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17 mai 2011 2 17 /05 /mai /2011 12:13


 

 

Un des aspects récurrents de ce qu’on appelle de nos jours des « débats », qui se résument en général à des alignements, d’une part de personnes, groupes, etc. sur des positions préréglées, d’autre part de volées d’arguments acéphales et d’invectives disqualifiantes, c’est qu’on s’y retrouve généralement en très mauvaise compagnie. C’est fatal. Quand il n’y a pas de réflexion, encore moins de doutes, et pas non plus de principes moraux, mais juste un utilitarisme crasse imbibé de hargne et constellé de petites ambitions, difficile que les choses soient claires. Elles sont au contraire emmouscaillées dans des masses d’inconscience.

 

C’est ainsi que dans le débat (ce mot est aussi pourri et dénué de sens que « projet », désormais, véritable paillasse intellectuelle) sur la prohibition du travail sexuel via la pénalisation des clientEs, j’avais déjà remarqué que nous, c'est-à-dire les tapins qui essayons de lutter contre ce rouleau compresseur de mauvaise foi nettoyeuse, nous retrouvons instantanément colléEs par les plus aterrantEs peigne-cul.

 

Bah, nos adversaires doivent pas être en reste, colléEs qu’ellils sont par le gratin du moisi, de la politique et du contrôle social. Mais quoi, à chacunE sa peine.

 

La dernière nôtre, si les infos se confirment, c’est que le « think tank » lgbt d’un des deux grands partis qui pétitionnent notre disparition salvatrice connaîtrait des tiraillements à ce sujet.

Quand on sait comment se sont illustrés ces genres de « groupes de réflexion » inféodés aux partis, dans l’espoir que quelques strapontins et sous-décisions favorables soient octroyéEs aux « minorités » en récompense de leur soumission, ça fait tristement rigoler. On aura vraiment, mais vraiment, tous les peigne-cul accrochéEs à la portière ! Après Caubère et Bruckner, « Homosexualités et socialisme ». Rien de moins… Misère des temps.

Ça donne envie d’être seulEs.

 

Ah on en souhaite autant aux prohis, tiens. Qu’ellils se débattent avec les plus invraisemblables missionnaires, la droite, les ligues de vertu, les toubibs, les psys, le Pape, je sais pas…

 

Mais, bon – une fois de plus, et c’est un caractère inhérent à l’espèce de magma froidouillon qu’on appelle la démocratie et l’opinion, on va causer de tout, de tout, sauf du sujet.

Enfin c’est même pas ça, c’est pire. Je suis une sorte de conséquentialiste, je tire des enseignements des résultats. Or, quand je vois les bouillies innommables, les paralysies morales et intellectuelles, les basculements si faciles dans l’ignoble, les complotismes et les thèses éradicatrices de tous ordres et avec toutes cibles, le ressentiment comme ligne de conduite, que produisent les « questions » actuelles, j’en conclus que ces questions mêmes sont daubées, et toute l’attitude qui les escorte. Car il s’agit de moins en moins de logiques et de plus en plus d’attitudes, qui se veulent autre chose. Sans parler des bonnes vieilles propensions, qu’on ne sait si elles sont humaines ou autre chose, au grégarisme, quand ce n’est pas au charognardisme pur.

Le plaisir, le sentiment de puissance, de safety qui sourd de l’immémoriale et gratifiante expérience d’être touTEs contre unEs, ou les plus fortEs contre les plus faibles ; somme toute, d’être du bon côté, celui qui a raison. Et qui arraisonne les autres. Mais nous sommes dans une époque qui ne se pose plus tellement ce genre de question morale ; vieux fond réformé : si on est puissantEs, écrasantEs, irrésistibles, c’est que le bien, la divinité sont avec nous. Tout ça ne prédispose évidemment pas beaucoup aux scrupules ni à l’examen…

 

Bon mais.

 

Nous-mêmes, les tapins, n’avons pas beaucoup réfléchi au fond. On passe déjà pour la plupart notre vie sur la défensive, à craindre encore plus celleux qui se disent nos amiEs que nos ennemiEs bien réelLEs… Et voilà que ces ennemiEs, qui plus est travestiEs en amiEs, viennent nous intimer, par clientEs interposéEs mais c’est très gros comme truc, de ne plus vivre. De laisser tomber. Vous n’êtes pas ce qu’il faut. On va vous apprendre – et si vous regimbez, c’est la bonne vieille trique progressiste qui sort : victimes ou complices. Comme pour les violences en général. Comme pour tous les « grands bonds en avant ». Pas de place pour être autre chose qu’un outil du bonheur collectif (supposé).

Celleux qui nous disent ça n’ont pas beaucoup pensé non plus, mais ellils n’en ont pas besoin. Z’ont déjà le poids et la force, qui remplacent avantageusement le doute et le souci.

 

Bref on est mal. Depuis des années on cause sanitaire, social, violences, etc. Mais sur le fond, sur les principes, sur ce à quoi on peut, collectivement ou personnellement, s’autoriser ou pas, sur même si on peut vivre et comment, on ne s’est jamais posé la question. Enfin pas en forme, quoi. Voilà que surgit, comme un champignon, toute une kyrielle d’anti-lépreuXses, arméEs de la néo-vulgate féministe, assemblages séduisants de mots et concepts magiques. De ceux qui « agissent d’eux-même ». Je lisais hier le dernier numéro d’OLF, par exemple. Á première vue je me disais, chapeau, elles ont un sacré corpus de réflexion, elles dépassent de loin les vieilles abos, on est très en retard sur elles, et elles se démerdent bien dans l’argumentaire. En fait, à seconde et à tierce lecture, j’ai subitement retrouvé la pauvreté répétitive que je vois depuis quinze ou vingt ans comme conssubstantielle à la littérature militante. Il y a peu d’idées, en fait, ce sont des idées-valises, et elles reviennent sans cesse, comme un essaim de guêpes. C’est la bonne vieille méthode. Mais bien mise au goût du jour. Et puis, il faut bien le dire, on avait jusqu’alors affaire qu’à des fliQUes ou à des cacochymes cattharreuXses et apitoyéEs. D’un coup ça change, on est face à des ennemiEs d’un tout autre ordre… On peut en rester un instant éblouiEs – mais pas trop longtemps. Il y a un argumentaire de fond, mais il est comme d’hab constitué d’évidences incritiquées. Et nous ?

 

Je vais être dure : nous, on va dire les tapins irréductibles, qui sommes quand même assez nombreuXses, avons peut-être affaire à des personnes qui se cassent pas trop la tête idéologiquement et moralement (stratégiquement c’est autre chose). Mais nous-mêmes, on n’est pas trop au poil là-dessus. On se débat en couinant pendant qu’on nous embarque, une fois de plus. La force de l'habitude... Mais ça, ça sert à rien. Et là, l’embarquement risque d’être définitif, ou tout au moins l’entrée d’un véritable tunnel historique qui pourrait durer fort longtemps. Y faudrait un peu qu’on y pense, au-delà des arguments de fait qui n’auront bientôt plus aucun poids. C’est notre existence, désormais, qu’il nous faut soutenir. Plus seulement ses conditions.

Notre argumentaire, c’est nous-mêmes, à la base. Exister et vivre. Mais ça ne suffit pas, il va falloir qu’on explicite tout ça, qu’on déroule et qu’on se déroule à nos propres yeux, ce qu’on n’est pas habituéEs à faire, enrouléEs comme des hérissons. C’est sûr, on a toujours eu mauvaise presse. Et il ne faut pas compter sur une grande bienveillance à venir.

On a des têtes, des volontés et des consciences, nom de la déesse ! comme on a des culs, des bouches et autres extensions préhensiles. Comme pour tous les « groupes sociaux » sujets à apitoiement, la vulgate suppose que nous sommes à la fois traumatiséEs et stupides. Première objection : nous ne sommes pas un groupe social. Je ne nie pas que cette peste ne s’étende dans toute les directions, et que la plus grande partie de mes contemporainEs piaffent d’impatience de s’inscrire et de se multi-inscrire, quand ellils ne le sont pas déjà quinze fois. Mais bien non, les tapins ne sont pas un « groupe social ». Nous ne nous ressemblons pas tant que ça, et quand nous nous ressemblons ce n’est qu’une apparence, un argument de vente. Y a pas plus disperséEs, dissemblables que nous autres. Nous échappons, justement, encore, de moins en moins il est vrai mais encore un peu, à cette logique de massification et de groupisme. Nous sommes des personnes, de ces personnes limitées, ennuyeuses et suspectes aux grands projets de bonheur contemporain. Et c’est pour cela que nous avons des têtes. C’est pour cela que nous sommes incroyablement résistantEs, pire que des cafards, et en même temps si faibles, parce que nous ne faisons pas bloc. Que les conditions même du tapin nous ont fondéEs dans un rapport à la réalité bien particulier, aigu. Que nous savons que ce qui est bon pour autrui ne l’est pas nécessairement pour nous.

Vulnérables, mais en quelque sorte « ingouvernables ». Ça me fait bizarre de reprendre ce déjà vieux slogan d’un ancien pote, que j’avais gaussé. Mais, oui, ingouvernables, et c’est cela aussi que l’on nous reproche, en même temps que la trahison de la « valeur-relation » comme de la mythique gratuité, dont je vais essayer de parler dans un prochain texte, mais qui mériteraient un livre. Et il y a un lien direct entre cette ingouvernabilité et l’exercice du tapin. Sauf peut-être reclusE en bordel, ce qui est un cas que nous fuyons en général avec entrain.

 

Bref, ingouvernables sans doute, mais néanmoins mal partiEs. Nous tournons en rond sur une défensive faite d’éléments complètement dépassés par la controverse actuelle, parce que nous n’osons plus mettre le fond en avant. Mettre ce que nous sommes en avant, mettre que nous vivons en avant : nous avons peur parce que ce sont des catégories disqualifiées dans les « débats » modernes, qui ne se structurent que de chiffres (même faux !) et de poncifs sociologiques, données épidémiologiques, etc. Eh bien justement, ce n’est pas en entrant dans cette danse où nous sommes rompuEs d’avance que nous ferons la différence, mais en nous ramenant nous-mêmes, en chair, en os et en cervelles. Nous sommes, vous voulez notre disparition. Même si vous nous proposiez de nous payer autant à rien faire qu’à tapiner – tiens, ça, personne ne nous l’a proposé, ni même d’autres boulots avec les mêmes rémunérations/temps ! – eh bien il y en aurait d’entre nous qui seraient pas d’accord.

On nous l’a assez dit, nous portons, quant à nous, l’entêtement et le mal. L’isolement et les raisons personnelles. La réalité sans fard. Bref tout ce qui n’est pas très bien vu. Et il va nous falloir le revendiquer, pas le fuir. Et ressortir toutes les questions, tous les dilemmes qui vont avec, et que l’axe du bien voudrait voir enterréEs, plutôt même que tranchéEs. Nous devons refuser l’enterrement.

 

Je l’ai dit ailleurs, c’est pas gagné. Mais même si c’est pas gagné, même si c’est perdu pour un temps, d’une part nous restons et resterons, à la barbe des nettoyeuRses, d’autre part nous pouvons poser, par notre parole tant que par notre présence, des questions morales de base qu’on n’ose plus poser de nos jours. Et qui peuvent mener loin, bien plus loin que le petit manège de stock-cars politicard et utilitaire, où les bolides évoluent dans une nuées de peigne-culs agrippéEs aux portières.

 

Ou bien on admet que les peigne-cul et les charognardEs, c'est-à-dire en fait toute l’attitude de haine hypocrite évoquée plus haut, infusée dans les zombies qui tiennent lieu de gentes désormais, a, ont gagné. C’est vrai qu’à renifler l’odeur du monde depuis quelques temps déjà, à entendre les clameurs inarticulées, il y a de quoi le croire. Alors nous n’avons plus qu’à mourir. Mais là aussi, avec panache, zut !

 

 

Plume la déjà morte

 

 


 

 

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15 mai 2011 7 15 /05 /mai /2011 20:08

  

 

« Une énorme silhouette noire s’agita près de la fenêtre et, empoignant les barreaux, se mit à hurler. Alexeïev, un épileptique, ancien tchékiste aux allures d’ours, secoua les barreaux en criant : « Sortir, sortir ! » et il glissa le long des grilles, en proie à une crise. »

Varlam T. Chalamov, Récits de la Kolyma

 

 

Bah, foutue pour foutue, autant ne plus me retenir d’évoquer ce qui faisait ma vie, du temps que j’en avais une, quelque peu digne.

 

Sortir.

 

Sortir, de ce temps, c’était aller me traîner lentement, en savates à moitié pourries, sur le chemin mouillé, après la pluie. Une baguette de noisetier à la main. Et brouter, brouter en parfaite herbivore le plantain, le cresson des prés, les fleurs de coucou. Une vraie brebis. Le coucou chantait. Le coucou aime chanter après la pluie. Les adorables et énormes limaces rousses se précipitaient sur le chemin sableux. J’ai toujours aimé les limaces. Même lorsqu’elle bouffaient mes salades je n’arrivais pas vraiment à me fâcher. Ça c’est sortir.

 

Brebis hors du troupeau. Qu’est-ce qu’être hors du troupeau ?

 

Hors du troupeau. Les intentions comptent peu. Ce qui compte, c’est le réel, la dignité réelle de la vie. J’étais bien plus hors du troupeau, dans ma petite maison, sortant pour humer et brouter, et même l’esprit squatté par les imbéciles haineuses à qui je m’étais tout aussi imbécilement vouée, que je ne le suis à présent, isolée, ruinée, confinée dans un hideux garage, entièrement dépendante d’un monde rurbain puant.

On n’est pas hors du troupeau pour être seule, on n’est hors du troupeau, toute brebis soit-on, que lorsqu’on est matériellement libre. La liberté morale n’en est qu’une conséquence. Les balivernes sur « l’individue sans attaches » nous ont précipitées, enfermées dans le dernier cercle de la plus misérable dépendance, dont seule pouvait nous exempter la personne, avec sa continuité et ses liens, ses biens en ce monde. Et encore, pour les chanceuses dont j’étais ! Chance, mais par cela même responsabilité particulière que j’avais, parmi d’autres, de maintenir ces attaches, justement, qui auraient permis à bien plus de s’y agripper. Je me suis laissée tomber. Je suis, seule et accablée, tout à fait du troupeau humain, dont ce sont les caractéristiques principales : peur, isolement, accablement.  

 

Je ne sors plus. Dehors est trop moche, et un tantinet dangereux dans cette mini banlieue rurbaine où zonent jeunes mecs et familles. Mais trop moche surtout. Lotissements, routes, quads.

 

Et puis... c’est surtout que… sortir… qui sortirait désormais ? Il n’y a plus personne.

 

Je ne suis même pas un cadavre de brebis jeté dans un revers de bois, un coin de pré en broussailles, pour pas payer l’équarrissage. Plût au ciel que j’aiecadavre-de-brebis.jpg bénéficié de cette ultime villégiature. Le pied, sous le ciel, paisiblement mangée aux corneilles, aux cloportes et aux renardes. A tout ce qui a dents, becs, mandibules. Enfin profitable sans efforts stupides. 

 

Mè non, même pas. Ce me serait trop grand honneur et fortune finale. Finir comme dans "Sans toit ni loi".

 

Je suis devenue, bêtement, stupidement, un exemplaire repassé du cheptel contemporain. Section ratées de la vie, pré-hp. Celles qui ne sortiront plus jamais de la boîte que pour y rentrer. 

 

 

La girafe sans tête, sans pattes, sans yeux.

 


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13 mai 2011 5 13 /05 /mai /2011 11:02

 

J’ai beau apprécier Kafka, je ne pardonne pas à son ombre de cacher, comme bien souvent les hommes cachent les femmes, les sommités les mal reconnuEs, les charismatiques les profondEs, Milena Jesenska, dont j’ai parlé il y a peu après avoir lu le livre écrit en mémoire d’elle, et de leur immense affection réciproque dans le puits d’horreur du camp de Ravensbrück, par Margaret Buber-Neumann.

Même son nom y a presque péri. Kafka Franz l’avait réduite à son prénom, avec ses fichues « lettres à », et touTes ses continuateurices, même les mieux intentionnéEs, ont emboîté le pas. « Milena » tout court. Ben non, pas que « Milena », Milena Jesenska, pour le temps comme pour l’éternité.

Marre de cette espèce d’animalculisation, qui rétrécit si souvent à un « petit  nom », ou à un petit surnom.

 

C’était une nana inestimable, un libre-esprit, qui s’est comme beaucoup d’entre nous noyée dans les autres, alors même qu’elle avait tant à dire, sans parler de s’occuper d’elle. Et qui en est, on peut le supposer, en partie morte. Mais la haine et le mépris envers nous-mêmes, sortis des marais de l’histoire et qui continuent tranquillement à déambuler en notre sein sous tous les oripeaux possibles, à commencer par ceux de la culpabilité militante, de l’amour, de la redevabilité, de l’exotisation, cette haine et ce mépris n’ont ni commencement ni fin. On ne peut pas les attraper par la queue, ni les piéger, sans se piéger soi-même. Et alors tout recommence, en pire.

 

Ça fait penser à un péché originel, sans faute pourtant. D’ailleurs… cette notion de péché originel relève plus de la malédiction que de la faute.

 

Milena Jesenska est une des ces femmes dont j’aurai vraiment envie, si je survis, de perpétuer la mémoire. Mémoire amoindrie par le cannibalisme permanent que nous pratiquons les unEs sur les autres, vivantEs ou mortEs.

 

Elle est oubliée et morte. C’est une personne de bonne compagnie ! Ce l’était déjà de son vivant – alors à présent je vous dis pas. Je vous expliquerai un de ces jours pourquoi les mortEs sont de meilleure compagnie que les vivantEs.

 

Deux citations d’elle :

 

« Une personne que l’on a assassinée, on la conduit au cimetière – et elle repose en paix. Mais celle à l’encontre de qui l’on commet un assassinat moral doit continuer à vivre – et pourtant elle ne peut vivre ».

 

« Lorsqu’on a deux ou trois personnes ; que dis-je, lorsqu’on a une seule personne avec laquelle on peut se montrer faible, misérable, rabougrie et qui, pour autant, ne nous fera pas souffrir, alors on est riche. L’indulgence, on ne peut l’exiger que de celui ou celle qui vous aime, mais jamais d’autres gens et surtout jamais de soi-même. »

 

 

LPM

 

 

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11 mai 2011 3 11 /05 /mai /2011 21:46


 

Je sais pas si vous vous rappelez de cette chanson, de quelqu’un que j’aime humainement pas en plus, Vian, qui était bougrement masculiniste et misogyne, mais qui fit, trente ans après les livres très injustement oubliés sur le même sujet de Madeleine Pelletier. Chanson intitulée : « Vous mariez pas, les filles ». Et qui en donnait tout plein de bonnes raisons. J’ignore s’il y incluait la colle, l’amour dit libre - pour moi c'est un oxymoron - et le maquage, mais d’après le contenu ça s’y applique aussi. C’est fou comme n’importe qui peut subitement sortir, d’un coup, imprévisiblement, la vérité. Quitte à ne jamais la redire après. Verba manent.

 

Pasque j’ai très envie de dire l'analogue aux possibles f-trans, peut-être d'abord dans nos admirables milieux « tpdg et féministes », mais vraiment pas que, à égalité avec tout straightland :

 

« Transitionnez pas, les filles ». Faites, comme dans la chanson, n’importe quoi, du boudin, de l’élevage de chèvres, de la pêche à la morue ou de la spéléologie, émigrez sur Mars, mais transitionnez pas !

 

Vous savez pas ce que c’est, et d’ailleurs moi non plus, finalement. Personne ne sait en fin de compte. Quand on sait c’est trop tard et de toute façon on sait plus. Ça sert plus à rien d’alors savoir. Juste on encaisse, et du bien crade. Quand c’est pas au début c’est plus tard, mais ça finit toujours par arriver. Par où on s’y attend comme par où on s’y attend pas. Et de soi-même comme d'autrui. 

Des fois même il y a plus personne pour tenir la boutique, je vous dis pas le rififi.

 

Je le dis, c’est tout. Ce n’est pas une thèse, ce n’est pas une perfo, c'est encore moins un appel (rien de plus ridicule que les appels) ; ce n’est que moi qui le dis, voilà.

 

 

 

Plume

 

PS : Ptête qu'y faudrait en faire une chanson, aussi....

 


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9 mai 2011 1 09 /05 /mai /2011 20:53

 

 

Ce qu’il y a d’embêtant avec les films sérieux, c’est qu’ils doivent fréquemment décrire, illustrer, paraphraser nos vies, dont un des principaux caractères est d’être raisonnablement caricaturales et souvent un peu misérables. C’est pourquoi des fois un film volontairement grotesque paraît moins lourdingue qu’un film soucieux et tatillon. Lourdingue n’est d’ailleurs pas le mot juste. C’est plutôt qu’à force de coller à des réalités répétitives, prévisibles, angoissées et tristes, qui sont les réalités de l’énorme majorité de nos existences, eh ben on a des espèces de gommes qui nous enserrent, et où se mêlent en bandes la violence, la glaucité, le manque de présent comme d’avenir, la peur, les politesses sans estime, les poncifs et les normes. Et il n’y a rien à dire ! La réussite consiste à condenser ainsi nos vies, nos vies sans enseignement et sans espoir, en une heure et demie.

 

C’est nantie de cette appréhension que j’ai traîné tout ce que j’ai pu des camarades du Planning de ma sous-préfecture à la projection, au cinéma local, de Tomboy. J’avoue que je comptais sur leur pragmatisme et surtout leur solide optimisme pour faire face en bloc à un film de la réalisatrice de Naissance des pieuvres, dont je me rappelle comme une œuvre particulièrement désespérante, non pas qu’elle fût mal faite, mais parce que je trouve qu’elle donnait simplement envie de se pendre si on se trouve être une jeune lesbienne bio (je cause même pas des trans pour qui on a fait et refait des pellicules qui rivalisent de sordide et d’épouvantable).

 

En fait, ce fut beaucoup moins pire que ce que je craignais. Ça m’a un petit peu fait penser à XXY, qui a eu tant de succès il y a quelques années, et ce entre autres parce qu'y était épargné au personnage principal ce qu'on craint, ce à quoi on s'attend ordinairement en de pareils cas, et que la plupart des cinéastes nous servent avec une sadique béatitude ! Ouf. Mais ça montre un peu où on en est dans la vision, que dis-je, le bilan de nous-mêmes et de nos identités, de nos survies : quand on est juste humiliées, apeurées, coincées, défaites ; quand on n’est pas violées, découpées en morceaux, aveuglées, séquestrées, internées, suicidées - c’est la joie et la bonne humeur ! On s’en tire bien !

 

Ben zut alors… Moi je vous dis, plus ma vie sombre dans la m… moins je me fais à cette glaucité réglementaire. J’ai envie de films heureux, drôles surtout, où ne pas se prendre au sérieux n’entraîne pas de désastres, et qui se terminent sur une note d’espoir. Ou dans un endroit chouette, comme Mater natura, ou Better than chocolate.

 

Alors voilà, finalement je sais pas si j’ai aimé ou pas aimé. J’ai été soulagée, que ça soit pas pire. Ça m’a aussi fait bouger des choses assez profond, qui concernent mon histoire, et aussi celles de personnes qui m’ont été ou me sont proches. C’est sûr, et c’est le mérite de ce film plein d’allusions : il parle. Il nous parle, parce que nos vies, au milieu du capharnaüm, au milieu surtout de l’obsession d’un monde genré à mort, eh bien ont beaucoup de passages semblables. Détordre un monde aussi tordu, ça donne pas des formes simples. C’est un peu l’enseignement qu’on en tirait, en discutant après sur la place du marché nocturne.

 

Frappée aussi (je ne vois pas si souvent de films) par le cadre, le même que celui de Naissance, ces espèces de conglomérats urbains classe moyenne appauvrie. C’est sûr que c’est représentatif de l’époque. Mais moi ça me fait flipper. C’est presque le cadre que j’imaginerais à un film d’horreur (je refuse obstinément, depuis toujours, de voir des films d’horreur). Ces couloirs, ces portes blindées, ces visages défaits de nanas enfamillées, ces faux bois et ces piscines… Pour moi, il y a là une sacrée intensité d’angoisse rien que dans l’environnement. Et là encore, ça ne renvoie pas à une utopie négative ; non, c’est la vie de beaucoup d’entre nous, et même qui peuvent se penser encore relativement favoriséEs.

 

Au secours, on est mal, et là ce n'est plus seulement une question d’identité de genre !

 

 

La merle blanche sans nid.

 


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8 mai 2011 7 08 /05 /mai /2011 22:24


 

Avant-propos ; je ne sais vraiment pas si en fin de compte je devrais écrire une ode au Xanax®, autrement nommé Alprazolam (tout aussi®), comme je le désirais il y a un an ou deux. Ou bien au contraire maudire sa capacité à me faire avaler par moments le fleuve de crotte et de vomi dans lequel je me suis précipitée. C’est un sacré dilemme. Ces petits cachets roses aident à me maintenir en vie ; mais quelle vie ?

 

 

« Quand on a tout perdu, quand il n’y a plus d’espoir

La vie est un opprobe, et la mort un devoir »

 

C’est bien la première fois que je vous aurai cité un couplet du Patriarche des Imbéciles, ainsi que le qualifiait mon vieux maître – patriarcat auquel j’ajouterai, entre maints autres qu’il collectionna, celui de la misogynie rationaliste. C’est donc Voltaire, dans Mérope. Bon, vous me direz que n’importe qui à peu près aurait pu sortir tel adage. En effet, la tragédie française du dix-huitième se signala par sa pauvreté, tant verbale qu’intellectuelle. Mais bon, voilà, c’est lui qui l’a écrit, ou bien dont on s’est souvenu.

 

L’opprobe. L’opprobe est une des formes, des hypostases aurais-je envie de dire, de la honte. Cette fameuse honte que j’évoquais une première fois, sans doute, il y a quinze ans dans une affiche de bien avisée rupture avec le milieu alterno où je retombai quelques années plus tard. Depuis, je n’ai jamais cessé de rêver d’écrire une monographie de la honte. Et je n’ai pas cessé d’en approfondir ma connaissance, jusqu’à cette connaissance qui se détruit elle-même dont je causais, là, bien plus récemment. J’ai toujours été une voyageuse de la honte. Je suis née avec, j’ai fait sa connaissance au cours de mon enfance. Je me suis blindée contre, quitte à abandonner des morceaux de moi-même. Puis j’ai découvert qu’on en pouvait faire une arme. Pas « faire honte aux autres », non, non, ça c’est comment dire facile, et trop se compromettre avec les puissances qui hantent notre époque. Non, faire une arme de sa honte à soi, la tourner vers d’où elle tire sa virulence. C’est pour cela que j’écrivais dans la dite affiche, adressée aux « gentes z’heureuXses » : la peur, la honte, la tristesse, trois énormes grisailles qui, selon mon vœu d’alors, devaient se mettre en embuscade sur la charmante promenades des chefferresses, fonctionnaires et autres charismatiques du milieu.

Mais voilà, je ne savais pas encore que les puissances que l’on invoque ne travaillent pas gratuitement, non plus que les putes et les mercenaires.

 

L’opprobe. Et qui plus est l’opprobe ridicule. S’être coulée soi-même, bêtement matériellement, immobilièrement, de la plus risible manière. Á la rue. Il est bon de relire le vers : la vie est un opprobe. On n’a pas honte, on est honte. Et on est honte, et plus que ça, parce qu’on n’a plus cette possession tout à fait matérielle d’un toit, et d’un toit digne et indépendant, si pauvrounet paraisse-t’il. Cette indépendance qui fonde la personne et la liberté, quoi qu’en puisse ânonner celleux qui feignent de croire que la personne, pardon l’individuE, est en elle-même, nourrie de discontinuités et d’électrocutions. Qui n’a pas n’est pas. Ce vieux proverbe italien est parfaitement incontestable.

 

L’oppobe, la honte, c’est l’absence dans les ténèbres. Où qu’on porte ce qui nous reste de membres, il n’y a rien, un rien visqueux, gluant. Un rien qui est la décomposition accélérée de tout ce qu’on a quand même vécu, vécu justement contre la honte. Cette honte d’être, ou plutôt de ne pas être. La honte est la plus sale négation qui soit. Et, comme tous ces fameux outils que nous affectionnons tant, elle croît à nos dépens, devient principe et finit par nous avaler toutes crues.

 

Quand la vie est un opprobe, entièrement, constitutivement, la mort apparaît dès lors non pas comme un remède, encore moins comme une issue. De remède ni d’issue il n’y a à la honte, quand elle s’est retournée contre vous comme une chienne enragée et vous a bouffée. Non, ça devient juste un devoir. Un devoir n’amène rien, ne rend rien, n’ouvre rien. Il lave juste – en l’occurrence ici votre cadavre – de l’opprobe. Et encore…

 

Je me pose aussi des fois l’oiseuse question, de savoir si notre passion à vivre, fut-ce, comme l’évoquait pour autre chose d’assez proche ma patronne Valérie Solanas, dans un océan de vomi et de déchéance, ne favorise pas l’indignité et les diverses tyrannies. Quand je me dis que les humainEs, dont je suis indubitablement, survivent dans des conditions de souffrance et d’oppression qui font crever tous les autres animaLEs (à part les poux), ainsi que le remarque Chalamov (V.T.), je me demande si c’est un bien ou un mal. Et, si nous étions moins résistantEs, ou plus soucieuXses de notre honneur, bref si nous mourrions plus vite, si alors nous ne pourrions pas moins nous torturer les unEs les autres…

 

Je ne suis évidemment pas en mesure de me lancer dans cette monographie qui me faisait saliver d’avance. J’ai trop attendu, trop couru après des imbéciles et des imbécilités, me voilà au fond du trou, avec tout ce que j’avais à faire, qui n’en sortira sans doute pas plus que moi.

 

Mais, dans ce trou, j’essayais de continuer à lire l’Homme et le divin, de Maria Zambrano. Laquelle me semble vraiment une penseuse mal connue de tout premier ordre. Une vraie intellectuelle (c'est-à-dire pas une chiure d’université, pardonnez moi du terme). Henriette Bart, une chroniqueuse contemporaine, évoquait les trois « incandescences » qu’elle formait avec Simone Weil et Cristina Campo. Je dois avouer que l’image me semble assez justifiée, surtout quand je fais la comparaison mentale avec un passage éminemment débile d’Eric Macé (in Les féministes et le garçon arabe), que j’avais épinglé au passage de mon ultime pathétique tentative de faire du politiquement correct, dans les Poupées en pantalon, alors que j’étais déjà torpillée par la haine baveuse de quelques « féministes indigènes » ; il fallait bien que je fusse payée de ma loyale imbécilité. Passage où il évoquait avec force trémolos une espèce de trinité d’ectoplasmes statutaires et réclamatifs, qu’il qualifiait aussi d’incandescente, et que je tiens, de mon côté, pour dégénérée.

Mais je me sens mieux à l’aise avec une telle qualification pour ce trio de nanas, souvent rebelles aux catégories comme aux facultés, qui vécurent d’une intransigeance qui pouvait partir un peu n’importe où, mais gardait son principe intact et inentamé. Jusques à la mort. Elles ont longuement brûlé, comme la très grande Marina Tsvétaeva, laquelle « vivait dans le feu », ainsi que la salamandre.

 

Voilà donc ce que j’ai lu aujourd’hui, dans le livre de Zambrano, au sujet d’une autre passion, un péché mortel celui-là :

 

« Il existe des maux sacrés, des maux très anciens qui accablent le corps humain. La lèpre, l’épilepsie, et quelques autres que la médecine scientifique n’a toujours pas réussi à réduire au concept de maladie, en les soustrayant à ce territoire où l’âme humaine éprouve la malédiction, le stigmate.[…] Le stigmate semble être parfois la trace, l’effigie d’un objet lointain et aimé qui est venu laisser son empreinte, comme un gage certain de ressemblance, dans l’être où il s’est manifesté, lequel en reste soustrait au commun des mortels. Les maux sacrés sont des stigmates, parce qu’ils désignent et mettent à part l’être qu’ils ont marqué.

[…]

Pareilles maladies semblent avoir leur réplique dans la vie morale. On peut les reconnaître à divers aspects. Le premier semble être celui du respect qu’elles inspirent, respect qui trace autour d’elles un cercle de silence. Ce vide est le premier mode d’une épreuve exaspérante pour qui la subit. Car elle n’est pas vécue comme une simple épreuve, mais comme une condamnation.

L’envie appartient, sans doute, à cette catégorie de maux. Un cercle de silence s’instaure toujours autour d’elle quand elle apparaît. Elle impose le respect, marque de son empreinte et, comme aucun autre mal, elle éloigne et isole celui qui en souffre. Ce n’est pas exactement une passion et même l’idée de péché semble laisser échapper quelque chose de son essence, car l’avarice ou la colère sont aussi un péché et ils n’apparaissent ni comme des stigmates, ni sous aucune autre des multiples manifestations qui désignent les maux sacrés que, pour le moment, nous circonscrivons dans ce vide, dans ce lourd silence qui se fait atour d’eux. Et le premier effet du sacré, c’est de rendre muets ceux qui le contemplent.

Même si ce mutisme et ce silence ne sont peut-être pas la première réaction qui fut celle des hommes, mais seulement une manière de se défendre contre quelque chose de sacré, quelque chose qui fait craindre ou espérer la contagion ; la contagion, la contamination que le sacré répand dans le monde. En vertu de quoi, tel serait le premier aspect qu’il faudrait retenir pour caractériser ces maux sacrés : le pouvoir contagieux, face auquel, dans certaines situations, la conscience humaine, le savoir ou l’expérience dressent ce mur de silence et de respect.

[…]

Ce type de contagion prend la forme capricieuse et arbitraire, la forme informe propre à ce qui n’est pas et ne peut sans doute pas « être » : les formes multiples, infinies sous lesquelles se présente la destruction. Tous les maux sacrés, physiques et moraux, apparaissent non sous une forme, une configuration propre, mais comme quelque chose d’insaisissable, de fuyant et sans définition. C’est peut-être ce qui fonde l’une de leurs analogies avec les maladies corporelles, leur caractère irréductible à une forme et leur surprenante virulence. C’est la destruction, la destruction en marche qui ne produit aucune forme, multiple, forme fuyante, intolérable.

Illimitée, capable de se nourrir d’elle-même, la destruction est un processus interminable.

[…]

Quelques unes de ce qu’on appelle les passions, comme l’envie, détruisent l’être qui les subit et qui, en même temps, y puise son énergie. L’être consumé par l’envie y trouve son aliment. Une destruction qui s’alimente elle-même, telle semble être la définition première, originelle, de l’envie. »

 

 

Bien sûr, quand on cause de nos jours de « stigmate », c’est juste pour dire que ce n’est pas bien et qu’il n’en faut plus. Louable souhait, en effet, je peux vous le dire à plusieurs titres, ce n’est pas un bien. Ça peut même vous priver de tout bien. Mais est-ce qu’il suffit de le désigner comme une vilaine construction sociale dont les lumières de la politique et de la sociologie vont nous défaire, nous nettoyer, pour que ces ombres en nous disparaissent ? Euh… C’est croire l’analyse et la connaissance agissantes par elles-même, credo des éducationnistes et des performativistes, dont je ne suis résolument pas.

Le respect qu’évoque Zambrano me fait beaucoup gamberger. Il met en première ligne la distance et l’étrangéité, souvent dangereuses et mortelles, qui le fondent effectivement, mais que nous choisissons d’essayer d’oublier dans notre indigestion collective de la chose. Le respect n’est pas du tout de la considération, encore moins de la reconnaissance ; il est de la peur, de la peur de soi et de l’autre, on pourrait presque dire que ce n’est pas étonnant qu’il se soit tant répandu comme précepte de comportement dans une époque obsédée par les phobies, c'est-à-dire les peurs paniques et irrationnelles – même si le sens qu’on y donne, je le sais bien, est un résumé édulcorant, unifiant, de haines et de personnifications du mal abstrait.

Le respect actuel est l’indicateur du mal et de la fuite. De ce silence qui regarde le bout de ses chaussures. Qui condamne en ignorant.

 

Je ne suis pas d’accord en tout avec ce que dit Maria Zambrano de l’envie. Je crois par exemple qu’elle est le parfait péché. Et une passion, si ce n’est carrément une possession, antiphrase parce qu’il s’agit au contraire d’une double dépossession, celle de qui est dépossédé par le jeu des forces en présence, sans recours, et qui est encore plus dépossédé d’ellui-même par cette possession.

Le « sacré », pour Zambrano, est de même le caractère du confus, de ce fichu réel sans ordre auquel les humainEs ont été confrontéEs, ce réel idiot, impitoyable aussi dont parle mon vieux maître Rosset. Je ne sais pas si, en l’occurrence, je n’aurais pas envie d’y substituer, en notre état de fait, la notion d’inévitable, de conséquence, de némésis presque. Ces innombrables conséquences néfastes, plus ou moins contrôlables, dont nous désirerions tant rester indemnes, alors même que nous attisons le feu sous la chaudière du monde de désir et d’avidité, de haine des limites, que nous thuriférons tant. Ces conséquences dont nous n’arrivons évidemment pas à nous prémunir, puisque nous en servons les causes ; et que nous trouvons toujours bien commode d’attribuer aux méchantEs, inconscientEs et autres lapsi, quand ce n’est pas à des groupes sociaux tout entiers, personnifications du mal et candidats désignés à l’extermination.

 

Mais la question que je voulais aborder est celle de l’envie. Elle aussi je l’ai évoquée il y a une quinzaine d’années, au moment où j’ai commencé de vouloir comprendre. Je n’ai toujours pas compris, et j’ai fini dévorée. Mais une chose était sûre : l’envie n’était pas du côté de ce qui est. De ce qui se justifie. C’est ce qui en fait l’antithèse de la jalousie. La jalousie est infiniment positive, c’est un mode du désir, avoir ce que l’autre a, le lui chiper. L’envie n’a rien à voir avec ça. L’envie est négative. L’envie sourd de la faiblesse et de l’impuissance, dans un monde qui aime les fortes et les réalisées. On voudrait dissiper ça comme un mauvais rêve. Mais ce n’est pas un rêve, pas même un cauchemar, que ce monde darwinien au pire sens du terme. Alors se lève l’envie, sur ses nombreuses papattes. L’envie est un désir inversé, celui que ce monde qui vous rit au nez ne soit pas, ou soit en tous cas amputé de ce qui le rend si insupportable aux faibles et aux mal vivantes.

 

Comment ne pas aimer, avec honte certes, cette bête quelque peu « justicière », si on veut, malgré tout, même pleine de poils, de pattes et de zyeux. De zyeux surtout. L’envie est tout d’abord un regard, rien qu’un regard. Ce regard en dit long. L’envie est le retournement de la honte.

 

L’envie est la némésis du désir et des richesses. Des idéologies de croissance, d’intensité, de réalisation et d’accumulation. Plus antiprogressiste, antiéconomique, on ne peut guère. On ne peut sans doute pas non plus s’en débarrasser si on ne se débarrasse pas de ce qui nourrit ainsi tous ses premiers pas (après, c’est nous qui sommes sa nourriture).

 

Je suis cependant restée surprise par l’approche de Zambrano. Pour tout dire, l’envie n’est pas un sujet fréquent. Le seul livre que j’ai lu et qui lui soit consacré est une déjà un peu ancienne monographie d’un sociologue libéral nommé Schoeck, qui en brosse un portrait assez convaincant. Il insiste effectivement sur sa grande antériorité dans l’histoire des sentiments humains, mais, passionné justement par son libéralisme, il en fait une obsolescence préjudiciable au développement de la société nécessairement économique et accumulative. Il y a aussi l’approche d’un Weber, mais son nietzschéisme et le mépris y afférent me dégoûtent d’avance.

 

Or, pour Zambrano, il s’agit d’un « mal sacré ». Ce qui pour moi donne la main, par-dessus le gouffre, à la némésis, à cette espèce de « justice logique » qui fait que quand on veut tout et le contraire de tout, ou plutôt tout et encore plus sans inconvénients, ce qui est le cas d’à peu près toutes les options modernes, eh bien on a du pire. Cette poussée de ténèbres et de barbarie dont parlait feu Jaime Semprun à la fin de L’abîme se repeuple. Mais poussée aussi de conséquences inévitables. L’envie est conséquence inévitable des aspirations aux richesses, à l’intensité de vie, et aux concurrences qu’elles supposent. L’envie est, encore plus que le recours, la manifestation, la présence invincible et cependant toujours déjà vaincue de la faiblesse dans un monde qui adule la force ; et, j’ose le dire, le rappel que nous ne pouvons vivre ensemble dans ce monde fini sans en rabattre sérieusement. En cela, l’envie est le regard, à travers les personnes, de la réalité. Du rappel de ce dont nous disposons réellement. Mais aussi de ce que nous sommes.

 

Pff… J’y arrive pas. Tout ça n’est qu’un salmigondis de banalités dites et redites. Les chacalEs hululent au dehors. Je ne puis pas me contempler. Tout cela empêche tristement d’aller plus avant.

 

J’ignore, par exemple, si l’exotisation, qui est incontestablement une forme très présente d’existence morale et politique, peut relever de l’envie. D’une espèce d’envie à tiroirs, où on espère « monter en descendant », selon des maximes tordues mais compréhensibles. La course à l’autrification, la honte sociale, la transitude, la componction et la culpabilité sont elles des manifestations de l’envie ? Ça me paraît tout à fait possible mais je n’ai pas la force d’entrer dans ce travail.

 

 

 

La petite murène sans queue (si vous savez comment est faite une murène, vous comprendrez l’ampleur des dégâts).

 

 

 

 

 

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7 mai 2011 6 07 /05 /mai /2011 21:34

 

 

Y a des jours, je vous jure, je suis tellement en rage que j’en redeviendrais presque queer ! Constructiviste, genriquement correcte, que sais-je encore. Ce qui est dire quand on me connaît.

 

Il y a quelques temps était paru dans le Monde Magazine un article modérément exotisant, incolore et inodore, sur la situation actuelle des personnes intersexe. Bon, j’ai survolé, ça cassait rien du tout, c’était à peu près consensuel, le Monde quoi, dans ses bons jours.

 

Et là, je lis une lettre indignée d’un endocrino hospitalier de Rennes, un monsieur de Kerdanet, qui répond tout à fait furibard à l’article, qu’il trouve malveillant parce que les injonctions des toubibs à normaliser les genres des gentes y sont évoquées. Il trouve ça, lui, très bien, tout à fait indiqué, justifié. Et de faire la comparaison… avec des mômes qui naissent avec une malformation cardiaque qu’on devine mortelle.  

 

La mauvaise foi dans toute sa splendeur, mais en fait peut-être pire, parce que je pense finalement qu’il croit réellement à la profonde justesse de ce qu’il dit. Il donne ainsi un exemple type et affirme t’il fréquent. C’est clair qu’une nana, promise, destinée à une féminité je suppose classique, dont la voix devient grave, dont les poils poussent, qui se virilise, c’est la mort. C’est la mort de ses rêves, à ce monsieur, de petites filles bien douces et roses, et de petits mecs bien gravos et hérissés. D’ailleurs il parle pas des mecs « en déficit » de testo, ça doit tellement l’affliger qu’il en devient aphone. Il lui faut intervenir, sinon c'est la fin du monde. Sans parler du "douloureux problème", que Dolto crache toujours depuis sa tombe, qui plane au dessus de sa prose et de sa pratique hospitalière.

Le plus sinistrement drôle, c'est qu'il affirme dans sa lettre que "la médecine a évolué"... alors même qu'il en fournit la contre-preuve évidente !

 

J’avoue, quand je lis ça, et quand je sais que ces mecs (et nanas) exercent, prescrivent, opèrent, suivent, eh ben je redeviens subitement une furie politiquement correcte et j’ai très envie de leur mettre ma main sur la figure, à défaut d’autre chose.

 

Bonierbale me faisait presque pitié, dans sa mégalomanie d’un ghetto trans dont elle détiendrait, elle et sa Sofect, les clés. Mais lui, je sais pas pourquoi, sans doute parce qu’en bonne mtf je suis stupidement misandre, j’ai juste envie de le baffer.

 

Hargne !

 

 

Plume

 

PS : hé hé, en plus je m'énerve pour des histoires qui sont pas les miennes, ce qui est éminemment politiquement correct comme attitude, hi hi !

 

 


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5 mai 2011 4 05 /05 /mai /2011 23:30


 

Marcher (parler, écrire, penser, baiser, transitionner…) dans les clous non plus.

 

(N’y a des gros camions !)

 

 

 

La girafe couic couiiiiic

 


 

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5 mai 2011 4 05 /05 /mai /2011 20:00


 

Encore le sujet d’un de ces textes que je n’aurai probablement plus la force d’écrire, dans mon micro-destin qui chute en vrille, mais le « là bas si j’y suis » (voir ce que j'en disais sur la page éponyme, ou bien dans Si vous en avez marre...), bref l’exotisation politico-existentielle, ne marche plus, elle galope, colle de plus en plus l’actualité, bientôt elle va parvenir à la dépasser, ce qui sera une performance et un mystère de l’histoire, au moins comparable à l’enfoncement de la vitesse de la lumière. Elle va peut-être arriver à provoquer l’évènement, ce qui, au fond, nous remettra au début des vieilles théories révolutionnaires. Enfin on fera quelque chose.

Et le tout à pinces, éventuellement en quatre roues. C'est l'exotisation qui galope, plus nous, les chevaux ont été remplacés par des moteurs y a déjà belle lurette. 

Mais surtout hors de soi, toujours plus hors de soi, ce soi haïssable et cul de plomb. Ce semble être un des plus angoissés enjeux contemporains, se fuir et s'oublier à n'importe quel prix, la vie au besoin. Cette vie devenue il est vrai si souvent pitoyable qu'on peut comprendre le calcul...

 

Hier déjà, il est vrai, on pouvait déjà être écrasée par un bulldozer (blindé ! tout est dans le blindé !) sur une plage de Ghaza. Maintenant on peut carrément aller s’y faire étrangler par une faction mécontente ! Un degré a été franchi – malheureusement il l’a été dans l’absurde.

Et, à peine la tragicomédie lybienne a-t’elle commencé, que des militantEs y sont déjà pour récolter des balles. Et pas la petite blessure qui fait juste la gloire, nan, du costaud et du définitif (ce qui est aussi facilité par les puissances de feu actuelles).

 

Rien à dire, la rapidité de réaction, qui est aussi celle des engins et méthodes de guerre modernes, a fichtrement évolué depuis l’époque où il fallait des semaines et des mois pour aller périr dans les forêts du Nicaragua, après de longs conciliabules et réflexions. Nous étions déjà des acteurEs, nous sommes désormais aussi des outils (de nous-mêmes !). Et les outils ne chôment pas. 

 

Mais l’avidité d’autre est toujours la même, toujours aussi exacerbée. Axiome : le salut est ailleurs, que ce soit socialement, genriquement, géographiquement… Accessoirement dans l’intensité et l’action, mais ça, ce n’est pas vraiment nouveau… (Fabrice à Waterloo !).

L'important est de participer.

 

En tous cas on n’est pas partiEs pour réapprendre à s’occuper de nos fesses. Et moi parmi tant d’autres, hélas.

 

 

 

La merle blanche

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2 mai 2011 1 02 /05 /mai /2011 11:47

 

 

Depuis quelques temps, en france mais pas que, il est de bon goût pour les autorités judiciaires de faire mine d'asticoter les pouvoirs politiques. Je voulais parler il y a déjà quelques mois de cette cendre aux yeux, où les mêmes qui vous envoient sans état d’âme crever en taule sous les vigoureux aplaudissements des citoyenNEs charognardEs et revanchardEs (lesquelLEs imaginent toujours que ça ne pourra jamais être leur tour de passer au tourniquet pénal), ces mêmes se refont, à l’occasion de querelles commencées à la caisse, une espèce de sympathie sociale. En espérant surtout y gagner du pouvoir (ce qui devient de plus en plus imaginable à mesure que des vautoures comme Eva Joly grimpent dans les sondages).

 

Ah, le jour où les juges gouverneront, on va encore mieux s’amuser. Bon, cela dit, ça changera pas grand’chose, puisque nous sommes déjà depuis bien longtemps dans un système obessionnellement judiciaire, celui de la vengeance torve et de la stigmatisation assumée.

 

Mais là j’ai fort rigolé très jaune, ce matin, en lisant qu’une cour européenne, je sais plus laquelle, avait condamné l’emprisonnement des étrangèrEs à l’Union qui n’ont pas le papier, le papier qu’il faut pour rester et vivre ici.

Fort bien.

Et de touTEs ces étrangèrEs, qu’est-ce qu’on va en faire, alors ? Les libérer ? Que nenni, que nenni ! Y en a bien trop déjà, ellils sont vraiment pas assez « assimilables » (autre aspect du cannibalisme contemporain, l’assimilation de l’autre…), et les sondages unanimes prédisent la morsure de la poussière électorale à qui osera causer de régularisation, sans même aller jusqu’à l’ouverture des frontières. Pas question de partager, pas question de ne pas écouter le sentiment de « celleux qui se sentent plus chez elleux (ce qui me fait aussi bien rigoler, dans un monde de dépossession généralisée, où 90 pour cent de la population vit entassée de diverses manière, dépendante et absolument pas « chez elle », à moins de considérer « chez soi » de tristes appartements loués, ou au mieux des lotissements où on ne peut même pas, de par le règlement, faire pousser des légumes dans son jardin !)

Ah il est beau et surtout illusoire, le « chez soi » de mes congénères.

 

Donc, qu’est-ce qu’on va en faire ? Eh ben on va les libérer de prison, hein, puisque les chatTEs fourréEs en toque et robe d’hermine l’ont injoncté. Et on va les faire monter dans des fourgons. Direction les centres de rétention. Eh oui, les centres de rétention c’est pas des prisons. Il faut pas mal d’estomac pour arriver à prétendre ça mais d’estomac nous ne manquons pas.

 

On peut même prévoir une croissance solide de ces centres dans les temps à venir si la décision de justice ci-dessus évoquée n’est pas contestée. De vrais camps, ça va nous faire. On en avait bien besoin, pour enfin ressembler à quelque chose ! De vrais camps, avec de vraiEs gardes, peut-être même de vraiEs mercenaires (pardon, employéEs de sociétés de sécurité). Trop classe. De vrais camps où les étrangèrEs, confrontéEs à des délais de « rétention » qui seront vraisembablement de plus en plus longs, pourront goûter la liberté de ne pas être en prison.

 

( Et si vraiment ça fait encore trop, eh bien on les foutra à la mer, comme le souhaitait il y a peu une de nos secrétaires d'état. Ou, à peu de détails près, ce matin aussi, la très sympathique Ségolène Royal.)

 

De qui se fout-on ? D’elleux, évidemment, au premier chef. Ni vous ni moi n’irons, sauf bouleversement profond, en camp de rétention.

 

Ce qui montre quand même bien à quel point le judiciaire c’est l’imposture et la vérole, une des plus tartes véroles de notre temps. C’est marrant quand même. Un certain La Fontaine recommandait déjà, il y a près de quatre siècles, de laisser entrer dans nos vies le moins possible « les princes et les juges ». Il en voyait déjà le bilan de dépossession toujours plus avancée duquel on allait payer un petit avantage ou une petite, très petite, vengeance pas assumée comme telle. La société d’alors était déjà excessivement processive, pourtant. Il suffit de lire les mémoires du temps pour voir une activité judiciaire apoplectique, déjà mêlée au politique d’ailleurs.

Quatre siècles après, nous sommes je crois en plein en train d’entrer dans un contrôle social et judiciaire à peu près total, que, en outre, nous aurons nous-même pétitionné. Des fois qu’il nous manque un droit, eh (plus question de s’autoriser soi-même) ; des fois qu’une incivilité ou un méchant crime pourrait rester impuni. Puisqu’il ne reste que la trique pour essayer de réprimer nos désirs illimités, et que le distributeur pour nous octroyer des possibilités de vie. Le tout sous la garde vigilante de l’argent – ah, lui, pas touche. Hors de question et du jeu. Evaluateur final de nos valeurs et de nos destinées.

 

Et voilà. On se fiche en premier lieu des plus faibles, comme toujours. Mais nous avons aussi la main et même l’avant-bras dans la machine. Avec notre consentement radieux.

 

 

Joyeuses Pâques !

 

 

La petite murène

 


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La Bestiole

  • : Divergence transse, féministe, communiste - Le placard à Plume, la fem-garoue
  • : Ébranchée, schlemihlah, communiste, féministe - la transse la moins queer, la moins fun, la plus antisexe, antinaturaliste, antisubjectiviste du quart sud-est. Clodote d'hamsterlande, casserole détachée de la queue de l'alternoféminisme. A gauch' de la gauch' de la gauch' de l'extrême gauche. Résolument opposée aux backlashes pro sexe, pro marché, pro nature, pro religion, pro peuple, pro nation, comme aux catéchismes moraux-politiques en tous genres. Moderniste négative, moniste, novatrice ; philogyne, philosémite. Pour un anti-monde de nanas paresseuses et la ruine radicale de la masculinité, de l'économie, de la sexualité, de la fierté, du pouvoir.
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