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23 mai 2011 1 23 /05 /mai /2011 11:16


 

« Je serai toujours du côté des vaincus. »

Marina Tsvetaeva

 

« Le pouvoir est maudit »

Louise Michel

 

« Si ça fait mal c’est que ça fait du bien »

Les shadoks

 

 

 

« Résister, c’est se charger de supprimer ce qui ne va pas »

Ulrike Meinhof

 

Je vois enfin nettement, en lisant ces paroles, ce qui me sépare sans doute définitivement de ce genre de doctrines salutistes, où le principe se tient déjà dans l’action ; et quelle action ! Supprimer, liquider, nettoyer, éradiquer, karcheriser, tableraser. Et j’en passe. Que de doux noms on a plaqués sur ces actes louables.

 

C’est le même langage d’un bout à l’autre de la politique, des plus « pragmatiques-gamelle » aux plus idéalistes. Anéantissons (telle abstraction incarnée) et tout sera bien (ou mieux). Maintes fois on a anéanti, ou essayé, les pesanteurs de la tribu, de la chrétienté, de l’oumma, de la race, du genre, de la classe, de l’humanité. Avec chaque fois plus de moyens et plus d’idées.

Moyens, idées, les deux grandes béquilles sans lesquelles on n’irait peut-être, horreur, nulle part. Sans lesquelles on risquerait de n’être que nous-mêmes ! Vade retro, cauchemar immobiliste !

Il est arrivé aussi qu’on rééduque – mais avec peu de succès, ces satanéEs humainEs sont incroyablement rétiFves aux bonheurs qu’on leur concocte, et retournent à leur vomissement.

 

Seule ombre au tableau, si j’ose dire, il y a toujours plus de gentes (pardon, de néfastes abstractions) à réduire. Ce sont même quelquefois celleux qui professaient et appliquaient cette doctrine, qui doivent y passer. Pas d’pot. Mais bon, c’est sans doute une bulle spéculative, laquelle ne saura manquer de se dégonfler quand nous entrerons dans la réalité heureuse.

 

Aujourd’hui tout va donc bien. Plus que quelques ébarbures à passer au rabot électrique, et quelques énormes abcès à crever. Nous sommes sur la bonne voie. Comme chacune peut le voir. L’important n’est-il pas d’être du bon côté ?

 

Je suis, pour ma part, désormais, et resterai du mauvais côté, celui où on croit que les idées ne justifient jamais l’ignominie des attitudes. Même si, et peut-être même parce que c’est le côté des vaincuEs. La victoire pue.

 

 

Ohé, du cercueil !

 


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22 mai 2011 7 22 /05 /mai /2011 12:06

 

 

L’élection présidentielle d’un pays quelque peu monarchique républicain, qui fantasme sur les prérogatives et le pouvoir vaguement sacralisé du ou de la titulaire, est un des plus beaux moments de dévoilement pour les initiatives les plus cocasses. Parce que, légalement, n’importe quelLE citoyenNE jouissant de ses droits civiques et âgéE de plus de 23 ans (je crois), peut faire acte de candidature. Évidemment, la vraie candidature passe après par une série de filtres, dont celui des fameuses « cinq cent signatures » d’éluEs répartiEs sur le territoire. Exeunt dès lors à peu près touTEs les candidatEs sans appui institutionnel substantiel (encore qu’on ait vu de véritables farfeluEs y parvenir, comme celui du Parti de la loi naturelle, je ne sais plus quand – mais j’étais beaucoup plus jeune).

 

En fait, la fascination pour la notoriété qu’est censéE entraîner la participation à cette compétition, en une époque où la visibilité médiatique est l’objet d’un désir inextinguible et du regain de pas mal d’illusions sur ce qu’on peut en attendre dans le réel, cette fascination donc entraîne des tas de pré-candidatures issues de tous les secteurs possibles et imaginables, de toutes les identités et de tous les groupes d’intérêts malcontents.

 

Je me souviens ainsi d’avoir dîné, à Lille, en 94, en joyeuse compagnie, à droite ou à gauche, je sais plus, de la candidate autoproclamée des « lgbt » (est-ce qu’on disait déjà ainsi ? je ne me le rappelle plus…). Personne bien sympathique au demeurant. Dont l’aventure présidentielle n’alla pas plus loin, restant à peu près invisible et tombant très vite dans un puits d’oubli.

 

Depuis cette époque, ce que j’appelle la féodalité trans s’est beaucoup étoffée. Y faudrait que j’en cause plus avant, mais je n’ai pas trop le courage en l’état. Je parle de féodalité parce que ça se présente désormais de plus en plus comme un système localisé et hiérarchisé, avec une forme d’allégeance personnelle aux chefFes locaLEs d’assoces qui rappelle un petit peu le système féodal, et, dans les meilleurs cas, un rendu de services et de relative reconnaissance intra-communautaire en échange. Ce fonctionnement n’est d’ailleurs pas toujours dénué d’efficacité en lui-même. Et qui cherche le pouvoir peut l’y trouver.  

Au local. Je trouve tout à fait proportionnées les ambitions politiques locales de d’aucunEs de ces chefFEs. Ce n’est pas que je juge que c’est génial ni moral en soi d’essayer de se faire élire, si les conseils régionaux survivent à la réforme annoncée, sur un strapontin de ce genre et à la proportionnelle (à peu près seul moyen pour des monstres comme nous d’accéder à un scrutin). Mais c’est d’une ambition réaliste. Il y en a quelques unEs dont c’est un des buts possibles, et je dis pourquoi pas. Après, ça ne servira à rien d’autre qu’à nimber d’une auréole l’éluE en question, mais, quoi, l’ambition et la vanité sont des passions. 

 

Mais bon, quand on est éminemment exotisée, et qu'on suscite généralement une espèce de comisération amusée, glacée ici et là de la retenue du politiquement correct, je ne vous dit pas les trésors de dignité qu'il faut dilapider pour siéger ainsi.

 

Enfin, surtout, je ne crois pas un instant par contre que ces varappes d’ascension sociale et politique changeront quoi que ce soit, ni que nous, les t, dans mon cas les f-t, serons moins méprisées, haïes, calomniées et le cas échéant assassinées, comme cela vient encore de se passer, à en lire les nouvelles… Il y faudrait un véritable charivari des consciences, et ce n’est pas le genre de chose qui pousse dans les urnes ou qu’on trouve empaquetée d’arc en ciel sur les strapontins électoraux.

 

Pour ma part je ne suis pas démocrate et je ne vote plus depuis que je me suis exilée de Champagnac le Vieux. Je n’y participais, comme électrice, qu’aux scrutins locaux, parce que ce sont les seuls qui sont marrants ; une soirée de dépouillement de municipales ou de cantonales à la mairie, c’est un des spectacles les plus classes auxquels il m’ait été donné d’assister. Mais il faut être chez soi, au sens fort, pour vraiment apprécier. Là j’ai les boules, pasque j’aurais tellement aimé voter aux dernières cantonales pour une adorable butch, conseillère générale PS de mon ancien canton que j’ai, nonobstant son parti, en haute estime. Rien que pour le plaisir (elle a été largement reconduite).

 

Mais bon, il y a aussi, surtout chez nous les mtfs, la compétition à qui sera la reine des trans. Enfin une des reines parce que féodalité oblige, il y a plusieurs royaumes sur le territoire. On se croirait un peu au haut moyen-âge, ça a quelque chose de sympathique et d’amusant, quand on regarde ça de loin.

Et, bien sûr, il fallait bien qu’on finisse par en avoir au moins une qui se déclare candidate à la candidature des présidentielles. Voilà qui est fait. Je ne vais même pas dire qui c’est, n’avez qu’à chercher sur les médias lgbt. Elle n’ira évidemment pas plus loin dans le processus électif que la candidate des « VioletTEs » de 95. L’important est, comme on dit, de se ménager une tribune. C’est là que mène la passion pour les médias, dans un monde où on a fini par leur attribuer une espèce de pouvoir magique. Qui est touchéE par la baguette médiatique se met à briller dans les ténèbres, comme une statue de la Vierge phosphorescente (j’avais ça, enfant, sur ma table de nuit, et elle me faisait pour tout dire un peu peur…)

 

Mais voilà, les médias, que ce soient d'ailleurs les mass-médias ou bien la toile vaguement "autorégulée" par ses engouements, qui au reste recoupent bien souvent ceux des premiers, eh bien les médias peuvent "dire" un peu ce que disait ce Tsar (Paul 1er ? je sais plus...) : "En Russie, est illustre celui à qui je parle, et uniquement tant que je lui parle". Pas de meilleure manière de nous faire comprendre que nous ne serons visibles que tant que nous ferons d'agréables cabrioles, ou bien qu'il nous arrivera d'horribles malheurs qui font pleurer. Bref, tant qu'on paiera de nos personnes, encore un fois, exactement comme pour les élections. Les médias sont une espèce d'image inquiétante de que donnerait peut-être aujourd'hui une "démocratie participative", telle que d'aucunEs l'idéalisent : la libération non pas des personnes mais de leur image, qui les a expropriées. Ca serait du beau.

 

C’est bien difficile de dire ce que ça vaut, ce genre d’affaire. Je me rappelle du diagnostic que nous faisions déjà, à quelques unEs, il y a plus de vingt ans, sur une grosse lutte environnementale, du caractère stupéfiant de ces médias auxquels les têtes de l’affaire étaient littéralement accro, au point d’en négliger tout le reste. Je n’ai hélas plus sous la main le seul exemplaire qui me reste de l’introuvable brochure où ce constat était analysé, et ne puis vous le citer in extenso (1). Et la copie informatique que j’en avais faite pour une réédition a elle aussi disparu.

Mais ça posait, plus ou moins clairement d’ailleurs, la question de la transposition virtuelle de l’existence, et si j’ose dire de sa démultiplication, via des moyens que nous ne contrôlons pas ou peu, alors même que nous les croyons des outils ; cette incontournable illusion de l’outil, qui en réalité nous dirige, nous bouffe et conditionne nos paroles, attitudes, etc. Depuis cette époque il y a eu en outre internet, qui diffuse le copié-collé et les débats les plus faux à des millions d’exemplaires en un temps presque nul. Je vous dis ça, les blogs sont une expression tout à fait croquignole de cette fascination. J’ai d’ailleurs du mal à faire le rapport, je veux dire à comprendre très bien ce qui a été changé, entre cette époque pas si ancienne où nous tapions des brochures, des fanzines, à la machine, où nous les diffusions par les poste, dans des librairies, où ça se lisait et se discutait – et celle où ce que j’écris là, au milieu de millions d’autres, va se balader dans des câbles et apparaît sur des écrans, devant des yeux rougis. Je crois qu’il y a quelque chose de fondamental de changé, mais je ne saurais pas dire quoi.

 

La seule chose que je perçois bien, c’est le bluff possible. Hier, avant-hier même, on ne faisait pas illusion, avec nos éditions DIY. Ce qui faisait illusion, donc, c’était de passer à la télé. C’était ce après quoi couraient touTEs les petitEs chefFEs politico-associatiFves. C’est toujours le cas, mais il y a en plus cette présence internet quelquefois impossible à décrypter, à quantifier réellement. On crée des associations bidons d’une personne, un site, on lance des pétitions, on spame tant qu’on peut. On n’arrive plus à bien savoir qui ou quoi.

 

Bon, laissons le web. Revenons à ces médias, la télé en premier lieu. La télé qui fait exister. Selon ses désirs, c'est-à-dire ceux de son public de masse, ou supposés tels (je ne sais pas si mes contemporainEs sont aussi mauvaisEs qu’ellils le paraissent ou si ça relève de la bravade). Ce qui donne un perpétuel marché de dupes, notamment en cas d’exotisation. La récente émission de Moati et les réflexion d’Hélène Azérah (pour une fois je suis d’accord avec toi, Hélène !) donnent un peu le niveau du mieux (!) auquel on peut s’attendre. Fuyons.

Mais c’est surtout cette sensation de n’exister que si on est, comme on dit, visibles, c'est-à-dire actuellement pas simplement dans la vie réelle mais dans l’immense déluge de fantasmes et d’informations qui s’abat de toutes part et nous traverse. Je me demande d’ailleurs qui, à proprement parler, existe ainsi, sinon peut-être un fantasme et une information de nous-mêmes, substituéEs à nous-mêmes.

 

Le problème en second est que, trans, nous relevons clairement, dans le domaine exotique, du sous-domaine de la ménagerie ridicule et caricaturale. Et, caricaturaLes, nous le sommes bien souvent effectivement, courant après une image acceptable, et pour nous-mêmes et, dans ce cadre, pour les autres. Même si nous ne le sommes pas, nous le devenons par la participation même, comme sous-êtres (allez, hein, inutile de faire comme si on le savait plus…) à une compétition d’être – médias et politique. Nous sommes caricaturaLes à double titre, pasque trans, ça c'est nous, pasque nous courons après la réprésentation, ça c'est comme tout le monde. 

 

Je suis tout aussi caricaturale que la moyenne, mais plutôt, désormais, antipolitique. Au sens précis où je crois que les structures mêmes, d’un jeu totalitaire, entraînent les conséquences que nous en voyons, et qu’il est inutile d’aboyer à un dévoiement, ni à des « complots ». Ce que nous appelons la politique, comme domaine à la fois séparé et dominant, s’est formée au cours des trois derniers siècles et a accompagné la mise en place d’un monde que, bon, ma foi, on peut vouloir perpétuer… ou dont on peut vouloir essayer de sortir. Et si nous en sortons, il nous faudra sortie aussi de ce qui le façonne et régénère, ces grandes formes qui englobent et isolent dans le même avalement incessant : économie, culture, citoyenneté – et politique. De toute manière, ce monde vit en expulsant, en condamnant un nombre gigantesque de gentes à des existences misérables ou à l’inexistence tout court. Si on a déjà un pied dehors…

Je suis pour ma part assez proche de la critique qu’en font les gentes et groupes de la contestation de l’économie et de la valeur. (2) J’ai un peu du mal à synthétiser tout cela en mots. Disons que pour moi, ce sont des abstractions qui dévorent la réalité. Et qu’il est vain, voire néfaste, de vouloir les réutiliser ou les contrôler : elles sont précisément ces dynamiques à la fois humaines et inhumaines dans lesquelles on ne peut qu’être absorbées ou/et périr. Et qu’à moins d’y échapper radicalement, si toutefois cela est possible, il est assez vain de couiner qu’elles nous font du mal… Selon la bonne vieille logique shadok, que nous appliquons massivement « Si ça fait mal c’est que ça fait du bien ». Fuyons !

Le politique est intrinsèquement l’exhalaison du même fétichisme que l’économie, le capital, le droit et toutes ces admirables cages qui ne nous enserrent même pas, dont les barreaux passent à travers nous. Il n’y a rien à en attendre que ce qu’ellils nous ont déjà donné, que ce que nous nous sommes déjà donnéEs par ces formes de contrainte idéalisée ; sinon aller toujours plus loin dans la dépendance, l’impuissance et la dépersonnalisation. Du, moins, encore, est-ce ce que je crois.

Je ne parle d’ailleurs même pas d’une politique « libérée », « collective » (oui, j’ai été anarchiste et j’y ai cru) – non, je parle d’autres choses, désormais, au pluriel si possible.

On n’a rien à retrouver, sinon une fidélité à nous-mêmes et quelque dignité. Cesser d’essayer de participer à ce qui nous bouffe à peu près touTEs, et déserter, autant que possible.

 

Bref, si y en a qui veulent absolument continuer la course de handicap, j’irai pas leur faire la misère, comme gentes quoi. Mais je suis résolument désormais du côté de celleux qui préfèreraient que cette course s’arrête. Et qui en sortent. Et qui ne réclament plus leurs jetons de présence (quoi que, soyons honnêtes, un tit peu, si, pasqu’il faut encore de certains de ces jetons pour survivre).

 

Plume

 

 

(1)Complément d’enquête sur un engagement différé, par le « Comité d’action de Serre de la Fare ». Si jamais vous le trouvez dans une vieille malle… Si je survis, cependant, j’essaierai d’en refaire, une fois de plus, une réédition.

(2) http://palim-psao.over-blog.fr/article-la-fin-de-la-politique-49170531.html

 

 

PS : je ne résiste pas à l’envie de vous agrafer un petit copié-collé, extrait d’un texte sur la question du politique de mon ancien commensal Jappe, et que je trouve parfaitement congru pour aider à remettre en question quelques opinions décennalistes (beh oui, les millénaires sont devenus fort courts…). C’est humain, universel, peut-être même raisonnable (!), tous les trucs qui ont mauvaise presse par chez nous, dont d’autres abusent éhontément, mais que je retrouve finalement avec joie :

 

« S’il faut rompre avec les « politiques » qui se proposent seulement de défendre les intérêts en forme marchande des catégories sociales constituées par la logique fétichiste elle-même, du genre « pouvoir d’achat », il reste néanmoins nécessaire d’empêcher le développement capitaliste de ravager les bases de survie de grandes couches de la population, notamment en générant des nouvelles formes de misère qui sont souvent dues plutôt à l’exclusion qu’à l’exploitation - en effet, être exploité devient presque un privilège par rapport à la masse de ceux qui ont été déclarés « superflus », parce que « non rentables » (c’est-à-dire non utilisables d’une manière rentable dans la production marchande). Mais les réactions des « superflus » sont très diversifiées et peuvent tendre elles-mêmes à la barbarie. Être victime ne donne aucune garantie d’intégrité morale. Une vérité s’impose donc plus que jamais : le comportement des individus devant les vicissitudes de la vie capitaliste n’est pas le résultat mécanique de leur « situation sociale », de leurs « intérêts » ou de leur provenance géographique, ethnique ou religieuse, ni de leur genre ou de leurs orientations sexuelles. Face à la chute du capitalisme dans la barbarie, on ne peut prédire de personne comment elle réagira. Cela n’est pas le fait de la prétendue « individualisation » généralisée dont les sociologues ne cessent de chanter les merveilles pour ne pas devoir parler de la standardisation accrue qu’elle recouvre. Mais les lignes de partage ne sont plus celles créées par le développement capitaliste. De même que la barbarie peut surgir partout, dans les lycées finlandais et dans les bidonvilles africains, chez les bobos et chez les banlieusards, chez les soldats high-tech et chez les insurgés à mains nues, même la résistance à la barbarie et la poussée vers l’émancipation sociale peuvent naître partout (mais avec combien plus de difficulté !), même là où l’on ne l’attendait pas. Si aucune catégorie sociale n’a correspondu aux projections de ceux qui cherchaient le porteur de l’émancipation sociale, en revanche, des oppositions aux conditions inhumaines de la vie sous le capitalisme surgissent toujours à nouveau. »

 

Anselm Jappe, « Politique sans politique ».

 

Bon, je vous l’accorde, il est optimiste, pupuce. Pour ma part j’ai plutôt l’impression que tout ça est en train de mal finir, à l’instant même. Précisément parce que nous avons jeté par-dessus bord toutes les vieilles formes étiquetées « névrosées » mais bien utiles contre les déchaînements de l’illimité ; morale, personne, intégrité, liberté, et bien d’autres. Mais qui sait ? Peut-être en reste-t’il des boutures dans notre cerveau reptilien, comme dit une consœur…

 

 


 

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18 mai 2011 3 18 /05 /mai /2011 22:15

 

 

 

Je trouve qu’il n’y rien de pire que quand une cause juste est défendue avec des arguments pourris. Ça fiche absolument tout par terre.

 

Je reçois par exemple un mail alarmé, épouvantable, qui fait écho à ce que j’écrivais il y a quelques temps dans « Devinez… ». Et qui rapporte que les flottes militaires et douanières qui sillonnent la Méditerrannée ont actuellement, parmi leurs missions principales, celle de faire « tout leur possible », comme on dit en langage diplomatique, afin d’empêcher les embarcations pleines à ras bord de migrantEs de venir accoster un rivage européen.

En termes moins châtiés et surtout en fait, ça implique tout simplement de les laisser périr, et peut-être même de les aider un peu à couler s’il en reste. Ce n’est d’ailleurs pas nouveau, pour qui veut savoir. La Méditerranée, mur de l’Europe qui compte ses sous, est un vrai cimetière depuis des décennies, où les thons subsistants qui n’ont pas encore été pêchés pour garnir nos boîtes premier prix doivent être bien gras.

 

Tout ça est bonnement ignoble. Mais cet ignoble est étrangement épicé par un argument qui suit immédiatement la dénonciation de cette extermination des superfluEs de la planète qui n’ont pas la chance d’avoir un passeport bordeaux.

Le dit argument, c’est que les migrantEs rapportent de la valeur.

 

Ça c’est tout de même pas mal.

 

Déjà, ça montre à quel point les prétenduEs critiques de l’ordre économique actuel n’ont en tête que les mêmes illusions qui nous ont conduitEs au désastre : créer de la valeur, nom de d… Toujours plus ! Travailler, produire, tout esquinter.

 

Mais surtout, ce qui est effrayant, c’est la question qui pend en filigrane : si ces migrantEs ne produisaient pas de valeur, si même, oh horreur, ellils devaient coûter quelque chose à nos bas de laine, se la couler douce, se livrer à la contemplation, saboter la machine, ça serait un petit peu moins injuste et effroyable de les faire expédier en grappes au fond de la grande bleue ?!  

 

Ben oui, hein, des gentes qui pourraient servir - puisque, l'utilité, voilà tout ce qui nous reste de critère d'évaluation dans nos vestiges de cerveaux - c'est gâcher !

Ah ça témoigne d'un sacré progrès de notre part sur l'Exterminez toutes ces brutes de Conrad...

 

Décidément, ce qui est terrible, ce n’est même pas que nous soyons égoïstes et méchantEs, ce qu’on est bien évidemment.

C’est qu’en plus on est stupides.

 

D'ores et déjà crevéEs moralement.

 

Ah on n’est pas sortiEs de l’auberge, je vous le dis…

 

 

La petite murène, encore raisonnablement grasse.

 


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17 mai 2011 2 17 /05 /mai /2011 12:13


 

 

Un des aspects récurrents de ce qu’on appelle de nos jours des « débats », qui se résument en général à des alignements, d’une part de personnes, groupes, etc. sur des positions préréglées, d’autre part de volées d’arguments acéphales et d’invectives disqualifiantes, c’est qu’on s’y retrouve généralement en très mauvaise compagnie. C’est fatal. Quand il n’y a pas de réflexion, encore moins de doutes, et pas non plus de principes moraux, mais juste un utilitarisme crasse imbibé de hargne et constellé de petites ambitions, difficile que les choses soient claires. Elles sont au contraire emmouscaillées dans des masses d’inconscience.

 

C’est ainsi que dans le débat (ce mot est aussi pourri et dénué de sens que « projet », désormais, véritable paillasse intellectuelle) sur la prohibition du travail sexuel via la pénalisation des clientEs, j’avais déjà remarqué que nous, c'est-à-dire les tapins qui essayons de lutter contre ce rouleau compresseur de mauvaise foi nettoyeuse, nous retrouvons instantanément colléEs par les plus aterrantEs peigne-cul.

 

Bah, nos adversaires doivent pas être en reste, colléEs qu’ellils sont par le gratin du moisi, de la politique et du contrôle social. Mais quoi, à chacunE sa peine.

 

La dernière nôtre, si les infos se confirment, c’est que le « think tank » lgbt d’un des deux grands partis qui pétitionnent notre disparition salvatrice connaîtrait des tiraillements à ce sujet.

Quand on sait comment se sont illustrés ces genres de « groupes de réflexion » inféodés aux partis, dans l’espoir que quelques strapontins et sous-décisions favorables soient octroyéEs aux « minorités » en récompense de leur soumission, ça fait tristement rigoler. On aura vraiment, mais vraiment, tous les peigne-cul accrochéEs à la portière ! Après Caubère et Bruckner, « Homosexualités et socialisme ». Rien de moins… Misère des temps.

Ça donne envie d’être seulEs.

 

Ah on en souhaite autant aux prohis, tiens. Qu’ellils se débattent avec les plus invraisemblables missionnaires, la droite, les ligues de vertu, les toubibs, les psys, le Pape, je sais pas…

 

Mais, bon – une fois de plus, et c’est un caractère inhérent à l’espèce de magma froidouillon qu’on appelle la démocratie et l’opinion, on va causer de tout, de tout, sauf du sujet.

Enfin c’est même pas ça, c’est pire. Je suis une sorte de conséquentialiste, je tire des enseignements des résultats. Or, quand je vois les bouillies innommables, les paralysies morales et intellectuelles, les basculements si faciles dans l’ignoble, les complotismes et les thèses éradicatrices de tous ordres et avec toutes cibles, le ressentiment comme ligne de conduite, que produisent les « questions » actuelles, j’en conclus que ces questions mêmes sont daubées, et toute l’attitude qui les escorte. Car il s’agit de moins en moins de logiques et de plus en plus d’attitudes, qui se veulent autre chose. Sans parler des bonnes vieilles propensions, qu’on ne sait si elles sont humaines ou autre chose, au grégarisme, quand ce n’est pas au charognardisme pur.

Le plaisir, le sentiment de puissance, de safety qui sourd de l’immémoriale et gratifiante expérience d’être touTEs contre unEs, ou les plus fortEs contre les plus faibles ; somme toute, d’être du bon côté, celui qui a raison. Et qui arraisonne les autres. Mais nous sommes dans une époque qui ne se pose plus tellement ce genre de question morale ; vieux fond réformé : si on est puissantEs, écrasantEs, irrésistibles, c’est que le bien, la divinité sont avec nous. Tout ça ne prédispose évidemment pas beaucoup aux scrupules ni à l’examen…

 

Bon mais.

 

Nous-mêmes, les tapins, n’avons pas beaucoup réfléchi au fond. On passe déjà pour la plupart notre vie sur la défensive, à craindre encore plus celleux qui se disent nos amiEs que nos ennemiEs bien réelLEs… Et voilà que ces ennemiEs, qui plus est travestiEs en amiEs, viennent nous intimer, par clientEs interposéEs mais c’est très gros comme truc, de ne plus vivre. De laisser tomber. Vous n’êtes pas ce qu’il faut. On va vous apprendre – et si vous regimbez, c’est la bonne vieille trique progressiste qui sort : victimes ou complices. Comme pour les violences en général. Comme pour tous les « grands bonds en avant ». Pas de place pour être autre chose qu’un outil du bonheur collectif (supposé).

Celleux qui nous disent ça n’ont pas beaucoup pensé non plus, mais ellils n’en ont pas besoin. Z’ont déjà le poids et la force, qui remplacent avantageusement le doute et le souci.

 

Bref on est mal. Depuis des années on cause sanitaire, social, violences, etc. Mais sur le fond, sur les principes, sur ce à quoi on peut, collectivement ou personnellement, s’autoriser ou pas, sur même si on peut vivre et comment, on ne s’est jamais posé la question. Enfin pas en forme, quoi. Voilà que surgit, comme un champignon, toute une kyrielle d’anti-lépreuXses, arméEs de la néo-vulgate féministe, assemblages séduisants de mots et concepts magiques. De ceux qui « agissent d’eux-même ». Je lisais hier le dernier numéro d’OLF, par exemple. Á première vue je me disais, chapeau, elles ont un sacré corpus de réflexion, elles dépassent de loin les vieilles abos, on est très en retard sur elles, et elles se démerdent bien dans l’argumentaire. En fait, à seconde et à tierce lecture, j’ai subitement retrouvé la pauvreté répétitive que je vois depuis quinze ou vingt ans comme conssubstantielle à la littérature militante. Il y a peu d’idées, en fait, ce sont des idées-valises, et elles reviennent sans cesse, comme un essaim de guêpes. C’est la bonne vieille méthode. Mais bien mise au goût du jour. Et puis, il faut bien le dire, on avait jusqu’alors affaire qu’à des fliQUes ou à des cacochymes cattharreuXses et apitoyéEs. D’un coup ça change, on est face à des ennemiEs d’un tout autre ordre… On peut en rester un instant éblouiEs – mais pas trop longtemps. Il y a un argumentaire de fond, mais il est comme d’hab constitué d’évidences incritiquées. Et nous ?

 

Je vais être dure : nous, on va dire les tapins irréductibles, qui sommes quand même assez nombreuXses, avons peut-être affaire à des personnes qui se cassent pas trop la tête idéologiquement et moralement (stratégiquement c’est autre chose). Mais nous-mêmes, on n’est pas trop au poil là-dessus. On se débat en couinant pendant qu’on nous embarque, une fois de plus. La force de l'habitude... Mais ça, ça sert à rien. Et là, l’embarquement risque d’être définitif, ou tout au moins l’entrée d’un véritable tunnel historique qui pourrait durer fort longtemps. Y faudrait un peu qu’on y pense, au-delà des arguments de fait qui n’auront bientôt plus aucun poids. C’est notre existence, désormais, qu’il nous faut soutenir. Plus seulement ses conditions.

Notre argumentaire, c’est nous-mêmes, à la base. Exister et vivre. Mais ça ne suffit pas, il va falloir qu’on explicite tout ça, qu’on déroule et qu’on se déroule à nos propres yeux, ce qu’on n’est pas habituéEs à faire, enrouléEs comme des hérissons. C’est sûr, on a toujours eu mauvaise presse. Et il ne faut pas compter sur une grande bienveillance à venir.

On a des têtes, des volontés et des consciences, nom de la déesse ! comme on a des culs, des bouches et autres extensions préhensiles. Comme pour tous les « groupes sociaux » sujets à apitoiement, la vulgate suppose que nous sommes à la fois traumatiséEs et stupides. Première objection : nous ne sommes pas un groupe social. Je ne nie pas que cette peste ne s’étende dans toute les directions, et que la plus grande partie de mes contemporainEs piaffent d’impatience de s’inscrire et de se multi-inscrire, quand ellils ne le sont pas déjà quinze fois. Mais bien non, les tapins ne sont pas un « groupe social ». Nous ne nous ressemblons pas tant que ça, et quand nous nous ressemblons ce n’est qu’une apparence, un argument de vente. Y a pas plus disperséEs, dissemblables que nous autres. Nous échappons, justement, encore, de moins en moins il est vrai mais encore un peu, à cette logique de massification et de groupisme. Nous sommes des personnes, de ces personnes limitées, ennuyeuses et suspectes aux grands projets de bonheur contemporain. Et c’est pour cela que nous avons des têtes. C’est pour cela que nous sommes incroyablement résistantEs, pire que des cafards, et en même temps si faibles, parce que nous ne faisons pas bloc. Que les conditions même du tapin nous ont fondéEs dans un rapport à la réalité bien particulier, aigu. Que nous savons que ce qui est bon pour autrui ne l’est pas nécessairement pour nous.

Vulnérables, mais en quelque sorte « ingouvernables ». Ça me fait bizarre de reprendre ce déjà vieux slogan d’un ancien pote, que j’avais gaussé. Mais, oui, ingouvernables, et c’est cela aussi que l’on nous reproche, en même temps que la trahison de la « valeur-relation » comme de la mythique gratuité, dont je vais essayer de parler dans un prochain texte, mais qui mériteraient un livre. Et il y a un lien direct entre cette ingouvernabilité et l’exercice du tapin. Sauf peut-être reclusE en bordel, ce qui est un cas que nous fuyons en général avec entrain.

 

Bref, ingouvernables sans doute, mais néanmoins mal partiEs. Nous tournons en rond sur une défensive faite d’éléments complètement dépassés par la controverse actuelle, parce que nous n’osons plus mettre le fond en avant. Mettre ce que nous sommes en avant, mettre que nous vivons en avant : nous avons peur parce que ce sont des catégories disqualifiées dans les « débats » modernes, qui ne se structurent que de chiffres (même faux !) et de poncifs sociologiques, données épidémiologiques, etc. Eh bien justement, ce n’est pas en entrant dans cette danse où nous sommes rompuEs d’avance que nous ferons la différence, mais en nous ramenant nous-mêmes, en chair, en os et en cervelles. Nous sommes, vous voulez notre disparition. Même si vous nous proposiez de nous payer autant à rien faire qu’à tapiner – tiens, ça, personne ne nous l’a proposé, ni même d’autres boulots avec les mêmes rémunérations/temps ! – eh bien il y en aurait d’entre nous qui seraient pas d’accord.

On nous l’a assez dit, nous portons, quant à nous, l’entêtement et le mal. L’isolement et les raisons personnelles. La réalité sans fard. Bref tout ce qui n’est pas très bien vu. Et il va nous falloir le revendiquer, pas le fuir. Et ressortir toutes les questions, tous les dilemmes qui vont avec, et que l’axe du bien voudrait voir enterréEs, plutôt même que tranchéEs. Nous devons refuser l’enterrement.

 

Je l’ai dit ailleurs, c’est pas gagné. Mais même si c’est pas gagné, même si c’est perdu pour un temps, d’une part nous restons et resterons, à la barbe des nettoyeuRses, d’autre part nous pouvons poser, par notre parole tant que par notre présence, des questions morales de base qu’on n’ose plus poser de nos jours. Et qui peuvent mener loin, bien plus loin que le petit manège de stock-cars politicard et utilitaire, où les bolides évoluent dans une nuées de peigne-culs agrippéEs aux portières.

 

Ou bien on admet que les peigne-cul et les charognardEs, c'est-à-dire en fait toute l’attitude de haine hypocrite évoquée plus haut, infusée dans les zombies qui tiennent lieu de gentes désormais, a, ont gagné. C’est vrai qu’à renifler l’odeur du monde depuis quelques temps déjà, à entendre les clameurs inarticulées, il y a de quoi le croire. Alors nous n’avons plus qu’à mourir. Mais là aussi, avec panache, zut !

 

 

Plume la déjà morte

 

 


 

 

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15 mai 2011 7 15 /05 /mai /2011 20:08

  

 

« Une énorme silhouette noire s’agita près de la fenêtre et, empoignant les barreaux, se mit à hurler. Alexeïev, un épileptique, ancien tchékiste aux allures d’ours, secoua les barreaux en criant : « Sortir, sortir ! » et il glissa le long des grilles, en proie à une crise. »

Varlam T. Chalamov, Récits de la Kolyma

 

 

Bah, foutue pour foutue, autant ne plus me retenir d’évoquer ce qui faisait ma vie, du temps que j’en avais une, quelque peu digne.

 

Sortir.

 

Sortir, de ce temps, c’était aller me traîner lentement, en savates à moitié pourries, sur le chemin mouillé, après la pluie. Une baguette de noisetier à la main. Et brouter, brouter en parfaite herbivore le plantain, le cresson des prés, les fleurs de coucou. Une vraie brebis. Le coucou chantait. Le coucou aime chanter après la pluie. Les adorables et énormes limaces rousses se précipitaient sur le chemin sableux. J’ai toujours aimé les limaces. Même lorsqu’elle bouffaient mes salades je n’arrivais pas vraiment à me fâcher. Ça c’est sortir.

 

Brebis hors du troupeau. Qu’est-ce qu’être hors du troupeau ?

 

Hors du troupeau. Les intentions comptent peu. Ce qui compte, c’est le réel, la dignité réelle de la vie. J’étais bien plus hors du troupeau, dans ma petite maison, sortant pour humer et brouter, et même l’esprit squatté par les imbéciles haineuses à qui je m’étais tout aussi imbécilement vouée, que je ne le suis à présent, isolée, ruinée, confinée dans un hideux garage, entièrement dépendante d’un monde rurbain puant.

On n’est pas hors du troupeau pour être seule, on n’est hors du troupeau, toute brebis soit-on, que lorsqu’on est matériellement libre. La liberté morale n’en est qu’une conséquence. Les balivernes sur « l’individue sans attaches » nous ont précipitées, enfermées dans le dernier cercle de la plus misérable dépendance, dont seule pouvait nous exempter la personne, avec sa continuité et ses liens, ses biens en ce monde. Et encore, pour les chanceuses dont j’étais ! Chance, mais par cela même responsabilité particulière que j’avais, parmi d’autres, de maintenir ces attaches, justement, qui auraient permis à bien plus de s’y agripper. Je me suis laissée tomber. Je suis, seule et accablée, tout à fait du troupeau humain, dont ce sont les caractéristiques principales : peur, isolement, accablement.  

 

Je ne sors plus. Dehors est trop moche, et un tantinet dangereux dans cette mini banlieue rurbaine où zonent jeunes mecs et familles. Mais trop moche surtout. Lotissements, routes, quads.

 

Et puis... c’est surtout que… sortir… qui sortirait désormais ? Il n’y a plus personne.

 

Je ne suis même pas un cadavre de brebis jeté dans un revers de bois, un coin de pré en broussailles, pour pas payer l’équarrissage. Plût au ciel que j’aiecadavre-de-brebis.jpg bénéficié de cette ultime villégiature. Le pied, sous le ciel, paisiblement mangée aux corneilles, aux cloportes et aux renardes. A tout ce qui a dents, becs, mandibules. Enfin profitable sans efforts stupides. 

 

Mè non, même pas. Ce me serait trop grand honneur et fortune finale. Finir comme dans "Sans toit ni loi".

 

Je suis devenue, bêtement, stupidement, un exemplaire repassé du cheptel contemporain. Section ratées de la vie, pré-hp. Celles qui ne sortiront plus jamais de la boîte que pour y rentrer. 

 

 

La girafe sans tête, sans pattes, sans yeux.

 


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13 mai 2011 5 13 /05 /mai /2011 11:02

 

J’ai beau apprécier Kafka, je ne pardonne pas à son ombre de cacher, comme bien souvent les hommes cachent les femmes, les sommités les mal reconnuEs, les charismatiques les profondEs, Milena Jesenska, dont j’ai parlé il y a peu après avoir lu le livre écrit en mémoire d’elle, et de leur immense affection réciproque dans le puits d’horreur du camp de Ravensbrück, par Margaret Buber-Neumann.

Même son nom y a presque péri. Kafka Franz l’avait réduite à son prénom, avec ses fichues « lettres à », et touTes ses continuateurices, même les mieux intentionnéEs, ont emboîté le pas. « Milena » tout court. Ben non, pas que « Milena », Milena Jesenska, pour le temps comme pour l’éternité.

Marre de cette espèce d’animalculisation, qui rétrécit si souvent à un « petit  nom », ou à un petit surnom.

 

C’était une nana inestimable, un libre-esprit, qui s’est comme beaucoup d’entre nous noyée dans les autres, alors même qu’elle avait tant à dire, sans parler de s’occuper d’elle. Et qui en est, on peut le supposer, en partie morte. Mais la haine et le mépris envers nous-mêmes, sortis des marais de l’histoire et qui continuent tranquillement à déambuler en notre sein sous tous les oripeaux possibles, à commencer par ceux de la culpabilité militante, de l’amour, de la redevabilité, de l’exotisation, cette haine et ce mépris n’ont ni commencement ni fin. On ne peut pas les attraper par la queue, ni les piéger, sans se piéger soi-même. Et alors tout recommence, en pire.

 

Ça fait penser à un péché originel, sans faute pourtant. D’ailleurs… cette notion de péché originel relève plus de la malédiction que de la faute.

 

Milena Jesenska est une des ces femmes dont j’aurai vraiment envie, si je survis, de perpétuer la mémoire. Mémoire amoindrie par le cannibalisme permanent que nous pratiquons les unEs sur les autres, vivantEs ou mortEs.

 

Elle est oubliée et morte. C’est une personne de bonne compagnie ! Ce l’était déjà de son vivant – alors à présent je vous dis pas. Je vous expliquerai un de ces jours pourquoi les mortEs sont de meilleure compagnie que les vivantEs.

 

Deux citations d’elle :

 

« Une personne que l’on a assassinée, on la conduit au cimetière – et elle repose en paix. Mais celle à l’encontre de qui l’on commet un assassinat moral doit continuer à vivre – et pourtant elle ne peut vivre ».

 

« Lorsqu’on a deux ou trois personnes ; que dis-je, lorsqu’on a une seule personne avec laquelle on peut se montrer faible, misérable, rabougrie et qui, pour autant, ne nous fera pas souffrir, alors on est riche. L’indulgence, on ne peut l’exiger que de celui ou celle qui vous aime, mais jamais d’autres gens et surtout jamais de soi-même. »

 

 

LPM

 

 

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11 mai 2011 3 11 /05 /mai /2011 21:46


 

Je sais pas si vous vous rappelez de cette chanson, de quelqu’un que j’aime humainement pas en plus, Vian, qui était bougrement masculiniste et misogyne, mais qui fit, trente ans après les livres très injustement oubliés sur le même sujet de Madeleine Pelletier. Chanson intitulée : « Vous mariez pas, les filles ». Et qui en donnait tout plein de bonnes raisons. J’ignore s’il y incluait la colle, l’amour dit libre - pour moi c'est un oxymoron - et le maquage, mais d’après le contenu ça s’y applique aussi. C’est fou comme n’importe qui peut subitement sortir, d’un coup, imprévisiblement, la vérité. Quitte à ne jamais la redire après. Verba manent.

 

Pasque j’ai très envie de dire l'analogue aux possibles f-trans, peut-être d'abord dans nos admirables milieux « tpdg et féministes », mais vraiment pas que, à égalité avec tout straightland :

 

« Transitionnez pas, les filles ». Faites, comme dans la chanson, n’importe quoi, du boudin, de l’élevage de chèvres, de la pêche à la morue ou de la spéléologie, émigrez sur Mars, mais transitionnez pas !

 

Vous savez pas ce que c’est, et d’ailleurs moi non plus, finalement. Personne ne sait en fin de compte. Quand on sait c’est trop tard et de toute façon on sait plus. Ça sert plus à rien d’alors savoir. Juste on encaisse, et du bien crade. Quand c’est pas au début c’est plus tard, mais ça finit toujours par arriver. Par où on s’y attend comme par où on s’y attend pas. Et de soi-même comme d'autrui. 

Des fois même il y a plus personne pour tenir la boutique, je vous dis pas le rififi.

 

Je le dis, c’est tout. Ce n’est pas une thèse, ce n’est pas une perfo, c'est encore moins un appel (rien de plus ridicule que les appels) ; ce n’est que moi qui le dis, voilà.

 

 

 

Plume

 

PS : Ptête qu'y faudrait en faire une chanson, aussi....

 


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9 mai 2011 1 09 /05 /mai /2011 20:53

 

 

Ce qu’il y a d’embêtant avec les films sérieux, c’est qu’ils doivent fréquemment décrire, illustrer, paraphraser nos vies, dont un des principaux caractères est d’être raisonnablement caricaturales et souvent un peu misérables. C’est pourquoi des fois un film volontairement grotesque paraît moins lourdingue qu’un film soucieux et tatillon. Lourdingue n’est d’ailleurs pas le mot juste. C’est plutôt qu’à force de coller à des réalités répétitives, prévisibles, angoissées et tristes, qui sont les réalités de l’énorme majorité de nos existences, eh ben on a des espèces de gommes qui nous enserrent, et où se mêlent en bandes la violence, la glaucité, le manque de présent comme d’avenir, la peur, les politesses sans estime, les poncifs et les normes. Et il n’y a rien à dire ! La réussite consiste à condenser ainsi nos vies, nos vies sans enseignement et sans espoir, en une heure et demie.

 

C’est nantie de cette appréhension que j’ai traîné tout ce que j’ai pu des camarades du Planning de ma sous-préfecture à la projection, au cinéma local, de Tomboy. J’avoue que je comptais sur leur pragmatisme et surtout leur solide optimisme pour faire face en bloc à un film de la réalisatrice de Naissance des pieuvres, dont je me rappelle comme une œuvre particulièrement désespérante, non pas qu’elle fût mal faite, mais parce que je trouve qu’elle donnait simplement envie de se pendre si on se trouve être une jeune lesbienne bio (je cause même pas des trans pour qui on a fait et refait des pellicules qui rivalisent de sordide et d’épouvantable).

 

En fait, ce fut beaucoup moins pire que ce que je craignais. Ça m’a un petit peu fait penser à XXY, qui a eu tant de succès il y a quelques années, et ce entre autres parce qu'y était épargné au personnage principal ce qu'on craint, ce à quoi on s'attend ordinairement en de pareils cas, et que la plupart des cinéastes nous servent avec une sadique béatitude ! Ouf. Mais ça montre un peu où on en est dans la vision, que dis-je, le bilan de nous-mêmes et de nos identités, de nos survies : quand on est juste humiliées, apeurées, coincées, défaites ; quand on n’est pas violées, découpées en morceaux, aveuglées, séquestrées, internées, suicidées - c’est la joie et la bonne humeur ! On s’en tire bien !

 

Ben zut alors… Moi je vous dis, plus ma vie sombre dans la m… moins je me fais à cette glaucité réglementaire. J’ai envie de films heureux, drôles surtout, où ne pas se prendre au sérieux n’entraîne pas de désastres, et qui se terminent sur une note d’espoir. Ou dans un endroit chouette, comme Mater natura, ou Better than chocolate.

 

Alors voilà, finalement je sais pas si j’ai aimé ou pas aimé. J’ai été soulagée, que ça soit pas pire. Ça m’a aussi fait bouger des choses assez profond, qui concernent mon histoire, et aussi celles de personnes qui m’ont été ou me sont proches. C’est sûr, et c’est le mérite de ce film plein d’allusions : il parle. Il nous parle, parce que nos vies, au milieu du capharnaüm, au milieu surtout de l’obsession d’un monde genré à mort, eh bien ont beaucoup de passages semblables. Détordre un monde aussi tordu, ça donne pas des formes simples. C’est un peu l’enseignement qu’on en tirait, en discutant après sur la place du marché nocturne.

 

Frappée aussi (je ne vois pas si souvent de films) par le cadre, le même que celui de Naissance, ces espèces de conglomérats urbains classe moyenne appauvrie. C’est sûr que c’est représentatif de l’époque. Mais moi ça me fait flipper. C’est presque le cadre que j’imaginerais à un film d’horreur (je refuse obstinément, depuis toujours, de voir des films d’horreur). Ces couloirs, ces portes blindées, ces visages défaits de nanas enfamillées, ces faux bois et ces piscines… Pour moi, il y a là une sacrée intensité d’angoisse rien que dans l’environnement. Et là encore, ça ne renvoie pas à une utopie négative ; non, c’est la vie de beaucoup d’entre nous, et même qui peuvent se penser encore relativement favoriséEs.

 

Au secours, on est mal, et là ce n'est plus seulement une question d’identité de genre !

 

 

La merle blanche sans nid.

 


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8 mai 2011 7 08 /05 /mai /2011 22:24


 

Avant-propos ; je ne sais vraiment pas si en fin de compte je devrais écrire une ode au Xanax®, autrement nommé Alprazolam (tout aussi®), comme je le désirais il y a un an ou deux. Ou bien au contraire maudire sa capacité à me faire avaler par moments le fleuve de crotte et de vomi dans lequel je me suis précipitée. C’est un sacré dilemme. Ces petits cachets roses aident à me maintenir en vie ; mais quelle vie ?

 

 

« Quand on a tout perdu, quand il n’y a plus d’espoir

La vie est un opprobe, et la mort un devoir »

 

C’est bien la première fois que je vous aurai cité un couplet du Patriarche des Imbéciles, ainsi que le qualifiait mon vieux maître – patriarcat auquel j’ajouterai, entre maints autres qu’il collectionna, celui de la misogynie rationaliste. C’est donc Voltaire, dans Mérope. Bon, vous me direz que n’importe qui à peu près aurait pu sortir tel adage. En effet, la tragédie française du dix-huitième se signala par sa pauvreté, tant verbale qu’intellectuelle. Mais bon, voilà, c’est lui qui l’a écrit, ou bien dont on s’est souvenu.

 

L’opprobe. L’opprobe est une des formes, des hypostases aurais-je envie de dire, de la honte. Cette fameuse honte que j’évoquais une première fois, sans doute, il y a quinze ans dans une affiche de bien avisée rupture avec le milieu alterno où je retombai quelques années plus tard. Depuis, je n’ai jamais cessé de rêver d’écrire une monographie de la honte. Et je n’ai pas cessé d’en approfondir ma connaissance, jusqu’à cette connaissance qui se détruit elle-même dont je causais, là, bien plus récemment. J’ai toujours été une voyageuse de la honte. Je suis née avec, j’ai fait sa connaissance au cours de mon enfance. Je me suis blindée contre, quitte à abandonner des morceaux de moi-même. Puis j’ai découvert qu’on en pouvait faire une arme. Pas « faire honte aux autres », non, non, ça c’est comment dire facile, et trop se compromettre avec les puissances qui hantent notre époque. Non, faire une arme de sa honte à soi, la tourner vers d’où elle tire sa virulence. C’est pour cela que j’écrivais dans la dite affiche, adressée aux « gentes z’heureuXses » : la peur, la honte, la tristesse, trois énormes grisailles qui, selon mon vœu d’alors, devaient se mettre en embuscade sur la charmante promenades des chefferresses, fonctionnaires et autres charismatiques du milieu.

Mais voilà, je ne savais pas encore que les puissances que l’on invoque ne travaillent pas gratuitement, non plus que les putes et les mercenaires.

 

L’opprobe. Et qui plus est l’opprobe ridicule. S’être coulée soi-même, bêtement matériellement, immobilièrement, de la plus risible manière. Á la rue. Il est bon de relire le vers : la vie est un opprobe. On n’a pas honte, on est honte. Et on est honte, et plus que ça, parce qu’on n’a plus cette possession tout à fait matérielle d’un toit, et d’un toit digne et indépendant, si pauvrounet paraisse-t’il. Cette indépendance qui fonde la personne et la liberté, quoi qu’en puisse ânonner celleux qui feignent de croire que la personne, pardon l’individuE, est en elle-même, nourrie de discontinuités et d’électrocutions. Qui n’a pas n’est pas. Ce vieux proverbe italien est parfaitement incontestable.

 

L’oppobe, la honte, c’est l’absence dans les ténèbres. Où qu’on porte ce qui nous reste de membres, il n’y a rien, un rien visqueux, gluant. Un rien qui est la décomposition accélérée de tout ce qu’on a quand même vécu, vécu justement contre la honte. Cette honte d’être, ou plutôt de ne pas être. La honte est la plus sale négation qui soit. Et, comme tous ces fameux outils que nous affectionnons tant, elle croît à nos dépens, devient principe et finit par nous avaler toutes crues.

 

Quand la vie est un opprobe, entièrement, constitutivement, la mort apparaît dès lors non pas comme un remède, encore moins comme une issue. De remède ni d’issue il n’y a à la honte, quand elle s’est retournée contre vous comme une chienne enragée et vous a bouffée. Non, ça devient juste un devoir. Un devoir n’amène rien, ne rend rien, n’ouvre rien. Il lave juste – en l’occurrence ici votre cadavre – de l’opprobe. Et encore…

 

Je me pose aussi des fois l’oiseuse question, de savoir si notre passion à vivre, fut-ce, comme l’évoquait pour autre chose d’assez proche ma patronne Valérie Solanas, dans un océan de vomi et de déchéance, ne favorise pas l’indignité et les diverses tyrannies. Quand je me dis que les humainEs, dont je suis indubitablement, survivent dans des conditions de souffrance et d’oppression qui font crever tous les autres animaLEs (à part les poux), ainsi que le remarque Chalamov (V.T.), je me demande si c’est un bien ou un mal. Et, si nous étions moins résistantEs, ou plus soucieuXses de notre honneur, bref si nous mourrions plus vite, si alors nous ne pourrions pas moins nous torturer les unEs les autres…

 

Je ne suis évidemment pas en mesure de me lancer dans cette monographie qui me faisait saliver d’avance. J’ai trop attendu, trop couru après des imbéciles et des imbécilités, me voilà au fond du trou, avec tout ce que j’avais à faire, qui n’en sortira sans doute pas plus que moi.

 

Mais, dans ce trou, j’essayais de continuer à lire l’Homme et le divin, de Maria Zambrano. Laquelle me semble vraiment une penseuse mal connue de tout premier ordre. Une vraie intellectuelle (c'est-à-dire pas une chiure d’université, pardonnez moi du terme). Henriette Bart, une chroniqueuse contemporaine, évoquait les trois « incandescences » qu’elle formait avec Simone Weil et Cristina Campo. Je dois avouer que l’image me semble assez justifiée, surtout quand je fais la comparaison mentale avec un passage éminemment débile d’Eric Macé (in Les féministes et le garçon arabe), que j’avais épinglé au passage de mon ultime pathétique tentative de faire du politiquement correct, dans les Poupées en pantalon, alors que j’étais déjà torpillée par la haine baveuse de quelques « féministes indigènes » ; il fallait bien que je fusse payée de ma loyale imbécilité. Passage où il évoquait avec force trémolos une espèce de trinité d’ectoplasmes statutaires et réclamatifs, qu’il qualifiait aussi d’incandescente, et que je tiens, de mon côté, pour dégénérée.

Mais je me sens mieux à l’aise avec une telle qualification pour ce trio de nanas, souvent rebelles aux catégories comme aux facultés, qui vécurent d’une intransigeance qui pouvait partir un peu n’importe où, mais gardait son principe intact et inentamé. Jusques à la mort. Elles ont longuement brûlé, comme la très grande Marina Tsvétaeva, laquelle « vivait dans le feu », ainsi que la salamandre.

 

Voilà donc ce que j’ai lu aujourd’hui, dans le livre de Zambrano, au sujet d’une autre passion, un péché mortel celui-là :

 

« Il existe des maux sacrés, des maux très anciens qui accablent le corps humain. La lèpre, l’épilepsie, et quelques autres que la médecine scientifique n’a toujours pas réussi à réduire au concept de maladie, en les soustrayant à ce territoire où l’âme humaine éprouve la malédiction, le stigmate.[…] Le stigmate semble être parfois la trace, l’effigie d’un objet lointain et aimé qui est venu laisser son empreinte, comme un gage certain de ressemblance, dans l’être où il s’est manifesté, lequel en reste soustrait au commun des mortels. Les maux sacrés sont des stigmates, parce qu’ils désignent et mettent à part l’être qu’ils ont marqué.

[…]

Pareilles maladies semblent avoir leur réplique dans la vie morale. On peut les reconnaître à divers aspects. Le premier semble être celui du respect qu’elles inspirent, respect qui trace autour d’elles un cercle de silence. Ce vide est le premier mode d’une épreuve exaspérante pour qui la subit. Car elle n’est pas vécue comme une simple épreuve, mais comme une condamnation.

L’envie appartient, sans doute, à cette catégorie de maux. Un cercle de silence s’instaure toujours autour d’elle quand elle apparaît. Elle impose le respect, marque de son empreinte et, comme aucun autre mal, elle éloigne et isole celui qui en souffre. Ce n’est pas exactement une passion et même l’idée de péché semble laisser échapper quelque chose de son essence, car l’avarice ou la colère sont aussi un péché et ils n’apparaissent ni comme des stigmates, ni sous aucune autre des multiples manifestations qui désignent les maux sacrés que, pour le moment, nous circonscrivons dans ce vide, dans ce lourd silence qui se fait atour d’eux. Et le premier effet du sacré, c’est de rendre muets ceux qui le contemplent.

Même si ce mutisme et ce silence ne sont peut-être pas la première réaction qui fut celle des hommes, mais seulement une manière de se défendre contre quelque chose de sacré, quelque chose qui fait craindre ou espérer la contagion ; la contagion, la contamination que le sacré répand dans le monde. En vertu de quoi, tel serait le premier aspect qu’il faudrait retenir pour caractériser ces maux sacrés : le pouvoir contagieux, face auquel, dans certaines situations, la conscience humaine, le savoir ou l’expérience dressent ce mur de silence et de respect.

[…]

Ce type de contagion prend la forme capricieuse et arbitraire, la forme informe propre à ce qui n’est pas et ne peut sans doute pas « être » : les formes multiples, infinies sous lesquelles se présente la destruction. Tous les maux sacrés, physiques et moraux, apparaissent non sous une forme, une configuration propre, mais comme quelque chose d’insaisissable, de fuyant et sans définition. C’est peut-être ce qui fonde l’une de leurs analogies avec les maladies corporelles, leur caractère irréductible à une forme et leur surprenante virulence. C’est la destruction, la destruction en marche qui ne produit aucune forme, multiple, forme fuyante, intolérable.

Illimitée, capable de se nourrir d’elle-même, la destruction est un processus interminable.

[…]

Quelques unes de ce qu’on appelle les passions, comme l’envie, détruisent l’être qui les subit et qui, en même temps, y puise son énergie. L’être consumé par l’envie y trouve son aliment. Une destruction qui s’alimente elle-même, telle semble être la définition première, originelle, de l’envie. »

 

 

Bien sûr, quand on cause de nos jours de « stigmate », c’est juste pour dire que ce n’est pas bien et qu’il n’en faut plus. Louable souhait, en effet, je peux vous le dire à plusieurs titres, ce n’est pas un bien. Ça peut même vous priver de tout bien. Mais est-ce qu’il suffit de le désigner comme une vilaine construction sociale dont les lumières de la politique et de la sociologie vont nous défaire, nous nettoyer, pour que ces ombres en nous disparaissent ? Euh… C’est croire l’analyse et la connaissance agissantes par elles-même, credo des éducationnistes et des performativistes, dont je ne suis résolument pas.

Le respect qu’évoque Zambrano me fait beaucoup gamberger. Il met en première ligne la distance et l’étrangéité, souvent dangereuses et mortelles, qui le fondent effectivement, mais que nous choisissons d’essayer d’oublier dans notre indigestion collective de la chose. Le respect n’est pas du tout de la considération, encore moins de la reconnaissance ; il est de la peur, de la peur de soi et de l’autre, on pourrait presque dire que ce n’est pas étonnant qu’il se soit tant répandu comme précepte de comportement dans une époque obsédée par les phobies, c'est-à-dire les peurs paniques et irrationnelles – même si le sens qu’on y donne, je le sais bien, est un résumé édulcorant, unifiant, de haines et de personnifications du mal abstrait.

Le respect actuel est l’indicateur du mal et de la fuite. De ce silence qui regarde le bout de ses chaussures. Qui condamne en ignorant.

 

Je ne suis pas d’accord en tout avec ce que dit Maria Zambrano de l’envie. Je crois par exemple qu’elle est le parfait péché. Et une passion, si ce n’est carrément une possession, antiphrase parce qu’il s’agit au contraire d’une double dépossession, celle de qui est dépossédé par le jeu des forces en présence, sans recours, et qui est encore plus dépossédé d’ellui-même par cette possession.

Le « sacré », pour Zambrano, est de même le caractère du confus, de ce fichu réel sans ordre auquel les humainEs ont été confrontéEs, ce réel idiot, impitoyable aussi dont parle mon vieux maître Rosset. Je ne sais pas si, en l’occurrence, je n’aurais pas envie d’y substituer, en notre état de fait, la notion d’inévitable, de conséquence, de némésis presque. Ces innombrables conséquences néfastes, plus ou moins contrôlables, dont nous désirerions tant rester indemnes, alors même que nous attisons le feu sous la chaudière du monde de désir et d’avidité, de haine des limites, que nous thuriférons tant. Ces conséquences dont nous n’arrivons évidemment pas à nous prémunir, puisque nous en servons les causes ; et que nous trouvons toujours bien commode d’attribuer aux méchantEs, inconscientEs et autres lapsi, quand ce n’est pas à des groupes sociaux tout entiers, personnifications du mal et candidats désignés à l’extermination.

 

Mais la question que je voulais aborder est celle de l’envie. Elle aussi je l’ai évoquée il y a une quinzaine d’années, au moment où j’ai commencé de vouloir comprendre. Je n’ai toujours pas compris, et j’ai fini dévorée. Mais une chose était sûre : l’envie n’était pas du côté de ce qui est. De ce qui se justifie. C’est ce qui en fait l’antithèse de la jalousie. La jalousie est infiniment positive, c’est un mode du désir, avoir ce que l’autre a, le lui chiper. L’envie n’a rien à voir avec ça. L’envie est négative. L’envie sourd de la faiblesse et de l’impuissance, dans un monde qui aime les fortes et les réalisées. On voudrait dissiper ça comme un mauvais rêve. Mais ce n’est pas un rêve, pas même un cauchemar, que ce monde darwinien au pire sens du terme. Alors se lève l’envie, sur ses nombreuses papattes. L’envie est un désir inversé, celui que ce monde qui vous rit au nez ne soit pas, ou soit en tous cas amputé de ce qui le rend si insupportable aux faibles et aux mal vivantes.

 

Comment ne pas aimer, avec honte certes, cette bête quelque peu « justicière », si on veut, malgré tout, même pleine de poils, de pattes et de zyeux. De zyeux surtout. L’envie est tout d’abord un regard, rien qu’un regard. Ce regard en dit long. L’envie est le retournement de la honte.

 

L’envie est la némésis du désir et des richesses. Des idéologies de croissance, d’intensité, de réalisation et d’accumulation. Plus antiprogressiste, antiéconomique, on ne peut guère. On ne peut sans doute pas non plus s’en débarrasser si on ne se débarrasse pas de ce qui nourrit ainsi tous ses premiers pas (après, c’est nous qui sommes sa nourriture).

 

Je suis cependant restée surprise par l’approche de Zambrano. Pour tout dire, l’envie n’est pas un sujet fréquent. Le seul livre que j’ai lu et qui lui soit consacré est une déjà un peu ancienne monographie d’un sociologue libéral nommé Schoeck, qui en brosse un portrait assez convaincant. Il insiste effectivement sur sa grande antériorité dans l’histoire des sentiments humains, mais, passionné justement par son libéralisme, il en fait une obsolescence préjudiciable au développement de la société nécessairement économique et accumulative. Il y a aussi l’approche d’un Weber, mais son nietzschéisme et le mépris y afférent me dégoûtent d’avance.

 

Or, pour Zambrano, il s’agit d’un « mal sacré ». Ce qui pour moi donne la main, par-dessus le gouffre, à la némésis, à cette espèce de « justice logique » qui fait que quand on veut tout et le contraire de tout, ou plutôt tout et encore plus sans inconvénients, ce qui est le cas d’à peu près toutes les options modernes, eh bien on a du pire. Cette poussée de ténèbres et de barbarie dont parlait feu Jaime Semprun à la fin de L’abîme se repeuple. Mais poussée aussi de conséquences inévitables. L’envie est conséquence inévitable des aspirations aux richesses, à l’intensité de vie, et aux concurrences qu’elles supposent. L’envie est, encore plus que le recours, la manifestation, la présence invincible et cependant toujours déjà vaincue de la faiblesse dans un monde qui adule la force ; et, j’ose le dire, le rappel que nous ne pouvons vivre ensemble dans ce monde fini sans en rabattre sérieusement. En cela, l’envie est le regard, à travers les personnes, de la réalité. Du rappel de ce dont nous disposons réellement. Mais aussi de ce que nous sommes.

 

Pff… J’y arrive pas. Tout ça n’est qu’un salmigondis de banalités dites et redites. Les chacalEs hululent au dehors. Je ne puis pas me contempler. Tout cela empêche tristement d’aller plus avant.

 

J’ignore, par exemple, si l’exotisation, qui est incontestablement une forme très présente d’existence morale et politique, peut relever de l’envie. D’une espèce d’envie à tiroirs, où on espère « monter en descendant », selon des maximes tordues mais compréhensibles. La course à l’autrification, la honte sociale, la transitude, la componction et la culpabilité sont elles des manifestations de l’envie ? Ça me paraît tout à fait possible mais je n’ai pas la force d’entrer dans ce travail.

 

 

 

La petite murène sans queue (si vous savez comment est faite une murène, vous comprendrez l’ampleur des dégâts).

 

 

 

 

 

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7 mai 2011 6 07 /05 /mai /2011 21:34

 

 

Y a des jours, je vous jure, je suis tellement en rage que j’en redeviendrais presque queer ! Constructiviste, genriquement correcte, que sais-je encore. Ce qui est dire quand on me connaît.

 

Il y a quelques temps était paru dans le Monde Magazine un article modérément exotisant, incolore et inodore, sur la situation actuelle des personnes intersexe. Bon, j’ai survolé, ça cassait rien du tout, c’était à peu près consensuel, le Monde quoi, dans ses bons jours.

 

Et là, je lis une lettre indignée d’un endocrino hospitalier de Rennes, un monsieur de Kerdanet, qui répond tout à fait furibard à l’article, qu’il trouve malveillant parce que les injonctions des toubibs à normaliser les genres des gentes y sont évoquées. Il trouve ça, lui, très bien, tout à fait indiqué, justifié. Et de faire la comparaison… avec des mômes qui naissent avec une malformation cardiaque qu’on devine mortelle.  

 

La mauvaise foi dans toute sa splendeur, mais en fait peut-être pire, parce que je pense finalement qu’il croit réellement à la profonde justesse de ce qu’il dit. Il donne ainsi un exemple type et affirme t’il fréquent. C’est clair qu’une nana, promise, destinée à une féminité je suppose classique, dont la voix devient grave, dont les poils poussent, qui se virilise, c’est la mort. C’est la mort de ses rêves, à ce monsieur, de petites filles bien douces et roses, et de petits mecs bien gravos et hérissés. D’ailleurs il parle pas des mecs « en déficit » de testo, ça doit tellement l’affliger qu’il en devient aphone. Il lui faut intervenir, sinon c'est la fin du monde. Sans parler du "douloureux problème", que Dolto crache toujours depuis sa tombe, qui plane au dessus de sa prose et de sa pratique hospitalière.

Le plus sinistrement drôle, c'est qu'il affirme dans sa lettre que "la médecine a évolué"... alors même qu'il en fournit la contre-preuve évidente !

 

J’avoue, quand je lis ça, et quand je sais que ces mecs (et nanas) exercent, prescrivent, opèrent, suivent, eh ben je redeviens subitement une furie politiquement correcte et j’ai très envie de leur mettre ma main sur la figure, à défaut d’autre chose.

 

Bonierbale me faisait presque pitié, dans sa mégalomanie d’un ghetto trans dont elle détiendrait, elle et sa Sofect, les clés. Mais lui, je sais pas pourquoi, sans doute parce qu’en bonne mtf je suis stupidement misandre, j’ai juste envie de le baffer.

 

Hargne !

 

 

Plume

 

PS : hé hé, en plus je m'énerve pour des histoires qui sont pas les miennes, ce qui est éminemment politiquement correct comme attitude, hi hi !

 

 


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La Bestiole

  • : Divergence transse, féministe, communiste - Le placard à Plume, la fem-garoue
  • : Ebranchée, schlemihlah, communiste, féministe - la transse la moins queer, la moins fun, la plus antisexe, antinaturaliste, antisubjectiviste du quart sud-est. Clodote d'hamsterlande, casserole détachée de la queue de l'alternoféminisme. A gauch' de la gauch' de la gauch' de l'extrême gauche. Résolument opposée au backlash réac-libéral pro sexe, pro marché, pro nature, pro religion, comme aux catéchismes moraux-politiques en tous genres. Moderniste novatrice, universaliste négative, apostate de l'intersectionnalisme, philogyne, philosémite. Pour un anti-monde de nanas paresseuses et la ruine radicale de la masculinité, de l'économie, de la sexualité, de la fierté, du pouvoir.
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