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25 juillet 2011 1 25 /07 /juillet /2011 16:51


 

« Dès l'ouverture des bureaux à 8H30, les candidats au mariage faisaient déjà la queue par centaines sous un soleil de plomb. » Dépêche de l’AFP sur les mariages homos à New York.

 

Faire la queue pour se marier.

!!!!! (ici j’aurais volontiers mis un smiley gros yeux, mais je sais pas faire…).

 

Ah on est propres !

 

Après on fera la queue pour divorcer, ça va être croquignole aussi. C’est même déjà virtuellement commencé : un tribunal d’ici a eu ainsi à connaître d’un procès sur une garde de môme entre deux nanas. Il fallait voir comment l’avocate en frétillait d’aise. C’est qu’on se rapprochait du calque absolu de la famille hétéra. Finies les sept erreurs. On se prouvait dès lors aussi stupides, possessiFves, processiFves, mesquinEs et aigriEs que la moyenne, avec surtout le même droit à étaler et faire reconnaître ces aimables dispositions. Qu’est-ce que vous croyiez ?

 

Ah on fait tout bien comme il faut. On a le modèle sous le nez, faut dire. Bizarre tout de même que ça nous ait pas donné la nausée. Mais non, on contraire, on en bouffe et on en reprend.

 

Je suis pas sûre qu’il y a trente ans j’aurais imaginé que nous, les futurEs « lgbt » donc, pourrions quelque jour démontrer aussi épouvantablement notre normalité.

 

Y a pas moyen, j’aime pas les mariages, ni les couples, ni les trouples, ni la valeur-relation. Non seulement ça nous enferme, nous exproprie, nous enchaîne, nous pourrit autant la vie qu’aux hétér@s, mais comme si ça ne suffisait pas ça nous rend tout aussi ridicules. Et pour tout dire aliénéEs.

 

Je sais, ce sont des gros mots. Mais nous faisons encore plus dense, alors…

 

Ce n’est pas anecdotique ; de même que nous réclamons à cor et à cris notre inclusion totale à la valeur et au management, nous nous installons parfaitement dans les cadres d’hétérolande et du patriarcat. Et ça ne nous pose aucune question. Pardi ! Puisque nous « sommes autres », comment pourrions nous bien être mêmes ? La vieille illusion du sujet social providentiel qui porte changement par lui-même, pourtant cent fois éventée par l’histoire et le réel… L’autoarnaque habituelle.

 

N’empêche, c’est tellement intense comme copiage que des fois je me dis : mais c’est dingue que ça ne nous interroge pas un peu ! Qu’on ne doute mie ! Je refuse cependant de croire que mes congénères sont des imbéciles. Je n’y ai jamais cru un instant et ça renforce la perplexité. Il y a autre chose, une fascination morbide, une hypnose collective…

 

Nous nous prenons pour autre chose. Et là, je le dis, toutes « identités » ou « orientations » confondues. Autre chose qui nous a touTEs bouffé la tête, et qui va évidemment bien au-delà des rubans, des faire-part ou des contrats de mariage. Forme qui vit de nous mais que personne ne contrôle. Forme au service de laquelle nous nous mettons de notre propre gré, avec enthousiasme. Avec confiance. Avec croyance.

                                                                                                                                     

Et c’est ainsi qu’on se met à la queue leu-leu, à quatre pattes même puisqu’appariéEs, pour nous introduire fièrement dans la cage ! Et qu’on va en vernir les barreaux. Avec paillettes incluses. Que ça brille !

 

Où sont passés les coupes-boulon, nom de la d…. ?!

 

 

La merle blanche

 

 


 

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23 juillet 2011 6 23 /07 /juillet /2011 13:44

 

 

 

Ça ne pouvait manquer, mais ce n’en est pas moins fascinant, si j’ose dire. La première, et même la seconde, la troisième question que tous les média et touTEs les citoyenNEs se sont posées, au sujet de l'auteur du meurtre de masse qui vient d’avoir lieu en Norvège, c’est « de quel bord politique est-il ? ».

 

Personne ne semble avoir envie de se poser la question ; « pourquoi devient-il si banal de tuer tout ce qui bouge, et ce depuis déjà quelque décennies ? ».

 

Oh, ce n’est pas que l’on ne tuât pas auparavant, et largement. Ce n’est même pas non plus que la vie ait encore perdu de la valeur, elle n’en avait déjà plus au regard du marché et des idéologies.

 

Ce qui est nouveau, c’est que les idéologies ne sont désormais plus là que comme coloration, paravent. Même plus justifications, si pourri soit ce genre de justification pour juger de la pertinence à vivre des gentes. Ce qui sort tout cru, désormais, c’est la haine et le désespoir d’un sujet vidé, creux comme une vieille noix, rempli d’un automatisme qu’il sent bien meurtrier, planétairement, au nom de l’abstraction.

Le massacre de Bologne, même si ça sentait bien le nihilisme avancé, revêtait encore les vagues prétextes d'une "stratégie", d'une magouille, si illusoire fut-elle. A présent, les fonds de teint politiques ou nationaux ne sont vraiment plus que des lavis décolorés. La seule fraternité est celle de l'anéantissement. De soi et des autres.

Après, recouvrir ça, comme un cadavre d’un linceul de telle ou telle idéologie, du djihad ou de la croisade, ça n’a plus aucune importance en soi, sauf pour l'illusionnisme politique. Non plus que ça n’en avait déjà d’affamer des continents parce que pas compétitifs et insolvables. Ca se fait parce que ça doit se faire. Il y en a juste qui courent en avant.

 

Ce qui importe c’est que la vie, résolument, non seulement ne vaut plus rien, mais entrave le mouvement suicidaire de l’auto-expropriation menée par les humainEs. Et que ce mouvement trouve nécessairement de plus en plus d’agents pour faire le boulot. Parce que même l’extermination est un travail. Les grandes dictatures l’ont inauguré au niveau de l’État, mais nous sommes à l’époque de la PME et des autoentrepreneurEs.

Que les vivantEs sont désormais, comme n'importe quoi d'autre, une matière brute à transformer. La transformation la plus radicale est de les changer en cadavres.

Et que le meurtre apparaît de plus en plus, malgré ces reste d'oripeaux de rationnalisation externe, comme sa propre fin et sa propre rationnalité. Au fond, il y avait eu des prémisses. Il y a déjà près d'un siècle qu'on crie bien facilement "Vive la mort !" ici et là, avec ou sans drapeaux... Que la tête de mort représente aussi commodément notre ardeur...

 

Mais cela nous rassure tellement, de penser qu'il y a une raison autre aux meurtres de masse de toute ampleur, que la fascination pour la valeur, le vide, le mépris de la vie qui exsudent de nous touTes, que nous nous baignons dans la bienheureuse illusion que "c'est un intégriste" ou "c'est un fasciste". Ouf. Notre fonctionnement collectif est hors de cause ! Continuons, et mettons notre armure pour sortir.

 

Par ailleurs, c'est vrai, ce sont toujours majoritairement des mecs qui tuent, de même que ce sont toujours eux qui sont censés assurer la production reconnue comme telle, économiquement et moralement. La violence est une vieille prérogative de l'état, de l'économie et des hommes. Unis dans la lutte. 

 

Mais on peut présumer que la marche vers l’égalité des genres dans l’inclusion au désastre va gommer cette fâcheuse disparité. On a déjà des nanas tortionnaires à Guantanamo et quelques bombes humaines. Je ne déséspère pas que demain ou après demain, un petit massacre de supermarché va être commis par une femme qui a fini par tout aussi bien intégrer la vanité de la vie et du sensible que les hommes. Puis une autre, puis une autre… Petit à petit, l'oiseau fait son nid...

 

Tous des mecs, nom de d… ! Au milieu des éclatements et de la misère croissante. Au moins, dans le naufrage humain, aura-t-on réussi à touTEs se rapatrier dans ce que Roswitha Scholz décrit comme la barbarisation du patriarcat. Et à démontrer que n'importe qui, socialement, peut être un mec et assumer production comme barbarie. 

 

- Je suis une femme ; pourquoi pas vous ?

- Ça ne rapporte pas assez.

 

 

La petite murène

 

PS : pour celleux qui ont encore envie d'hypothèses avant de mourir, je recommande une fois de plus les textes parus sur Palim Psao au sujet de la violence par principe dans le monde de l'économie.

 


 


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22 juillet 2011 5 22 /07 /juillet /2011 11:25


 

 

J’eus bien aimé être évêque. Mais voilà, c’est d’un débouché limité, en général réservé aux mecs, et parfaitement bouché pour les nanas, bio ou trans, dans l’église catholique romaine. En plus il y a déjà une amie qui postule, au cas où ça viendrait à changer, et qui est mon aînée. Je suis pour la priorité aux aînées. Respect et considération. Elle d’abord, si jamais.

 

Mais je disais ça, parce que depuis bien quelques années, j’ai affaire à des personnes et à des images aussi, qui me laissent rêveuse quant à ce que peut, ce qu’a le droit, désormais, d’être et paraître une butch. Pasqu’alors, je veux pas être méchante, mais le modèle en est très majoritairement je dirais androgyne tendance m, très modérément (prudemment ?). Et jeunes, autant que possible, et qui le montrent bien. On voit bien que trop sentir le boucané ne doit toujours pas être très prisé. Et surtout, surtout, rester sèche et mince, sans quoi… Sont butchs comme moi je suis évêque quoi.

Et qui se ressemblent, b… d….se, qui se ressemblent… Ça c’est un mal actuel généralisé (oui, pour moi c’est un mal), la ressemblance de plus en plus forte à, je suppose, une espèce de personnage idéal. Les butchs de ma jeunesse pas si ancienne ne se ressemblaient guère, et étaient même souvent inattendues.

 

Puis, les néo-butchs contemporaines (je ne sais pas comment décrire autrement) sont ou semblent, sont présentées comme plutôt « accessibles » et hypersexuelles – somme toute, exactement le critère moyen des biolesb dans le vent actuelles, elles même en phase avec la majeure partie de la société mainstream. Que justement une butch, une lesb, une humainE quoi, puisse être et rester lointaine, pas touche, pas évidente, oh là là, c’est le moyen-âge. Stone ? C’est quoi stone déjà, ça me rappelle confusément quelque chose, tout en bas, dans le sombre âge de la névrose… Á présent c’est « toutes libérées », et ça se voit ! Les fantasmes biolesb sont devenus à peu près aussi formatés et attendus que celleux du monde hétéro. Ça c’est ce qu’on appelle une intégration réussie, dans une des activités les plus productrices de valeur sociale.

 

Á queerlande et alternolande réunis, sans même parler de lgbtande en générale, je dois bien dire que je tombe quelquefois des nues quand je vois qui est définie ou se définit comme butch. Là aussi, il y a eu passage au laminoir et lavage à grande eau. Il y avait déjà les « bio-trans », c’est vrai. Mais qui n’étaient « qu’un petit peu transgenre ». Là c’est « complètement butch », sauf que quand on regarde on fait « ou ça ? ». Mais voilà, nous avons fait de ces incarnations un but et une source de valeur existentielle, ce qui implique de courir après ce qui autrefois était un destin. Et de multiplier des simulacres qui ne sont plus crédibles. Mais s’ils ne le sont plus, c’est précisément parce que c’est eux qui sont demandés, réclamés, désirés. Les anciens destins qui s’imprimaient dans les gentes étaient par trop inchangeables, par trop difficiles à vivre. Et sans doute, je le répète, pas assez appétents. Nous faut juste de l’andro, customisé avec quelques accessoires, coupes de cheveux et attitudes pour diversifier et recevoir l’appellation.

 

On a voulu tirer quelque chose, comme d’hab, de nos manifestations. Et toujours la même chose, d’ailleurs, de la valeur existentielle et relationnelle. Patatras. On en tire, ah ça pas de lézard, mais ce dont on les tire a succombé. Nous sommes grimées de ses plus passables apparences, nouvelle manière de jouer aux zombies : idées certes, mais identités aussi. Nous en causons sans cesse, de ces « identités », alors même que nous avons réussi, dans la droite ligne massive du monde contemporain, à en exterminer la réalité au profit de la production de l’identique accessoirisé. Quel cauchemar !

 

Sans préjudice, tout ça, des plus nauséabonds amalgames, comme celui que tire un article du désespérant Rue89, citant un spectacle apparemment fort en vogue, la « lesbienne invisible » : « Une fille lesbienne peut être jolie. En fait, ce n'est pas la laideur qui rend les femmes homosexuelles… ». Uhrk ! Donc, ne pas être lisse, mince, raisonnablement genrée comme il faut, c’est être laide. Ben chiche, j’adore les butchs, et si elles sont laides pour la « lesbienne invisible », laquelle je suppose promener désormais sa poussette sur le bitume, avec dedans son inévitable môme profondément désiréE, pour passer encore plus, eh bien tant mieux. Je pense que les fems sont pour elle également à leur manière d’horribles épouvantails. Peut-être qu’on va se retrouver au potager !

C’est hallucinant de lire des trucs pareils, enfin je suppose que ça montre bien où en est tombée l’idéologie lgbt : des droits, des guichets, des mariages, des mômes, et surtout ressembler à tout ce qui peut s’imaginer de plus plat. Le règne des limandes a définitivement supplanté morues, baudroies et murènes. Ça doit donner moins de choléstérol…

 

Grrr….

 

Bref je ne sais pas bien, à quelques personnes près, où et comment survivent les butchs, les vraies, allez, j’ose cet adjectif, actuellement vivantes. Mais sûr, ce n’est pas sur les sites biolesb. Ni à alternolande. Je ne parle même pas des machins genre Têtuyagg où la bébête semble définitivement éteinte.

 

Je crois qu’on a du mal, en notre époque où les produits que nous sommes appelées à devenir voient leur côte dépendre de la reproduction du rare ou supposé rare, du mal donc à comprendre que nous, butch, fem, trans, que sais-je, étions d’abord des personnes. Pas des reproductions d’identités. Que même s’il y avait des « modèles », modèles qui d’ailleurs étaient des personnes aussi et pas des images, il fallait se porter soi-même, et ne pas attendre d’adoubement ni d’étiquetage. Et que nous restions intrinsèquement seules – au lieu que la « prise d’identité », de nos jours, vise tout d’abord à relationner. Il ne peut pas y avoir une pléthore de butchs. De même que je suis de plus en plus perplexe devant les tenants et aboutissants de la pléthorisation des transitions, devant les ronéos identitaires que nous avons mises à tourner.

 

Je dis ça, je ne suis pas butch. Je suis une t-fem d’un certain âge, ratée et ratatinée, qui peut au mieux désormais jouer la petite vieille. Mais voilà, j’aime les butchs, pas spécialement d’ailleurs pour leur sauter dessus. Je suis une fem antisexe. J’aime, ou plus pessimistement j’aimerais qu’elles puissent exister, et bon… Ben c’est pas souvent, mais vraiment pas souvent.

Et par ailleurs je ne suis pas légitimiste ; je suis sortie à grand’peine de cet étrange monde où chacune n’a plus le droit de jouer que sa partition, de parler d’un elle-même de plus en plus circonscrit (comme les shadoks, ga-bu-meu-zo) ou de copier-coller des déclarations pompeusement atiffée d’un nous, en craignant comme la peste un « universalisme » où, horreur, on pourrait connaître une réalité pas complètement cloisonnée.

Bref je cause de ce que je ne suis pas, eh ouais. Et heureusement…

 

Je reprends ; c’est tout de même étrange – ou significatif… J’ai eu déjà fait remarquer (« Quelle sacrée revanche »), et pas que moi, à quel point notre monde, celui on va dire des f en général, de tous genres et tous poils, politique, physique, pratique, s’était masculinisé ; réappropriation, clés à molette, pas douillettes gna gna… Et… c’est précisément dans ce même mouvement que les butchs disparaissent également ! Car, bien entendu, comme tout doit être abordable et finalement modéré, consensuel surtout, en cette époque, même cette masculinisation ne doit pas paraître trop masculine. Paraître. Les butchs n’ont jamais été des mecs, et la déesse merci. Mec, socialement, c’est plutôt ce neutre m, ni fem ni butch ni pas grand’chose d’ailleurs, qui se répand aujourd’hui. La « revanche », vous disais-je il y a un an, qui n’est plus à chercher dans les pitreries nauséabondes du masculinisme, mais dans notre grandissante absence de caractère.

Or, ce qui désormais est « butch » (puisque c’est presque plus un adjectif qu’un substantif), c’est cette absence de caractère « neutre », masculine mais pas trop.Avec juste ce qu'il faut d'éléments réappropriés.

 

De caractère, disais-je. Parce que c’est bien là ce qui, chez nous,  bucth, fem, t, que sais-je encore ? créait ce que beaucoup prenaient pour une apparence. Ben non, ce n’était pas une apparence. C’était notre caractère, au deux sens du terme.

 

Je vais une fois de plus faire des malheureuses et des pas contentes, mais pour moi, le queer, sa revendication à tout et à son contraire, au kaléidoscope permanent, a été l’indice de la fin des caractères. La fin du choix, qui est nécessairement limitatif. Comme un maintien ou une cambrure. Oui, le queer est la fin des choix. Le recours à un (ah je vais encore me faire des amies), à, oui, à un désengagement. Je ne parle évidemment pas politique ou toutes les mascarades idéologiques, mais d’engagement à une personne. Une personne qui est soi, mais qui ne peut aussi être soi que parce qu’il y a quelque chose derrière, qui existait en partie avant, et qui la rend réelle, fondée.Et que ça ne peut changer sur une simple intention ou un nouvel appât.

 

Vous me connaissez, je n’idéalise guère les identités, bien au contraire, un monde d’identités me fait suer. Mais est-ce que je parle d’identités ? Pas sûr. Je crois que je parle de personnes, encore une fois, et que la personne n’est pas plus dans les modes que dans un indéterminé vague et semblable. Pas de personnes sans repères réels. Les identités, comme on les comprend désormais, ont dissous les réelles. Or, autant que j’aie pu le comprendre auprès de personnes (encore !), la vie des butchs est une réelle, et dans une certaine mesure partageable et compréhensible, comme à peu près tout n’en déplaise aux légitimistes de l’auto-compréhension exclusive. Réel, vrai, compréhensible. Comme je le suis, pour le moins bon et pour le pire.

 

 

Plume, la fem-garoue, aux trois quarts crevée mais quand même !

 


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19 juillet 2011 2 19 /07 /juillet /2011 13:01

 

 

 

« La fraternité entre les peuples est une base indispensable du développement économique. »

Sic !

R .T Erdogan, premier ministre truc, en visite chez ses anciens ennemis du Kurdistan Irakien

 

 

 

 

J’ai longtemps fait partie de la claque mobilisée par les bien-pensantEs de « l’antiracisme déconstructeur » et autres indigèneries aux apparitions de Caroline Fourest. Je ne suis pas autrement fière, vous pensez bien, d’avoir joué ce rôle imbécile, qui rappelle tant de souvenirs historiques : la puissance des aboiements de haine. Crier, menacer, invectiver, couvrir… Indépendamment d’ailleurs de la pertinence du contenu, dans la mesure où il en peut rester un dans ce fourbi, lequel je crois grandement discrédité et invalidé par ce genre de tactiques. Je ne trouvais pas, et ne trouve pas plus aujourd’hui, que Caro eût mieux raison que nous ; mais nous avions indiscutablement aussi tort qu’elle, pour le moins. Des deux côtés, déluge d’affirmations ou de négations autojustificatrices, on pourrait presque dire auto-immunes, tellement la zombification par les idées rend imperméable à toute réflexion.

 

N’empêche, j’avoue, elle me faisait quelque effet, la Caro, avec son regard un peu baissé et cependant bien droit, à tenir tête à des salles acquises à ses adversaires. J’en éprouvais de la sympathie. Sur le coup. J’aime bien les seules et Caro n’est évidemment pas ce que j’appellerais une seule. Elle représente une école relativement populeuse. Relativement, je dis bien, parce que ce n’est pas non plus une des écoles les plus massives, en fait. En tous cas pas sur les questions très biaisées et daubées du racisme, de l’islamophobie, etc. Ce qui lui vaut quelquefois de se faire assaisonner d’un peu partout.

Non, ce n’est pas une seule. Elle a choisi de défendre une part de ce monde, dirais-je, une des tendances à l'œuvre. C’est son affaire. Mais en la voyant, je me disais qu’elle aurait fort bien pu être une seule. Renoncer aux dividendes sociaux et relationnels. Si elle s’y était prise assez tôt, dès 95, quand nous émulsionnâmes dans la baignoire à remous du renouveau féministe. Après, peut-être que ça lui sera imposé par les circonstances, mais j’en doute. Elle a désormais suffisamment de réserves, et au-delà.

Dommage. Des fois je me dis que ça en aurait fait une bonne, de seule, d’irréductible, d’incomprise et d’émigrée en ce monde.

 

Ces derniers mois, je trouvais que ses chroniques, notamment dans le Monde, me semblaient moins bornées, schématiques et sûres d’elles-mêmes qu’auparavant. Oh, ça n’allait pas beaucoup nous rapprocher, en tous cas moralement et intellectuellement. Mais je m’en fiche, je ne vis pas pour le réjouir que les gentes soient d’accord avec moi, contrairement à la norme en vigueur à politiklande. Je suis contente dès qu’y en a une qui semble se mettre à douter, à remettre en cause. Et je me disais, tiens, Caro a l’air moins assise que d’hab. Moins définitive.

 

Et patatras. Voilà que je lis, l’autre jour, son papier (celui du 16 juillet). Pour une fois elle ne causait pas des Frères musulmans ni de la Tunisie. Eh non, elle a semble t’il succombé à un accès de je ne sais trop quoi, qui court beaucoup en ce moment, et elle nous a parlé d’économie. Pas de l’économie, d’économie. Je souligne, parce que ça implique que la locutrice ne se voit en rien étrangère à son sujet.

Et alors, ben c’était à pleurer. Mais à pleurer. Bon, je n’allais pas m’imaginer que Caro allait tout à trac nous faire un exposé sur la critique de la valeur et du travail, bien sûr. Et comme j’ai dit plus haut je ne cherche pas plus que ça l’accord. Je préfère les nouvelles pistes.

Mais là… En trois mots, c’était « l’économie est de plus en plus compliquée et glissante, il faut (je cite !) des GPS (!!!) pour que tout le monde s’y retrouve et surtout y soit intégréE. Pasque c’est notre seul avenir, notre seule réalité en fin de compte, et c’est trop génial. ». 

Fermez le ban.

 

Évidemment, quand on a vu ces dernières années vers quoi se tournent féminisme majoritaire et mouvements de genre et sexualités, c'est-à-dire vers la revendication fervente de l’intégration égalitaire à la catastrophe, il n’y a pas de quoi s’étonner. Dans le même Monde, il y avait une page et demie d’interviews de Sorman et Méda pour nous enseigner exactement la même chose. Réaliser à fond les catégories avec lesquelles nous sommes en train de nous anéantir. On ne dit même plus que la rupture serait un mal, que s’échapper de ce bateau piégé ferait désordre et serait peut-être même illégal ! Non, on n’évoque même plus l’idée. La seule alternative n’en est pas une, c’est une antiphrase, c’est tout le monde dans le même, encore plus. L’hypothèse même d’autres voies possibles que le mastic général a disparu. On ne prend même pas la peine de les réfuter, par exemple. Un autre monde que l’économie, le citoyennisme et le judiciarisme ? Mais où diable pouvez vous non pas voir, mais seulement suggérer cela ? Ça n’a tout bonnement plus de sens.

Mais surtout, tout le monde. Parce que si tout le monde est « pris en compte », c'est-à-dire avalé, broyé et transformé en valeur, alors nos maux seront résolus.

Ce qui est remarquable, c’est que ce ne sont pas du tout des imbéciles. Du tout. Des nanas très classe et intelligentes, au contraire. Mais nanties des œillères de l’illusion à laquelle nous participons toutes peu ou prou : l’idée est bonne par nature, ce n’est que nous, indignes mortelles, qui la réalisons mal. Toute analogie avec une sorte de religiosité, de croyance pas assumée, serait du mauvais esprit…

 

Ben j’avoue, je devais commencer à me refaire une idée sur Caro, parce que de la voir pétitionner l’intériorisation (il n’y a pas d’autre mot !) absolue du présent par touTEs, de manière aussi crue et je dois hélas dire aussi benête, vu les images employées, eh ben ça m’a fichu un coup, comme une espèce d’espoir vague qui disparaitraît. Caro en train de s’ébattre dans la grande piscine de « l’économie c’est indépassable, il faut juste la faire aller encore plus loin ». Snif…

 

Et c’est peut-être vraiment ça. Je vais vous dire, je ne crois pas trop à la science infuse ni aux petites génies. En d’autres mots, je crois à l’inverse qu’il nous faut le plus souvent longuement pouloper dans les répétitions les plus courues, soutenir les plus vieilles âneries, clamer avec les hyènes de toutes couleurs, épuiser tout cela et y laisser de sa viande, pour des fois commencer à douter et à revoir les choses.

Je ne suis pas un bon exemple, parce que je fais plutôt partie des stupides qui y ont tout laissé, et qui n’ont jamais su choisir. Je suis trop vieille et surtout trop près de ma fin pour pouvoir m’agréger à la bande des solitaires critiques. Mais je ne désespère pas que d’autres y arrivent, bien au contraire, et Caro, de dix ans ma cadette, ben je m’étais dite que, peut-être, malgré tous les dividendes et gratifications que sa position comme ses consensus lui offrent, je ne sais pas pourquoi, mais au nez, avait de quoi être une candidate à la désertion. Mais son papier sur l’économie nécessaire, incontournable et, disons le, bienfaitrice, traduit un aveuglement qui se déchire trop rarement. Eyes wide shut !

 

Oui. Je pense qu’on peut plus facilement se décoller, même si c’est une glu sans nom, fut-ce en s’y arrachant la peau du cul, des foutaises exotisantes, des faux-débats sur la laïcité et le culturel, les « phobies » en tous genres, etc. que de l’intériorisation de la logique de l’économie, de la relation, du "progrès". De ce que nous faisons de nous-mêmes à travers elle. Et j’ai été bien plus déprimée de son seul et unique papier sur la question, que de tous ses plaidoyers citoyennistes et laïcards. Parce que là elle touche encore plus profond dans l’affaire, et non seulement n’y trouve rien à redire, mais ses doutes s’évaporent, il n’y a plus qu’enthousiasme et réclamation de gavage.

 

Le féminisme semble avoir, pour son essentiel, je le remarquais déjà l’autre jour à propos d’OLF, définitivement rompu avec toute critique sociale un tantinet conséquente. On peut le comprendre ; d’une part parce que la critique sociale elle-même a presque disparu, et s’est vue préempter jusqu’à son nom par des Bourdieu et des thèses complotistes (les méchantEs spéculateurices et autres dominantEs, qu’il suffirait d’exterminer) ; d’autre part parce que ce n’est pas nouveau, en fait, et qu’il y a déjà assez longtemps que les « révolutionnaires », qui se limitent toujours à renverser la hiérarchie et à repartir sur les mêmes bases avec un autre sujet social, se sont foutuEs de la gueule des féministes. Résultat : le féminisme, en plus du même matérialisme réduit, s’est tourné vers l’intégration volontaire et forcenée au monde présent. Na ! 

Il lui a juste manqué de comprendre que celleux qui s’intitulaient « critique sociale » faisaient exactement la même chose, et rataient systématiquement la remise en cause ce qui méritait de l’être, pour s’obséder sur les rôles des unEs ou des autres, et réessentialiser les rapports sociaux. Le féminisme a fait de même de son côté. Mais du rôle, du fétichisme commun dans un monde gouverné par une idée destructrice, plus guère de nouvelles.

 

Bref – moi-même, déjà pourtant bien tannée, ai fait cette erreur, réintégrant le concert des revendications et des dénonciations à trente ans passés. Et trouvant que la vieille « critique sociale », celle qui n'était passée au presse-purée sociologique, n’était pas assez féministe, antiraciste, je sais pas quoi iste, bref toute la kyrielle des spécificités qui est si utile pour nous empêcher de voir le désastre commun. Il n'y avait pas assez de méchantEs à poursuivre, de nouveaux sujets incandescents à porter aux nues de la rédemption sociale. C’est pour ça que je dis plus haut être d’une bêtise irréparable.

 

Mais voilà, quand on est c…e on est c…e. Je me suis bousillée ainsi, j’ai gâché une tonne de possibilités, et de vie et de pensée. Et toc. Maintenant c’est game over.

 

Je n’en espérais pas moins, depuis là aussi quelques années que j’essayais d’émerger quand même de la glu, qu’il pourrait y avoir des soulèvements, ici et là, sur la tarte collante. Que des nanas féministes auraient le doute et l’envie de se mettre à retravailler les évidences de l’intégration, du comportementalisme, de nos néo-essentialismes, que sais-je encore ? Bref de tracer des chemins. Je me suis toujours dite que même si on ne peut être nombreuses au départ, c’est trop pour une personne.

J’ai eu beaucoup d’espoir à un moment en un petit groupe qu’on avait formé à quelques plus ou moins bizarres. Eh ben non, les intérêts de la normalité ont prévalu, les groupe s’est effondré. D’ailleurs, on m’y avait clairement dit, au final, que ce que je proposais était intéressant, mais mènerait trop loin. Eh oui, c’est aussi ce que je lis dans Caro : mener, le plus hypothétiquement que ce soit, hors de ce monde, c’est aller trop loin, d’emblée. Et nous voulons rester ici, n’est-ce pas ?

 

Que j’en sois arrivée à nicher de l’espoir dans un phénomène médiatique comme Caro en dit long sur mon désespoir. J’ai le profond sentiment, toute mégalomanie bue, d’avoir, tout en fichant ma vie en l’air, gâché un maillon possible, quelque chose qui puisse réatteler nos critiques spécifiques, qui n’ont pas été en vain, je le pense, à cet universel qu’il est de bon goût de récuser. Du coup je cherche désespérement, craignant de mourir vite, je ne dis même pas des héritières, parce que je n’ai rien de bien formé à transmettre, mais juste des personnes, savoir que ce n’est pas perdu. Qu'on ne va pas couler toutes avec le navire. Ou en tout cas pas avec enthousiasme, consentement et redemande ! Je ne les trouve pas.

 

Raisonnablement, cependant, nous existons. Ça paraît impossible que si une sotte comme moi, trans de surcroît, a touché à ces questions, il n’y en ait pas bien d’autres. Mais voilà, dans le concert du consensus enthousiaste « ce monde et pas un autre », elles doivent être bien isolées, dubitatives. Elles ne liront pas ceci. D’ailleurs ça ne les avancerait pas à grand’chose. Elles le savent déjà et bien mieux que mézigue.

 

Ce ne sont pas des copines, selon le néologisme que nous nous décernons pour arriver à ne rien dire, à ne prendre aucun engagement. Caro non plus. Mais dommage. Même copine eut pu représenter autre chose.

 

 

 

La petite murène

 

 

PS : paraît justement en ce moment, en Allemagne, un numéro de la revue Exit, confectionnée par des gentes de la critique sociale d'outre-Neckar, avec un article où Roswitha Scholz s'interroge sur le tabou qu'a jeté le féminisme, y compris "matérialiste", sur l'abstraction et son rôle dans la formation sociale. Sans même parler d'une critique universaliste, là c'est l'anathème ! Après ça, comment s'étonner que le féminisme contemporain emboîte le pas aux idéologies de la croissance et de l'économie réalisatrice des êtres ? C'est du coup cet universel là qui l'emporte, par défaut !

C'est vrai que quand je repense à Delphy et à son "ennemi principal", par exemple, il s'agit plus de comptabilité et de chercher le coupable (le patriarcat mais personnifié, comme s'il ne s'agissait pas d'un fonctionnement que tout le monde, à commencer par nous, peut, et risque de, se réapproprier), que de critique sociale à proprement parler !

 

C'est c..., Exit ne paraît qu'en allemand... On peut lire en français le résumé des articles sur Palimpsao.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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17 juillet 2011 7 17 /07 /juillet /2011 11:18


 

On croyait l’avoir bien fermée. On l’avait bien fermée, d’ailleurs. On avait été se ramasser ailleurs, flinguée par des années d’abus et d’humiliation. Peut-être on n’a pas su sortir du couloir au fond duquel restait la porte. De toute façon il fallait bien que ce fût de votre faute, en fin de compte.

 

On se sent coupable. Fatalement. Pourquoi vous et pas elle ? Hein ? Illégitime que ce soit vous qui existiez dans un courant d’air. Peut-être s’ennuie-t’elle ?

 

Et vous allez déverrouiller la porte. De votre plein gré, tout est là.

 

Vous pensiez qu’elle en était loin, qu’il allait falloir faire un signe, passer la tête, scruter. Que dalle. Á peine la clé a-t-elle tourné dans la gâche que la porte s’ouvre sous la poussée, et vous étalée contre le mur du couloir. Qu’elle entre, sans gêne aucune, puisque ça lui appartient, comme le reste. Escortée de sa smalah de hyènes. Aplatie vous faites les yeux ronds. Trop tard. Vous avez rouvert la porte. Y fallait pas. Y fallait la murer. Même dans le fichu couloir où vous étiez enfermée, vous n’aurez plus de place. Bien fait.

 

Un bel exemple de la rémanence comme de la transitivité de ce que nous nommons pouvoir ; vous faites vous même ce qui va vous écrabouiller, en toute connaissance de cause. On n'a même pas eu à vous le demander gentiment, ni même à en connaître. Vous ouvrez la porte, vous vous ouvrez vous-même, toute seule comme une grande.

 

Le pouvoir est une chose bien mystérieuse. Bien plus insidieuse que le rassurant schéma « les méchantEs qui oppriment les gentilLEs ».

Ça ressemble plutôt à une contamination collective de la volonté et du sens, qui est engendrée par ce que tout le monde veut les mêmes choses. Ces choses deviennent illico valeurs, et une valeur s’incarne toujours mieux dans les unEs que dans les autres, parce qu’elle vit du différentiel. C’est le principe qui agit dans ce pouvoir de faire qu’autrui souhaite ce que vous voulez.

 

Vous pensez bien que continuer à causer benoîtement de « consentement » ou même « d’initiative », sans parler de « désir », au sein d’une pareille coercition contenue elle-même dans l’objet commun, ça n’a plus beaucoup de sens. C’est de votre propre mouvement que vous appuyez là où il faut. Motu proprio. Le désir et la volonté automates, qui reproduisent la forme requérie à l’infini.

 

La porte ouverte est une des nombreuses apparences de cette forme.

 

Le libre-arbitre, c'est clair, en prend un coup. Où va-t'il se réfugier, celui-là, pourtant nécessaire ?

 

Tout vient à point à qui sait attendre. Le tout est d’en avoir les réserves. Il y a toujours une benête automate qui va rouvrir la porte. 

 

 

La girafe pouic pouic

 

 


 

 

 

 

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11 juillet 2011 1 11 /07 /juillet /2011 23:04

 

 

 

 


Je n’oublie jamais de mentionner, lorsque je cite comme source Rue89, que ce site d’information me paraît constituer un des raviers de crème épaisse de la bien-pensance contemporaine.

Mais il me reste, par ci par là, au fond de moi-même, quelques graviers de justice. Et je suis donc bien reconnaissante, sans blague, au dit site, d’avoir publié un article sur la première biographie en français d'une nana qui m’était jusqu’alors parfaitement inconnue, Anna Barkova. Une des ces "femmes dans de sombres temps", titre d'un autre livre que je recommande aussi (sur Edith Stein, Simone Weil, Annah Arendt). Ces sombres temps du vingtième siècle, où on n'épargna rien ni personne pour le bien de la race ou de la classe, auxquels succèdent les temps transparents du vingt et unième, où bien sûr tout ça va être réglé radicalement, au nom de l'économie et du droit.

Cette découverte arrive un peu tard dans ce qui me sert de vie, mais c’est pas de leur faute, c’est de la mienne.

 

Je n’ai pas encore pu lire le bouquin en question. Les éditions de l’Harmattan, auxquelles il est paru, sont depuis longtemps une fable au sujet de leur incapacité à faire diffuser leurs livres. J’ai noté par ailleurs qu’un recueil de ses textes était paru chez Verdier, qui a succédé à l’Âge d’Homme dans le travail de faire connaître les auteurEs slaves en français.

 

« En chier comme unE russe ». Je ne connaissais pas cette expression jusqu’à l’an dernier, où elle me fut fournie par une amie au langage très fleuri. Pour autant je n’en ai pas été étonnée. La destinée des peuples de Russie revêt un niveau de tragique permanent, répétitif, meurtrier, qui fut combattu par l’obstination à vivre et une sorte d’optimisme du désespoir tout à fait singulier. Je me rappelle la stupéfaction exprimée dans les témoignages des militantEs étrangèrEs du Komintern, enfin de celleux qui en sont revenuEs pour en parler, car ellils étaient elleux-mêmes déportéEs, devant la résistance et l’espèce de triste optimisme des Russes, ainsi que des membres d’autres peuples pris dans la même histoire, qu’ellils rencontraient sur les périples de leur relégation. Il y a de très belles pages d’Ante Ciliga, par exemple, dans Dix ans au pays du mensonge déconcertant.

 

Ça me fait songer aussi à ce Russe, ou assimilé (mon père connaissait-il les subtilités des « nationalités » de l’Union ?), lequel Russe donc, dans le camp « à régime renforcé » de Sandbostel, força mon dit père qui entendait se laisser mourir, deux évasions ratées, à manger sa maigre gamelle, les jours où il y en avait une. Un autre se la serait appropriée. Mon père survécut, malheureusement pour moi (d’avoir été engendrée, je précise, mon père n’a jamais été méchant envers moi). Que devint le Russe ?

 

« En chier comme une Russe ». On a déjà souvent parlé du fardeau immense qui a pesé, au cours de cette histoire de tyrannies et d’absurdités, toujours plus meurtrières à chaque "progrès", sur les nanas. J’avais lu Guinzbourg, Ariadna Efron… Et voilà Barkova, qui fit encore plus de goulag que les plus tannéEs. Presque trente ans. En effet, elle fit partie de celleux qui furent à nouveau arrêtéEs, à peine revenuEs de la Kolyma, en plein dégel, et réexpédiéEs dans l’extrême-nord. Elle n’en fut, c’est atrocement ironique, libérée qu’en 1964, au moment même où s’amorçait la réaction néo-stalinienne… Y en a qui ont pas de chance, et d’autres qui en ont encore moins !

 

Comme bien des ancienNEs des camps du Nord, elle était devenue selon ses biographes un semi-fantôme obstiné, qui ne vivait, comme Chalamov, que parce qu’il fallait garder le plus longtemps possible la mémoire de ce qui avait été commis, et de touTEs celleux qui étaient mortEs en masse. Un point me touche : elle dépensait sa maigre pension, le jour même où elle la touchait, en bouquins, qu’elle amassait dans un vieux frigo. Cela me fait tristement penser à ma bibliomanie actuelle, seule bouée bien crevée, consommatrice, au milieu du naufrage de ma vie. Je ne prétends pas me comparer à Barkova, vous pensez bien – mais ce petit trait me fait profondément songer à dans quoi nous essayons d’investir nos détresses, lorsqu’elles sont irréparables, et que la vie elle-même est brisée.

 

Elle était très respectée, dans sa misère, durant la dernière partie de sa vie, par bien des gentes qui formaient cette immense famille trauma des rescapéEs, de celleux qui avaient survécu, qui avaient connu l’effrayant après-demain du dicton des camps : « Toi, crève aujourd’hui ; moi c’est pour demain ». Ellils savaient très bien que, selon la terrible logique cannibale du travail, du capitalisme et de la valeur, qu’ellils soient rainbow ou rougeâtres, libéraux ou d’état, vivre signifiait que plusieurs autres étaient mortEs très littéralement à leur place. Nous ne réfléchissons je crois jamais assez, dans notre passion pour accumuler et vivre toujours plus intensément, que le monde est fini, étroit, et que cela ôte, coûte autant et plus à autrui. Matériellement bien sûr, mais encore socialement, et moralement.

Respectée, mais ruinée, désabusée et méfiante à jamais ; on le serait à bien moins. Ne le sommes nous pas, dans une société qui a repris à toutes ses sauces diverses et multiples le vieux vocable stalinien de vigilance, que ce soit sur les affiches du métro ou dans les ladyfest ?

 

Ses biographies mentionnent une étonnante et apparemment longue histoire d’amour qu’elle vécut avec une autre femme, une autre zek, dans un des camps (Elguen ?). J’attends de pouvoir lire son histoire. Vous savez à quel point je suis contre la valorisation de cette fonction dans notre société. Mais là bas, c’était tout autre chose. Et une des règles du camp était se séparer immédiatement toutes les personnes dont on voyait ou pensait qu’elles entretenaient des relations proches, amitié comprise.

 

Voilà. La biographie dont je parle est de Catherine Brémeau. Je ne puis rien en dire de précis encore.

Il y a peu, j’ai pu lire une autre biographie, écrite par une francophone russisante, Maud Mabillard, d’une nana qui fut un symbole vivant en son temps pour beaucoup de gentes, et tomba dans un relatif oubli dont essayèrent de la sortir entre autres Chalamov et sa fille Stolarovia. C’était la socialiste-révolutionnaire Natacha Klimova, condamnée à mort pour l’attaque contre la datcha de Stolypine, peine commuée au dernier moment en détention à vie. Elle s’évada avec d’autres d’une prison de Pétersbourg, grâce à une gardienne dépressive que les détenues avaient pris sous leur aile (!!!) et qui s’enfuit avec elles, fonda une sorte de communauté de femmes politiques en Europe, qui fut vite disloquée par l’hétérosocialité (les SR étaient très, très mixtes, en fait, avec les bons et les mauvais côtés de la chose). Elle mourut de la grippe de 18, alors même qu’elle allait revenir se battre en Russie, où elle aurait sans doute été massacrée par le nouveau pouvoir bolchevik, comme le furent presque touTEs ses camarades SR.

 

J’ai été frappée par le mélange de passion humaine et de rigidité idéologique qui caractérisait cette intelligentsia de combat (et je vous prie de croire que ce mot est pour moi positif, dans un monde qui hait si facilement l’intelligence). Des fois, je me dis que ça me fait penser un peu à des caractères de notre milieu alterno, que j’ai souvent qualifié de stalinien, mais je pense par négligence de certains de ses aspects. Comme me le faisait remarquer récemment une amie, il y a bien sûr la confiance exagérée dans les idées qui nous possèdent, mais il y a aussi une espèce de passion; une passion dure qui conserve des caractères humains. Je ne sais pas si la copine en question voulait me laisser un peu d'espoir, ou au contraire me le ratiboiser tout à fait, en faisant cette remarque. L'humain est propice aux pires comme aux bonnes choses...

 

Anecdote : dans la biographie de Klimova, comme dans d'autres témoignages, apparaît une étrange personne, prénommée Maroussia, dont l’auteure affirme, sur je ne sais quels documents, qu’il s’agit « d’un homme qui vit en femme ». Et qui est embastillée à la même prison. Il semble que cette personne, qui put être trans, ou intersexe, ne s’évada pas avec le groupe, les bio se méfiant d’elle. C’est d’ailleurs un préjugé aujourd’hui un peu oublié, mais qui structura les mouvements révolos pendant plus d’un siècle, que les « membres de minorités sexuelles ou de genre » étaient considéréEs comme de probables indicateurices de la police. De nos jours, la dimension de l’affaire à changé : nous sommes devenuEs réellement avec enthousiasme les clientes de la société du contrôle, concurremment avec à peu près tout le monde. On ne nous distingue plus qu’à nos brassards.

Mais voilà qu'on retrouve, mentionnée par d’autres auteures, une cheffe de partisanEs plutôt rouges et noirEs de même nom, et surtout avec la même renommée de « n’être pas une vraie femme », durant la guerre civile, donc guère plus de dix ans après. Elle fut prise et fusillée par les Blancs. Vous pensez bien que cette personne m’intrigue fort. Il se peut bien que ç’ait été la même, et une trans anarchiste de première bourre.

 

En tous cas, toutes en ont chié comme des Russes, dans des vies où l’espoir d’une aube était toujours déçue par la survenue de ténèbres toujours plus épaisses. Je dois avouer que ce que nous promet notre aveuglement, comme la dynamique du monde actuel, laisse assez peu d’espoir aussi. Mais nous aimons à nous décevoir, il se peut.

 

 

 

 

 

 

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9 juillet 2011 6 09 /07 /juillet /2011 14:42

 

...ou pas que je passe souvent, dans le courant d’un texte descriptif et désabusé, de l’une ou de l’autre personne de singulier ou du pluriel à la seconde du pluriel, au nous, ce fameux nous qui est censé remplir, électriser, faire force.

 

Ce « nous » dont Simone Weil disait, peut-être à tort d’ailleurs, qu’il préliminait à la dissolution de l’intelligence – et je suppose des personnes. Mais qui, même si elle se montre trop sévère et rigoriste, pose incontestablement problème par son affirmation même. « Nous » est un de ces mots magiques qui engendre et réengendre la légitimité sans guère plus de questions.

 

Pour ma part, je suis à l’inverse de ce « nous de force ». Quand je tombe dans le « nous », au cours d’un texte, d’une palabre, c’est au contraire quand je fais le constat de, reconnais que, l’échec et le tartinage sur le mur nous est commun, à touTEs celleux qui se sont pressées dans les portes de sortie de secours de « l’a-normalité », du genre, de tel ou tel « mode de vie » et de pensée - et qui avons cru que ça allait percer le sac. C’est aussi un nous d’humilité : j’ai beau rouspéter, je me suis ramassée autant et plus que mes petitEs camarades. Plus, oui, parce que j’ai gaspillé ma vie à faire d’inutiles allers-retours.

 

Ce n’est pas du tout un nous de revendication ni de fierté. C’est au contraire un nous d’abattement et de tristesse.

 

Et cependant, pour autant que nous nous prêterons vie quand même, une espèce de « nous » qui suppose, en filigrane, que ce n’est pas entièrement fatal, que l’affaire n’est pas tout à fait pliée, et que l’on pourrait bien, si on consentait à se décoller de nos pièges à mouches, recommencer quelque chose. Au risque bien sûr de se ramasser, de s’autoarnaquer et aliéner encore une fois.

 

Mais voilà, ce qui nous a aussi foutuEs dedans, c’est cette peur de nous tromper, cette panique devant le risque de n’être pas bonnes, de remettre en cause nos évidences sans aller courir après celles que nous avons tenté d’abandonner. Mais qui nous encerclent…

 

Ah on n’est pas sortiEs de l’auberge.

 

Toc toc !

 

 

Plume

 

 


 

 

 

 

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6 juillet 2011 3 06 /07 /juillet /2011 08:47


 

 

Début juillet, c’était la grande kermesse d’Osez le féminisme près de Paris. Où étaient conviées toutes les autres, assoces et personnes – conviées, le mot en dit long sur le syndrome de locomotive qui imprègne ce champignon du féminisme, lequel réussit l’étonnante synthèse de cumuler les tares de nos néos et de nos tradies. Je suis pas sûre qu’on y était aussi bien arrivées jusqu’à présent.

 

Ç’a été un franc succès (si, si, sans ironie).

 

Kermesse qui avait, parmi ses buts, celui de peser sur les orientations politiques des prochains temps. C’est à dire sur qui gouvernera, puisque la politique s’arrête à ça. D’où une déclaration finale, que j’ai lue sans surprise. Elle n’a effectivement rien de fracassant. Mais elle est très, très représentative de ce qu’est une « pensée politique » aujourd’hui.

(http://medias.lemonde.fr/mmpub/edt/doc/20110703/1544178_2614_texte_de_sortie_fem2011.pdf)

 

Ce qui me marque le plus, là dedans, ce n’est même pas l’inévitable petite phrase sur le « système prostitueur », notion qui a l’immense avantage de rayer de la carte touTEs les tapins de la terre, puisqu’il n’y a plus qu’un « système », ce qui permet de nier notre existence réelle. C’est tout de même plus simple comme ça. Nous n’existerons que quand nous ne serons plus tapins, fermez le ban. C’est une très vieille scie de touTes celleux qui détiennent la vérité, que de carrément nier la réalité de ce qui les embête. Mais ça marche toujours.

Ni même que cette petite phrase jouxte la demande de régularisation des travailleuRses sans papièREs – ce qui permet à peu de frais de souligner que le tapin n’est évidemment pas un travail. Tellement c’est génial le travail et son monde, voyez vous… le tapin ne saurait y prétendre…

 

Ce serait plutôt d’ailleurs de cette petite définition que j’aurais tendance à repartir pour aller au fond de ce texte et de ce qu’il implique. Déjà, les personnes ne peuvent être considéréEs positivement qu’en tant que travailleuRes, c'est-à-dire en tant qu’unités de production. Il est vrai que le féminisme mainstream actuel a depuis longtemps divorcé d’avec la critique sociale (elle-même bien mal en point)…

 

Mais surtout, ces « travailleuRes citoyenNEs », à qui vont-elles s’adresser pour – ah non, pas changer le monde, ça c’est plus au programme - pour l’intégrer et le reproduire encore plus ?

 

Mais à l’État, bien sûr ! à ses guichets et à ses juges, à sa police et à ses éducateurices. Et à l’ingestion totale, égale, de touTEs par le désastre humain de l’économie et de la dépersonnalistion. Vous pensez pas qu’on allait s’adresser les unEs aux autres, quand même, ni pour quitter l’état de fait ! Ce serait le foutoir.

 

Bref, exactement comme dans les litanies des « IndignéEs » qui ont fait florès le mois dernier, tout le contenu de cette déclaration tient dans des « exigences » envers les institutions. Et la « transformation », on se demande bien de quoi, dans l’assimilation. Que ces institutions soient celles qui correspondent à l’admirable état actuel de la survie ne pose aucun problème, puisque c’est précisément cette survie sous perfusion que nous sommes censées demander ! En sa perfection. NulLE ne semble se demander si parler de sortir du patriarcat, ou d’hétérolande, par exemple, revêt un sens alors même qu’on se propose de renforcer cette société du toujours plus, de la réaliser encore mieux. Comme si ces formes sociales n’étaient que des anomalies anachroniques sur le museau du modernisme et de l’économie triomphantEs. Un peu de chirurgie esthétique et tout sera pour le mieux.

 

Bon. Inutile de gloser longtemps. Je n’ai même pas l’optimisme de certaines qui voient OLF comme une simple bulle soce en vue des élections. Non, je pense que ce genre de déclaration est parfaitement représentative de la demande, et que cette demande est l’intégration totale de ce qui est désormais le féminisme majoritaire dans le bétonnage du présent sans fin, et la réclamation de la déposssession. Ce en quoi il ne se distingue d’ailleurs d’aucun des autres mouvements de genre. Voir par exemple la ruée lgbt sur la normalisation.

C’est d’ailleurs un mystère de la schizophrénie contemporaine, que nos mouvements, où on parle sans arrêt de « se réapproprier » (les attitudes, l’espace, que sais-je…), se proposent prioritairement de sous-traiter nos destins à ce qui nous échappe et nous contrôle, ce qui nous a réprimées et mises en tutelle, avec une confiance désarmante.

 

« C’est maintenant », affirme le texte pour finir ; oui, c’est maintenant, et visiblement on ne veut plus aller au-delà de ce maintenant si attrayant, mais au contraire s’y entasser !

 

Pour le féminisme de rupture et de critique, c’est jamais. En tous cas l’espérance en est ici affichée. Mais qui sait ? L’autoclave peut être mal fermé, et de mauvaises coucheuses survivre… (quel optimisme fol !)

 

« 2012 ne se fera pas sans nous », proclament celles qui revendiquent de participer pleinement au désastre déjà bien avancé. Ma foi, on n’en doute guère. Ça se presse aux portillons.

La question subsidiaire est « sans lesquelles d’entre nous se fera 2012, et continuera le cirque économico-politique ? ». C’est avec ces dernières qu’on a envie, plutôt, de faire des choses. Sans attendre l’ouverture des guichets ni l’autorisation des bureaux de bienfaisance. 

 

Petite remarque finale que je fais pour la cent dix huitième fois : je voudrais bien savoir, pour rigoler un peu (jaune), si le chapitre sur la liberté de l’avortement désigne la vraie dépénalisation de celui-ci, l'abolition des délais et du monopole socio-médical, bref l’autonomie réelle des nanas sur la question…

 

Chiche !

 

 

La petite murène

 

 

 

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4 juillet 2011 1 04 /07 /juillet /2011 08:31


 

La petite murène, ou ce qu’il en reste, n’a pas montré grande velléité de causer au sujet de ce qui fait glapir toute la scène depuis pas mal de semaines, vous savez, ce vrp international qui n’a su se retenir, et s’est jeté, on pourrait dire répandu, sur une prestataire de service (puisque c’est comme ça qu’on dit, en notre charmante époque où jusqu’aux esclaves sont désormais des « collaborateurices », sur le papier glacé des contrats et des pubs).

 

Déjà parce qu’elle est ratatinée intellectuellement par le malheur et le plus de maison, qu’elle pourrit dans un trou sombre sans intimité aucune et que ça ne favorise pas la réflexion.

Mais aussi et sans doute surtout à cause de la densité exceptionnelle du déversement de bêtise comme de gerbativité qui s’est produit, et continue de geysérer. Ah ça fait longtemps qu’on n’avait pas eu d’aussi intenses  jaillissements, bitards et autres têtards masculinistes de tous ordres contre adorateurices du judiciaire, du contrôle social, de la prison et de toutes ces belles choses qui nous font, quoi au fait ? citoyenNEs ? Merci bien…. Ignominies graveleuses et antiféminisme punais d’un côté versus désert critique et bien-pensance quelquefois épaisse de l’autre. Philosophie du ressentiment partout.

Tout ça sous le haut patronage du cannibalisme juridique – lequel semble d’ailleurs sur le point d’ôter à la nana, pour des raisons très contestables – comme toutes les raisons de droit - , ce qu’on pensait qu’il lui allait octroyer. Cependant, on reste bien loin de se poser des questions sur le bien fondé de livrer avec entrain la dissolution du sexisme à ce genre de mécanismes… L’État c’est nous ! Youpi…

 

Les réacs ou les juristes ; quel choix !

 

Ça donne vraiment pas envie. Envie de s’engager sous aucune des bannières, de signer aucune des pétitions, ça instillait plutôt un découragement encore plus grand devant l’absence de réflexion et les suivismes.

 

On aurait pu dire qu’un si médiatique barouf aurait pu entraîner quelque avancée dans la remise en cause de l’ordre patriarcal et relationnel. Bon, en général ce qui est médiatique ne s’y prête guère. Mais qui sait. Ben non. On s’est juste resservi les plats, indéfiniment réchauffés et racornis.

 

Personne, par exemple, n’aurait songé un instant à discuter, en cette milliardième occasion, la base, la base sacrée, incontournable, l’idéal de la planète-baisodrome, l’usine de « plaisir et désir ». C’est même l’inverse qui s’est produit, tout le monde a fait assaut de révérence et d’offres de service ou d’amélioration.

 

Ce point là est tout aussi aveugle que l’est la possible critique de l’économie et du travail pour Christine Lagarde autant que pour les théoricienNEs d’Attac ou la nouvelle gauche moisie.

 

Et vous savez que ce n’est pas par hasard que je fais la comparaison : je reste persuadée que les deux obéissent à une logique similaire : toujours plus, et tu n’existes qu’à condition de produire et de jouir.

 

Voilà cependant que l’on entre, après quelques semaines où il n’était question en gros que de savoir comment on allait découper le puant bonhomme, ou bien au contraire porter aux nues de la « culture relationnelle » son « lutinage » (on en a lu ainsi des épouvantables !), que l’on entre donc dans la « phase philosophique ». Où les habituelLEs vrp, celleux de la sociologie et du genre cette fois, commencent à nous servir leur rata décongelé en petites barquettes.

 

Et bien sûr à se fiche sur la gueule, en s’accusant mutuellement d’être les « alliéEs objectiFves du grand patriarcat », pour reprendre encore une fois ce schéma qui fit tant florès en d’autres temps et lieux, avec de si jolies conséquences. « Quand une question se pose, cherchons des coupables ». Pas nouveau.

 

Enfin bref, passe d’armes ces derniers jours entre Irène Théry, ou encore Marcela Iacub, pas moins, et quelques autres, dont l’inoxydable Fassin, lequel présente un paradoxal intérêt, parce qu’il incarne tellement le ventre mou du consensus citoyen qu’il suffit de le lire pour en être informéE – à défaut d’en devenir plus intelligentE. La fréquentation de ce genre de procès, au double sens du terme, stimule au contraire les glandes de l’abrutissement.

 

Je ne rappelle déjà plus ce qu’a pu proférer Iacub, qui s’est immédiatement vue accuser d’être pro-viol. Rien de moins. Je suppose qu’elle nous avait encore fait un numéro pro-sexe ou quelque chose comme ça. Ou bien peut-être au contraire qu’elle avait été trop complexe. Très mal vu en ce genre d’occasions, il faut être nette, identifiable facilement et sans bavure. Et pas seule, surtout. Sans quoi on se fait aligner par provision, des fois que.

 

Théry, elle, nous cause de séduction. Bon, alors là, c’est sûr, la petite murène a envie de ceindre une ceinture explosive. Séduction. Stimuler l’avidité. L’imposer par contrainte sociale et grégarité. De copuler et autres babioles. Et de bien le montrer en général. C’est fou comme bien des choses ramènent à cette vieille définition du pouvoir : « être en puissance de ce qu’autrui ait envie de ce que vous désirez ». On ne définirait guère mieux la séduction, cette fonction apparemment tout à fait nécessaire à notre bonne santé. Si seulement on parlait aussi d’autres choses que le cul. Mais on sent bien que tout le reste, la libido intellectuelle, etc etc., si on leur consent une existence, ne sont là que pour mener au lit ! Hiérarchie oblige. Encore une fois, le travail et le cul divinités diadoques de la modernité. Et la séduction, qu’on a autrefois été assez sages pour l’assimiler à l’arnaque et à l’abus, comme vecteur de la seconde. Merci pour le féminisme que ça peut donner.

 

Quant à Fassin, si vous croyez qu’il va enfin se mettre à décortiquer l’injonction à la baise et à la production de plaisir… Il faudrait qu’il fût tombé sur la tête. Nenni, nenni. Lui c’est la vulgate du « c’est très classe la séduc, mais il faut que tout le monde y participe égalitairement ».

Comme il semble à cinquante lieues de soupçonner que ce qu’il appelle bénignement « normes », ou « domination sociale », ne sont pas que cela, mais une valeur, écrasante et inexpugnable, que nous nous imposons, il est à la même distance de se rendre compte que si valeur, ruée sociale il y a, cette égalité est d’emblée inimaginable dans ce cadre. Ce genre d’abstraction réelle ne vit au contraire que du différentiel, de l’inégalité de réalisation, et de l’écrabouillement des unes par les autres. Et que même si par une espèce de miracle elle se voyait réalisée, ce pourrait être une espèce d’enfer aussi. Par l’omniprésence de l’injonction existentielle.

En fait – il semble à cinquante lieues de. Le pire, c’est que je crois qu’il ne l’est pas. Pas plus que bien d’autres. Je ne crois guère à la bêtise de mes contemporainEs. Mais je crois à leur opportunisme et à leur paresse intellectuelle.

 

C’est ainsi que Fassin nous cause, dans le Monde, avec une espèce d’élégance lourdingue, du « sujet de désir » qui doit évidemment être actif, etc etc. Bref participer à fond au grand baroud de production de relation et de plaisir. Pas un instant on ne serait autoriséE à soupçonner que tout ce mouvement puisse être remis en cause. Là encore, pas plus que l’économie et la production de valeur, sur lequel il semble fort que la relation ait été alignée depuis quelques siècles. Reprenant les bons vieux outils du patriarcat, que nous sommes sur le point de délivrer de la domination masculine… pour faire en sorte que tout le monde se les applique, égalitairement ! Comme tout le monde s’est appliqué la raison économique et l’égalité citoyenne, avec les magnifiques résultats que l’on sait et endure.

 

« Sujet de plaisir », « objet de désir », ou l’inverse… C’est quand même effarant que ce qu’un Fassin, ainsi que tant d’autres, dont Dorlin, qui manquait à l’appel et vient d’entrer en lice sur Médiapart, nous présentent comme la porte de la félicité sociale, ressemble à l’entrée d’un grand magasin, genre ikea – un magasin de constructions. Où tout le monde consomme, virevolte, occupe pleinement son rôle de producteurice-consommateurice. Le seul souci qui reste est que tout le monde le fasse au même statut, post-humain, porteurE de valeur, sujet de droit, dans les mêmes règles et avec consentement général.

Le consentement – une des plus vastes blagues dans lesquelles nous nous baignons ; le consentement, que ce soit à la baise ou au travail, dans un monde entièrement bâti sur leur injonction, leur valorisation et le chantage à l’existence conjoint… Quel consentement ?! Il n’y a pas de consentement possible dans de pareils carcans. On ne fait que céder, comme disait la mère Matthieu, ou devancer l’appel…

Il est trop shunt, Fassin – mais il ne fait que dire et répéter la seule « alternative » qui est désormais proposée au vieux patriarcat : une séduction féministe. Oh ça n’a déjà plus rien de nouveau, on me l’a déjà jouée. Vous trouvez ça épatant ? Moi je trouve que c’est de l’humour noir. La réappropriation du pire. Le repeignage en rose, en mauve, en rainbow, de la contrainte à la relation, mutualisée.

Et pour gérer tout ce bordel ? Mais la négociation, voyons !

Ben oui, la négociation, c’est effectivement tout ce qui reste quand on n’a pas le choix, quand pour être reconnue humaine, pour avoir quelque « vie sociale », il se faut soumettre à la séduisante contrainte engendrée par touTEs, via le relationnisme impérieux. Quand on ne peut plus déserter, refuser, vivre autrement, sans se mettre très en danger. Exactement comme pour le boulot. Pas le choix. La négociation, entre « sujets relationnels », desquels Fassin n’essaie même pas de nier que le pouvoir, cet adorable pouvoir, sera l’unique argument. Reste à rêver de ce « pouvoir égal » qui n’existera évidemment jamais, et dont on ne pourrait se prémunir qu’en sabotant ses modes d’actions sociaux, dont les injonctions à relationner font partie. Mais le cynisme souriant du sociologue ne nous laisse même pas ignorer qu’il ne prévoit, au mieux, qu’une sorte d’éternelle valse des contraintes réciproques, toujours indexées sur la même obligation, que personne ne peut contrôler, puisque tout le monde l’incarne.

Cela nous donne un monde de partenaires, terme aussi cynique que l’est celui de collaborateurice pour les essoréEs du boulot. Et qui masque tout autant que la prétendue égalité est en fait rapport de contrainte pure.

Négocier un très hypothétique « moins pire » (les optimistes de la croissance appellent ça « gagnantE-gagnantE ») - qui sera lui-même toujours remis en cause sous la pression des « nécessités », cela va sans dire. Mais on renégociera. Et encore et encore.

Une vie de négociations, comme c’est tripant ! Une humanité de négociantEs. Wah ! Ça c’est de la communauté humaine ou je ne m’y connais pas… Mais ce qui reste effrayant, c’est que la critique féministe se réduisent désormais à une fuite en avant dans un présent toujours moins contesté sur le fond. Comme la critique économique se réduit à rendre « durable » le crash général.

 

L’éventualité que tout ça relève d’une utopie productiviste impossible autant que néfaste n’effleure pas un instant la couenne morale de celleux innombrables pour qui la résolution des questions sociales, la compréhension de la faillite des modèles que nous nous imposons, se résument à une recherche de coupables et de dominantEs malintentionnéEs. Que le rapport social lui-même, l’idéal collectif, soit vicié, à bloquer et revoir, bref que nous soyons acteurices du désastre, que nous y poussions aussi, alors ça… Non, non, jamais !

Le complotisme, l’explication de l’état du monde par la domination des mauvais, est probablement le principal obstacle, ou plutôt le principal dérivatif actuel à une critique sociale conséquente, ainsi qu’un gouffre où se perdent toutes les énergies. Et le néo-essentialisme des « rapports de domination intériorisés », nouvelles natures sociales, n’a fait que le creuser.

De même, ici, une fois les bitards éradiqués, muselés, androcurisés, la piscine ne serait plus gluante, plus dangereuse, plus opaque ; tout le monde s’y ébattrait dans la joie, le respect, la bonne humeur, les identités et le consentement. Oh, ça, je ne regretterai pas le masculinisme ni hétérolande – mais si on ne les élimine que pour faire la même chose, réaliser le même rêve, en encore plus grand, en encore plus mieux, c'est-à-dire un cauchemar où l’on n’existe qu’à condition d’être reconnuE producteurice et occasion, réservoir, de plaisir, je crois qu’y a comme un problème…

 

Ce « problème » qu’occulte un tapage incessant sur les modalités, supposées imparfaites alors que c’est exactement ce à quoi on se peut attendre avec ce genre d’idéal. Ça ne remet pas en cause les schémas de la domination, ni de l’aliénation, ça les rend intégrés à tout le monde. La liberté c’est l’égalité dans la course vers l’abîme. C’est qu’on en a fait du chemin depuis Orwell.

 

On se retrouve à n’essayer de sortir de la naturalisation du besoin, ce qui est certainement une bonne chose, que pour la réintroduire dans la nécessité sociale du désir. Et à devoir courir partout avec la trique et la lance d’incendie pour tenter, bien vainement, d’éviter que ce désir obligatoire ne provoque toujours plus de violence. Cela constitue désormais tout un pan de la barbarisation d’un capitalisme économique et relationnel qui ne peut que s’exciter toujours plus. Et finit par libérer encore mieux les antiques structures de pouvoir les plus destructrices et oppressives, contre lesquelles on essayait quand même de se battre.

 

Relationnons, soyons « sujets et objets » de « plaisir et de daisir », soyons le toujours plus intensément, combattons les vilaines critiques qui y voient le moindre embarras, la moindre contradiction, voudraient que nous portions au-delà, et le paradis nous est ouvert.

 

Ou bien la fosse commune. Où on négociera entre ossements épars. Là on aura quelque chance au moins d’être vraiment déconstruitEs !

 

 

Pour une critique de la valeur-relation et de la valeur-sexualités.

La petite murène en décomposition, qui laisse volontiers la susdite à qui la voudra creuser. Pas de droits de succession. L’affaire, quoi !

 

 

PS : et qui lit sur le toujours très bien-pensant Rue89 un article « autobio » assez représentatif des statuts totalisants et indépassables que revêtent désormais conjointement travail et relation. Un parmi tant d’autres sans doute mais très typé : http://eco.rue89.com/2011/06/30/novalie-a-retrouve-un-peu-de-boulot-mais-pas-de-mec-211584

 

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1 juillet 2011 5 01 /07 /juillet /2011 09:48

 

 

Petit conseil expédié ce matin à une amie, et dont je me dis que ce peut être utile d'en faire part : 

 

 

Et, méfie toi de quand les gentes sont d'accord avec toi. C'est pas du tout
un bon critère. Regarde, tout le monde n'a jamais été tant d'accord avec moi
que quand je me suis fichue en l'air sans remède ! C'est juste par paresse
morale et intellectuelle, pente à croire que "chacune sait ce qui est bon
pour elle". Mon oeil. Ca mène à la ruine et l'hp cette idéologie du
solipsisme.

Bref, ne te base pas là dessus, recherche même plutôt la contradiction.
C'est moins risqué.

 

 

LPM

 

 

 

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La Bestiole

  • : Divergence transse, féministe, communiste - Le placard à Plume, la fem-garoue
  • : Ébranchée, schlemihlah, communiste, féministe - la transse la moins queer, la moins fun, la plus antisexe, antinaturaliste, antisubjectiviste du quart sud-est. Clodote d'hamsterlande, casserole détachée de la queue de l'alternoféminisme. A gauch' de la gauch' de la gauch' de l'extrême gauche. Résolument opposée aux backlashes pro sexe, pro marché, pro nature, pro religion, pro peuple, pro nation, comme aux catéchismes moraux-politiques en tous genres. Moderniste négative, moniste, novatrice ; philogyne, philosémite. Pour un anti-monde de nanas paresseuses et la ruine radicale de la masculinité, de l'économie, de la sexualité, de la fierté, du pouvoir.
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