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29 mars 2010 1 29 /03 /mars /2010 17:45

« Ah elles nous en ont fait avaler des couleuvres

De marches en ladyfests, d’alcôves en fausse estime

Ces féministes bio, qui mettaient tout en œuvre

Pour nous faire gober qu’on était légitimes… »

(Ferrat revisité) (1)

 

Depuis une demi-douzaine d’années, le bruit roulait sur ses petits patins à roulettes politiquement corrects que les trans, mtfs comme ftms, avaient désormais vocation et légitimité à participer au mouvement féministe.

Aujourd’hui, il est temps de faire un bilan. Pas sur les idées. Les idées c’est une fripe, un décrochez-moi ça ; n’importe qui peut arborer à n’importe quel moment n’importe quelle idée, bonne ou moins bonne. Les idées servent à tout, même un peu trop, et à son contraire bien entendu.

Ce qui importe est de savoir si les fonctionnements et ce qui est à leur base, les statuts, ou plutôt les rapports entres statuts, on bougé. Le statut, c’est pas très compliqué, c’est indiqué par comment on vous traite sans que vous n’ayez rien à demander ni à refuser. Le pouvoir social se manifeste beaucoup, d’une part par la capacité à faire que les autres aient envie de ce que vous avez envie, d’autre part à ce que ça aille « de soi », invisible. Dès que l’on a à réclamer – et même si l’on obtient ! – c’est que l’on n’est pas vraiment légitime. La « vraie » légitimité sociale se bâtit sur le non-dit. Les femmes en général en ont une expérience lourde et renouvelée : toujours demander, toujours être tolérées, toujours se voir rogner ce qui a été concédé (et seulE cellui qui a un pouvoir relatif peut concéder parce qu’ellil possède).

 

Alors les trans, et par exemple là les f-trans, je vous dis pas.

 

On nous a fait croire, et nous avons voulu croire, que l’illégitimité basique de notre patchwork, entre le genre dont nous avons honte et celui qui a honte de nous, allait être apaisée. Bien sûr il fallait que pour cela nous parussions suffisamment « inoffensives » - le « côté sombre de la force », déjà mal accepté chez les butchs historiques, devait être enfermé dans sa petite cage. Nous avons toujours somme toute été sous surveillance. Pourtant, comme nous l’écrivions déjà il y a deux ans, ce n’a pas été la ruée des mtfs sur les groupes féministes, ni paléo ni alternos. Le fantasme horrifique de Janice Reymond ou de Mercader ne s’est jamais réalisé.

Enfin… Pas si simple. Parce que le propre d’un fantasme, notamment lié au statut social, c’est d’être auto-réalisant. Même s’il ne se passe rien il se passe quelque chose, et si vraiment il ne se passe rien du tout eh bien « on » l’inventera, qu’à cela ne tienne, et ça paraîtra plus vrai que nature.

C’est le père Bouamama qui en avait fait une belle analogie en présentant son bouquin sur le mythe français, et en reprenant point par point la fable de La Fontaine, « Le loup et l’agneau ». Ce qui est remarquable dans cette fable, ce n’est pas que le loup mange l’agneau à la fin, ça c’est tellement normal qu’on n’a même pas à le noter. Non, c’est la suite de justifications inventées par le loup. Même si l’agneau est incolore, inodore, invisible, immobile, eh bien il « trouble son breuvage », et toc. Et je te bouffe et c’est ta faute en plus. Tout bénef. En plus l’agneau est tout à fait inoffensif, je le répète – et d’ailleurs il a tort. Il ne faut pas être inoffensiFves, ça ne sert à rien.

 

Je te bouffe… Ce qui est remarquable dans le traitement statutaire des trans par les bio, comme en général dans le traitement statutaire des « subalternes » par les référentes, comme dirait Spivak, c’est ce « je te bouffe ». Ça fait un bon moment que ces référentes ont trouvé mieux que la simple exclusion et extermination, qui somme toute coûtait de l’énergie (même des fois les gentes se débattaient, la honte !) et ne rapportait pas grand’chose. Maintenant donc la domination simple et la haine passent par l’arnaque. Viens donc ma belle (enfin, euh…) que je nourrisse mon moi social de ton bel exotisme, de ton oppression appétissante, de ta diversité affriolante. Ah c’est que c’est pas facile tout les jours d’être référente ; déjà on a un peu honte d’être soi-même dans la baignoire politiquement correcte ou se ré-essentialisent en bons (et forcément en mauvais) points les « positions sociales ». Mais en plus ça se nourrit, sans quoi ça périclite : à quoi bon être dominante si on ne peut pas bouffer du « politiquement positif », qu’on ne trouve que chez les « stigmatisées », bien sûr. Le cannibalisme n’est pas à la mode au sommet de la pyramide alimentaire sociale, ce serait plutôt la concurrence de « regarde toutes mes belles amies stigmatisées ».

 

Je te bouffe… mais après il faut bien à un moment soit excréter la bête… soit la cracher si elle s’agite trop dans le gosier. Phase finale. Et c’est là qu’on a les plus beaux tableaux, non pas de chasse mais de chiasse. Tout y est bon, les travestissements les plus étonnants de la réalité, les mensonges les plus ignobles, jusqu’au cynisme le plus débridé. C’est à ce stade que certaines d’entre nous, qui sommes depuis longtemps dans le « mouvement », sommes « arrivées ». Et nous rendons compte que les sourires, les petits fours et les mains au cul cachaient la haine et le mépris les plus abyssaux. Et que rien, mais alors rien, n’est trop bas pour se débarrasser de nous et nous anéantir.

Après, hein, « les promesses n’engagent que celles qui les croient », et de même les programmes politiques. Et le pire est que les bio elles-mêmes se croient, autant quand elles nous « accueillent » que quand elles nous massacrent. Le propre d’une idéologie, surtout à l’usage de dominantes, est de toujours suffisamment masquer les enjeux, les rapports et les faits réels pour que la conscience soit en paix.

 

Le jeu est fini. Les f-trans reprennent leur visage inquiétant, anguleux, leurs serres griffues, leur agressivité génétique, que sais-je encore ? Et les bio peuvent alors inventer les histoires les plus invraisemblables pour les aplatir, personne (de bio certes mais aussi de trans qui cherche encore sa place) ne les mettra en doute.

Le féminisme bio peut dès lors excréter ses trans, dont il a quand même gardé (ce serait bête de laisser perdre !) une espèce d’œcuménisme à tous usages (« femmes-gouines-trans », la bonne blague quand on sait que gouine, déjà, hein, bon ?). Et par là même éviter de se définir comme valeur dominante, selon la louable habitude depuis longtemps prise. Femme ça c’est gentil tout plein, opprimé, fréquentable – mais se dire « bio »… S’admettre tout simplement bio… Là… Trop dur… C’est à ça qu’ont servi les trans, à rajouter la queue qu’il fallait à la raison sociale, à l’enseigne du magasin des oripeaux identitaires. Après les en avoir dépouilléEs, on peut les renvoyer à leur statut encore plus appauvri, quelques accusations en prime sur la tête.

 

Puisqu’évidemment, comme le disait une fois de plus Bouamama, le crime est dans le statut. S’il y a, c’est l’aubaine, on en fera florès : double, triple, quadruple peine et curée. Et s’il n’y a pas on l’inventera, puisque de toute façon les trans sont des mecs, donc des criminelLEs endurciEs (dans les deux « sens » d’ailleurs, c’est singulier, s’pas ?). D’où une floraison de rumeurs complaisamment colportées. Et les survivantEs qui serrent les fesses sur leur strapontin en attendant la prochaine purge.

Ça fait songer à cet hôtel de Moscou où, le fameux hiver 38, étaient logéEs les représentantEs (et souvent survivantEs) des « partis frères « persécutés. Chaque nuit un certain nombre en disparaissait, et chaque matin les subsistantEs passaient devant les chambres vides… jusqu’à ce qu’ilelles n’osent même plus sortir des leurs où on viendrait les cueillir. L’atmo pour les trans mtfs, comme pour d’autres minorités, dans le mouvement féministe bio majoritaire ressemble curieusement à ça.

Au fond l’arnaque est analogue : le « parti » s’est prétendu « internationaliste »… mais gare au cosmopolitisme !

 

Bon – bilan ! Eh bien c’est de la daube, les trans, et les f-trans en particulier, n’ont pas de place légitime dans le mouvement féministe français. Point. La question n’est même plus ici de disserter si c’est bien ou mal. C’est un fait social et une question de statut. Par contre nous n’hésitons pas à accuser les féministes bio (et notamment les alternoféministes qui dégoulinent de verbiage pompeux) d’arnaque, d’abus et de mensonges, quand ce n’est pas de violences, vu l’hypocrisie et l’utilitarisme crasses, enfin la lâcheté dont elles font preuve. Ce n’est d’ailleurs pas une spécialité qui soit propre à notre histoire : c’est la pratique générale du groupe social référent de ce mouvement vis-à-vis de tous ses groupes subalternes. Les gouines, les racisées, les bancroches, etc. en font toutes l’expérience. Ça ne nous rapproche évidemment pas d’un poil les unes des autres : au contraire, comme toujours la guerre des faibles contre les faibles est la rançon de la tranquillité et de la bonne conscience des fortes.

 

Donc – conséquence. Attendre que les référentes deviennent gentilles et conscientes (mais de quoi, grandes déesses ?) et avenantes ? Deux siècles d’éducationnisme révolutionnaire devraient bien nous avoir convaincues que c’est de la pisse de chat. Ce n’est comme nous le disions pas une question d’idées mais d’enjeux, et l’enjeu, la lutte autour de la valeur sociale et du niveau de vie qui en dépend, est la plus impitoyable qui soit. Ça ne se discute point (ce qui rend bien pratique le non-dit du pouvoir évoqué plus haut). Pas même bien sûr entre stigmatisées qui se disputent les quelques strapontins au couteau avec désespoir ; « Crève aujourd’hui, moi demain », disait le dicton du goulag…

 

Conséquence : quitter le mouvement féministe bio. L’heure n’est pas venue – et nous nous fichons un peu de si et quand elle viendra, parce que nous ne voulons plus dépendre de ça – où nous aurons le pouvoir de nous y asseoir sans que rien ne nous soit demandé de plus qu’aux « autres », ces fameuses « autres »… qui ne sont justement jamais autres, c’est le principe de leur pouvoir. Et alors, par contre, en partant, pas question de lui laisser sa fiction d’œcuménisme de genre. Il est bio, il n’est que bio, il reste bio. Et il se démerde avec. Point. Ce n’est même pas parce que des trans continueront évidemment à être prises à la glu mielleuse des profiteuses et à se faire sucer la trompe que ce mouvement sera celui de « toutes les femmes », pas plus qu’avec les autres subalternes il ne pourra faire mine d’être « égalitaire ». Il ne le sera peut-être que quand justement il arrivera à jeter ces mensonges bisounoursiens par-dessus bord, et avec son idéologie tranquillisante. Ça semble pas devoir être demain la veille.

 

 

Vendredi13, groupe f-trans plus du tout féministes (et niste niste !)

 

 

 (1) l'original, qui vaut aussi son pesant de kacha de camp :

 

"Ah ils nous en ont fait avaler des couleuvres

De Prague à Budapest, de Sofia à Moscou

Ces staliniens zélés, qui mettaient tout en œuvre

Pour nous faire signer les aveux les plus fous."



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29 mars 2010 1 29 /03 /mars /2010 17:44

Ban... vous savez que je ne suis pas une bouillante partisane des néo-trucs, de couirlande, de déconstruilande etc etc. Mais des fois, on veut pas croire que je n'ai pas plus de sympathie pour les "orthodoxes". Alors que franchement, non : c'est un peu partout que je crois voir bien-pensance et récitation des mantras. Ca doit être l'époque.

Mais du coup, je suis souvent ballotée : je me retrouve très souvent seule mais quelquefois je me sens indignée et proche d'autres par réaction. C'est ce qui se passe là avec les attaques de plus en plus comminatoires contre les groupes qui appellent à la manif du 6 mars. Il y en a eu de bien gratinées.

Je suis une incorrigible farceuse. Ca fait longtemps que je pense, à tort ou à raison d'ailleurs, que faire péter la barque commune sur lequel je suis avec l'ennemiE, y a rien de plus chouette. Tout le monde se retrouve à la baille à barboter et je rêve qu'un jour ça change un peu la donne. De même, j'adore essayer de démontrer à celles qui me démontent qu'en fait elles défendent ce qu'elles dénoncent. C'est un peu réthorique mais ça m'amuse.

Bref là on vient d'avoir droit sur Têtu à un remarquable article d'une Mme Le Doaré (http://blogs.tetu.com/nos_combats_lgbt/2010/03/03/non-votre-feminis...), qui excommunie allègrement toutes celles qui ne sont pas sur sa ligne. Au moins ç'a le mérite de la franchise, elle cherche pas à racoler ; on dirait un vieux pape en plein milieu d'un schisme, qui prodiguerait ses anathèmes à la moitié de la terre. Ah non mais vraiment, j'exagère pas. Un vrai langage, pas même de missionnaire, mais de bulle pontificale. Avec même l'allusion à la "vieillerie" des thèses de ses adversaires - il faut savoir que les attaques catholiques contre les réformes internes se servent souvent de l'argument que les dites réformes reprennent des hérésies condamnées depuis des siècles.

Elle dit notamment tout le mal possible des "anti-universalistes", des "pro-sexe" et des putes militantes. Tout cela agrémenté d'antiques fantasmes et mensonges en conserve, allégués cent fois et réfutés cent dix fois.

Une personne bien courageuse a fait pour le Strass (www.strass-syndicat.org) une réponse que je trouve vraiment très bien. Il faut du courage pour se mettre au niveau d'obsession des "orthos" et reprendre les choses une par une. Je ne l'ai pas eu. Je n'ai su somme toute que la mettre à la sauce de mes propres soucis, et me moquer un peu de sa prétention à ne pas être "pro-sexe". D'où la longue humeur qui suit. Où je vais la chercher sur le pro-sexe et la fameuse "gratuité". Mais pas qu'elle. Nous toutes !

 

 

 

 

 

 

 


Pro-sexe toi-même, ma bonne…

 


En cet Semaine Sainte de la fameuse « journée des droits des femmes », notre Pâque, où comme d’habitude depuis la fracture de 2004 se croisent les fers des différentes professions de foi féministes et assimilées, paraît sur le blog de Têtu un article de Christine Le Doaré, du centre lesbien et gay de Paris, consacré précisément à ces divergences, pour rester polie.

Enfin – bon, dans la bonne vieille tradition militante française, qui tient à la fois du catholicisme et du stalinisme, on ne parle pas tant que ça justement de divergences, puisqu’il s’agit comme souvent d’une excommunication. Celles qui ne sont pas sur la ligne de l’auteure ne sont pas de vraies féministes, point. D’ailleurs, c’est le désir de toutes les parties en présence : s’adjuger le « vrai » féminisme.

Bon, on pourrait déjà se poser la question de savoir s’il faut absolument être féministe, c'est-à-dire posséder la « légitimité », avoir le badge, le discours, etc. pour avoir forcément raison et être, somme toute, une personne bien. Parce c’est souvent cet enjeu qui pointe derrière les grandes récitations idéologiques : rester fréquentable à tout prix. La militance, dans ce pays en tout cas, se cristallise de plus en plus souvent sur un réseau social et relationnel, voire identitaire, visant à se sentir en sécurité et du bon côté de la barrière. Pas forcément un endroit où se confutent les idées, et de plus en plus rarement une force capable de mouvoir les choses ou de combattre ses adversaires. L’essentiel des « combats » y sont depuis bien quinze ans, sinon plus, des égorgeages internes. Posséder la légitimité et la droiture idéologique y sert, avant toute chose, et souvent avant même leur usage dans des luttes qui ne sont plus tellement menées, à rassembler autour de soi. C’est en tout cas particulièrement perceptible dans les mouvement dits « de genre », comme le mouvement LGBT, où l’appartenance est basée sur des définitions ou des pratiques relationnelles et sexuelles, et plus généralement sur l’affirmation que le relationnel est un domaine sacré et fondamental, qui ne peut être que bon par nature. Affirmation présente aussi, dite d’une manière ou d’une autre, dans les mouvements féministes depuis quarante ans et l’avènement de la « libération ».

 

Cette remarque sur la « nature » actuelle de réseau social et relationnel du mouvement militant en général, féministe en particulier, m’amène illico à mon sujet.

Je n’entends en effet pas reprendre point à point l’argumentaire de Mme Le Doaré sur le féminisme en général et le travail du sexe en particulier. Je vais être méchante mais ses remarques et les données plutôt fantasmées qu’elle avance sur la question sont déjà éculées, tournées, retournées et controversées depuis belle lurette. Elle récite des pseudo-évidences et des mensonges allégués cent fois, réfutés cent dix fois. Le fantasme sur les « capitalistes du sexe », notamment, qui est un vieux must halluciné, aussi tanné que les sages de sion ou les transhumanistes, comme toutes les théories complotistes. Or la récitation, qui est un des grands sports de la militance contemporaine, il n’y a plus rien à en tirer, ni pour ni contre. Au mieux ce sont des bornes sur le terrain. Ce serait plutôt sur ce qui se peut disputer, c'est-à-dire le parti, le choix, l’opinion quoi, que je reste perplexe.

 

Mme Le Doaré, que je suppose être une lesbienne militante, si elle est responsable d’un centre lesbien et gay, utilise le terme de « pro-sexe » pour désigner les mauvaises féministes (ou plutôt celle qui ne le sont pas, selon elle, étant hors de son orthodoxie). Incontestablement, ces « mauvaises ou non-féministes » se réclament fréquemment de cette étiquette. Qui comme toutes les étiquettes a un peu deux facettes, ce qu’elle signifie, à un moment donné, dans le jeu politique et social, et d’autre part ce qu’elle signifie dans ses propres termes.

Parce là j’avoue, de mon point de vue, que je ne cacherai pas être extrêmement critique par rapport à la valorisation obsessionnelle de la sexualité qui résonne dans toute la société depuis assez longtemps. Bref, je suis résolument anti-sexe, mais je ne vois pas du tout en quoi Mme Le Doaré et son mouvement sont moins pro-sexe que celles qui s’en réclament.

Comme je l’ai fait remarquer plus haut, c’est la base même de ces mouvements qui est constituée par une affirmation positive et valorisante de la ou des sexualités, et des relations qui, en réalité, ne sont pas considérées comme valables sans. Affirmation tant collective qu’individuelle. Qui sous-entend l’immense bonitude de ces choses désirables, et même socialement obligatoires si vous voulez ne pas être considérée comme une pauvre nouille inexistante. Et exclut d’emblée la mise en question de cette valeur, véritablement traitée comme naturelle, même quand c’est derrière tout un discours constructiviste. Les seules discussions autorisées étant sur la manière dont on la publicise, ou bien si on fait du BDSM ou pas, en gros. Mais sur le fond, la communion est générale. Baiser c’est super et c’est ce qui nous fait humaines et sociales, point.

De manière générale, le mouvement féministe abonde dans le même sens. Tout son discours sur la question consiste à présenter les conditions dans lesquelles la sexualité des nanas sera la plus libre et choisie, la moins influencée par le patriarcat, etc. Y compris dans le cadre hétéro, ce qui paraît une acrobatie. Il n’y a pour ainsi dire pas de critique de la bonté intrinséque de la sexualité dans le mouvement féministe. C’est d’ailleurs singulier, parce qu’il y a eu au moins une critique de l’amour et de l’affectif, critique inachevée. Il est vrai qu’elle semble bien oubliée, quand on lit cette phrase époustouflante dans l’article de Mme Le Doaré, à propos d’une nana qui « confiait sans ciller, être actuellement amoureuse et donc ne plus se prostituer ! ». Je ne pose pas ici la question de forme, mais de fond, puisque dans l’article aucune réflexion n’est amenée sur le bien d’être amoureuse. Bien au contraire. Ce qui me paraît tout à fait singulier de la part d’une personne qui a du quand même lire les déjà vieilles critiques de la forme sociale « amour » et de ses effets unilatéraux sur les femmes…

 

Donc je le dis franchement, c’est comique de voir les unes agiter le chiffon rouge contre les autres, alors qu’elles sont strictement sur les mêmes bases et principes.

 

J’irais même dire, avec un petit peu d’audace, que les féministes qui se déclarent elles-même selon la tradition me semblent encore plus pro-sexe que celles qui se revendiquent de ce terme !

En effet, je crois fermement, confortée en cela précisément par la plus classique critique féministe matérialiste et universaliste, que plus une valeur, un comportement social, sont implicites, vont d’eux-mêmes en quelque sorte, plus ils sont puissants et hégémoniques. Plus les êtres en sont littéralement pétris et créés. Et que les mouvements qui se basent sur ces non-dits vont encore plus loin dans leur prône et leur normalisation que ceux où il arrive qu’on en parle.

Il n’y a – hélas ! – rien qui aille tant de soi-même, dans ce monde pourtant apparemment si payant, que le gratuit. On pourrait même dire que ce gratuit est la plate-forme immense qui rend possible le détail du payant. Le gratuit serait ce qui ne donne pas lieu à rétribution, ni à examen. Tout au plus éventuellement, mais de manière tout à fait évasive alors, à une espèce de réciprocité qui suppose – tiens la voilà ! – une certaine égalité. Qui serait créée ipso facto, sans autre examen, par cette gratuité !

Á peu près toute la propagande pour les relations, le sexe, etc., et j’utilise volontairement ce terme vu le matraquage que nous recevons à ce sujet dès le berceau, insiste sur la nécessité de la gratuité de tout cela. En gros sur une idéologie que nous vaudrions toutes bien assez pour en recevoir notre content ou en tous cas une part identifiable. Bref que notre valeur d’être est intrinsèquement liée à notre valeur relationnelle, qui comme valeur se suffit à elle-même et par conséquent exclut tout intrusion d’un autre système de valeur, ici l’échange économique, monnayé ou pas (il peut aussi se décliner en pouvoir social, etc.).

Ce qu’une vieille amie avisée appelle le domaine de la transaction relationnelle.

Or les mouvements féministe, LGBT, etc., tout au moins tradis mais c’est à mon sens aussi le cas – moins flagrant et hégémonique – dans les mouvements de genre plus constructivistes, mettent en avant la primauté de ce principe de gratuité. C’est, selon les termes mêmes de Mme Le Doaré, une des conditions sine qua non pour « changer les relations entre les êtres et espérer un jour, vivre dans un monde plus égalitaire et apaisé ».

Ah bon.

Je note même que si lesdits mouvements ont fini par se poser la question de la tarification et de l’estimation des tâches ménagères, par exemple, c’est pour encore plus élever un rideau de fer… et de gratuité nécessaire autour des relations proprement dites et de la sexualité qui les sanctionne. Á part ça c’est pas du tout tabou et sacré comme domaine. C’est pour cela que j’affirme que les féministes tradi sont encore plus pro-sexe que les « pro-sexe », et déifient encore mieux ce domaine – en essayant de le prétendre plus ou moins au dessus du social, potentiellement ou en désir. En en faisant un prétendu « domaine humain ». Et on sait ce qui peut se cacher derrière « humain » - une fois de plus une hiérarchie, les plus et les moins humainEs.

De qui se moque-t’on ?

Cela fait des dizaines d’années qu’on ne cesse de constater que l’exploitation, la violence et les abus sont inhérents à la sacralisation de ces domaines et à l’injonction sociale et morale d’y participer, sous peine de n’être pas reconnue comme pleinement humaine et généralement méprisée (et ce je souligne dans toutes les formes de sexualité et pas que l’hétéra). Et que la privatisation comme la singerie de la gratuité, qui n’existe évidemment pas puisqu’il y a d’une part enjeu social majeur, transaction de pouvoirs et inégalités, ne font que protéger ces dégâts. Et on vient nous dire encore une fois aujourd’hui que le grand scandale et pourvoyage d’horreurs viendraient de sa tarification.

 

Je suis, même si ça va vous paraître étrange, travailleuse du sexe et anti-sexe. Anti-sexe dans le sens où j’en ai marre d’un monde où une grande partie de l’énergie de nos vies si courtes va à se courir après, à baiser et surtout à le montrer pour avoir le droit d’exister et d’être respectées. Et des conséquences de cette économie. Une certaine Valérie Solanas avait fait le même constat il y a plus de quarante ans. Elle en est morte seule, honnie et calomniée. Il y a des blasphèmes que les plus laïques féministes ne pardonnent pas mieux que le reste de la société.

Je suis travailleuse du sexe et anti-sexe. Ça doit en boucher un coin à Mme Le Doaré qui ne doit imaginer ce genre de configuration que chez les repenties du Nid, frigidifiées par les méchants « prostitueurs » - et qui seront censément libérées par les gentilles lesbiennes à l’affût – ou au pire par un mec proféministe savonneux.  Elle serait je pense encore plus étonnée si elle savait que pas mal de nanas qui bossent dans le sexe ne sont pas des passionnées de la chose, mais n’en sont pas non plus du tout dégoûtées, et veulent juste qu’on leur fiche la paix. C’est justement un métier, point – et la vocation comme la passion, en matière professionnelle, n’existent souvent que sur les affiches des chambres de commerce.

Je suis travailleuse du sexe et c’est même ma seule "activité sexuelle", sucer des mecs, point. Ça me coûte pas cher et ça me rapporte quelques picaillons, ces mecs sont généralement assez humbles et supportables, voire sympathiques. C’est ma seule "activité sexuelle" et ça me va très bien. Et j’y ai vécu infiniment moins de violence que dans ma vie « gratuite », notamment avec des féministes ! Ce n’est même pas que j’aime ou pas « faire du sexe », selon la néo-terminologie en vigueur. Ce n’est pas la question. C’est pour fuir un domaine où je ne vois généralement qu’angoisse, violence, inquiétude, concurrence, et tout cela en plus chapeauté de non-dits et d’interdiction que tout le monde sait bien être du flan : pas être angoissée, pas être jalouse, pas être… Alors même que, précisément par la puissance que lui octroie sa prétendue gratuité qui en fait la mesure de notre humanité, le domaine relationnel et sexuel ne peut qu’être un domaine de violence, comme l’économie en général. Et j’affirme que prétendre le contraire, ou bien que ce pourrait être un monde « apaisé » comme dit Mme Le Doaré, est un foutage de gueule aussi grand que de dire que le capitalisme ou la course à la croissance peuvent être raisonnés et inoffensifs !

Cela fait d’ailleurs bientôt vingt ans que je porte cet avis contre vents et marées.

Il n’y a qu’à regarder les résultats. Quels sont les magnifiques résultats des relations prétendument gratuites, soi-disant « libres et consenties » sous la contrainte sociale la plus dure qui soit avec celle de gagner du fric ? Un océan de douleur, de silence, d’abus et d’hypocrisie. Si l’on ne s’en tient déjà qu’aux institutions de l’amour et du couple, c’est déjà un désastre. Ce qui ne veut d’ailleurs pas dire pour moi que la "non-exclusivité" ou l’idéologie du « désir et du plaisir », autres travestissements de l’enjeu social, soient mieux. Ce que je veux faire comprendre, c’est que derrière les apparents clivages, tout le monde, et particulièrement tout le mouvement féministe et LGBT, communie dans la même croyance. Et que la position de Mme Le Doaré est particulièrement hypocrite, dans le sens où elle essaie de faire croire à une différence profonde.

Et quant à la non-gratuité, je ne prétends pas non plus qu’elle soit un sésame vers ce monde « apaisé » évidemment impossible à trouver, comme tous les paradis que les militantEs en tous genres nous agitent sous le nez depuis deux siècles et quelque. Quitte à nous excommunier, à nous expédier en camps ou en maisons de rééducation pour nous en faire goûter la bonté ! Simplement, je trouve complètement absurde, stupide et irréaliste de prétendre que la non-gratuité entraîne plus de dégâts que la gratuité. Déjà, et parallèlement au fait que la gratuité relationnelle est en fait dans le carcan de l’injonction sociale, la non-gratuité, dans ce pays notamment, est depuis toujours l’objet de la répression. Répression réglementariste jusqu’en 46, puis répression abolitionniste qui se colore de prohibitionnisme. Je trouve donc qu’il y a une mauvaise foi récurrente, sachant que la clandestinisation favorise toujours les rapports de force et de violence, à faire une argument de ceux-ci… pour renforcer cette clandestinisation (comme dans le « paradis suédois », ha ha la bonne blague).

Ce qui entraîne des dégâts, majoritairement, c’est l’injonction sociale et mutuelle, et encore plus si possible sa négation. Il y aurait d’ailleurs tout un article là à enter sur celui-ci, sur la notion de légitimité par rapport à l’idéal de gratuité. Les relations et le sexe tarifés ont toujours été considérés de valeur et nature inférieure aux relations et au sexe gratuit. Là encore par le soupçon que si l’on paie, donc si l’on fait intervenir une autre échelle de valeur, c’est qu’on n’est pas assez bien, qu’on ne représente pas assez de valeur pour les obtenir par cette valeur même – ce qui d’ailleurs fiche par terre le mensonge de la gratuité. Rien n’est gratuit en ce monde.

Ce qui entraîne des dégâts, c’est de ne pouvoir se soustraire à cet immense mensonge, et d’être forcées à y jouer un rôle, qui plus est un rôle bénévole !!!

Or, il est désormais bien connu que le bénévolat est un nid d’abus. Faisons l’application !

Je ne crois pas d’ailleurs non plus du tout que la non-gratuité soit un rempart protecteur contre les méfaits de la gratuité. Celle-ci est bien trop profondément inscrite dans notre héritage social et émotionnel pour que nous en puissions être indemnes, hélas. Disons qu’elle est potentiellement juste un moyen de se faire quelquefois un peu moins arnaquer. Ou de récupérer un peu de ce qu’on a perdu.

 

Le monde sécuritaire dans lequel nous vivons, tant du côté des militants que des institutions, est fertile en faux débats. Par sécuritaire, j’entends un monde qui d’une part rêve de pureté, d’une espèce d’état rousseauien de « droit naturel » qui serait miraculeusement égalitaire si nous sommes bien droites et sages, où le mal serait à jamais une « anomalie » ; et d’autre part a une peur bleue d’avoir tort, de se tromper, d’échouer. Là encore au regard des valeurs mêmes qu’il n’arrive pas à critiquer ni même à voir comme telles. Relation et sexualité en est une, une des plus puissantes, sinon peut-être la plus puissante, avec l’argent. La « possession de soi » fait un écho séculaire à la « possession des biens ». Et la course après ce rêve, qui d’ailleurs a depuis longtemps tourné au cauchemar, nous a absolument dépossédées. Si tant est même que le rapport de possession ait été réellement une solution.

L’article de Mme Le Doaré donne en plein, à mon sens, dans un de ces faux débats. Ma thèse est que la violence instituée dans les relations, violence sexiste, de genre ou autre, est fonction du dispositif même d’injonction à la relation, ainsi que de mensonge sur la prétendue "égalité" qui pourrait s’y créer, ce qui bien entendu pèse prioritairement sur les femmes. Et est peut-être indissociable du patriarcat.

Venir dire là-dessus que la non-gratuité des relations, assumée, serait l’origine et le lieu, par son principe même, d’une violence renforcée, notamment quand on voit encore une fois les splendides résultats de la « gratuité », relève de la stupidité malveillante et obstinée. J’en ai l’expérience inverse, bien d’autres aussi, et la majorité des violences qui sont signalées dans ce cadre viennent de la clandestinisation du travail du sexe, directement ou indirectement.

 

Bref, si Mme Le Doaré et les féministes autoproclamées orthodoxes veulent réellement contribuer à faire avancer quelque chose, qu’elles reprennent quelques classiques, d’abord, et s’attellent un peu plus à la critique de l’injonction à relationner et à la gratuité de la chose. Et en attendant la belle aurore de je ne sais quoi, fichent la paix aux nanas qui au moins veulent obtenir quelque chose de tangible et d’utile, comme de l’argent, en échange de leur participation à ce monde que lesdites « orthodoxes » défendent tout autant que leurs (prétendus ?) adversaires !

 

Plume

Les maisons closes, rêve de passé bien réchauffé

Il y a souvent, dans le social et le politique, des échos incroyablement déformants. Je passe évidemment sur les diverses manipulations de mauvaise foi qui peuvent être faites de telle ou telle déclaration – c’est comme on dit « de bonne guerre », et les adversaires de l’auto-organisation des travailleuses du sexe en sont coutumiers.

Non, ce qui est plus frappant, c’est quand l’écho revient d’un peu partout, de la société ou des média. Ainsi, récemment, s’est fondé en France un syndicat qui a parmi ses buts celui de provoquer la discussion sur le travail du sexe, ses conditions, la gratuité obligatoire en la matière, que sais-je encore ?

Après quand même pas loin d’un an d’hésitation, car c’est un écho qui rumine ses pensées, voilà que nous reviennent en quelques semaines et en pleine figure une tripotée de déclarations et même des sondages… favorables aux maisons closes.

Voilà comment l’écho, bien sûr pas si spontané que ça, a déformé et réduit la vaste problématique que nous posions : tout le monde (c'est-à-dire tous ceux et celles qui ne sont pas travailleuses du sexe, puisque de toute façon la parole de celles-ci ne compte pas) a l’air de trouver génial cette imbécillité néfaste, à part les ceusses qui voudraient tout simplement que la prostitution disparaisse au plus vite. Les élus, les (supposés) clients, les acteurs des diverses prophylaxies sociales. Tout le monde, en somme, trouve que ce serait magnifique que nous fussions à nouveau encartées, mises en maison, retirées de la circulation pour les unes et de l’internet pour bien d’autres. Il est en tout cas assez difficile de penser autre chose de pareilles démonstrations, en notre époque incroyablement sécuritaire, et vu les caractères indécrottablement réactionnaires du rêve français. Les putes en maison, comme sous la troisième république ! Là au moins on savait vivre, hein ? Les colonies, la guillotine sur les places publiques, le tirage au sort pour le service militaire, et puis quoi encore ?!

 

Pasque j’imagine bien, quand je lis qu’un sondage a donné soixante pour cent d’opinions favorables, ce que ça peut vouloir dire. Vu qu’il n’y a plus de bordels légaux dans ce pays depuis 46, la référence essentielle des ceusses qui ont émis cette opinion correspond très vraisemblablement à un reliquat de fantasme de cette époque que plus personne n’a vécu ou presque. Et je me doute que ces réponses doivent majoritairement venir d’hommes mûrs, comme on dit, socialement plus aptes que n’importe qui à émettre une opinion sur une pareille question. Bref – d’une part de politiciens et d’hygiénistes, d’autre part de clients… Mais de quels clients ?!

Alors bon, on sait dans un petit milieu que je défends bec et ongles une option de revalorisation du client comme acteur, acheteur, personne somme toute humaine et, dans ma pratique, généralement sympathique. Okay. Ça ne veut pas dire pour autant que ce sont à eux de déterminer nos conditions de travail et de vie en fonction de ce qui les arrange le mieux ! Parce qu’on comprend bien que, vu la honte indéfectible qui s’accroche au fait d’acheter des services sexuels et annexes, bien des clients auraient envie que nous soyons parquées hors du social, dans des endroits où par exemple ils ne pourraient pas nous croiser le samedi en allant faire leurs courses avec leur petite famille (ça vous arrive de croiser des clients comme ça ? C’est assez fendard des fois…). Comme ça eux ont (au moins) deux vie, et nous une moitié (eh oui, parce c’est comme ça dans notre monde méchant, ce qu’ont les uns c’est autant que les autres n’ont pas).

Alors c’est marrant, parce que justement, ce souhait en filigrane, c’est aussi sans doute celui des politicardEs paternalistes et pseudo-féministes qui s’agitent en ce moment. Beh oui, elles, iils voient bien que l’affaire n’est pas gagnée, de karcheriser le pays et de nous faire disparaître. Même les pays ou états fédérés les plus férocement prohibitionnistes n’y ont pas réussi, alors pensez ! Et en plus voilà que ce fléau social, puisque n’oubliez pas que nous en sommes un, tout à fait officiellement, se coagule et prétend imposer des conditions de travail, un statut social honorable, et puis quoi encore ? Panique, largement d’ailleurs illustrée ces dernières semaines par les attaques dont le syndicat a été l’objet par ailleurs.

Comme donc il n’est pas question de répondre à nos vraies questions, et encore moins à celles que pose notre seule existence, eh bien voilà tout ce qui sort de la gorge enrouée de quelques édiles : envisager des maisons closes. Et clairement comme une « réouverture », ce qui dit tout : « la marche des momies, tout droit dans le passé » comme disait une cantate allemande des années 70.

Envisager des maisons closes, ou même pas closes, ou que sais-je, des sanatoria sexuels, et surtout les envisager pour nous, de l’extérieur, c’est tout simplement, comme dit plus haut, nous ségréguer de la vie sociale. Créer un « espace », comme on dit en novlangue, où les déplorables citoyens mal éduqués pourront aller faire leurs « saletés » loin de la vie normale, si propre et désodorisée. Et on comprend très bien aussi que si jamais une telle aberration se réalisait, ce serait avec le corollaire d’interdire ou de rendre impossible toute autre forme, tout autre lieu de travail du sexe. Bref de nous contrôler totalement.

Pour ma part je suis absolument opposée à ce paléo-concept parachuté de la nécropole idéale que constitue l’avenir selon ces gentes. Les maisons closes, des cohortes d’entre nous y ont bouffé leur vie entre le grand enfermement de 1665 et 1946, pour ne parler que de la france, et il n’est pas question d’y revenir. C’est quand même un comble que sur des dizaines de propositions que les Tds militantes ont fait, et où figurait la possibilité de gérer collectivement des lieux pour le boulot, ce conglomérat réactionnaire de politicienNEs dépasséEs et de clients honteux se soient, chacun à sa manière, ruéEs sur la déformation de celle-ci, et pas d’une autre. Le seul truc qui pouvait ramener au passé, ils, elles ne l’ont pas raté.

D’ailleurs, la question n’est pas en soi que ce soit le passé, vu ce que le présent et l’avenir qui mijotent dans les marmites semblent devoir nous offrir. C’est que dans ce passé, comme dans ce présent, comme dans cet avenir, nous sommes une fois de plus les sales, les illégitimes, et en fin de compte celles dont les intérêts et la liberté ne doivent être pris en compte qu’à la petite pincette et une fois que tous les honorables citoyens se seront servis. C’est cela la signification et le but de la ségrégation géographique et sociale que les gentes bien et « normales » veulent une fois de plus nous imposer.

Il n’y a apparemment qu’une voie actuellement pour sortir de ce fantasme du « mal nécessaire » ou plutôt « inévitable » que nous représenterions. Et cette voie c’est justement nous, les travailleuses du sexe, qui la représentons. C’est celle de l’autodétermination, et du refus de nous laisser prendre au verbiage et aux projets que fourbissent sur notre dos les néo-missionnaires de l’hygiène sociale et de l’ordre public.

C’est pourquoi, en l’état, je m’agrège aux réactions qui ont déjà fusé sur ce propos, comme celle de Grisélidis, et je nous appelle à ne surtout pas nous laisser envoûter par ce genre de concert. Au surplus nous n’avons pas besoin des missionnaires, c’est eux qui ont besoin de nous. Nous n’avons pas à picorer dans ce qu’on nous jettera, mais à organiser notre travail et poser nettement notre place dans la société.

 

Plume, Tds

 


Le puant retour des maîtres nageurs de la relation

« Proféministe tant qu’il la foutra ». Mais gratuitement - en tout cas sans argent ! C’est en gros l’aboutissement présent de ce que je faisais déjà remarquer en 98, lors de la première poussée boutonneuse, dans « Les maîtres-nageurs de la relation ». La phrase actuelle est d’ailleurs réductrice, puisque, comme le faisait déjà vivement remarquer Valérie Solanas en 67, ce qui terrifie les mecs c’est d’être seuls avec eux-mêmes, que ce soit en présence ou en identité. Et que, par conséquent, leur grand souci est de toujours pouvoir se tenir aux côtés des nanas, et de s'en faire bienvenir. D’où essentiellement le proféminisme, depuis qu’il y a un féminisme un peu ragaillardi.

Patric Jean fait partie de cette gent à la fois tonitruante et cauteleuse (ça dépend avec qui), laquelle, à la suite de papa Bourdieu et avec toute une kyrielle de sociologues savonneux, a « redécouvert » ce qui lui était le plus lisibles des critiques des années 70-80. Il nous a fait ainsi un beau film pas obséquieux pour un sou, afin de prouver à quel point il est fréquentable, pas comme les vilains machos. Film mâtiné de cette même ode à l'amour qui faisait la queue du livre éponyme, histoire d'anéantir toute critique en actes du relationnel, et que quand même les nanas n'aillent pas jusqu'à se croire une valeur, à se négocier et somme toute à se protéger du bénévolat de cette forme sociale incontestablement inoffensive !
Je suppose qu’il en touche d’abondants dividendes sociaux et relationnels – sans quoi il n’y aurait pas de justice, supposition bien invraisemblable dans notre monde rutilant de cours d’assises et de compagnies d’assurance.

Ce monsieur signe aujourd’hui (20 mars 10) dans le monde (http://www.lemonde.fr/opinions/article/2010/03/20/prostitution-hypocrisie-et-  

lobbying-par-patric-jean_1321802_3232_1.html) un billet d’une invraisemblable saloperie, consacré aux travailleuses du sexe organisées, où il reprend soigneusement – sans doute même s’est il fait relire dans la crainte d’une hérésie – les pseudarguments de ses patronnes missionnaires de la gratuité affective et de l’idéal amoureux. Lesquels, comme chacun sait, ne recèlent absolument aucune violence ni contrainte, la totalité d’icelles étant le fait apparemment des macs et des sous-maîtresses, qui abondent dans l’imaginaire de ces gentes.

La rapidité même du billet, un peu marmonné, fait singulièrement penser à ces « témoignages » que décrit Chalamov quand il parle des procès à la va-vite intentés contre les zeks, dans les camps mêmes. Il est vrai que la tradition française, dénonciatrice et sécuritaire, peut tout à fait assumer ce passé stalinien. Et qu’il y a là aussi de la pression derrière. On voit ainsi passer en un clin d’œil « l’industrie du sexe », la « dignité » (probablement surtout celle de l’auteur), la parole forcément illégitime de toute travailleuse du sexe qui ne bat pas sa coulpe et ne va pas s’asseoir avec allégresse pour un smic derrière une caisse de supermarché ou une machine à coudre. Et quelques autres lanternes déjà immémoriales, de ces mensonges, comme je dis toujours, allégués cent fois et réfutés cent dix fois ; mais toujours en selle, tant le monde les aime et les goûte.

Mais parmi ces magnifiques arguments, il y a quand même celui, qu’il faut avouer assez rare tellement il est crapuleux, des « déviances sexuelles » des travailleuses du sexe. Ça, on nous l’avait guère servi depuis la troisième république je crois.

Ce qui est magnifique, dans l’offensive actuelle menée contre les Tds organisées et toute discussion sur la question d’ailleurs, c’est la vitesse avec laquelle les prohibitionnistes rétrogradent vers un passé effroyable et, précisément, vers des conceptions profondément misogynes. Ainsi, ici, tout le passé et le présent des Tds tient dans leurs perversions !  Et pourquoi pas dans l'hystérie pendant qu'on y est ?! Ah la femme, la trans, l'homme éfféminé, ce noir continent des pulsions, quelle conception nouvelle et progressiste ! Avec ça l'auteur de la domination masculine nous aura tout à fait convaincu de la saine rectitude de ses pensées.

On ne se faisait guère plus d’illusion après son film, évidemment. Le bonhomme cherche juste à plaire. Et il ira très loin dans la crapulerie pour ce faire. Comme en ce moment la grande urgence sociale du féminisme momifié et des hygénistes politiciens est de discréditer les tentatives d’auto-organisation des prostituées, en les faisant passer pour des macs ou des sous-marins des macs, eh bien il s’y colle, avec on imagine quelque volupté.

Les maîtres nageurs sauveteurs de la relations sacrée ont appris à nager dans les égouts du mensonge, comme dans cet « océan de vomi » qu’évoquait Solanas, qui s’y connaissait en matière de « gratuité des relations ». Ca doit être pour ça qu'ils sont devenus si puants, en plus d'être obséquieux et rampants. Les tenantEs du néo-essentialisme des "dominations registrées" leur ont donné de vrais cours commandos, savoir patauger dans la merde sans hauts le coeur improductifs...

Les unes rêvent de maisons-closes, les autres de « déviances » qui les font probablement bien bander… Et tout ça, qui grenouille dans un passé malpropre, prétend nous promettre une société nettoyée du « mal ». Ben voyons !

 

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29 mars 2010 1 29 /03 /mars /2010 17:42

Bon, je dis nous, l’abus habituel de la seconde personne du pluriel. Histoire de me sentir moins seule, sans doute. Aussi parce que je crois évidemment que nous ne sommes pas des îles et qu’il arrive les mêmes choses ou des choses semblables à plusieurs en fonction de leur position dans ce monde.

Bref… Nous quand même, un peu. Et plus particulièrement les f-trans. Mais je parlerai aussi à la première personne.

 

J’écris cela à la suite de la rencontre, ou plutôt de la rencontre impossible, de plusieurs évènements, situations, perceptions, liées à notre statut pour le moins ambivalent. D’une part, ce que je perçois comme un manque de réalisme et une espèce de mégalomanie dans la victimisation, allant jusqu’à supposer qu’il y a un sombre plan d’extermination des trans à un très haut niveau. Ce que je ne crois évidemment pas pour la raison qui sous-tend les autres choses dont je veux parler, qui sont des agressions répétées, et un mépris dégoûté, lesquelles impliquent plutôt que nous ne valons ni ne représentons grand’chose, et que si on nous maltraite, on ne va pas non plus se donner un mal fou pour nous canaliser ou nous abolir. Tout au plus nous écartera-t’on. Nous pouvons toujours aller nous pendre ailleurs !

 

On… Qui est « on » ici ? Bon – je vais être franche, « on » ce sont les personnes pas trans, ni intersexe, les personnes que nous nommons cisgenre ou plus lapidairement « bio », et qui constituent l’écrasante majorité de la population.

 

J’ai envie de dire, et là je vais parler pour moi, même si je pense ne pas parler que pour moi, que je suis une chimère inadmissible… et pourtant que je ne représente rien de nouveau ! Juste un mélange de ce qui ne devait pas être mélangé, en tous cas ainsi, selon les plus anciennes prescriptions. Ou une transition jugée impossible à plusieurs titres.

Ce qui ne doit pas être mélangé ainsi. Les "bio et normalEs" tolèrent déjà mal (sauf pour s'en servir !) les bio androgynes, butchs, tapioles, etc. Il leur faut, pour s'en sortir, qu'ellils "prouvent leur nature". Ce qu'ellils font ou pas. Pour les trans, ça devient impossible.

Sans doute cette limite vient-elle de l’usage qui est faite des éléments attribués à l’un ou l’autre des sexes sociaux, et surtout de qui fait cet usage. Ce qui étant lui-même constitué par l’usage : si vous faites ça, vous êtes sorti du légitime, de l’acceptable. Vous êtes une chimère.

 

Pas d’illusion. Nous n’avons pas d’histoire sociale propre, nous n’avons rien inventé, ou trop peu. Nous ne sommes ni un troisième, ni un dixième genre. Encore moins à mon sens une voie de sortie des sexes, et pourtant nous ne sommes pas non plus vraies. Tranchons le mot, nous sommes même fausses.

Nous n’en sommes pas moins là. Mais sans statut qui ait un caractère de réalité propre. Nous sommes au mieux des morceaux détachés sans copyright (oui, la fameuse « légitimité » qui est une des clés magiques dans les milieux néo-politiques commence à ressembler à un calque de la propriété intellectuelle dans l’économie libérale).

Et si nous déraillons dans la victimisation, la perte de la mesure, la mégalomanie – c’est aussi sous la pression d’une haine, d’un mépris, d’une peur et d’une exotisation aussi bien spécifiques, réels et surtout quasiment universellement partagés, autant que le statut « évident » des bio. Et ces constantes sont en train de créer une sorte de rapport social, que la plupart d’entre nous n’ont évidemment pas voulu, et qui, pour être dépourvu de la netteté des rapports sociaux plus classiques, à cause de notre « fausseté » infuse, va bien devoir s’inscrire dans le monde.

 

Pourtant – comment sommes-nous amenés à être ça, à transitionner, à quitter le statut cisgenre, la garantie évidente de ce que l’on est ? Est-ce à cause de l’angoisse romantique qui règne de ne jamais accepter d’être soi-même, avec son histoire sociale à assumer ? Est-ce que la pression de genre est devenue plus rude aujourd’hui que hier, ce dont je doute un peu quand même ? Est-ce juste un mouvement, une possibilité ? Un trou dans le tissu ? Une expulsion ? Je suppose qu’il y a bien des raisons et des enchaînements qui nous amènent là.

Et même si c’était cette fièvre de se fuir, de ne pas « être ce qu’on est » - y aurait-il des raisons de nous traiter plus mal que les hordes de militantEs (et pas que) qui font exactement la même chose en se « déclassant » ou en se « déconstruisant » ?

En outre, je ne suis pas convaincue qu’il n’y ait que ça. Notamment pour les f-trans, qui n’ont à gagner que le mépris, la chute sociale, une vie et une réalité qui leur seront toujours contestées. On n’a pas les mêmes appâts que les ceusses qui élargissent leur « lien social » en se multilégitimisant. Nous, c’est plutôt le resserrement, quelquefois jusqu’à plus rien du tout. Ce fameux sésame, cette « légitimité », nous la perdons justement radicalement. On ne peut pas dire que nous fassions une bonne affaire. On nous soupçonne d’un mensonge constitutif, d’être des mensonges en quelque sorte. Mais là encore, on aurait du mal à dire ce que ce mensonge nous rapporte. Nous sommes ridicules, souvent visibles à quinze mètres, caricatures bien souvent d’intégration de genre, nous servons au mieux d’animaux domestiques chez les « vraies »…

Il y a autre chose.

 

Cette autre chose n’est pourtant pas une remise en cause totale, dont nous serions de toute façon bien incapables, et dont personne n’a les éléments – car il y faudrait des éléments qui échappent à la partition inégale des sexes sociaux, et je ne crois pas qu’ils existent. Tout a été trusté et attribué depuis belle lurette. Et croire que nous serions par notre vertu même, notre existence, « autrui » qui les leur arracherait et les « libèrerait », ces attributs, alors là je crois qu’on se fiche le doigt dans l’œil et que là, précisément, nous nous la pétons beaucoup trop. Nous sommes tout aussi incapables de cela… que les cisgenre !

 

Nous sommes et restons donc des chimères incomplètes. Nous sommes à jamais sur le chemin, la tête qui sort du fossé. L’affaire, c’est que c’est peu valorisant, et que l’identification sociale repose sur la valeur. Et l’empathie sociale aussi, surtout en ces temps où compassion, culpabilité et reconnaissance ont pris le pas sur la morale et l’analyse. Donc, pour les bio, tant hommes que femmes, s’identifier à des f-trans, ça n’a fichtrement aucun intérêt. C’est même un danger, des fois qu’on serait soupçonné de (pour les hommes). La chimère, outre être impossible, illégitime, sans droit à être, ne fait pas du tout envie, si ce n’est de manière extérieure et exotisante quelquefois. Mais envie de l’être, alors là ! La fuite éperdue…

 

Chimères et méduses : nos faces glacent, renvoient ce qu’on ne veut absolument pas être, à aucun prix. Ce où on ne veut absolument pas se reconnaître. Le « on » étant toujours la communauté bio, tellement énorme qu’il est difficile de la séparer de la réalité totale. D’où l’absence de notre reconnaissance en tant qu’humaines. Alors, bon, je suis la première à dire que le terme « humaine » correspond souvent à une escroquerie sociale, le mensonge que touTEs les homo sapiens sapiens auraient un droit commun, alors que de fait c’est évidemment faux en l’état. Ok. « Nous sommes touTEs humainEs », je connais la rengaine, et ce à quoi elle sert : nier les oppressions.

N’empêche, il existe aussi une démarcation sociale humaine, derrière les autres. Et une double : de statut et de reconnaissance. Ce n’est pas pour rien qu’on a contesté l’humanité des groupes qu’on voulait anéantir. Qui est sorti d’une des conditions essentielles de l’humanité ne vaut plus tripette. C’est le cas, ne vous en déplaise, de celleux qui n’ont ni argent ni passeport intéressant. C’est aussi le cas de celleux qui ne peuvent (ou ne veulent) prétendre à être de vraiEs femmes ni hommes. Pas au même titre il est vrai. Leur vie matérielle est (généralement) protégée par leur statut économique et/ou racial ou national. Mais c’est alors une « vie nue », tout le statut… mais rien d’autre. Et c’est cet autre qui confirme et couronne la reconnaissance implicite à l’humanité. « On » peut se reconnaître en elleux… ou pas !

 

Une des bases de reconnaissance mutuelle, sociale mais, dans sa forme, de personne à personne, correspond au remplissage par les parties en présence des caractères de l’humanité. De ce en quoi on peut se reconnaître en l’autre. C’est aussi là-dessus que se base le pouvoir social. Une des définitions du pouvoir est « la capacité à faire qu’autrui ait les mêmes intentions ou envies que soi ». Si on le regarde dans le miroir, cela implique une forme de réciprocité de reconnaissance, qui d’ailleurs n’exclut nullement les oppressions et les inégalités. Mais se tient dans ces limites.

 

Et c’est là que ça biche. Une vraie humaine… ben est une vraie, en ses définitions de base. C’est une tautologie efficace. Un mensonge, une chimère ne saurait donc être vraiment humaine, traitée humainement, même munie de papiers. Au mieux on la traitera en fonction de son statut nu, là où il est incontestable, mais pas plus. Le sexe, physique comme social, est un élément indispensable de la vérité d’une personne. Et là on a faux !

Les trans, et surtout les f-trans, quel que soit leur désir, leur travail pour y parvenir, ne seront jamais vraies. Et même, pourrons-nous êtres de « vraies trans »… puisque trans égale faux par définition, dans ce monde ! Ce serait un oxymore. Et par conséquent, nous ne sommes pas humaines. Ou plutôt semi-humaines (il y a d’autres moyens de l’être ou de le devenir !). Le statut sans la légitimité (ah, cette fichue légitimité, on a cru bien s’amuser avec, dans les milieux alternos… jusqu’à ce qu’elle se retourne contre nous… On n’a pas le copyright…). Au mieux, nous sommes individuellement, isolément dépendantes de l’exotisation et des désirs, des projections de celleux des bio qui aiment pêcher en eau trouble, et nous offrent en contrepartie une défroque de légitimité qu’ellils peuvent à chaque instant nous ôter. Cela est d’ailleurs le cas pour bien des rapports sociaux et des subalternités.

 

Une chimère, c’est toujours moins. Nous sommes dans une société d’hypocrisie ou « différence » veut en fait dire « infériorité ». Nous sommes qui plus est incomplètes. Comme je viens de le dire, nous ne pouvons en être momentanément et partiellement sorties que par la mansuétude intéressée, inégale et fantasmée de personnes bio. Quand il y a salut, il est provisoire, conditionnel et individuel. C'est-à-dire qu’il s’oppose en tout au caractère humain, qui suppose au moins sur un plan basique une réciprocité de reconnaissance. Une valeur commune, même réduite. Ici, il n’y aura jamais de vraie reconnaissance. Les bio ont des amies, des amantes, des courtisanes trans… Mais jamais nous ne serons face à face.

 

Humainement, notre valeur est donc fort contestable. Or la valeur, au sein du jeu des statuts, c’est aussi l’enjeu. Et c’est ça qui me susurre à l’oreille que nous nous gourons quand nous nous désignons comme victime principalement de l’état, ou de l’ordre moral, ou que sais-je de ce genre. Ce n’est pas que nous ayons à nous féliciter de la manière dont nous en sommes traitées, bien entendu. Mais ce dont je doute est que ces institutions ou mouvements nous combattraient, parce que nous représenterions un danger pour eux. Ni pour « la société » en l’état. Pour moi on ne nous craint ni ne nous combat, on nous méprise et on nous exclut, au mieux on nous utilise. Nous ne représentons quasi rien sur l’échiquier social et politique. D’une part parce que nous sommes encore peu nombreuXses, d’autre part parce que nous sommes faibles. Faibles au sens que nous ne sommes pas un pôle qui attire, loin de là même. Nous ne sommes qu’un fort petit enjeu, et encore, pour quelques maniaques, psys ou transloveurEs, et ce n’est pas par hasard que je mets les deux catégories dos à dos. Ce sont bien les seulEs à investir quelque chose dans notre histoire. C’est, en France, par une espèce d’accident historique propre à la culture de ce pays que nous nous trouvons à la charnière de données légales et civiles, qui font que nous trouvons une résistance, qui nous donne l’impression d’être quelque chose. Nous pourrions bien être dans un pays ultralibéral où on nous changerait comme nous voulons nos données d’état-civil, et où sans doute nous paierions fort cher d’excellents chirurgiens. Nous serions alors humaines autant que nous avons d’argent, exactement comme n’importe quelle autre humaine dans ce monde sur ce plan là – mais sur le plan de la reconnaissance ? Je ne doute pas d’ailleurs un instant que la reconnaissance juridique aide à faire un pas et une place de plus, et je me bats pour – mais je ne me fais non plus pas d’illusion. Il n’y a pas de paradis pour les trans sur cette planète. L’essentiel nous échappe.

 

Par ailleurs, que nous fassions en l’état « éclater les normes de genre », comme nous nous plaisons à le répéter, me semble un de ces « mensonges de la décennie » que j’ambitionne de compiler un de ces quatre. Nous patchworkons, nous récupérons, nous réaménageons, mais nous n’avons pas de quoi « faire éclater » - parce que cela supposerait un nouveau, de nouveaux attributs, de nouveaux rôles, que je ne nous ai pas vu à ce jour apporter. Nous ne le faisons ni par notre présence, ni par notre action. Non que ce ne soit désirable ! Mais je pense qu’on s’est grandement illusionnéEs qu’à nous seulEs, et je dis là seulEs en tant que catégories, nous allions mettre en branle l’ordre millénaire. Bon, je ne veux pas dire, c’était bien essayé. Mais il serait temps, alors que nous tournons en rond dans la production de nouveaux mots et de nouveaux diables (le « binarisme » !), ce qui est un signe indubitable d’échec et d’impuissance, de retrouver le mesure, et de nous dire que nous n’avons pas fait la percée. Sans doute celle-ci ne pourra-t’elle être faite que le jour où le rapport d’oppression des deux sexes sociaux, que nous n’avons pas vraiment dépassés, sera réellement renversé, et par celles qui y ont l’intérêt le plus ancien et le plus fondé, les ou des femmes bio. On n’y est pas.

Encore une fois on ne nous craint pas ; on craint d’être comme nous, ce qui n’est pas du tout la même chose. Peut-être les plus finaudEs craignent ellils d’être amenéEs à ce à quoi nous avons été amenéEs. Mais c’est le bout du monde.

 

Bon – arrivées-là, comment allons-nous nous en tirer ? On ne peut pas nier non plus, avec toute cette merde, que nous ne soyons actuellement de plus en plus en plus nombreuXses. Sans que pour autant ce soit un raz de marée. Peut-être est-ce que de plus en plus de personnes sont, dans leur vie et parcours, amenées à tirer des conséquences, aussi peu appétissantes soient-elles. Mais des conséquences de quoi ? Du rapport bloqué des sexes sociaux ? Bien difficile à dire.

Nous sommes un phénomène social, mais nous ne sommes sans doute pas pour autant une classe. Pas même de genre. C’est trop tôt, et aussi trop composite, trop incertain. Il n’empêche, une espèce de rapport social, glauque et violent, se met en place. Il aura des conséquences. Ou bien nous disparaîtrons, éparpilléEs, ou bien quelque chose devra se déterminer.

 

J’ignore si, suivant les analyses récentes du narcissisme libéral et de la décomposition sociale, nous serions juste ou majoritairement un « produit de la modernité ». J’en doute. Il y a toujours eu, pour x raisons, des gentes qui d’une manière ou d’une autre changeaient de sexe social. Le seul truc nouveau c’est de prétendre, et de tenter de rester, hors (c’est peut-être l’endroit où on se ferait rattraper par un certain individualisme libéral, mais pas forcément). Et même si on était en mesure d’affirmer que la possible mais paradoxale mode trans (qui semble peu exister pour les f-trans) qui lèche aujourd’hui divers milieux, était issue des conditions récentes de désocialisation, eh ben ça serait au même titre que bien d’autres. Il y a de ça, mais pas que de ça, et de loin. Il y a eu bien des tentatives d’explications, souvent malveillantes, autant d’un point de vue de critique féministe (Mercader, Matthieu…) que de critique sociale en général (où nous sommes éparpilléEs parmi les diverses perversités capitalistes). J’avoue, je n’en sais rien et ce n’est pas aujourd’hui que je vais entrer dans la question, qui du premier de ces angles d’approche a bien sûr un sens. Je crois que ce qui nous a amenéEs là ne se limite pas à nous, je ne crois guère au choix individuel et à l’autodéfinition toute puissante. Mais de là à avoir une idée nette là-dessus… J’ai longtemps rationnalisé ma transition, affirmant qu’elle s’insérait nécessairement dans une logique de « prendre parti »… Aujourd’hui je suis bien moins sûre de moi, en revenant sur toutes ces années. La chimère a un côté de mystère. Mais pour autant je n’imagine pas des choses très profondes ; plutôt un enchaînement de choses, dont nul ne pouvait prévoir l’issue. Pour d’autres, l’affaire se noue bien plus tôt, et plus affirmativement. Qu’en conclure ?

Je nous vois plus comme des conséquences que des produits. Mais des conséquences que nulle personne bio, ni le monde des bio, ne sont disposés à reconnaître. Pas de filiation. Et on ne baptise plus les monstre aujourd’hui, « en cas qu’ils soient humains », selon l’ancienne coutume. Ce monde nous a indéniablement donné naissance, par des voies d’ailleurs peu compréhensibles – mais de reconnaissance, bernique. La poubelle.

Nous n’en avons pas moins également fait un choix, dans la mesure où les choix sont possibles. Et si l’on nous dit que nous « sommes une mode », je répondrai que nous nous montrons les unEs aux autres un chemin, si caillouteux soit-il (oulà, les références quasiment bibliques…). Et que tout ou presque se fait par apprentissage, acquisition, et non pas les rêves totalitaires de « sujet » ou du « citoyen » qui se devraient suffire à eux-mêmes, sans influence, sans transmission.

 

C’est peut-être pour cela que je tourne, arrivée ici, en rond, sans pouvoir conclure ni ouvrir. La porte de la reconnaissance est fermée. On nous la claque même au nez du jour où nous nous déclarons (je dis déclarons… on se déclare un peu comme des maladies…). La reconnaissance passe par se voir au travers des yeux d’autrui. Comment le pourrions-nous (et c’est en cela que nous subissons peut-être un des caractères du narcissisme contemporain, qui consiste à craindre d’accepter la vision d’autrui, et même commune, sur soi, et à se regarder en interne – avec cette différence que nous voudrions bien, justement, avoir ce regard, mais qu’on nous le refuse). C’est pour cela aussi que nous nous fuyons les unes les autres, ou bien nous jaugeons à l’aune d’un vrai social et physique qu’aucune de nous n’atteindra.

On est mal, je vous le dis.

Et de payer d’effronterie ne nous servira à rien. On ne se crée pas soi-même, sans autre répondant que des identités. La blague du queer touche déjà à sa fin en bien des endroits.

 

Une seule chose reste, incontestable, nous sommes là, un peu plus qu’un amoncelis de monades. Malgré tout nous représentons quelque chose, si faible et fuyant soit-il. Et nous vivons. Nous faisons plus que survivre. Alors ? Eh bien il nous faut trouver et tenir ouverte une issue logique, quelque chose qui puisse obtenir, de gré ou de force, reconnaissance comme tel. Et si ce n’est pas aujourd’hui possible, comme je le crois, alors au moins une mise en respect. Avec tout le sens ambigu de ce terme. Que l’on soit forcé de reconnaître notre étrangéité de fait (même si je ne crois pas qu’elle soit réelle au fond, mais c’est le mieux que nous puissions être traités).

Mais pour l’obtenir, il nous va falloir renoncer à la course infinie et souvent inutile au respect individuel.

Et sur quoi allons-nous pouvoir nous réunir, pour imposer respect ? Respect signifiant nettement ici distance, dans une logique non dénuée de séparatisme. Eh bien je n’en sais rien.

En tous cas, lorsque je dis ça, je n’imagine pas du tout des « communautés », des « lieux safe », et toute cette ribambelle de rêves socio-bucoliques qui a déjà complètement échoué à plusieurs reprises, pour nous comme pour d’autres (lesbiennes, etc.). Cela non plus n’a pas de sens, c’est l’équivalent dans le monde des groupes sociaux de la course à la reconnaissance individuelle. Le rapport de force n’y est pas. Nous ne pourrons jamais maintenir une quelconque cohésion à de pareilles entités. Nous serons toujours aspiréEs par la « vérité » (c'est-à-dire les dividendes du pouvoir social) qui est bien sûr… ailleurs ! Pas chez nous en tous cas ! C’est un marché de dupes. Cela ne veut pas dire que nous devons nous en priver, mais que nous ne devons pas compter là-dessus pour nous faire une vie.

Non, je crois que paradoxalement – oh que je hais ce mot ! – nous allons justement devoir assumer les unEs et les autres, dans nos vies et survies, partout, cette distance, et l’imposer. Il nous faudra la porter avec nous. De toute façon nous en portons déjà pas mal. Je ne suis pas sûre que ça nous coûtera beaucoup plus cher – enfin ça dépendra à qui. L’isolement serait autant un jeu de dupes que la course à la reconnaissance en l’état. Une manière bien simple de nous mettre à mort avec notre propre participation.

Mais nous devrons assumer, partout, même au milieu de nos amiEs, quand nous en avons, cette distance. Sans honte et sans forfanterie. J’hésite à dire « sans rien laisser passer ». Car c’est nous aussi qui assumerons de ne pas passer.

Nous nous sommes aussi trop reposées, dans le mouvement alterno-féministe, sur une « non-mixité inclusive » qui était surtout issue de ce rapport tordu de culpabilité, et où tout le monde se sent mal (y compris d’ailleurs de plus en plus entre hétéra et lesbiennes, blanches et racisées, etc.). Sans compter qu’on a perdu de vue ce que voulait dire « non-mixité », avec les avantages et les limites de la chose. Nous voulions (et là je parle pour tout le mouvement, pas que pour les trans ou les f-trans) les avantages sans les inconvénients. Une fois de plus on se comportait avec une conséquence de la violence sociale et un outil de vie comme avec une clé du bonheur et de l’absence de problème. On a eu tort, évidemment, on commence à s’en rendre compte (ladyfest de Dijon par exemple).

Nous portons nos non-mixités avec nous. Toutes. Moins nous sommes humaines plus nous avons à les porter, parce que les passerelles sont d’autant plus étroites. Encore une fois il va falloir les assumer, et 24/24…

 

Nous (les f-trans) n’avons pas de veine d’être là à ce moment précis. Trop nombreuXses déjà pour passer comme des cas inoffensifs (ce qui n’était pas très drôle non plus) ; mais bien trop tôt, si jamais cela doit arriver, pour représenter une force reconnaissable ni une forme d’autonomie. Et sans la plus petite idée de sur quoi nous pourrions bien être reconnuEs. Comme je le dis toujours ça ne se tire pas comme un lapin d’un chapeau.

Bien entendu, même trans, même mtfs, nous ne sommes pas à la même place dans le monde, on s’en aperçoit très vite à se fréquenter. Mais la même étrangéité peut à chaque instant, dès qu’il plaît aux bio, nous être renvoyée : ne l’oublions pas. L’oublier, c’est souvent s’exposer à de très durs réveils.

 

 

Plume, la petite poule rousse (disunited species of Plume)

 

 

 

Pouh, ça faisait longtemps que je n’avais pas autant écrit pour si peu dire. Ce texte s’est imposé à moi presque tout fait, sur un carnet, au milieu d’une après midi sombre d’automne (wouh, wouh !), comme une hantise. J’ai même l’impression d’une nullité, au sens de ne rien apporter du tout – mais pourtant avec le sentiment de devoir l’écrire. Ce qui d’ailleurs ne signifie pas grand’chose.

 

 

 

 

 

 

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29 mars 2010 1 29 /03 /mars /2010 17:40

                  Des filles agressées parce qu’elles arrêtent leur concert après des actes misogynes, un scandale après un autre concert interrompu pour les mêmes raisons, le refus de boycott de soirées queer où a eu lieu une agression raciste au motif que « c’est le seul endroit où on s’amuse », des groupes et assoces radicales truffées de personnes qui commettent abus et agressions et refusent de le reconnaître et où cependant grenouillent des féministes muettes, des profs de fac queer qui harcèlent leurs étudiantes pour les « libérer » et des militantEs « pro-sexe » qui font la même chose dans le milieu, des bios qui agressent sexuellement  des trans, pasque c’est « trop cool » d’être une transloveuse, des blanches qui « en ont marre d’être blanches » et vampirisent des racisées, de petitEs théoricienNEs de la guerre civile fantasmée qui causent des « deux côtés de la barricade », comme autrefois les missionnaires dans les villages de l’enfer et du paradis, et envoient les plus faibles au casse-pipe….

 

Toutes ces situations en apparence dispersées ont pourtant un fond commun, qui sort comme du pus dès qu’on presse un peu le bouton, sous la forme de l’affirmation intangible : the show must go on. Laquelle se décline en doctes modèles genre « mais il faut pas casser la dynamique », « y a que ça qui existe », « même s’il y a des abus ça fait avancer tout le monde ». C’est quand même frappant à quel point, au cours des années, les logiques militantes, radicales, libérales et capitalistes commencent à faire un fondu, sous l’égide d’une vague philosophie utilitariste. Et d’une pathétique croyance ou confiance en la bonté intrinsèque du mouvement.  De ce mouvement que je nomme alterno, synthétiquement, et tout particulièrement de l’alterno-féminisme, version je sais plus combien, dite  souvent « femmes-gouines-trans » (mais pas que !).

 

Toujours aller de l’avant, s’arrêter c’est la mort ; faire un pas en arrière, s’interroger, recompter, l’enfer ! On ne produirait plus assez de présence, de jouissance (salut les queer !), d’identité, de tous ces équivalents militants des automobiles, des téléphones portables et des polices d’assurance du monde « mainstream ». Même ne pas en produire toujours plus est déjà une hérésie ; la croissance avant tout !

Sachant bien entendu que la croissance profite toujours aux mieux placéEs. Ben tiens. Les affirmations égalitaires et collectivistes cachent assez mal les pratiques affinitaires, familiales et individualistes ; on affirme que les possibilités sont « infinies » mais on sait très bien que ce n’est pas vrai, qu’il n’y en a pas pour tout le monde, et on se fait sa petite popote.

Et aussi qu’elle est à un certain niveau suicidaire (mais à terme ; dans la réalité présente il y en a qui paient pour d’autres et ça roule !).

Enfin cette magnifique logique que la barre est mise, déterminée, haussée par celles qui peuvent, qui en ont les moyens et l’intérêt, aussi haut que possible, et que les autres doivent suivre cahin caha pour ne pas tout perdre, éviter de ne plus pouvoir se regarder dans la glace, jusqu’au risque de leur vie, et ce dans une bousculade qui finit par être une pure concurrence sans pitié pour la survie sociale. C’est marrant quand même comme ça ressemble au monde que nous sommes censéEs combattre, nan ? Mais the show must go on !!

 

Une fois de plus, on se trouve en plein milieu de la vieille et inextricable machine où idéologie, sentiments de soi et rapports sociaux s’entremêlent inextricablement, se justifient, se défendent et se nourrissent. Ici plus précisément fonctionnement existentiel et militant, d’une part, et intérêts, puissances sociales, d’autre part. Ça se mord la queue dans un cercle parfait d’invisibilisation et d’inconscience savamment organisées et entretenues de ce qui se passe et pourquoi.

Mais n’empêche, je ne veux prendre aucune d’entre nous pour une imbécile ; on est quand même beaucoup à savoir que quand on parle des « intérêts du mouvement », de la « dynamique », etc , c’est un fier mensonge, et qu’on pense d’abord à nos intérêts et à nos enjeux, nos loyautés relationnelles et sociales, nos privilèges quoi – dans l’embrouillamini où ceux-ci se sont mélangés à la réflexion depuis quelques années, où le « ressenti » ou bien « l’identité » sont devenues les références indépassables, au détriment du statut social et d’une critique non culpabilisante, mais honnête.

On se la joue au « déclassement », soi-disant qu’en squattant, en volant, en se fritant avec les flics, en se communiant avec les pauvres opprimées (ça on y tient à la communion, c’est qu’on veut du retour !), que sais-je encore, on ne serait plus dominantEs, on ne porterait plus de danger avec nous, on serait clean, décontaminéEs quoi. Et surtout, « contre ce monde », comme les chrétienNEs que nous sommes.

Et mon œil ? Je me fiche des présupposés, je vois les résultats : abus en tous genre, vampirisation de personnes et groupes qui n’ont pas le choix d’avoir besoin ou pas de nous, carnaval de l’activisme démonstratif, etc.

Parce qu’on garde toujours notre position de pouvoir faire, de dispenser, de distribuer. Qu’on n’en perdrait pas une miette tellement ça nous graisse l’âme et les rognons.

 

Á chaque merde qui n’est pas tue, à chaque abus qui arrive à sortir, à chaque « copine » qui quitte le milieu dégoûtEe ou détruitE, à chaque mort même, nous nous rongeons les lèvres de culpabilité, nous essayons de rationaliser, nous renvoyons la faute sur le méchant monde majoritaire, enfin quelquefois nous parlons très doctement de « dysfonctionnement ».

Nous n’avons pas absolument tort de parler de dysfonctionnement : c’est le fonctionnement, la logique générale, la croyance commune, les notions de base jamais critiquées et au contraire intériorisées comme peut-être jamais un mouvement ne l’a fait, ce qui est valorisé parmi nous, qui est effectivement en cause. La base – c’est à dire que le fonctionnement n’est pas secondaire, mais reflète exactement les intérêts réels en jeu, et les idées qui portent ou cachent ces intérêts. Le consensus, le ressenti, l’autonomie, l’identité, la symétrisation des paroles, que sais-je encore, toutes ces notions à la fois insaisissables et obsédantes que nulle d’entre nous n’ose plus dépasser ni remettre en cause ! Le « je » qui ne sert plus qu’à une expression tyrannique du « comment je me sens », mais qui se cache dès qu’il s’agit d’une prise de position claire et nette.

C’est à mon sens une conséquence de la norme du « sujet partout », vision quelque peu narcissique de la politique qui est hélas une des piliers des mouvements alternos depuis au moins les années 80. On a eu tellement peur d’être « objectifiées », de devoir quelquefois se voir de l’extérieur, que tout à été dissous dans un grand sac de billes, qui pour pareilles qu’elles soient majoritairement (blanches, bio, bourges, valides…), n’en amènent pas moins l’impossibilité – qui se voit couramment quand on a une question tangible à traiter – de dépasser l’accumulation des ressentis et la voie sans issue répétitive qu’elle entraîne. Les « ressentis », les « légitimités », tous ces trucs magiques et pleins, ronds, inquestionnables, qu’on se renvoie à la figure comme s’ils étaient égaux, miraculeusement, dans un monde inégalitaire. Ces images de nous qui sont censées nous protéger – mais qui comme l’argent ou autres valeurs ne protègent que celles dont le statut est déjà le plus élevé.  Cachées tranquillement derrière notre alterno-citoyenneté de pacotille, que j’ai envie d’appeler la sujète (puisque le pire dans notre discours c’est d’être un objet).

La sujète, dirons nous alors. Qui ne doit de comptes qu’à elle-même, ses attentes, ses désirs, ses culpabilités. Et à rien ni personne d’autre. Comme si nous étions chacune sur une planète, sans même le soupçon que ce qu’on les unes peut avoir été enlevé à d’autres, par exemple, ou autres rapports sociauxn transactions relationnelles, il est vrai peu sexy.

Cette sujète « subversive » qui ressemble alors si fort à une version légèrement décalée de la citoyenne consommatrice qui se satisfait à tout prix.

Ce n’est pas forcément un hasard que cet idéal de « sujets irréductibles » ressemble à un calque des idéaux affichés par la société capitaliste libéralisée et sécurisée post 70’s, et ses objectifs de satisfaction, de croissance et d’intensité… Ni que les impossibilités en soient semblables : si la méchante société mainstream délègue ses catas à la police, nous les déléguons pour notre part à l’esprit des collectifs, armés de quelques doctrines d’action paralysantes, et avec souvent encore moins de résultats que les institutions.

Cette sujète qui semble n’avoir plus à choisir qu’entre l’antiféminisme affiché des Annie Lebrun ou des Peggy Sastre, la queerisation qui dissous opportunément toute détermination sociale et politique dans une soupe d’identités pleine de grumeaux, ou enfin, comme nous l’avons fait, un féminisme qui se réduit de plus en plus à une « autodéfinition » de plus, vidé de ses significations comme de ses volontés d’action spécifiques. Ce féminisme qui finit par être réduit pour beaucoup à l’énoncé : « faire de moi ce que je veux ». Sans guère de souci pour autrui (puisque le souci d’autrui est un truc estampillé « f », et que nous devons nous libérer absolument de tout ce qui a été assigné au f, dussions nous d’ailleurs en crever).

Bref un autisme libéral. Un moi supposé n’être plus lié à aucune histoire ni à aucune catégorie, encore moins à aucune solidarité réellement fondée. Ni à aucun souci d’autrui, si ce n’est dans de tristes loyautés d’enjeux tellement honteuses qu’on n’ose même pas les affirmer quand elles se posent !

Ce dont nous avons peur, c’est de nous voir à la troisième personne, à travers les autres, même rien qu’un peu. Tout doit passer à la moulinette de notre ressenti sacré. Ce dont nous avons peur, c’est d’admettre que nous ne sommes pas uniques, et que nous sommes faites par le jeu social.

C’est cela qui fait du milieu alterno-féministe, qui n’est à cette heure plus vraiment un mouvement, mais que je vois comme un grand endroit de silence caquetant, un facebook en trois dimensions, où rien ne peut être sérieusement soulevé ni analysé sous peine de drame ou des regards appuyés de beaucoup vers leurs chaussures. Et je dirai même que nous risquons vite de devenir un petit monde de clones morales et sentimentielles, où nous serons amenées et fortement incitées (la carotte de la reconnaissance et de la valorisation !) à penser, dire et surtout ressentir les mêmes choses, sous peine d’étrangéité et d’excommunication non dite. C’est cela qui fait qu’on va dans le mur direct. Et que je commence à me demander même quel danger réel nous représentons pourr un « monde majoritaire » dont nous avons dupliqué les structures, avec juste des pratiques plus exacerbées et des couleurs différentes. On s’est faites eues ! On s’est eues nous-mêmes !

 

C’est dommage quand même. On avait de quoi lancer une belle aventure. On s’est tout simplement oubliées. Beh oui. En s’obnubilant sur notre « sujète », sur nos « ressentis », sur nos « légitimités » problématiques, on a oublié, voulu effacer nos histoires et positions réelles. En « s’affirmant » on s’est oubliées. Parce que ce qu’on affirme, là, c’est un « double social », un fantôme, ce qu’on nous a fait rêver d’être. Désir et culpabilité, terreur de se reconnaître et de s’assumer pour ce que nous sommes, qui n’est pas innocent, noyée dans la piscine du désir comme justification ultime.

« Je ne suis pas ci, pas possible, trop dur, je veux être ça, c’est trop cool ». Résultat : nous sommes toujours plus ci, nous nous y enfonçons, et nous faisons toujours plus semblant d’être ça. Toujours plus inégalitaires, différentialistes, dominatrices, hypocrites, socialement envahissantes envers les groupes sociaux que nous singeons.

Sachant évidemment que ce « nous » est lui-même de pure forme. Il n’est exact que dans la mesure où nous communions dans la même illusion. Il est bien évident qu’ici comme ailleurs il y a celles qui mènent et qui engrangent, et celles qui suivent, à la fois désirantes et forcées pour ne pas rester seules, plus ou moins vite et avec plus ou moins de profit. Sans parler de celles qui payent et sont carna.  Je parle beaucoup au nous, par impuissance et aussi sans doute par réticence à prendre mes responsabilités, à dire « je » - pas le je de l’affirmation et de la fierté, mais celui de la reconnaissance, du rejet de la facilité où on grouille en attendant que l’autre ait causé, du « je » aussi qui ose demander et nommer (une autre de nos hantises, tout dire, enfin presque, mais jamais nommer !).

 

Je ne sais que dire et je n’ai pas envie non plus de continuer un catalogue de looses, d’agressions, de dénis, de mensonges et de possibles désastres (même si je conçois que le mot est fort, et qu’en plus, vu ce que nous représentons socialement, je me dis qu’on peut disparaître sans que grand’monde s’en aperçoive ni s’en désole). Je vais vous dire, j’ai eu du mal à écrire ce texte pasque à des moments, il me renvoyait des trucs violents au point que j’avais du mal à en respirer (ô la pauv’)

 

                Mais je crois que pour sortir de ce que je crois résolument un fort mauvais pas, ben y va peut-être falloir revenir sur pas mal de choses, abandonner des trucs qu’on avait raflés, qu’on s’était « appropriés »… et qui je crois étaient plus forts que nous, dans la mesure même où ils étaient un autre aspect, auquel nous n’avions pas pensé comme tel, de notre réalité sociale, dominante, inégalitaire, irresponsable, narcissique…

                J’ai bien envie de lancer un catalogue de nos idées reçues, même de nos ressentis obligatoires, parce que nous les avons intériorisées, elles sont nous. Mais faire ça toute seule c’est sinistre. Eh, les copines avec qui on a déjà causé de ça (pasqu’en plus je suis pas toute seule à avoir ce genre de cogitations, je vous l’avais pas encore dit…), on s’y mettrait ?

 

                J’ai envie qu’on change, enfin ! Pas nous – puisque c’est la grande illusion, mais notre attitude ! Mais pas forcément pour se retrouver telles qu’on est parties, en grumeaux ou en sacs de billes. Au contraire, pour enfin, peut-être, voir que le consensus n’est ni possible ni souhaitable, et qu’on pourrait vivre et agir autrement que dans la peur de déparer, qui actuellement nous paralyse jusques aux neurones. Pour aussi poser nettement les enjeux qui nous constituent sur la table, sans langue de caoutchouc.

                Peut-être ça voudra dire mettre fin au mouvement tel qu’il existe – cela dit j’en doute, il y a peut-être trop de personnes en proportion qui sont intéressées à sa conservation telle quelle. Du coup ça posera la question à celles qui en pâtissent plus qu’elles n’en profitent d’en sortir et d’aller ailleurs. Un ailleurs qui probablement n’existe encore pas trop. Á voir !

 

 

La Petite Murène

 

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19 mars 2010 5 19 /03 /mars /2010 11:14

Dire du mal du milieu militant et des mouvements qui s’y agitent est un exercice banal. Et certes la petite murène ne prétend pas à la moindre originalité en ce faisant. Pour autant elle assume, et rempile. Parce qu’il le faut. Parce qu’il n’y a pas que des détails ou du « fonctionnement » qui soient seulement en cause, mais la structure idéologique même de ce milieu qu’elle appelle désormais hamsterland. Ce néologisme sera plus développé dans un texte à venir. Bon, tout ça fait évidemment obsessionnel. Ben ouais, cela fait vingt ans que la petite murène est obsédée par les mensonges cyniques des groupes comme des individuEs, et par leur absence totale de vergogne à truster l’espoir et broyer les plus faibles dans leurs moulins à identité. Enfin, surtout, à travestir les enjeux et jusqu’aux faits. Bref à mentir, que ce soit par action ou par omission. Á mentir jusqu’à détruire toute possibilité de réalité – ce qui d’ailleurs les replace pleinement dans la dynamique du monde contemporain. Hamsterland est le pays où le mensonge est paraît-il impensable – pas pensable ni visible parce qu’il est partout et qu’il structure tout !

 

 

On a déjà eu les « musées des horreurs » et les musée de cire. Pour sa part, observant le manque de plus en plus criant de capacité du militantisme à mesurer les réalités, ainsi que sa zombification accélérée depuis quinze ans, la petite murène propose aux mal-pensantes et mal baisées qui ont perdu tout espoir un petit musée des mortEs-vivantEs et du ridicule, de l’aberration et de la malveillance idéologiques.

Du ridicule… Elle a une très bonne expérience de ce que c’est que le ridicule profond, celui qui tue. Le ridicule « existentiel » en quelque sorte. Celui qui colle comme une tunique de Nessus à la peau de celles qui ne remplissent ni ne rempliront jamais les rôles qui leur sont dévolus : relationner, produire, accumuler et exister… Et qui sont déshumanisées et disqualifiées dans tous les milieux, comme la nana moche et triste en fauteuil roulant dans Fucking Amal, ce film monument du cynisme pro-sexe, pro-belles et valides.

Parce qu’il y a toujours ce double visage de la suffisance militante, par exemple féministe et transpédégouine, ou encore "antiraciste", orthodoxe ou libertaire : devant, un respect et une égalisation de carton-pâte, vernis des plus ridicules et bien-pensants néologismes et affirmations. Et immédiatement derrière, le vrai visage, celui du mépris, de la violence, de la paranoïa sécuritaire. Des visages de morts-vivants.

Bien sûr elle va grossir l’apparence des choses et des paroles. Günther Anders, en préface à son Obsolescence de l’homme, tenait la thèse que pour rendre certaines choses fondamentales visibles, il les fallait exagérer considérablement. Ainsi des microbes, mais ainsi aussi des aberrations qui se calent tellement bien dans l’ordonnance d’un monde dément que l’on ne peut les reconnaître. Il faut les rendre encore plus grosses pour les faire « sortir » de leur logement.

 

Ce qui est prodigieux, c’est justement que l’assurance de ce milieu mi-militant, mi-universitaire à porter le bât d’une post-modernité qui gargouille dans le même pot infernal qu’un conservatisme sécuritaire de compagnies d’assurances le conduit souvent à des démonstrations, affirmations, sophismes et enfin pratiques qui, lorsqu’on est sortie de la bulle d’auto-admiration, laissent simplement bouche bée et le cul par terre. Ainsi qu’à un manque absolu, quand ce n’est pas un refus, de logique de base ou de lucidité élémentaire, discréditées et disqualifiées par des « analyses » complètement farfelues ou délibérément tordues, et qui s’autorisent essentiellement de leur fatuité.

Le principe de ce monde, c’est que les idées sont tout, et leur garantie leur cohérence formelle. L’union des deux permet tout, et surtout les pires saloperies ou la lâcheté la plus puante. Pour aller chercher loin, jusqu’à Dostoïevski, qui n’est pourtant pas le genre de personne que j’aurais pu imaginer citer un jour, les militantEs sont littéralement possédéEs par les idées, forme originale d’expropriation. Les idées pensent et même ressentent pour elleux, en quelque sorte. C’est là le résultat final de l’idéologie de la « réappropriation », perpétuellement agitée ; on se « réapproprie » toutes les idées, pratiques, surtout celles qui paraîtront le plus « subversives »… c'est-à-dire généralement les plus éculées du libéralisme ou de divers essentialismes déterministes. Et bien entendu on se fait bouffer par elles. Pacman grandeur nature. On n'est plus qu'un assemblage d'idées contraignantes, de pratiques obligatoires, d'identités recommandées.

 

Et c'est ainsi qu’on n’a plus affaire à des humainEs, lesquelLEs sont complètement obsolètes, d’ailleurs politiquement suspectEs précisément parce qu'humainEs, mais à de véritables mortEs-vivantEs, à des idées sur pattes quoi, qui scandent des pensées et ressentis soigneusement vérifiés et clonés, et se comportent de même de manière répétitive et similaire. C’est ainsi que, débarquant un soir d’été aux UEEH, j’eus un véritable flash d’avoir vu, les années précédentes, les mêmes personnes faire exactement les mêmes gestes et dire les mêmes choses. Je m’écriai alors « mais c’est la nuit des morts-vivants ! ». Quelques uns de ceux-ci me scrutèrent avec inquiétude, et ce fut tout.

 

Ce qui est encore plus ennuyeux et même carrément périlleux, avec les mortEs-vivantEs, c’est qu’elles, ils, semblent haïr les vivantEs, exactement comme dans les films. Et sont toujours près à les exterminer et dévorer. C’est le côté malveillant de l’idéologie en actes. Exterminer au nom de la pureté, du bien de l’humanité ou de la classe opprimée en vogue qui la représente ; dévorer pour s’assimiler ce qui pourrait nourrir quand même leur identité insatiable de militantEs existentielLEs (peut-être est-ce désormais là un pléonasme). C’est qu’un des principes de base de ce monde, tout à fait en phase avec libéralisme et croissance, c’est qu’il ne faut rien laisser perdre. On peut et on doit anéantir ce qui ne marche pas tortu comme nous (la fameuse marche mécanique des morts-vivants), mais bouffer tout ce qui est bouffable et assimilable ! Ça aussi d’ailleurs c’est un mode de fonctionnement qu’ils ont en commun avec les grands totalitarismes… La technique de la calomnie est très largement utilisée ; en effet, c’est d’un efficace redoutable, puisqu’il n’y a que des hamsters qui osent (lancer la calomnie) et des hamsters qui n’osent pas (s’élever contre, il y a risque d’être prisE pour unE vivantE).

 

J’appelle de plus en plus souvent les militantEs des hamsters – ayant fini par considérer que leurs aberrations collectives ressortent bel et bien de la « hamstérisation » que j’avais d’abord isolée chez les mecs proféministes et les suceureuses de graisse en général. Mais des hamsters morts-vivants ! Un monde de hamsters morts-vivants. Vision dantesque ! De hamsters morts-vivants qui se sont emparés de ce qui semblait encore faisable ou à créer en ce monde, l’ont littéralement confisqué, et s’en font leur litière en le déchiquetant idéologiquement. Mais les choses et les gentes n’en sont pas moins effectivement saccagées et détruites.

 

J’ai moi-même fait partie de la troupe de ces hamsters, à deux longues reprises dans ma vie pasque je suis une incomparable jobarde qui se fait toujours réavoir, ou en tout cas j’ai essayé, comme ces vivants qui essaient de survivre au milieu des morts-vivants en les singeant. Á ceci près que leur propagande est efficace et que j’avais cru, comme bien d’autres infortunées, que c’est ce qu’il fallait vraiment être ou paraître pour le bien de touTEs ou des plus « légitimes » - le néologisme mort-vivant pour « naturel » ! Mais voilà, on ne peut pas bien singer indéfiniment ; et surtout les mortEs-vivantEs, hamsters ou autres, pourrissent sur pattes, puent la mort et la lâcheté, et au bout d’un moment ils, elles se rendent compte que certainEs ne pourrissent pas, ou que superficiellement, et gardent en somme un intérieur, une distance, quelque chose de vivant. Et alors c’est la curée. Ce doivent être de dangereuXses réactionnaires, ou en tous cas « étrangèrEs à la réalité mort-vivante » pour plagier un grand must d’il y a quelques décennies…

 

D’ailleurs, il est besoin de le rappeler, pas plus de sympathie de ma part envers celleux que j’appelais déjà il y a quinze ans les « évidentistes », les « plus vrais que nature », bref les « vrais réacs » quoi, celleux qui sont sur l’échiquier officiel les adversaires des militanTes ; ellils sont tout aussi hamsters et mortEs-vivantEs. Ce qui n’apparaît jamais par contre est que la logique des unEs et des autres se ressemble pitoyablement, ou plutôt qu’ellils se disputent le même bout de gras de la fréquentabilité, et surtout les mêmes évidences, ce qui est désirable. « Toujours plus », « toujours plus loin », « faire de moi ce que je veux »…

 

Et voilà… On ne peut pas grand’chose, politiquement, ni surtout humainement contre cette épidémie dans un monde lui-même en rapide pourrissement, cinglé, irresponsable et qui s’en flatte. Où au contraire les différents partis en présence font, comme toujours du reste dans l’histoire, assaut réciproque pour le mieux réaliser les effroyables idéaux qui surnagent comme des taches d’huile.

Et ainsi ne reste plus que ce que j’ai vilipendé des années, pensant avec beaucoup d’autres qu’il y avait bien mieux : le jugement, la capacité de distinguer a priori l’humain de l’inhumain, et le raisonnable de l’aberrant. C’est quand même fou quand on est une trans, qu’on se penserait être la première victime de ce bon sens, et qu’on découvre à force de coups de pieds dans les gencives et de coups de surin dans le dos que les plus dangereuXses sont les prétenduEs critiques de ce bon sens… C’est qu’on n’avait pas assez lu l’histoire et les exploits déjà commis par ce genre de gentes… Ou pas voulu croire…

 

Ce qui est très décourageant, c’est de voir, d’entendre, de sentir littéralement ces verbiages sortir de partout à la fois, se jeter les uns sur les autres dans un renchérissement sans fin, à la fois mathématique et agressif. Peut-être est-ce une déformation due à la trop grande fréquentation des ces mouvements et milieux. Mais on se sent terriblement seule pour détricoter cette immense récitation sociologique, alors qu’il faudrait être beaucoup… Et dans le sale voisinage qui plus est de vrais réactionnaires qui récitent tout autant leurs mantras. Tout cela, l’hypocrisie progressiste comme la bêtise réactionnaire, à moins que ce ne soit l’inverse, file franchement la gerbe.

 

Bref – bien sûr, on peut être saisie, indignée, épouvantée – mais il y a souvent aussi un rire de désespoir qui prend, devant le spectacle de ces hamsters mécaniques en train de porter, de défendre, de magnifier leurs saints sacrements, et devant l’aspect même de ceux-ci. Pitoyables récitations du bien et du mal, du correct et du téméraire. Car c’est fou à quel point leur manière de manier les doctrines les rapproche des églises – jusqu’au saint-office, aux fatwas et à l’excommunication, ce retranchement de leur société que, dans leur terreur permanente de la solitude, elles/ils envisagent comme le plus terrible châtiment.

 

Un petit « musée du ridicule mort-vivant » ne peut être que d’actualité permanente, dans la mesure où les morts-vivants se récitent et répètent indéfiniment. Les mantras d’il y a cinq ou dix ans sont ceux de dans cinq ou dix ans, en gros. On pourrait même aller chercher bien plus loin, et dans le passé et dans un avenir qui, selon le mot de la comtesse de Rochefort, ressemble tellement au premier que ça n’aurait aucun intérêt de le connaître.

Par exemple, alors que j’écris, vient de sortir le numéro deux d’un périodique catéchétique arnako-féministe, qui a ceci d’extraordinaire et de banal en même temps qu’on n’y trouve rien qu’on n’entende répété et réimprimé depuis bien quinze ans, soit dans le contenu ou dans l’approche, qui ressemble comme une sœur et à son premier numéro, et à tous ceux qui suivront. Aucun risque d’hérésie, de nouveauté ni surtout de réflexion sur les bases. Même les résultats d’ateliers y sont parfaitement prévisibles, puisque le ressenti, désormais proclamé pilier du temple idéologique, se doit bien évidemment de rester de ce fait dans les limites les plus acceptables (je ne sais pas si vous avez déjà participé à un atelier… c’est le summum du consensus tremblant, de l’angoisse et de la surveillance réciproques).

La performativité du militantisme mort-vivant, c’est de se momifier avec ardeur et dans l’agitation perpétuelle. Les morts-vivants ne dorment jamais. Ne s’arrêtent jamais. Ne s’interrogent pas, surtout pas. Ne se scrutent que pour se surveiller. Remettre en cause cette épilepsie est ordinairement considéré comme pusillanime.

 

 

 

 

Dans les vitrines du petit musée

 

 

 

Ce qui est déjà remarquable, dans l’univers militanto-universitaire, c’est le déversement quotidien de « sexualité » et de « genre » à toutes les sauces, considérés visiblement comme les pivots du monde. Le plus drôle est que c’est en un sens tout à fait vrai – mais chose ahurissante, personne de toutes ces têtes bien farcies ne semble apte à poser la question fondamentale du pourquoi ? Il n’y a plus que du comment. Impossible de remettre en cause ces choses qui paraissent par là infiniment naturelles, ou sont traitées comme, et plutôt même désormais comme surnaturelles par la révérence qu’on leur voue.

On en est à recevoir des annonces tout à fait sérieuses pour des séminaires consacrés à « l’actualité sexuelle » ou de « genre », et où genre veut d’ailleurs dire absolument n’importe quoi, tout étant désormais genre.

Non mais ce qui est extraordinaire est que, vu la place que ce domaine a pris dans les têtes et ailleurs, personne ne semble plus capable de discerner la cocasserie d’une telle vision de choses !

Je vais être banale, mais une certaine Valérie Solanas, morte misérable et seule pour avoir craché sur les vases sacrés, avait répondu, au moins en partie. En tous cas elle notait bien, avec stupéfaction, que « les hommes étaient prêts à traverser un océan de vomi » pour baiser. Le problème est que ce ne sont pas que les hommes : les hommes, les femmes, les trans, les intersexes et le reste sont effectivement dans leur grande majorité disposés quotidiennement à nager dans le vomi de la socialité ainsi obtenue pour baiser et le manifester, de diverses manières. Et par cela même performer leur genre, puisque plus personne ne peut ignorer que c’est la pratique de la sexualité qui les cimente.

Et quant aux universitaires, en parler doctement comme du fondement du monde contemporain semble les satisfaire profondément.

Mais la fausse candeur concernant ces jeux olympiques permanents de la productivité sociale dépasse tout.

Et ce qui n’est pas moins insupportable, c’est le langage contourné et incompréhensible dont s’ingénient désormais à user jusques aux historiennes (justes cieux !), et qui semble être devenu une condition sine qua non pour que soit prise en compte la moindre supposition ou aperçu le moindre opuscule. Là encore, je suis désolée, mais la cocasserie est immense. Parmi cent mille exemples, voici par exemple comment est présenté de nos jours un tout à fait respectable article sur Port-Royal :

« Cet article montre comment, en 1665, la production d’imprimés participe à la constitution d’un lieu géographique et social d’énonciation de la vérité (les abbayes de Port-Royal) comme lieu de la féminité, c'est-à-dire d’un certain idéal féminin, et que cela ne s’effectue que par une forme particulière de subversion de la différence des sexes qui peut être décrite grâce au concept de neutre élaboré par Louis Marin. » Et il y a plus terrible en concentration de « lieu » et de « subversion » - ah, oui, parce qu’en plus, cette novlangue qui aurait au moins pu être foisonnante, qu’on s’amuse, présente approximativement la richesse de vocabulaire de la tragédie française au début du dix-huitième siècle, c'est-à-dire un éventail de quelques centaines, voire moins, de mots obligatoires sans l’usage desquels vous ne pouvez même supposer être reçuEs ni luEs par l’élite et la contre-élite contemporaines.

Urps… Ou comment véhiculer l’émiettement d’un monde en ayant juste l’air de dire n’importe quoi… Parce que je ne crois évidemment pas un instant que ce ne soit qu’une mode, si muscadine fut-elle ; ça se réfère évidemment à la religion constructiviste et à ses innombrables soupentes et chapelles.

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« Un juge de la ville d’Haïfa, dans le nord d’Israël, va se trouver face à la preuve que Rachel Corrie, 23 ans, a été tuée illégalement alors qu’elle s’était mise sur le chemin d’un bulldozer pour essayer de l’empêcher de démolir une maison palestinienne à Rafah. » (Bellaciao, mars 10)

Effectivement, c’est particulièrement scandaleux qu’elle ait été tuée illégalement. L’eut-elle été légalement, ç’en eût été un tantinet moins pire sans doute.

Ça fait penser à ce que Diogène Laërce rapporte de la réponse de Socrate à sa femme qui se lamentait qu’on le fit mourir injustement ; « voulais-tu donc que ce doit justement ? ».

Ce qui est absolument impayable avec la logique militante, qui essaie toujours de coudre la réalité et le rêve, quand ce n’est pas l’illusion, ce sont les résultats de cet accouplement. Bien sûr, nul ne peut échapper à cet éparpillement contradictoire pour peu qu’il agisse dans un but pas encore atteint, mais ce qui est effrayant avec les militantEs c’est qu’ellils finissent rapidement par le penser comme la réalité indépassable. Et ici par se soucier je pense réellement de la légalité de l’écrabouillement. Il est vrai que les mêmes progressistes ont souvent mobilisé, quand ils en avaient les moyens, la loi contre leurs adversaires, en y croyant profondément qui plus est. Et ça se retrouve après dans le langage, qui, à défaut de performer quoi que ce soit ou de modifier la réalité, aide et incite par contre puissamment qui en use à modifier sa perception de la dite réalité.

Bref il y a danger, à mon sens, même à qui n’y croit pas, à scander les vérités ou les modes de pensée bien-pensantes.

 

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« Bonjour,
Je m'appelle xxx je suis étudiante à Sciences po xxxx. Je fais actuellement un mémoire sociologique sur
les trajectoires de vie des lesbiennes/bi "of color". Le sujet porte sur l'intersectionnalité des identités de genre,
de sexualité et de "race" (bien sûr dans le sens de catégorie socialement construite).
Je recherche actuellement des lesbiennes/bi d'origine antillaise, maghrébine ou d'Afrique sub-saharienne pour des entretiens. Est ce que quelqu'un serait intéressé?

Je vous remercie d'avance »

 

Petite annonce, on ne peut pas dire autrement n’est-ce pas ? parue sur une liste universitaro-militante (comme j’ai déjà fait remarquer désormais les deux se mélangent de manière relativement inséparable, la suffisance universitaire accouplée pour de bon à la stupidité militante). Et qui vaut à peu près celles qui paraissent sur meetic ou tout autre site de rencontres.

Ce qui est terrible, c’est de se sentir obligée de commenter quand même ce qui ne devrait pas avoir besoin de commentaire. Mais la Petite Murène, par exemple, comme trans et comme pute, reçoit tellement souvent ce genre de demande, jusque de lycéenNEs désormais ( !), qu’elle ne croit pouvoir se dispenser de disséquer un peu ce que ça implique…

Le cirque exotisant, abondamment nourri par la culpabilité envahissante des « blanches » et la paranoïa idéologue des « racisées », montre et met en scène tout simplement cette soif de dévorer l’autre, de s’en nourrir pour se créer un soi, qui est une des sources même du militantisme contemporain. Sans autre tout est foutu. Que ce soit pour l’assommer ou lui lécher les pieds, ce qui revient à la fin au même. D'où l'immense clomwnerie en vogue, grimaçante et essentialiste, des "dominantes" et des "stigmatisées". Et gare à qui en rirait !

On va même très loin pour chercher ces autres sirupeuses : au Kurdistan, au Mexique, en Palestine, dans les "quartiers nord"... Je songe aux mésaventures qui ont occupé la sphère médiatique, comme celles d’une universitaire en Iran, ou celles d’une autre au Maroc, et zut – mais aussi qu’est-ce que c’est que cette rage de ne pouvoir tenir en place et d’aller se gonfler comme un ballon à travers toute la planète !?

« Occupons nous de nos fesses » n’est pas une conclusion d’égoïsme, bien au contraire, l’égoïsme et l’égocentrisme sont tout entiers dans l’exotisation et l’avalement des autres ! S’occuper de ses fesses c’est aller contre ce monde l’éclatement et d’accumulation incessantes, c’est au contraire la reconnaissance de soi, des autres et l’humilité.

 

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« 20% des Grecs pour un soulèvement général pour obtenir l’abolition de mesures d’austérité.

Le sondage réalisé avant la 2e grève générale, ci dessous est a prendre avec des pincettes, mais que 20% des sondés expriment publiquement leur détermination est un grand début . » (Bellaciao encore)

Un sondage pour un soulèvement… Ce qui m’a toujours épaté avec tous les bien-pensants de la terre, de quel côté qu’ils se trouvent, c’est l’absence totale d’esprit critique avec lequel ils recherchent, accueillent et recueillent tout ce qui semble aller dans leur direction. C’est ce que j’appelais déjà il y a quinze ans la pathologie du « tout va dans l’même sens ». Et je ne parle même pas de critique du contenu, mais de simple capacité de jugement par rapport à la chose. Apparemment, de nos jours, on considère accouplables un sondage et un soulèvement… Il est vrai qu’avec une logique de « réparations » digne des meilleures polices d’assurance…

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Morceau de citation, à propos d'une énième manif familiale antirèp à paris, qui a été embarquée à peu près en son entier, vu justement le nombre imposant de personnes intéressées par ce point de vue :
" revendications exprimées longuement par une grande partie du mouvement social contre la politique carcérale française "
Waf, waf, waf - c'est sans doute pour ça qu'on y est toujours cent dans ces manifs...
Je veux pas dire, mais il me semble que la "majorité du mouvement social" de ce pays, qui d'ailleurs aime tant à qualifier les méchantEs patentéEs et autres fantasmes sociaux de "criminelLEs", n'a qu'une envie, c'est de les voir en prison, en camp de travail ou à la guillotine...
Mais bon, l'absence de jugement et de mesure, qui caractérise l'autoprophétisme et l'autotémoignage du mouvement alterno, lequel effectivement serait bien en peine s'il ne se les rendait pas lui-même, conduit immédiatement à ce genre d'absurdités...

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20 février 2010 6 20 /02 /février /2010 19:44

J’allais dire la ménagerie féministe mais là, indubitablement, je serais injuste et mauvaise langue (de pute !), vu que cette ménagerie est absolument généralisée à tout ce milieu militant et identitaire. Les unEs ou les autres ont juste leurs bestioles favorites quoi. Il est du reste strictement pas politiquement correct de dénigrer les préféréEs d’autrui, ce qui n’est pas sans poser quelques problèmes quand les ditEs préféréEs s’entredévorent, ce qui est quelquefois arrivé.

 

Non mais évidemment je fais de la provoc. Mais quand même.

Vous n’avez pas l’impression d’une légère « appropriation » ? (c’est fou, dès qu’on convoque un des mots magiques de notre époque, tous les autres se ruent à la suite – appropriation, réappropriation, autres de ces « petits mensonges de la décennie » que je me réserve de faire cuire en brochette dans ma retraite).

 

Non mais rien que dans les trois derniers jours, et même en prenant du recul, sur l’internet de hamsterlande :

- une bio transphile qui, apparemment pas sevrée, nous bassine de conclusions tonitruantes sur la méchanceté du gouvernement envers les trans (on savait, chérie, on n’a pas vraiment besoin de toi, touche à ton cul ! si tu préfères qu’on soit plus claires).

- une émission de radio sur les guérillères Kurdes… Non mais je suis triste, pasque… Je sais pas… Il y a même eu une chanson, où il était mis en garde contre cette exotisation précise… Et non, toujours pas un instant de recul, on se jette dessus, on voyage, on enregistre, on redélivre…

- des rroms que l’on expulse, évidemment là aussi un truc ignoble à combattre, mais je ne sais comment dire, le gros titre, une espèce de triomphalisme de l’impuissance en plus, regardez comme les méchants sont méchants, et sur des rroms (avec deux r pour faire plus vrai) en plus. Et comme on est gentils d’en causer, avec de grrros titres et une grrrosse indignation.

 

Et j’en oublie

 

Ben j’en ai marre. J’en ai marre que l’identité alternote absolument franchouillarde et classe moyenne, et c’est comme ça et on n’a pas plus à en avoir honte que d’autre chose, cherche justement à noyer cette honte idiote dans un déluge envahissant de jactance et de piétinement, de bons sentiments et de bien-pensance, toujours centré sur les ineffables autres. Sans aucune réflexion sur pourquoi et comment on se livre à ça !

La nature de ces autres étant justement d’être le centre de nos préoccupations.

 

En plus, alors là je me marre encore plus, ou bien je pleure encore plus, cette ménagerie est un moulin, pasqu’on peut même y entrer, dès lors qu’on se fait un peu taper dessus par une institution, ou par des méchants reconnus ; on a le droit d’y entrer, de devenir fauve infortunéE parmi les fauves infortunéEs, pendant plus ou moins longtemps et avec plus ou moins d’éclat en fonction de l’estimation de la persécution. Mais il faut que les autres y soient déjà, sans ça cela ôte toute valeur à notre performance…

 

Mais je nous dis, absolument comme à ma transphile chérie : occupons nous de nos fesses !

 

Ca ne nous empêchera pas d’intervenir s’il le faut et surtout si c’est pertinent (pasque ça l’est pas toujours, et pas seulement d’ailleurs pasqu’on serait de méchantes blanches abusives : les autres sont tout aussi humaines que nous et peuvent bien faire autant d’imbécilités, que nous suivons rien que parce que ce sont elles !).

 

Alors évidemment je parle de « ménagerie », c’est pas gentil, mais alors je vais vous dire, si on part sur la « parole légitime » etc. eh bien comme trans et pute par exemple j’ai la très nette impression d’avoir été et de rester, même contre ma volonté, un animal domestique des bio et des gratuites, et même de quelques autres, une bestiole que l’on trait en quelque sorte pour en obtenir de la bonne conscience, de l’identité politique par procuration, point. Bref d’être à ce titre dans la ménagerie – plus encore que dans l’étable, parce que ça ressemble à de l’élevage de plaisance. Et que c’est la même chose vis à vis de toutes celles qui ont été déclarées « stigmatisées », puisque c’est le mot à la mode (encore un à disséquer en brochette).

Et que si il y a rapport politique et culturel, ben c’est un véritable rapport d’élevage, sur place ou à distance.

Je crois que le minimum serait alors de faire payer, je sais pas, si ça reste impossible d’avoir la paix.

Voilà qui serait antispéciste et bien-pensé, tiens : payer les animaux d’élevage ! Et les stigmatiséEs de tout poil. Au moins ça leur rapportera vraiment quelque chose !

Chiche !

 

La petite murène

 

PS : même les murènes sont dans une certaine mesure utilisables, sinon vraiment domesticables. Je crois que c’est Tibère qui en avait dans des bassins…

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25 janvier 2010 1 25 /01 /janvier /2010 10:54

 

Voilà le préféré de mes textes de la vieille époque lyonnaise, celle où j'avais réussi pour la première fois à me débarrasser des gremlins, qui me réannèxèrent par la suite, avec mon consentement hélas. D'autant que ça parle de quelque chose de bien toujours actuel... les groupes de mecs...
Et il y a évidemment un petit changement dans qui parle, vous le trouverez aisément.

Ce texte est de 1998.

Oh oh; cela va de mal en pis !

               

 

 


               


                Ça devait arriver : voilà les groupes d’hommes antisexistes qui se reforment. Rien de mieux que l’émulation pour se bonifier, que de s’ausculter la masculinité (cache-sexe de la virilité chez les mecs gentils) pour faire apparaître on ne sait quelle fève enfin appétissante !

                Détruire ce qui fait le présent, nous et vous détruire, mecs mais aussi individus, est en quelque sorte une obligation de survie pour moi. Alors je ne vais pas cracher de ce seul fait sur ceux qui font du dégât (si tant qu’ils en font !). Là n’est pas la question. Ou plutôt, si, c’est la question : à se gratouiller, à se rassembler, à s’épouiller et à se congratuler alternativement, qu’est-ce qu’ils veulent détruire et qu’est-ce qu’ils ne veulent pas détruire ? Parce déjà, quand on se rassemble, dans un monde relationniste et communautaire, c’est louche. Efficacité ? Pour quoi ? J’y crois plus, à cette allégation qui a déjà fait ses preuves... Pour se détruire dans un état de fait relationniste, mieux vaut choir dans l’isolement, hors de tout état de fait et de tout idéal relationnel. Mais ça, ils ne le veulent surtout pas; et, dans un monde, dans une totalité de perception, quand on ne veut pas quelque chose c’est qu’on en veut une autre, opposée en général ! Qu’est-ce qu’ils veulent, les mecs antisexistes « déconstructeurs » ?

                Sans aller très loin, je crois que déjà une réponse se trouve dans leur agglutinement même : ce sont des types qui, comme tout type qui se respecte, ont toujours fui la solitude, ont toujours voulu avoir d’autres, des femmes et des hommes, des mamans et des zamanzamantes, comme ils disent, pour se prouver qu’ils existaient. Ils sont devenus révolos ou rebelles, légitimistes du concept libéral historique, pour la même raison, se sentir. Une fois trouvées quelques relations sur une ligne, qui leur permettent de se regarder dans la glace, ils réprouvent tout excès qui pourrait faire chavirer le navire : surtout ne pas se retrouver à la baille, seul. Ils craignent tellement de ne pas exister. Mais le plus sûr, c’était bien évidemment de se retrouver : autopopote; comme ça, sûrs d’exister, sûrs de se sentir, sûrs de se voir, sûrs de se savoir !

                Mais ce présent entraîne une dynamique, et un de ces fameux avenirs qui ne sont jamais que des extensions de présent.

 

*

 

                Déconstruire, qu’y disent. Des mecs bien-intentionnés se rassemblent pour casser la croûte. Je ne sais pas ce qu’ils s’en disent à part eux-mêmes. Mais il paraît terriblement probable qu’ils visent, dans la bonne vieille tradition essentialiste révisée révolo, à se dépouiller de quelque chose qui, si « eux-même » soit-il, laisse à la fin l’espoir d’un dépôt. N’importe quoi qui ne serait pas tout ce qui, par le mouvement même d’y gratter, pourra être déclaré l’autre, l’aliénant, le viril et le masculin. La bonne vieille blague : on nous a faits comme... C’est qui nous, c’est quoi ce truc essentiel qui aurait été pollué par la méchante éducation de genre ? Ce truc qui existerait nécessairement par en-dessous - sinon un bon vieux désir traditionnel ripoliné révolo ? Et accessoirement c’est qui on, cet autre tellement autre qu’il a fait de ces gentils nous d’horribles monstres étrangers à un eux-mêmes virtuel mais certain - cette blague courue depuis x mille ans de l’aliénation, de « ce qui ne peut par définition être nous », et que les prêtres ont repassé aux idéologues ? Naturalisme par affirmation ou par défaut, peu importe. Les voyant s’agiter pour se rendre utiles, pour exister, je ne peux guère douter de l’arrière-plan de leur chantier. Si ils ne cherchaient pas cette évidence sous-jacente, ils seraient seuls et même quelquefois morts.

                Essentiel, nécessité. Il faut qu’il y ait, ou que soit possible, quelque chose qui ne soit pas ce qu’on s’autorisera à cisailler. C’est leur désir profond, comme d’ailleurs celui de tous les existantEs. C’est leur désir et donc leur propos. Ce serait bien trop sinistre si d’aventure il n’y avait rien d’autre que ce présent honni, que nous ne fussions que cela, qu’il n’y ait donc à proprement parler rien à l’hypothétique bout de cette entreprise. Mais ils ne croient pas à une telle éventualité, les mecs déconstructeurs de la masculinité, et de ce fait même ils ont bien raison : le fait sort toujours du désir, pas d’une objectivité supposée. Ils n’y croient pas et ils ont un but. Un but nécessaire.

                Ce but, c’est retrouver cet universalisme que le féminisme le plus conséquent leur a bousillé, cet endroit où l’on se trouve ensemble, moralement, sur des bases totales. Et il faudra bien qu’ils existent encore, pour en profiter, que leur soi le plus évident ait été non seulement préservé, mais même revigoré par les psychodrames bien réglés et les élagages dont ils ont déjà l’habitude, pour la plupart, depuis longtemps.

                L’universalisme, le désir d’un « actif inévitable » en commun, correspond toujours, d’ailleurs, à ce désir des dominants de s’approprier, d’une manière ou d’une autre, le contrôle d’un état de fait promu ainsi totalité, c’est à dire de calquer les définitions de cette totalité sur leurs évidences, proclamées universaux (le daisir et le plaisir, par exemple, couple-dynamo qui agite les plus antiques et naturels idéaux et dont nulLE ne songerait à ne se pas réclamer), leur terreur de ne pas exister, de se trouver tous seuls, sans même un soi pour se tenir compagnie à lui-même ! C’est en cela que s’affirme l’ordre de le relation obligatoire, qui a toujours été celui de la domination subséquente. Les féministes ont été à la conséquence de laisser s’effondrer cette nécessité morale d’universalité, de communauté humaine et sentimentielle, qui cimente cet ordre. Mais les mecs antisexistes, malins, cherchent à se faire beaux et inoffensifs pour la sauver ! Faut-il en rabattre, de ce qui dépasse trop ? Ils le feront, pour ne pas lâcher la rampe ! Pour n’être pas largués, pour continuer à participer à la marche de l’histoire. Pour continuer à être essentiellement ce qui les a fait, en dépouillant le signe « masculin » (altérisation, nécessaire à tous les idéalismes, qui fonde le « moi » !). Comme d’aucuns, et quelquefois les mêmes, dépouillent le signe « humanisme » pour renforcer les actes qui le fondent. C’est un sentiment évident, de ceux auxquels on ne s’attaque pas parce qu’on ne saurait ni les voir, ni par où les prendre !

                Il faudra que ce soi, cet individu implicite ou explicite, ce sentiment d’évidence, se maintienne en quelque chose de solide pour pourvoir relationner à nouveau, comme devant, avec l’auréole de la sainteté critique et « déconstructrice » !

                Là où se retrouver, c’est le fanal qui les guide. Il est trop clair que cette nécessité, ce truc innomé qu’ils cherchent à atteindre par la « déconstruction », qu’ils en soient tout à fait conscients ou non au reste, c’est la relation retrouvée, c’est ce qui fonde leur existence, et même l’existence tout court, c’est à dire le pouvoir. La relation, c’est la reconnaissance mutuelle de la présence en actes de soi, de la possession et du pouvoir, ainsi que de ses unités (individus dans un état de fait libéral). Le sentiment d’exister c’est le sentiment de pouvoir. Ni plus ni moins. Il suffit d’ailleurs de voir le ridicule, le mépris et la peur qui entourent tout ce qui traduit l’absence de relations ! Cette peur est celle de ne pas pouvoir, de ne pas se voir reconnaître les capacités sociales élémentaires. Capacitéisme, pourrait-on même dire. Sauver ce qu’on pourra du « tissu relationnel », c’est sauver ce qu’on pourra du pouvoir, c’est à dire de quelque chose qui pèse précisément beaucoup dans la construction des hommes !

                Sauver la communauté, la nécessité et la relation, c’est sauver le pouvoir mutuel, arrangements ou pas. Et c’est cela qu’ils veulent sauver, les mecs qui « déconstruisent » : sauver la relation, en venir à un point de dépouillement de ce qui aura de ce fait été déclaré implicitement extérieur au non moins implicite essentiel, et où la communauté se pourra ressouder. Où ils pourront de nouveau relationner, sentimenter, avec tout le monde (les « préférences » ne changent pas essentiellement le caractère mâle, elles mettent en œuvre le même relationnisme. En cela aussi, les groupes d’hommes sont des groupes de communiants œcuméniques, Taizé !). Enfin nier, d’une manière idéologiquement acceptable, le refus et la séparation qui ont pu leur être opposés !

 

*

 

                Pour les mecs, « ratés » ou pas, la conséquence de l’existence, c’est toujours le désir de coller et de relationner, de se manifester, de pouvoir. Avec qui que ce soit, de quel genre que ce soit. Inutile d’y chercher autre chose. Je connais, d’en être un. De ne pas bien « fonctionner » est quelque chose de très secondaire, et nullement une garantie de quoi que ce soit. C’est exactement la même illusion que celle qui veut que les « excluEs » soient, par leurs vociférations, des dangers pour l’ordre des choses qui les écarte. Ça aussi, je connais bien. En fait, il n’y a guère de meilleurs piliers pour les idéaux communautaires que les « excluEs », qui se basent précisément sur eux pour réclamer une totalité qui les englobe avec gentillesse. Et il n’y a sans doute guère d’hommes plus hommes que ceux qui se voient « ratés ». Ils se plongent avec perplexité dans l’examen de ce qui pourrait être communautaire ou pas, de ce qui en fin de compte y nuit et est donc le mal : ils y cherchent le moyen de boucler la totalité dont ils ne bénéficient pas assez. Ce n’est pas par hasard que ces mecs soucieux et moraux, qui cherchent la clé du champ des relations rénovées, remises à flot, éclatent bien souvent en violences (fort diverses) dans des moments de désespoir d’arriver à ces fins !

                Bien sûr, il ne s’agit pas d’emblée d’atteindre une réunification communautaire présente, entre genres. Se poser un tel but reviendrait à inquiéter celles et ceux qui refusent de former plus la chaîne de la nécessité ! Sincèrement, ils ont abdiqué cette prétention. Les maîtres-nageurs tolèrent vaguement le séparatisme, c’est (durement) acquis. Mais c’est bien une réunification souhaitée qui reste sans cesse aux tripes et à l’esprit des hommes, ratés ou pas, abîmés ou pas, mais relationneux. On peut bien gratter une bonne partie du soi, tant que l’essentiel, l’idéal, l’évident n’est pas attaqué. Simplement mis en regard. C’est cet évident, cet in-dividu, ce prétendu indéterminé dont la réunification est visée, cet idéal qui nourrit un rapport de force comme l’amour depuis le paléolithique, et qui est l’avenir radieux de ce présent laborieux !

                Ce sont ces implicites uniques qu’ils cherchent sous ce qu’ils grattent ! Et un lieu de rencontre, enfin, où ils comptent, pour eux ou pour leurs successeurs, avoir la paix un bon moment, dans cet universalisme métalibéral qu’il espèrent, et où les formes essentielles de l’imaginaire des derniers siècles, voire du christianisme tout entier, seraient enfin réalisées ! Ce monde où « on n’est plus », comme il est écrit dans ces évangiles qui codifient l’amour, la forme sociale qu’ils courent toujours, « homme ni femme, mais comme des esprits » - à cela près qu’ils comptent bien qu’on y sera encore en chair et en os. Le Paradis relationniste sur Terre.

                Il s’agit pour le moment de se défaire avec honnêteté et publicité modeste de ce qui a le plus pesé sur l’état de fait communautaire traditionnel qui se délite, jusques à craquer par endroit, et entre les individus et, suprême horreur pour des citoyenNEs d’un monde d’autopropriétaires unitaires, dans ces mêmes individus. Ce sont ces derniers qui composent ordinairement les cadres des mouvements, rencontres et autres syndicats : il s’agit aussi pour eux de survivre en tant qu’existants sociaux, en l’occurrence ici en tant qu’hommes, même désmasculinants pour l’occasion : ce n’est pas là l’essentiel, l’essentiel est toujours au bout du tunnel.

                Si vous leur dites ça, ils se récrieront. Avec sincérité. Qui n’est pas sincère ? Rien  ne serait possible aux gens de bonne foi, sans sincérité, sans l’identification totale du sentiment.

                Pourtant, si ce n’est pas cela qu’ils voulaient, ils admettraient qu’opère la conséquence de la séparation, voilà tout. Mais, voulant continuer à exister, à être présents sur la scène, ils n’en prennent pas le chemin, au contraire. Pour eux, la conséquence, c’est de perpétuer autant que possible, avec la bonne conscience de s’être un peu amaigris, ce qui fait les hommes, et par conséquent « l’humain », l’universel, quoi. On ne choisit pas la conséquence, on ne choisit même rien du tout. Les conséquences s’imposent. Même la séparation ne se choisit pas. Les « organes » relationnels crèvent ou s’exaspèrent, selon diverses coïncidences. Tout laisse à penser que c’est la seconde situation qui prévaut chez ceux qui se rassemblent pour casser la croûte, et gonfler des bouées afin d’apprendre à nager à la relation mise à mal par le séparatisme. Déjà, se rassembler est un symptôme suffisant : ils ne se voient pas vraiment séparés et seuls, en train de se désagréger, ces relationneux. Ils ne se voient pas détruits par les événements, pas du tout; ils entendent garder leur manche, se déconstruire avec finesse - la pusillanimité, la politesse du mot dit tout ! Déconstruire...

                Si ce n’est pas ça qu’ils voulaient, est-ce qu’ils auraient mis sur pieds l’antisexisme ? Parce qu’il ne faut pas s’y tromper, l’antisexisme, c’est d’abord l’affaire (et même la bonne affaire) des hommes. Les anti-ismes sont d’abord l’affaire des dominants qui ont rencontré quelques résistances sur leur passage, et qui ont trouvé aussi des contradictions entre leur désir d’universalité et cette dominance, cette souffrance donc qu’ils ne peuvent plus ne pas voir. Les anti-ismes servent d’abord à déléguer en face, pour masquer la rupture effective, un diable de papier dont on puisse se déclarer ennemi; et ensuite à sauver dans les termes mêmes la communauté mise à mal, en la purifiant de l’altérité que maintenait une domination trop explicite, et qui finissait par faire comme des miettes de pain sous la douce peau du consensus sentimentiel. Les hommes ne peuvent pas à proprement parler être féministes ? Qu’à cela ne tienne, on va trouver un domaine pour qu’ils puissent participer (c’est l’important !), et même quelque peu surveiller l’évolution, domaine qui rassemblera tout le monde, fut-ce avec les apparences de la non-mixité (que nous avons eu, déjà tant de mal à avaler ! Et je ne parle même pas des clowneries « proféministes » pour se faire bienvenir.) Comme ce qui est communautaire, rassemblant est toujours mieux vu dans le relationnisme effréné quotidien que touTEs ou presque cultivent, eh bien la messe est dite. Le féminisme par là même devient, pour les hommes et dans une vision largement répandue, un secteur de l’antisexisme, où une douce parité est préconisée. C’est même sans doute là ce qui en incite d’aucuns à se jeter des accusations de non-proféminisme à la gueule pour tout et son contraire, c’est à dire, par conduction, à décider de ce qui est féministe ou pas - naturel mâle, quand tu nous tient... Parité, société, universalité, relationnite, contrôle et c’est reparti, les hommes antisexistes savent qu’ils ont déjà sauvegardé le plus gros de ce qui a servi à leur prévalence et à leur omniprésence.

 

*

               

                Me trouvant à vie, très simplement, comme vous, un mec absolument parfait, convivialautiste et violent, harceleur et poujadiste, c’est effectivement un coup de chance que je me sois retrouvé séparé. Que j’aie été conduit à des conséquences. Pas gentilles du tout. Sans quoi je serais sans doute à m’aiguiser avec componction dans ces groupes de déconstruction, à condition que je n’eusse tué personne, autre banalité du poujadisme relationnel qui forme les tripes de tout homme d’abord, et des relationneuXses en général. La séparation s’est imposée, tant mieux. Et cette séparation me fait l’ennemi de touTEs ces relationneuXses. L’ennemi de leur but nécessaire et moral, total : sauver la relation, sauver la communauté humaine, remettre à flot, après avoir gratté la coque, l’essentiel du social qui a fait le sexage et bien d’autres réalisations remarquables.

                Je ne suis pas « antisexiste »; marre des anti-ismes qui présentent leur objet tout beau, tout sucré, tout irisé d’évidence, comme si c’était fait, et que ce soit l’individu idéal présent, à ses vilaines scories hétérogènes près, qui le dût étrenner. Le sexage ne sera détruit que si les individus et la relation sont détruits complètement, jusques dans leur unité la plus intime et évidente, jusques dans leur désir; pas « déconstruits ». Et ce ne pourra pas être de la bonne volonté de ces mêmes individus qui se congratulent dans les rencontres de tous poils. Il faudra leur saboter l’existence.

                Je ne suis pas antisexiste, je suis séparé. Je ne veux pas contribuer à une convivialité, une « égalité relationnelle », un dialogue, une amélioration ou toute autre merdouille issue pour son profit de l’idéal présent. Je ne veux pas améliorer, changer, sauver l’amour, l’affection, la relation, le corps, la sexualité, le plaisir, le désir, la compréhension, l’existence, l’échange, la gratuité, le sentiment de soi et du reste (ouf !) sous quelque forme que ce soit ! Je veux les naufrager en leur trouant la panse. En commençant par la « nécessité de communauté », dont les séparatistes ont quand même montré par le fait qu’elle n’était pas inévitable, donc que le pouvoir que constituent l’exigence relationnelle et son usage mutuel quotidien ne l’étaient pas. Et que le droit implicite de la relation, du désir, est le droit de la terreur. Dans un monde qui est une communauté d’individus, seul l’isolement matériel peut détruire le présent et ses unités. L’antisexisme fraternitaire et recolleur est un des aspects principaux du libéralisme, qui est lui-même totalisation de la relation, du sentiment et des individus, dont les mécanismes conditionnent tout, contrairement à ce qu’affirment les révolos syndiqués, avec leur « marchandise » et autres antiphrases sacrées. Ces révolos qui toujours soutiennent, comme leurs adversaires, le bon vieil ordre implicite, relationnel et sexagiste. Et dont les mecs antisexistes sont les frères moraux !

                On comprendra par là que j’ai encore moins de tolérance, s’il se peut, envers les cyniques révolutionnaires « critiques de l’antisexisme », plus vrais que nature, qui défendent avec panache et littérature l’état de fait genrisé, se baignent dans l’humour, la jovialité, payent avec bravoure de leur bidoche dans les manifs, occasionnellement beuglent pour l’état de fait genrisé et les viols présentables sous un prétexte libertaire antijudiciaire. Métasexagistes, comme tous sont métalibéraux. Eux, ils ne passent pas par la case redépart pour maintenir la relation et conséquemment la domination. Franco z’y vont. Ce qui leur vaut l’admiration discrète de quelques uns qui ne se sentent pas assez de biceps pour s’imposer ainsi, et vont à l’antisexisme « déconstructeur » comme au purgatoire ! A chacun selon ses moyens, sinon selon ses besoins ! De toute façon, il y a identité de leur but final à tous, si opposés fussent-ils : la relation. C’est à dire qu’il s’agit d’en venir ou d’en revenir à une sorte d’originel supposé irréalisé, ou de « potentiel », qui est de fait la transcendance même de l’obstiné présent naturaliste, individualiste, genrisé et sexagiste, et ne tend qu’à la totalité de cette fichue relation dont on bouffe déjà matin midi et soir depuis notre naissance. Pourquoi sont ils tous bien d’accord sur cette notion ?

                Les mecs antisexistes, avec leur gentilles perspectives, modestes et racleuses, peuvent sans doute faire plaire aux relationneuXses, qui n’attendaient que ça, qui gémissaient des réserves indispensables à la communion, à celleux qui n’ont pas été pousséEs encore, à coups de saton, à prendre le large et à s’armer contre les évidences.

                Ils peuvent donner le change, en reniflant, en suant beaucoup, dans leur piscine, à touTEs celleux qui le désirent, ce change. Mais ils ne peuvent pas tromper facilement un type qui sait bien qu’il ne sera jamais que cela, semblable à eux, moins le désir relationnel et le fraternitarisme qui habillent l’hégémonie préservée du sentiment de la nécessité d’être ensemble pour tout et son contraire. 

 

*

 

                Il m’est dit que des séparatistes rigolent des groupes de mecs déconstructeurs. Ça me fait pas trop marrer pour ma part. Ces gens-là ont réellement, les expériences passées le prouvent, un impact, si peu nombreux soient-ils. Ils sauvent effectivement la communauté relationnelle totale. Ils lui ont appris déjà à nager la brasse au milieu des écueils. Ils légitiment déjà maintes approches plus ou moins compliquées, plus ou moins tortillées, pour renouer les fils mis à mal par la colère et l’incrédulité. Ils approuvent au besoin, mais approuver c’est posséder, au double sens du terme. Leur rigueur pateline est une garantie, ça oui, une garantie de maintien du présent, toiletté, humanisé même. Cette évolution libérale que j’ai déjà décrite ici et là, ce respect qui voile pudiquement les dominations, y compris le sexage, cette idéalisation douce de la relation purifiée qui fait des minorités sexuelles des modèles de socialisation, ils ne sont pas pour rien dans leur succès ! Ce que veulent naufrager celleux qui, séparéEs, ont été dépouilléEs (ouf !) des idéaux relationnistes, ils le veulent préserver autant que possible.

                Je ne parle pas en « antisexiste », ni même en séparatiste; quelles que soient mes sympathies envers celles qui ont montré par le fait la caducité de la communauté relationnelle totale et obligatoire, je ne veux me faire bienvenir par personne. Je parle en séparé. Qui n’entend plus relationner avec personne. Et ces maîtres-nageurs sont les ennemis, d’abord, de touTEs les séparéEs. L’intention compte peu, ils n’en ont que de bonnes. En déconstruisant tout ce qui pourrait faire obstacle à cette réédification, les ruines qui branlent dans ce désert possible dont, en particulièrement obsédés de la relation, ils veulent faire un chantier, ils reconstruisent bel et bien les piliers de l’idéal millénaire qui avait un peu souffert (si peu !), de quelques défections et sabotages. Ça fait un bon moment qu’il a été dit que laisser l’ennemi se reprendre, se ressourcer, c’est déjà une bévue grave. En rigoler sans méfiance peut promettre des réveils terribles. Je le dit franchement, saboter leur piscine, creuser un trou dans le fond, que tout l’amnios salvateur s’en aille aux égouts et que la relation crève asphyxiée, serait de première importance pour les séparéEs, sinon pour les autres. Voilà une entreprise supplémentaire pour celles et ceux qui, comme moi, n’ont ni frères ni soeurs et n’entendent restaurer nulle communauté, fondement de tout pouvoir. Ces types-là, avec sincérité et bonne conscience, préparent les retrouvailles; gare ! car on sait bien ce que ça veut dire, quand le monde se referme et se réunifie ! C’est là tout le clivage entre celleux, innombrables, qui veulent que l’antisexisme soit le prodromes de relations encore plus intenses, plus totalitaires, et celleux qui n’y existent plus, dans cette totalité.

                Ce qui fait le sexage me semble au reste profondément lié à la relation, cette évidence-désir, tout comme ce qui fait le pouvoir en général. Et j’ai par conséquent la furieuse impression, depuis la crevasse où je me suis partialement assis, que tout ce qui flatte et vivifie la relation et son monde, l’individu, le sentiment d’un soi, le désir de quelque chose de « supportable », tout ça nourrit le présent, le sexage et bien d’autres choses que touTEs s’affirment combattre.

                Je ne sais ce qui serait le plus dangereux, de laisser les mecs antisexistes faire leur popote, sachant que quand même il leur arrive d’en défaire un peu, et que leur sauvetage de la communauté de relation ne se profile qu’à moyen terme, ou bien de les éparpiller par des sabotages sans cœur ni pitié, c’est à dire de les désespérer un peu plus; on sait ce que font encore plus qu’à l’ordinaire les mecs désespérés de ne plus exister, révolos ou pas : viols, meurtres de masse, etc. Ceux-là paraissent moins dangereux ? Mais pour qui ? Et pour combien de temps ? Qui peut croire que quiconque se rassemble pour relationner puisse être inoffensif, dans un monde bâti par, pour la relation et le rassemblement, et dont pas mal n’arrivent plus à ignorer l’épouvante ? Parce que là gît la question : qui s’autorise à nominalement soupçonner que la relation n’est que ce qu’elle paraît, rapport de force et de domination ? Certainement pas celleux qui l’idéalisent, dominéEs comme dominantEs. Je parle d’un point qui n’est pas le leur, qui est par force hors de cet idéal actif. Pour unE désagrégéE, ce genre d’entreprise de rafistolage de l’idéal est un danger de plus, un danger pour des viandes, pas pour des sentiments de soi qui sont crevés !

                Ces entreprises sont les bétonnages d’un monde qui a mené les séparéEs à des conséquences pas folichonnes, par le renforcement entre autres de l’identification des relationneuXses à des elleux-mêmes moins déplaisantEs. Je ne jurerais du reste pas que chez les « déconstructeurs », il n’y ait des séparés en instance d’éclatement. Pour en arriver où ils en sont, ma foi, il faut quand même déjà en tenir, si j’ose dire. Mais gare à ceux-ci, alors, car c’est eux aussi qui feront les frais de la cicatrisation amorcée, si ils restent au milieu : ils seront jetés à la fin comme ce à quoi ils auront servi : de vieux pansements, et sensiblement dans un état semblable ! Il ne leur est peut-être que temps de laisser tomber le cassage de croûte, et de passer au travers d’eux-mêmes pour arriver là où personne ne les attend, et surtout pas leur soi nécessaire, fût-il déconstruit ! Vieux pansement pour vieux pansement, mieux vaut transmettre la peste que le sentiment !


 

 

 

Les popotes communes cultivent le présent.

 

 

Sauver la relation c’est sauver les dominations !

 

 

Séparations !

 

 

 

 


Le Rabat-Joie, 1998


 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

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24 novembre 2009 2 24 /11 /novembre /2009 09:24


Ras la touffe, comme disait volontiers la hamstère en chef du temps qu’elle avait encore une tête.

 

Ras la touffe de combattre les hurlements des hyènes de « sexisme et racisme », qui sont d’ailleurs effectivement et sexistes, et racistes, mais surtout tout bonnement des crapules à qui mensonges et manipulations ne coûtent pas grand’chose pour asseoir leur terreur paranoïaque et hideuse. On se salit à simplement rétorquer à de pareilles personnes. Malédiction soit sur elles.

 

Ras la touffe de patauger dans le marmonnement apeuré des féministes et autres alternotes, avec leur lâcheté morale inexprimable, qui fait de leur « réseau social » un endroit à peu près aussi safe qu’un parking souterrain ou une salle de garde à vue (évidemment pas pour n’importe qui non plus, mais ça tombe sous le sens !). Cela est d'ailleurs le propre de toute institution ou milieu sécuritaire : la peur panique du mal, et celle de pouvoir avoir tort. Par contre, la "sécurité" réelle, ha ha la bonne blague.
 

Ras la touffe de la fausse bienveillance qui se révèle dès que besoin abandon, haine ou mépris, quand ce n’est pas merde pure.

 

Ras la touffe de la ré-essentialisation des positions sociales et du découpage multiplicatoire et dissolvant de la réalité.

 

Ras la touffe du mensonge impossible à désigner, de la parole performative et de la tyrannie du ressenti. Ras la touffe de l’idéologie qui formate l’illusion.

 

Ras la touffe de l’hypocrisie transphile qui continue son cirque d’abus et d’envahissement (ah il y a plus de bio qui courent après les trans ou vivent à travers elles que l’inverse !). Ras la touffe de l’hypocrisie antiraciste ou anticlassiste ou antitoutcequ’onveutiste, qui ne cache que l’angoisse et le refus de se reconnaître et de reconnaître les autres.

Occupez vous de vos fesses !

 

Ras la touffe d’essayer de poser des questions de fond qui gênent les petits enjeux (en gros les histoires de cul, la consommation de relation et d’identité) dans le mouvement féministe. Et de s’en prendre plein la gueule en retour, depuis « tu es castratrice » jusqu’aux calomnies les plus puantes.

 

Ras la touffe de l’angoisse idéologique et sécuritaire d’un mouvement qui tourne en rond dessus, ne pouvant plus rien produire d’autre dans sa paralysie et son épuisement. Ras la touffe de sa prétention béate et aveugle à « être hors du mal ». Ras la touffe qu’il s’y passe en somme exactement les mêmes choses qu’ailleurs, avec les mêmes logiques.

 

Ras la touffe de voir que les choses commencent à y déraper gravement mais que personne ne veut rien remettre en cause, peur de « casser la dynamique » sans doute, dynamique de violence, de mauvaise foi et de stérilité qui broie de plus en plus de gentes, et dans laquelle on cherche surtout à éviter d’être du mauvais côté, dans la plus classique tradition stalinienne.

 

Ras la touffe d’un socialement et politiquement correct moisi, qui ne sert qu’à distribuer des bons points et des coups de bâton, et qui n’a jamais protégé personne.

 

Ras la touffe d’un mouvement qui s’abuse, se ment, et encore pire se croit.

 

Ras la touffe d’un mouvement où il n’y a plus d’individues, rien que des amalgames frileux.

 

Ras la touffe d’un féminisme soi-disant qui « n’a jamais tué personne »… Ben si, mais justement pas ses ennemis, juste des nanas, un peu comme l’armée rouge japonaise qui s’auto-extermina en son temps. Ras la touffe en général d’un mouvement alterno incapable de combattre qui que ce soit d’autre que ses propres membres.


Et ras la touffe de ma connerie de hamstère ratée, qui ne consentais pas à voir que j'étais depuis des années dans la dépendance de crapules abusives et dangereuses, que ce soit par leur paranoïa ou par leur exotisme, qui fleurissent si bien dans les milieux militants. Je songe avec douleur à une malheureuse amie, morte l'été dernier, et que ces abominables salopes seraient si bien à sa place, au fond de l'eau avec une gueuse au cou.

Ras la touffe. Je ne répondrai plus. J’en ai assez dit. Il fallait venir plus tôt.

Je ne répondrai plus mais je n’ai pas fini d’ouvrir ma gueule.

 

Il y en a des qui avancent à coups de pieds dans le cul.

La petite murène a toujours avancé à coups de poignards dans le dos. Et elle est toujours vivante, avis aux amatrices !

Les trans ont neuf vies !
 

La petite murène

 

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9 novembre 2009 1 09 /11 /novembre /2009 10:30

 

 

 

« L’addition des oppressions

fait augmenter l’excitation »

Les Van-Van

 

Vous en avez marre d’être blanche, bio, bourge, hétéra, que sais-je (mais tout en gardant les avantages et en restant socialement comme relationnellement désirables ) ? – les nouveaux mystères de la jungle alternote, le queer, la culpabilité niée et la « déconstruction » de votre mauvaise nature sociale, vous tendent les bras ! Résultats rapides, vous deviendrez noire comme du charbon (comme les excommuniéEs dans les blagues du temps jadis), trans, déclassée, un tant soit peu bancroche… Tout au moins dans votre référentiel et celui de votre mouvement. Tout en gardant les avantages des qualités premières (pasque quand même, faudrait pas rigoler, on est sur terre pour accumuler, pas pour se limiter ou perdre…).

 

Bon, je force férocement le trait mais si je le force ainsi, je vais vous dire, c’est que je crois qu’il y a urgence, qu’on est dans une fort mauvaise passe, et même qu’on y entraîne autrui (autrui, c’est celles qui ne sont pas dans la moyenne sociale du milieu alterno-féministe ou alterno en général). Et qu’encore une fois, au risque de me répéter, il faut faire quelques pas en arrière ! Revenir sur ce qu’on croit acquis, souhaitable ou évident.

Et ce n’est pas une question d’idées. Les idées, elles peuvent être fort conséquentes, c’est pas ça le problème, c’est l’attitude, le fonctionnement. L’attitude vis-à-vis des idées, de nous-mêmes et des autres.

Ça me rappelle quand même bigrement l’antispécisme, où là on avait trouvé ce qu’il y avait de mieux, on allait plus être de méchantes humainEs, tiens. On allait essayer d’être « des animaux parmi les animaux » (évidemment plus responsables parce que plus puissants, mais bon – la bonne vieille blague coloniale des « races responsables »…). Et révolutionner toute la pensée. Pour se laver de la vilaine domination, y avait pas mieux, on commençait fort. Evidemment tout cela a fini assez pleutrement. Trop d’impasses logiques. C’est déjà bien d’être vegan. Mais on avait quand même déjà touché cette fibre de la fuite de notre statut. On n’en a pas assez pris de la graine semble-t’il, on a recommencé… Plus près…

En outre là, il y avait à gagner. Faut bien avouer que la socialisation avec les non-humains, côté valeur sociale et estime de soi ça rapporte peu. Tandis que là, des vraies humainEs, des groupes sociaux entiers à dispo, des outres gonflées de notre compassion par procuration, comme j’écrivais déjà il y a plus de quinze ans… au sujet des animaux ! Ça en dit long sur notre vision des choses. Mais là en plus des outres qui rapportent. Avec lesquelles on peut se pavaner dans la rue et dans les rencontres. En présence comme en absence. Y avait plus à hésiter.

Bon – je vais aussi vous dire, je ne crois pas que ça ait été fait avec un machiavélisme aussi net ; mais pas non plus innocemment. On y a cru… mais pasqu’on avait bien intérêt et enjeux à y croire. Approche « matérialiste ». Politique et opportuniste. Il y a eu effectivement dans divers cas échange, don, voire soumission. Mais je crois quand même que cette approche engendre des désastres, parce que nous prétendions modifier en profondeur un rapport social que nous ne contrôlons nullement. Et qui finit toujours, au milieu des meilleures volontés, par s’imposer.

 

Quelques années après l’antispécisme on a donc "retrouvé" avec le même regard le racisme, le validisme, le sexisme, enfin toutes les "phobies" possibles et imaginables pour désigner les rapports de force – pardon, les « dominations » – et on y est repartiEs pareil ; et souvent les mêmes en tête, dont votre petite murène adorée. On allait à nouveau et même encore plus se « déconstruire ». Encore moins être nous-même, ce vilain et fatal nous-mêmes, qu’on fuit avec tout le romantisme possible et imaginable. Le romantisme n’est pas qu’un mot, une mode, voire une école littéraire – c’est une attitude sociale et politique, analysée justement par les féministes, mais aussi les marxistes. Elle consiste à se fuir, à idéaliser de nécessaires autrui, à se projeter dedans, à ne pas assumer son histoire, sa classe, son genre – ni même quelquefois sa personne. Et plus précisément pour nous, qui avons bien pris je crois le pli de la société de sécurité, à craindre comme la peste de n’être pas sécures partout, de se tromper, de ne pas (se) trouver en miroir inversé…

Il suffisait de renverser les signes, de se « soumettre » au jugement et à la connaissance, c'est-à-dire en fait de flanquer toute la responsabilité sur les épaules de nos opprimées. De se tenir bien dociles en apparence et de sucer la moelle. De causer « légitimités » pour se les renvoyer à la figure. Ça aussi les « légitimités », ça semble être un gisement d’arnaque, de la façon qu’on les gérées et signifiées, en tout cas.

 

Mais il ne s’agit pas que d’un calcul de ce genre, même s’il est bien présent. On s’est euEs nous-mêmes, touTEs, « dominantes » et « opprimées », dans cette martingale idéologique, au mieux compassionnelle. En s’attirant mutuellement, dans un processus de reconnaissance biaisée et de prétendu « échange de pouvoir ». Bon – cela dit, je reconnais que des trucs pas biaisés, dans ce monde, sont impossibles. Mais là on a fait fort dans l’arnaque, et je n’hésite pas à dire que si tout le monde est arnaquée, ce n’est pas au même titre, et que c’est quand même la demande de communauté révisée (après les précédents échecs du maternalisme ouvert) de la part des dominantes qui a enclenché l’affaire. Comment en effet, quand on est subalterne, ne pas vouloir profiter et donc répondre à cet appel humble en apparence ?

De notre côté, narcissisme total et paradoxalement « inversé » : moins on va être nous, plus on va être « autre » (et pas n’importe quelle autre), et plus on va être bonnes, ou plus précisément « exactes », « détrompées », évidemment « déconstruites ». Plus on va « faire nôtres » la pensée et les analyses réelles… ou supposées, quelquefois induites par le rapport social nié, de ces « autres », plus on va être… intouchables ! Plus responsables (« ce n’est pas nous qui le disons, c’est elles ! »). Certifiées – c’est ça qui nous démange, certifiées et reconnues, condition à la fois pour relationner et profiter tranquilles, mais aussi pour arriver à nous regarder dans la glace, tellement nous avons honte de ce que nous sommes socialement !

Á mon sens, le résultat se voit dans la montée de la violence et de la berzinguerie qui sourdent de plus en plus dans le milieu (et pas que, la société entière ayant pris ce tour compassionnel nié), et particulièrement entre personnes de classes inégales. Aux fruits on connaît l’arbre, c’est ainsi que je comprends les choses ; et c’est pour cela que depuis quelques temps j’ai tendance à dire « holà », après avoir été une grande partisane de la « déconstruction » et de ce qui va avec. On ne se « déconstruit » pas. Au mieux on voit et on visibilise, dans une certaine mesure. On ne sent pas avec l'autre, on ne voit pas avec ses yeux - la grande illusion du "compatir", qui dégouline de partout (voir les discours des politiques institutionnels) sans que nous y prenions garde.

 

Or à présent, tout cela apparaît comme une arnaque. Et même une espèce d’auto-arnaque, un piège dans lequel nous sommes tombées avec appétit, les unes et les autres, depuis nos provenances respectives. Un piège qui semble quand même singulièrement un reflet du traitement « compassionnel » et « empathique » qui est de plus en plus en vogue dans la société en général. On ne parle plus que « souffrance », « légitimité », « ressenti »… Bref, données juxtaposables, sans interrogation possible, mais aussi somme toute sans grande transmission imaginable. Ce qui après tout a sans doute aussi un sens dans l’état des choses : nous sommes séparées. Okay, mais alors il faut là aussi en tirer les conclusions, et ne plus chercher une communauté illusoire.


Avec les yeux en apparence grands ouverts (mais sur quoi ?!), nous sommes atteintes d'une véritable cécité morale. ce ne sont encore une fois pas idées qui merdent, c'est pire, c'est l'attitude, le rapport aux idées, aux groupes et aux personne. Qui nous fait bigler. Et une fois de plus croire nos intérêts de dominantes angoissées travestis en "universalisme anti-universel". Nous ne rechignons plus aux paradoxes les plus dégoûtants.


Á mon sens il faut là encore faire un pas ou deux en arrière, pas pour revenir d’ailleurs sur des connaissances ou des reconnaissances, mais pour en tirer au contraire des conséquences : cesser de croire possible ou facile ce qui ne l’est pas, et stopper l’invasion compassionnelle que nous menons plus ou moins tranquillement, confortées par l’assentiment fréquent des envahies. Ce qui amène d’ailleurs aussi à ce fameux « consentement » - que vaut-il, que recouvre-t’il réellement dans des rapports sociaux où le choix de gagner ou de ne pas gagner, même provisoirement, est déchiquetant ?

 

Et aussi assumer des positions qui nous puissent être propres – jusqu’à assumer des positions seules, « personnelles » s’il le faut. Assumer de décider sans se reposer sur de prétendus calculs politiques infaillibles qui sont souvent la girouette du vent social. Assumer de se tromper et de ne pas tout savoir, de ne jamais tout savoir. Assumer enfin de se limiter. Assumer des principes.

Et tout ce avec fermeté, mais sans cynisme – l’autre piège lui aussi fort en vogue. Il n’est pas vrai que nous ne puissions rien (autre bonne raison de se permettre tout !). Ce n’est pas parce qu’on s’est mises là les unes les autres dans une véritable situation d’impuissance, que celle-ci est fatale. Reculer un peu, c’est aussi nous dégager les unes les autres de cet enchevêtrement. Pour réavancer.

Je le dis franchement – ça c’est de notre responsabilité en tant que dominantes sociales (en moyenne). Et attendre qu’autrui nous le dise, c’est vraiment malhonnête. Nous ne devons plus attendre.


On ne peut pas reconnaître autrui si on ne se reconnaît pas. Ni les rapports où nous nous trouvons. Sans cynisme mais sans déni, et sans abus d'ami-ami.  

Voilà, je l’avais dit – télégraphique. C’est que j’en suis à essayer de… détricoter (allez, je vous la fait celle-là !) cet enchevêtris dans lequel j’étais moi aussi bien entrée depuis des années, de ne plus accepter le niveau de violence impuissante qui s’en dégage. Et d’assumer une position propre. Avec ses lacunes. Tout cela me dépasse pas mal. J’essaie actuellement d’écrire un truc sur « exotisation et culpabilité ». C’est un gros morceau bien sec, bien dur. Je m’obstine à le cracher.

Je vous donne rendez-vous sur la nappe ! Ou sous les chaises !

 

La petite murène

 

 

                                                                                                                                          

 

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La Bestiole

  • : Divergence transse, féministe, communiste - Le placard à Plume, la fem-garoue
  • : Ébranchée, schlemihlah, communiste, féministe - la transse la moins queer, la moins fun, la plus antisexe, antinaturaliste, antisubjectiviste du quart sud-est. Clodote d'hamsterlande, casserole détachée de la queue de l'alternoféminisme. A gauch' de la gauch' de la gauch' de l'extrême gauche. Résolument opposée aux backlashes pro sexe, pro marché, pro nature, pro religion, pro peuple, pro nation, comme aux catéchismes moraux-politiques en tous genres. Moderniste négative, moniste, novatrice ; philogyne, philosémite. Pour un anti-monde de nanas paresseuses et la ruine radicale de la masculinité, de l'économie, de la sexualité, de la fierté, du pouvoir.
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