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26 février 2014 3 26 /02 /février /2014 10:32

 

 

 

 

…ou pas !

 

 

Quelques camarades, déjà pas bien nombreuses, ont renaudé ci et là, à très juste titre, envers la nouvelle vague de déclamations normalisantes, évaluantes, carrément des fois biologisantes, de droite quoi, qui commencent à se multiplier dans le paysage de t’lande, très visibles sur des sites genre txy, en filigrane de plus en plus insistant dans un large spectre d’associatif t’, pour jeter les pas assez rentables et les trop visibles (je vous épargne la liste, elle figure à maints endroits) à la baille. C’est vrai quoi, on est en train d’essayer d’insérer notre petite maison tricolore, aux trois couleurs pastel et baveuses du genre (bleu fuchsia rose, beuhâ !) qui camouflent mal l’idéalisé fond bleu blanc rouge, dans le grand marché de noël de la démocratie marchande mal en point, c’est une affaire sensible quoi, et voilà les putes, les essdéeffes, les intellotes et autres monstres qui ramènent leurs sales têtes, ces vilaines têtes toutes anguleuses, grossières, dont on aurait envie volontiers d’oublier que, fafs dans le sac à main ou pas, elles restent celles de la plupart d’entre nous. Roh, pas bien !

 

Je commence à me demander si en toile de fond des régularisations demandées, toutes évidemment soumises à l’état de droit comme à l’état de fait social actuels et à leurs rapports, leurs valeurs, leurs légitimités, donc à une prime évidente aux plus normales et aux moins visibles qui constituent aujourd’hui, et ne rêvons pas continuerons à, une petite minorité des transses, si donc il n’est pas question implicitement d’un grand real life test, fondé sur les dynamiques sociales automates et à leurs conséquences sans appel. Les pas intégrables, même si on n’en vient pas à la tuerie dans les rues, ce qui n’est pas acquis, resteront de toute façon marginalisées, monstrifiées, comme le sont toutes les minorités visibles, lois sur la discrimination ou pas. La légitimité sociale majoritaire l’emporte toujours. Et je pense que nos copines qui se croient clean – en réalité la plupart ne le sont pas du tout, ne le seront jamais et seront victimes de leur propre calcul – espèrent ainsi un phénomène darwinien qui éliminera rapidement les – nombreuses - transses de bas de gamme. Et le tout, sans avoir rien à changer aux structures sociales et politiques. Au contraire. Enfin, comme je dis, qu’elles croient. Déjà je pense qu’elles se sont pas regardées dans la glace avec des yeux de normales, ni écoutées avec des oreilles pareilles. Et puis il en est qui ont déjà fait des calculs comme ça dans l’histoire, en livrer mille pour en sauver cent (dont soi, évidemment)… Ce sont d’autres qui en ont vu les conséquences. Les calculateurs vertueux y sont passés eux-mêmes. En outre, je parle des intentions que je suppose à certaines – mais je crois que ces intentions ne pèsent pas lourd dans le mécanisme général d’évaluation-élimination qui sous-tend nos modes d’organisation actuels, et qui en ramène aux mêmes effets les meilleures, d’intentions. Bref, je crois que tout le mouvement associatif communautaire actuel, par son appétit normalisateur, est en train d’accompagner la sélection, autant d’un point de vue d’acceptabilité de genre que d’autres valeurs incontestables de fait ; sans trop le savoir ou, pour de plus en plus, sans trop vouloir y penser, mais en sachant déjà bien qu’il y en aura pas - en faits, en rapports sociaux contondants - pour tout le monde ; rengaine de cette sombre époque. Parce que le en, concernant de plus en plus de gentes, ça va être sous peu la vie.

 

Pour en revenir à la droitisation « pragmatique » évoquée et illustrée, le souci c’est donc qu’elle va déjà, je pense, bien au-delà de ce qui est facilement identifiable comme telle. Et que pour parler franc, que l’on investisse dans l’individualisme intégratif « plus vraie que vraie » dans le meilleur des mondes ou dans la santé communautaire, dans la catéchèse ou dans l’échange durables et responsables, on se trouve sur la même pente glissante, celle qui nous force tôt ou tard à « faire des choix », comme on dit aujourd’hui, c'est-à-dire à éliminer des gentes, pasqu’y en a pas et n’y en peut avoir pour tout le monde, dès lors qu’on cause appropriation et/ou distribution des bienfaits. Que pour éviter ça  c’est le cadre même qu’il faudrait sans doute exploser. Cadre dont nous (notre ressenti-identité) faisons intégralement partie désormais. Et les alter- eux-mêmes se sont résignés au pragmatisme de droite, là encore par ce fichu calcul de moindre mal qui finit toujours par des désastres. Il n’y a pas de mémoire historique. Nous sommes toutes à f-tpglande en train, individuellement et collectivement, de tomber dans des argumentaires parcellaires, biaisés, ressentimenteux, faciles, et qui se révèlent toujours à la fin de droite, républicains, propriétaires, juridistes, éliminatoires et j’en passe ! Jour après jour de vois, j’entends, je lis de vieilles camarades qui finissent par défendre des renonciations, des fantasmes, des haines et des fausses alternatives que nous aurions dites indéfendables il y a dix ans et moins. Pragmatiquement comme on dit. De plus anciennes que mézigue, même, qui croyaient dans la radicalité de la victimité ressentie, et qui aujourd’hui sortent à leur tour des horreurs sur les minorités dans les minorités, qualifiées d’intellectuelles, de bourgeoises efféminées (ça va ensemble, le peuple, le vrai, est forcément viril), d’irréalistes ; qui reprennent la logique même des « pour tous » qui défilent en bleu blanc rose, qui leur apporteront quelque avant dernier jour leurs compétences en offrande, et se feront, je pense et même je l’espère, casser la tête par eux.

 

Nous sommes en pleine croissance, à tous points de vue, un peu comme les économies de rattrapage du capitalisme, lesquelles sont déjà en train de se crasher mais il faut pas trop le dire, la bourse c’est comme l’identité, c’est du ressenti pur jus, c’est magique ! Mais pour ma part, je crois fort possible que de nous normaliser, de nous aligner sur les suicidaires exigences de la valorisation et de la reconnaissance sociales, politiques, économiques, relationnelles, nous conduise tout droit à n’avoir été qu’une bulle spéculative de relance des identités de genre, et à finir comme telle, individuellement comme collectivement, après avoir désespérement sacrifié toutes nos congénères aux dites exigences. Bref, fait avec conscience le travail de la domination, qui a tant de force parce qu’elle s’incarne dans la convergence des désirs et des nécessités, c'est-à-dire en nozigues.

 

Nous n’avons pas vraiment envisagé que la normalisation, comme la domination, se puisse trouver du côté du plus, du faire, de la libération des formes sociales, du jouir, de la diversité dans la convergence, de l’utilisation réciproque. Nous sommes restés en cela des espèces de romantiques teintées de reichisme, indignées et effrayées d’un « esprit bourgeois » que nous croyons obstinément opposé à l’intensification, répressif d’un néo-naturel luxuriant, prolifique. Je tiens la thèse qu’en cela nous avons complètement loosé – et que nous continuons.

 

Pourtant, expérience faite, l’urgence, comme la réactivité (c'est-à-dire en autres termes la performance), par leur structure même de fonctionnement à échéances courtes, répétitives, d’une part, leur focalisation sur l’efficace valorisé, et l’absence de réflexion de fond qu’elle supposent par ailleurs au sujet de ce qui, au fond, va décider de nous (et à travers nous), eh bien sont de puissants facteurs d’invisibilisation et conséquemment d’élimination des plus faibles. Plus précisément, ce sont elles qui niaquent, par un darwinisme hypocrite, les plus faibles, les plus précaires, les plus isolées d’entre nous, que nous prétendons soutenir – par le refus de l’étalement, de la perspective (et du partage que ça suppose). Elles se rattachent par défaut comme par réaction aux logiques générales de cette société, et interdisent tout investissement dans des subsidiarités de moyen et long terme, qui sont souvent indispensables à nous faire vivre dès lors que le principal n’est plus assuré. Dans l’économie comme dans la militance, la priorité est ainsi donnée au maintien de « ce qui tourne », personnes comme entreprises, et les loquedues, les bracassées, les pas rentables quoi encore une fois n’ont qu’à crever. Ce n’est pas dit, on prétend même le contraire, mais dans les faits c’est ce qui se passe, parce que nous ne voulons pas examiner ni remettre en cause les structures mêmes que nous sommes en train de disputer à la société majoritaire, ce qui nous amène aux mêmes résultats qu’elle. Ce qui est désormais notre réformisme libertaire et sanitaire laisse à la « main invisible » de la fatalité le soin d’écrémer quotidiennement notre cheptel. Je dis quotidiennement parce qu’il s’agit, là encore dans la suite logique que nous constituons du mouvement de rétraction économique, non plus même de quelques exceptions (qui déjà pourtant devraient questionner nos slogans inclusivistes) mais d’un phénomène de plus en plus massif.

C’est ce qui fait, entre bien d’autres causes, de féminist-, cisqueer- et transpédégouinelande des traquenards, des équarrissoirs sociaux tout à fait efficaces dans la gestion avisée des populations, où les mieux puissantes et normées arrivent encore (encore, ça n’pourra pas durer toujours) à prospérer, nourries par les sous-produits engendrés de l’entréxtermination interne des loquedues, desquelles de toute façon, dans quel secteur et sous quelque prétexte que ce soit, il importe de se débarrasser sans du tout y penser. C’est la conséquence de l’avalage du politique par l’identisme, le pragmatisme la déférence implicite à l’inéluctable, enfin ce que nous avons consenti à accepter comme tel. Y faudra pas venir pleurer quand ce mécanisme attaquera la majorité d’entre nous – ce qui commence d’ailleurs déjà.

C’est aussi ce qui fait que le niveau politique du milieu en est désormais à défendre la famille, la justice, la propriété, l’ordre républicain, le droit de toutes à hétérolander ; tandis que les plus professionnelles font leurs armes dans l’associatif communautaire pour, pareil, un demain qui n’est pas loin, qui a même commencé pour certaines, trier bons et mauvais pauvres, bonnes et mauvaises victimes, dans les administrations locales ou les ong auxquelles celles-ci auront sous-traité le marché de cette indispensable tâche. Tout est prévisible, sinon prévu ; il y aura des psychologues pour traiter les perplexités résiduelles des trieuses, et des poubelles pour recycler les morceaux des triées. Et des sociologues pour analyser et décrire le massacre en termes positivants, recommandations à l’appui.

Dans la logique actuellement dominante, économique et politique, il semble y avoir un sale mouvement de vases communicants entre la reconnaissance formelle et la brutalité sociale. Comme si la première, d’ailleurs excessivement frileuse, était là pour couvrir une augmentation perpétuelle de la seconde, et éviter qu’on la questionne. En terme crus, les transses, pour nous reprendre en exemple, nous serons de plus en plus à la rue, méprisées, appauvries, livrées à la haine active du bon peuple viril pour le faire tenir tranquille – mais réassignées civilement, et même électrices (on nous enverra nos cartes dans les boîtes postales des centres sociaux, et pour les mieux loties dans les logements dont elles n’oseront de tout façon plus sortir – ce qui est déjà le cas de pas mal). Ce sera une des ces réformes qui ont l’avantage de ne rien coûter, ni de rien mettre réellement en cause de l’ordre des choses et des gentes, comme la chasse aux putes, et de mettre un gros nez rouge de clowne ronalde sur la face impersonnelle de la nécessité économique comme de ses à-côtés régulateurs de tension. Tant que les pauvres en quête de normalisation tuent les pauvres monstres, les affaires peuvent continuer.

 

Nous aurons fait, ou laissé faire, du féminisme, une roulette d’appoint parmi d’autres d’un exécutif que la révolution populaire et réactionnaire tire elle-même rapidement vers un plein retour à des valeurs masculines et droitières dont personne n’avait finalement tant que ça réussi à vraiment s’éloigner. Et surtout, nous avons engrangé ces compétences en parfaite autonomie, en nous faisant la main les unes sur les autres. En cela, du reste, nous n’avons innové en rien : l’associatif, au sens large, sert de sous traitant de l’élimination sociale depuis un demi siècle. Avec le communautaire et autres pensées de l’adaptation, cela mène à ce real life test total que j’ai déjà évoqué, et où les conditions sociales incritiquées sont l’algorithme d’évaluation des gentes ainsi parquées à dispo, dans l’isolement du « rapport à soi », par une forme d’organisation que nous nous sommes laissées imposer, et où on n’aura, juré promis, pensé qu’au moindre mal de toutes (enfin presque).

 

Captivant, nan ?

 

Cela parce que nous avons prises pour bonnes, avalé, naturalisé les structures sociales majoritaires, travesties en « objectifs » (et en « objets ») neutres, à réaliser au meilleur coût, utilité, plaisir etc. dans les meilleures conditions – et prétendument par toutes (mais là nous savons très bien que ce n’est pas vrai, que la contradiction est interne, et nous avons choisi de ne pas voir – c'est-à-dire d’attribuer les éliminations aux méchants bâtons dans les roues qu’on nous mettrait, aux pesanteurs régressives, en un mot aux méchants et/ou aux inconscientes.). Je ne parle même pas du slogan, lui-même repris au capitalisme, que l’intégration des unes à la valorisation « fait le trou » pour les « autres », comme me disait il y a quelque dix ans une inamovible abuseuse qui surfe toujours aujourd’hui profitablement sur cette fiction prétextuelle. Nous savons désormais très bien que, comme dans l’économie politique, ce trou est une tombe. Mais là encore nous préférons essayer de croire que c’est une anomalie, un dysfonctionnement, voire un retard (!)… Et pareil, de croire que les effets désastreux de l’organisation « responsable » sont « pervers », juste une histoire de réglage. Tu parles, charles !

La seule « urgence » qui reste ouverte, c’est de cesser de réitérer le même concassage autogéré.

 

 

*

 

 

Il y a déjà une tite vingtaine d’années, peu après le départ de ce qui fut alors un prometteur redémarrage féministe, puis tpg, s’était signalée cette tendance à très vite juguler l’audace, à avoir peur d’aller trop loin (trop loin de quoi, trop loin de qui aussi ?...) à se figer, se fixer dans des catéchismes, pleins de réponses qui closent les échappées, mais laissent ouvert les retours au bercail. Á chercher en quoi nous pourrions bien quand même être utiles et intégrables à cet ordre de choses. Á avoir peur de notre ombre quoi. Et à très vite aussi sélectionner. Á l’époque, je n’arrivais pas encore à toujours bien discerner que le nœud de l’affaire ne se situait pas dans une mauvaise application des principes (ressentiment distributiste, populisme de genre quoi) mais dans la logique interne et appliquée de ces principes mêmes, ou plutôt de ce que nous n’avions pas été en mesure, ni en volonté, de critiquer dans les principes de la société majoritaire, et que nous avions benêtement repris en nous disant que nous en ferions mieux. Une de ces auto-arnaques fut « le privé est politique ». Nous n’avions pas pris garde, bien entendu à l’équivalence que crée ici le verbe être ; ni n’avions réléchi très bien à ce que voulait dire ce maintien de « privé » en première partie ; et nous en conclûmes sans beaucoup réfléchir qu’il fallait faire en sorte de politiser les formes sociales de base, évidemment « naturelles » (produire, baiser, se reconnaître…). Nous avons cru – et ne soyons pas naïves, nous avons voulu croire, qu’il allait suffire de mettre en  bonne gestion saine, raisonnée, le contenu même de ce privé, sans le critiquer radicalement – et nous en sommes arrivées par exemple au pantalonnades des lois d’égalité civile « hétérolande pour toutes » ! Avec pas moins de violences, puisque la concurrence appropriative et jouissive, d’origine absolument patriarcale, n’a pas été le moins du monde remise en question.

 

Sauf que ces formes se sont révélées, une fois de plus comme à chaque révolution depuis deux siècles, impliquer le primat de l’attribution privative – et vingt ans plus tard, la conséquence est là : le privé a entièrement instrumentalisé le politique, qui n’est là que pour huiler, aider à faire fonctionner et intensifier les rapports de type privé. Il a avalé le politique, comme l’ont fait l’économisme, le souverainisme et toutes ces braves vieilles « nécessités » évidentes.

Nous avons voulu produire le même, naturalisé par défaut, en essayant de le policer, exactement comme nos grandes sœurs gouvernementales, auxquelles d’ailleurs, même les « mauvaises têtes », avons fini par tendre la paluche, la sébile, et somme toute donner raison. Et aussi comme les « alternatifs » et autres durables qui entendent sauver, de même que les ministres, l’économie (et qu’est-ce que le relationnel, sinon une économie ?) Nous n’avons pas voulu envisager que ce que nous percevons obstinément comme des activités (échanger, relationner, se reconnaître…) puisse impliquer par soi-même, le monde qui en est structuré d’emblée, abus, violence, peur, concurrence et destruction mutuelle. C’est pour cela que les plus avisées d’entre nous n’ont en définitive pas été en deça de se faire gestionnaires, juges, gardiennes, comptables. Et au mieux analyser sans échappée les conditions d’une violence sociale dont on n’ose jamais trop fixer le cadre – tellement il tient à ce que nous avons peur d’attaquer. Le « privé » est politique n’a ainsi servi, aux côtés et de plus en plus près du reste de la société, qu’à tenter de maîtriser, de canaliser, de régenter, quand ce n’est pas de mettre en scène la violence de formes sociales déclarées indépassables, auxquelles nous n’avons jamais voulu renoncer, et de leur faire encore rendre par pressage un peu de valeur et de plaisir, avec la logique éliminatoire toujours incluse. Nous avons donc afflué vers leur acceptation - renaturalisation, mâtinée de réglementarisme, lui-même sous traité à la puissance publique. Pleutre renonciation et dépossession.

 

Tout le monde dans ces mouvements a très bien compris, par la suite, et plus qu’à demi-mot, ce dont il retournait. Autant les négociations avec la grande méchante société (qui l’est effectivement, qu’on ne se méprenne !) se font sur la base de l’inclusion du privé et de sa gestion avisée, autant les violences internes, c'est-à-dire l’expression des rapports sociaux et d’évaluation, sont ramenées au privé et à la fatalité ; on regarde ses chaussures, les pas rentables crèvent, et tout continue dans le meilleur des altermondes possible, lui-même chapeauté par des structures de pouvoir et de répression pas du tout alter-. Bac à sable quoi.

 

C’est d’ailleurs là que prend sa racine la sinistre blague du consentement, laquelle structure de bas en haut, et ce n’est pas un hasard, tout l’alignement sur la pratique/idéologie du privé et ses exigences. A priori et avant toute chose, et surtout toute réflexion, nous consentons aux cadres de base de la domination (évaluation, échange, relation). Nous les sentons collectivement comme nous-mêmes et comme nécessités. Ils ne peuvent donc pas être questionnés comme tels. D’où le report du consentement comme référent affirmatif aux échelons extérieurs. Avec toute la rhétorique que nous avons pondue sur le « non », c’est tout de même le « oui », la réalisation des formes sociales (au meilleur coût) qui reste la norme et le souhaité – le fameux « non » si gros n’étant qu’un interrupteur, qu’il est d’ailleurs implicitement recommandé de ne pas utiliser trop systématiquement sous peine de perdre sa valeur d’échange et son utilité dans la réalisation de ces formes incritiquées, donc quand même « bonnes », et dont seuls les « abus » les plus apparents (et encore !) sont déclarés inopportuns.

(Petit exemple récent de cet affirmatisme, il est désormais admis à la valorisation chez nous de se déclarer « asexuelle », dans le respect bien entendu de la diversité de l’application de la norme sexuelle – le marché idéal des identités formellement équivalentes, ou vouées à ; par contre ça pue de se déclarer antisexe, surtout si c’est d’une manière systématique et politique, pas « ressentie » et donc « personnelle », circonscrite, inoffensive ; car c’est dès lors toute la machine à fabriquer le consentement qui se retrouve menacée d’être shuntée, pour ne pas dire sabotée, à une de ses bases, par une opposition résolue à son fonctionnement même. Et c’est par là toute la pratique consensuelle de ce privé qui se structure sur l’échange obligatoire qui perd toute sa pertinence – blasphème, car c’est à ça que nous devons servir et par quoi nous devons nous réaliser.

Idem – et c’est symétrique, sinon carrément identique, de la frugalité décroissante dans le maintien d’un cadre où on sait et continue à savoir/vouloir ce que chaque chose doit valoir, et que tout soit quelque part commensurable et échangeable – genre économies « parallèles »).

 

Rien d’étonnant, avec tout cela d’avalé, d’intégré, de fait nôtre, au résultat que nous sommes : « autonomes », au sens de l’individue libre-échangiste, c'est-à-dire isolées et concurrentes, dépendantes en même temps de relations sociales type, ouvertes (consentantes a priori), conscientes de notre valeur (et souvent de notre manque de valeur…) – c'est-à-dire fondant notre rapport à nous-mêmes et à autrui sur une évaluation, elle-même gradation quantitative et qualitative en fonction d’une tierce instance « neutre » et massivement imposée. D’où une certaine panique : nous nous rendons bien compote du gouffre qui se creuse entre ce que nous avons cru nous proposer – ou nous laisser proposer – et notre situation réelle, toujours aussi misérable et vulnérable. Le placebo ordinaire est de se persuader (et de persuader autrui) que c’est parce qu’il faut encore faire un effort, que les formes sociales qui doivent assurer la félicité n’ont pas été bien agies, enfin qu’il y a tellement de déficiences, de mauvais comportements, de péchés quoi, qu’il n’est pas étonnant que l’ire sociale soit sur nos têtes forcément plus ou moins coupables. En tout cas, ça permet, indéfiniment, de ne pas se poser de questions à propos du cadre. En cela, les choses sont je pense désormais nettes : le réformisme libertaire qui a semblé à d’aucunes, dont j’ai fait partie autrefois, une sortie du carcan républicain, se montre de plus en plus comme basé sur les mêmes évidences que celui-ci : appropriation, valorisation, échange, abstraction réelle – et violence sociale autogérée, justifiée par la main invisible. Bon. Là aussi on s’est vautrées. N’y restons pas – mais évitons aussi de revenir en arrière.

 

Quand examinerons nous l’hypothèse qu’un critère axial de discrimination contemporain, c’est la valeur, et que cette valeur, cet acte d’évaluation et de sélection, se cache derrière une multitude de « nécessités » extériorisées, aliénées, afin que nous puissions les réintérioriser sans plus les mettre en question, mais au contraire en nous laissant mettre en interrogation par elles, juger à leur aune et éliminer si nous n’y satisfaisons pas ? C’est la même logique, le même « sujet social » qui fait mourir les pas rentables dans les déserts, sur les mers, sous les bombes, et qui préside au début de notre extermination autogérée. Nous obstiner à faire confiance à notre intégrité politique et à nos bonnes intentions pour nous persuader que mè non, on ne peut reproduire les mêmes rouages, c’est tout bonnement de l’essentialisme acritique et du subjectivisme. Dès que nous acceptons, sous un aspect ou un autre, la même gamme de « réel qui s’impose » (et qui trie), c’est fichu, on a les bras dedans et la tête aussi.

Pas plus que les républicaines, avec leur citoyenneté et leur juridisme, réglementation de la discrimination selon la nationalité et la richesse, nous ne pouvons la contourner avec nos identités et nos affinités déjà préformées, qui supposent tout aussi d’emblée utilitarisme et richesse. Sans parler de la revalorisation ultime des trad’s et autres complémentarismes. Il n’y a pas moyen de contourner ni d’étouffer une forme universelle, autrement que de lui rentrer dedans, frontalement, c'est-à-dire déjà de la nommer, et de nous définir, situer dans ce fourbi. Actuellement, nous en sommes à la reproduire, de nous enfermer dans les manières, les activités qu’elle nous dicte, et qui font notre monde politique de plus en plus répétitif et chiche. Et, ce faisant, de collaborer activement à l’élimination des surnuméraires qui est sa condition de continuation.

 

C’est aussi pour cela qu’il faudrait en finir avec la lubie biséculaire des vraies, de celles qui incarnent la terre, le peuple, le travail, enfin précisément toutes les « valeurs » qui sont au service de la valeur, et donc de l’élimination des non-rentables. Non, il n’y a pas de lucidité et encore moins de bonté propre aux prolétariats. Et l’impasse dans laquelle nous butons n’est pas uniquement due au méchants de la haute – car avec cette logique il y aura toujours une haute qui s’identifiera au nécessités, large ou étroite (et, avec l’effondrement plus que probable de l’économie, on once vers une haute très étroite et un cannibalisme généralisé pour le reste). Il faut justement en finir avec ces jugements de valeur, qui ne transmettent que la mécanique de la domination, à travers la concurrence pour son exercice.

 

Le féminisme de 95 est neutralisé, mort, il n’a, on n’a, pas réussi la percée que pas mal de nous espérions à l’époque. Le manque d’audace, mélange de onècomçacèpad’notfaute (surtout on n’a pas choisi, jamais choisi, bouh, haram, manquerait plus que ça !) et de « on veut l’égalité dans les cadres du patriarcat », le fonctionnement catéchétique et éducationniste, qui suppose, au revers d’ailleurs de ses profession de foi anti-universalistes, une vérité à partager, la peur de la réflexion critique et radicale, l’ont mené à la résignation, au pragmatisme, aux compromissions et finalement, à quelques simagrées subversives près, à l’engloutissement dans les fatalités de celle sale époque. Nous avons passé presque tout ce temps, après les bravades préliminaires – notamment des prétentions de séparation que la plupart d’entre nous n’ont jamais eu l’intention de mettre sérieusement à éxécution – à nous excuser, à nous victimiser, à réduire le champ de ce que nous déclarions néfaste, à ne pas mettre en accusation l’ordre des choses mais juste des comportements ou des intérêts – puisque nous voulions juste notre part de la gamelle, en essayant d’oublier ce que nous savions intuitivement très bien : que cette soupe ne peut se aire qu’avec notre bidoche (et celle de pas mal d’autres), et qu’il fallait au minimum renverser la marmite, en finir avec cette cuisine sociale. Ce que nous obtenons, c’est ce à quoi nous avons consenti – et surtout la conséquence de ce que nous n’avons pas osé vouloir. Le féminisme de 95 a, dès le début et de manière croissante, craint puis pris en aversion la réflexion et la remise en cause de ces fameux fondamentaux qui nous tombent désormais de partout sur la gueule ; et pourtant, j’ai le regret et la naïveté de croire encore – même si là c’est raté et plus à refaire – qu’avec nos bases politiques d’alors ce n’était rien moins que fatal, bien au contraire. Nous avons choisi une posture de retrait et d’accusées dès le début.

 

Et tout cela dit, je penserais malhonnête de passer sous silence une des principales conséquences de notre assentiment aux nécessités : que nous constituons en fonction de cela un milieu particulièrement violent, exterminateur, où nous nous comportons fréquemment en lâches crapules, et selon les plus classiques habitudes qui encadrent les rapports de la forte à la faible. Bref, que nous ressemblons comme un miroir à l’effectivement méchante société hétérobiote, en camouflant derrière notre essentialisme identitaire des structures à la mise en similitude desquelles nous travaillons d’arrache pied, quand toutefois il y reste encore une différence, une insuffisance.

Nous sommes humainement comme politiquement les asticots dans un cadavre, celui du féminisme contemporain, binaire républicain/statutaire, unanimement résigné et intégrationniste, qui gît les quatre pattes en l’air dans le fossé, ne va plus nulle part, mais où on essaie de faire son trou au milieu du naufrage et dans le plus joyeux cannibalisme.

Que nous nous y soyons conduites mécaniquement, par le manque mais aussi le refus de la critique, ne nous peut en aucun cas déresponsabiliser des conséquences, que d’ailleurs nous assumons avec aplomb ; nous ne sommes pas des imbéciles, et nous savons donc parfaitement quel choix nous avons fait. Á ceci près que chacune espère bien vainement que les conséquences de ce choix l’épargneront – or, se confier à un mécanisme social, et surtout un de ce type, contient en lui-même l’écrabouillement d’un grand nombre, et à terme de la plupart, la valorisation se rétrécissant et, ce faisant, mettant la barre toujours plus haut (si ça vous rappelle confusément quelque chose, non, ce n’est pas un hasard, c’est une conformité).

 

 

*

 

 

Comment faire une, deux, trois, mille sorties, si toutefois nous le voulons réellement ? Je crois qu’il n’y a pas à lanterner, il nous faudra piocher dans une radicalité d’approche, prendre les choses et leur ordre à la tige, sinon à la racine. Tenter alors du féminisme qui n’ait plus peur de son ombre, qui ne craigne pas la punition par le méchant réel pragmatique et fatal si on ne s’y soumet pas in fine, qui ne cherche plus à se réapproprier les structures sociales qui ont fait la domination. Du féminisme quoi n’ait pas peur d’être contre les valeurs assignées masculines et complémentaristes, et pour leur disparition, qui n’ait pas peur d’être contre la famille, la relation comme norme, l’amour comme idéal, le natalisme, l’(hétéro)sexualité, l’économie, le pouvoir. Contre, pas post-, ni au-delà, ni dans, ni toutes ces abdications de critiques qui prédisposent à la récup’ et à la résignation ; et c’est reparti pour un tour. Du féminisme qui rompe avec l’illusion usée que si on récupère ces daubes, elles changeront de camp, auront d’autres implications, d’autres conséquences que celles qu’elles ont toujours eu. Du féminisme qui cesse de marcher dans les pas de la normalisation, et ose dire qu’on peut choisir et changer, que c’est bath, qu’on n’est pas astreintes à simplement « devenir ce que l’on est » - et qui plus est un nécessairement inexplicable tout autant que normé « ce que l’on est » !, en tout complémentarité je suppose. Du féminisme réellement matérialiste, où on s’attache à la critique des rapports et des formes sociales, et plus au rubik’s cube des identités. Du féminisme qui cesse une bonne fois de s’accrocher à la remorque des nécessaires ajustements et autre aménagements du naturalisé et de l’inéluctable, qui cesse aussi d’essayer de sauver la communauté bisexuée, de se chercher des origines mythiques ; bref qui parte son chemin dans l’irréalisé et l’encore pas pensé. La radicalité n’est pas dans une comptabilité serrée, une énième relance, elle est dans la remise en cause de l’évaluation. Et des pratiques qui l’ont accompagnée, quelle que soit leur origine.

 

Il nous faudrait aussi sans doute nous défaire de notre fétichisme à moitié résigné, de notre fascination malsaine et confusionniste envers la notion mais aussi la pratique du pouvoir, comme rapport social surtout – mais aussi dans les institutions qu’on désigne sous ce vocable, envers lesquelles nous manifestons une trouble tendresse. Nous nous trouvons hélas trop dans le sillage d’une pensée sociologisante qui, après 1960, a baissé les bras, s’est résignée à une anthropologisation, donc une naturalisation, du pouvoir. Nous avons renoncé à toute remise en cause de ce type de rapport social, et nous sommes en quelque sorte réfugiées dans l’idée que nous pouvions le récupérer ou, pire, en jouer. Je pense que quelque décennie d’expérience et de dégâts humains, comme d’atonie politique, pourraient nous rencarder désormais au sujet de cette illusion. On ne joue pas avec les formes sociales. Et on ne peut non plus les soumettre. Il faut les détruire ou les changer. L’affaire n’est pas de savoir si ou que – l’action et la critique politiques ne sont, et déesse merci ! – pas des sciences ! Ce sont des paris. La seule chose que nous pouvons, contre les rapports de pouvoir, c’est de chercher à briser leur colonne vertébrale, et les principes ou structures qui les permettent. Ce n’est pas évident et ça n’a rien à voir avec les acritiques libertaireries. C’est une attaque aux fondamentaux. Mais, chose étrange, à cause de la polysémie et de l’envahissement même du pouvoir, en tant que glu réciproque et imposable, pour pouvoir, pour devenir en capacité de, il nous faut briser le pouvoir et ne rien en attendre ni chercher à en récupérer. Le pouvoir est la condition de nos impossibilités.

Nous planquons aussi les rapports de pouvoir sous les fameuses nécessités hiérarchisantes de l’organisation, voir plus haut ce que je dis de cette adhésion. Le pouvoir comme rapport s’appuie considérablement sur l’état de fait, sur le « c’est toujours déjà comme ça », en définitive sur le silence : un rapport de pouvoir connaît son efficacité à ce qu’il n’a ni à commander, ni à demander. C’est pourquoi il nous faudra sans doute apprendre à dire, discuter, disputer pas mal de choses. Et à en finir avec le besoin, le désir, l’utilisation de soi et d’autrui, qui sont la justification même de ce pouvoir muet.

Pour nous trouver, cesser de nous offrir en pâture à un bien commun qui est entièrement indexé sur le social patriarcal, à une organisation qui de même nous avale pour nourrir son « autonomie », il nous faudrait quelque chose comme un défaitisme révolutionnaire, cesser d’abonder les réserves et les mécanismes des dominations. Ce sont toujours elles qui nous récupèrent. Les moyens, les outils, les cadres, les déterminations qu’on ne perçoit pas comme telles ne sont pas neutres. C’est même sans doute là que les structures agissantes de la domination ont pris leurs quartiers, depuis le début de la modernité et de ses remises en questions. Et c’est là que nous devrons alors aller les chercher pour leur couper le kiki.

 

Cela veut sans doute dire aussi remettre en cause l’idéologie darwinienne de la « lutte », que ce soit pour la « vie » ou pour la reconnaissance sociale, et la valorisation des notions de combat, qui semblent venir tout droit du fond économique et capitaliste, lequel travestit la valeur marchande en identité politique, et nous incite ainsi à participer à l’extermination réciproque qui le nourrit. Á nous intégrer à cet ordre cannibale qui finit toujours par nous jeter les unes contre les autres. Nous enferme dans la reproduction de cet ordre social. Et ramène à la guerre de toutes contre toutes pour s’intégrer aux formes de cette valorisation. Rompre avec cette logique, c’est abandonner ce champ de bataille que nous avons cru nôtre, quand ce n’est pas nous-mêmes – et ses foutus objectifs, explicites ou implicites. Ce champ dans lequel le rêve collectif de la domination est que tout le monde reste, visible, prévisible, contrôlable, dans une violence autogérée, réciproque, du commerce à la guerre en passant par la représentation, qui évite et empêche toute échappée. La lutte est un leurre, particulièrement destructeur, comme l’appropriation du pouvoir. Coupons leur l’herbe sous le pied. Désertons. Et même si nous ne le pouvons pas, refusons d’être les soldates d’une cause qui est une introduction sur le marché, et d’intégrer une guerre qui, comme toute guerre, n’existe que pour elle-même et se fiche bien de nous. Si nous devons nous battre, gardons nous que ce soit dans ces formes et pour elles. Marre de s’esquinter pour des prétextes et des prétentions par lesquels en fin de compte nous nous retrouvons arnaquées et aliénées. Comme le fit en son temps remarquer Solanas, se laisser prendre dans les formes d’opposition attendues et qui ont fait la prospérité de ce qui nous broie nous conduit à nous exposer délibérément, inutilement et même bêtement. La guerre, la lutte sont trop honnêtes envers une domination utilitaire. On y perdra toujours. Il nous faut aussi désapprendre ce genre de honte. Et surtout il nous faut vivre, et vivre au mieux ; je pense que contrairement à ce qu’affirme pour nous et fantasme un patriarcat immémorial, vivre, ce nous est refuser, refuser d’emblée ; pas nous engager dans le combat où il est comme chez lui, pupuce, et entend bien nous aspirer pour mieux nous tenir ! C’est qu’il faut rien laisser perdre, de son point de vue.

 

Et nous faire égales. Ce n’est ni donné ni gagné. C’est un pari au moins aussi audacieux que celui de nous en prendre au pouvoir, et qui a quelque chose à voir avec. D’autant qu’il nous faut pour cela sortir de la notion d’égalité par rapport à une tierce mesure, qui toujours réorganise l’inégalité. C’est pour cela que je dis nous faire égales. Il n’y a évidemment aucune nature, aucun droit naturel, qui nous ait pondues telles. L’égalité comme statut ou état a bien montré ses hypocrisies – toujours en référence à un ailleurs qui profite plus ou moins à certaines. Pour qu’une égalisation, comme une émancipation, deviennent possible, il faudra sans doute les faire et les maintenir sans cesse, dialectiquement, en actes, des unes avec et envers d’autres. Je n’hésite pas à croire qu’il nous faudra agir et nous considérer de manière égalitariste, volontairement, lourdement s’il le faut. Et à revoir tout ce qui à la fois relève du pouvoir et de l’inégalisation : rapport d’appropriation, imposition des poids sociaux, volonté d’acquisition. Un acétone contre cette glu a plus de chances de se trouver du côté du grand refus, par principe, d’un bon nombre de rapports qui nous aliènent et nous permettre de détruire autrui, que de leur acceptation, même sous conditions. Le propre de la ruse sociale et de toujours savoir tourner les conditions, forcément exprimées et limitatives. Il nous faut alors être aussi radicales et intuitives que la peste du pouvoir : refuser jusques aux conditions, mettre en berne les rapports par où elle passe, abandonner bien des terrains insalubres. Devenir, de cette manière ci, négative et en quelque sorte déflationniste, inconditionnelles.

 

S’il faut nous désengluer des buts, nous méfier des moyens, c’est d’attitude, d’approche générale qu’il nous faut alors changer – tout en nous gardant de faire une fois de plus dans la diversité respectueuse des statu quo qui préserve soigneusement l’hégémonie des formes nécessitaires non identifiées comme telles, quand ce n’est pas carrément celle des ordres sociaux historiques. Peut-être aussi nous diriger vers une certaine inconditionnalité, notamment pour ne pas nous faire piéger, repiéger, par ces conditions qui ont tellement l’air naturelles. Inconditionnelles, par ne pas nous identifier à ces fameuses conditions, ne pas les laisser se dicter à nous, ne pas les transmettre ni les reproduire – non plus que leur triste gestion. On nous a imposé la positivité par défaut, envahissante, répétitive ; nous y opposerons une inconditionnalité négative et négatrice. Une position qui ferme les portes par principe aux demandes, et qui permet par là même de nous tourner les unes vers les autres sans nous soumettre réciproquement, comme nous nous sommes accoutumées et résignées à le faire, au conditions et aux évaluations qui structurent ces demandes – bref, à la haine et à la peur des f envers les f, et à notre accaparement par les m et par leur logique. Une position qui rejette d’emblée la culture naturaliste, relationniste et patriarcale de la demande, du besoin, de la dépendance. Qui renverse les paradigmes proclamés incontournables des rapports sociaux.

 

Autodé(sé)valuation générale, défaitisme révolutionnaire (nous n’avons que faire de gagner les objectifs de leur guerre), inconditionnalité radicale ! Vu où nous en sommes, nous avons moins que jamais à perdre, plus que jamais à gagner, à tenter des goûts et des couleurs, ici et là. Le nous se reconnaîtra.

 

Et cessons d’avaler tout et n’importe quoi en essayant de croire que nous en prendrons la morne teinte, deviendrons invisibles, serons épargnées. Cessons de croire que ce monde peut nous être vivable.

 

Enfin, pour faire ou défaire quoi que ce soit, et de quelque manière que ce soit, à l’heure qu’il est, fort sombre, s’il sera probablement vital de nous mettre à plusieurs dès que nous le pouvons (sans parler de le vouloir…), il ne faudra pas moins renoncer à attendre ; déjà pour que le plus possible d’entre nous puissent s’éloigner de la broyeuse ; d’autre part parce que les assemblées « refondatrices », les « unités », les communautés d’identité et autres « mouvements de masse » à cent cinquante ne peuvent se constituer que dans l’adhésion, la résignation, au mieux un réformisme bas de gamme, une espèce d’économisme libertaire, quand ce n’est pas carrément la glissade vers la droitisation, la négociation de strapontins, et ne peuvent après vivre que dans le seul objet de leur perpétuation, dans la peur de se dissoudre. Quelle captivante perspective, encore une fois. Et quelle promesse de destruction des personnes pour maintenir quelques temps ces châteaux branlants ! Et on n’aurait le choix qu’entre l’isolement du social géré et les sectarismes bidon ? Zut alors. On va l’ouvrir, le choix.

 

Il va nous falloir enfin apprendre à risquer la dispersion, et à ne plus la voir comme une malédiction, encore moins comme une faute. Ce qui veut dire aussi savoir s’égaler et se donner la paluche entre camarades qui n’ont pas les mêmes approches ni les mêmes conclusions. Sans inclusivisme ni catéchisme. Mais aussi choisir de ne le pas, le cas échéant, et cesser de faire semblant de croire que toutes les féministes, toutes les transses, veulent, ou devraient vouloir, la même chose – ce qui devient gluant et étouffant quand on a affaire aux néo-conservatrices, ou aux néo-léninistes, et autres qui savent « ce qu’est bon pour toutes », qui se ressemblent et se rassemblent comme des jumelles. Or, c’est là que nous en sommes. Nous n’allons pas pouvoir y rester, on a le feu au derrière ; il faudra choisir, entre une unité forcée de plus en plus réaque et réduite, à la remorque de toutes les normalisations qui s’en débarrasseront une fois usée, et des éclosions en désordre sans aucune garantie du gouvernement, ni d’aucune de ces vérités révélées que nous avons trop aimées. Mais c’est qu’il va falloir, dans cette optique, aussi commencer à oublier cette injonction d’aimer et de croire.

 


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23 février 2014 7 23 /02 /février /2014 10:40

 

 

C’est le genre de gimmick qui revient toujours quand un journal vient à manquer de « une ». Il est à noter que ces gimmicks relèvent toujours de ces bonnes vieilles évidences qu’on assène et réassène bien, comme toutes les naturalités, afin que nulle ne les oublie. Un de ces gimmicks est « n’est vrai que ce qui est valorisé et approprié ». Et dans les règles de la valorisation maximum, l’économie flanche et l’heure n’est plus à rire. On flingue les petits voleurs dans les arrière-boutiques et on affame les populations dans les pays en faillite avec une assiduité accrue. Il faut que les droits soient payés – car, au fond, depuis le onzième siècle, le droit n’est qu’un autre mot pour l’appropriation.

 

Et donc, re ! En une de la Libre Belgique, une « recrudescence de saisie de faux médicaments ». Évidemment, par faux vous allez entendre des morceaux de sucre ou de plâtre, des produits qui ne soignent pas. Vous n’y êtes pas. Le titre est un mensonge. Ou si on veut une vérité transposée et tronquée. Ce qu’on appelle une mauvaise foi. Les médocs en question sont tout ce qu’il y a de « vrai », des molécules actives avec leurs excipients quoi. Juste ils ont été, d’ailleurs dans toutes les règles de l’industrie pharmaceutique et du marché créateur de valeur, produits et distribués à des prix moins élevés que ceux qu’entraînent l’appropriation des brevets par des groupes aux actionnaires très gourmands. Je vous en ai déjà parlé, et Act Up en cause très souvent. Je n’entends pas ici entrer dans le problème, qui me démange, de la dépendance à un système médical et pharmaceutique centralisé et hors de portée, que les labos soient en Inde ou en Suisse. Je tiens seulement à rappeler que quand on parle de « contrefaçon » ou de « faux », il s’agit d’un mensonge – d’ailleurs mis en avant pour faire peur. Les médocs en question n’ont rien de faux. Juste on ne paie pas la pleine taxe dessus.

 

Ce qui cela dit amène à la bonne vieille question de la valorisation. Et de ce que la logique économique entraîne et provoque, avec notre assentiment enthousiaste puisque toutes, nous voulons être estimées et payées à notre juste valeur plus un petit quelque chose (on appelle ça la plus-value ; dans certains cas c’est un très gros quelque chose).La marchandise, comme système et rapport social, n’existe qu’à condition que tout soit transformable en valeur pure – généralement en argent. Et réciproquement. Bref, ce qui n’est pas transformable, dans un monde structuré par l’échange, peut être du coup considéré, sinon comme faux, du moins comme inexistant. Or, si ça s’obstine à exister, effectivement c’est un bâton dans les roues de l’échangisme, qui est censé représenter notre existence sociale. Donc ça devient mauvais, délictueux. Tout usage qui ne passe pas par la valorisation est une fraude. Ce n’est pas nouveau. Le capitalisme en occident à débuté par l’appropriation et l’enregistrement de plein de trucs qui traînaient, bois, prés, landes, eaux… Cela continue aujourd’hui. Et à un tel point que se passe, là aussi depuis un moment, ce qui constitue la thèse d’un bouquin qui est je crois en train d’être traduit en français, d’un camarade germanophone nommé Trenkle. Cette thèse, si j’ai bien saisi, est que le système monétaire est loin d’arriver à recouvrir, comme il devrait le faire pour garder une raison d’être, tout ce qui existe. Et que par conséquent il y a sans cesse des foultitudes de choses, de rapports, de ci ou de ça qui débordent, et même sans doute la plupart. Qu’est-ce qu’on va en faire, comme dit la chanson, si on ne peut les échanger ? Eh bien on va les détruire, car leur existence même gêne la valorisation, fait chuter les marchés.

 

Bien entendu, les contrefaçons, la bonne vieille contrebande en quelque sorte, comme la piraterie, comme des tas de modes d’échange économique un peu facilement idéalisés comme « oppositions », le sont, justement, aussi, échange, concurrentiel, plus ou moins brutal. Mais il n’empêche que dans la mouise immense où nous nous sommes foutus avec cette obsession de l’équivalence et de l’accumulation, ça peut arranger pas mal de monde de ne pas, par exemple, payer pour survivre un médicament dix fois plus cher, parce qu’il faut valoriser les brevets. Et donc c’est la guerre. Un des aspects de la guerre menée par l’économie contre l’existence toute bête des choses et des gentes. Sachant que nous sommes aux tenants comme aux aboutissants de cette guerre, participant toutes à cette économie.

 

Bref, selon la thèse de Trenkle, et de quelques autres, qui est aussi la mienne, tout ce qui n’est pas dans un processus de valorisation est frappé, juridiquement, d’inexistence, de faux. Ça ne vaut rien, ou tout simplement pas assez, donc ça ne peut ni ne doit subsister. Même logique que quand les poubelles de supermarché sont gardées à grand frais par des caméras et des vigiles, surveillées par les rondes de fliques. L’économie en déroute est désormais – mais là encore ce n’est qu’un prête nom pour nous et notre croyance collective, planétaire, à la vertu de l’échange – tout à fait disposée à détruire l’essentiel des choses, à tuer la plus grande partie des gentes, afin de se maintenir, et de ramener le marché à des proportions qui conviennent à une saine valorisation.

 

Bien des décroissantes mettent leur espoir dans une réduction drastique de la production, notamment de choses réputées « non nécessaires ». Ma foi, j’aurais tendance à le dire aussi, mais comme conséquence et non comme principe de départ. Parce que les mêmes décroissantes ne mettent généralement pas en doute la croyance que les choses (et les rapports, etc.) valent (et doivent valoir) quelque chose. Et que toute organisation sociale doit se baser sur une saine justice et une attribution de ce qui sont, dès lors, des propriétés évaluées et échangeables. Elles comptent en gros sur une vaste réévaluation. Or, je fais partie des gentes qui pensent, pour leur part, que la vérole est précisément dans l’appropriation et l’évaluation, la distribution et le resserrement, bref la justice attributive. Conséquemment, qu’il y aura sans doute toujours trop de choses (et de gentes) pour ce genre de système. Qu’il y en aura toujours donc en trop. Et que ça finira toujours par la pénurie et le meurtre, le pouvoir et la répression. Bref, que ce serait avec ce rapport même entre les gentes et aux choses qu’il faudrait rompre – si toutefois on a envie de sortir du long ruban à mouches d’extermination et de destruction qui fait notre mémoire traumatique.

 

Concernant les fameux médocs, ça m’attire toujours l’œil, sachant que plein de transses comme mézigue ont eu, ont, auront recours, ici et là, à ces excellents "faux" produits indiens qui passent par le Vanuatu ou toute autre plate-forme. Et que tant mieux, en l'état des choses. Encore une fois, je n’entre pas dans le farfouillage de tout ce que ça implique. Á chaque fois ça nous amène vite à la critique de nous-mêmes comme sujets sociaux. Et là, zut, on va pas commencer par nous ! Mais voilà, ça m’énerve de lire les vertueuses indignations économico-citoyennes qui ne savent même plus toujours où elles couchent et avec qui, désormais qu’elles font du gringue à l’état et à la répression contre les « excès » d’un monde qui ne peut tourner que comme ça. Ou être brisé.

 


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21 février 2014 5 21 /02 /février /2014 10:54

 

"... soit les opposant.e.s au "gender" ont raison de s'inquiéter à ce point car l'hétérosexualité est en eet un système politique, et leurs enfants risquent d'être fortement attirés par d'autres régimes, ce qui en soi est révolutionnaire et ouvre des perspectives vertigineuses pour repenser nos organisations sociales."

M.Candea, in Les agitéEs du genre

 

 

Comme je dis toujours : si seulement ! N'empêche, ça fait un peu plaisir de lire ces thèses sous le clavier de quelques autres, trop peu cependant, au milieu de la clameur invocative de normalité par laquelle nous croyons obtenir notre protection par quelque trique institutionnelle, en psalmodiant bien ort des mantras comme "mais vous voyez bien qu'on veut tout faire à votre image" et autres "on n'a pas choisi c'est pas d'not' faute". Depuis cinquante ans nous n'avions pas prié aussi fort sainte hétéroformité, jamais tapé avec autant de contrition à la porte de sa chapelle - et bien évidemment ça ne nous avait jamais aussi peu servi, ni jamais autant légitimé, in fine, nos ennemis ! C'est que ça ne sert jamais à rien de faire guili guili à la domination en espérant qu'elle nous sourira paternellement. Mais semble-t'il que nous avons encore à l'apprendre. Et à quel prix ?

 

Cela dit encore, les agitées, hé, c'est nous ! Manquerait plus que ça ne le soit pas, et si ce n'est pas nous alors c'est grave ! Nous ne pouvons ni ne devons être du côté de l'ordre de ce monde, de sa raison meurtrière, de la vertueuse innocence, de l'avisée gestion de nous-mêmes et d'autrui ! Ce serait notre contreseing à notre propre disparition. C'est en cela que nous devons cesser d'avoir peur de notre ombre, de nous rallier aux consensi - encore une fois, il ne suffit pas d'être ce que l'on est et d'en jouer le rôle pour renverser les rapports sociaux. Il faut encore vouloir en arriver là, en expliciter et en tirer les conséquences.

 

Autre remarque : tout ça situe parfaitement le regain de terreur socialement gérée qui règne ces temps ci, dès les cours d'école, dans les familles, les affinités, les rues, les institutions, envers qui fait mine de s'écarter de la bienfaisante virilité et de ses déclinaisons, de la non moins bienfaisante complémentarité ("il faut de tout - et singulièrement du m et ce qui va avec - pour faire ce monde"), de l'encore non moins bienfaisante et consécutive dépendance dans les rôles relationnels, enin j'en passe - parce que comme le suggère fort justement Candea, dès qu'on déclipse un des éléments de l'harmonie hétéra et masculinienne, oh surprise, tout le reste part à la suite, et les perspectives deviennent tout à fait considérables ! C'est ça qui fait peur à tout le monde ; cessons d'en être, d'ailleurs encore une fois nous ne pouvons pas et c'est tant mieux. Si nous craignons les grandes espérances, ne nous éloignons pas d'une saine hiérarchie des valeurs et des priorités, où nous finirons en hachis. Et si nous ne les craignons pas, agissons et pensons en conséquence. Et mettons nous à choisir, assumer, défaire. 

 

 

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16 février 2014 7 16 /02 /février /2014 09:17

 

 

 

La guerre, c’est comme la chasse ;à ceci près qu’à la guerre, les lapins aussi ont des fusils.

 

 

 


« Mais qu’avait donc la vieille europe ? » chantait, un peu benoîtement, en parlant de la dernière fascisation avant celle ci, Danièle Messia il y a quelque chose comme trente cinq ans, quand nous étions encore dans l’œil du typhon. La vieille europe, c’est à (non)dire l’europe des premières modernités, n’avait rien de sympathique, occupée qu’elle était à envahir le monde et à en exterminer les habitants ; mais il se trouve que ce n’est que lorsque ses contradictions et ses fétichismes commencèrent à la faire se dévorer elle-même qu’une crainte y apparut. Trop tard. Qu’avait-elle d’autre effectivement à partir du seizième, et de l’énorme accumulation originelle qu’elle pilla par toute la planète ; qu’avait-elle d’autre vers 1930, et qu’a-t-elle donc en 2015, sinon un féroce appétit d’authenticité, qui donna alors Heidegger, les SA, les rouge-bruns, le blut und boden – et comme aujourd’hui re l’authenticité, tous nés d’un homme et d’une femme, le bleu blanc rouge, la réindustrialisation et le viril travail, la terre-qui-ne-ment-pas, l’économie « réelle », les Valls(1), les Montebourg, les Mélenchon, la forteresse europe, la chasse aux pas rentables, aux pas vraies, aux cosmopolites, aux monstres, aux parasites - ! Les mâchoires des réconciliations nationales, sociales, sexuelles, se referment. Avec cette circonstance carrément aggravante que quelques siècles de colonisation et d’infusion planétaire dans l’idéal de souveraineté et de valeur font que la « vieille europe », ou si on veut l’occident, sont suivis et concurrencés dans cette course par absolument tous les concurrents à l’intégration, des premiers aux derniers. No way out ! Dé-com-ple-xés !

 

L’autre jour, ça faisait quand même bien remake du 6 février 34, les couleurs en sus. Dans un pays où on peut dire à relativement peu de frais qu’Hitler n’en a pas tué assez. Et il y en a des en, pour ces gentes qui se savent majoritaires, légitimes, authentiques, de souche quoi. De la bonne. On sait, quand on arbore un bonnet rose, ou qu’on spécule sur qui il va falloir déporter et tuer en premier, qu’il y a désormais une majorité de moins en moins silencieuse pour ça. Je le vois moi-même dans mon coin de plouclande. Les langues se délient, comme on dit, les attitudes involuent, diablement vite, et je pense qu’on commence à fourbir les fusils. Il y a conscience de ça. Une élue locale de gauche, il y a quelques mois, me disait en propres termes qu’elle sentait comme une atmo de guerre civile en couveuse.

 

Bref, je dois bien dire que même si j’aime beaucoup Messia, son invocation mettait tout à fait à côté de l’affaire : la vieille europe est de retour, et elle est meurtrière, tout autant d’ailleurs que la nouvelle et que l’intermédiaire, avec lesquelles elle tend à se confondre. La vieille europe, le peuple, les pays, les innombrables autant qu’identiques, finalement, retours aux sources - aux sources de la haine, de l'impensé, de la brutalité et de la misère, oui ! Y en a marre des retours. Y en a marre de regarder en arrière, ou de reproduire le même en espérant on ne sait trop quelle surprise ! Mais c’est pourtant ça que nous faisons et refaisons, avec application et assiduité.

 

J’ai le mal de mer dans cet effondrement de la réflexion, cette espèce de contre-ruée vers des positions de plus en plus simplistes, « pragmatiques », résignées et souvent même quelque peu darwiniennes. Et ce y compris dans les mouvements auxquels j’ai participé pendant longtemps, un féminisme qui se voulait quand même un peu radical, celui « de 95 », ou la mouvance critique de la valeur et de l’économie. Hé bien j’ai de plus en plus en plus l’impression, à lire et à écouter, qu’on s’y rallie de plus en plus à des modes de pensée qui font « café du commerce » alternatif – et même de moins en moins, de plus en plus aligné au contraire. Et ce qui vient avec la simplification de la pensée, le reflux critique, c’est toujours, entre autres, la désignation ouverte ou silencieuse de « gentes en trop ». Et la renaturalisation des évidences, qui permet de se mettre d’accord, sans en avoir l’air, sur ce qui vraiment ne devrait pas exister. Les « sujets sociaux négatifs » fantasmatiques, qui permettent d’éluder la critique systémique (complot juif ou spéculateur, « féminisation du monde », « pas réel/naturel », technologie autonome…) Et, là encore, les transses, on est à l’intersection des intentions purificatrices, qu’elles soient celles de Le Doaré, de Michéa, des anarkaféministes ou des « théorie critique ». Nous faisons partie de ce qu’on pourrait appeler le repos commun de ces warriors. Le repos, c’est encore une fois aussi la zone commune d’extermination, le festin qui refonde la légitimité « humaine ».

 

Ça c’est pour poser d’emblée comment je vois le tableau, enfin la carte. Pas d’échappatoire en l’état. Et aussi pour rappeler que je ne crois pas qu’on puisse sortir de ce merdier en réduisant la question sociale à ses oppressions spécifiques, dont les protagonistes seraient à « remettre à niveau » - ce fameux niveau de valeur toujours naturalisé, neutralisé, jamais critiqué. Mais n’empêche, la hiérarchie existe, et nous, les transses, faisons partie de ce qui n’y vaut vraiment queud’ch, étant donné que nous n’aurons même pas réussi à nous considérer suffisamment pour constituer une communauté. Bref, qu’il y a consensus pour qu’on y passe en prem’s.

 

Il faut bien voir, et c’est pour ça que je démarrais sur les chapeaux de roue, que notre histoire ne représente qu’un aspect à la fois local et signifiant d’une dévalade générale (et, peut-être pour la première fois, mondiale). Celle consécutive à l’effondrement en cours du rêve économique, appropriatrice, capitaliste, progressiste et souverainiste, le fameux « gagnant-gagnant », dans ce qui est finalement la logique de base de cette illusion séculaire qui a déjà pourtant largement tué et ravagé : l’extermination réciproque, au nom des formes sociales qui ne peuvent être remises en cause, étant le bien commun. Et que cette dévalade panique, au lieu de susciter une volonté de dépassement, amène au contraire à la ruée vers les passés supposés, idéalisés, les traditions et les identités plus ou moins proches, qui pourtant nous ont menés où nous en sommes. Et donc à ces fameux « retours aux fondamentaux », réclamés de toute part, lesquels impliquent, sourdement ou ouvertement, l’élimination de tout ce qui ne semble pas répondre à leurs exigences. Exigences elles-mêmes fantasmatiques, racistes, misogynes, validistes et j’en passe – pour couvrir l’exigence centrale de ce monde, de plus en plus inaccessible : valoir.

Disons que le propre de notre situation, comme de celles, historiques, de quelques autres (je songe au peuple juif, aux roms, aux pas rentables du tout de ci et de là…) c’est de faire consensus chez les autres concurrents, alors même qu’ils s’étripent, qu’on n’a vraiment aucune légitimité à exister, et qu’on peut donc se retrouver autour de notre massacre. Un petit moment de convivialité dans ce monde de concurrence impitoyable, quoi. Méchoui ! Cassoulet ! Festin réconciliateur.

 

État de guerre atomisée et normalisatrice, appuyée sur un sentiment majoritaire qui sera probablement, par la bande, rejoint par les institutions et les lois, sous couvert de « nécessité », comme l’est déjà le racisme d’état actuel, motivé par les injonctions économiques et les ressentiments politiques qui les suivent. C’est un état de guerre généralisé mais non-dit qui s’instaure, la réalisation de la guerre autogérée, de tous contre tous, depuis les plus pauvres et en suivant, dans les plus riches, la courbe de la « peur du déclassement » des majoritaires.

 

Le vernis postmoderne de très relative tolérance, pour autant qu’on avait du fric ou qu’on ressortissait d’un pays nanti, sous lequel nous subsistions depuis une trentaine d’années vole en éclat, à coups de pioche !

 

Nous n’avons pas d’alliés, à finir par les qui se le prétendent. Il m’a moi-même fallu vingt ans pour comprendre enfin, à force de vilenies, de violences et de lâchetés, que le féminisme institutionnel, comme les alter- ou les arnaka- qui filent le même coton, cultive structurellement, et non pas accidentellement, une haine récurrente envers les transses. Renforcée par la grande reculade actuelle vers les renaturalités, les traditions, les évidences suae generae. Dans la situation actuelle il va s’y livrer (c'est-à-dire nous livrer à la réaction) de plus en plus – il est urgent, en période de rétrécissement de qui aura le droit de vivre, de se débarrasser de ses marges ! Toutes ses marges. Et de se recentrer sur quelques intérêts consensuels, de ceux qui, comme dit si bien notre ministre, ne remettent pas en cause les bases de la société, mais l’huilent au contraire, genre la parité dans l’élimination des non-rentables ou le natalisme pour tous (avec congés parentalité). De féminisme radical et de critique des structures du monde indexé sur le masculin, plus question, ce sont gros mots et comme disent les « nouveaux philosophes » comme les postmodernes, toute intention de renversement des bases du social mène au goulag !

Comme je l’ai déjà fait remarquer, c’est pas dit que ça leur profite, à nos lâcheuses, plus que quelques temps et à plus que quelques unes ; elles font toutes partie des cibles de la révolution réactionnaire, et ç’a toujours été un très mauvais calcul, sans même parler d’honnêteté politique, que de chercher à tendre la main au bulldozer et à lui donner les juste en dessous à manger. Las – là encore je me répète, quand elle seront à pleurer, nous ne serons plus là pour les entendre, encore moins pour faire front avec elles, et ce sera pour beaucoup de leur faute.

 

Si nous n’avons pas d’alliées, il faut aussi avoir le courage de tirer la conséquence qui suit : dans un monde de domination masculine, économique, religieuse, authentiste et naturaliste, nous n’avons que des ennemis. Nous voilà, si j’ose dire, bien parties…

 

J’envisageais depuis quelques années que nous pouvions finalement incarner une impasse sociale parmi d’autres, malgré tout assez honorable dans la tentative de briser la norme m, et par les moyens que nous avons choisis pour ce – qui nous laissent en dépendance autant matérielle que sociale – et par notre crainte de nous penser nous-mêmes en dehors des cadres communs de l’identité. Et qu’il se pouvait que nous disparaissions à terme, anecdote historique, avec une signification importante mais que nous avons refusé d’endosser. Sauf que là comme ça tourne, je commence à me dire que nous n’aurons même pas le temps de nous éteindre, et encore moins de trouver une issue qui nous permette d’aller plus loin ; on va s’en occuper pour nous. Á coup de haine sociale, misogyne, et d’objets contondants (nous ne valons même pas une bonne balle, selon le dicton déjà usé du cynisme moderne).

 

Bref – il va nous falloir jouer des ciseaux ; ou d’autres instruments. Oh, vu ce que nous sommes et combien (encore que ?), je ne crois pas que cela nous sauvera. Mais ce serait trop c… de se laisser tuer par les cis sans en inviter quelques uns avec nous. Oui, je sais, c’est aussi une manifestation de cette résignation mortifère que je dénonce pourtant depuis des années. Mais on nous impose cette situation, et pour ma part je ne me vois pas martyre consentante. J’irai jusques à dire que, même si je n’aime pas cette inclusion finale dans la logique exterminatoire, un peu de vraie terreur transse ne manquerait pas alors de pertinence. Même si à ce jour, le seul usage de ce terme a été de justifier notre massacre (voir le petit film éponyme de 2007, où on voit ces transses qui « répandent la terreur » pourchassées et lynchées…). Et que nous en arrivions aussi à nous venger les unes les autres. Je sais bien que c’est rester cantonnées dans le commerce, l’échange – mais qu’y faire ? Ce n’est pas nous qui aurons porté les premiers coups, ils l’ont déjà été. Il serait bon, si jamais cela devenait possible, que les authentiques, agresseurs comme hypocrites, se voient rappeler par le fait que leur violence peut ne pas leur être donnée, ni cédée, à l’occasion. Et qu’ils se pourraient retrouver avec trois doigts de couture dans le ventre, ou tout autre artefact peu propice à la digestion.

 

Ce sera sans aucun doute une violence encore plus disséminée et désespérée que la moyenne, l’aversion, le mépris et le dégoût des transses les unes pour les autres, phénomène social genré dont j’ai causé dans mes derniers textes, étant au climax. Que nous soyons par ailleurs nous aussi d’importantes praticiennes de notre propre disparition n’est en rien remis en cause. Dommage mais c’est comme ça. On n’échappe pas non plus, sauf si on y mettait beaucoup d’efforts, ce qui n’aura pas été le cas, aux hantises sociales. Non plus qu’à la fichue croyance morale et  économique dans les sujets sociaux multiples, qui nous contraint à toujours remettre à plus tard une critique de fond de la domination, et à nous en prendre à la plus proche voisine, meilleure concurrente et plein de privilèges. Mais c’est pour ça que je dis : bas les larmes. Arrêtons de nous plaindre. Ciseaux en main ou pas, nous aurons par ailleurs joué systématiquement contre nous, hypnotisées par les lumières de cislande, de ses valeurs, de ses haines intériorisées. Nous n’avons par ailleurs pas su ni voulu créer autres possibilités que des copies bien usées, version identité, des syndicalismes, des rassemblements qui isolent parce qu’indexés sur la réalisation de valeurs elles-mêmes isolantes. Et là, encore une fois – bien fait pour nous ! Je n’imagine pas un instant que la violence subie nous rassemblera ; ce n’est jamais le cas. Même si au dernier moment nous la renvoyons, nous y aurons acquiescé au moins par défaut, souvent activement. Et nous périrons à peu près comme nous aurons vécu. Je ne nous plains pas un instant. Juste, il pourra arriver qu’il y ait de la casse dans les alentours.

 

Bref, seules ou en grumeaux, et puisqu’on n’échappe pas à la terrible fatalité de l’échange contraint, nous allons sans doute devoir, si nous ne voulons pas la donner, vendre notre peau, comme CeCe McDonald et son bienfaisant coup de ciseaux, comme les transses de Beyoglü assiégées dans leurs maisons, comme les nombreuses inconnues qui rasent les murs et poulopent dans les égouts de toute une planète de ressentiment masculin misogyne. Comme cette femme juive pragoise qui, au moment d’être poussée dans la chambre à gaz, s’empara du pistolet qu’un SS portait nonchalamment à la ceinture et le descendit. Pour tout dire, je doute depuis un moment, et de plus en plus au vu de l’escalade, qu’il s’agisse ici de quelque chose qui ait à voir avec ce que nous appelons bénignement autodéfense, laquelle apparaît de plus en plus comme un secteur de la gestion sanitaire (« prends soin de toi » - j’ai parlé autrefois de cette antiphrase contemporaine) qu’autre chose. Dans la mesure déjà où celle-ci se situe d’elle-même dans une perspective de violence sociale, certes, mais où il y a encore des contrepoids utilisables par nous. Et où, d’autre part, elle reste, comme absolument tout ce que nous avons tenté depuis la relance féministe de 95, structurée en fonction d’une gestion-défense d’un privé, d’un rapport d’auto appropriation d’échangistes isolés, qui a avalé le politique auquel il ne demandait qu’une régulation (comme on parle de régulation des marchés économiques). Or, je crois que nous entrons dans une situation où déjà nous ne pourrons plus faire appel à aucun contrepoids, si hideux et compromettant puisse-t’il être (comme la fameuse force publique). Et que notre obstination à réaliser les formes de cette société, à nous intégrer dedans (les formes, encore plus que la société en son apparence), nous maintiennent dans cet isolement soumis à des échanges d’équivalence et de valeurs, lesquels nous empêchent d’emblée toute organisation digne de ce nom. Nous nous co-condamnons réciproquement à crever, isolés ou en très petits groupes, pour ne pas vouloir ni pouvoir envisager d’autres dynamiques. Il va de soi que nos ennemis le perçoivent très bien, et s’en frottent les patounes. Ne resterait donc plus que la vieille notion, très limitée, mais qui peut avoir son effet, de terreur individuelle. Dommage. Á moins là aussi que nous n’ayons un sursaut. Tout paraît joué, tout l’est si on veut statistiquement – mais l’histoire n’est pas statistique, et il suffit des fois de pas grand-chose pour la faire dévier, ou simplement, ce qui risque plutôt d’être notre cas, cahoter. C’est toujours ça.

 

Bien entendu, ce sera encore un échec. On va encore perdre, comme disait l’autre. On a même déjà perdu depuis longtemps, depuis certains choix dont j’aurai peut-être le temps de reparler. Ce sera un échec parce que nous nous sommes laissées enfermer, selon cette logique de la privatisation générale, de l’appropriation particulière, dans la dynamique même qui isole les membres de toutes les minorités en tant que citoyens, citoyens négatifs mais citoyens quand même, responsables, producteurs, corporels, propres et propriétaires. L’échec consiste et résulte dans la dissémination. La triste soumission à l’échange entre « individus libres », jusque dans la tuerie, qui est un mot de plus en plus général aujourd’hui. Nous suivons en cela une pente de plus en plus commune.

 

Plutôt mourir debout que mourir à genoux, puisqu’aussi bien notre mort est collectivement décidée, et que les moyens comme les prétextes n’en feront pas défaut ! Bien sûr - on fera ce qu’on pourra. Et il n'y a rien de plus triste que de faire ce qu’on peut, tout ce qu’on peut, rien que ce qu’on peut. Mais ce qu’on pourra n’est pas forcément écrit à l’avance.

Je reconnais que c’est très sinistre et rien c… - mais personne n’aura voulu rien tenter d’autre ; au contraire, tout le monde, y compris les contestataires ou celleux qui se le croient, auront soit laissé faire, soit carrément, comme c’est de plus en plus le cas, poussé à la roue de la brutalisation, du cynisme, du darwinisme, et de cette foutue authenticité qui tue depuis des décennies, si ce ne sont des siècles. Alors zut ! Nous n’avons pas vocation à être les angéliques victimes d’une très provisoire réconciliation des majoritaires divers – ça tapera dans le lard. Envers les groupes humains dont la délégitimation et le meurtre font consensus, il n’y a effectivement, selon une expression qui est à la mesure de la triste mécanique en œuvre, pas d’innocents. Et tout le monde sait très bien ce qu’il en est, ce qu’il fait et où nous en sommes. Vous l’aurez voulu, nous l’aurons voulu – qui aura voulu autre chose ?

 

 

 

 

 

(1) Les puantes rodomontades des socialistes populistes rappellent bigrement le destin de ces ministres du front populaire, qui ne dédaignèrent pas d’envoyer l’armée contre les mineurs pasque tout de même, ici on n’est pas en espagne hein, et surtout signaient à la volée arrêtés et directives afin que l’on expulsât et refoulât la racaille de l’est, notamment juive, dont la présence allait nous amener paraît-il des ennuis. Á la place des juifs réexpédiés vers l’anéantissement, des révolutionnaires allemands internés, ce furent les nazis qui arrivèrent, et plusieurs de ces consciencieux ministres de la république finirent dans un fossé, criblés de balles. On n’aime pas trop se souvenir de cela aujourd’hui, quand on les célèbre. Ça illustre redoutablement, outre les ressemblances qu’on ne peut manquer de percevoir avec les soces d’aujourd’hui, leur amour de l’ordre et leur haine des pas rentables ininsérés, les propos d’Arendt sur la grave inanité de se ranger aux mêmes « nécessités » que l’ennemi, en espérant amadouer ainsi un "réel" hypostasié, fantasmé, cru intentionnel, esprit du monde, "pragmatique", ce réel discriminant, punitif, valorisant, dont la modernité a fait son dieu des dieux. Ça finit à la chambre à gaz, ou contre les murs, ou de toute autre manière, toujours par l'extermination des en trop. 

 

 

 


 

 

 

 

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15 février 2014 6 15 /02 /février /2014 14:52

 

 

 

Je ne suis pas une réformatrice, encore moins une Indignée®, ni une adepte du ravalement social par la redistribution du même ou les « nouvelles valorisations » ; j’ai beau aussi ne pas avoir la moindre sympathie pour des contemporains qui me haïssent, comme ils haïssent tout ce qui est assigné féminin ; mais dans l’état où nous sommes, je ne peux pas ne pas bondir quand je lis des trucs comme le rapport de la cour des comptes, qui enjoint au gouvernement (lequel n’a guère besoin de cette injonction) de réduire encore les « dépenses sociales » ! Ben ouais, faut surtout pas aller tirer un poil de la barbe au dieu de l’économie, ni chatouiller sa main invisible, il est très susceptible. Quant aux classes moyennes, elles sont à deux doigts de la révolution fasciste. Pas touche non plus. Que reste t’il comme masse sur laquelle on puisse racler ? Ben les pauvres. Ça tombe bien, les pauvres sont de plus en plus nombreux, quelle échelle que l’on prenne. La croissance, c’est toujours une minorité qui s’enrichit et la plupart qui s’appauvrit. Et donc, encore une fois, ça tombe bien, on ne trouve de sous que sur les pauvres. Directement ou indirectement. En sucrant ce qu’ils ont encore, ou, là où ils n’ont rien, en gagnant sur la marchandise que, dépossédés, ils ne peuvent éviter.

 

C’est vrai quoi, pour causer juste des pauvres de semi-luxe qu’on est ici, foutus pauvres, avec au mieux leurs x cent euro mensuels, dont il leur faut renvoyer x pour cent de trop perçu (les goinfres !) à la caf, qui consomment pas assez pour relancer la production, qui n’arrivent pas à payer l’élec de l’hiver dernier, qui piquent dans les magos, qui ne suivent pas les procédures légales, bref qui sont totalement pas rentables, presque déjà des étrangers ! Puisque la logique des nations, des frontières, de la souveraineté c’est cela : la répartition des qui valent et des qui valent pas, des qui ont et des qui ont pas. Eh bien une nation d’ennemis de l’écosnomie a cru dans le sein paraît-il accueillant de la république. Et l’entraîne au gouffre. Si seulement, d’ailleurs ! Et si seulement on se donnait aussi un peu de mal pour faire tomber les frontières où on flingue, noie les ceusses qui arrivent, histoire d’achever de bouffer la bestiole ensemble.

 

Pasque c’est qu’ils ont raison, en un certain sens, les gestionnaires, au sens de la raison instrumentale qui prévaut et calcule : effectivement, ce qui ne produit pas de valeur, ne dégage pas de plus value, et qui est de plus en plus lourd à mesure que ce dégagement devient impossible, ne peut qu’entraîner toujours plus vite la société économique vers sa fin. Si seulement, là encore ! Mais voilà, ce genre de fantasme dans lequel tout le monde est contraint à se projeter ne meurt pas volontiers, et entend bien n’y passer qu’après nous. C’est à qui achèvera l’autre, de l’économie ou de nos peaux.

 

Le bien commun, la solidarité, c’est le syndicalisme d’intérêts de ceux qui parviennent encore à compter, à valoir, provisoirement, et qui ne peuvent, restant dans cette position, que pétitionner l’etermination des en trop qui ne valent plus assez, et qui les dévalorisent à leur tour. Inutiles au monde, comme écrivait Geremek, inutiles, disons le même néfastes à ce monde d’utilité et d’utilisation totales, qui ne sait plus de quelles chairs humaines faire feu ! Il n’y a pas de meilleure, de plus efficace haine sociale que celle qui s’hypnotise sur le bien commun, alors même que celui-ci dévore paisiblement – mais hiérarchiquement – l’ensemble humain. Rationalité meurtrière et résignée. « Crève aujourd’hui, moi demain », est l’ultima ratio de l’appropriation et de sa légitimité – « j’ai le droit c’est à moi ». La liberté finit là où commence etc. Cannibalisme. L’important est de rester le terminator d’autrui. Le jour où tu l’es plus t’as perdu ! Y en a un qui va s’occuper de toi, il est déjà dans ton dos, avec les huissiers et la force publique qui protège la propriété.

 

On comprend pourtant bien, à lire ça, que l’aboutissement de la logique à Migaud et compagnie, c’est que ce cancer disparaisse. Que qui ne vaut rien meure. Les pauvres sont bons à rien, dans le monde de la valorisation. Pas même à être forcés au travail, ça coûterait encore des sous. La logique, telle qu’elle s’impose depuis des décennies, et de plus en plus crûment, c’est la mort. L’extinction de ce qui ne rapporte pas. Sans parler de ce qui n’est pas valorisable, de ce qui risquerait de passer outre la monétarisation. Haro ! Fraude ! La seule alternative, qui apparaît plutôt comme un palliatif avant l’écrasement, étant dans une systématisation de l’auto-exploitation pénurique, de l’auto-entreprise au micro-crédit en passant par le crowfunding ; pauvres, financez vous, montez vous les uns sur les autres, puis faites vous rendre gorge les uns les autres ! Le darwinisme social reconnaîtra les siens ! Dans le monde de la liberté et de la nécessité, il est primordial que les gentes prennent soin d'eux-mêmes ; en termes clairs, que les pauvres et autres en trop s'entréliminent, spontanément, délibérément, sous les meilleurs prétextes qui ne manqueront jamais. 

 

Là aussi, je sais bien, c’est comment dire fruste et limité, mais si on ne laisse pas vivre, à un moment, les promis à la mort ne se laisseront plus tuer, et peut-être même, cauchemar des magistrats, se mettront à frapper autre chose que d’autres pauvres. Ça ne suffira pas, si on ne sort pas de la production/reproduction, mais ça sera quand même indispensable. Ça l’est déjà.

 

Ni valeur, ni appropriation, ni frontières !

 


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22 janvier 2014 3 22 /01 /janvier /2014 10:05

 

 

 

Comme des brûlés ! Les longs nez de la révolution réactionnaire qui commence à submerger tout le social, toutes les consciences, par une intimidation à laquelle nous répondons par la résignation active aux « nécessités », histoire de nous dire vaguement que nous aurons quand même été acteures quelque part, beuglent comme des malheureux parce qu’une, je dis bien une, et évidemment celle qui portait le moins de conséquences, des propositions sur l’avortement de la commission Bousquet, pourtant pas réputée pour son avant-gardisme, a été retenue par les députés soces, contre même la volonté du gouvernement qui n’en voulait aucune, histoire de vernir son virage à droite toute et sa réconciliation nationale ! Et, ne l’oublions pas, après le silence décennal, l’absence de toute demande d’extension des délais ou de dépénalisation réelle, par exemple, de toutes les assoces qui n’osent même plus souvent se dire pro-avortement, tellement elles ont peur que la moindre positivation de la chose leur retombe sur le museau. Une, donc, la « notion de détresse ». Je rappelle qu’étaient proposées aussi l’abolition du préambule pro-vie de la loi sur l’avortement, et surtout la réduction du « délai de réflexion », de huit à deux jours. Ah mais ça, dès le lendemain NVB nous avait bien averties que ça allait pas être possible, qu’il n’était pas du tout question de « bouleverser les bases sociales », antienne qu’elle nous ressort désormais en réponse – négative – au plus plates et rampantes demandes d’extension quelconque de ce que l’état nous laisse d’accès à nous-même (en général sous contrôle). C’est qu’il faut donner du grain, justement, à la droite, et à une population dont on voit bien désormais, jusques aux plus malvoyantes amies du peuple, qu’elle ne rêve, dans le naufrage social et économique, que haine, revanche, retour aux fondamentaux, asservissement complémentaire des femmes et chasse au minorités. Comme des brûlés donc qu’ils ont gueulé en défilant, les pro-vie (et quelle vie !), pour ce seul petit amendement résiduel et honteux de lui-même. Avec leurs affiches où un gros escargot s’apprête à manger des petits lardons rose et bleu – si seulement ! si seulement les thèses de genre amenaient un quelconque renversement de l’ordre sexué et relationnel – mais non, à cette heure ça se réduit à une plus grande affluence autour des étalages de formes hétérotes et masculines, pour toutes ! Les réacs ne mesurent même pas cette victoire paradoxale de leurs idéaux – mais c’est normal, ils ne comprennent rien à eux-mêmes et sont peu partageux. D’ailleurs, intuitivement, ils sentent bien que désormais l’avenir leur appartient, à moins d’une grande surprise historique. Et qu’il n’est plus question pour eux de partager ni même d’annexer les marges, mais de se préparer à les détruire. Ils se sentent portés par l’esprit du temps, ça va bien au-delà des droits des femmes (mais ça commence par là), c’est la révolution réactionnaire qui monte d’en bas, le printemps radieux des c…s. Ça sent le rappel de toutes les « revanches » historiques, comme de toutes les exterminations salutaires. On va s’amuser, je ne vous dis que ça !

 

Quant à l’égalité, l’objet de cette loi, provisoire d’ailleurs et déjà condamnée par la fin de l’économie pour tous, ce sera celle de la concurrence et de la valeur monétaire, c'est-à-dire effectivement la discrimination qui résume la domination : vous serez ou non rentables, vous survivrez ou non. Au reste, si le « droit à gagner autant » (si tu es rentable évidemment) est consacré une fois de plus, même le petit amendement sur l’action collective en cas de discrimination a été supprimé – faut pas embêter le dieu de l’économie, sinon y va nous punir ! Classe ! Les conséquences de la rentabilisation sont déjà à l’œuvre, sous les prétextes les plus divers, sur une bonne partie de la planète : élimination autogérée. Au moindre coût autant que possible (la famine, la maladie, les objets contondants et les voitures piégées se montrent souvent plus productifs que les bombardiers high tech, qui coûtent cher l’heure de vol et qu’on ne sort plus guère que pour allumer le feu). L’important, c’est la croyance commune qu’il y a plein de monde en trop, dessus, dessous, pour quelque prétexte que ce soit, ça on en trouve toujours. Quand ça viendra « chez nous », on pleurera, on dira qu’on n’avait pas voulu, etc etc. mais l’histoire n’a que fiche des larmes de celles qui l’attisent et la dirigent – c'est-à-dire nous toutes ! C’est ça l’égalité devant la valeur, discrimination naturalisée, des démocrates (et des pas démocrates) éconocroques. On en est déjà bouffées, on l’en sera encore plus. Jusques au trognon. Le capitalisme n’a d’autre fin que lui-même. D’ailleurs, en ce qui nous concerne immédiatement, outre l’appauvrissement qui se fait déjà sentir et la criminalisation de toute tentative pour y pallier, ce sont des raisons, comme on dit, budgétaires, qui chapeautent déjà le vide des droits subsistants, et qui, mixées avec le retour aux fondamentaux, patronneront les lois démocratiques et républicaines qui les aboliront. Là encore on va se marrer ; le patriarcapitalisme a encore devant lui une bonne vieillesse, sur un tas de cadavres formellement égaux.

 

Parce qu’évidemment, avec en plus ce qui se passe delà les Pyrénées, cela rappelle également douloureusement ce qu’implique que le rapport à soi soit contrôlé, sanctionné, permis, interdit, par les lois et les alternances politiques. On entre dans la réaction généralisée, plus touche à nos vilaines parties ! Et il n’est pas question, au regard de ce bien commun que brandissent aussi bien les cathos les plus réacs que les républicaines les plus… euh… ben réaques aussi, qu’on puisse prétendre agir sur soi sans contrôle et autorisation (ce qui pose évidemment aussi le problème du dédoublement objectivant, mais on n’en est fichtrement pas là, on en est à la trique de l’état et des services annexes). On a voulu (et on veut encore) transiger, croire que l’état est là pour notre bien, et toutes ces antiques palinodies ; paf sur le bec ! On va en voir de drôles. On n’a pas voulu organiser la liberté clandestine et autonome ? Eh bien on y sera forcées, à nouveau, et dans les pires conditions. Et tout autant empêchées par la bienveillante sollicitude de tous les échelons de contrôle social, sanitaires – sans oublier ce qu’il y a toujours au bout de cette bienveillance : les fliques les tribunaux, la prison. Et on a tellement voulu croire qu’on pouvait se servir de la puissance d’état, du contrôle social, à notre profit, comme on croit si facilement que si on est « différente », faire les mêmes choses que les autres, user des mêmes leviers sociaux, ne portera pas à mêmes conséquences. Croyance, essentialisme, que toutes les baffes que nous nous prenons n’arrivent jamais à décourager. Ou bien, quand ça tourne vraiment mal, comme maintenant, et que nous sommes plus que découragées, alors nous sortons le triste joker de « c’est pas possible autrement voilà tout » ! Mais envoyer promener le barda et nous tourner les unes vers les autres, ah ça pas question, qu’est-ce qu’on ferait donc ? On risquerait même de s’ennuyer ! C’est ça, c’est ça qu’on a tiré de décennies, de siècles de tentatives d’émancipation ?! Eh ben, sûr, on a pas le cul tiré des ronces.

 

Pendant ce temps là, mes camarades transses intégrationnistes se plaignent, à juste titre d’ailleurs, que tous les amendements concernant nos petites histoires aient été repoussés, dont un directement sur pression de la ministre aux droits des femmes. Bien tiens ! Comme si c’était étonnant. Bon, on sait ce que je pense de notre « légalisation », qui ressemblerait probablement à celle, par tolérance et dérogation et sous surveillance, de l’avortement ; comme toutes les légalisations quoi. Et surtout, que ce n’est pas le petit f sur nos faffes dans notre sac à main ni les lois antidiscriminations qui empêcheront dans quelques temps la chasse à courre dans les rues à nos gueules de travers. Est-ce que les naturalisations ont en quoi que ce soit diminué la haine des blancs envers les minorités racisées ? Pas d’un poil. Carte de vrai français dans la fouille ou pas, les sales gueules pas blanches sont tout autant persécutées, humiliées, flinguées par les fliques (et les autres)(1). Le rapport social « plus vrai que vrai » l’emporte toujours sur la vérité juridique, et finit d’ailleurs toujours aussi par soumettre, aligner celle-ci (bien tiens, c’est la volonté du peuple !). C’est valable aussi pour la haine des femmes. Les mecs sont prêts à aller en taule et à l’échafaud pour continuer à battre, à dominer, à violer. Il n’y a pas d’issue à ce monde dans le juridique qu’il a engendré : il n’y a de sortie possible que dans le renversement des rapports sociaux et la remise en cause de leur objet (la hantise des républicaines comme des communautaires), ici se débarrasser de la sexualité et de la mequitude.

 

Par ailleurs c’est exact que NVB nous a dans le nez, les transses, ce qui est d’ailleurs le cas de la quasi-totalité de la population cisse. C’était déjà notoire quand elle était élue locale à Lyon ! Elle nous hait d’une haine tripale, spontanée – et là encore c’est selon la cisnorme. Elle abhorre de toute façon, en bonne républicaine positiviste, tout ce qui n’est pas straight, tout ce qui lui semble risquer de « bouleverser la société ». Et on sait à quel point on nous prête à ce sujet un pouvoir de défaisage du monde que nous n’avons, de mon point de vue malheureusement, pas ! Un peu comme on impute aux juifs une puissance occulte, prévaricatrice, en somme une existence illégitime, féminine quoi (2). La haine fantasmatique envers les transses et celle envers les juifs ont quelques aspects sacrément en commun, et sont tout autant populaires, consensuelles, l’une que l’autre. C’est nous qui mettons des clous dans la forcément bonne sousoupe (tiens, ça rappelle aussi la sorcellerie) ! La misogynie qui structure ce monde en a de ces drôles de polypes historiques. Ça me fait penser à une autre que j’ai connue aussi à féministlande, une opportuniste du même tonneau, dont les propres amies riaient dans son dos, autrefois, avant qu’elle prenne du pouvoir et qu’elles se retrouvent dans sa dépendance, tellement elle haïssait rabiquement, démonstrativement, les transses, devenait blême et tremblante dès qu’une transse était signalée à moins de cinquante mètres. Aujourd’hui elle a des responsabilités, il faut un peu se tenir, trouver des prétextes sortables, comme NVB, alors ce sont ses entrailles qui font des loopings en off en présence des monstres, et le vomi haineux à la Reymond qui sort intermittemment, quand elle se croit en complicité. Ça c’est vraiment ce qu’on peut appeler de la phobie ou bien les mots n’ont plus de sens. Mais c’est aussi un type, la manifestation d’un de ces ordinaires réinvestissements de l’énergie refusée à la critique des conditions de vie en haine sociale ressentimenteuse néo-conservatrice envers les plus faibles (la fameuse « tyrannie minoritaire » vous savez !), qu’illustrent aujourd’hui les Le Doaré et les Dufresne, comme mes hétérobio agresseurs de voisins, ou les « réac’s pour tous » qui déferlent : obsessionnelle, mais au moins visible, meurtrière cependant vu la lâcheté solidaire des cisses ; la majorité dans ce milieu militant qui se dit « inclusif » (warf ! faut voir comment - ) hait, méprise, craint d’ailleurs tout autant les transses (surtout celles qui ne baissent pas la tête, mais les autres auront leur tour, pas de panique !) mais essaie de ne pas trop s’en rendre compte elle-même, d’où une violence sourde, non dite, tordue. Ou déléguée aux premières.

Mais derrière ces « phobies », il y a tout simplement la vague sociale du rêve d’un retour au fondamentaux, où les rôles sont complémentaires, où il n’y a que vrais hommes et vraies femmes, où tout le monde cultive, produit, consomme, jouit, enfante, familie, que ce soit hétéro ou homo. Presque toutes restons tournées vers des passés fantasmatiques, des trente glorieuses au « matriarcat originel », via toutes les nations possibles et imaginables, tellement nous ne croyons plus à la possibilité de crever les murs de ce monde, ni souvent, finalement, ne le voulons ! Et ce cauchemar polymorphe est équitablement, épouvantablement partagé par des qui croient encore (mais pour combien de temps ?) être dans des options politiques opposées. Alors que la plupart communient déjà avec les formes qui contiennent notre condamnation et notre anéantissement, à toutes ou peu s’en faut.

Cela fait longtemps, hélas, que les positions qui se croient contestantes, par manque de critique radicale, sont de fait dans la concurrence et dans la surenchère de réalisation des formes sociales en vigueur qui conditionnent totalement, amoindrissent le réel et ferment les possibilités au nom des nécessités intériorisées. La haine sociale semble à présent devenir, par-dessus la « compétitivité », une de ces nécessités. Ce n’est pas la première fois dans l’histoire, mais c’est peut-être avec une extension et une puissance jamais atteintes.

 

Et pour comble de malheur, de bêtise aussi, de résignation roublarde, nous-mêmes commençons à suivre la logique du pire, à nous évaluer selon les critères qui sont ceux auxquels s’identifient ces gentes, et auxquels nous adhérons insensiblement, plus ou moins consciemment, en reprenant leurs formes d’organisation et de finalités (assoces, gestion communautaire de la population, etc.). Avec des conséquences évidemment identiques. F-tpglande commence à éliminer les transses qui n’apportent ni compétence, ni richesse, ni avantage en nature, comme on dit. Sans parler des qui font chier – et ce ne sont pas, par exemple, tant les caractérielles qui sont visées par cette définition que les trop critiques (mais patience, les caractérielles, enfin celles qui n’auront pas de valeur, suivront juste après dans le broyeur !). L’air de rien. L’avantage, en période de réaction et de naufrage, c’est qu’il suffit de ne rien faire, de regarder ailleurs, de soupirer éventuellement, pour obtenir un résultat radical. Les autres s’occupent de tout le technique, de l’intendance quoi. On en est (mais a-t’on jamais été plus loin ?) à ce que les t’s ont tellement peur de perdre leur reconnaissance, leur carte de séjour délivrée par cislande, que le soutien envers d’autres t’s doit être contresigné, avalisé par les cisses de tutelle ; et on cause de « communauté trans ». Quel foutage de gueule ! Et qui montre bien à quel point les t’s ne croient pas en leur propre réalité, pourtant clamée bien fort par leurs automédia : il faut que les cisses les confirment, leur donnent leur billet ! Et ainsi de suite dans l’escalier social. C’est toujours l’échelon supérieur, et en fin de compte les « nécessités communes », qui décident si tu as le droit de survivre ou pas. Et nous y croyons ! On a bonne mine, de prétendre à tue tête que « personne ne peut dire à notre place qui nous sommes », jusques d’ailleurs à l’interdiction de nous penser nous-mêmes pasque ce serait trop dangereux qu’on puisse dégager une problématique politique et sociale autre qu’identiste, et dans les faits de remettre l’entièreté de cette définition à nos tutelles cisses, qui elles doivent forcément savoir et en tous cas pouvoir, et dont nous n’osons pas nous détacher, à l’état qui distribue les extraits de naissance, à la logique d’évaluation utilitaire qui prévaut en capitalisme, enfin à la domination en général qui nous assigne notre place effective dans ses poubelles. Nan mais des fois je crois que des bouffons bouffonnes comme nous, les t’s, y en a pas eu depuis longtemps sur le marché équitable, et malheureusement que si on vient à nous crever toutes à la fin, on aura scrupuleusement tout organisé pour que ça marche. Si nous bouffonnons, hélas, ce n’est pas dans l’audace, mais par pusillanimité.

 

Le pire, c’est que nous sommes toutes dupes, et dupes consentantes, de ce qui se révèle finalement pour une haine systémique de nous-mêmes, de l’assigné féminin et de ce que nous pourrions porter de résolument négatif, de toute sortie. Nous sommes dupes par notre désespérante adhésion, identification aux structures, au formes et au nécessités que nous tend comme autant d’hameçons le système patriarcal, économique, relationnel ; de croyances envers les baudruches mortelles de son propre fétichisme acéphale dont nous achevons de parfaire l’hégémonie. Nous sommes dupes à fond de la confusion entre ressentiment réappropriation récup’ et émancipation possible. Nous sommes dupes des thèses daubées du moindre mal, dupes de la croyance utilitaire en la prééminence des buts et des fatalités sur nos peaux (enfin si possible d’abord celle de la loquedue là bas dans le coin, puis celle de la voisine, après éventuellement la mienne…) On ne peut guère imaginer plus misérable faillite, façon de chuter dans la machine en nous entraînant, en nous y poussant les unes les autres.

 

Toutes dupes, les républicaines hégémonistes « retour aux fondamentaux » et bien dégagées sur les oneilles, les alternaféministes pourries de lâcheté affinitaire, de peur de penser et de compromissions, les transcommunautaires responsables qui tentent de faire admettre les plus rentables d’entre nous dans le dinghy à la remorque de la valorisation et gèrent honteusement l’élimination des autres. Cela ne nous exonère évidemment pas de la responsabilité que nous avons dans les saletés que nous faisons au nom de cette duperie, mais c’est pas permis d’être aussi cyniques et aussi bêtes, car nous en sommes à terme toutes appelées, dans l’ordre hiérarchique inversé, à passer à la broyeuse. Et notre slogan de fond devient celui du capitalisme finissant : « crève aujourd’hui, moi c’est pour demain ! ». Classe. Pas étonnant qu’en attendant notre tour, nous passions notre temps résiduel à mater des docu-fictions sur le passé héroïque – qui nous a toutes, de toute la planète, menées où nous en sommes ! Tout cela dans la plus pure tradition achevée de la totalité (Béatriz, il ne faut jamais appeler à la totalisation de quoi que ce soit, c’est amener un malheur imparable sur sa tête et sur celle des autres !)

 

Pourtant c’est de plus en plus clair, notamment en ce qui concerne le bas du panier. Les intermédiaires en cours de dévaluation elles-mêmes nous font désormais bien comprendre qu’elles se sont assez forcées à faire semblant de nous laisser une place (et quelle place !), le cynisme naturaliste, fondamentaliste, revient en force. Mais voilà, il ne fallait rien leur demander ; si nous étions, vraiment, comme nous l’avons prétendu, eh ben il fallait l’occuper, cette place, sans visa. Demander, que ce soit poliment ou pas, quoi que ce soit à qui a le cul posé sur sa tête, c’est éternellement l’avoir dans l’os. Il n’y a que si nous nous faisons réellement égales, et pas en fonction d’une « valeur suprême » de reconnaissance ni d’évaluation, qu’on pourra se regarder et se trouver.

 

Est-ce qu’il est encore temps, déjà pertinent, d’appeler à un réveil et à un refus de cette rapide glissade vers l’utilitaire, la normalisation, la droitisation et pour nous, finalement, l’anéantissement ? Ou faut-il attendre qu’il y ait encore plus d’effacées sur la photo de famille ? Il y en a déjà pas mal, j’en ai connu un taf en deux décennies.

 

Il ne s’agira pas d’essayer de recoller le verre en pyrex ; il est cassé, bien cassé, et chercher sans cesse à rafistoler les formes, les idées, les pratiques qui nous ont menées dans l’impasse, ce qui semble être actuellement toute la tâche du militantisme, eh bien c’est mort ! Il s’agit donc d’examiner et d’inventer, et de parer au plus pressé non plus en faisant mine de mettre des pansements de plus en plus institutionnels et dépendants du système même qui provoque isolement et misère, mais en faisant face, et en cessant de s’entréliminer.

Un avenir immédiat possible n’est pas dans le faire, qui nous a entièrement constituées en rouages de la machine à tuer, mais dans le cesser de, la grève quoi, mais une grève résolue de la réalisation des formes sociales, afin de nous retrouver. Pour nous entraider, il faut déjà commencer par cesser de nous entredétruire, d’y consentir en le déléguant.

On ne relancera pas la critique ni l’action féministes par l’amalgame ni par le consensus ; c’est justement de ceux là qu’on joue depuis trop longtemps et ça les a faites crever. Et nous avec, parce que l’usage de ces structures se fait toujours par rapport à des formes autonomisées, idéales, qui nous mènent à nous anéantir pour nous conformer à leurs contradictions niées. En finir avec la convergence et l’unité, lesquelles nous écrabouillent toujours dans l’unicité. On les relancera à partir de nous-mêmes, et de nous-mêmes un peu déchargées de tout ce qu’on a voulu y faire entrer, qui ne chercherons pas à ressembler peureusement les unes aux autres, ni à ressembler forcément à quoi que ce soit. Si possible en évitant de glisser dans les ornières déjà largement creusées de la dénégation, du "tout est dans tout" et du réformisme libertaire...

Ce ne sont là que thèses, parmi bien d’autres à espérer ; mais si quelque chose se dégage, tout de même, c’est bien ne pas recommencer encore ce qui nous a menées où nous en sommes !

 

Sans critique radicale de nos prémisses et sans changement tout aussi radical de nos comportements réciproques, il n’y aura bientôt plus de féminisme, si ce n’est un croupion réactionnaire, pragmatique et résigné, soumis à toutes les instances forcément supérieures, en attendant l’abattoir.

 

 

 

 

 

(1) Soyons pragmatiques ; la naturalisation repousse la menace de la déportation. Je dis repousse parce qu’il y a déjà eu des lois de dénaturalisation, dans l’histoire contemporaine, et que je suppose que quand il faudra purger la population pas rentable, les républicains en redécouvriront les vertus. De même, le changement d’état-civil nous permettra, quand on nous foutra en taule, remède éprouvé à la non-rentabilité avec l’assassinat direct, de nous faire casser la gueule par de vraies nanas au lieu de nous faire violer par de vrais mecs. Elle est pas belle la vie en démocratie ?

 

(2) On peut lire deux analyses que je trouve assez convaincantes à ce sujet de Postone dans les Épines. Par ailleurs un recueil d’articles de lui à ce sujet est paru récemment : Critique du fétiche capital

 

 


 

 

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27 décembre 2013 5 27 /12 /décembre /2013 10:34

 

 

Misogynie, m-valorisation : rien de spécifique, non plus que de fatal

 

 

 

Ce n’est pas une fois, mais quelques, que je l’ai entendue, celle là, à tpglande, dans la bouche de nanas t’ ; fagotée plus ou moins crûment, mais au sens toujours identique et très clair : je me fais chier avec les femmes trans, je ne vois pas ce que je pourrais partager avec, je me sens bien qu’avec les garçons trans, les nanas ou les garçons cis, dark vador, tank girl, enfin bref tout ce qui n'est pas une transse. 

 

(Nanas, garçons… chez nous ne dit pas trop homme et femme, ce sont – et j’en conviens avec allégresse – des très gros mots. Sauf qu’en convenir ne suffit pas, il faudrait les défaire réellement – et là, ça biche. Nous n’en avons rien défait, au mieux repeint les bordures, et glissé vers la normalisation. Je crois que nous sommes à ce jour, finalement, arrivées à 99 pour cent à nous trouver être des femmes et des hommes t’s, même si honteusement et torvement – je parle, évidemment, de la famille f-tpg. Tant pis. Encore ratée !)

 

Je n’y vois pas même tant une profession de foi hétéra (une part notable de celles qui m’ont dit ça se définissent d’ailleurs comme lesb’ – ce qui est facilité par la réduction de ces catégories à des orientations sexuelles, la socialité et le choix d’un monde en étant exclues) que la conséquence de la profonde misogynie qui imprègne tout le social, tout l’identiste. Nous ne pouvons pas nous trouver, pas même rester avec nous-mêmes, sinon forcées, parce que l’affirmativité de fond nous traîne, nous tire, nous fait glisser avec obstination vers les formes masculines et ce qui les porte. Et que la négativité, la profonde remise en cause que nous pourrions porter nous fait horreur, nous dégoûte et nous effraie. Rien de très neuf là non plus - je renvoie à ce que remarquait Bindseil il y a trente ans ("La fabrication sociale...", dans le buisson d'épines conjoint).

 

C’est la même soif d’authentique, sans doute, et de valorisation, qui nous pousse en général vers les cis, même si nous passons notre temps à nous plaindre de leur mépris, quand ce n’est pas de leur haine. La vérité est ailleurs. Précisément là, à bio-m-lande.

 

Comme d'habitude, je ne cause pas là des personnes, en tant que pack identistes à juger politico-moralement, à approuver ou à condamner ; et encore moins de "ce qu'on devrait être/pas être" ; je parle des formes sociales que nous incarnons et (re)produisons.

 

Vous aurez remarqué que je ne cause pas de « transmisogynie », comme le font plusieurs de mes camarades. Tout simplement parce que la misogynie et le masculinisme dans lesquels nous baignons et que nous reproduisons ne sont pas plus spécifiques que ne l’est, finalement, la transitude, ou la f-transitude. Une fois de plus, je crois qu’il nous faut, à regret j’en conviens, abandonner l’idée que nous avons, à ce jour, amené quoi que ce soit de neuf au guignol social-genré, ni que nous introduisions des éléments autres. Au mieux, si j’ose user ici de cette appréciation, nous en avons tiré les caractères un peu plus loin. Mais nous faisons tout notre possible pour éviter de manifester les remises en cause possibles. Pour oublier ce possible. Pour trouver place. Exister dans les catégories imposées. Intention tout à fait conséquente en elle-même, d'un point de vue utilitaire et de survie, sauf que ça ne marche pas pour nous, les éléphantes du genre. Et que ça marche d'ailleurs de moins en moins et pour de moins en moins de gentes au gré du rétrécissement de la portion rentable de ce monde.

 

Le concept de transmisogynie, avec son à-côté, comme l’ont tous les concepts de ce type, de regrettable erreur qui ne devrait pas avoir lieu dans le meilleur des mondes des genres, ou de l’économie d’échange, ou de la citoyenneté, etc. – nous laisse dans la rade où nous nous sommes un peu sabordées, et est tout à fait insuffisant à nous sortir de quoi que ce soit où nous sommes. Parce qu’il n’arrive pas à rejoindre une critique de fond, et par ailleurs ne parvient pas à se défaire de l’idée vague d’un nécessaire paradis des identités, où elles seraient toutes égales, toutes part d’un grand gâteau gourmand winner-winner qui grandirait sans cesse par quelque magie. Bref parce qu’il ne parvient pas à se dire franchement que la hiérarchie m/f, valorisé dévalorisée, n’est peut-être pas dépassable en l’état, se maintient dans les utopies redistributives. Et qu’il faudrait alors nous débarrasser du m. Bref que le principe même d’un monde de valeur, c’est que tout ne se vaut pas, tout en étant emprisonné dans la même cage d’évaluation. L’exigence d’équivalence, indexée sur une tierce faussement neutre, entraîne l’inégalisation.

 

Dans les faits, cela crée entre autres notre aversion réciproque les unes pour les autres, avec les plus miteux prétextes, style que telle ne pense ou ne dit ou ne fait précisément pareil que ce qu’il est attendu (et par qui, quoi ?) qu’elle doive – mais les cis et les m-t’s après lesquelles nous courons, singulièrement, peuvent se permettre les plus grandes fantaisies, sans parler évidemment du pouvoir discrétionnaire de reconnaissance dont elles usent à notre égard, nous n’y trouvons rien à redire. Au contraire, nous nous transformons, incluons des éléments misogynes, rigolons grassement – oh oh oh – de nos propres caractères (il paraît que quand c’est nous qui nous humilions c’est subversif…), nous alignons bref autant que possible, en externe ou en interne, sur ce qui est un des aspects du sujet social contemporain (qui est de se placer aussi près que possible d’un idéal aujourd’hui masculin, blanc, producteur de valeur, consommateur de plaisir - ou l'inverse - intégré, complémentaire, souverain, efficace, etc…), afin de leur plaire – et à notre propre fantôme social, lequel chuchote dans notre dos ! Alors tu parles, z’auraient bien tort de se gêner. Ce en quoi nous nous comportons totalement, identiquement, il importe de le resouligner, comme la plus grande partie des nanas bio – soumission self-hate ou compétition pour l’incarnation des formes m, l’une n’étant pas exclusive de l’autre. Hétérolande, meclande et biolande sont partout, de même que la valeur et de l’identité, et toutes les réalisons avec émulation ; et nous nous mettons très profondément le doigt dans l’œil lorsque nous nous imaginons, essentialisme de statut aidant, que nos contorsions trans changent quoi que ce soit au schéma, dans la mesure où tout, et toutes, sommes tournées vers un impératif unique, débité en portions diversement colorées et fourbies.

 

Je dirais au contraire que si il apparaissait, bien malgré nous, quelque chose de spécifiquement trans, ou transse, nous serions bien embêtées avec, et ne saurions qu’en faire. Á ce jour, rien n’est apparu dans notre sillage qui tranche avec les caractéristiques majeures du présent ; ni le jeu d’un genre toujours binaire et hiérarchisé, même au détail, ni l’intégrationnisme aux formes « neutres » de la féroce nécessité (et l’ahurissement toujours aussi naïf que oh zut, ça marche pas et ça tue !), ni même la dépendance au médical. Ou si c’est apparu, hé bien aucune d’entre nous, moi y compris, ne l’a perçu.

 

Mais voilà. Ici, je ne peux que reconnaître que j’entre dans le parti pris, et que je le prends sans vergogne aucune. Non, je ne crois pas que le sujet social soit pluriel, qu’il y en ait autant que de statuts dans l’échelle du pouvoir et de l’appropriation. Et non, je ne crois pas, en conséquence, que ces statuts sociaux changent quoi que ce soit à l’usage des formes sociales ni à leur ordre. Ce sont elles, par jeu de retour fétiche, qui s’autonomisent à travers notre enthousiasme ou notre résignation, et gagnent à chaque fois quand nous pensons les utiliser, si subversivement soit-ce. Elles tendent vers la réalisation d’un seul idéal, appropriateur, valorisateur, productif, masculin. La concurrence pour s’en approprier les éléments, les revenus et les manettes n’est pas de l’opposition, ni de la désertion. Et je crains que les conséquences n’en aillent toujours, là encore à notre stupéfaction indignée à chaque tentative, dans le même sens, et nous retombent sur la gueule avec constance.

 

Le cynisme appropriateur, faussement fataliste, qui caractérise in fine tout l’ordre cannibale de la gestion, est une puissante forme motrice de cette répétition. Nous sommes hypnotisées par la (peut-être prétendue) nécessité de distribution et d’attribution de tout ce qui est identifiable, consommable, finalement échangeable. Cette forme structure, meut, crée peut-être même économie, justice, identité, relation, bref tous nos gimmicks favoris, nos royaumes de dieu que nous espérons voir descendre un jour sur terre, alors qu’il est vraisemblable que nous pataugeons dedans depuis des temps immémoriaux. Pataugeons même est souvent de trop : nous sommes les créatures, indéfiniment ajournées et désespérées, de cet humus social. Il faut toujours pouvoir dire qui est quoi, quoi est à qui, qui a fait quoi, non pas tant même pour le savoir que pour débiter-créditer nos comptes-fantômes, imputer nos souffrances, monnayer nos joies. Là encore, il est probable que les conséquences sont plus celles de le perfection que de l’imperfection de ces immenses moyens. Et du rêve « gagnant-gagnant », toujours plus, qui a fini par en issir comme revendication ouverte. Mais ce darwinisme social aboutit de fait à notre extermination autogérée, notamment celle des plus faibles – catégorie toujours abondée par cette logique qui fait choir de nouvelles personnes et de nouveaux groupes en deça de la valorisation. Enfin, que ces tropes « accompagnent », immémorialement aussi et toujours se renouvelant, l’hégémonie de la valorisation des formes assignées masculines que l’on peut nommer aussi patriarcat, ou viriarcat, n’a probablement rien de fortuit, et présente au contraire les caractères d’une totalité systémique.

 

Cela fait longtemps aussi que j’ai pu voir, ou apprendre d’autres, les limites du séparatisme. Celui-ci ne participerait d’un déraillement que si, au-delà des retrouvailles, il incluait une volonté critique radicale de ces fondamentaux que toutes les citoyennes ou candidates à se disputent, lesquels forment à mon avis un cercle qui se mord la queue, depuis le naturalisme rampant jusques à la modernité cyberphile. Tout seul, il ne nous empêche pas de reproduire et de décalquer fidèlement les impératifs que nous suspendons au dessus de nous. Je ne crois pas du tout à la vertu de l’oppression, de quelque côté qu’on la prenne, pour créer par quelque magie socio-mécanique de l’émancipation ou de la lucidité. Non plus que la minorisation entraîne par elle-même une opposition au logiques qui l’imposent. Notre espèce de fascination pour les capacités des pires ne nous a menées à ce jour nulle part qu’au fond de la tranchée que l’ordre discriminatoire et brutal continue à tracer. La surenchère dans la dureté, sous prétexte de nous empowerer et de nous blinder, nous conduit en fait à prendre en charge nous-mêmes notre sélection et notre destruction, en fonction d’un prétendu réel « naturellement » ou « inévitablement » punitif qui recouvre en fait l’intériorisation des règles d’évaluation de plus en plus étroites de l’ordre économique et politique. Séparations, pourquoi pas ? mais à condition de reconsidérer d’emblée à la racine comment nous entendons la, les vivre, que je crois bien plus décisif que les pourquoi dont on ne manque jamais pour couvrir ce comment monolithique. Et conséquemment : séparations de quoi et de qui ?

 

Je crois plutôt que l’affaire serait de nous faire vivre un peu – ce qui n’a rien de si simple -  et de cesser de courir, de concourir après la réalisation d’une ou de plusieurs formes unificatrices qui nous rendraient enfin humaines et heureuses. Tu parles ! Cette course même semble plutôt produire en masse brutalité, inégalité, rapports de pouvoir et de privation. Et la cohue dans le décrochez moi ça des buts et des objectivations empêche peut-être de voir que ce sont les moyens dont nous croyons user, et qui usent de nous, qui sont déterminants de notre malheur. Il se peut que nous n’obtenions, de nous-mêmes à commencer, que l’identique, si nous ne tentons pas un examen de ce qui nous semble aller de soi. De même que peut-être une sorte de déflation ou de perçage de la masse de l’identique revendiquée. Enfin d’une défiance envers attirances et désirs, qui peuvent constituer la nourriture d’un dispositif de renaturalisation permanente des structures de l’ordre par lequel nous nous esquintons.

Ce pourrait en venir à une analyse critique et active de fond, pas d’aménagement ou de rattrapage, de la partition attributive misogyne/masculine de tout ce qui constitue ce monde. Et pas d’un point de vue de rattrapage, cela voudrait dire ne pas céder à l’hypothèse complémentariste, nécessitaire, intersectionnelle, qui croit à la possibilité de s’en sortir en gardant toute la drouille redistribuée, mais prendre parti résolument pour les formes dévalorisées, les formes f, afin de tenter un basculement qui ne nous envoie pas une fois de plus dans la reproduction, conséquemment œuvrer à un dépérissement de ce qui fait consensus sans discussion, qui évide, qui se pose en "neutre", en "réel", en invariant et en nécessité, bref des formes m, et de la fascination que nous entretenons envers elles. Cesser de les suivre, de les coller, de se les récup’, de les désirer. Rompre par le même mouvement avec toute adhésion/valorisation, afin de ne pas refermer la cage – il ne s’agit pas de mettre autre chose à la place, mais de détruire cette place que nous remblayons sans cesse, et depuis laquelle la domination nous tombe dessus en pluie de plomb fondu.

 

En somme, nous lâcher un peu les nageoires, nous faire des vies un peu plus vivables, et nous farfouiller un tantinet le citron. Et créer les opportunités pour ça. Marre de s’émuler à jouer les gagnantes, en partant, en fait, toujours vaincues par les raisons de l’ordre des choses ! Nous n’avons pas les moyens de ce genre de résignation. Et il vaudrait mieux partir dans d’autres directions, que de s’échiner à se les imposer quand même. J’essaie d’en imaginer une, mais plus qu’y en aura, mieux ça sera. Au lieu de converger dans le ressentiment, la concurrence pénurique et les coups de surin, on pourrait diverger joyeusement en s’appréciant les unes les autres et en éclatant les injonctions intériorisées. « Que cent fleurs… », hein, bon, m’avez comprise… Á entendeuses, échappées !

 

 


 

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22 décembre 2013 7 22 /12 /décembre /2013 10:24

 

 

« Sisterhood is really powerful. It kills - sisters. »

TG Atkinson

 

 

La solidarité entre les cisses – ou la pesanteur sociale qui leur en tient lieu – tue les transses, c’est répétitivement avéré. De même que la solidarité des intégrationnaires extermine les divergentes. Mais comme est vérifié que la solidarité tout court, dans la perspective hégémonique d’appropriation où nous nous entassons, reste un acte syndical de qui a des acquis à défendre, de quoi investir dans la croyance envers les formes, buts, pratiques sociales à réaliser. Et défendre des acquis, ce n’est jamais que contre les grands méchants, c’est aussi contre la lumpen tourbe de qui ne les a pas, ne les peut avoir, pourrait en mésuser ou, pire, caguer dedans, de toute façon est de trop et fait chavirer la barque. Laquelle, comme nous le savons depuis longtemps, est toujours pleine (mais un peu élastique lorsque se présente un capital inespéré ou une compétence conséquente). Le pragmatisme, c'est-à-dire l’adhésion aux conditions en vigueur admises comme nécessités, amène toujours à des attitudes faussement fatalistes, stigmatisantes, de droite quoi.

 

Nous savons très bien que la violence sociale de ces « nécessités », le chantage à la reconnaissance, l’illégitimation récurrente rendent la solidarité inabordable à qui loge au large fond des cuves. La solidarité, c’est pour qui porte, représente de quoi négocier. La solidarité, c’est un bouclier de la brutalité et de l’utilitarisme du social basé sur l’échange des biens et des valeurs. La solidarité est une de ces formes sociales « neutres », « outil », « accessibles à toutes » (comme l’argent, la citoyenneté, etc.) qui a déjà toujours d’abord déterminé qui et que sera la toute en question. Auto-arnaque, comme d’hab : quand il y a « tout le monde », il y a une foule d’autres, qui ne peuvent finalement qu’être personne, selon ces formes magiques et modernes qui devaient nous libérer de toute servitude particulière. La solidarité évalue, trie, tue. Elle est, en pool avec ses concurrentes, une grande productrice dialectique d’isolement, de privatisation, de néantisation. Elle en a besoin, comme toutes les grandes formes abstractives, pour exister.

 

Enfin, en ce qui nous concerne plus précisément, c’est aussi l’illusion d’une continuité trans, ce leurre coloré dont on ne sait plus très bien qui ne l’agite pas, de nous ou d’autrui, et qui nous empêche, les transses, de nous trouver. La communauté trans est une sale blague, comme toutes les communautés. Déjà, il y a les nanties, les consommables, les utilisables, les acquiesçantes, devant le regard scrutateur de l'évaluation hégémonique, et les autres. Ainsi que partout. Et par ailleurs nous nous engenrons, sexualisons activement, joyeusement, ni plus ni moins que les bio et somme toute sur les mêmes assignations des formes sociales, les mêmes clivages valorisé/dévalorisée. Avec de semblables conséquences. Et avec les mêmes impasses. Même en faisant mine de jouer avec le rubik’s cube des formes d’identification. Ce n’est pas demain que nous poserons nos matelas sur la tombe bien tassée du sexe-genre. Si même cela peut arriver, ce que rien ne nous garantit encore – mais arrivera ce que nous aurons l’audace de faire et de défaire. Il n’y a pour le moment que le présent, brutal et injonctoire, qui se garantit. Et les solidarités, les prétendues qui égarent, isolent ; les réelles, qui se blindent derrière cette assurance. F-tpglande peut ainsi investir, indistinctement dans la communion sociale convergente autour de l'inévitable, du nécessaire, anonymement au besoin, par un pack rentabilité, dans la mort de transses surnuméraires, malformées, activité parmi tant d'autres. 

 

Pour les dévalorisées, de plus en plus nombreuses, ne pas mourir supposerait de faire voler en éclat les arnaques liées à la valorisation, et à un inclusivisme de façade qui cache une sélection systémique et féroce, précisément en fonction de ce que valent les gentes pour l’auto-entretènement en l’état du milieu, aussi ses intérêts dans le grand marché existentiel.

 

Je ne parle évidemment même pas de la fausse alternative charitable "gestion de population" - accueil, épouillage, gamelle, bienveillance et surveillance. Ce que nous voulons mettre en place, c'est finalement quelque chose d'aussi ringard que de nous faire égales, en réalité et en actes. 

 

Mais pouvez vous me dire aussi ce qu’on faisait là, posées comme des fleurs au beau milieu de l’autoroute durable, efficace et solidaire ? Sprotch quoi !

 

Et quand aurons nous, les unes avec les autres, ou les unes contre les autres, le sursaut de lucidité et d’audace qui nous fera jeter à bas les formes cannibales aux dénominations incritiquées en lesquelles nous avons mis notre confiance, comme les grenouilles envers pépé héron, et en fonction desquelles nous nous entr’évaluons, sélectionnons, éliminons avec tout plein de bonnes raisons ?

 

Joyeux noël donc en famille ! Loquedues comprises, mais à leur place, bien entendu, cette place nécessaire et raisonnable qui s'impose à travers nos pratiques et nos ressentis ; dehors.

 

 

 

 


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1 décembre 2013 7 01 /12 /décembre /2013 11:48

 

 

Queud’ch, ma vieille, queu’ch ! Nous ne sommes rien, pas même d’opposées, de négatives, encore moins les déchirures dans la réalité imposée, punitive, que nous avons à la fois eu peur et dédaigné de faire. (Trop vertes et bonnes pour les..., ben voyons !) Pas la peine de nous la jouer étantes, anti-étantes ni même candidates à ; nous ne portons aucune valeur sociale. Ontologramme plat. Zéro-moins immanence. Ce que nous portons, de fort mauvais gré et en essayant de faire semblant de pas, c’est une flopée de questions que personne n’envie d’avoir à mouliner ; mais cela à commencer – ou à finir – par nous-mêmes, qui évitons soigneusement de les épeler, et ne voyons pas même d’un bon œil qu’on en puisse manifester l’intention. Nous avons ainsi finalement consenti, même si de biais, au désir d’anéantissement qui se concentre sur nous.

 

 

Ça c’est de la convergence où je m’y connais pas.

 

Par conséquent nous sommes rien et moins que ; que des destins anecdotiques, ininsérables, pourris quoi.

 

 


 

 


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12 novembre 2013 2 12 /11 /novembre /2013 14:13

 

 

 

Zog nit keynmol az du gayst dem letzten veg…

 

                                           

 

J'ai beau rester absolument opposée à toute politique du pire, je trouve cependant que si vous assumiez nettement ce qu’on aurait volontiers tendance, si l'on passe outre votre déni premièrement dégainé sur ce sujet, à nommer euphémiquement votre malaise, mais aussi votre impensé, c'est-à-dire enfin pour causer net votre participation au mépris et à la haine envers les femmes trans – et peut-être, pensez y, envers tout ce qui ne tend pas vers le réapproprié du masculin -  hé ben, je ne veux pas dire qu’en soi ce sera merveilleux, mais au moins on ne se verra peut-être plus charcler dans vos accueillants vestibules de glu prétendument solidaritaire fourrée à la lame de rasoir – valide jusqu’au soutien réel exclusivement et conséquemment menteuse autant que mutilante.

 

Ouais, ça ne changera que ça, mais comme je l’ai déjà écrit une ou deux fois, si cela nous ouvre d’emblée toute grande la trappe de la chute dans le vide que nous faisons de toute façon tôt ou tard, au moins nous y partirons à peu près entières, sans avoir été mutilées et avoir perdu des années, des grands pans de nous-mêmes, dans la lâcheté malveillante dont vous nous faites payer principal et intérêt, puisqu’il s’agit de ça : vous n’osez pas vous avouer votre aversion profonde. C’est même pour cela que vous avez inventé « les trans », ces créatures pratiques, uniques, équivalentes, ces concentrés d’identité – abstraction réalisée d’une normalité lisse, raide, pratique qu’à patriarcalande qui veut compter est invité à incarner ou à désirer ; normalité que les nanas, ces éléphantes du genre, alourdissent et déshonorent.

 

Et nous, f-t’s, bonnes poires bien blettes, on a eu la veulerie de vous croire, que vous saviez bien ce qu’on était (puisque dans ce monde la question c’est d’être il paraît) ; intéressées évidemment puisque nous courions après la, votre, reconnaissance. Poires, sans doute, de la farce, mais mouillées jusques au cheveux dans son déroulement. Trop facile et mensonge, là aussi, que de se la jouer victimes innocentes. On voulait la même galette, l’inclusion dans le même ordre, en essayant de ne pas savoir que cet ordre suppose la dévoration hiérarchique.

 

Nouzautes pareillement répugnons donc à assumer que, si nous voulions autre, eh bien nous nous sommes vautrées, fourvoyées, censurées même ; et que si franchement nous voulions même, comme nous avons tout fait pour nous y joindre, il serait temps de l’admettre dans toute sa conséquence, et ne plus nous la jouer au miteux arc en ciel fluo, mais gris souris, vert bouteille, rose fuchsia, au mieux. Ou encore plus tristement bleu blanc rouge, avec nos consœurs « retours aux fondamentaux ». Elles nous haïssent ? Et nous, au fond, avons-nous eu autre chose que peur, mépris, haine pour ce que nous aurions pu, au moins tenter, et dont nous nous sommes bien gardées afin de nous tourner plus vite vers le sec buffet des confirmations ?

 

Vous trouvez bien opportun, avantageusement calculé de participer, envers nous, à la haine et au mépris masculinotropes, selon les préceptes du darwinisme social, utilitaire, du moindre mal et de sa distribution avisée, dont vous faites grand cas ; vous n’avez même pas à vous y investir beaucoup : il suffit de laisser agir vos collègues de circonstance, et finalement la fatalité soi-disant humaine. Nous n’avons pas eu la volonté, encore moins la légitimité, c'est-à-dire crûment la puissance, de nous y opposer ; ce qui fait qu’on n’aura plus, étant mortes, à se poser la question de si on pleure tout de même ou pas quand vous y passerez à votre tour, qui a toutes les chances d’être celui d’après. Comme on disait quelque part autrefois : « Crève aujourd’hui, moi c’est pour demain ». On aura alors toutes l’air c….es, les unes comme les autres ; pas grand’chose de plus stupide que de gérer l’ordre de nos assassinats, d’en décharger ce faisant les tueurs, en leur évitant la constitution de bouchons, lieux de possibles mécontentements.

 

 


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La Bestiole

  • : Divergence transse, féministe, communiste - Le placard à Plume, la fem-garoue
  • : Ébranchée, schlemihlah, communiste, féministe - la transse la moins queer, la moins fun, la plus antisexe, antinaturaliste, antisubjectiviste du quart sud-est. Clodote d'hamsterlande, casserole détachée de la queue de l'alternoféminisme. A gauch' de la gauch' de la gauch' de l'extrême gauche. Résolument opposée aux backlashes pro sexe, pro marché, pro nature, pro religion, pro peuple, pro nation, comme aux catéchismes moraux-politiques en tous genres. Moderniste négative, moniste, novatrice ; philogyne, philosémite. Pour un anti-monde de nanas paresseuses et la ruine radicale de la masculinité, de l'économie, de la sexualité, de la fierté, du pouvoir.
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