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3 avril 2014 4 03 /04 /avril /2014 09:14

 

 

 

 

Ainsi que Sterne l’illustrait déjà à travers une anecdote, à la fin de l’ancien régime, les revenus de sa majesté, de ce qui est aujourd’hui la représentation de la collectivité des isolés par force et par droit, ne doivent subir aucune atteinte, ne dépendre d’aucune légèreté. Las ! Alors que l’économie en tant que fonctionnement social est vraisemblablement en train de couler à pic, et qu’il faut ratisser des sommes jamais vues pour uniquement permettre à son cadre de simplement continuer à exister, quand bien même tous en créveraient – l’argent manque. Et, chose désolante, l’économie étant une croyance instituée, sans humains il n’y a plus de fric. C’est à dire plus d’échange visant à dégager de la valeur. Quand les humains sont trop essorés, ça tourne plus. Dans ce pays, par exemple, c’est la chasse aux revenus de secours, on mobilise des escouades interdisciplinaires pour tomber sur des miséreux ou des insouciants qui ont fait quelques centaines d’euro pas dans les règles. Il ne s’agit évidemment pas de rentabilité, ce genre d’opé coûte bien plus cher que ce qui est recouvré ; il s’agit de terroriser, deux ou trois coups bien médiatisés retenant les pauvres et autres loquedus de se faire trois sous hors de circuits qui ne sont pas seulement taxés, mais soigneusement rendus escarpés pour que seuls ceux qui peuvent investir une somme suffisante au regard, là encore, de l’économie et du fisc, puissent y accéder légalement.

 

Ça fleure un fort parfum d’ancien régime et de banqueroute, quand on se met à courir de cette manière après les pauvres ; non même qu’on croie encore y trouver de grandes réserves, mais surtout il faut empêcher que quoi que ce soit d’autre que l’économie se mette en place, ou même que quoi que ce soit du même ordre y échappe. La « lutte contre les mafias » recouvre tout d’abord une lutte contre une valorisation qui ne rapporte pas tout ce qu’elle devrait. De l’autre côté des Pyrénées, pareil. Figurez vous que quand les gentes sont dans la misère, la consommation fléchit. Y compris celle de ces produits de première nécessité, dont la plupart d’entre nous, ne pouvant les produire, doivent se munir contre espèces ou par le vol. Or, depuis que les états sont ce qu’ils sont, l’impôt sur la consommation représente une part majeure de leurs entrées. Si il commence à piquer du nez, ça va aller mal. Que croyez vous que le gouvernement Rajoy fit ? Eh ben il a monté à vingt pour cent la taxe sur tout, même les nouilles et les pois chiches. Ça c’est une vraie mesure d’ancien régime, devrait-on dire prérévolutionnaire ? Et de quel genre de révolution, aussi ? Les tribunaux tournent à plein, les peines fermes tombent, les gouvernants et leurs forces de l’ordre boivent du petit lait (la fâcherie avec les juges a succombé à l’urgence de répression) ; mais qui épie, dénonce, et exulte devant le résultat des courses ? Ton voisin si ce n’est toi-même, toujours passionné de ce commerce de la violence qu’on appelle justice. Nous sommes les automates de la plus value et de la haine envers toute perte, toute pauvreté. Ce n’est pas qu’un malheur, ce ne peut être un rapport social et politique, c’est donc un délit.

 

N’empêche, ça ne suffira pas d’aller réveiller les pauvres en bleu à six heures ; je tiens la thèse que rien, pas même l’extermination de la moitié de l’humanité, que certains pensent sans doute déjà nécessaire, ne sauvera l’économie et le capitalisme – deux mots pour la même chose. Je pense donc que l’étape suivante sera le retour à la consommation obligatoire. La gabelle. On estimera de manière transparente les besoins de chaque ménage, et ses membres seront tenus d’acquérir au moins pour la valeur de ces besoins. Sinon ça voudra dire fraude, contrebande et tout le reste. Délit. On en viendra à taxer le vagabondage. Je me rappelle en écrivant ça le déjà vieil album de Cardon, La véridique histoire des compteurs à air. Et ce bonhomme qui respire tellement peu que les commissions se succèdent dans son dos (où est installé l’obligatoire compteur à air de chacun) afin de déceler la malice. Ça risque d’ailleurs de devenir une réalité, grâce au management de l’environnement, censé donner un – dernier ? – souffle au marché.

 

Ce qui ramène à ce dont je parlais il y a juste quelques temps. En régime économique, une chose comme une personne n’ont le droit d’exister que si d’elles se dégage une plus value. Sinon, il importe qu’elles disparaissent. On l’a déjà vu avec les graines, avec les poubelles de supermarché : ce qui ne peut être vendu et acheté doit disparaître. Á aucun prix il ne doit servir à la vie (la reproduction comme dirait le vieux barbu). Avec le rétrécissement de la plus value, je pense qu’on va en voir de belles : comme à l’époque du blé dans les chaudières de locomotive, il va sans doute falloir, pour sauver la démocratie (ou ses concurrents) et la propriété, anéantir la plus grande partie de ce qui se trouve sur la planète pour être sûrs que rien n’échappera à ce qui restera d’échange marchand.

 

Tout cela, j’y reviens, ne peut se concevoir que dans un régime de contrôle efficace et de terreur dissuasive. Avec bien entendu les meilleurs prétextes du monde – je vous ai déjà aussi parlé plusieurs fois du concept de « contrefaçon », qui laisse supposer une moindre qualité, pour ne pas dire pis, alors qu’il ne recouvre que l’absence du paiement des droits de propriété ! On en trouvera bien d’autres – et on nous prendra surtout toujours à nos propres plaintes et exigences : de la santé, de la qualité, des services… Okay ! La répression est là précisément pour les garantir, selon les normes en vigueur, votée démocratiquement par nos représentants – la politique relève de la nécessité ; et il ne faudra pas chouigner si leurs conséquences effectives sont toutes autres que la bienveillance institutionnelle à laquelle nous nous obstinons à croire, à travers la descente dans la violence et la contrainte instituées. Quand vous essayez de vous faire cramer, par exemple, dans une institution, c’est au nom de la santé et de la sécurité du peuple que c’est vous qui êtes poursuivie, hé oui. Ne vous ratez pas – dans ce cas, comme on dit chez les chats fourrés, les poursuites sont éteintes (!). La seule manière tolérée d’échapper à la pauvreté, c’est de s’enrichir, ce qui est évidemment réservé à peu, ou de mourir (et encore, les moyens de suicide sont sévèrement renfermés – ça aussi j’en ai eu causé) ; c’est là d’ailleurs le but inavouable et inavoué de la chasse à tout ce que pourraient bien fabriquer les pauvres pour subsister, que ça dégage définitivement – mais en trouvant toujours une autre raison, une autre manière. Vous savez, la dignité humaine nanana…

 

Au dos d’un fascicule horaire de chemins de fer de 1943 figure une publicité d’état contre le marché noir. Elle argue elle aussi de la « qualité inférieure » des marchandises y échangées, ce qui fait rigoler quand on se rappelle que les seuls trucs mangeables étaient précisément ceux qui ne passaient pas par le marché officiel. Et elle appelle à « placer sainement son argent » - c'est-à-dire, alors, dans l’effort de guerre nazi, tout le numéraire étant confisqué à cette fin. Á présent, il est recommandé de ne pas bouffer ce qui traîne ou n’est pas produit selon un cahier des charges précis, et d’investir l’argent durablement dans une panique économique mondiale qui a déjà commencé à se traduire en guerres exterminatrices plus ou moins autogérées.

 

Mais la guerre aux pauvres est aussi géographique. Il faut désormais les virer de toutes les zones dont on espère encore un peu de plus value. C’est là un lieu commun, je ne vais pas vous reproduire tous les articles, très justes de mes camarades sur la gentryfication, la modernisation et la « mixité sociale » qui se limite aux ménages encore rentables ; je tombe juste sur un article du Monde qui affirme que les nouveaux réseaux de tramway ont été fatals aux municipalités sortantes, et y donne diverses raisons financières ou automobiles, en en oubliant une, pourtant clamée par tous les rentiers de centre ville depuis trente ans : les quartiers vont descendre ! Hé oui, les transports urbains dits lourds ont cette mauvaise habitude d’aller pousser leur radicelles jusques dans les zones périphériques, et de ramener du vilain monde (pas payer est en outre plus commode en tram). Marseille est le contre exemple historique : pas question de transports urbains dans les quartiers nord ! Équipes municipales acclamées, réélues.

Á présent, il est vrai, la tendance est plutôt que les pauvres aillent crever dans les petites villes décaties ou à la campagne. Ça pose contradiction pasque le vote rural pèse lourd en france, et qu’il est peu recommandé d’aller chatouiller les moustaches des retraités qui forment désormais la base social du monde rural (les paysans n’y compte plus que pour fort peu, à part dans quelques régions de céréaliculture). D’où la récente estimation de la sous préfète d’un arrondissement voisin que les candidats les plus aptes à occuper les fonctions municipales (gestion et surveillance de proximité comme on dit) sont « de jeunes retraités de la fonction publique ou de la gendarmerie ». Je vous laisse savourer toute la profondeur de cette estimation, et ce que ça signifie sur où on en est. C’est que les loquedus déferlent sur le bas pays, l’heure est désormais à la défense sociale de ce qui reste d’appropriation. La guerre sociale est déjà déclarée, au nom de l’appropriation attributive et de sa sauvegarde.

 

Et quand, croyant la religion publique, nous demandons plus de lois, plus de transparence, plus de règlements, plus de vie intense et échangeable, plus de moyens, c’est somme toute ça que nous demandons aussi et avec. Plus les choses avancent, plus on devrait commencer à se dire qu’il n’y a pas d’alternative interne à ce fonctionnement social, économique et politique. Sa raison, dès le début, est notre perte. Quant à l’argent, il est désormais d’autant moins une affaire d’autonomie, même relative, qu’il devient plus cher, et conditionne nos usages à l’emploi principal qui lui reste : maintenir tant qu’il sera possible l’ordre des choses. Ce n’est même plus à nous qu’il s’attribue, mais nous ne le saurons vraiment que quand nous serons à peu près toutes le cul par terre, et que même l’échange monétaire ne pourra plus avoir lieu, tout étant immobilisé pour le maintien de notre fantasme collectif historique, richesses, appropriation privée, publique, collective, bien commun même, qui se retournera mécaniquement toujours contre nous. La conséquence de l’appropriation et de l’argent, c’est la misère et l’entretuerie. La chasse aux pauvres est d’autant plus efficace qu’il s’agit aussi d’une chasse entre pauvres, et entre stigmatisées, prônée par une adhésion massive aux valeurs d’un « réel » à qui on prête une âme, une volonté, un réel que je qualifie volontiers de punitif, un réel naturalisant qui récompense et punit selon qu’on suit – et peut suivre – ses injonctions intériorisées, ou pas. Un réel investi dans des notions disciplinaires et sélectives comme celle de peuple, laquelle en appelle bien d’autres à son tour, toujours plus daubées et brutales (1).

 

Quand on en est à prôner, l’air épanoui, comme émancipatoire et d’avenir ce qui il y a quarante ans passait pour un pis aller de survie immédiate avant bouleversement, on mesure la distance qu’on a parcouru en arrière depuis. Et surtout que ce qui était perçu comme contrainte est devenu objet de consentement, quand ce n’est pas d’enthousiasme participatif. Il est probable que nous croyons obscurément par cela nous concilier l’esprit que nous supposons à ce monde, dans la veine postmoderne où on pense possible et souhaitable de jouer avec le pouvoir et la fatalité économique qui le patronne. Le plus sinistre est que ce faisant, même du point de vue le plus comptable nous continuons à perdre presque toutes – en accompagnant la chose, demain sans doute en nous réappropriant la culpabilité intériorisée de n’être pas à la hauteur de la main invisible ! On ne court jamais assez vite, on ne s’écrase jamais assez pour satisfaire les transcendances, quelles qu’elles soient. La convergence des nécessités avancées par la rationalité exterminatrice et des revendications de plus en plus réduites, pour ne pas dire des offres de collaboration intelligente, que nous avons substituées à sa critique, a de quoi faire froid dans le dos. L’opportunisme dont nous nous flattons finit par faire que nous ne savons plus si les brutalités sociales sont des catastrophes ou des opportunités (je lisais il y a peu un épouvantable article, d’un sociologue évidemment, qui affirme sans rire ni vomir que la condition de l’homme-frontière est une nouveauté tout à fait intéressante – et que quelque part la forteresse europe – sans parler des autres - aide à innover ! Le même jour, un document tout ce qu’il y a de plus officiel dénombre vingt cinq mille morts recensées – donc au moins le double en réalité – dues à cette merveilleuse opportunité depuis le début du siècle !). La terreur hiérarchisée à laquelle nous nous sommes accoutumées a pour pendant le désir par lequel nous tentons de nous rendre aimables ses conséquences. Et le droit est là pour maintenir l’ordre dans la queue pour l’entredévoration darwinienne qui résulte de ce paradis d’un mal que personne n’arrive plus honnêtement à même qualifier de moindre. Il est vrai que ça commence à ne plus être exigé pour la vêture correcte de la domination.

 

La chasse aux pas rentables, aux pas échangeables, est une guerre non déclarée, menée au nom de nécessités folles, et bien sûr des intérêts qui arrivent à les épouser. Non déclarée, comme toutes les guerres depuis des décennies, travesties en simple maintien de l’ordre, ce qui permet de mettre dans un absolu hors la loi les à dégommer. Nous sommes au bout de la logique républicaine et bourgeoise, au sens précis du mode de production et d’échange imposé. Nous n’avons jamais su nous en extirper, nous réclamant toujours de la « vraie réalisation » de ses idéaux, achevés depuis belle lurette, et qui nous achèvent nous : évaluation, échange, sexualité, communication. Quel a jamais été la pratique comme l’idéal républicains, si ce n’est avec la nation, la souveraineté, la propriété, la famille, le travail, la domination et le colonialisme, pour faire la liste courte ? L’extrême droite et son substrat populaire sont la parfaite expression de la république. Une révolution sociale, de gauche, aurait pour condition de savoir se débarrasser de l’une et de l’autre. Mais ce pays, cette société, sont une véritable baignoire de haine nostalgique, dans laquelle jusques aux cibles des plus consensuelles croient que se tremper les rendra invulnérables. C’est la définition du ressentiment que j’ai-je crois déjà citée plusieurs fois : boire du poison en espérant que l’autre va en mourir – et accessoirement qu’on en sera légitimé et vivifié, selon l’incroyablement stupide et fasciste sentence que font leur de plus en plus de libertaires en bout de course idéologique nécessitaire et fataliste : « ce qui ne me tue pas nanana ». Et pour servir de coussin à asseoir cela, notre bonne volonté inusable, gouvernance bienveillante, sparadrap sanitaire et réempowerment-réévaluation précaire toujours à r'faire  ! Youhou le menu du banquet funèbre autogéré ! 

 

 

 

 

(1) Je recommande à ce sujet un livre malheureusement épuisé, qui m’a fait et me fait toujours fort effet, depuis un quart de siècle que je l’ai lu pour la première fois, par sa rigueur de critique d’idéaux politiques du capitalisme toujours pas enterrés : L’idéologie nationale, de Guiomar.

 


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25 mars 2014 2 25 /03 /mars /2014 10:30

 

 

On aurait pensé qu’elles étaient contentes, les prohi, leur loi votée, nouzautes un peu mieux clandestinisées, le progrès social à pas cher et même moins que cher, sur notre râble. Eh ben non. Depuis quelque temps fleurissent de nouveaux appels à la discrimination – et je reste polie, toujours basés sur l’inusable scie des minorités tyranniques ; souvent des textes pseudosignés, semés ça et là et un rien diffamatoires, comme on dit chez les légalistes. Rien n’aurait été fait, nous serions en train d’envahir l’espace public et politique. On est sonnées, k.o. debout, mais nan, en fait il paraît que nous sommes en train de prendre le pouvoir ; quand on nous donnera la chasse ce sera sans doute parce qu’en réalité, nous détiendrons la puissance absolue et aurons réduit le reste de l’humanité à merci. Ah ça en rappelle de joyeux souvenirs, ce regain de dénonciation à chaque tournant de la répression, cette invocation à la sombre puissance illégitime des faibles qui, en réalité mais vous ne le saviez pas, dominent le monde. On l’a sorti pour bien des groupes humains – et, dans un monde patriarcal, on le sort aussi régulièrement pour les nanas en général, mais certaines ont tendance à oublier opportunément les implications des instruments de violence qu’elles pensent utiliser en toute sûreté pour elles-mêmes. Quand on veut faire disparaître une population, écrabouiller une catégorie sociale, toujours demander plus, brandir la menace épouvantable que son maintien fragilisé laisse peser sur la saine société ; pour en somme arriver là où on voulait en venir, sans oser le dire d’emblée : éradiquer. Éradiquer les gentes. Les prohi se sont longtemps avancées derrière les paravents des clients, de l’industrie du sexe, de bien d’autres prétextes ; mais en réalité ce sont aux putes qu’elles en veulent, direct. Aux nanas.

 

Ce qu’elles veulent avant toute chose, ce n’est pas renverser le pouvoir, fut-ce celui des hommes avec lesquels elles s’allient volontiers ; c’est rayer de la carte les nanas avec lesquelles elles sont en désaccord profond. On, c’est au moins un tropisme moderne – et postmoderne, ne leur en déplaise – dans le cadre de notre assomption comme citoyennes, par conséquent des vies desquelles on fait dépendre la toujours future félicité publique ; c’est ainsi que les ennemis prioritaires des communistes furent et restent d’autres communistes, des républicains idem, de l’extermination desquels la joie escomptée devait issir. D’ailleurs, ne l’avons-nous pas hérité du religieux : le pire ennemi n’est jamais le païen, mais l’hérétique. Et réciproquement – je dis d’autant plus réciproquement que les positions des unes et des autres, républicaines versus communautaires, me paraissent fondées sur les mêmes intentions sociales et les mêmes zones aveugles, impensées.

C’est d’autant plus flagrant que les mêmes prohi ne remettent pas un instant en cause le système hétéropatriarcal. Amour, attirance (gratuite et pour les mecs bien sûr !), famille, travail, rien de tout cela ne les ennuie, bien au contraire elles adhèrent, elles l’opposent même à l’infernale vénalité. Parce que le fond du prohibitionnisme c’est ça, la normalité hétéra, complémentariste et j’en passe. Vous ne trouverez pas beaucoup de prohi antisexe ou solanassiennes. O ben non, qu’est-ce qu’on ferait sans les hommes ? Nous on sait très bien ce qu’on ferait sans et avec de la thune ; on s’en passerait totalement et on s’allongerait les orteils. Ah mais la paresse est mère de tous les vices, et une valeur fort peu virile. Pas bien.

 

Perso je n’ai par ailleurs plus guère de sympathie pour le réformisme libertaire qui anime mes collègues syndiquées et une part grandissante du militantisme. Je ne crois pas que ce soit une opposition conséquente à la régression qui nous frappe, mais plus une tentative d’aménagement d’un même ordre social et économique, qui se veut moins meurtrière – seulement l’intention ne fait pas la capacité ; et c’est croire que notre bonne volonté participative et une certaine souplesse peuvent faire encore quelques temps de cet ordre des choses un endroit vivable, alors même que son devenir paraît ne pouvoir se faire que sur une élimination accrue. La peur de critiquer le fond de ce que pourtant on nous envoie dans la gueule a quelque chose de désespérant ; tout ça pour ne pas se faire peur soi-même, les cinquante ou cent encartées. L’adhésion aux lois de la valorisation et la revendication de reconnaissance sociale dans ce cadre, moi c’est bof. Un syndicalisme radical, pour ne même pas aller plus loin, est, d’expé, un vieil oxymore ; c’est comme pour tout l’associatif : on finit toujours, regrets ou pas, par similitude de forme et d’objet, par donner la patte au pouvoir et au fonctionnement social qui le fonde. C’est également d’autant bof qu’en fin de compte, mais c’est là encore une situation générale dans une contestation qui est revendication d’intégration, c’est se réclamer en fin de compte des mêmes nécessités que celles qui inspirent les prohi, avec une gondole dans l’étalage en plus ou en moins. La relation et la sexualité étant des systèmes d’échange sociaux, causer de « gratuité » à leur propos est une vaste blague. Il n’y a aucune émancipation, aucune vie vivable à escompter du succès de l’insertion dans quelque système d’échange que ce soit. Et cela concerne du coup autant les syndiquées réformistes libertaires que les prohibitionnistes républicaines qui, derrière leur prétendue critique de la marchandisation, ne remettent rien en cause ni de l’économisme et de l’angoisse d’équivaloir, ni du sexualisme patriarcal.

 

La haine rabique des secondes n’en est pas moins ignoble et par ailleurs stupide ; elles ont donné – avec tant d’autres - dans le très vieux panneau essentialisant de la politique, croient fermement que les systèmes globaux sont incarnés spécifiquement par des groupes sociaux, et que la solution – finale – est de les faire disparaître (« en tant que tels » dit-on aussi pour voiler la violence matérielle). Il va de soi, pour moi en tous cas, qu’on peut se proposer (et je me le propose !) de se débarrasser de rapports sociaux ; mais à ce point de vue, je suis désolée, les prohi ne remettent rien fondamentalement en cause de l’économie relationnelle, du complémentarisme et en fin de compte du patriarcat. Il n’y a d’ailleurs pas grand’monde en ce moment à féministlande qui se détermine à le refuser et à le renverser – du fait entre autres de ne pas critiquer ses formes sociales mais de vouloir se les récup’ en croyant fermement à leur « neutralité ».

 

Je trouve que ce qui se réduit de plus en plus à deux grandes options en concurrence converge vers le même incritiqué. Que ce soit le républicanisme qui se dit « universaliste », ce que je trouve parfaitement réducteur de ce que pourrait être justement un universalisme – il est hégémoniste « tout pour et par ma gueule » ; ou l’intersectionnalisme qui a certes la vertu incontestable de n’être pas (en principe) excluant – mais qui interdit toute critique des formes sociales, et par cela limite son propos à amener tout le monde à une boîte de sardines qui se révèle, ô surprise, être précisément celle que défendent les républicaines : souverainetés, économie, relationnisme et autres piliers de l’ordre mondial. « Tenue correcte exigée » versus « Venez comme vous êtes » - mais le magasin et sa logique sont les mêmes. C’est d’ailleurs pour cela que les pensées actuelles de la discrimination se situent toutes par rapport à une valeur qui elle ne serait pas discriminante. Combien de fois peut-on voir des arguments que « les gentes avaient l’argent » mais ont été discriminées, ce qui est parfaitement vrai, sur un autre plan. Par contre, la valeur portée par les unes ou les autres, elle, est naturalisée. Comme l’objectif commun d’être acteure, productrice, consommatrice, qui vont avec. Si on se plaint d’une inégalité, c’est que tout le monde ne porte pas autant de valeur ; mais que la valeur elle-même et le monde qui va avec créent une évaluation-élimination de base, ça ne semble pas tomber sous le sens. Et c’est ce qui pose des limites assez étroites à mes camarades syndiquées – comme à toutes les syndiquées de la terre. Les républicaines non plus que les libertaires ne remettent un instant en cause la magie de l’échange et des biens (marchandises, droits, etc.) par lesquels seuls nous sommes appelées à l’existence, et dont la privation, dans ce système, nous condamne effectivement au néant. Conflit interne à une même religion, je dirais. Le souci n’est pas ici seulement que c’en soit une, mais qu’elle présente des impasses sur ce quoi même elle base sa justification : hé non, ce rapport aux biens ne peut pas profiter à toutes, et même loin de là ; il ne peut fonctionner que dans la rareté, la concurrence, la reconnaissance toujours chichement mesurée (sans quoi elle ne vaudrait rien).

 

Les unes comme les autres se tiennent à une approche utilitaire qui implique compromissions. C’est désormais un lieu commun de constater que les prohi sont alliées opportunément aux mecs hétéro qui défendent l’accès gratuit aux nanas, à de vieux cathos mal laïcisés, à l’état qui fait la chasse aux clandestines dans l’espoir de consoler ses ressortissants et ressortissantes (parmi lesquelles un certain nombre d’entre nous…), lesquelles croient que cela sauvera leur frichti ; mais côté réformiste, on a aussi tendu la patte à cet état, à sa répression pour peu qu’elle ne touche que les méchants les plus consensuels, à l’organisation de la gestion des populations, à tel ou tel parti et à tels ou tels boulets, facilement très masculins ou réac-tradis. En fait, ce sont quelquefois à peu de choses près les mêmes de chaque « côté ». Inévitable, à partir du moment où on se bat somme toute pour l’intégration, la légitimité dans l’ordre des choses et les fins qui justifient les moyens. Ce n’est même pas (qu’) une question de calcul ; c’est que nous avons toutes mordu au hameçon de l’urgence, de la virile assomption des « mains sales » (une des clés peut-être des échecs à répétition des tentatives de bouleversement sociaux ; il faudra que je vous reparle de cette croyance), et aussi de ce que l’état de choses veut nous faire croire qu’il est, dispensateur de toutes félicités. Il est dispensateur, il est même thésaurisateur et monopole ; mais le voudrait-il en l’état qu’il ne saurait faire pleuvoir l’abondance et la liberté. Il est lui-même coincé par les nécessités que nous avons toutes reconnues, à commencer par la valeur et l’échange. Les résultat en est, entre autres, que nous nous retrouvons alors engluées avec bien d’autres qui nourrissent la même croyance, partent des mêmes prémisses, et devraient pourtant nous être infréquentables, si toutefois nous arrivions à nous déterminer un peu plus clairement, et à ne plus nous résigner aux mêmes conditions.

Et même – la pire compromission que nous réserve la participation aux logiques du moindre mal est celle du désespoir dans l’acharnement thérapeutique. Mettre des sparadraps sur des quartiers de viande, proclamer son utilité alors qu’on vient juste d’argumenter que le désastre qu’on combat progresse, ne bien souvent plus savoir où on en est (et là aussi en faire une argutie qu’on est dedans et que la lucidité de l’approche en est renforcée). Les prohi, elles, prétendent se tenir hors, ce qui est bien évidemment du foutage de gueule hors concours et membre du jury. Comme si répression et gestion s’excluaient. Elles aussi s’acharnent, sur nous bien sûr, mais également à prôner un modèle social qui a commencé depuis longtemps à se dévorer lui-même. Face à cela notre opposition est bien pâle, en tant que telle, puisque nous n’arrivons pas plus qu’elles à remettre en question les présupposés de l’ordre économique et relationnel. C’est d’ailleurs pourquoi nous sommes cantonnées, repliées dans la protestation morale et la comptabilité des dégâts. Les unes et les autres se posent en ambulances d’une croyance en quelque chose qui s’effondre, et qui de plus a toujours correspondu à la normalisation de formes très contraignantes, à l’élimination des qui valent pas assez, au patriarcat et à bien des trucs qu’il est paradoxal que nous regrettions.

 

Si c’est du côté du mieux vivre, je crois qu’il n’y a de promesse ni chez mes petites camarades réformistes libertaires, ni chez les prohi républicaines, lesquelles dernières se bornent à ne reconnaître qu’un parc un peu plus réduit de marchandisation (mais on ne limite pas la marchandise, le règne de la reconnaissance par l’échange de valeur, et elles ont beau passer leur temps à courir pour vérifier les clôtures :la logique même de la valeur est dans l’ordre relationnel, et il n’y a qu’en renversant celui-ci qu’on aura une chance d’y échapper – et même c’est pas sûr). C’est pour cela que les prohi en sont à défendre famille, hétéronorme, et tout ce vieux bataclan. Ce n’est même pas par méchanceté : c’est par manque d’imagination et apathie critique. Enfin, comme je l’avais fait remarquer il y a déjà des années, il n’y a pas de position critique de la sexualité en tant que telle dans les féminismes contemporains ; tous valorisent ce type de relation sociale comme « naturel », en y mettant, comme à toutes les natures qui ont une fâcheuse tendance à ne jamais être ce qu’elles devraient, diverses conditions.

 

On a eu récemment bien des occasions de se gausser, et là encore à très juste titre, d’un naturel et d’un évident qu’il faut sans cesse et à tout prix protéger contre déviances, décadences, mauvaises intentions ; tellement il va de soi. Sauf qu’on ne s’est pas forcément suffisamment aperçu que la plupart de nos positions actuelles sont des positions de défense de tas de choses qui ne marchent, et nous avec, qu’à coups de pied dans le cul. Si les unes passent leur temps à courir après « la gratuité du cul », gratuité qui comme je l’ai déjà fait remarquer, vu la position centrale de la sexualité dans les échanges sociaux, ne peut être qu’une chimère ou plus précisément un mensonge ; si les unes donc… les autres ne me semblent pas moins courir après un autre eldorado toujours remis, toujours décevant, qui est le règne des libres producteurs échangistes et qui, a sacrebleu, échoue toujours, par quelque bout qu’on essaie de le prendre ! Sans parler des autres paradis qu’on se sent obligées de ramener et de positiver une fois qu’on a repeint celui-là. Significatif tout de même que, quand on s’est résignées à croire que, l’économie, l’échange, de toute façon, on peut pas en sortir, et c’est peut-être pas si mal, tiens on va s’en servir, on y rajoute facilement natures, pouvoirs, religions et autres vieilles daubes transcendantes qui ont pourtant largement fait leurs preuves. Et se marient d’ailleurs fort bien, en pratique, au règne de la rationalité instrumentale. Je ne marche pas !

 

On a le sentiment, à voir ces contorsions, qu’il y a pour tout ce monde, qui est le nôtre, un paradis perdu, une paradis de l’ordre relationnel et économique, lequel somme toute diffère peu selon les versions de ce qui paraît sa même religion, paradis perdu qui quelque part devrait avoir été toujours là, mais qui par le maléfice de méchantes oppressions – toujours externes, jamais systémiques – se trouverait devant nous (tout en restant en arrière parce qu’il est quelque part déjà acquis, pas à penser). D’où cette bizarre position où nous sommes à la fois cul et tête dans le même sens.

 

Incontestablement, pendant que les prohi tirent sur l’ambulance des travailleuses du sexe les plus visibles, cible bien pratique parce que circonscrite, l’hétéropatriarcat comme système se porte on ne peut mieux. Il s’est de toute façon historiquement très bien accomodé de toutes les répressions antiputes et anticlients, qui ne datent pas d’aujourd’hui. Tout simplement parce qu’il est foncièrement basé sur l’idée et l’injonction de besoin sexuel, de naturalité des relations de dépendance affective et sexuelle, de prétendue gratuité qui dissimule mal un système d’échange et de valorisation contraint, une économie quoi. Et j’ose dire que non seulement il se porte bien, mais carrément de mieux en mieux, alors que les autres formes de reconnaissance sociale obligée se rétrécissent et vont à la faillite. Cela fait des années qu’avec d’autres, chercheuses et associatives, nous avions constaté la hausse sur le marché de la mise en couple et de l’enfantement, par exemple. Avec les déconvenues et violences que de conséquence. C’est marrant – aucun mouvement féministe aujourd’hui ne met plus en garde contre les dangers de la vie familiale, du natalisme, de la culture de l’amour. Nan, on en fustige les « dérives », mais l'idéal social lui-même est tout beau tout en sucre. Á ce point que les non-hétérobio veulent y prendre participation avec enthousiasme. Et, ô malheur de la « nature humaine » (puisqu’on n’arrive pas à se dire que c’est ce type de rapport qui les engendre) les même conséquences glauques et brutales.

 

L’attaque d’un point social ou politique perçu consensuellement comme faible ou sale est un vieux must des autostratégies de divertissement : comment ne pas penser à la situation générale ? Acharnons nous donc sur un des ses appendices. C’est la force des tendances conservatrices et « retour aux fondamentaux » actuelles : elles ne manquent absolument pas de cibles lentes à détruire. Et la faiblesse de la réponse c’est de ne pas sortir de la logique même qui permet ces attaques, ce divertissement, cette absence de critique sociale. Quand les syndicalistes mettent en avant le « moralisme » des prohi (qui ne me paraît pas si évident) ou la « libre-dispo de soi-même » comme outil et unité d’échange, et que surtout elles ne vont pas au-delà pour « ne pas faire peur » (mais encore une fois à qui ?!), elles se maintiennent délibérément dans le cadre qui dans les faits favorise un contrôle général et aussi une limitation des rapports sociaux à ce qu’ils sont déjà. Et si, dans les circonstances du naufrage actuel, les prohi l’emportent dans ce cadre, eh bien ce n’est probablement pas par hasard. Nous nous trouvons exactement, de ce point de vue, dans la même situation que tous les autres acteurs économiques, comme on dit : nous essayons de sauver notre participation à un fonctionnement qui suppose dans les faits de plus en plus nettement notre tri éliminatoire, par plusieurs tenants. Et que ce soit par notre propre dynamique (je me rappelle l’ahurissement de collègues à qui, dans un atelier, je proposais d’examiner les violences internes au milieu autrement que, justement, moralement…) ou celle de la réduction générale de la valeur en cours pour essayer de prolonger l’ordre des choses comme il (ne) va (plus trop bien), traduite elle aussi en termes politiques par nos adversaires. Qu’on brûle des pneus devant une usine en se battant contre les employés d’une autre boîte, ou qu’on défile sur le trottoir à deux cent, c’est désormais la même impasse. C’est nous, surtout, qui privilégions, par pusillanimité, ce qui est désormais une approche morale et plaintive : « mais pourquoi… ». 

 

L’adhésion, je pourrais même dire l’identification de principe de nous-mêmes à l’économie jumelée de la reconnaissance et de l’objectivation-appropriation, de soi-même comme du reste, est commune aux deux positions qui s’affrontent. Et encore plus la réticence à les remettre en question. L’idée d’un désinvestissement répugne à tout le monde. C’est d’ailleurs ce qui donne à contrario tant de valeur à l’économie sexuelle, qui doit de ce fait être soumise à une espèce de régime de fusionnalité, qui d’une part cache qu’elle est une économie, et par ailleurs la survalorise. Mais défendre sa naturalité dans l’échange « commun » ne remet pas non plus en cause cette valorisation – elle l’assure autrement. Évidemment, le point de vue syndical ne lui demande en fait pas autre chose – derrière les arguments libertaires – que d’assurer justement un peu de redistribution de valeur. En quoi, et précisément du fait que personne ne se propose, ni d’ailleurs n’a les moyens qui ne pourraient être que collectifs et révolutionnaires, de sortir de cette situation de nécessité, ça se tient. Mais ça ne se tient que dans la mesure où on croit que « toutes approches égales par ailleurs », ça marche. Or ça commence aussi à ne marcher plus trop, ou dans des conditions qui, comme c’est le cas de toute l’économie, nous esquintent et dévorent par ailleurs. Et là, précisément, je prétends que le point de vue syndical et associatif d’amélioration du présent a déjà été rattrapé par les conditions générales qui résultent de ce qu’un vieux barbu appelait la chute tendancielle du taux de valorisation… et de toute la société structurée dessus ! Je veux dire, en réalité et d’expé, si on veut prendre un exemple tout à fait terre à terre auquel je me heurte moi-même, prohibition ou échange libéral, la plupart d’entre nous, les moins valorisées, de par le libre jeu qui d’ailleurs se fiche en grande partie des lois, sont confrontées au pouvoir de la clientèle, c'est-à-dire de la valorisation à travers les personnes, qui nous contraint à sucer et à baiser sans capote, parmi bien d’autres choses que l’échange équivalent ne nous permettra jamais de choisir. Á commencer par les plus moches et les moins chères, dont je me flatte d’être et donc de connaître un peu la condition. Je veux dire, nous y sommes conduites aussi sûrement par ce à quoi nous adhérons jusques nous y identifier – la valeur – que par la répression prohibitionniste. Et de manière générale, l’économie, planétairement comme localement, est mauvaise pour la santé, si on veut s’en tenir à ce critère lui-même transformé depuis quelques années en outil de valorisation. Comme la socialisation, la sexualité, la famille et autres formes injonctées, défendues par les unes ou par les autres. Des lois pro capotes seraient d’aussi peu d’effet positif que le sont les lois prohibitionnistes : elles déplacent juste le fonctionnement économique et sexué depuis l’institué vers un relatif informel. Les lois ne modifient pas les rapports sociaux dominants ; elles y sont liées fondamentalement ; soit elles les entérinent, soit elles les répriment sans grand succès. Un rapport social ne se change que dans le bouleversement de la société.

 

La raison sociale, l’objectif, payant ou « gratuit » (c'est-à-dire payant en une autre monnaie) reste le même : ici il prend la forme de l’épiderme, de la muqueuse – de la signification de leur mise en scène en termes de valorisation. Si nous voulions que quelque chose change à ce sujet, c’est là qu’il faudrait porter l’examen et le fer. Mais nous ne voulons pas que ça change, du fait que la condition même du circuit dans lequel nous trouvons pitance est là dedans. Il faut nous défaire de l’idée simpliste que vouloir c’est pouvoir, en l'état et sans changer de base sociale, et que nous pouvons donc avec suffisamment de bonnes intentions et de vigilance remédier aux contradictions qui se télescopent en nous et sur nous. Les conséquences en resteront d’autant plus et plus longtemps les mêmes que nous nous bornerons à chouigner que « ça marche pas » - et accessoirement que ce n’est que la faute aux méchantes qui nous entravent, qui entravent le meilleur monde possible de l’échange à valeur ; et aussi à croire que les droits sauveront notre peau. On peut pourtant voir déjà largement combien le droit, soumis par logique au rapport d’appropriation, sauve de peaux de par le monde.

 

Une autre personne pose la question qui revient : y a-t-il une ou des communautés ? Et si on considère la thèse selon laquelle oui, il y a une communauté, à peu près générale désormais : celle d’une nécessité que nous avons fait nôtre, qui nous lamine et que nous nous battons cependant pour intégrer ? Cette nécessité n’a rien d’humain, est totalement transcendantale si on peut dire, et implique évaluation, concurrence, ta place (ta propriété) n’est pas la mienne dégage – et conséquemment élimination, même avec toutes les bonnes intentions antidiscriminatoires du monde, parce que la discrimination dernière n’est pas pensée, ressentie, vécue comme telle, mais comme « la réalité ». Réalité exclusive et punitive.

Par ailleurs, je crois qu’aucune autre identification collective n’est en mesure de s’opposer à ce broyage, parce qu’elles sont aussi déterminées sur des devoir-être et des transcendances. Que ce soit, là encore, le républicanisme le plus outré ou les spécifismes les plus scrupuleux. La forme même adoptée, mise en concurrence avec l’abstraction réelle la plus puissante, est toujours perdante et avalée, après avoir servi évidemment au renforcement de la domination. Il n’y a vraisemblablement aucune voie de sortie ou de secours vers l’arrière, le déjà fait, qui nous a amenées où nous en sommes.

M’énerve aussi le tonitruant silence militant actuel sur la violence sociale normative, misogyne, raciale, propriétaire qui gagne partout, réduite dans les slogans à la violence d’état, non moins effective, qui en est pour une notable part la conséquence et la justification, notamment en démocratie. L’état, comme la plus grande partie de l’organisation sociale (droit, justice…) fonde amplement l’acceptation, pour ne pas dire pis, de sa violence, sur le jeu des haines ordinaires, ainsi que sur la peur réciproque encouragée. Hobbeslande. Les institutions, essayant de maintenir leur semblant de légitimité, courent au devant de la demande sociale majoritaire, et cette demande, dans la résignation générale qui ne date pas d’hier à la pauvreté et au flicage, est in fine une demande de haine et de violence. Il faut cesser d’innocenter nos contemporains, ce sont souvent eux qui nous persécutent, nous dénoncent, nous tuent, réclament contrôle et répression. La volonté générale n’est malheureusement pas un vain mot. Elle n’a rien de folichon. On peut longtemps causer d’aliénation – un terme aussi complexe que ce qu’il recouvre – mais il n’y a rien dedans qui ne soit, précisément, autonome, et ne reproduise par tous moyens ses propres lois et contraintes. Je ne crois pas qu’on pourrait s’en prendre à cet état de choses sans en finir avec la puissance des rapports de force socialisés et des injonctions qui les structurent.

 

Pour tout dire, je ne crois pas que ça nous mènera à grand’chose de tenter d’opposer vertueusement notre autolimitation (économique, sanitaire…) aux surcroîts de violence sociale qui nous tombent dessus, parmi lesquels la haine de plus en plus nue et nette des prohibitionnistes pour nous – et pas tant pour un système patriarcal dont elles protègent le principal, qui consiste précisément dans la naturalité pseudo-gratuite de l’hétéronorme. Nous sommes, comme tant d’autres, depuis longtemps sur une défensive pas toujours très claire – parce que nous défendons aussi notre participation au même ordre des choses, dont nous essayons de tirer quelque profit et ce que cette société nous permet et suggère d’autonomie : valoir quelque chose et pouvoir l’échanger (là encore, je souligne, aucune critique de ce principe du côté prohi, où il n’y a plus d’opposition antiéconomiste de fond depuis longtemps – à supposer qu’il y en ait jamais eu). Mais une position défensiste, dans la situation actuelle et vu sa logique interne contradictoire (avec mais contre, ou l’inverse), a de plus en plus de chances de nous faire nous conduire par la main vers une éradication certes bien différente de celle que promeuvent les prohi – toutes en atelier et en travail honnête, mentalité de dix-septième siècle et de grand enfermement – mais non moins probable. Quel que soit le jugement politique que l’on porte dessus, je crois qu’escompter sur un développement gagnant-gagnant de tous les systèmes d’échange qui structurent totalitairement le présent trouvera déception :ils sont déjà tous en train de se rétracter. Le libéralisme libertaire arrive trop tard, de ce point de vue. Et un avenir transitoire est plutôt à nos ennemies – à ceci près qu’elles seront, pour la plupart, parmi les cibles suivantes de la politique qu’elles pensent imposer – et qui s’impose en fait depuis un moment sans elles pour cimenter ce qui reste du social marchand en déroute : le retour aux fondamentaux.

 

Si nous ne voulions pas y finir, il serait peut-être plus que temps de commencer à penser une sortie avec nos moyens, continuer à subsister à notre habitude, mais cesser de l’idéaliser comme une quelconque voie d’émancipation (depuis quand travail et cul sont-ils émancipatoires ? croyance républicaine, précisément, elle-même entée sur le religieux le plus antique), et imaginer négativement des transformations qui ne tiennent plus à de pathétiques aménagements de l’inaménageable, le nez dans le guidon, toujours déçues par les résultats. Nous sommes des ambulances ; et on tire sur les ambulances. Pas vraiment d’idée de par où nous pourrions partir d’où nous en sommes – mais cela ne justifie en rien la croyance qu’on arrivera à quelque chose de vivable si on y reste ! D’expé c’est plutôt compromis. La confusion des remèdes et autres solutions n’arrange rien : de ne pas voir ne nous sauvera pas. Je suis de celles qui en ont marre qu’on célèbre des tactiques de survie dont nous savons très bien que nous ne les contrôlons guère, et que leurs possibilités se rétrécissent de jour en jour, comme si c’étaient des stratégies d’émancipation, de maîtrise et de changement des choses ! Nous savons d’expé que nous sommes en cela à peu près autant de mauvaise foi que nos ennemies avec leur faconde prétendument antimarchande, qui ne mène elle aussi qu’à maintenir les rapports sociaux en l’état en songeant in petto « pourvu que ça dure ». Dans les faits, les deux options se terminent dans la même impasse d’appauvrissement, de concurrence et de dépossession.

 

Les prohi, on les emmerde, c’est une chose acquise ; mais veillons à ne pas nous emmouscailler nous-mêmes, par pusillanimité et croyance que l’histoire actuelle, matérielle, va dans notre sens, en tous cas ce que nous imaginons encore trop souvent comme notre sens. La croyance n’amadoue jamais les logiques sociales. Et on a eu encore ces dernières années l’occasion de voir ce que promettent par exemple les révolutions strictement politiques : changement houleux de décor, curés, fliques, militaires, vieux chevaux de retour, ordre économique, pénurie mafieuse. C’est le visage pour déjà pauvres de la réaction mondiale ; le visage pour encore un peu riches, nous l’avons, républicains répressifs, négociations salariales et sociétales, progrès gratuits et excluants. Á logiques sociales, guerres sociales. Une condition en est sans doute de ne se plus prendre à la glu des fins, ou de ce qui se présente telles, mais de prendre garde à ce que nous étions habituées à percevoir comme moyens. C’est là ce par quoi nous nous laissons toujours encadrer. Il n’y a pas d’avenir à patauger dans les sables mouvants, autre que se grimper les unes sur les autres pour y crever dans l’ordre imposé, que ce soit par les lois explicites ou les lois implicites. Il nous faut sortir d’ici ! En finir avec la positivation d’un quotidiennisme qui nous est certes imposé par les circonstances, mais que nous nous sommes malencontreusement réappropriées afin de voir les choses plus en rose et d’éviter la réflexion systémique sur l’impasse propre à ce monde et qui nous broie parmi les autres. Mais non seulement je doute que les réformistes libertaires le veuillent, dans les dispositions actuelles je commence même à me demander si elles ne se mettraient pas avec l’état et le secteur social en travers d’une éventuelle et imprévue sortie de piste, lestées de toutes les bonnes raisons qui nous entraînent les unes après les autres, et les unes par les autres, vers le fond depuis des décennies ! Je n’ai pas envie de me laisser aller à justifier ce qui nous (et me, charité bien ordonnée…) tue, que ce soit imposé et géré dans la répression politique, ou consenti et autogéré dans la sélection économique. Aucune des normalisations en concurrence ne me paraît présenter d’issue autre. Et l’affaire ne se joue pas à terme – nous sommes en plein dedans depuis un moment.

 

 


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20 mars 2014 4 20 /03 /mars /2014 09:36

 

 

Les alliées c’est la vérole

 

C’est, avec la fameuse convergence des luttes, son masque de zombie l’unité, leur marionnette l’articulation, pourquoi pas même le « vivre ensemble » ?!, peut-être plus qu’elles encore, ou bien ça les résume, un des mirages les plus meurtriers de la vie sociale et politique. Meurtrier parce qu’un mirage vous fait voir considération, aide et sécurité là où vous attendent mépris, haine, charclage et mort dans le désert.

 

On est pourtant beaucoup à le savoir, à le re, le re-resavoir, d’expé. Mais voilà, on voudrait toujours croire que les choses (et les gentes) sont ce qu’elles se prétendent, comment elles se présentent. Et ce croyant nous nous remettons toujours en danger, jusques à extinction, épuisement.

 

Autrefois je disais que nous n’avions pas d’alliées. C’était encore trop optimiste. Plût à la diablesse que nous n’en ayons vraiment pas, non plus que de puces et de gale. Je viens de me voir rappeler que nous en avons, toujours trop dès qu’il y en a. Alliées, la glu, t’love-t’haine, velcro, acariennes, j’suis un peu t’ je te prends ton peu de place, et autres attentionnées prends soin d’toi - démerde toi. Et moi et moi et moi ! Nous sommes leurs amies –  vous savez ce que c’est que d’être l’amie de. Nous sommes même paraît-il leurs camarades (à sous statut), quand ce n’est pas leurs sœurs (quelle famille !), et ça vaut tout autant. C’est nous qui payons la noce, cela va de soi. Mais c’est bien aussi que nous y avons cru, consenti – et c’est là un euphémisme ! Quand on cherche une vérole, on n’a aucun mal à la trouver, elle est toujours disponible, elle n’a qu’à attendre – et cette attente jamais déçue marque le niveau de notre débine, de notre résignation, de nos illusions, de notre participation quoi à ce qui nous massacre.

 

Les alliées abusent. Les alliées abusent d’être alliées. Et nous nous abusons nous-mêmes de vouloir des alliées ou de les accepter. L’alliance est un des aspects contournés, hypocrites, de l’inégalité. Les alliées sont toujours vos dominantes, toujours plus fortes – on n’a jamais entendu parler d’une alliée plus faible. Déjà, avec notre obsession de l’empowerment, de l’intensité et de l’accumulation ça ne nous intéresse pas, et les plus faibles savent très bien que dans ce système elles ne sont ni ne peuvent être les alliées de personne. Les alliées apportent du capital, de cette puissance « neutre » qui nous constitue en éléments de la concurrence et de l’entrélimination ; elles apportent leur pouvoir, tellement c’est chouette le pouvoir, et elles se le gardent. Sit-in. Pique nique. Les alliées finissent toujours à votre place, elles vous la prennent, elles vous isolent, elles gobent vos liens, votre vie, se l’annexent en vous rayant de la carte, en vous jetant dans le vide, sans même avoir besoin souvent de forcer. C’est mécanique, c’est naturel, c’est le pouvoir, c’est classe !

 

Les alliées nous consomment, pour autant qu’il y a quelque chose qui leur est consommable, pas trop fibreux. Quand ce n’est pas directement, elles se promènent avec notre image sur la gueule, ça ouvre des portes paraît-il. Une fois consommées, ou tout de suite s’il s’avère qu’il n’y a rien à consommer, nous c’est poubelle, sur le couvercle de laquelle elles ne dédaignent pas de s’asseoir, de concert avec celles qui professent ouvertement la haine des transses - quand même, elles vont pas se fâcher pour ça. Ça servirait à quoi la solidarité ?

 

Les alliées ont pour principe, cela tombe sous le sens, de n’être jamais vous. Beurk. Si elles sont alliées c’est précisément à cause de et pour ça. Ce n’est pas pour partager ni combattre la stigmatisation, la violence subie, l’absence de valeur, encore moins renverser ce qui fait cette valeur par laquelle elles sont un peu mieux reconnues ; c’est pour farfouiller ce qu’elles pourront bien se mettre de côté de ce que vous pouvez encore représenter d’intéressant, de valorisable, selon les barèmes en vigueur. Á tpglande, les alliées deviennent ainsi « un peu trans », « queer », histoire de profiter de ce qui peut attirer, du versant rémunérateur de l’exotisation ; un peu, pas trop, et surtout pas exagérément féminin, pasque là comment dire, ça craint quoi.

 

Le concept même d’alliance est pourri. Il n’y a pas de bonnes alliées parce qu’il n’y pas de bonnes alliances, et pour personne, pas plus que de bons mariages ; que le principe en est la hiérarchie dans la réalisation du sujet social unique, masculin, valorisateur ; que la dynamique même en est foireuse et délétère. Il est vain d’invoquer au sujet de ce qu’elle provoque les mauvaises intentions ou les consciences défectueuses – ce qui ouvre éternellement la porte à la continuation des abus, avec les bonnes intentions, les consciences « déconstruites » et tout le bataclan moral. Il est porté par la fascination pour le pouvoir à laquelle nous n’avons pas la volonté d’échapper, que nous nous sommes résignées à ne plus critiquer, et à laquelle cependant nous succombons. Les alliances, les convergences, ce sont dans les faits et dans la logique de plus en plus souvent carrément explicite l’assentiment aux hiérarchies, l’engluage dans leur valeur et leur justice, le rappel aux ordres, qui rapidement n’en font plus qu’un seul derrière leur concurrence.

 

Réviser les rapports à la baisse, saborder les intérêts et les objectifs, démasquer les solidarités effectives qui dominent et éliminent, étrangler l’appétence, noyer l’(auto)exotisme, dissoudre les glus sociales et identistes à l’acétone, refuser les types de rapports fétichistes qui nous esquintent. S’il n’y en a pas d’autres en rayon, s’en passer, plutôt que de s’y faire. Du balai ! Et du balai aussi dans les idéaux, les balivernes dont nous nous berçons. Gardons nous d’être nos propres alliées et de faire le boulot sur nous-mêmes. Tirons conséquence de ce que nous savons, plutôt de ce que l’on nous serine et que nous voulons bêtement avaler. Ce n’est qu’en connaissant les impossibilités qu’on pourra faire place à d’autres possibilités. Ne jamais plus en faire des destins, des besoins, des désirs ni des nécessités. Et pour cela s’y rendre inutilisables.

 

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17 mars 2014 1 17 /03 /mars /2014 12:35

 

 

...pour des séparatismes à venir

 

 

Rompre avec l’illusion idéaliste que le « qui/ce que nous sommes » changera magiquement par sa vertu exotique les rapports et formes sociales, laquelle nous a menées à ce jour à des tripotées d’échecs, parce que reproduisant les structures pensées « neutres » de ce dont nous voulions fuir. De ce point de vue, l’important est encore plus de quoi on se sépare, d’emblée et avant tout, que de qui on se sépare. Quoi désigne clairement ici les formes et les pratiques sociales à vocation majoritaires, convergentes, actuelles. Et cette séparation envers le quoi peut (re)déterminer en acte le qui se sépare, et de qui. Il se peut qu’on ait des surprises ; déterminons nous nettement pour qu’elles soient bonnes.

 

Rien ne sortira des tours de passe-passe néo-essentialistes que la reproduction du même ; il nous reste le principal à faire comme à défaire. Mais là encore, pour trouver ou forer des issues, peut-être nous faut-il nous débarrasser du stakhanovisme cohérentiste des solutions – autochantage qui nous injoncte de créer (encore) un monde, comme si n’en avait pas assez, et dans les faits de tout remplacer (ou de tout repeindre) en « alter- », bref mine de rien de transposer la même structure de réalité soi-disant neutre - de rapports sociaux fatalisés, naturalisés. Ne pas hésiter à en abandonner de larges pans, ça nous fera de la place pour vivre et inventer autre chose. Désinvestir. Poudre d’escarpette.

 

 


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15 mars 2014 6 15 /03 /mars /2014 10:17

 

 

Nous n'avons pas voulu, ne voulons pas être des monstres ; nous sommes donc des caricatures.

 

Je sais, c'est pas la première fois mais je ne peux pas m'empêcher de la refaire, tellement elle s'applique finalement à une grande variété d'entre nozigues et de nos situations.

 

 

 

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11 mars 2014 2 11 /03 /mars /2014 11:20

 

 

Elle n’aimait pas forcément bien les transses. Et alors ? D’ailleurs, et déjà, je crois que la question n’est pas qu’on nous aime ou pas. Les qui nous aiment se sont plus signalées par leurs abus, leurs violences, leur exotisme et leur bêtise que d’aucunes qui n’en ont jamais fait profession. Non, non seulement la question n’est pas là mais une urgence serait de l’arracher, et nous avec, aux sables mouvants de la reconnaissance par le social en l’état. Et enfin, je n’aime pas la mort, pour qui que ce soit, même celle qui me la souhaite ; ce serait boire du poison en espérant que quelqu’une d’autre va en pâtir ! Alors pour une que j'apprécie je vous dis pas. La mère Matthieu est morte. Ça fait très ch… C’est très nul. C’était une des rares féministes encore en circuit qui n’avait pas abandonné une perspective de critique sociale. Ça reviendra certainement, mais on n’en voit pas encore le bout du nez. Et toute personne manque ! Surtout de celles qui n’ont pas voulu se cantonner à l’aménagement du présent.

 

La mort a beau être ordinaire, elle n’est jamais acceptable. Comme criait autrefois sur scène une très ancienne connaissance, qui a depuis je crois fait sa pelote de la fatalité, « la révolte ne peut se réduire à ce qui pourrait changer ». Ou à ce que nous croyons tel. Matthieu a été de celles qui ont repoussé les limites et du pensé, et du changeable. Et c’est la chienlit qu’elle ne soit plus là pour continuer. C’est le désert dehors. Tout le monde est dans la cave de l’auberge, à y chercher des lumières et des richesses. Dehors il fait froid et noir. Ce serait à nous qui y sommes d’allumer un soleil. Mais nous ne nous voyons ni ne nous entendons même pas dans cette poix.

 

On devrait pas mourir. Et zutte.

 

 

 


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8 mars 2014 6 08 /03 /mars /2014 09:33

 

 

 

Même si vous n’allez pas me croire, je fais le plus souvent le dos rond vis-à-vis de la haine envers les nanas transses et de ses multiples expressions. J’appelle à laisser les qui la cultivent s’exciter en famille, quand il s’agit de ledoaréries, et à déserter les bacs à sable communautaires où elles s’ébattent. Et bien des fois je fais comme toutes les minoritaires, je la ferme. Mais comment la fermer quand les cis du voisinage vous agressent à domicile ? Ou bien quand sortent des chansons qui surfent sur le bon vieux référent politique réac voire préfasciste des « minorités tyranniques », comme celle d’une artiste « politiquement incorrecte et réaliste » se faisant appeler du nom de scène de GiedRé, et qui ressemble à une foultitude d'autres ?

 

« Politiquement incorrect », c’est très simple, n’allez pas chercher la moindre originalité ni encore moins de réflexion critique ; ça consiste tout à l’inverse à taper sur les minorités les plus vulnérables, en agitant les ressentis pourris et incontournables, naturels quoi, des majorités qui se cherchent des amusements et des souffre-douleur. Quant à la « chanson réaliste », hélas, pareil, historiquement c’est de la chanson réactionnaire, au prétexte de la « description » de comment fonctionne le social et de ses brutalités. Même quand la chanson réaliste ne fut pas ouvertement de droite, elle était d’une gauche qui s’appuyait là encore sur les bonnes vieilles évidences, notamment une misogynie sans faille et un idéal centré sur les intérêts masculins. En gros, incorrect, réaliste, non-conformiste aussi j’en oubliais dans la panoplie, c’est format Zemmour. C’est la haine réaque, conservatrice, ressentimenteuse et décomplexée.

 

La chanson en question est particulièrement épouvantable. J’avoue, je n’ai pas pu faire le dos rond en lisant le texte. Ça m’a fait mal au ventre. En plus je sortais d’une nuit où les traumas de violences subies, pendant des années, de la part de personnes et dans un milieu se disant féministes et « pro-t’s », étaient brutalement ressortis. Et en buvant mon robusta je lis tout simplement le texte d’une chanson visant à faire rire populairement, mettant en scène une transse, travailleuse du sexe, évidemment étrangère, déjà (et hop la xénophobie, le racisme !) qui viole un mec (un client), et qu’on tue comme une mauvaise bête. Et comme ça tout finit pour le mieux dans le meilleur des mondes – c’est même là je pense l’important, il est dans la chute : quand on a tué une transse, avec un bon prétexte évidemment, sans prétextes on ne ferait jamais rien, eh bien on se sent mieux et la terre tourne un tantinet plus rond, l’axe graissé de nos tripes. Le soleil se lève à l’heure et on peut aller au travail la tête haute en regardant sa petite famille, son monospace et son lotissement. Eh oui. Ça fait partie d’un bagage partagé avec une joyeuse complicité entre les fachos, les mecs en général, la société cisse en encore plus général et d’aucunes qui ne se croient ni des uns ni des autres : les transses ont pour coutume de violer, c’est bien connu. Et surtout les transses sont une anomalie à exterminer. La chanson affirme qu’elle est à donf’ de testo – ce qui fait marrer quand on sait ce qu’on avale ; mais qui va sans doute beaucoup moins faire marrer nos camarades m-t’s, en tous cas s’ils ont l’honnêteté de gueuler aussi en cette occasion. Apparemment ce n’est pas le cas, grand silence encore une fois à m-tpglande quand il s’agit de saloperies au sujet de nanas transses. C’est une habitude prise. On voit en tout cas où s’arrête réellement la « communauté ».

 

Les transses violent donc. Ça soulage tout le monde ; on peut oublier finalement nos petits amis hétérocis et leurs frustrations. On peut aussi oublier toute tentative critique vis-à-vis de la sexualité comme norme injonction et de ses prétendus « dérapages ». La sexualité c’est la contrainte et l’abus institutionnalisés, mais on ne peut pas le dire, non plus que l’économie c’est l’exploitation, la politique c’est la domination, l’appropriation c’est l’extorsion. Ça foutrait tout le commerce en l’air. Pas question. Il faut donc une réserve d’anormalité où investir un rapport de domination déclaré déviance de la nécessairement bonne naturalité sociale. Les transses violent. Génial. On a trouvé coupable. Et dans un mode où la recherche de coupables prime de loin sur les velléités de critique et de transformation, je vous dis pas la jouissance partagée. Enfin, coupables oui, mais surtout à pas cher socialement et relationnellement. Là encore, les copains et les copines, papa et le cousin, ce serait trop dommage. Mais le monstre de service, c’est trop beau, c’est noël, coupable idéale qui ne coûte rien à personne, comme les autres déchets de la concurrence sociale.

 

Le mensonge est déjà, en lui-même, énorme. Les transses sont probablement parmi les plus insécurisées envers la norme de sexualité et l’initiative des rapports qui vont avec. Mais il est vrai qu’il en est beaucoup qui, même le sachant bien, n’éprouvent guère de gêne à dire le contraire, et à faire avaler leur haine transsephobe en répandant ce type de calomnies et d’appels au meurtre. Les transses violent, c’est leur spécificité, elles ne sont même transses que pour ça – manipulation qui rassemble et raccommode la droite, vieille et jeune, et les militantes qui se croient radicales à frais raisonnables d’investir leur détestation dans les plus marginalisées. Et par conséquent, il faut les tuer. J’avoue, je n’ai pas lu depuis longtemps une charge aussi nette, qui appelle si ouvertement au meurtre de masse envers nozigues. Ça n’a pas l’air d’ennuyer grand’monde, ce qui ne m’étonne guère. Déjà un type comme Orelsan, ce n’était pas très facile ni bienvenu, je me rappelle, de mettre en exergue ce qu’il promouvait comme rapports sociaux désirables. Mais là, des transses, même les qui bougeaient un peu alors restent coites et au chaud. Puisque nos représentantes autoproclamées ont été causer avec l’individue, on aurait tort de s’en faire. Ça pue. Ça pue très fort la lâcheté, la compromission, comme d’hab. Et cette tolérance à la puanteur ne sauvera personne.

 

Le fond, j’y reviens, est celui qui en période de crise permet de justifier le report de la crainte et de la haine sur les plus faibles. Il suffit de décréter qu’en réalité ces personnes et ces groupes sociaux dominent le monde, sourdement, nuitamment ; maltraitent et terrorisent les malheureuses majorités saines et désarmées, trop gentilles quoi. Ce schéma, qui exonère admirablement de toute critique politique systémique, a déjà maintes fois donné toute sa mesure. On l’avait déjà vu il y a quelques années à notre sujet avec la Terreur trans ; mais c’était encore exotique, distancié quoi ; là ça y est, c’est ici. On commence par rigoler, puis on passe aux menaces, enfin on extermine. Les cosmopolites, les parasites, les voleurs de cuivre et autres cancrelats. Alors les transses qui violent, ça va être pain bénit. Marteaux, couteaux, quoi encore, comme je l’avais écrit après un de ces assassinats, l’an dernier, la panoplie est chez brico. Tout le monde doit pouvoir tuer sa transse.

 

Parce que nous sommes une des nouvelles cibles consensuelles. Consensuelles parce que personne ne s’identifiera à nous, et donc ne nous défendra, encore moins se fera nôtre. Les réactions à cispédégouinelande à ce sujet on été éloquentes : rôh, c’est de la rigolade. On vous en souhaite de la comme ça, de la rigolade, quand elle vous talonnera dans les rues, à votre tour. On ne veut pas être transse, on ne veut pas non plus être du côté féminin du monde. Il y a presse pour être de l’autre, celui des biens nés et des biens devenus, celui de la domination celui où on croit qu’on sera épargné – mais la domination marche par élimination, même si elle fait sa pub sur l’assimilation et l’agrégation. Concours permanent, et concours suppose perdants.

 

Nous sommes de plus en plus nombreuses. Ce n’est ni un hasard, ni anodin. Je ne crois pas un instant que ce soit là une naturalité de plus ou je ne sais quelle histoire de genre inexplicable ; je pense très clairement à un sourd mouvement social qui tend à renverser la passion masculiniste qui prévaut. Les thèses fixistes « on est ce qu’on naît » et autres inexplicabilités que nous croyons bien vainement nous protéger me semblent complètement fuyantes, à côté de la plaque, dépolitisantes et déproblématisantes. Mais le ressenti social majoritaire, lui, ne s’en laisse pas conter ; il est aux aguets. Il a perçu un vide, une fuite, une perte. Et il se rue pour la boucher. Oui, nous constituons quand même un danger pour l’ordre sexualisant et masculinisant. Je dis quand même pasque nous rasons les murs et faisons tout, pensons en tout pour ne pas l’être, pour nous insérer dedans. Mais voilà, les ruses de l’histoire sociale font qu’on est déjà quelquefois où l’on ne croyait, voire ne voulait pas être du tout. Nous sommes d’autant plus au-delà d’où nous pensons être que nous avons résolument refusé de nous penser nous-mêmes.

Des nanas transses, dans un monde transi par la perte autophage de lui-même et qui se réfugie dans le rassemblement au sein des valeurs masculines, c’est une provocation. Choisir d’être des femmes, alors que la conjoncture générale est au contraire à remercier dieu, la nature, l’organisation sociale, de ne pas ou de ne plus en être une, ça pue. Il faut bien voir dès lors que notre persécution est une des conditions en action de la perpétuation d’un ordre social, relationnel, économique, hétérobio, mais aussi qu’abondent jusques à nos prétendues camarades « de genre », m-tpg, queer et compagnie. Nous payons pour que leur petite vie puisse continuer encore un peu, en valorisation marginale calquée d’hétérobiolande. Les bonnes intentions des unes ni des autres n’y changent rien. Un peu de réflexion matérialiste ne ferait pas de mal, à la place de la tranquillité essentialiste de statut « on est différentes, on ne peut donc pas participer identiquement de ce mécanisme ». Tu parles charles !

 

Le personnage social et fantasmatique de la transse brésilienne non op’ qui tapine à Boulogne est déjà un must de la haine sociale et du rire meurtrier qui l’accompagne. On en a eu de récents exemples appuyés. On en aura d’autres. Évidemment, se passe, je l’ai souligné plusieurs fois, ce qui se passe toujours dans des minorités qui voudraient bien passer, rester invisibles, se faire toutes petites : les plus cleanes ou qui se le croient lâchent celles qui sont censées l’être moins, faisant ainsi elles-mêmes une part déjà du travail d’élimination, qui tout aussi évidemment se terminera sur leurs personnes même ! Là encore, l’histoire est sans appel. C’est toujours ainsi que cela se passe. Car le but de ce genre de haine collective, populaire, est de détruire et de tuer (en en jouissant si possible, assez souvent).

 

Nous nous trouvons en pleine croissance du défoulage sur nos gueules. Je veux dire que les rires gras, les appels au meurtre, les calomnies, la rediscrimination, les « retours aux fondamentaux » (quand même, les transses, elles abusent…), la « réappropriation du masculin », ont un effet immédiat. Le plus pathétique étant quand ça vient de groupes sociaux qui sont déjà eux-mêmes gagnés par la pression réactionnaire, et qui soit croient se racheter en nous livrant, soit se vengent de manière désabusée sur les plus faibles (pasque les plus forts, comment dire, c’est plus compliqué). Immédiat ; je n’hésite pas à dire qu’il y a un lien direct entre la communion culturelle autour de ce genre d’abomination et la collègue qui sera attaquée demain ou après demain. La violence sociale aime se sentir justifiée, grandie. Quoi de mieux pour ça que la culture. On l’a vu avec Orelsan, porte parole de tous les mecs, artiste peintre de la nana comme nécessairement subordonnée à leurs besoins et fautive. Et donc qu’on peut tabasser sans remords. Pareil là. Tue la transse, elle le vaut bien. « Si tu ne sais pas pourquoi, elle elle le sait ». Voilà ce qui est répété. Et ce qu’on laisse répéter, jusques chez nos « alliées ».

 

Il y a consensus contre nous, des GiedRé aux féministes prétenduement inclusivistes (sans parler des autres) en passant par la manif pour tous, lgm-tlande et la gauche qui a peur elle aussi de son ombre. Il y a consensus parce qu’il faut des biques émissaires et qu’elles ne coûtent pas cher. Et comme nous ne valons rien socialement, que personne ne tient à s’identifier à nous, que nous rassemblons au contraire dans nos personnes une bonne part de la dévalorisation possible, notamment via le féminin, et un féminin « pas naturel », dix points en moins quoi – eh bien c’est nous. Il va bien falloir que nous finissions par en tirer conséquence, parce que sinon les conséquences en finiront avec nous. Tirer les conséquences, c’est cesser de faire amies-amies. Et marcher de notre pas vers une révolution qui renverserait les structures et les pratiques sociales que les gentes qui nous méprisent et nous haïssent sont bien d’accord, dans leur concurrence interne, pour maintenir et renforcer. Évidemment dit comme ça cela fait « longue marche ». Et ce sont les minoritaires par ailleurs qui ont à porter ça. Mais l’histoire ne se fait pas forcément à la majorité.

 

Enfin nous ne sommes nous-mêmes, les transses, pas exemptes de cette haine et de ses fondements, même si c’est nous qui en subissons les conséquences. On en trouve au reste pour tailler une franche bavette avec les qui se tapissent avec notre mort. J’ai déjà souligné maintes fois notre ambiguïté normalisante, notre tendance récurrente à nous haïr et nous-mêmes, et les unes les autres, tout en cherchant l’approbation de celleux mêmes qui nous massacrent. Et notre tendance à nous trouver toujours trop ; trop putes, trop marginales, trop intellectuelles ; trop féminines toujours en définitive, ce qui suit le tropisme masculiniste de cette époque. Conséquemment à chercher à discuter avec les qui tiennent le hachoir. Ce faisant, nous participons tout bonnement à notre élimination. Bref, comme je dis, faut pas venir pleurer non plus. C’est bien la misère par chez nous aussi, politiquement et intellectuellement. C’est d’ailleurs souvent la même que celle de nos ennemis, puisque nous voudrions tellement être comme tout le monde. Sauf que les suites n’en sont pas les mêmes que pour ce « tout le monde » rêvé, fantasmé ; c’est nous qui sommes la monnaie de ces facilités. Soit on change, soit on avale. Et là c’est avaler notre propre mise à mort. Bon appétit.

 

Comment ne pas passer à table, ou en tous cas pas de bon gré ? Quitter la cuisine, en ayant pris soin de nous munir de ses ustensiles tranchants et contondants. Á haine sociale, en l’état des choses, j’ai beau ne pas aimer l’idéologie warriore, je ne vois pas quoi opposer d’autre que guerre sociale. Qui commence déjà par cesser de traiter les qui veulent nos peaux et savent très bien pourquoi comme des potes qui n’auraient pas tout compris (ou pire encore à qui on n’aurait pas tout compris). La foi éducationniste en une espèce de loi humaine ou naturelle qui finirait par rassembler tout le monde dans la joie et l’adelphité est une vérole collante qui n’a fait, au cours de l’histoire, que tuer, retuer les cibles des haines sociales consensuelles. Il n’y a rien à apprendre aux cisses à notre sujet, à part se tenir à distance et fermer leurs clapoirs. Mais pour cela il nous faudrait déjà, nous, apprendre à cesser de nous faire des illusions, notamment intégrationnistes. Cesser de rester sur place en faisant plus ou moins le dos rond, ou en levant le doigt pour prendre part au débat. Nous en aller et nous séparer des logiques d’un monde qui n’a d’envie envers nous que de nous tuer en riant. Créer des endroits pour nous mettre en querencia, à défendre mordicus. Des possibilités d’autodéterminations transses deviennent, à mesure que nous glissons dans la barbarie de fondamentalismes divers et convergents, conditions de survie, de perspectives d’avenir, d’égalité réelle et en actes. Aussi apprendre à ne plus avoir scrupule de mettre un bon coup de lardoire dans le ventre des qui se mettent sur nos talons, qui parlent à nos places, qui nous agressent. Pour revenir plus tard, qui sait, sur les ailes d’une vraie révolution sociale.

 

En attendant, et même sans attendre car l’histoire ne garantit évidemment rien : à haine sociale, guerre sociale !

 

 

 

 

PS : et il y a tout de même autre chose en termes de chanson amusante et politique que les « non-conformistes » réaques qui tapent sur les faibles et fleurissent le printemps des c…s ; la Parisienne libérée par exemple.

 


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26 février 2014 3 26 /02 /février /2014 10:32

 

 

 

 

…ou pas !

 

 

Quelques camarades, déjà pas bien nombreuses, ont renaudé ci et là, à très juste titre, envers la nouvelle vague de déclamations normalisantes, évaluantes, carrément des fois biologisantes, de droite quoi, qui commencent à se multiplier dans le paysage de t’lande, très visibles sur des sites genre txy, en filigrane de plus en plus insistant dans un large spectre d’associatif t’, pour jeter les pas assez rentables et les trop visibles (je vous épargne la liste, elle figure à maints endroits) à la baille. C’est vrai quoi, on est en train d’essayer d’insérer notre petite maison tricolore, aux trois couleurs pastel et baveuses du genre (bleu fuchsia rose, beuhâ !) qui camouflent mal l’idéalisé fond bleu blanc rouge, dans le grand marché de noël de la démocratie marchande mal en point, c’est une affaire sensible quoi, et voilà les putes, les essdéeffes, les intellotes et autres monstres qui ramènent leurs sales têtes, ces vilaines têtes toutes anguleuses, grossières, dont on aurait envie volontiers d’oublier que, fafs dans le sac à main ou pas, elles restent celles de la plupart d’entre nous. Roh, pas bien !

 

Je commence à me demander si en toile de fond des régularisations demandées, toutes évidemment soumises à l’état de droit comme à l’état de fait social actuels et à leurs rapports, leurs valeurs, leurs légitimités, donc à une prime évidente aux plus normales et aux moins visibles qui constituent aujourd’hui, et ne rêvons pas continuerons à, une petite minorité des transses, si donc il n’est pas question implicitement d’un grand real life test, fondé sur les dynamiques sociales automates et à leurs conséquences sans appel. Les pas intégrables, même si on n’en vient pas à la tuerie dans les rues, ce qui n’est pas acquis, resteront de toute façon marginalisées, monstrifiées, comme le sont toutes les minorités visibles, lois sur la discrimination ou pas. La légitimité sociale majoritaire l’emporte toujours. Et je pense que nos copines qui se croient clean – en réalité la plupart ne le sont pas du tout, ne le seront jamais et seront victimes de leur propre calcul – espèrent ainsi un phénomène darwinien qui éliminera rapidement les – nombreuses - transses de bas de gamme. Et le tout, sans avoir rien à changer aux structures sociales et politiques. Au contraire. Enfin, comme je dis, qu’elles croient. Déjà je pense qu’elles se sont pas regardées dans la glace avec des yeux de normales, ni écoutées avec des oreilles pareilles. Et puis il en est qui ont déjà fait des calculs comme ça dans l’histoire, en livrer mille pour en sauver cent (dont soi, évidemment)… Ce sont d’autres qui en ont vu les conséquences. Les calculateurs vertueux y sont passés eux-mêmes. En outre, je parle des intentions que je suppose à certaines – mais je crois que ces intentions ne pèsent pas lourd dans le mécanisme général d’évaluation-élimination qui sous-tend nos modes d’organisation actuels, et qui en ramène aux mêmes effets les meilleures, d’intentions. Bref, je crois que tout le mouvement associatif communautaire actuel, par son appétit normalisateur, est en train d’accompagner la sélection, autant d’un point de vue d’acceptabilité de genre que d’autres valeurs incontestables de fait ; sans trop le savoir ou, pour de plus en plus, sans trop vouloir y penser, mais en sachant déjà bien qu’il y en aura pas - en faits, en rapports sociaux contondants - pour tout le monde ; rengaine de cette sombre époque. Parce que le en, concernant de plus en plus de gentes, ça va être sous peu la vie.

 

Pour en revenir à la droitisation « pragmatique » évoquée et illustrée, le souci c’est donc qu’elle va déjà, je pense, bien au-delà de ce qui est facilement identifiable comme telle. Et que pour parler franc, que l’on investisse dans l’individualisme intégratif « plus vraie que vraie » dans le meilleur des mondes ou dans la santé communautaire, dans la catéchèse ou dans l’échange durables et responsables, on se trouve sur la même pente glissante, celle qui nous force tôt ou tard à « faire des choix », comme on dit aujourd’hui, c'est-à-dire à éliminer des gentes, pasqu’y en a pas et n’y en peut avoir pour tout le monde, dès lors qu’on cause appropriation et/ou distribution des bienfaits. Que pour éviter ça  c’est le cadre même qu’il faudrait sans doute exploser. Cadre dont nous (notre ressenti-identité) faisons intégralement partie désormais. Et les alter- eux-mêmes se sont résignés au pragmatisme de droite, là encore par ce fichu calcul de moindre mal qui finit toujours par des désastres. Il n’y a pas de mémoire historique. Nous sommes toutes à f-tpglande en train, individuellement et collectivement, de tomber dans des argumentaires parcellaires, biaisés, ressentimenteux, faciles, et qui se révèlent toujours à la fin de droite, républicains, propriétaires, juridistes, éliminatoires et j’en passe ! Jour après jour de vois, j’entends, je lis de vieilles camarades qui finissent par défendre des renonciations, des fantasmes, des haines et des fausses alternatives que nous aurions dites indéfendables il y a dix ans et moins. Pragmatiquement comme on dit. De plus anciennes que mézigue, même, qui croyaient dans la radicalité de la victimité ressentie, et qui aujourd’hui sortent à leur tour des horreurs sur les minorités dans les minorités, qualifiées d’intellectuelles, de bourgeoises efféminées (ça va ensemble, le peuple, le vrai, est forcément viril), d’irréalistes ; qui reprennent la logique même des « pour tous » qui défilent en bleu blanc rose, qui leur apporteront quelque avant dernier jour leurs compétences en offrande, et se feront, je pense et même je l’espère, casser la tête par eux.

 

Nous sommes en pleine croissance, à tous points de vue, un peu comme les économies de rattrapage du capitalisme, lesquelles sont déjà en train de se crasher mais il faut pas trop le dire, la bourse c’est comme l’identité, c’est du ressenti pur jus, c’est magique ! Mais pour ma part, je crois fort possible que de nous normaliser, de nous aligner sur les suicidaires exigences de la valorisation et de la reconnaissance sociales, politiques, économiques, relationnelles, nous conduise tout droit à n’avoir été qu’une bulle spéculative de relance des identités de genre, et à finir comme telle, individuellement comme collectivement, après avoir désespérement sacrifié toutes nos congénères aux dites exigences. Bref, fait avec conscience le travail de la domination, qui a tant de force parce qu’elle s’incarne dans la convergence des désirs et des nécessités, c'est-à-dire en nozigues.

 

Nous n’avons pas vraiment envisagé que la normalisation, comme la domination, se puisse trouver du côté du plus, du faire, de la libération des formes sociales, du jouir, de la diversité dans la convergence, de l’utilisation réciproque. Nous sommes restés en cela des espèces de romantiques teintées de reichisme, indignées et effrayées d’un « esprit bourgeois » que nous croyons obstinément opposé à l’intensification, répressif d’un néo-naturel luxuriant, prolifique. Je tiens la thèse qu’en cela nous avons complètement loosé – et que nous continuons.

 

Pourtant, expérience faite, l’urgence, comme la réactivité (c'est-à-dire en autres termes la performance), par leur structure même de fonctionnement à échéances courtes, répétitives, d’une part, leur focalisation sur l’efficace valorisé, et l’absence de réflexion de fond qu’elle supposent par ailleurs au sujet de ce qui, au fond, va décider de nous (et à travers nous), eh bien sont de puissants facteurs d’invisibilisation et conséquemment d’élimination des plus faibles. Plus précisément, ce sont elles qui niaquent, par un darwinisme hypocrite, les plus faibles, les plus précaires, les plus isolées d’entre nous, que nous prétendons soutenir – par le refus de l’étalement, de la perspective (et du partage que ça suppose). Elles se rattachent par défaut comme par réaction aux logiques générales de cette société, et interdisent tout investissement dans des subsidiarités de moyen et long terme, qui sont souvent indispensables à nous faire vivre dès lors que le principal n’est plus assuré. Dans l’économie comme dans la militance, la priorité est ainsi donnée au maintien de « ce qui tourne », personnes comme entreprises, et les loquedues, les bracassées, les pas rentables quoi encore une fois n’ont qu’à crever. Ce n’est pas dit, on prétend même le contraire, mais dans les faits c’est ce qui se passe, parce que nous ne voulons pas examiner ni remettre en cause les structures mêmes que nous sommes en train de disputer à la société majoritaire, ce qui nous amène aux mêmes résultats qu’elle. Ce qui est désormais notre réformisme libertaire et sanitaire laisse à la « main invisible » de la fatalité le soin d’écrémer quotidiennement notre cheptel. Je dis quotidiennement parce qu’il s’agit, là encore dans la suite logique que nous constituons du mouvement de rétraction économique, non plus même de quelques exceptions (qui déjà pourtant devraient questionner nos slogans inclusivistes) mais d’un phénomène de plus en plus massif.

C’est ce qui fait, entre bien d’autres causes, de féminist-, cisqueer- et transpédégouinelande des traquenards, des équarrissoirs sociaux tout à fait efficaces dans la gestion avisée des populations, où les mieux puissantes et normées arrivent encore (encore, ça n’pourra pas durer toujours) à prospérer, nourries par les sous-produits engendrés de l’entréxtermination interne des loquedues, desquelles de toute façon, dans quel secteur et sous quelque prétexte que ce soit, il importe de se débarrasser sans du tout y penser. C’est la conséquence de l’avalage du politique par l’identisme, le pragmatisme la déférence implicite à l’inéluctable, enfin ce que nous avons consenti à accepter comme tel. Y faudra pas venir pleurer quand ce mécanisme attaquera la majorité d’entre nous – ce qui commence d’ailleurs déjà.

C’est aussi ce qui fait que le niveau politique du milieu en est désormais à défendre la famille, la justice, la propriété, l’ordre républicain, le droit de toutes à hétérolander ; tandis que les plus professionnelles font leurs armes dans l’associatif communautaire pour, pareil, un demain qui n’est pas loin, qui a même commencé pour certaines, trier bons et mauvais pauvres, bonnes et mauvaises victimes, dans les administrations locales ou les ong auxquelles celles-ci auront sous-traité le marché de cette indispensable tâche. Tout est prévisible, sinon prévu ; il y aura des psychologues pour traiter les perplexités résiduelles des trieuses, et des poubelles pour recycler les morceaux des triées. Et des sociologues pour analyser et décrire le massacre en termes positivants, recommandations à l’appui.

Dans la logique actuellement dominante, économique et politique, il semble y avoir un sale mouvement de vases communicants entre la reconnaissance formelle et la brutalité sociale. Comme si la première, d’ailleurs excessivement frileuse, était là pour couvrir une augmentation perpétuelle de la seconde, et éviter qu’on la questionne. En terme crus, les transses, pour nous reprendre en exemple, nous serons de plus en plus à la rue, méprisées, appauvries, livrées à la haine active du bon peuple viril pour le faire tenir tranquille – mais réassignées civilement, et même électrices (on nous enverra nos cartes dans les boîtes postales des centres sociaux, et pour les mieux loties dans les logements dont elles n’oseront de tout façon plus sortir – ce qui est déjà le cas de pas mal). Ce sera une des ces réformes qui ont l’avantage de ne rien coûter, ni de rien mettre réellement en cause de l’ordre des choses et des gentes, comme la chasse aux putes, et de mettre un gros nez rouge de clowne ronalde sur la face impersonnelle de la nécessité économique comme de ses à-côtés régulateurs de tension. Tant que les pauvres en quête de normalisation tuent les pauvres monstres, les affaires peuvent continuer.

 

Nous aurons fait, ou laissé faire, du féminisme, une roulette d’appoint parmi d’autres d’un exécutif que la révolution populaire et réactionnaire tire elle-même rapidement vers un plein retour à des valeurs masculines et droitières dont personne n’avait finalement tant que ça réussi à vraiment s’éloigner. Et surtout, nous avons engrangé ces compétences en parfaite autonomie, en nous faisant la main les unes sur les autres. En cela, du reste, nous n’avons innové en rien : l’associatif, au sens large, sert de sous traitant de l’élimination sociale depuis un demi siècle. Avec le communautaire et autres pensées de l’adaptation, cela mène à ce real life test total que j’ai déjà évoqué, et où les conditions sociales incritiquées sont l’algorithme d’évaluation des gentes ainsi parquées à dispo, dans l’isolement du « rapport à soi », par une forme d’organisation que nous nous sommes laissées imposer, et où on n’aura, juré promis, pensé qu’au moindre mal de toutes (enfin presque).

 

Captivant, nan ?

 

Cela parce que nous avons prises pour bonnes, avalé, naturalisé les structures sociales majoritaires, travesties en « objectifs » (et en « objets ») neutres, à réaliser au meilleur coût, utilité, plaisir etc. dans les meilleures conditions – et prétendument par toutes (mais là nous savons très bien que ce n’est pas vrai, que la contradiction est interne, et nous avons choisi de ne pas voir – c'est-à-dire d’attribuer les éliminations aux méchants bâtons dans les roues qu’on nous mettrait, aux pesanteurs régressives, en un mot aux méchants et/ou aux inconscientes.). Je ne parle même pas du slogan, lui-même repris au capitalisme, que l’intégration des unes à la valorisation « fait le trou » pour les « autres », comme me disait il y a quelque dix ans une inamovible abuseuse qui surfe toujours aujourd’hui profitablement sur cette fiction prétextuelle. Nous savons désormais très bien que, comme dans l’économie politique, ce trou est une tombe. Mais là encore nous préférons essayer de croire que c’est une anomalie, un dysfonctionnement, voire un retard (!)… Et pareil, de croire que les effets désastreux de l’organisation « responsable » sont « pervers », juste une histoire de réglage. Tu parles, charles !

La seule « urgence » qui reste ouverte, c’est de cesser de réitérer le même concassage autogéré.

 

 

*

 

 

Il y a déjà une tite vingtaine d’années, peu après le départ de ce qui fut alors un prometteur redémarrage féministe, puis tpg, s’était signalée cette tendance à très vite juguler l’audace, à avoir peur d’aller trop loin (trop loin de quoi, trop loin de qui aussi ?...) à se figer, se fixer dans des catéchismes, pleins de réponses qui closent les échappées, mais laissent ouvert les retours au bercail. Á chercher en quoi nous pourrions bien quand même être utiles et intégrables à cet ordre de choses. Á avoir peur de notre ombre quoi. Et à très vite aussi sélectionner. Á l’époque, je n’arrivais pas encore à toujours bien discerner que le nœud de l’affaire ne se situait pas dans une mauvaise application des principes (ressentiment distributiste, populisme de genre quoi) mais dans la logique interne et appliquée de ces principes mêmes, ou plutôt de ce que nous n’avions pas été en mesure, ni en volonté, de critiquer dans les principes de la société majoritaire, et que nous avions benêtement repris en nous disant que nous en ferions mieux. Une de ces auto-arnaques fut « le privé est politique ». Nous n’avions pas pris garde, bien entendu à l’équivalence que crée ici le verbe être ; ni n’avions réléchi très bien à ce que voulait dire ce maintien de « privé » en première partie ; et nous en conclûmes sans beaucoup réfléchir qu’il fallait faire en sorte de politiser les formes sociales de base, évidemment « naturelles » (produire, baiser, se reconnaître…). Nous avons cru – et ne soyons pas naïves, nous avons voulu croire, qu’il allait suffire de mettre en  bonne gestion saine, raisonnée, le contenu même de ce privé, sans le critiquer radicalement – et nous en sommes arrivées par exemple au pantalonnades des lois d’égalité civile « hétérolande pour toutes » ! Avec pas moins de violences, puisque la concurrence appropriative et jouissive, d’origine absolument patriarcale, n’a pas été le moins du monde remise en question.

 

Sauf que ces formes se sont révélées, une fois de plus comme à chaque révolution depuis deux siècles, impliquer le primat de l’attribution privative – et vingt ans plus tard, la conséquence est là : le privé a entièrement instrumentalisé le politique, qui n’est là que pour huiler, aider à faire fonctionner et intensifier les rapports de type privé. Il a avalé le politique, comme l’ont fait l’économisme, le souverainisme et toutes ces braves vieilles « nécessités » évidentes.

Nous avons voulu produire le même, naturalisé par défaut, en essayant de le policer, exactement comme nos grandes sœurs gouvernementales, auxquelles d’ailleurs, même les « mauvaises têtes », avons fini par tendre la paluche, la sébile, et somme toute donner raison. Et aussi comme les « alternatifs » et autres durables qui entendent sauver, de même que les ministres, l’économie (et qu’est-ce que le relationnel, sinon une économie ?) Nous n’avons pas voulu envisager que ce que nous percevons obstinément comme des activités (échanger, relationner, se reconnaître…) puisse impliquer par soi-même, le monde qui en est structuré d’emblée, abus, violence, peur, concurrence et destruction mutuelle. C’est pour cela que les plus avisées d’entre nous n’ont en définitive pas été en deça de se faire gestionnaires, juges, gardiennes, comptables. Et au mieux analyser sans échappée les conditions d’une violence sociale dont on n’ose jamais trop fixer le cadre – tellement il tient à ce que nous avons peur d’attaquer. Le « privé » est politique n’a ainsi servi, aux côtés et de plus en plus près du reste de la société, qu’à tenter de maîtriser, de canaliser, de régenter, quand ce n’est pas de mettre en scène la violence de formes sociales déclarées indépassables, auxquelles nous n’avons jamais voulu renoncer, et de leur faire encore rendre par pressage un peu de valeur et de plaisir, avec la logique éliminatoire toujours incluse. Nous avons donc afflué vers leur acceptation - renaturalisation, mâtinée de réglementarisme, lui-même sous traité à la puissance publique. Pleutre renonciation et dépossession.

 

Tout le monde dans ces mouvements a très bien compris, par la suite, et plus qu’à demi-mot, ce dont il retournait. Autant les négociations avec la grande méchante société (qui l’est effectivement, qu’on ne se méprenne !) se font sur la base de l’inclusion du privé et de sa gestion avisée, autant les violences internes, c'est-à-dire l’expression des rapports sociaux et d’évaluation, sont ramenées au privé et à la fatalité ; on regarde ses chaussures, les pas rentables crèvent, et tout continue dans le meilleur des altermondes possible, lui-même chapeauté par des structures de pouvoir et de répression pas du tout alter-. Bac à sable quoi.

 

C’est d’ailleurs là que prend sa racine la sinistre blague du consentement, laquelle structure de bas en haut, et ce n’est pas un hasard, tout l’alignement sur la pratique/idéologie du privé et ses exigences. A priori et avant toute chose, et surtout toute réflexion, nous consentons aux cadres de base de la domination (évaluation, échange, relation). Nous les sentons collectivement comme nous-mêmes et comme nécessités. Ils ne peuvent donc pas être questionnés comme tels. D’où le report du consentement comme référent affirmatif aux échelons extérieurs. Avec toute la rhétorique que nous avons pondue sur le « non », c’est tout de même le « oui », la réalisation des formes sociales (au meilleur coût) qui reste la norme et le souhaité – le fameux « non » si gros n’étant qu’un interrupteur, qu’il est d’ailleurs implicitement recommandé de ne pas utiliser trop systématiquement sous peine de perdre sa valeur d’échange et son utilité dans la réalisation de ces formes incritiquées, donc quand même « bonnes », et dont seuls les « abus » les plus apparents (et encore !) sont déclarés inopportuns.

(Petit exemple récent de cet affirmatisme, il est désormais admis à la valorisation chez nous de se déclarer « asexuelle », dans le respect bien entendu de la diversité de l’application de la norme sexuelle – le marché idéal des identités formellement équivalentes, ou vouées à ; par contre ça pue de se déclarer antisexe, surtout si c’est d’une manière systématique et politique, pas « ressentie » et donc « personnelle », circonscrite, inoffensive ; car c’est dès lors toute la machine à fabriquer le consentement qui se retrouve menacée d’être shuntée, pour ne pas dire sabotée, à une de ses bases, par une opposition résolue à son fonctionnement même. Et c’est par là toute la pratique consensuelle de ce privé qui se structure sur l’échange obligatoire qui perd toute sa pertinence – blasphème, car c’est à ça que nous devons servir et par quoi nous devons nous réaliser.

Idem – et c’est symétrique, sinon carrément identique, de la frugalité décroissante dans le maintien d’un cadre où on sait et continue à savoir/vouloir ce que chaque chose doit valoir, et que tout soit quelque part commensurable et échangeable – genre économies « parallèles »).

 

Rien d’étonnant, avec tout cela d’avalé, d’intégré, de fait nôtre, au résultat que nous sommes : « autonomes », au sens de l’individue libre-échangiste, c'est-à-dire isolées et concurrentes, dépendantes en même temps de relations sociales type, ouvertes (consentantes a priori), conscientes de notre valeur (et souvent de notre manque de valeur…) – c'est-à-dire fondant notre rapport à nous-mêmes et à autrui sur une évaluation, elle-même gradation quantitative et qualitative en fonction d’une tierce instance « neutre » et massivement imposée. D’où une certaine panique : nous nous rendons bien compote du gouffre qui se creuse entre ce que nous avons cru nous proposer – ou nous laisser proposer – et notre situation réelle, toujours aussi misérable et vulnérable. Le placebo ordinaire est de se persuader (et de persuader autrui) que c’est parce qu’il faut encore faire un effort, que les formes sociales qui doivent assurer la félicité n’ont pas été bien agies, enfin qu’il y a tellement de déficiences, de mauvais comportements, de péchés quoi, qu’il n’est pas étonnant que l’ire sociale soit sur nos têtes forcément plus ou moins coupables. En tout cas, ça permet, indéfiniment, de ne pas se poser de questions à propos du cadre. En cela, les choses sont je pense désormais nettes : le réformisme libertaire qui a semblé à d’aucunes, dont j’ai fait partie autrefois, une sortie du carcan républicain, se montre de plus en plus comme basé sur les mêmes évidences que celui-ci : appropriation, valorisation, échange, abstraction réelle – et violence sociale autogérée, justifiée par la main invisible. Bon. Là aussi on s’est vautrées. N’y restons pas – mais évitons aussi de revenir en arrière.

 

Quand examinerons nous l’hypothèse qu’un critère axial de discrimination contemporain, c’est la valeur, et que cette valeur, cet acte d’évaluation et de sélection, se cache derrière une multitude de « nécessités » extériorisées, aliénées, afin que nous puissions les réintérioriser sans plus les mettre en question, mais au contraire en nous laissant mettre en interrogation par elles, juger à leur aune et éliminer si nous n’y satisfaisons pas ? C’est la même logique, le même « sujet social » qui fait mourir les pas rentables dans les déserts, sur les mers, sous les bombes, et qui préside au début de notre extermination autogérée. Nous obstiner à faire confiance à notre intégrité politique et à nos bonnes intentions pour nous persuader que mè non, on ne peut reproduire les mêmes rouages, c’est tout bonnement de l’essentialisme acritique et du subjectivisme. Dès que nous acceptons, sous un aspect ou un autre, la même gamme de « réel qui s’impose » (et qui trie), c’est fichu, on a les bras dedans et la tête aussi.

Pas plus que les républicaines, avec leur citoyenneté et leur juridisme, réglementation de la discrimination selon la nationalité et la richesse, nous ne pouvons la contourner avec nos identités et nos affinités déjà préformées, qui supposent tout aussi d’emblée utilitarisme et richesse. Sans parler de la revalorisation ultime des trad’s et autres complémentarismes. Il n’y a pas moyen de contourner ni d’étouffer une forme universelle, autrement que de lui rentrer dedans, frontalement, c'est-à-dire déjà de la nommer, et de nous définir, situer dans ce fourbi. Actuellement, nous en sommes à la reproduire, de nous enfermer dans les manières, les activités qu’elle nous dicte, et qui font notre monde politique de plus en plus répétitif et chiche. Et, ce faisant, de collaborer activement à l’élimination des surnuméraires qui est sa condition de continuation.

 

C’est aussi pour cela qu’il faudrait en finir avec la lubie biséculaire des vraies, de celles qui incarnent la terre, le peuple, le travail, enfin précisément toutes les « valeurs » qui sont au service de la valeur, et donc de l’élimination des non-rentables. Non, il n’y a pas de lucidité et encore moins de bonté propre aux prolétariats. Et l’impasse dans laquelle nous butons n’est pas uniquement due au méchants de la haute – car avec cette logique il y aura toujours une haute qui s’identifiera au nécessités, large ou étroite (et, avec l’effondrement plus que probable de l’économie, on once vers une haute très étroite et un cannibalisme généralisé pour le reste). Il faut justement en finir avec ces jugements de valeur, qui ne transmettent que la mécanique de la domination, à travers la concurrence pour son exercice.

 

Le féminisme de 95 est neutralisé, mort, il n’a, on n’a, pas réussi la percée que pas mal de nous espérions à l’époque. Le manque d’audace, mélange de onècomçacèpad’notfaute (surtout on n’a pas choisi, jamais choisi, bouh, haram, manquerait plus que ça !) et de « on veut l’égalité dans les cadres du patriarcat », le fonctionnement catéchétique et éducationniste, qui suppose, au revers d’ailleurs de ses profession de foi anti-universalistes, une vérité à partager, la peur de la réflexion critique et radicale, l’ont mené à la résignation, au pragmatisme, aux compromissions et finalement, à quelques simagrées subversives près, à l’engloutissement dans les fatalités de celle sale époque. Nous avons passé presque tout ce temps, après les bravades préliminaires – notamment des prétentions de séparation que la plupart d’entre nous n’ont jamais eu l’intention de mettre sérieusement à éxécution – à nous excuser, à nous victimiser, à réduire le champ de ce que nous déclarions néfaste, à ne pas mettre en accusation l’ordre des choses mais juste des comportements ou des intérêts – puisque nous voulions juste notre part de la gamelle, en essayant d’oublier ce que nous savions intuitivement très bien : que cette soupe ne peut se aire qu’avec notre bidoche (et celle de pas mal d’autres), et qu’il fallait au minimum renverser la marmite, en finir avec cette cuisine sociale. Ce que nous obtenons, c’est ce à quoi nous avons consenti – et surtout la conséquence de ce que nous n’avons pas osé vouloir. Le féminisme de 95 a, dès le début et de manière croissante, craint puis pris en aversion la réflexion et la remise en cause de ces fameux fondamentaux qui nous tombent désormais de partout sur la gueule ; et pourtant, j’ai le regret et la naïveté de croire encore – même si là c’est raté et plus à refaire – qu’avec nos bases politiques d’alors ce n’était rien moins que fatal, bien au contraire. Nous avons choisi une posture de retrait et d’accusées dès le début.

 

Et tout cela dit, je penserais malhonnête de passer sous silence une des principales conséquences de notre assentiment aux nécessités : que nous constituons en fonction de cela un milieu particulièrement violent, exterminateur, où nous nous comportons fréquemment en lâches crapules, et selon les plus classiques habitudes qui encadrent les rapports de la forte à la faible. Bref, que nous ressemblons comme un miroir à l’effectivement méchante société hétérobiote, en camouflant derrière notre essentialisme identitaire des structures à la mise en similitude desquelles nous travaillons d’arrache pied, quand toutefois il y reste encore une différence, une insuffisance.

Nous sommes humainement comme politiquement les asticots dans un cadavre, celui du féminisme contemporain, binaire républicain/statutaire, unanimement résigné et intégrationniste, qui gît les quatre pattes en l’air dans le fossé, ne va plus nulle part, mais où on essaie de faire son trou au milieu du naufrage et dans le plus joyeux cannibalisme.

Que nous nous y soyons conduites mécaniquement, par le manque mais aussi le refus de la critique, ne nous peut en aucun cas déresponsabiliser des conséquences, que d’ailleurs nous assumons avec aplomb ; nous ne sommes pas des imbéciles, et nous savons donc parfaitement quel choix nous avons fait. Á ceci près que chacune espère bien vainement que les conséquences de ce choix l’épargneront – or, se confier à un mécanisme social, et surtout un de ce type, contient en lui-même l’écrabouillement d’un grand nombre, et à terme de la plupart, la valorisation se rétrécissant et, ce faisant, mettant la barre toujours plus haut (si ça vous rappelle confusément quelque chose, non, ce n’est pas un hasard, c’est une conformité).

 

 

*

 

 

Comment faire une, deux, trois, mille sorties, si toutefois nous le voulons réellement ? Je crois qu’il n’y a pas à lanterner, il nous faudra piocher dans une radicalité d’approche, prendre les choses et leur ordre à la tige, sinon à la racine. Tenter alors du féminisme qui n’ait plus peur de son ombre, qui ne craigne pas la punition par le méchant réel pragmatique et fatal si on ne s’y soumet pas in fine, qui ne cherche plus à se réapproprier les structures sociales qui ont fait la domination. Du féminisme quoi n’ait pas peur d’être contre les valeurs assignées masculines et complémentaristes, et pour leur disparition, qui n’ait pas peur d’être contre la famille, la relation comme norme, l’amour comme idéal, le natalisme, l’(hétéro)sexualité, l’économie, le pouvoir. Contre, pas post-, ni au-delà, ni dans, ni toutes ces abdications de critiques qui prédisposent à la récup’ et à la résignation ; et c’est reparti pour un tour. Du féminisme qui rompe avec l’illusion usée que si on récupère ces daubes, elles changeront de camp, auront d’autres implications, d’autres conséquences que celles qu’elles ont toujours eu. Du féminisme qui cesse de marcher dans les pas de la normalisation, et ose dire qu’on peut choisir et changer, que c’est bath, qu’on n’est pas astreintes à simplement « devenir ce que l’on est » - et qui plus est un nécessairement inexplicable tout autant que normé « ce que l’on est » !, en tout complémentarité je suppose. Du féminisme réellement matérialiste, où on s’attache à la critique des rapports et des formes sociales, et plus au rubik’s cube des identités. Du féminisme qui cesse une bonne fois de s’accrocher à la remorque des nécessaires ajustements et autre aménagements du naturalisé et de l’inéluctable, qui cesse aussi d’essayer de sauver la communauté bisexuée, de se chercher des origines mythiques ; bref qui parte son chemin dans l’irréalisé et l’encore pas pensé. La radicalité n’est pas dans une comptabilité serrée, une énième relance, elle est dans la remise en cause de l’évaluation. Et des pratiques qui l’ont accompagnée, quelle que soit leur origine.

 

Il nous faudrait aussi sans doute nous défaire de notre fétichisme à moitié résigné, de notre fascination malsaine et confusionniste envers la notion mais aussi la pratique du pouvoir, comme rapport social surtout – mais aussi dans les institutions qu’on désigne sous ce vocable, envers lesquelles nous manifestons une trouble tendresse. Nous nous trouvons hélas trop dans le sillage d’une pensée sociologisante qui, après 1960, a baissé les bras, s’est résignée à une anthropologisation, donc une naturalisation, du pouvoir. Nous avons renoncé à toute remise en cause de ce type de rapport social, et nous sommes en quelque sorte réfugiées dans l’idée que nous pouvions le récupérer ou, pire, en jouer. Je pense que quelque décennie d’expérience et de dégâts humains, comme d’atonie politique, pourraient nous rencarder désormais au sujet de cette illusion. On ne joue pas avec les formes sociales. Et on ne peut non plus les soumettre. Il faut les détruire ou les changer. L’affaire n’est pas de savoir si ou que – l’action et la critique politiques ne sont, et déesse merci ! – pas des sciences ! Ce sont des paris. La seule chose que nous pouvons, contre les rapports de pouvoir, c’est de chercher à briser leur colonne vertébrale, et les principes ou structures qui les permettent. Ce n’est pas évident et ça n’a rien à voir avec les acritiques libertaireries. C’est une attaque aux fondamentaux. Mais, chose étrange, à cause de la polysémie et de l’envahissement même du pouvoir, en tant que glu réciproque et imposable, pour pouvoir, pour devenir en capacité de, il nous faut briser le pouvoir et ne rien en attendre ni chercher à en récupérer. Le pouvoir est la condition de nos impossibilités.

Nous planquons aussi les rapports de pouvoir sous les fameuses nécessités hiérarchisantes de l’organisation, voir plus haut ce que je dis de cette adhésion. Le pouvoir comme rapport s’appuie considérablement sur l’état de fait, sur le « c’est toujours déjà comme ça », en définitive sur le silence : un rapport de pouvoir connaît son efficacité à ce qu’il n’a ni à commander, ni à demander. C’est pourquoi il nous faudra sans doute apprendre à dire, discuter, disputer pas mal de choses. Et à en finir avec le besoin, le désir, l’utilisation de soi et d’autrui, qui sont la justification même de ce pouvoir muet.

Pour nous trouver, cesser de nous offrir en pâture à un bien commun qui est entièrement indexé sur le social patriarcal, à une organisation qui de même nous avale pour nourrir son « autonomie », il nous faudrait quelque chose comme un défaitisme révolutionnaire, cesser d’abonder les réserves et les mécanismes des dominations. Ce sont toujours elles qui nous récupèrent. Les moyens, les outils, les cadres, les déterminations qu’on ne perçoit pas comme telles ne sont pas neutres. C’est même sans doute là que les structures agissantes de la domination ont pris leurs quartiers, depuis le début de la modernité et de ses remises en questions. Et c’est là que nous devrons alors aller les chercher pour leur couper le kiki.

 

Cela veut sans doute dire aussi remettre en cause l’idéologie darwinienne de la « lutte », que ce soit pour la « vie » ou pour la reconnaissance sociale, et la valorisation des notions de combat, qui semblent venir tout droit du fond économique et capitaliste, lequel travestit la valeur marchande en identité politique, et nous incite ainsi à participer à l’extermination réciproque qui le nourrit. Á nous intégrer à cet ordre cannibale qui finit toujours par nous jeter les unes contre les autres. Nous enferme dans la reproduction de cet ordre social. Et ramène à la guerre de toutes contre toutes pour s’intégrer aux formes de cette valorisation. Rompre avec cette logique, c’est abandonner ce champ de bataille que nous avons cru nôtre, quand ce n’est pas nous-mêmes – et ses foutus objectifs, explicites ou implicites. Ce champ dans lequel le rêve collectif de la domination est que tout le monde reste, visible, prévisible, contrôlable, dans une violence autogérée, réciproque, du commerce à la guerre en passant par la représentation, qui évite et empêche toute échappée. La lutte est un leurre, particulièrement destructeur, comme l’appropriation du pouvoir. Coupons leur l’herbe sous le pied. Désertons. Et même si nous ne le pouvons pas, refusons d’être les soldates d’une cause qui est une introduction sur le marché, et d’intégrer une guerre qui, comme toute guerre, n’existe que pour elle-même et se fiche bien de nous. Si nous devons nous battre, gardons nous que ce soit dans ces formes et pour elles. Marre de s’esquinter pour des prétextes et des prétentions par lesquels en fin de compte nous nous retrouvons arnaquées et aliénées. Comme le fit en son temps remarquer Solanas, se laisser prendre dans les formes d’opposition attendues et qui ont fait la prospérité de ce qui nous broie nous conduit à nous exposer délibérément, inutilement et même bêtement. La guerre, la lutte sont trop honnêtes envers une domination utilitaire. On y perdra toujours. Il nous faut aussi désapprendre ce genre de honte. Et surtout il nous faut vivre, et vivre au mieux ; je pense que contrairement à ce qu’affirme pour nous et fantasme un patriarcat immémorial, vivre, ce nous est refuser, refuser d’emblée ; pas nous engager dans le combat où il est comme chez lui, pupuce, et entend bien nous aspirer pour mieux nous tenir ! C’est qu’il faut rien laisser perdre, de son point de vue.

 

Et nous faire égales. Ce n’est ni donné ni gagné. C’est un pari au moins aussi audacieux que celui de nous en prendre au pouvoir, et qui a quelque chose à voir avec. D’autant qu’il nous faut pour cela sortir de la notion d’égalité par rapport à une tierce mesure, qui toujours réorganise l’inégalité. C’est pour cela que je dis nous faire égales. Il n’y a évidemment aucune nature, aucun droit naturel, qui nous ait pondues telles. L’égalité comme statut ou état a bien montré ses hypocrisies – toujours en référence à un ailleurs qui profite plus ou moins à certaines. Pour qu’une égalisation, comme une émancipation, deviennent possible, il faudra sans doute les faire et les maintenir sans cesse, dialectiquement, en actes, des unes avec et envers d’autres. Je n’hésite pas à croire qu’il nous faudra agir et nous considérer de manière égalitariste, volontairement, lourdement s’il le faut. Et à revoir tout ce qui à la fois relève du pouvoir et de l’inégalisation : rapport d’appropriation, imposition des poids sociaux, volonté d’acquisition. Un acétone contre cette glu a plus de chances de se trouver du côté du grand refus, par principe, d’un bon nombre de rapports qui nous aliènent et nous permettre de détruire autrui, que de leur acceptation, même sous conditions. Le propre de la ruse sociale et de toujours savoir tourner les conditions, forcément exprimées et limitatives. Il nous faut alors être aussi radicales et intuitives que la peste du pouvoir : refuser jusques aux conditions, mettre en berne les rapports par où elle passe, abandonner bien des terrains insalubres. Devenir, de cette manière ci, négative et en quelque sorte déflationniste, inconditionnelles.

 

S’il faut nous désengluer des buts, nous méfier des moyens, c’est d’attitude, d’approche générale qu’il nous faut alors changer – tout en nous gardant de faire une fois de plus dans la diversité respectueuse des statu quo qui préserve soigneusement l’hégémonie des formes nécessitaires non identifiées comme telles, quand ce n’est pas carrément celle des ordres sociaux historiques. Peut-être aussi nous diriger vers une certaine inconditionnalité, notamment pour ne pas nous faire piéger, repiéger, par ces conditions qui ont tellement l’air naturelles. Inconditionnelles, par ne pas nous identifier à ces fameuses conditions, ne pas les laisser se dicter à nous, ne pas les transmettre ni les reproduire – non plus que leur triste gestion. On nous a imposé la positivité par défaut, envahissante, répétitive ; nous y opposerons une inconditionnalité négative et négatrice. Une position qui ferme les portes par principe aux demandes, et qui permet par là même de nous tourner les unes vers les autres sans nous soumettre réciproquement, comme nous nous sommes accoutumées et résignées à le faire, au conditions et aux évaluations qui structurent ces demandes – bref, à la haine et à la peur des f envers les f, et à notre accaparement par les m et par leur logique. Une position qui rejette d’emblée la culture naturaliste, relationniste et patriarcale de la demande, du besoin, de la dépendance. Qui renverse les paradigmes proclamés incontournables des rapports sociaux.

 

Autodé(sé)valuation générale, défaitisme révolutionnaire (nous n’avons que faire de gagner les objectifs de leur guerre), inconditionnalité radicale ! Vu où nous en sommes, nous avons moins que jamais à perdre, plus que jamais à gagner, à tenter des goûts et des couleurs, ici et là. Le nous se reconnaîtra.

 

Et cessons d’avaler tout et n’importe quoi en essayant de croire que nous en prendrons la morne teinte, deviendrons invisibles, serons épargnées. Cessons de croire que ce monde peut nous être vivable.

 

Enfin, pour faire ou défaire quoi que ce soit, et de quelque manière que ce soit, à l’heure qu’il est, fort sombre, s’il sera probablement vital de nous mettre à plusieurs dès que nous le pouvons (sans parler de le vouloir…), il ne faudra pas moins renoncer à attendre ; déjà pour que le plus possible d’entre nous puissent s’éloigner de la broyeuse ; d’autre part parce que les assemblées « refondatrices », les « unités », les communautés d’identité et autres « mouvements de masse » à cent cinquante ne peuvent se constituer que dans l’adhésion, la résignation, au mieux un réformisme bas de gamme, une espèce d’économisme libertaire, quand ce n’est pas carrément la glissade vers la droitisation, la négociation de strapontins, et ne peuvent après vivre que dans le seul objet de leur perpétuation, dans la peur de se dissoudre. Quelle captivante perspective, encore une fois. Et quelle promesse de destruction des personnes pour maintenir quelques temps ces châteaux branlants ! Et on n’aurait le choix qu’entre l’isolement du social géré et les sectarismes bidon ? Zut alors. On va l’ouvrir, le choix.

 

Il va nous falloir enfin apprendre à risquer la dispersion, et à ne plus la voir comme une malédiction, encore moins comme une faute. Ce qui veut dire aussi savoir s’égaler et se donner la paluche entre camarades qui n’ont pas les mêmes approches ni les mêmes conclusions. Sans inclusivisme ni catéchisme. Mais aussi choisir de ne le pas, le cas échéant, et cesser de faire semblant de croire que toutes les féministes, toutes les transses, veulent, ou devraient vouloir, la même chose – ce qui devient gluant et étouffant quand on a affaire aux néo-conservatrices, ou aux néo-léninistes, et autres qui savent « ce qu’est bon pour toutes », qui se ressemblent et se rassemblent comme des jumelles. Or, c’est là que nous en sommes. Nous n’allons pas pouvoir y rester, on a le feu au derrière ; il faudra choisir, entre une unité forcée de plus en plus réaque et réduite, à la remorque de toutes les normalisations qui s’en débarrasseront une fois usée, et des éclosions en désordre sans aucune garantie du gouvernement, ni d’aucune de ces vérités révélées que nous avons trop aimées. Mais c’est qu’il va falloir, dans cette optique, aussi commencer à oublier cette injonction d’aimer et de croire.

 


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23 février 2014 7 23 /02 /février /2014 10:40

 

 

C’est le genre de gimmick qui revient toujours quand un journal vient à manquer de « une ». Il est à noter que ces gimmicks relèvent toujours de ces bonnes vieilles évidences qu’on assène et réassène bien, comme toutes les naturalités, afin que nulle ne les oublie. Un de ces gimmicks est « n’est vrai que ce qui est valorisé et approprié ». Et dans les règles de la valorisation maximum, l’économie flanche et l’heure n’est plus à rire. On flingue les petits voleurs dans les arrière-boutiques et on affame les populations dans les pays en faillite avec une assiduité accrue. Il faut que les droits soient payés – car, au fond, depuis le onzième siècle, le droit n’est qu’un autre mot pour l’appropriation.

 

Et donc, re ! En une de la Libre Belgique, une « recrudescence de saisie de faux médicaments ». Évidemment, par faux vous allez entendre des morceaux de sucre ou de plâtre, des produits qui ne soignent pas. Vous n’y êtes pas. Le titre est un mensonge. Ou si on veut une vérité transposée et tronquée. Ce qu’on appelle une mauvaise foi. Les médocs en question sont tout ce qu’il y a de « vrai », des molécules actives avec leurs excipients quoi. Juste ils ont été, d’ailleurs dans toutes les règles de l’industrie pharmaceutique et du marché créateur de valeur, produits et distribués à des prix moins élevés que ceux qu’entraînent l’appropriation des brevets par des groupes aux actionnaires très gourmands. Je vous en ai déjà parlé, et Act Up en cause très souvent. Je n’entends pas ici entrer dans le problème, qui me démange, de la dépendance à un système médical et pharmaceutique centralisé et hors de portée, que les labos soient en Inde ou en Suisse. Je tiens seulement à rappeler que quand on parle de « contrefaçon » ou de « faux », il s’agit d’un mensonge – d’ailleurs mis en avant pour faire peur. Les médocs en question n’ont rien de faux. Juste on ne paie pas la pleine taxe dessus.

 

Ce qui cela dit amène à la bonne vieille question de la valorisation. Et de ce que la logique économique entraîne et provoque, avec notre assentiment enthousiaste puisque toutes, nous voulons être estimées et payées à notre juste valeur plus un petit quelque chose (on appelle ça la plus-value ; dans certains cas c’est un très gros quelque chose).La marchandise, comme système et rapport social, n’existe qu’à condition que tout soit transformable en valeur pure – généralement en argent. Et réciproquement. Bref, ce qui n’est pas transformable, dans un monde structuré par l’échange, peut être du coup considéré, sinon comme faux, du moins comme inexistant. Or, si ça s’obstine à exister, effectivement c’est un bâton dans les roues de l’échangisme, qui est censé représenter notre existence sociale. Donc ça devient mauvais, délictueux. Tout usage qui ne passe pas par la valorisation est une fraude. Ce n’est pas nouveau. Le capitalisme en occident à débuté par l’appropriation et l’enregistrement de plein de trucs qui traînaient, bois, prés, landes, eaux… Cela continue aujourd’hui. Et à un tel point que se passe, là aussi depuis un moment, ce qui constitue la thèse d’un bouquin qui est je crois en train d’être traduit en français, d’un camarade germanophone nommé Trenkle. Cette thèse, si j’ai bien saisi, est que le système monétaire est loin d’arriver à recouvrir, comme il devrait le faire pour garder une raison d’être, tout ce qui existe. Et que par conséquent il y a sans cesse des foultitudes de choses, de rapports, de ci ou de ça qui débordent, et même sans doute la plupart. Qu’est-ce qu’on va en faire, comme dit la chanson, si on ne peut les échanger ? Eh bien on va les détruire, car leur existence même gêne la valorisation, fait chuter les marchés.

 

Bien entendu, les contrefaçons, la bonne vieille contrebande en quelque sorte, comme la piraterie, comme des tas de modes d’échange économique un peu facilement idéalisés comme « oppositions », le sont, justement, aussi, échange, concurrentiel, plus ou moins brutal. Mais il n’empêche que dans la mouise immense où nous nous sommes foutus avec cette obsession de l’équivalence et de l’accumulation, ça peut arranger pas mal de monde de ne pas, par exemple, payer pour survivre un médicament dix fois plus cher, parce qu’il faut valoriser les brevets. Et donc c’est la guerre. Un des aspects de la guerre menée par l’économie contre l’existence toute bête des choses et des gentes. Sachant que nous sommes aux tenants comme aux aboutissants de cette guerre, participant toutes à cette économie.

 

Bref, selon la thèse de Trenkle, et de quelques autres, qui est aussi la mienne, tout ce qui n’est pas dans un processus de valorisation est frappé, juridiquement, d’inexistence, de faux. Ça ne vaut rien, ou tout simplement pas assez, donc ça ne peut ni ne doit subsister. Même logique que quand les poubelles de supermarché sont gardées à grand frais par des caméras et des vigiles, surveillées par les rondes de fliques. L’économie en déroute est désormais – mais là encore ce n’est qu’un prête nom pour nous et notre croyance collective, planétaire, à la vertu de l’échange – tout à fait disposée à détruire l’essentiel des choses, à tuer la plus grande partie des gentes, afin de se maintenir, et de ramener le marché à des proportions qui conviennent à une saine valorisation.

 

Bien des décroissantes mettent leur espoir dans une réduction drastique de la production, notamment de choses réputées « non nécessaires ». Ma foi, j’aurais tendance à le dire aussi, mais comme conséquence et non comme principe de départ. Parce que les mêmes décroissantes ne mettent généralement pas en doute la croyance que les choses (et les rapports, etc.) valent (et doivent valoir) quelque chose. Et que toute organisation sociale doit se baser sur une saine justice et une attribution de ce qui sont, dès lors, des propriétés évaluées et échangeables. Elles comptent en gros sur une vaste réévaluation. Or, je fais partie des gentes qui pensent, pour leur part, que la vérole est précisément dans l’appropriation et l’évaluation, la distribution et le resserrement, bref la justice attributive. Conséquemment, qu’il y aura sans doute toujours trop de choses (et de gentes) pour ce genre de système. Qu’il y en aura toujours donc en trop. Et que ça finira toujours par la pénurie et le meurtre, le pouvoir et la répression. Bref, que ce serait avec ce rapport même entre les gentes et aux choses qu’il faudrait rompre – si toutefois on a envie de sortir du long ruban à mouches d’extermination et de destruction qui fait notre mémoire traumatique.

 

Concernant les fameux médocs, ça m’attire toujours l’œil, sachant que plein de transses comme mézigue ont eu, ont, auront recours, ici et là, à ces excellents "faux" produits indiens qui passent par le Vanuatu ou toute autre plate-forme. Et que tant mieux, en l'état des choses. Encore une fois, je n’entre pas dans le farfouillage de tout ce que ça implique. Á chaque fois ça nous amène vite à la critique de nous-mêmes comme sujets sociaux. Et là, zut, on va pas commencer par nous ! Mais voilà, ça m’énerve de lire les vertueuses indignations économico-citoyennes qui ne savent même plus toujours où elles couchent et avec qui, désormais qu’elles font du gringue à l’état et à la répression contre les « excès » d’un monde qui ne peut tourner que comme ça. Ou être brisé.

 


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21 février 2014 5 21 /02 /février /2014 10:54

 

"... soit les opposant.e.s au "gender" ont raison de s'inquiéter à ce point car l'hétérosexualité est en eet un système politique, et leurs enfants risquent d'être fortement attirés par d'autres régimes, ce qui en soi est révolutionnaire et ouvre des perspectives vertigineuses pour repenser nos organisations sociales."

M.Candea, in Les agitéEs du genre

 

 

Comme je dis toujours : si seulement ! N'empêche, ça fait un peu plaisir de lire ces thèses sous le clavier de quelques autres, trop peu cependant, au milieu de la clameur invocative de normalité par laquelle nous croyons obtenir notre protection par quelque trique institutionnelle, en psalmodiant bien ort des mantras comme "mais vous voyez bien qu'on veut tout faire à votre image" et autres "on n'a pas choisi c'est pas d'not' faute". Depuis cinquante ans nous n'avions pas prié aussi fort sainte hétéroformité, jamais tapé avec autant de contrition à la porte de sa chapelle - et bien évidemment ça ne nous avait jamais aussi peu servi, ni jamais autant légitimé, in fine, nos ennemis ! C'est que ça ne sert jamais à rien de faire guili guili à la domination en espérant qu'elle nous sourira paternellement. Mais semble-t'il que nous avons encore à l'apprendre. Et à quel prix ?

 

Cela dit encore, les agitées, hé, c'est nous ! Manquerait plus que ça ne le soit pas, et si ce n'est pas nous alors c'est grave ! Nous ne pouvons ni ne devons être du côté de l'ordre de ce monde, de sa raison meurtrière, de la vertueuse innocence, de l'avisée gestion de nous-mêmes et d'autrui ! Ce serait notre contreseing à notre propre disparition. C'est en cela que nous devons cesser d'avoir peur de notre ombre, de nous rallier aux consensi - encore une fois, il ne suffit pas d'être ce que l'on est et d'en jouer le rôle pour renverser les rapports sociaux. Il faut encore vouloir en arriver là, en expliciter et en tirer les conséquences.

 

Autre remarque : tout ça situe parfaitement le regain de terreur socialement gérée qui règne ces temps ci, dès les cours d'école, dans les familles, les affinités, les rues, les institutions, envers qui fait mine de s'écarter de la bienfaisante virilité et de ses déclinaisons, de la non moins bienfaisante complémentarité ("il faut de tout - et singulièrement du m et ce qui va avec - pour faire ce monde"), de l'encore non moins bienfaisante et consécutive dépendance dans les rôles relationnels, enin j'en passe - parce que comme le suggère fort justement Candea, dès qu'on déclipse un des éléments de l'harmonie hétéra et masculinienne, oh surprise, tout le reste part à la suite, et les perspectives deviennent tout à fait considérables ! C'est ça qui fait peur à tout le monde ; cessons d'en être, d'ailleurs encore une fois nous ne pouvons pas et c'est tant mieux. Si nous craignons les grandes espérances, ne nous éloignons pas d'une saine hiérarchie des valeurs et des priorités, où nous finirons en hachis. Et si nous ne les craignons pas, agissons et pensons en conséquence. Et mettons nous à choisir, assumer, défaire. 

 

 

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La Bestiole

  • : Divergence transse, féministe, communiste - Le placard à Plume, la fem-garoue
  • : Ébranchée, schlemihlah, communiste, féministe - la transse la moins queer, la moins fun, la plus antisexe, antinaturaliste, antisubjectiviste du quart sud-est. Clodote d'hamsterlande, casserole détachée de la queue de l'alternoféminisme. A gauch' de la gauch' de la gauch' de l'extrême gauche. Résolument opposée aux backlashes pro sexe, pro marché, pro nature, pro religion, pro peuple, pro nation, comme aux catéchismes moraux-politiques en tous genres. Moderniste négative, moniste, novatrice ; philogyne, philosémite. Pour un anti-monde de nanas paresseuses et la ruine radicale de la masculinité, de l'économie, de la sexualité, de la fierté, du pouvoir.
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