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20 novembre 2011 7 20 /11 /novembre /2011 11:27

 

 

Rien à faire, on chaque jour un peu plus étonnée, si toutefois on y prend garde, de ce qui présente et porte de la valeur, peut être utilisé comme monnaie d’échange et de représentation sur un marché. On suit par exemple les péripéties des « bons d’émission carbone ». Ça semble le modèle d’un nouveau concept : c’est la suppression d’une chose qui produit de la valeur. Cette chose est donc parfaitement indispensable, parce que si elle n’était pas on ne pourrait pas la supprimer, et que c’est précisément cette production inversée, cet acte, qui enrichit la collectivité et fait grimper le PIB.

 

Il y a peu, à suivre le discours sur cette bulle de panique sociale consensuelle qu’on nomme « violence », à toute les sauces, je me suis dite que ça devait suivre à peu près le même fonctionnement. On gagne de la valeur en supprimant la violence, toute violence ; mais de ce fait il faut absolument de la violence. Sans quoi la machine tourne à vide et c’est pas rentable.

 

L'objet, ce ne sont plus les choses, ce sont les processus.

 

Parmi les produits divers et variés qu'on peut extraire ainsi du traitement continu de la violence, de la brutalité et de la haine contemporaines, outre les triques, les fliques, la société carcérale et tout ce qui va avec, et rapporte énormément, il y a la commémoration des victimes. C'est un produit de seconde ligne mais qui n'est pas à dédaigner.

 

Aujourd’hui, c’est le TDoR. Savez, un des ces innombrables jours commémoratifs où on doit aller se lamenter de combien ce monde, dont pourtant nous chérissons le maintien comme le perfectionnement, est méchant et mal intentionné. Là c’est envers les T. Nouzaut’ quoi. Bibiche, même.

 

Déjà, j’ai pas envie du tout d’être « commémorée » si je viens à crever de ma débine, ou, encore plus classe, à être exterminée par les joyeux petits jeunes du coin de tarés où je croupis.

 

Mais surtout, je me suis dite que ce qui porte de la valeur, avec tout ça, dans cette logique, c’est la T morte. Refroidie. Découpée. Dissoute dans un baril d’acide sulfurique. Transformée en abstraction de la plus redoutable et irréparable manière. Consommable, manducable et expresible. 

On la mâche, remâche, déglutit, on en parle, on s’en gargarise, on se rassemble, on édite, que sais-je encore. Demain, certainEs le pétitionnent, on fera venir maires et conseils municipaux devant le monument, avec des fleurs et les horribles trois couleurs ; le cauchemar, jusque dans la tombe !

 

Les commémorations, ce ne sont, et ce pour touTEs les commémoréEs, que l'extrême du pressage du citron, histoire de n'en rien perdre. Nous n'entendons faire vivre personne, ce serait d'une empathie déraisonnable, mais récupérer tout le pressis de la mort.

 

Nan ! Je veux pas être commémorée ! Je veux pas finir dans vos bouches piteuses. Ni dans vos larmes de crocodiles.

 

La T vivante, visiblement, à part pour l’industrie médicale, c’est juste chiant, ça rapporte rien. C'est en travers, ça gêne. Et on le voit bien, quand par aventure on l’est, T encore vivante. On peut admirablement crever, dans une très ordinaire solitude et misère. On vous méprise, utilise, baise, calomnie, trahit et abandonne fort aisément, même avec une espèce d’enthousiasme. De frénésie. Mais dans le respect le plus décidé ; ah, le respect, ça ne se discute pas, condiment obligatoire - respect égale distance, ne le saviez vous pas ?

Que ce soit de la part des bio ou entre T, lesquelLEs peuvent se valoriser mutuellement ainsi. Le marché, l'égalité fondamentale des temps modernes, n’est fermé à personne.

 

Serait-ce pas pour que vous deveniez plus vite la T morte dont on pourra faire les choux gras ? Et sur laquelle on pourra se lamenter et commémorer comme des bêtes ? Vomir de la valeur ajoutée ?

 

Et on en revient à la bonne vieille analyse du père Karl : dans ce monde n’a de la valeur que ce qui est mort, forclos, domestiqué, passé au zyklon, à l’éther, ou embaumé. Que ce soit le travail ou les T.

 

Que crèvent les commémorateurEs ! Ça serait bien si une fois ellils étaient prisEs à leur propre piège, d’avoir joué sur le marché de la mort.

 

 

LPM

 


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16 novembre 2011 3 16 /11 /novembre /2011 19:15

 

 

 

Je me suis tout de suite rendue compte, même avec le cinquième de tête qui me reste, que j’avais comme on dit singulièrement fait l’impasse, dans mon billet sur le « bal des triques et des coups de pieds au derrière », sur ces derniers. Juste mentionnés, comme s’ils n’étaient de rien. Comme si nous étions effectivement de malheureuXses victimes, livréEs poings et surtout pieds liés aux caprices et aux brosses roulantes des voitures-balai. Et qu’il valût à peine de causer de notre privilège, de ce qui nous est propre : le coup de pied au cul.

 

Pourtant, il y aurait eu à en dire, et même à se rengorger (si je me remets à causer à la deuxième du pluriel). Il n’y a en effet rien d’équivalent, sur la planète des bipèdes, au coup de pied dans le cul. On a dit autrefois que la voiture piégée était la force aérienne du pauvre. Mais que dire alors du coup de pied au cul ?! C’est la représaille de tout ce qui dispose de deux patounettes. Et ni de force aérienne, ni de système répressif organisé. C’est le rappel sensible de ce qui entend ne pas disparaître.

 

Mon vieux maître écrivit plusieurs fois qu’en matière d’honneur, il n’est de décisif que le coup de pied dans le cul.

 

Je pense qu’il n’est pas excessif d’estimer qu’outre la délicate question de ce qu’est la personne, son existence, de ce que cela représente d’exister et de choisir, il s’agit aussi ici d’une affaire d’honneur. Je ne parle pas limitativement de la manipulation qui consiste à traiter de maque ou de pantin des maques toute pute qui n’entend pas, ne consent pas à se faire réhabiliter (1), et se charge elle-même de rester libre. Non, l’affaire d’honneur est ici et désormais bien plus fondamentale. L’honneur y touche à l’existence. Nous refusons de nous nier. Voilà le point. Nous refusons même les arrangements et le profil bas. Du genre, je sais pas, extinction du travail sexuel calqué sur celui du nucléaire, dans un monde qui par ailleurs ne changera pas, croissance, énergie, safety, emploi et relationnite aigüe, et à la pérennisation duquel sont engagées nos sauvereuses.

 

On ne se cogèrera pas, ni pour nous réglementer, ni pour nous anéantir. Ni même pour nous encorporer.

 

Si ce n’est pas là une affaire d’honneur ; si notre honneur, notre possibilité de nous regarder nous-mêmes, n’y sont pas engagés, alors je me demande bien quand ils pourraient l’être.

 

Affaire d'honneur, et j'ose le dire aussi de conscience.

 

Et comme on vient nous agripper, nous tirer par les basques et les jupes, eh ben nous on dégaine la réponse, excédée, unique, transhistorique : le coup de pied au derrière.

 

Au derrière. Oui, je sais, cela suppose une certaine gymnastique. Pour se retrouver du bon côté. Ça se fait assez bien. Je me rappelle encore le type odieux auquel j’avais foutu mon escarpin au derche, vers le pont de la Guille ; il en revenait pas, pupuce, que j’aie pu le circonvenir, l’encercler, le contourner si vite. Il en béait d’inquiétude.

 

Pour les missionnaires, on peut aussi leur faire le coup de « Vas y j’te suis ». Et dès qu’ellil l’a tourné, paf ! Et bien le bonjour chez toi, que ce soit chez les cathos du Nid ou les institutionnelles d’OLF.

 

C’est sûr que ça deviendra plus héroïque quand ces humanistes auront foutu la bleusaille à la traîne de nos clientEs, en attendant que ce soit à la nôtre propre. Mais bon, c’est pas d’aujourd’hui qu’on y a affaire, aux bleuEs. C’est ça aussi qu’ellils ont oublié. Elles n’ont encore ni notre vie, ni notre peau, ni nos gambettes. On sait courir devant les bulldozers.

 

Le coup de pied au derrière, au fond, c’est le rappel de la contradiction. Autant de la contradiction « tu me dis un truc, mais je te dis que… », que du hiatus, du vide, du conflit inhérent au réel, de l’opposition irréductible, qui nourrissent la critique. Mais les fantasmes de résolution duquel mènent par contre invariablement aux exterminations. Le coup de pied, le coup de sabot au besoin, rappelle que le monde n’est pas et ne sera jamais un playmobil uni, sauf à nous condamner touTEs. Et que le mal, ou ce qu’on nomme tel, l’imparfait, est une question bien trop sérieuse pour la laisser aux missionnaires. Et que la scission insoluble, comme écrivait Jacob Taubes, de la liberté et de la nécessité, ne se règle pas à la pelleteuse ni au désinfectant. Ne se règle pas tout court. Se vit et ne se nivelle pas ; à chaque fois que l’on tente cette dernière « méthode », la bosse réapparaît ailleurs, plus grosse et multipliée.

 

Oui, ce peut être une réponse circonstanciellement désespérée que le coup de pied au cul des bonnes âmes - et même des mauvaises. Mais même dans ce cas elle se tient, et se tiendra. Elle conservera sa vertu propre. Celle de renvoyer les métastasiques de comment y faut (et pas) faire à elleux-mêmes, individuellement comme en troupe. Ellils auront beau « gagner », « avoir gain de cause », passer le bac à sable de la vie au rouleau, ellils ne pourront jamais nous convaincre contre nous-mêmes.

 

Ni contre nos pieds.

 

Dans leurs derrières.

 

 

 

vieille mule

 

 

(1) dans le programme d’un quelconque raout prohibitionniste, je lis ce soir une conférence sur le « consentement vicié » (à ce que vous devinez sans peine). Consentement vicié. Ah le pléonasme ! J’en ai le diaphragme qui se dudule. Comme s’il existait des consentements pas viciés, pas coincés, pas contraints, pas dans un cadre précontraint quoi, comme je l’ai déjà exposé quelques fois. Un « consentement pas vicié » c’est pas un consentement, c’est une volonté. Mais ce genre de constat est très au-delà des capacités logiques et morales des peigne-culs qui peuplent ce genre d’occasion… Tout ce qu’ellils cherchent à obtenir, ce verbe résume le caractère misérable et puant de l'entreprise, c’est précisément des consentements, à leur encasernement gratuitaire et fétichiste de l'amour.

 


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15 novembre 2011 2 15 /11 /novembre /2011 21:23


 

Á mesure que les mouvements pullulent qui revendiquent la bonitude, l’excellence et la place nécessaire d’une identité, d’un statut, d’une passion, il se passe comme un phénomène de vases communicants : ils remplissent le monde, où pourtant on se trouve déjà bien à l’étroit, mais, réciproquement, se remplissent du même monde, de son inertie, des ses fétichismes et idéaux, l’inclusion auxquelLEs est ardemment réclaméE.

 

J’avais déjà remarqué, avec quelques complices, il y a plus de vingt ans, à quel point, jusques dans les luttes et les sabotages, nous incarnions un rôle prévisible. Et même n’existions qu’à condition d’incarner ce rôle, nécessaire à la complétude du jeu. Même quand il s’agissait, écrivions nous alors dans une brochure oubliée (1), de celui « d’extrémistes toujours sur le qui vive ». Et ça en disait long, pensions nous, sur notre épongéité, sur à quel point n’importe quelle attitude registrée permet de, conduit à intégrer profondément, intimement le fonctionnement, aussi critiqué soit-il. Je le pense toujours, et même je crois le discerner quotidiennement.

 

Cela nous conduit aussi à incarner des types, des formes humaines et historiques, à les moderniser et à la multiplier. Plus le mouvement enfle, plus de monde s’y agrège, plus de formes classiques y sont ainsi assumées, par unE ou par autre. C’est notre manière d’être diversEs.

 

Je causais l’autre jour du syndrome de Napoléon, ô combien national. J’avais oublié de préciser que des Napo, même chez les trans, j’en connais quelques unEs. Des institutionnelLEs et des tpdg, des petitEs et des grandEs. Qui sont bien obligéEs de se rencontrer. C’est un peu comme dans ces asiles de fous où, dans les années qui suivirent la mort du vrai Napoléon, on vit se répandre à maints exemplaires des mecs (je voudrais bien savoir si jamais une nana se prit alors pour l’empereur ; qui sait ?!), la main dans le gilet et rêvant d’un petit chapeau. C’était croquignole quand plusieurs se retrouvaient dans le même établissement. Je pense que, plus sages (!) dans leur manie que les petitEs empereurEs de notre féodalité T, ils s’ignoraient.

 

« J’ordonne ou je me tais », proférait encore une fois l’original. Ils s’en étaient souvenus.

 

De nos jours c’est plutôt je revendique et je te marche sur les pieds.

 

Bref on a des NapoEs. Mais nous avons aussi des GuignolEs.

 

Je dis des GuignolEs parce que je n’avais pas envie de dire des Tartuffes, que ça ne me semblait pas d’ailleurs recouvrir exactement le personnage social. Je tiens les figures de Molière pour assez frustes, tout dire. Et nous ne manquons pas de naïveté dans nos magouilles. Mais il s’agit de scène, de monter sur le théâtre, de faire des grands moulinets. Avec il faut le reconnaître quelquefois de l’esprit. Mais aussi du foutage de gueule. Donc GuignolEs.

 

Je dois avouer, j’ai joué mon rôle sur le Guignol T. J’ai moi aussi proclamé « oublie… mais n’oublie jamais… », ce must de la double contrainte intellectuelle et politique qui sévit en surenchère, bien plus qu’en réponse, aux doubles contraintes sociales et stigmatisantes. C’est pourquoi, quand je vois jouée pour la énième fois la tragi-comédie du « séparatisme dans la convivialité », je moufte, je charrie, je piaule dans les vestiaires – mais je me rappelle bien que j’ai tout autant reproduit. J’ai moi aussi été la tortue en plastique multicolore, sur mes petites roulettes, mon petit chapeau de baigneur sur la tête, attelée par une ficelle à la suite de biolande, de féministlande et du restelande, tout en clamant l’irréductible T-itude. J’évite aussi de faire mine d’oublier, comme pas mal d’autres, mon existence pédée. Donc, bon, quand je lis les rodomontades de celleux qui se la jouent à nouveau « séparatiste », en dehors même de ce que je pense de la logique inhérente à la chose, de ce décalque de la souveraineté appliquée aux identités et aux intérêts, je cause en archimouillée et détrempée, croûte de pain pourrie dans les toilettes mal tenues de toute cette histoire.

N’empêche, je tiens que rodomontades ce sont. Et surenchérissements sur les obsessions contemporaines.

 

Attelée. Nous sommes atteléEs. Le Guignol tout entier n’est qu’un immense attelage, où nous nous évertuons à reproduire et réclamer l’identique ajouté, tout en essayant d’éviter, chacunE pour sa pomme, les vraies conséquences de cette séparation sur laquelle nous fondons notre commerce. Bref en nous cannibalisant dans l’entrée des coulisses. Nous ne nous en réclamons que pour en sortir et intégrer l’économie politique, relationnelle, juridique et existentielle. C’est là que je dis que, dans la logique comme dans les petites entourloupes, il y a du foutage de gueule. Mais il y a aussi pas mal de crocs en jambe. Et les moins agiles seront toujours par terre, derrière la porte claquée. Avertissement sans frais. Car ce qui se joue, encore et toujours, sur ce Guignol, ce sont les quotas de l’intégration. Celle-ci n’est qu’à ce prix. Ne le serait-elle pas, d’ailleurs, que ça ne serait guère mieux, cet avalage. Mais là en plus c’est l’arnaque autogérée. Les places sont déjà réservées pour les séparatistes réussiEs sur le grand marché socio-relationnel toujours réunifié, comme pour les Napo les plus coriaces dans les institutions. Il n’y aura que peu de surprise au résultat de celleux qui les occuperont. Juste un peu, assez pour préserver la fiction d’une fatalité.

Nous nous arnaquons réciproquement, tout en basculant dans la même auto-arnaque commune. Les deux !

 

Je ne m’insurge pas du tout « contre » cet ordre de chose, j’ai déjà dit quinze fois que je n’émargeais pas chez les indignéEs. D’aucun secteur. Non plus qu’à l’impasse historique de la « redistribution » des « privilèges », néo-terme pour « bénéfices ». Je signale juste. Et, quitte à être réellement séparéEs, ce qui demande d’ailleurs à être vérifié, et si c’est lié à la t-itude ou à tout à fait autre chose, je suggère une fois de plus de quitter le théâtre, de quitter la défroque de GuignolE, de dénouer la ficelle de la tortue en plastique, et d’aller paître ailleurs. Au désert, n… de la d….se ; au désert ! On ne règlera jamais l’enfer de la distribution si on continue à (se) produire. Ce n’en sera que le rubik’cube.

 

Nous faisons tout ce qui est en notre pouvoir pour éviter de nous poser des questions, pour continuer à jouer indéfiniment, par roulement, les scènes de l’apparition collective, et particulièrement cette vieille bluette du « je te colle moi non plus ». Vieille manière de se faire désirer par l’agglomérat blasé.

 

Nous sommes d’autant moins des personnes que nous restons des acteurEs. Mais qui a besoin d’être une personne dans le peuple qui foisonne ?

 

Nous sommes de tout. Après touTEs et avant touTEs. De toutes les postures, de toutes les impostures, de tous les mensonges aménagés et vérités catéchisées, de toutes les attitudes, de toutes les crédulités et de toutes les roublardises, pourtant déjà bien usées par nos prédécesseures, leurs échecs, leurs désastres et leurs retours d’enfants prodigues. Nous aussi on y veut jouer. Nous n’avons rien oublié ni rien appris, de même qu’aucunEs des prétendantEs à la légitimité. Nous faisons notre petit tour sur scène, les unEs après les autres, pour gagner nos places au balcon et le monde dont nous sommes issuEs. C’est notre issue et nous n’en cherchons pas d’autre. Déjà qu’il n’y a déjà là pas de place pour tout le monde…

 

Le séparatisme, l’institutionnalisme, le traitement des identités, autant de prétextes. De prétextes autant à nous obnubiler, qu’à celleux qui le mieux surfent à en profiter. Nous en sommes, après bien d’autres catégories qui elles aussi n’ont finalement été formalisées que pour ça, à la T-xploitation. Nous nous exploitons avec ferveur et entrain. Tout doit y passer. Tout doit apparaître.

Ce qui touche à l’arnaque déjà ancienne du « privé » mouliné et redistribué en « politique » pour échoir entre les bonnes mains ; et somme toute d’une véritable pathologie du collectif.

Tout doit apparaître – et consécutivement nous disparaissons. Nous ne sommes pas « les éléments ».

 

Encore une fois, si c’est cela qui, comme c’est fort probable, est voulu, assumons, ne soyons pas cyniques à moitié. C’est se fatiguer pour rien. C’est jouer devant une salle à peu près vide, désertée d’un public semblable à nous-mêmes qui connaît déjà toutes les réparties, tous les coups de théâtre, toutes les retrouvailles finales, et où ne stationnent plus que quelques loqueduEs en rade de conscience. Nous ne jouons plus que pour nous-mêmes, pour nous donner une contenance que personne ne nous réclame.

Cela dit – si nous sommes liéEs à ce monde et à ses fonctionnements structurels (la production de tout, y compris de soi) comme obsessionnels (l’identité et la légitimité) au point que nous ne puissions exister hors, ce que je crois bien possible et à plusieurs titres (physiologique, idéologique…), eh bien effectivement, en tant que T, il n’y a pas d’issue autre : there is no alternative but THIS world. Nous sommes condamnéEs à rester la tête dans le bidon. Mais en tant que T uniquement. Reste-t’il autre chose en nous que nos collections d’identités ? La réponse reste peut-être encore un peu à venir. Je l’espère en tous cas.

 

Ou alors, si on veut vraiment jouer, et autre chose qu’un rôle surécrit, on se barre ! Mais voilà, qui se barre ? Pas les barbie-T, les ken-T ni les napo-T, les quelque chose-T qui ne se referont pas, d’ailleurs « on » ne le leur demande même pas. Á aucun rôle-T. « On » se reconnaît subitement tout à fait autre chose, ou rien du tout, très peu, et les « solidarités T » s’évanouissent. Avec leur matérialisme comptable à deux balles qui n’est là que pour fétichiser le Mal, l’incarner chez d’autres, le pourchasser dans nos sombres recoins, remblayer nos comptoirs ambulants et coudre des coussins aux fesses de celleux qui le mieux performent. Á la poubelle. Hop ! Tant mieux. Plus vite ça serait fait moins on souffrira. C’est cette fiction même qui permet de maintenir l’échelle, laquelle ne mène qu’aux loges du présent.. Retirons l’échelle. L’échelle, c’est nous.

 

 

 

enterrée vive

 

 

(1) Complément d’enquête sur un engagement différé, 1989.

 

 

 

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14 novembre 2011 1 14 /11 /novembre /2011 14:06


 

Nous nous sommes, playmobilEs contemporainEs, tellement simplifiéEs – crainte que le moindre pli dans la serviette ne soit l’entrée aux germes et aux insolubilités – que nous en sommes à pouvoir proférer sans aucune courbature ni entorse morale ce qui eut apparu il y a encore peu comme une énormité odieuse.

 

Ainsi je tempêtais il y a quelques jours à la suite d’une phrase malheureuse issue de quelqu’unE de « mon camp », qui me semblait concentrer l’obsession punitive et nettoyante, en rappelant le vieil adage égalitaire qu’on ne devait pas traiter son adversaire ainsi qu’on n’entendait pas en être traitéE. Surtout quand ce traitement confinait au radical ; ici l’interdiction de parler et potentiellement de penser.

 

Va de soi qu’on est bien mal récompensées de ce genre de souci.

 

Les égalitaires formelLEs et modernes ont été déjà beaucoup plus loin dans la transformation, largement appliquée, des définitions en antiphrases. Et que ces scrupules leur sont étrangers. Alors même que j’écrivais ce rappel, on battait le tambour autour d’une pétition de soutien (1) à la politicarde dont les paroles étaient en jeu et en procès, vous savez, H-ounette. Pour la soutenir, ce qui est somme toute dans les règles. « Contre la censure », ce qui est à la fois honnête et assez vide comme déclaration. Et contre lequel on n’aurait rien à dire si la casserole n’avait désormais une queue, une queue gigantesque qui barre toute issue.

 

En effet, la pléthore d’habituelLEs signataires a apposé sa patoune au bas d’un texte qui demande que pupuce ne soit pas censurée… mais uniquement dans un cas et on peut même dire dans un sens. En clair et en net, qu’elle puisse injurier et calomnier de toutes manières les putes qui refusent de déférer aux convocations de sa machine à réhabiliter, ce qui après tout, ma foi, est pensable. Un monde sans injure et sans possibilité de mentir relève de la tyrannie la mieux intériorisée et la moins dicible.

Mais seulement ça. Et on comprend tout de suite que ces mêmes signataires se préparent avec enthousiasme à appliquer l’énorme retentum de leur déclaration univoque : l’interdiction concomitante de tout ce qui, acte et parole, ira à l’encontre ou même se trouvera simplement en dehors de leur projet prohibitionniste. Quelque chose comme la loi de 71 sur les stupéfiants appliquée aux relations, quoi. Tabac, alcool, antidép et gratuité relationnelle surveillées, institutionnalisées et rationalisées - mais pas interrogées ; prods illégaux et sexe tarifé interdits, prohibés, tout aussi peu interrogés évidemment, avec les aimables conséquences qu’on connaît déjà d’expé. Bienvenue dans un monde de clandestinité clownesque et brutale. 

 

Et dans une histoire sans fin, comme toutes les éradications du Mal - d'ailleurs on sent bien que les prohi ne pourraient bien se porter sans nous. Et qu'ellils songent déjà avec délectation aux décennies de traque et de regrattage des bas-fonds que leur promet la dite clandestinité. 

 

Sans parler de la circularité. Les "sombres complots", depuis les "Sages de Sion" jusques à "l'industrie du sexe", en passant par les "deux cent familles" - avec leurs indispensables "patins" ou "mercenaires" - ont parmi leurs communs dénominateurs d'être le fait de quelques méchantEs, opposéEs par la logique et l'intérêt comme par le nombre à l'océan des gentes de bien. Ce qui en fait ipso facto quelque chose de "moins réel", une espèce de minorité. Et on en arrive dès lors vite à la "minorité persécutrice". Ce chemin d'apparence détournée a été maintes fois suivi dans l'histoire, mais ne semble pas lasser les promeneurEs. Le Mal doit être à la fois (presque) tout puissant et cependant déjà anihilé, comme dans toutes les perspectives religieuses eschatologiques.

 

Encore une fois, je pense qu’on se goure quand on prend les choses « à la matérialiste », une par une, leur conférant ainsi une essence et un indice de bien ou de mal qui les confit dans la glu de l’absolu. Il s’agit ici de principes. Et même de la négation antiphrasique d’un principe qui n’est pas que moral, mais également intellectuel : la nécessité de garder une communauté, une commensurabilité aux choses et aux êtres, en leur accordant a priori une considération semblable et de structure proche.

 

Ben non. TouTEs ces braves croiséEs et missionnaires, ayant perdu jusqu’à la conscience de la réalité de l’autre ou de l’adversaire, ou simplement de ce qui leur échappe, et qui pourtant n’ont qu’égalité et dignité qui leur coulent de la gueule à longueur de discours, ne voient absolument aucun inconvénient à s’asseoir sur un siège que jusqu’alors n’occupaient que des dominations parfaitement cyniques. Lesquelles osaient dire, franchement, ceci seul pourra et même devra être dit, considéré, pensé. Point. Il faut souligner que, dans la plupart des cas, ces régimes n’étaient pas du tout inconscients de la violence faite non seulement aux gentes, mais à la vérité et pour tout dire au réel. Non. D’où le cynisme : je le puis, je le fais, et zut.

 

Mais nos modernes tartuffes n’ont apparemment même plus conscience de ce. Ellils ne tremblent nullement d’incarner un Bien qui lui-même ne craint pas d’être exterminateur. Encore une fois, c’est tout naturel. Ni de proférer donc une antiphrase, une contradiction assumée : la parole libre ne sera que pour elleux. Puisqu’ellils sont le Bien. Logique circulaire. Un monde unique et heureux.

 

Il faut reconnaître, ce n’est pas tout à fait nouveau ; un certain nombre d’églises et de totalitarismes ont déjà bravement sauté par-dessus cette barrière logique. Avec un sac à dos rempli d’attirail idéologique pour ce justifier. Et, depuis que la vérité sort de l’orifice du droit, l’usage s’en est potentiellement répandu. Mais pourtant, il restait quelquefois une sorte de réticence à une telle autoproclamation. Être le Bien, ce n’est pas de tout repos. Il arrivait que cela engendrât des angoisses morales. Il restait une épaisseur, des échappatoires, jusqu’au sein des appareils. Le rêve des institutionnalistes est un monde plat comme une pizza troute sèche, où tout et tout le monde est atteignable jusques en son for intérieur.

 

Comme je l’ai déjà écrit nombre de fois ici, nos adversaires, les nettoyeureuses du social, ne sont pas du tout moralistes. Pas pour un kopeck. Ellils ne savent même plus ce qu’est ou pourrait être une morale. La morale suppose une généralité, une universalité et j’oserais dire une bonne foi qui tranchent désormais absolument sur l’utilitarisme sanitaire et pénal. Pour tout dire, une acceptation d’une raison que l’on ne tord pas ni n’utilise à sa guise, qui s’impose à touTEs, et qui crée par là même l’espace commun de la vie et de la liberté. Avec tous ses avantages, tous ses inconvénients, toutes ses possibilités et toutes ses impossibilités. Une raison qui entre autres suppose un équilibre, quelque chose qu’il y a fort longtemps on appela la justice, avant que les abstractions non reconnues comme telles ne la dévorent et ne se parent de sa peau préalablement tannée.

 

Cette justice voulait que même en guerre, et pour des choses que l’on considère de première importance, on reconnût la réalité des autres. Même si elle ne nous plaisait pas. Mais désormais l’autre n’est plus que le mal, l’irréel, l’intolérable. Ce qui doit être effacé. Les verrous moraux ont sauté avec les limites intellectuelles. Tout est effectivement devenu permis et licite, à commencer par ne plus même se rendre compte qu’on réprime et écrase. On libère. Avec des lois et des bombardiers, des juges et des prisons. On libère surtout l’impensé et les fantasmes, les peurs et les haines.

 

Bon. Je vous cause des principes. Je pense d’ailleurs effectivement qu’ils se tiennent, que nous en ayons nettement conscience ou pas, dans à peu près tous nos choix politiques et moraux, dans nos non-choix aussi, comme des bombes à retardement. Némésis, encore une fois. Mais je ne méconnais en rien l’échelle à laquelle nous agissons à court et moyen terme. Et, là, je ne puis qualifier l’attitude des signataires suscités que de malhonnêteté et surtout d’arrogance. Ces sentiments qu’arborent depuis presque toujours les plus fortEs qui se font mines d’être persécutéEs par le Mal toujours renaissant des bas-fonds et des ciels plombés, et fondent sur cette eschatologie leur propre manie persécutoire. Cette vieille manie historique et fantasmatique, qui se présente les réels irréductibles au « bien commun » comme émanations de l’irréel dominateur et menaçant – faisant ainsi le lit de bien des exactions, et soulageant les scrupules. Ce ne sont pas des vraiEs, ce ne sont que des exhalaisons du Mal, on peut donc tout leur faire.

 

Et c’est alors vrai qu’on se sent flouée et lasse, colère, de se dire qu’on renaude lorsque des imbécilités à visée baillonnantes sont dites – mais qu’on l’a fait au profit de gentes dont le plus grand souhait est justement de nous faire taire, de nous faire disparaître corps et biens, qui n’ont pas le moindre doute ni la moindre limite. La première réaction est « mais qu’ellils crèvent, ces crapules ». On se prend même à rêver que leurs cauchemars soient vrais, ne serait-ce qu’un instant. Mais cela est stupide et ne nous mène qu’au même.

 

La seconde est, résolument, de ne pas leur ressembler, de ne collaborer en rien au monde qu’ellils s’évertuent à mettre en place et couvercle.

 

Les prohi et les institutionnalistes portent la trique, le gourdin, la violence institutionnelle à laquelle elles se sont intégrées, et entendent ne plus hésiter à nous l’écraser sur la figure pour nous faire céder à leur marche vers l’idéal carcéral et panoptique. Nous usons plus volontiers du coup de pied dans le derrière pour les dégager de nos vies. C’est sans doute inégal. Ça swingue. C’est tout de même un drôle de bal, que celui des coups de trique et des pieds au cul. Il y a quelque chose de risible dans ce qui participe pourtant du drame historique et de l’aplatissement généralisé.

 

Circulaire. On n’est pas près de sortir du cirque. Nous n'en formons en fait, avec nos adversaires, qu'une part qu'on pourrait dire anecdotique, au milieu du maelstrom - mais néanmoins assez significative par ce qui s'y joue. 

 

 

 

enterrée vive & la pute antisexe

 

 

(1) http://www.humanite.fr/tribunes/defendons-la-liberte-d’exprimer-des-positions-abolitionnistes-483317

 

 


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11 novembre 2011 5 11 /11 /novembre /2011 21:30


 

Il y a des paroles – puisque la Parole est plus que jamais l’horizon quelque peu bouché du réel – qui atterrent, donnent envie de crever, de se faire exploser on ne sait où, loin de tout, de n’aller pas voir plus loin, tellement elles portent témoignage que nous ne nous voudrions facilement capables que de récupérer, de nous réapproprier et perpétuer la cage de fer de la persécution, de l’enfermement, de l’arrachage de la langue et de l’autoritarisme triqual.

 

Ici, un mea culpa nécessaire. Alors que je suis par principe opposée depuis un certain temps au droit, au judiciaire, et à la résolution du monde dans cette trempette d’abstraction répressive et dépossessive, j’ai laissé passer, il y a quelques mois, au sein d’une des deux derniers groupes dont je fais partie, une motion demandant la mise en accusation, devant l’institution à ce destinée, d’une nana politique parisienne qui avait laissé échapper à notre égard des jugements que le code peut qualifier de diffamatoires, puisque ce qui va contre la loi est le Mal.

 

Bien sûr qu’elle en a menti, la nana, et que je ne crois même pas à moitié que ses fantasmes recouvrent l’étendue de sa mauvaise foi. Le monde dont elle rêve est de toute manière une espèce de cauchemar de surveillance, de cette vigilance dont Chalamov soulignait combien elle touche rapidement à la lâcheté dénonciatrice. Un playmobil récuré. Enfin, c’est une politicarde, et le genre qui aime donner à manger à la grosse bête populaire les propres peurs de celle-ci.

 

Même cacher des étrangèRes clandestinEs, ben oui, vu ainsi, c’est le Mal. On aurait pu de même la « traîner devant les tribunaux » si c’est de ça qu’elle nous avait accuséEs, la bougre. Là c’était de proxénétisme. Ce qui fait déjà beaucoup plus consensus dans l’échelle de l’idéal du Mal.

D’ailleurs, « traîner devant les tribunaux »…. Je crois revoir les gravures de mon enfance où on représentait des australopithèques mâles traîner par les cheveux, comme un mode de véhicule tout à fait acceptable, des australopithèques femelles. Comme quoi on n’a guère évolué dans l’imaginaire. On se traîne réciproquement devant Raminagrobis et sur le Forum citoyen.

 

Mais là n’est pas la question. J’ai dérogé à mes principes en ne m’opposant pas à cette motion suivie d’effet. Or je la désapprouve. Je désapprouve toute la logique qui va avec. J’eus certainement été solitaire dans mon refus, mais ça m’aurait très bien sis. Il ne se fût pour moi pas agi de faire pencher décision, mais de prononcer une position.

 

Je passe sur les péripéties d’une des innombrables actions en diffamation dans la presse et autres écrits publics qui, me dit-on, occupent à plein temps une chambre entière du tribunal d’instance de Paris. Rien que cette bouffonnerie redoutable en dit long sur où nous sommes. Depuis, les alliéEs des unEs ou des autres se sont comme on dit mobiliséEs. Les copié collé et les déclarations sans cervelle, ou avec cervelle, ont fusé. Rien d’exceptionnel.

 

Mais voilà que hier, je lis, sous la plume d’unE inconnuE, sur une liste quelconque, cette phrase qui m’a instantanément révulsée : « H. (la nana en question) doit être condamnée ». C’est moi qui souligne le doit. Or, là, je dois dire, j’ai ma conscience qui jaillit hors de moi, la hache à la main.

 

La personne à laquelle est échappé cet anathème n’a pas l’air d’être fort maligne, mais ça ne rend pas la sentence plus inoffensive, bien au contraire. La vérité du jour sort effectivement très vite de la bouche des moins roublardEs, et ce sont aussi celleux-là qui forment les milices d’extermination au besoin. On l’a bien vu l’autre jour lors de la manif parisienne au fond politique prohibitionniste et répressif, où l’acte suivait de près la parole. Parce que le sens profond de telle phrase, c’est « tu ne dois pas exister ».

 

Et au besoin on fera ce qui sera nécessaire pour. S’pas les prohi ?

 

Nous n’avons en rien à les imiter.

 

Ce n’est pas anodin que ce soit exactement, comme en un miroir, le fond de ce que dit H. Mais ça ne justifie en rien de faire de même. Á aucun degré - puisque nous, putes, ne menaçons pas les prohi de leur casser la margoulette, contrairement aux dites prohi. Mais je ne consens pas non plus à faire taire. Et surtout à faire taire par une médiation totale, celle du judiciaire.

 

Il va de soi qu’être condamnée, ici, ne recouvre pas un jugement moral, partagé ou non. Il n’y a rien de plus souhaitable que de se maintenir, si possible à titre de personne, en position de juger, de préserver son jugement, au sens intellectuel du terme. Et d’être d’accord ou pas. Bref d’être en pouvoir, pour soi et devant autrui, de condamner ou d’approuver.

 

Mais là on parle non seulement d’autre chose, mais de ce qui a fini au cours des siècles et des progrès de l’abstraction réelle par devenir exactement son inverse et son antithèse. Le jugement évoqué est une répression, d’une part, une interdiction, de l’autre. En somme une forme d’anihilation, celle-même par laquelle on nous fera passer sir une loi anti-putes ou anti-clientEs est votée. Une interdiction d’être, de parler ; et même finalement une interdiction de penser. Je me rappelle à ce propos un autre texte, sur une question du même tonneau (ce qu’il est bon et loisible de penser rapport au genre, au corps et aux violences), où un brave garçon, voulant vraiment bien faire et dérapant peut-être légèrement en avant de sa pensée - mais je n’en suis pas sûre -, déclarait sans ambages que « la liberté de conscience s’arrête au code pénal ». Sans même entrer dans les dédales du monde magique que nous promet cette proposition, je rappelle que même l’Édit de Fontainebleau, 1685, de très funeste mémoire, n’osait pas dénier aux « prétenduEs réforméEs » la liberté de conscience, même s’il leur retirait toutes les autres. Mais depuis que tout relève des caprices humains et de la religion du Bien Commun, il semble que ce vieux scrupule n’agite plus personne. Tout le monde (?) lit avec délectation 1984, qui bien entendu ne parle en rien de notre démocratie, voyons, avant d’aller acclamer des lois qui effectivement interdisent l’expression. La pensée, pas tout à fait encore, mais il se peut que ce soit pour demain. Je lisais avec épouvante l’autre semaine dans le Monde un article béat sur des recherches menées avec le but de savoir expérimentalement ce que pensent des personnes, à un moment donné… Histoire de prévenir des violences (ces fameuses violences dont la diabolisation vague justifie tout et son contraire, désormais, en termes de contrôle social). Mengele aurait peut-être été ébloui. Et la passion éradicatrice du Mal qui nous guide justifie bonnement tout cela, en y adjoignant quelques commissions pour en signaler les abus ! Comme si de s’imaginer (en plus je ne crois même pas que la chose puisse donner de l’exact) aller fouiller dans la tête des gentes n’était pas un abus ! Mais nous sommes à une époque où la notion de l’abus, sans même parler de celle du déraisonnable ni de celle de l’abominable, a globalement de beaucoup régressé, pour se pelotonner en une boule bien localisée. L’atteinte à cette personne vidée de tout sens, de toute épaisseur et de toute perspective, qui devient notre ultime propriété, notre dernière frontière, après la perte de tout le reste. Propriété piteuse que nous n’hésitons plus à mettre sous la tutelle d’une brutalité institutionnelle toujours plus étendue, pour espérer la sauver de la croissance, conjointe à cette extension et à la perte du réel, des brutalités privées.

 

Bref, j’ai bondi en moi-même. Non, H. ne doit pas être condamnée. Et je retire mon approbation à ce procès, comme à tous autres. Je ne me fais pas d’illusions. Je ne soutiens pas H., en tout cas ce qu’elle éructe, comme s’y agglomèrent bien d’autres, H. qui n’a d’autre passion que de nettoyer le monde, de réhabiliter les putes de gré ou de force, et de manier la trique tous azimuts. Mais je suis désolée. Si nous en sommes à trouver naturel, en quelque sorte au-delà du circonstanciel, qu’elle soit condamnée, c’est que nous sommes descenduEs aussi bas qu’elle dans l’abdication de la liberté humaine, de l’autonomie des nanas et dans une certaine mesure de ce que j’appellerai la raison. Pas la raison rationnelle et catégorisante qui a fourni le combustible de Sade et du capitalisme. Non. La raison raisonnable qui fut invoquée, de plus en plus en vain, par des gentes qu’on qualifierait je suppose de vieilles réaques, mais qui n’auraient pas souscrit à un monde où la vérité est censée sortir de la bouche des codes et de chatTEs fourréEs réuniEs dans des tribunaux, disposant de la trique de la bleusaille, et de l’admirable institution pénitentiaire, où croupissent un nombre de plus en plus grand d’humainEs.

 

En outre, il y a ce doit, et tout ce qu’il implique. Ça va très au-delà d’un simple souhait personnel ou collectif, d’une revanche ou d’une vengeance. Non, c’est l’incarnation, l’infatuation des gentes réelles, à commencer par nous-mêmes, dans la diction de ce qui doit être. Et l’affirmation que ce qui doit être, en plus, là, c’est la persécution, la mise au carré, le chacunE chez soi, bref la société de la peur et de la guerre de touTEs envers touTEs. C’est l’absolutisation d’une Parole qui se veut matériellement écrasante, remplaçant la Parole du Divin avec les mêmes tares. La Parole Civile. Eh ben merde ! Pas moyen que je souscrive à ce doit. Ni à ce qui y mène ; ni à ce qui en découle. H. et toute la bande à prohi y souscrivent allègrement ; est-ce une raison pour y mettre la patte ?

 

H ne doit pas plus être condamnée que l’on ne doit nous empêcher de vivre et d’exercer. On me répondra que vita caroli est mors conradini. En langage de fait que si on ne la charcle pas judiciairement c’est elle qui nous charclera ainsi. Sans aucun doute mais bof. L’argument me semble limité, même utilitairement. Déjà, je ne me fais guère d’illusions sur une telle victoire à la Pyrrhus. La météo sociale est à la gratuité sélective et au nettoyage, et cela n’empêchera pas je pense l’offensive anti-putes qui se ramasse pour mieux sauter. Mais surtout, moralement comme raisonnablement, c’est néfaste, ça ramène tout à un calcul toujours à refaire dans un monde d’entredévoration. C’est en rajouter dans cette justification du judiciaire, et des paniques sociales qui le nourrissent, l’informent, et vont nous passer dessus. En faisant condamner autrui, pour quoi que ce soit, en faisant passer le réel dans la machine à rouleaux qui aplatit tout en répression et en dépossession, nous nous condamnons nous-mêmes. Mieux vaut, à tout prendre, nous voir condamnéEs par d’autres ; c’est une question d’intégrité.

 

Toutes les pétitions d’inexistence sont entachées de ce rêve morbide de purifier le monde, qui rampe dans nos cervelets reptiliens avec une opiniâtreté sans faille, à la recherche de toutes les conditions de rupture qui lui permettront, pour le coup, de s’exprimer en extermination plus ou moins sélective, et toujours fétichiste. On a pourtant une solide expérience historique ; et cependant nous n’en paraissons pas rassasiéEs.

 

On prétend dire non et on dit oui à tout, et surtout au pire. Il y aurait quelque chose de fondamental à écrire sur l’antiphrase actuelle du non, et sur sa survie dans les profondeurs. Sur ce non dupliqué qui est en fait affirmations effrénées, impératives, hurlements de meutes, haine de l’autre fantasmé, surenchérissements sur ce qui déjà prévaut. Et sur le non vrai, irréductible, qui se manifeste obstinément, sans suivre les lignes de front ni les bienséances.

Je tiens que le négatif reste, qu’il soit porté par une ou par dix mille. Le non, le refus, l’arrêt. La possibilité d’autre chose. Ce non qui a été et est toujours, malgré la cohue au concours de l’affirmative, du oui et du encore plus, l’apanage de celleux qui étaient, qui sont encore quelquefois aux antipodes du pouvoir et de son attraction. Les femmes. Les putes. Les JuiFves, les bouseuXses. Et encore bien d’autres. Pour lesquelLEs vivre c’est ne pas. Croire, suivre, consentir, adhérer, bien sûr. Mais, carrément, ne pas tout court. Et pour qui positiver c’est disparaître. Celleux qui ne sont pas d’un côté, mais en elleux, et que les dits côtés ne cherchent qu’à empêcher d’être, parce que ça met du désordre dans l’entreprise.

Ne gaspillons pas notre négativité à court terme. Nous en aurons l’usage.

 

Il va de soi que ma réflexion est valable, vous l’aurez compris, pour tout ce qui croupit sur l’empeigne de la loi et du droit, au sens qu’on leur a fait endosser depuis quelques siècles. C'est-à-dire la part très majeure du monde actuel, de ses habitantEs et des rapports qui s’y passent. Á commencer par les anti-putes à la H et ses alliéEs. On est mal. D’avoir confié la gestion du mal et des maux, incontestables autant que prolifiques, à une institution qui, quoi qu’on pense même du vieux jus, de ce qui semblait communément juste, n’a de toute façon plus que très peu de liens avec cette antiquité humaine. Et ne fait plus que produire un secteur de valeur, défendre les possessions en quoi tout a été réduit, à commencer par nous-mêmes. Nous croyons avoir, et nous sommes euEs.

 

Il va de soi également que mon Non fait intégralement partie de ma position pour notre liberté, à nous les putes, dans le monde tel qu’il est. De mon refus des prohibitions, des entraves et des hypocrisies bonicoles. Mais je reviens sur mon silence et n’adhère pas au concours donné à la vérole institutionnelle et judiciaire. Surtout quand cela fait jaillir d’aussi bêtes et puantes paroles.

 

Personne ne doit être condamnéE.

 

Ni empêchéE de vivre, les prohi !

 

Et Non c’est Non ! Pas un oui retourné comme un gant.

 

 

 

LPM


 

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6 novembre 2011 7 06 /11 /novembre /2011 11:56

 

 

 

Quand des personnes s’invitent au milieu de l’hydre qui rêve collectif et philanthropique, ça frite. L’huile étale du consensus de ce que doit être le Bien pour toutes se met à bouillir. C’est presque de l’ordre de la réaction physique, et ça en dit long sur le degré d’automatisme auquel nous sommes arrivées. C’est ce qui vient se de passer au cours de la manif parisienne contre les violences faites aux femmes.

 

Ainsi, lorsque des putes, des vraies, je sais pas comment dire parce que même « vrai » est désormais faisandé, tiré à hue et à dia, des qui vivent quoi, traversent une manif qui acclame les fétiches, ce que nous devrions être et n’arrivons évidemment jamais à remplir, parce que le fétiche ne cohabite pas avec la vivante, eh bien c’est – l’agression. Ça aussi c’est un mot fétiche, magique, un de ces mots-concepts qui n’existent plus pour dire quelque chose, mais pour porter, entourer les rêves et les paniques sociales. Là on parlait de ce qui doit ne pas être et être, les violences, les femmes. Oui, ça ne fait pas si longtemps qu’on en parlait au singulier – mais c’est le fétichisme qui a fini par avaler, dans notre monde de diversité rationalisée, le pluriel ; celui-ci n’a pas ramené le réel, il lui a été soustrait.

 

On clamait, comme toujours en nos temps, un monde sans mal. Une députée résumait les moyens à acquérir, non pas en autonomie, mais en « tribunaux et en commissariats ». Elle n’a pas ajouté les prisons mais on comprenait sans mal – à moins qu’elle supputât déjà des camps de rééducation. C’est classe le monde du bien. Lieux de production, lieux de loisir, lieux de détention. Cent pour cent du territoire, si on excepte les cimetières.

 

Et ça hurle à la mort, si une vie trop pas nettoyée vient à passer. Des femmes, ça ? Mais non, des « alliées objectives du patriarcat ». Elle en a produit, de la haine et, pour le coup, de la violence, justifiée et sanctifiée, cette « objectivité », depuis qu’on a « découvert » que tout ce qui ne s’alignait pas sur l’humanité future et ses tunnels éclairés aux diodes led (néons proscrits, pas assez hygiéniques ni durables) était la trahison sur pattes. La trahison d’un idéal, l’analyse duquel on fait toujours l’économie.

Des traîtresses, des traîtresses, oui, oui !

Les feignantEs d’hier et les vivantEs au moindre coût d’aujourd’hui. Les négatiFves, quoi, toujours ce fichu négatif dont la meute bonicole voudrait voir l’univers débarrassé, sans se poser un instant la question si c’est simplement imaginable, et où mène cette univocité. Sans se rappeler que toutes les tentatives de nettoyage historiques ont épouvantablement mal fini.

 

Je revisionnais l’autre soir Libertarias, un film qui raconte les (més)aventures d’une bande de nanas pendant la révolution catalane et sur le front d’Aragon.  Á la fois je l’aime, ce film, cette histoire, et à la fois elle me déséspère, parce qu’elle résume en peu d’images une bonne part de ce qui fit que cette révolution, comme les autres, se dévora elle-même. Parce qu’elle idéalisait, qu’elles ont toutes idéalisé les mêmes fantômes que leurs adversaires. Le travail, la production, l’amour, l’aveuglement obstiné qui veut qu’on soit par essence indemne du Mal qui fleurit chez les méchantEs. Concurrence dans la meilleure réalisation. Travaillez toujours plus, ascétisez toujours plus pour le triomphe du bien. Dénoncez les réfractaires.

 

Bref, ce film est poignant, parce que les personnages se battent réellement pour l’autonomie et l’émancipation, pas juste pour des guichets en plus, comme c’est le cas aujourd’hui. Mais elles surenchérissent pour cela sur l’ennemi, sur l'injonction qui nous habite. Et tombent tristement, les unes après les autres, divisées et désorientées. Elles tombent sur le front, mais on peut les imaginer tomber à l’arrière, dans les usines taylorisées du syndicat unique. Occasion de désertion manquée.

 

Ça laisse à penser. Comme laisse à penser ce qui se passe quand des nanas qui ne consensussent pas, dans leur vie même, sont en présence d’un défilé contre les violences. Elles sont elles même violentées. Puisqu’elles incarnent le Mal. Ce qui est obstinément rétif au panoptique postmoderne. Accessoirement, j’avoue, je crois fermement que derrière les minutes de l’amour se cachent fort mal celles de la haine. Et que toutes les prétentions à la « libération des prostituées » recouvrent, presque toujours, en fait, la haine envers nous. Haine et peur. Complexes d’ailleurs dans leurs tenants et aboutissants. Mais le principal de cette haine et de cette peur, collectives, c’est le bris du fétiche par la simple existence en dehors, si peu en dehors d’ailleurs soit-elle. Les tunnels humanicoles se sont resserrés. Il reste des gentes éparpillées dans la nature. C’est intolérable. Nous sommes intolérables. On est des chèvres qui traînent sur la route du progrès. C’est quoi cette merde qui entrave l’avancée vers la perfection ?! Á la rééducation, au zoo s’il le faut !

 

Á l’abattoir ?

La viande de vieille bique c’est pas fameux. On n’est pas consommables dès lors qu’on nous détourne de ce que nous avons décidé d’en faire, de notre viande, dans ce fichu monde que les meutes du bien ne songent pas à remettre en cause fondamentalement, bien au contraire.

 

Parce que le choix de société, comme on dit, est net. Pas question de sortir de ce monde, de l’économie, du droit, du bien commun et de toutes les servitudes autogérées. Privé qui n’est plus privé mais qui doit tout de même être gratuit (comme si les relations étaient gratuites en quoi que ce soit dans un monde de valeur qu’elles structurent).

 

Perfectionnement versus émancipation ; cette vieille émancipation qui s'est toujours échappée, écharpée, des entreprises libératoires, humanitaires et téléologiques d'imposition du bien. Et qui rôde, en lambeaux, derrière le paravent du politique. Cette émancipation qui a l'irréductible défaut de toujours commencer par soi-même, au présent et au singulier, de ne pas se déléguer aux institutions et aux missions.

 

Après tout c’est un choix, qui se discute. Essayer de perfectionner ce monde ci jusques à une hypothétique « sortie de crise ». Je n’y crois pas mais c’est une option. Qui rassemble de nos jours touTEs les indignéEs de la planète.

 

Mais si cette option se joue, comme les précédentes, sur la haine et le nettoyage social, eh bien ma foi il vous faudra l’assumer. Dire clairement que, comme pour l’économie, comme pour le droit, il y a des surnuméraires à éliminer. Et comment. Pour reprendre une phrase elle-même infiniment reproduite, il vous faudra nous tuer. Ce qui n'a jamais été d'une difficulté insurmontable pour les fonctionnaires de l'idéal, qu'il soit progressiste ou réactionnaire. Et ne pas tenter dérisoirement de cacher le mastodonte de votre haine derrière les pokémons de votre amour.

 

Vous êtes vues, les prohi, prises à votre paroli, pas moyen d'y échapper : la haine, parce qu'elle est réelle, est un impitoyable marqueur de la réalité, cette réalité même que vous voudriez effacer et aplanir, plus que changer et saisir.  

 

 

 

enterrée vive

 

 

 

 

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3 novembre 2011 4 03 /11 /novembre /2011 14:44

 

 

Je crois que je suis déjà trop déglinguée et ensevelie pour espérer pouvoir rédiger cette Usine à trans qui me trotte dans la tête depuis quelques temps. Les notes qui suivent en sont un des développements et aspects.

 

 

Dans mes insomnies, je me pose de plus en plus la question suivante.



Nous, on va dire les T, avons, ne serait-ce que par défaut et de fait, parié sur un perfectionnement et une pérennité, un maintien en tous cas, de l'état de choses actuel. Par là, j'entends que nous comptons continuer à vivre dans un monde de relative abondance, où seront produits et disponibles médocs, chirurgie, etc etc. Un monde en même temps (et ça semble historiquement lié) d'institutions politiques représentatives, d'une part, de prise en charge sociale par une collectivité sans visage mais qui concentre les moyens, de l'autre. En gros.
Notre lutte se cantonne à faire en sorte que ce monde nous soit, en quelque sorte, plus praticable et favorable.

Or, je lis le dernier article de mon vieux commensal Jappe
(http://palim-psao.over-blog.fr/article-l-argent-est-il-devenu-obsolete-par-anselm-jappe-87737574.html),
et je me dis - si les prévisions de mes camarades de la critique de la valeur viennent à se réaliser, ce n'est pas tant vers un changement du monde actuel (supposé vers du mieux ou un autre chose vivable) que nous allons, mais vers un effondrement de ce qui le structure depuis plusieurs siècles, à savoir l'économie, le binôme production/consommation, l'accès médiaté par l'argent et le droit aux biens produits en masse. Et cet effondrement ne semble pas du tout, dans un premier temps en tous cas, devoir ouvrir sur du mieux, de l'émancipation, mais plutôt sur de la pénurie, du chaos et de la brutalité. Ce qui est déjà le cas dans certaines régions du globe, plus démonétisées que d'autres.

En outre, il se peut fort, si ça advient, que ça ne dépende en rien des options "politiques" ni des bonnes ou mauvaises volontés des unEs ou des autres, mais tout simplement de l'échec final du type de fonctionnement
global que "nous" avons mis en place depuis longtemps. Bref que ça ne serve absolument à rien de tenter de le maintenir à tous prix.

Et nous sommes dans une situation où une proportion grandissante et majoritaire des gentes, sur la planète, dépendent (pour leur bonheur ou leur malheur) de ce fonctionnement. En france, par exemple, si l'économie vient à se vautrer, la très grande majorité d'entre nous n'aura même pas les moyens de produire sa bouffe ou d'avoir accès à de l'eau potable. je ne parle évidemment pas du reste...

Et pour nous, spécifiquement, les T ?

Nous avons quand même construit, rah, comment dire ? notre apparition, notre existence dans le monde, on pourrait même dire la manifestation de l'idée qui nous forme, à partir de la supposée malléabilité factuelle du genre, en bonne partie, sur la disponibilité de produits (hormones) et de services (médicaux). Si cette disponibilité venait à se restreindre énormément ou à disparaître, en quelque sorte, nous disparaîtrions avec. D'autant plus que c'est sur ce substrat physiologique que nous comptons beaucoup pour faire exister la thèse vivante que nous incarnons...

Cela fait un moment que je rumine là dessus. Nous sommes à peu près intimement, quelles que soient par ailleurs nos options politiques et sociales, dépendantEs à l'économie, et à la production/distribution de masse. Je me rappelle très bien, pour ma part, avoir assis une partie de ma décision de transitionner, il y a des années, sur le prédicat que "je mourrais dans un monde inchangé, donc que c'est moi qui allait me mettre en marche". Ce prédicat me semble bien moins certain aujourd'hui. Et, comme je dis plus haut, je crains non pas un "changement", mais un crashage.

Ce qui m'amène aussi à penser, évidemment, à comment et dans quel « environnement », interne comme externe,  nous nous sommes construitEs. Pour moi, nous nous sommes, au moins en grande partie, bâties sur le schéma de base de ce monde : la production. Nous avons intégré les possibilités de production pour nous produire nous-mêmes, en quelque sorte.
Dans un autre état de fait, nous aurions pu aussi exister, je pense, mais foncièrement autrement, et pas sur les mêmes bases ni les mêmes modes ; et pas avec la dépendance économico-technique. Enfin peut-être. C’est l’option optimiste. Peut-être aussi n’aurions nous pas pu exister, en tous cas comme « groupe social ». Et tout cela, dans les deux cas, pose la question : que sommes-nous, en fonction de quoi, et qu’allons-nous devenir.

 

Je crache vite le morceau : j’étais déjà dans l’inquiétude que le genre comme exutoire et la transition comme « solution » ne virent au désastre humain. Mais si le désastre général advient, là c’est plié dans une toute autre envergure.

 

Et je crois aussi que notre rapport moral, existentiel à nous-même, est aussi un rapport de production, lié à un monde focalisé dessus. Le genre est devenu une unité de production. Il eut pu être autre chose (?). Ce qui crée une double dépendance à la survie de ce monde.

 

Et j'en reviens à la question déjà posée : si la situation vire à l'effondrement et peut-être à une certaine barbarie, déjà d'ailleurs bien engagée dans les comportements, on fait quoi ? On survit comment ? Matériellement d'une part, socialement de l'autre ?

Et cela va jusques à la question : que sommes-nous, en fait ? Il m'est déjà arrivé, depuis deux ans, d'aller jusques à dire "nous sommes des produits". Pas pour nous déprécier ou nous condamner moralement, mais par notre situation. Nous ne sommes pas les seulEs. En fait, j'aurais tendance à dire plus précisément, par notre dépendance à un monde de production, et notre itinérance surtout à travers un schéma, un rapport de production envers nous-mêmes (structuraliste), nous sommes proportionnellement, en nous-même, peut-être plus produits que d'autres. En fait, c'est une question épineuse et qui reste à débrouiller. Comme toujours, je suis sur un point de vue conséquentialiste : si le monde de la production et du « social intégré » vient à disparaître, plus ou moins généralement (impossible de savoir jusqu'à quel point), qu'est-ce qui restera, et qui restera, en quelque sorte, soi-même ? Et dans quelle proportion ? Je ne sais pas si j'arrive à me faire bien comprendre. Je sais aussi que c'est une approche qui a ses faiblesses (elle suppose un "réel de base" dont l'ampleur se discute - mais je suis sur la position qu'il existe une réel indépendant des "constructions"). N'empêche, je pense que, par notre rapport à nous-mêmes comme par notre situation matérielle, nous sommes des produits, et des produits fragiles.


Et - question subsidaire qui traîne à la queue de tout ça : n'existons nous que par ce monde przsent, quoi que nous en pensions par ailleurs ?

 

Je tiens en tous cas comme hypothèse que dans le cas de culbbute du monde de la production, technique comme morale, nous, les T, disparaîtrions probablement en tant que ce que nous sommes, que le processus qui nous fonde, actuellement ? Question, pourrons nous continuer à exister
sur d'autres modes ?

 

Qui et que sommes nous n’est pas qu’une question existentielle ou théorique. De sa réponse pourrait bien dépendre, prochainement ou moins prochainement, notre devenir et notre vie.

Je sais que cela peut paraître "apocalyptique", comme point de vue. J'ai tendance moi-même à penser que le capitalisme et le monde qui en découlent en ont encore pour un moment. Cela dit, je tiens la thèse que ce même capitalisme porte en lui, profondément, la dissolution de tout commun humain et la guerre de touTEs contre touTEs. Et que ce n'est pas vraiment maîtrisable.
Et comme nous ne nous sommes (là je parle très largement de toute la pensée politique depuis des décennies) donnéEs comme horizon que son amélioration, son nettoyage (sans doute illusoire) des vilaines dominations et inégalités, etc. ben nous n'avons par contre anticipé en rien une éventuelle mise au fossé. Et d'ailleurs, anticipée ou pas, comme j'ai dit plus  haut, notre dépendance individuelle comme collective à son fonctionnement est telle que nous ne pourrions pas échapper aux conséquences de son effondrement.

 

Et si nous ne pouvons survivre qu’au sein de ce monde que nous contestons, je pense, à bon escient, même si pas forcément avec beaucoup de conséquence, qu’en est-il de nous, encore une fois ?
 

Plume

 


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3 novembre 2011 4 03 /11 /novembre /2011 11:19

 

 

La petite murène, dans le tombeau branché où elle s'est elle-même malencontreusement ensevelie, reçoit régulièrement, avec un mélange d'amusement et d'ennui, les communiqués de Trans Aides. C'est assez comme la mouche du coche, dans La Fontaine ; dès qu'il se passe ou ne se passe pas quelque chose, TA se fend d'un immense communiqué pour montrer à quel point elles sont à l'origine ou à l'aboutissement de tout ce qui peut plus ou moins concerner les T dans ce fichu pays (et peut-être même un peu en europe). C'est semble-t'il leur activité la plus visible, avec une participation résolue à la bousculade commune de touTEs les angoisséEs de l'institutionnel dans le sillage de tout ce qui a la mine de détenir une once de pouvoir décisionnel à Paname. Rien d'exceptionnel, quoi, dans notre paysage. Beaucoup misent sur cette tentative d'intégration.

Ce matin, LPM a carrément l'excellente surprise (pourtant nous sommes diamétralement à l'opposé du 1er avril), de trouver la ronflante déclaration selon laquelle, "devenue la première association transgenre française", elle se débaptise, et, comme Napoléon (décidément en france tout ramène à ce cinglé rationnel), se pose sur la tête la couronne qui la sacre "association nationale transgenre". Rien de moins. Après tout, hein, pourquoi pas ? Bien bêtes seront celles qui iront les leur disputer, cette couronne comme cette primauté, mais ça fait amplement rigoler toute personne qui a quelqu'expérience de la concurrence que se livrent la plupart des associations revendicatives, ici et maintenant.

 

Ah, cette passion "d'être premières", de "représenter la majorité", quoi. D'avoir le listing le plus fourni, de supposés pseudopodes dans le plus grand nombre de provinces, enfin bref toutes ces choses qui obsèdent les dirigeantEs effectiFves ou impétrantEs d'icelui pays depuis la Révolution. Représenter, contrôler, guider.

 

Syndrôme de Napo ou de Robespierre, selon les options de détail.

 

Il leur serait bien temps de former un gouvernement. Et, tant qu'à faire, de demander leur adhésion aux instances internationales.

Ca rappelle divers coups de mégalomanie dans les mondes organisationnels féministe ou lesbio, dans des temps plus ou moins anciens ; le dépôt de la marque MLF par Fouque et consortes, ou l'érection de la Coordination nationale lesbienne (qui n'a, elle, même pas l'excuse d'avoir enfanté une maison d'édition !).

 

On n'est pas les seules à avoir les neurones qui s'affolent à l'odeur du pouvoir, si illusoire soit-il, quoi.

 

Je ne sais pas si ça rassure, d'ailleurs. Et ça ne console guère.

 

Patriaaaaa.... Encore une fois, démonstration que les formes survivent aux dominants fétichisés, et que le balai ne suffit pas, n'a jamais suffi, ne suffira jamais. Mais 'oilà, avec un "matérialisme" essentialiste qui vise juste à s'asseoir dans les mêmes cases, également et fièrement, on n'est pas sortie de l'auberge.

 

Au reste, je doute qu'on en veuille sortir, quand bien même le toit menace de s'en effondrer. La pitance y est tellement addictive !


En tous cas, dès qu'il y a du "national" dans le discours, c'est qu'il y en a une qui pète un boulon dans une des multiples féodalités que constitue notre paysage militant et associatif. Vu le peu de conséquences réelles, ça peut distraire dans l'agonie.

 

 

enterrée vive

 

 

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2 novembre 2011 3 02 /11 /novembre /2011 10:52


 

 

Grandes engueulades sur les légitimités, comme d’hab. Qui peut l’ouvrir, sur quoi, comment, etc etc. Le légitimisme piétinant. Ça s’en va et ça revient, comme dans la chanson éponyme. Ça revient surtout et ça s’installe partout. C’est devenu même une des grandes causes du casuisme moderne, où l’accord sur les dogmes est massif, et où toute l’énergie passe en controverses sur leur réalisation. Qui fera mieux que l’autre ?! Et combien nous devons nous contorsionner, quand ce n’est pas nous sectionner, pour rester dans les clous de formes tordues, auxquelles il arrive de carrément s’auto-contredire ! Ça c’est la discipline favorite à hamsterlande. Des fois c’est une vraie performance à contempler…

 

Toute ressemblance avec diverses situations historiques, quelquefois fort anciennes, n’a rien de fortuit.

 

Là c’est au sujet de la Parole, une des grandes monnaies d’échange et de thésaurisation qui ont cours actuellement sur le marché politico-existentiel.

 

Prise de bec au sujet d’une émission « féministe et de genre », toute aussi répétitive que les autres émissions militantes, qui s’évertuent avec succès à ne surtout jamais déranger les consciences ni des auditeurEs, ni des speakeurEs. Comme toute émission de quoi que ce soit, au reste, ou à peu d’exceptions. Mais il y en a qui s’en vantent, et d’autres qui se vantent de l’inverse. Si tromperie il y a, elle est plutôt là.

 

Au mieux, ou au pire, l’émission en question, un chouïa plus cynique dans l’asservissement au consensus que la moyenne du genre. Et qui porte fort mal son titre, lequel eu pu valoir un programme, stupidement offert, par celle qui vous cause, dans une de ses dernières convulsions participatives. Mais ce sont là broutilles dans le naufrage politique et intellectuel.

 

Fraude sur le marché de la Parole, clame-t’on (ah, non, chez nous c’est « abus », c’est vrai).

Et mon œil ; depuis quand peut-on frauder la daube ?! Là, c’est un peu pupuce qui se fiche de pupuce. Qui lui a chouré pupuce. La zizanie dans l’identité, quoi.

 

Pupuce, ici, c'est la Parole, et les porteurEs de Paroles, elleux-mêmes Parole. Pupuce partout.

 

Mais bon. Que cellui qui n’a jamais, hein… J’ai trop applaudi, servi, nourri d’aberrations et de crapuleries dans ma triste vie en queue de poiscaille (!) pour ne pas m’en souvenir… D’où j’parle, hein ? comme on dit en novlangue. Je vais donc parler non des gentes mais de la chose.

 

Cela dit, dans ce cas, la chose, c’est nous. Et nous sommes la chose. Épineux.

 

Le marché de la Parole : elle est légitime, ma Parole, elle est légitime ! Ça me rappelle les sympathiques harengères fort redoutées lors des soulèvements parisiens. Et dont la faconde était célèbre sous l’ancien régime.

Mais voilà, comme à chaque fois que quelque chose est devenu fétiche collectif, la question posée revient à qui a le droit, la légitimité, d’en user, comment, et en engueulades sur le niveau de chacun chacune tout au long de l’échelle qui monte vers le ciel du bien, ou descend vers l’enfer du mal.

 

Ça se bouscule, récrimine, dépiaute, concurrence autour de la chose évidente et incritiquée. La légitimité certes, mais, finalement, je m’en rends compte, le statut de plus en plus sacré de la Parole, qui tend à occuper, comme une bouche géante, tout l’espace du manifesté. Et à l’occuper en tant que telle. Je Suis la Parole, je suis porteuse de parole (je suis statutaire ou citoyenNE, et productrice, quoi, en somme et finalement). Donc ce que je porte doit avoir place, point. C’est la fétichisation de la parole en Parole qui engendre l’obsession de légitimité. Que celle ci soit « matérialiste », c'est-à-dire néo-essentialiste, attribuée aux groupes sociaux eux-mêmes fétichisés, poupées vaudou bourrés de bien et de mal, de paniques et d’espoirs, ou à l’inverse décrétée universellement valide par son statut propre et décernée aux Moi en déroute, touTEs égalEs dans l’insignifiance dépossédée – la Parole Citoyenne et Démocratique.

La première est plus hamsterlandienne, spécifique et militante ; la seconde sourd de toute la bonne volonté participative, invasive au besoin. D’ailleurs, quand les deux se heurtent, ça fait des étincelles. Et ça permet de croire un instant à une opposition réelle, qui est plus vraisemblablement une concurrence parmi d’autres dans la réalisation du même.

L’autre n’est pas plus pertinente que l’une. Et je comprends infiniment les énervements, dont je fus une grande pratiquante, et quelquefois encore, devant les impudentes imbécilités de celleux qui prennent la place d’autrui pour prouter leur Moi omniscient. Mais voilà, puisqu’on a tout confié à la Parole, qui est par définition immatérielle et in-différente - et puisqu’on a proclamé que les places, c'est-à-dire les ex-personnes, nous réduisons à une suite d’identités et d’aléas sociaux évaluables - ben ce genre de situations n’en peut être que facilité… Une fois de plus, on se plaint de ce qu’on a résolument provoqué. L’imposture, le sans-gêne, sont la vérole pandémique du Paroli durable. 

Pour ça qu’il y a de certaines indignations, qui feraient bien de s’interroger elles-mêmes, avant d’aller porter le fer de la justice sur leurs concurrentes…

 

Dans tous les cas de figure, je crois qu’il s’agit pour les susditEs sujetTEs de s’autoproduire, via la Parole, usine omniprésente. Les gentes, sociologues en tête, qui semblent trouver ce monde extraordinaire et indéfiniment perfectible, n’y voient rien à redire. Pour ma part, j’y vois le désastre de la réduction de tout et de touTEs à des produits. Production/consommation, rien ne doit y échapper ; la Parole est à la fois usine et marché.

Elle est même devenue besoin, ce « produit au carré » selon Anders (1), nécessité des plus emblématiques du monde de la privation abondante. Produit par lequel nous passons, comme par les trous d’une passoire, pour devenir ce que nous devons être, et rien de plus – ni de moins, surtout pas de moins ! Le moins est banni, le plus sujet à justification. Nous peuplons l’empire du moindre mal et de la portion congrue.  

 

Se profile partout dessous le Moi, ce moi complètement dépossédé et mutilé, ce reste de la personne et du rêve de sujet moderne, ce moi qui ne parvient plus, comme s’il clamait des profondeurs, qu’à se faire Entendre – et Reconnaître. Écoute et reconnaissance, ces fantômes d’existence…

D’où la bousculade sur la scène toujours trop étroite des manifestations de ce moi, de ce sujet qui cherche à la fois l’égalité formelle et la diversité, l’idéal des marchandises, pour quand même apparaître, comme le fantôme qu’il est.

D’où les ratiocinations sur qui détiendra le plus de légitimité, puisque l’égalité formelle basée sur des abstractions passe son temps à re-produire de la hiérarchie. Elle n’a pas trouvé d’autre moyen de s’inscrire et de se manifester, de faire semblant d’avoir une épaisseur. Bref, la concurrence, le marchage sur les pieds, l’imposture et l’impudence à parler pour autrui, la fameuse invisibilisation etc. sont les conséquences nécessaires et inévitables de la rage à réaliser, incarner, s’arracher réciproquement et porter le saint-sacrement contemporain. Pour y voir clair, il faudrait déjà cesser de s’attrouper.

 

La Parole, ce n’est bien sûr pas le simple usage de la parole, le fait de parler, de discourir, de médire, que sais-je encore, toutes ces possibilités. Non, c’est comme pour le dédoublement de bien des choses dans le monde moderne (voir la critique du travail) ; la parole devient Parole lorsqu’elle énonce et se pose en traduction autorisée, partout valable (ayant cours, comme une monnaie, encore une fois) de ce Moi paniqué, du sujet. Et que son objet est de placer ceTTE moisujetTE bien à sa place, bien en vue, sur le marché, sur la scène où nous jouons jusques à la mort. Que moisujetTE soit bien là où il faut, bien reconnuE, prisE en compte (primordial, le compte doit y être !), incontournable et indépassable. La parole sert à parler, la Parole sert à être là, à n’être pas oubliéE dans le grand frichti. Á déposer le statut sur pattes qui nous tient lieu de justification. D’autor et avec garantie mutuelle. Enfin, dans l’idéal – la réalisation est plus bordélique. Mais l’important, c’est que la Parole soit, par principe, révérée. C’est à peu près tout ce qui reste de chance pour se sentir être à la plupart de nos débines.

 

La Parole est tellement clivée de la parole qu’elle l’écrabouille littéralement, avec le langage et la compréhension, pour ne pas dire même l’intelligence, au vieux sens de communauté intuitive entre les humainEs. Elle est unidimensionnelle et univoque, elle n’est plus même vérité, elle est, tout court. Elle est incontestable. Il est malvenu, mal vu d’y trébucher sur des incohérences ou des impossibilités. Il nous les faut franchir en bondissant, au contraire. Les plus zéléEs volettent par dessus.

Elle s’impose, comme s’impose le monde que nous n’imaginons plus même fuir, et auquel nous voudrions juste trouver quelques aménagements. Que ce soit volontairement ou malgré elle. Il n’y a plus de profondeurs, de chausse-trappes, de mensonge. Plus de doute et d’équivoque. Par son statut même, la Parole n’est qu’affirmation. Elle verse même souvent dans la tautologie. C’est qu’il nous faut un monde safe, et un monde où la Parole aurait des recoins ne serait pas safe. Peut-être même irrespectueux.

Or, les temps de grandes affirmations ont souvent été ceux de folies rationalisées et d’exactions innommables.

 

La Parole se balade désormais toute seule, forte de notre énorme croyance, de notre participation sans arrière-pensée, écrasant ce qui a quelque épaisseur, et la malchance de se trouver sur son passage. Quand vous voyez poindre la Parole, sauvez-vous, si vous le pouvez ! Même si vous lui avez délégué votre voix, elle ne vous en saura nul gré et ne vous en marchera pas moins dessus. Pas d’illusion ; une divinité n’a rien à fiche de nos contingences de mortelLEs. Et, comme pour toutes les abstractions réelles, ses effets sont tout à fait matériels. Définitifs.

 

La Parole illustre le degré présent de décomposition des personnes dans la représentation. Elle est devenue une des monnaies du marché des sujets sociaux. Nous croyons en user, et ça fait un bon moment que nous ne la maîtrisons plus. Nous sommes obligéEs d’y passer.

 

La Parole perd tellement de signification, qu’elle finit par se mêler de plus en plus intimement à un autre caractère sonore de notre époque, le bruit. Nous sommes réduitEs à bruire.

 

Pas par hasard que la militance et autres lieux de l’insatisfaction modernes, comme la psy, sont des endroits privilégiés de production comme de recherche de Parole, de Moi- ou de Nous-Parole. On y vient même souvent pour cela, comme on irait dans une zone de développement pour trouver du boulot. Il arrive même qu’on puisse y être déçuE, quand on en fait vraiment trop et que les autres vous rembarrent. Ah, l’espace de la Parole, qui, bien sûr, est toujours trop étroit. La Parole est comme la Valeur, elle excède toujours la réalité. Ça finit fatalement par se marcher dessus.

 

La Parole nous constitue en exactement ce qui correspond au post-modernisme économico-politique avancé, avarié, institutionnel, soucieux et soigné, à la dissolution du commun et du réel, au morcellement en autistes hargneuXses et revendicateurices, isoléEs ou aggloméréEs. On finit même, prioritairement aux choses, bénéfices, etc. à réclamer la Parole (avec sa sœur l’Image). Les drama les plus cocasses en surgissent. C’est comme le fric, tant qu’il y aura de la Parole, avec le grand P, il n’y en aura jamais assez pour tout le monde. De légitimité non plus. Par principe, ces richesses boursouflées de vide créent une pénurie inimaginable. Une pénurie de nous-mêmes, auto-vampiriséEs, et qui ne pourrons jamais nous remplir avec les monceaux d’absence médiatisée que nous avons produits à partir… de ce même nous-mêmes.

Pire : la Parole fait disparaître, littéralement, ce qui cherche à se manifester à travers elle ; c’est le destin de tout ce qu’on essaie de placer à valeur égale, sur un plan en dernier ressort fictif. Quand ce n’est pas victime du cannibalisme de la bousculade, ça passe dans l’indistinct et, au final, l’inexistant. Bouffé par l’abstraction qui affirme égaliser, et qui néantise, ne sachant d’autre voie pour y parvenir.

 

Enfin, last but not least… la Parole sacralisée, comme les vestales, est autant à son large que ces dernières. Enfermée dans le temple – et nous sommes touTEs le temple, à la fois unique et démultiplié. Surveillée et évaluée. Il n’y a pas discours plus pauvre, rôlé et répétitif que celui d’une parole devenue valeur sociale et représentation des vivantEs, avec les enjeux qui vont avec. L’instrumentalisation à son comble sous l’étendard de l’autonomie. Plus la Parole est décrétée autonome, plus elle est contrainte, contrainte à servir nos illusions et arnaques. La Parole est injonctée libérée, après pourtant bien d’autres démonstrations de cette antiphrase qu’est la libération. Gare à qui ne le sera pas ! Rien de plus discipliné, de mieux autocensuré qu’une Parole déclarée Libérée. On en attend tellement, s’agit pas qu’elle déçoive…

La morneté incroyablement répétitive, autocensurée, limitée jusques dans les sujets traités, des productions militantes en est une conséquence qui ne peut que laisser amère ; elle fait une triste concurrence aux automates de la mesquinerie ressentimenteuse et fréquemment abrutie qui peuplent forums, listes et commentaires.

Mais voilà, quand on veut un monde sans Mal, univoque, et même, finalement, un Monde tout court… Totalité du bien, de la gagne, de la safety et toute la ribambelle des désirées… Que tout le monde soit contentE, heureuXse. Un bonheur insoutenable. Ce qui n'empêche d'ailleurs nullement de s'entrepiétiner, suriner et abandonner, bien au contraire - chacunE pour Soi et l'institution de Procuste pour touTEs. "Universalistes" et "anti-U" pêle-mêle.

Eh bien on en a les conséquences, qui prennent la plus grande part. Les fameux faux-frais. Les conséquences de l’impossibilité. Les conséquences de vouloir ce qui est déjà à l’œuvre, en croyant que c’est l’inverse et en rêvant que ça puisse aller ailleurs que dans le trou où nous sommes. En un mot, Nemesis.

 

Ce à quoi on pourrait s’attaquer, en cas de rupture de l’auto-envoûtement, c’est à la notion même de légitimité, et à celle de la Parole, la première structurant l’autonomie de la seconde (au sens originel du terme, elle devient son propre principe autojustifiant, comme la marchandise, par exemple), laquelle anéantit personnes et réalité. Le contenu compte peu, ce qui compte, c’est qu’elle soit reconnue Parole, ectoplasme qu’exhalent nos baudruches sociales. La Parole se comporte exactement comme tout ce qui devient valeur, elle échappe au contrôle et nous investit comme si elle était nous-mêmes – avec ses lois et déterminants.

 

Une possible émancipation, si ce terme suranné, aplati au rouleau à pâtisserie des libérations, c'est-à-dire en novlangue des intégrations, si donc ce terme parle encore à quelquEs unEs, passe probablement par le déboulonnage de nos idoles intériorisées. La Parole, avec son grand P, en fait désormais partie.

 

Et on pourrait alors recouvrer, qui sait ? l’usage du langage, cette périlleuse invention. Avec tous ses imprévus. Son manque rédhibitoire d’assurance. Ses entourloupes. Sa connaissance dissolvante de l’abstraction. Ouh là là, rien que d’en causer j’ai le vertige. C’est ça quand on admet de ne pouvoir tout prévoir et maîtriser.

 

Pasque bon, on a beau vouloir nettoyer, le réel ne se soigne pas. Et retoc.

 

 

 

enterrée vive et dommage collatérale (qui sont dans une même décharge)

 

 

 

(1) « Pour que les produits trouvent leur compte, c'est-à-dire pour que la production suive son cours, il faut produire un autre produit – un produit au carré – et l’intercaler entre le produit et l’homme : ce produit s’appelle le besoin. »

Günther Anders, L’obsolescence de l’homme.

 

 

 

 

 

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25 octobre 2011 2 25 /10 /octobre /2011 22:03


 

Eh ben.

 

A-no-so-gno-sie, me martèle le dictionnaire. Les dictionnaires, c’est bien, mais uniquement si on se souvient encore des initiales du mot. Sans quoi (bon, je sais, il y a le dictionnaire analogique, etc…).

D’ailleurs ça fait bien longtemps – mais est-ce que ça ne s’est pas multiplié au cours de ma dégringolade – que j’ai ces trous soudains, le mot qui manque ! Sueurs ! Panique ! En plus souvent un mot assez usuel.

 

L’ano je sais déjà plus quoi, donc (j’ai toujours été rétive, bien que cultivée, au vocabulaire médical) est le fait de ne pas se rendre compte à quel point on est malade, diminuée, cacochyme, démente.

 

Chalamov, distancé de la mort quasi-certaine qui le suivait pas à pas à la Kolyma par une intégration au corps des aide-médecins, décrit ainsi ces zeks qui arrivent mourants au poste sanitaire, mais ne s’en rendent pas compte et simulent avec ce qui leur reste d’entrain une quelconque maladie ou blessure, pour parvenir à échapper au travail meurtrier ; alors que le regard du toubib, lui, voit déjà que le crevard n’a quelquefois plus que deux ou trois jours à vivre. Et que c’est tout simplement d’épuisement qu’il va mourir.

 

Comme quoi le merveilleux monde contemporain, qui fournit en masse travail, idées, maladies, prisons, etc. est un vaste champ pour l’ano- zut !

 

Vu comme je me porte, c'est-à-dire ne me porte plus du tout, depuis quelques années, glisse dans un long boyau d’inimaginable, de stupéfaction paralytique devant mon autodestruction, je me demande si je n’en suis pas atteinte.

 

Mais pour être atteinte d’ano coin coin, il faut nécessairement être préalablement atteinte d’autre chose. Dans mon cas précis, je penche pour la dégénérescence, oui, la même que je perçois de plus en plus largement chez mes contemporainEs. Un début d’alzheimer. Ou tout simplement un immense dégoût de soi, de ce dans quoi on vit, de ce qu’on accepte d’y vivre. Qui d’ailleurs à mon sens peut provoquer ou du moins précipiter la démence.

 

C’est chiant l’anonononie, parce que ça empêche assez vite de prendre des mesures radicales pour se débarrasser de soi, ou de ce qu’il en reste. Je songe avec tristesse à Cioran, qui était bien décidé à se flinguer, mais qui bascula dans l’espèce d’indécision apathique qui caractérise le truc, et mourut pitoyablement, comme cela va arriver à la très grande majorité d’entre nous. Des fois, j’en viens même à relativiser mon jugement sur des morts violentes et prématurées. Ça me foutait en rogne extrême contre les idéologies qui les incitaient, mais quand je vois où on finit, et de plus en plus tôt, ben… Je sais plus… En fait je n’en aime pas plus les idéologies sacrificatoires pour ça, mais je me dis qu’au moins elles ont fini entières. Enfin façon de parler.

 

Après, est-ce que c’est ça qui est à souhaiter ?

 

Car, encore une fois tout est dans les conditions. Enfin, sinon tout, du décisif tout au moins.

 

En effet, je vois que je suis en train, si je fais abstraction de ma logorrhée scripturaire, qui de toute façon tourne en rond parce que je n’ai plus le courage, l’organisation mentale et la capacité nécessaires à écrire ce que j’aurais vraiment voulu écrire, eh bien j’en fais donc abstraction, je deviens petit à petit aphasique. Je ne sais plus rien dire à celleux qui furent mes proches, et je m’en isole. Rien à donner, rien à dire…

 

Il ne me reste qu’une aigreur sordide et une malveillance que j’ai voulue opposer à celle dont nous faisons socialement et collectivement preuve, mais sans les moyens de. Je me vois déjà terminer comme cette mémé dont on me parla autrefois, qui avait tout oublié, jusqu’à son nom, tout sauf son racisme impénitent. Terminer donc dans une acrimonie sans bornes, marmonnant de vagues insultes quand je croiserais quelqu’unE à moins de vingt mètres (et même à plus). M’abêtir dans une obstinée détestation.

 

Ânonner.

 

L’anonenanie positive, c’est quand on arrive à oublier une bonne partie du temps qu’on se déteste soi, d’abord.

 

Bon. Donc, après tout, finir aigrie et débile, donc, comme je dis, c’est une question de conditions. Si j’avais toujours une petite maison, indépendante et isolée, je me vois très bien périr petit à petit, engluée en une sorte de béatitude de fureur et d'impotence, dans mes déchets et mes déjections, les extrémités mastiquées par mes chatTEs affaméEs, traînant mon impayable silhouette de travelo décati, coulant, faisant sur lui, jusqu’à la camionnette du compatissant boulanger qui compterait les sous dans mon porte-monnaie et se retiendrait de propos désobligeants.

 

( C'est en effet sous cette espèce, remarquait une de nos doyennes dans un texte que j'ai perdu, que nous finirons, f-trans, pour la plupart. Graisses fondues et angles réincarnés. Que nous nous récapitulons, en quelque sorte. Autant ne pas se le cacher.) 


Je dirais même que, si on admet que la dégénérescence et une probable anognagna nous sont promises massivement, au vu de nos vies matérielles et morales, ben ce serait encore une des plus belles manières de finir. Loin des longs séjours. On pourrait même appeler ces derniers chez-soi des courts séjours. Comme il y a les courts bouillons, pour les homards*

 

 

 

LPM

 

 

* Je dis ça, c’est sans doute n’imp’. J’ai jamais mangé un homard de ma vie et ça ne se cuisine certainement pas au court-bouillon. .

 

 


 

 

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La Bestiole

  • : Divergence transse, féministe, communiste - Le placard à Plume, la fem-garoue
  • : Ébranchée, schlemihlah, communiste, féministe - la transse la moins queer, la moins fun, la plus antisexe, antinaturaliste, antisubjectiviste du quart sud-est. Clodote d'hamsterlande, casserole détachée de la queue de l'alternoféminisme. A gauch' de la gauch' de la gauch' de l'extrême gauche. Résolument opposée aux backlashes pro sexe, pro marché, pro nature, pro religion, pro peuple, pro nation, comme aux catéchismes moraux-politiques en tous genres. Moderniste négative, moniste, novatrice ; philogyne, philosémite. Pour un anti-monde de nanas paresseuses et la ruine radicale de la masculinité, de l'économie, de la sexualité, de la fierté, du pouvoir.
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