduEs réforméEs » la liberté de conscience, même s’il leur retirait toutes les autres. Mais depuis que tout relève des caprices humains et de la religion du Bien Commun, il semble que ce vieux scrupule n’agite plus personne. Tout le monde (?) lit avec délectation 1984, qui bien entendu ne parle en rien de notre démocratie, voyons, avant d’aller acclamer des lois qui effectivement interdisent l’expression. La pensée, pas tout à fait encore, mais il se peut que ce soit pour demain. Je lisais avec épouvante l’autre semaine dans le Monde un article béat sur des recherches menées avec le but de savoir expérimentalement ce que pensent des personnes, à un moment donné… Histoire de prévenir des violences (ces fameuses violences dont la diabolisation vague justifie tout et son contraire, désormais, en termes de contrôle social). Mengele aurait peut-être été ébloui. Et la passion éradicatrice du Mal qui nous guide justifie bonnement tout cela, en y adjoignant quelques commissions pour en signaler les abus ! Comme si de s’imaginer (en plus je ne crois même pas que la chose puisse donner de l’exact) aller fouiller dans la tête des gentes n’était pas un abus ! Mais nous sommes à une époque où la notion de l’abus, sans même parler de celle du déraisonnable ni de celle de l’abominable, a globalement de beaucoup régressé, pour se pelotonner en une boule bien localisée. L’atteinte à cette personne vidée de tout sens, de toute épaisseur et de toute perspective, qui devient notre ultime propriété, notre dernière frontière, après la perte de tout le reste. Propriété piteuse que nous n’hésitons plus à mettre sous la tutelle d’une brutalité institutionnelle toujours plus étendue, pour espérer la sauver de la croissance, conjointe à cette extension et à la perte du réel, des brutalités privées.

 

Bref, j’ai bondi en moi-même. Non, H. ne doit pas être condamnée. Et je retire mon approbation à ce procès, comme à tous autres. Je ne me fais pas d’illusions. Je ne soutiens pas H., en tout cas ce qu’elle éructe, comme s’y agglomèrent bien d’autres, H. qui n’a d’autre passion que de nettoyer le monde, de réhabiliter les putes de gré ou de force, et de manier la trique tous azimuts. Mais je suis désolée. Si nous en sommes à trouver naturel, en quelque sorte au-delà du circonstanciel, qu’elle soit condamnée, c’est que nous sommes descenduEs aussi bas qu’elle dans l’abdication de la liberté humaine, de l’autonomie des nanas et dans une certaine mesure de ce que j’appellerai la raison. Pas la raison rationnelle et catégorisante qui a fourni le combustible de Sade et du capitalisme. Non. La raison raisonnable qui fut invoquée, de plus en plus en vain, par des gentes qu’on qualifierait je suppose de vieilles réaques, mais qui n’auraient pas souscrit à un monde où la vérité est censée sortir de la bouche des codes et de chatTEs fourréEs réuniEs dans des tribunaux, disposant de la trique de la bleusaille, et de l’admirable institution pénitentiaire, où croupissent un nombre de plus en plus grand d’humainEs.

 

En outre, il y a ce doit, et tout ce qu’il implique. Ça va très au-delà d’un simple souhait personnel ou collectif, d’une revanche ou d’une vengeance. Non, c’est l’incarnation, l’infatuation des gentes réelles, à commencer par nous-mêmes, dans la diction de ce qui doit être. Et l’affirmation que ce qui doit être, en plus, là, c’est la persécution, la mise au carré, le chacunE chez soi, bref la société de la peur et de la guerre de touTEs envers touTEs. C’est l’absolutisation d’une Parole qui se veut matériellement écrasante, remplaçant la Parole du Divin avec les mêmes tares. La Parole Civile. Eh ben merde ! Pas moyen que je souscrive à ce doit. Ni à ce qui y mène ; ni à ce qui en découle. H. et toute la bande à prohi y souscrivent allègrement ; est-ce une raison pour y mettre la patte ?

 

H ne doit pas plus être condamnée que l’on ne doit nous empêcher de vivre et d’exercer. On me répondra que vita caroli est mors conradini. En langage de fait que si on ne la charcle pas judiciairement c’est elle qui nous charclera ainsi. Sans aucun doute mais bof. L’argument me semble limité, même utilitairement. Déjà, je ne me fais guère d’illusions sur une telle victoire à la Pyrrhus. La météo sociale est à la gratuité sélective et au nettoyage, et cela n’empêchera pas je pense l’offensive anti-putes qui se ramasse pour mieux sauter. Mais surtout, moralement comme raisonnablement, c’est néfaste, ça ramène tout à un calcul toujours à refaire dans un monde d’entredévoration. C’est en rajouter dans cette justification du judiciaire, et des paniques sociales qui le nourrissent, l’informent, et vont nous passer dessus. En faisant condamner autrui, pour quoi que ce soit, en faisant passer le réel dans la machine à rouleaux qui aplatit tout en répression et en dépossession, nous nous condamnons nous-mêmes. Mieux vaut, à tout prendre, nous voir condamnéEs par d’autres ; c’est une question d’intégrité.

 

Toutes les pétitions d’inexistence sont entachées de ce rêve morbide de purifier le monde, qui rampe dans nos cervelets reptiliens avec une opiniâtreté sans faille, à la recherche de toutes les conditions de rupture qui lui permettront, pour le coup, de s’exprimer en extermination plus ou moins sélective, et toujours fétichiste. On a pourtant une solide expérience historique ; et cependant nous n’en paraissons pas rassasiéEs.

 

On prétend dire non et on dit oui à tout, et surtout au pire. Il y aurait quelque chose de fondamental à écrire sur l’antiphrase actuelle du non, et sur sa survie dans les profondeurs. Sur ce non dupliqué qui est en fait affirmations effrénées, impératives, hurlements de meutes, haine de l’autre fantasmé, surenchérissements sur ce qui déjà prévaut. Et sur le non vrai, irréductible, qui se manifeste obstinément, sans suivre les lignes de front ni les bienséances.

Je tiens que le négatif reste, qu’il soit porté par une ou par dix mille. Le non, le refus, l’arrêt. La possibilité d’autre chose. Ce non qui a été et est toujours, malgré la cohue au concours de l’affirmative, du oui et du encore plus, l’apanage de celleux qui étaient, qui sont encore quelquefois aux antipodes du pouvoir et de son attraction. Les femmes. Les putes. Les JuiFves, les bouseuXses. Et encore bien d’autres. Pour lesquelLEs vivre c’est ne pas. Croire, suivre, consentir, adhérer, bien sûr. Mais, carrément, ne pas tout court. Et pour qui positiver c’est disparaître. Celleux qui ne sont pas d’un côté, mais en elleux, et que les dits côtés ne cherchent qu’à empêcher d’être, parce que ça met du désordre dans l’entreprise.

Ne gaspillons pas notre négativité à court terme. Nous en aurons l’usage.

 

Il va de soi que ma réflexion est valable, vous l’aurez compris, pour tout ce qui croupit sur l’empeigne de la loi et du droit, au sens qu’on leur a fait endosser depuis quelques siècles. C'est-à-dire la part très majeure du monde actuel, de ses habitantEs et des rapports qui s’y passent. Á commencer par les anti-putes à la H et ses alliéEs. On est mal. D’avoir confié la gestion du mal et des maux, incontestables autant que prolifiques, à une institution qui, quoi qu’on pense même du vieux jus, de ce qui semblait communément juste, n’a de toute façon plus que très peu de liens avec cette antiquité humaine. Et ne fait plus que produire un secteur de valeur, défendre les possessions en quoi tout a été réduit, à commencer par nous-mêmes. Nous croyons avoir, et nous sommes euEs.

 

Il va de soi également que mon Non fait intégralement partie de ma position pour notre liberté, à nous les putes, dans le monde tel qu’il est. De mon refus des prohibitions, des entraves et des hypocrisies bonicoles. Mais je reviens sur mon silence et n’adhère pas au concours donné à la vérole institutionnelle et judiciaire. Surtout quand cela fait jaillir d’aussi bêtes et puantes paroles.

 

Personne ne doit être condamnéE.

 

Ni empêchéE de vivre, les prohi !

 

Et Non c’est Non ! Pas un oui retourné comme un gant.

 

 

 

LPM


 

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6 novembre 2011 7 06 /11 /novembre /2011 11:56

 

 

 

Quand des personnes s’invitent au milieu de l’hydre qui rêve collectif et philanthropique, ça frite. L’huile étale du consensus de ce que doit être le Bien pour toutes se met à bouillir. C’est presque de l’ordre de la réaction physique, et ça en dit long sur le degré d’automatisme auquel nous sommes arrivées. C’est ce qui vient se de passer au cours de la manif parisienne contre les violences faites aux femmes.

 

Ainsi, lorsque des putes, des vraies, je sais pas comment dire parce que même « vrai » est désormais faisandé, tiré à hue et à dia, des qui vivent quoi, traversent une manif qui acclame les fétiches, ce que nous devrions être et n’arrivons évidemment jamais à remplir, parce que le fétiche ne cohabite pas avec la vivante, eh bien c’est – l’agression. Ça aussi c’est un mot fétiche, magique, un de ces mots-concepts qui n’existent plus pour dire quelque chose, mais pour porter, entourer les rêves et les paniques sociales. Là on parlait de ce qui doit ne pas être et être, les violences, les femmes. Oui, ça ne fait pas si longtemps qu’on en parlait au singulier – mais c’est le fétichisme qui a fini par avaler, dans notre monde de diversité rationalisée, le pluriel ; celui-ci n’a pas ramené le réel, il lui a été soustrait.

 

On clamait, comme toujours en nos temps, un monde sans mal. Une députée résumait les moyens à acquérir, non pas en autonomie, mais en « tribunaux et en commissariats ». Elle n’a pas ajouté les prisons mais on comprenait sans mal – à moins qu’elle supputât déjà des camps de rééducation. C’est classe le monde du bien. Lieux de production, lieux de loisir, lieux de détention. Cent pour cent du territoire, si on excepte les cimetières.

 

Et ça hurle à la mort, si une vie trop pas nettoyée vient à passer. Des femmes, ça ? Mais non, des « alliées objectives du patriarcat ». Elle en a produit, de la haine et, pour le coup, de la violence, justifiée et sanctifiée, cette « objectivité », depuis qu’on a « découvert » que tout ce qui ne s’alignait pas sur l’humanité future et ses tunnels éclairés aux diodes led (néons proscrits, pas assez hygiéniques ni durables) était la trahison sur pattes. La trahison d’un idéal, l’analyse duquel on fait toujours l’économie.

Des traîtresses, des traîtresses, oui, oui !

Les feignantEs d’hier et les vivantEs au moindre coût d’aujourd’hui. Les négatiFves, quoi, toujours ce fichu négatif dont la meute bonicole voudrait voir l’univers débarrassé, sans se poser un instant la question si c’est simplement imaginable, et où mène cette univocité. Sans se rappeler que toutes les tentatives de nettoyage historiques ont épouvantablement mal fini.

 

Je revisionnais l’autre soir Libertarias, un film qui raconte les (més)aventures d’une bande de nanas pendant la révolution catalane et sur le front d’Aragon.  Á la fois je l’aime, ce film, cette histoire, et à la fois elle me déséspère, parce qu’elle résume en peu d’images une bonne part de ce qui fit que cette révolution, comme les autres, se dévora elle-même. Parce qu’elle idéalisait, qu’elles ont toutes idéalisé les mêmes fantômes que leurs adversaires. Le travail, la production, l’amour, l’aveuglement obstiné qui veut qu’on soit par essence indemne du Mal qui fleurit chez les méchantEs. Concurrence dans la meilleure réalisation. Travaillez toujours plus, ascétisez toujours plus pour le triomphe du bien. Dénoncez les réfractaires.

 

Bref, ce film est poignant, parce que les personnages se battent réellement pour l’autonomie et l’émancipation, pas juste pour des guichets en plus, comme c’est le cas aujourd’hui. Mais elles surenchérissent pour cela sur l’ennemi, sur l'injonction qui nous habite. Et tombent tristement, les unes après les autres, divisées et désorientées. Elles tombent sur le front, mais on peut les imaginer tomber à l’arrière, dans les usines taylorisées du syndicat unique. Occasion de désertion manquée.

 

Ça laisse à penser. Comme laisse à penser ce qui se passe quand des nanas qui ne consensussent pas, dans leur vie même, sont en présence d’un défilé contre les violences. Elles sont elles même violentées. Puisqu’elles incarnent le Mal. Ce qui est obstinément rétif au panoptique postmoderne. Accessoirement, j’avoue, je crois fermement que derrière les minutes de l’amour se cachent fort mal celles de la haine. Et que toutes les prétentions à la « libération des prostituées » recouvrent, presque toujours, en fait, la haine envers nous. Haine et peur. Complexes d’ailleurs dans leurs tenants et aboutissants. Mais le principal de cette haine et de cette peur, collectives, c’est le bris du fétiche par la simple existence en dehors, si peu en dehors d’ailleurs soit-elle. Les tunnels humanicoles se sont resserrés. Il reste des gentes éparpillées dans la nature. C’est intolérable. Nous sommes intolérables. On est des chèvres qui traînent sur la route du progrès. C’est quoi cette merde qui entrave l’avancée vers la perfection ?! Á la rééducation, au zoo s’il le faut !

 

Á l’abattoir ?

La viande de vieille bique c’est pas fameux. On n’est pas consommables dès lors qu’on nous détourne de ce que nous avons décidé d’en faire, de notre viande, dans ce fichu monde que les meutes du bien ne songent pas à remettre en cause fondamentalement, bien au contraire.

 

Parce que le choix de société, comme on dit, est net. Pas question de sortir de ce monde, de l’économie, du droit, du bien commun et de toutes les servitudes autogérées. Privé qui n’est plus privé mais qui doit tout de même être gratuit (comme si les relations étaient gratuites en quoi que ce soit dans un monde de valeur qu’elles structurent).

 

Perfectionnement versus émancipation ; cette vieille émancipation qui s'est toujours échappée, écharpée, des entreprises libératoires, humanitaires et téléologiques d'imposition du bien. Et qui rôde, en lambeaux, derrière le paravent du politique. Cette émancipation qui a l'irréductible défaut de toujours commencer par soi-même, au présent et au singulier, de ne pas se déléguer aux institutions et aux missions.

 

Après tout c’est un choix, qui se discute. Essayer de perfectionner ce monde ci jusques à une hypothétique « sortie de crise ». Je n’y crois pas mais c’est une option. Qui rassemble de nos jours touTEs les indignéEs de la planète.

 

Mais si cette option se joue, comme les précédentes, sur la haine et le nettoyage social, eh bien ma foi il vous faudra l’assumer. Dire clairement que, comme pour l’économie, comme pour le droit, il y a des surnuméraires à éliminer. Et comment. Pour reprendre une phrase elle-même infiniment reproduite, il vous faudra nous tuer. Ce qui n'a jamais été d'une difficulté insurmontable pour les fonctionnaires de l'idéal, qu'il soit progressiste ou réactionnaire. Et ne pas tenter dérisoirement de cacher le mastodonte de votre haine derrière les pokémons de votre amour.

 

Vous êtes vues, les prohi, prises à votre paroli, pas moyen d'y échapper : la haine, parce qu'elle est réelle, est un impitoyable marqueur de la réalité, cette réalité même que vous voudriez effacer et aplanir, plus que changer et saisir.  

 

 

 

enterrée vive

 

 

 

 

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La Bestiole

  • : Divergence transse, féministe, communiste - Le placard à Plume, la fem-garoue
  • : Ébranchée, schlemihlah, communiste, féministe - la transse la moins queer, la moins fun, la plus antisexe, antinaturaliste, antisubjectiviste du quart sud-est. Clodote d'hamsterlande, casserole détachée de la queue de l'alternoféminisme. A gauch' de la gauch' de la gauch' de l'extrême gauche. Résolument opposée aux backlashes pro sexe, pro marché, pro nature, pro religion, pro peuple, pro nation, comme aux catéchismes moraux-politiques en tous genres. Moderniste négative, moniste, novatrice ; philogyne, philosémite. Pour un anti-monde de nanas paresseuses et la ruine radicale de la masculinité, de l'économie, de la sexualité, de la fierté, du pouvoir.
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