Overblog Suivre ce blog
Editer la page Administration Créer mon blog
/ / /

Textes de 2011

 

 

 

  Chimères et coquecigrues

 

 

 

 

Bon, je dis nous, l’abus habituel de la seconde personne du pluriel. Histoire de me sentir moins seule, sans doute. Aussi parce que je crois évidemment que nous ne sommes pas des îles et qu’il arrive les mêmes choses ou des choses semblables à plusieurs en fonction de leur position dans ce monde.

Bref… Nous quand même, un peu. Et plus particulièrement les f-trans. Mais je parlerai aussi à la première personne.

 

J’écris cela à la suite de la rencontre, ou plutôt de la rencontre impossible, de plusieurs évènements, situations, perceptions, liées à notre statut pour le moins ambivalent. D’une part, ce que je perçois comme un manque de réalisme et une espèce de mégalomanie dans la victimisation, allant jusqu’à supposer qu’il y a un sombre plan d’extermination des trans à un très haut niveau. Ce que je ne crois évidemment pas pour la raison qui sous-tend les autres choses dont je veux parler, qui sont des agressions répétées, et un mépris dégoûté, lesquelles impliquent plutôt que nous ne valons ni ne représentons grand’chose, et que si on nous maltraite, on ne va pas non plus se donner un mal fou pour nous canaliser ou nous abolir. Tout au plus nous écartera-t’on. Nous pouvons toujours aller nous pendre ailleurs !

 

On… Qui est « on » ici ? Bon – je vais être franche, « on » ce sont les personnes pas trans, ni intersexe, les personnes que nous nommons cisgenre ou plus lapidairement « bio », et qui constituent l’écrasante majorité de la population.

 

J’ai envie de dire, et là je vais parler pour moi, même si je pense ne pas parler que pour moi, que je suis une chimère inadmissible… et pourtant que je ne représente rien de nouveau ! Juste un mélange de ce qui ne devait pas être mélangé, en tous cas ainsi, selon les plus anciennes prescriptions. Ou une transition jugée impossible à plusieurs titres.

Ce qui ne doit pas être mélangé ainsi. Les "bio et normalEs" tolèrent déjà mal (sauf pour s'en servir !) les bio androgynes, butchs, tapioles, etc. Il leur faut, pour s'en sortir, qu'ellils "prouvent leur nature". Ce qu'ellils font ou pas. Pour les trans, ça devient impossible.

Sans doute cette limite vient-elle de l’usage qui est faite des éléments attribués à l’un ou l’autre des sexes sociaux, et surtout de qui fait cet usage. Ce qui étant lui-même constitué par l’usage : si vous faites ça, vous êtes sorti du légitime, de l’acceptable. Vous êtes une chimère.

 

Pas d’illusion. Nous n’avons pas d’histoire sociale propre, nous n’avons rien inventé, ou trop peu. Nous ne sommes ni un troisième, ni un dixième genre. Encore moins à mon sens une voie de sortie des sexes, et pourtant nous ne sommes pas non plus vraies. Tranchons le mot, nous sommes même fausses.

Nous n’en sommes pas moins là. Mais sans statut qui ait un caractère de réalité propre. Nous sommes au mieux des morceaux détachés sans copyright (oui, la fameuse « légitimité » qui est une des clés magiques dans les milieux néo-politiques commence à ressembler à un calque de la propriété intellectuelle dans l’économie libérale).

Et si nous déraillons dans la victimisation, la perte de la mesure, la mégalomanie – c’est aussi sous la pression d’une haine, d’un mépris, d’une peur et d’une exotisation aussi bien spécifiques, réels et surtout quasiment universellement partagés, autant que le statut « évident » des bio. Et ces constantes sont en train de créer une sorte de rapport social, que la plupart d’entre nous n’ont évidemment pas voulu, et qui, pour être dépourvu de la netteté des rapports sociaux plus classiques, à cause de notre « fausseté » infuse, va bien devoir s’inscrire dans le monde.

 

Pourtant – comment sommes-nous amenés à être ça, à transitionner, à quitter le statut cisgenre, la garantie évidente de ce que l’on est ? Est-ce à cause de l’angoisse romantique qui règne de ne jamais accepter d’être soi-même, avec son histoire sociale à assumer ? Est-ce que la pression de genre est devenue plus rude aujourd’hui que hier, ce dont je doute un peu quand même ? Est-ce juste un mouvement, une possibilité ? Un trou dans le tissu ? Une expulsion ? Je suppose qu’il y a bien des raisons et des enchaînements qui nous amènent là.

Et même si c’était cette fièvre de se fuir, de ne pas « être ce qu’on est » - y aurait-il des raisons de nous traiter plus mal que les hordes de militantEs (et pas que) qui font exactement la même chose en se « déclassant » ou en se « déconstruisant » ?

En outre, je ne suis pas convaincue qu’il n’y ait que ça. Notamment pour les f-trans, qui n’ont à gagner que le mépris, la chute sociale, une vie et une réalité qui leur seront toujours contestées. On n’a pas les mêmes appâts que les ceusses qui élargissent leur « lien social » en se multilégitimisant. Nous, c’est plutôt le resserrement, quelquefois jusqu’à plus rien du tout. Ce fameux sésame, cette « légitimité », nous la perdons justement radicalement. On ne peut pas dire que nous fassions une bonne affaire. On nous soupçonne d’un mensonge constitutif, d’être des mensonges en quelque sorte. Mais là encore, on aurait du mal à dire ce que ce mensonge nous rapporte. Nous sommes ridicules, souvent visibles à quinze mètres, caricatures bien souvent d’intégration de genre, nous servons au mieux d’animaux domestiques chez les « vraies »…

Il y a autre chose.

 

Cette autre chose n’est pourtant pas une remise en cause totale, dont nous serions de toute façon bien incapables, et dont personne n’a les éléments – car il y faudrait des éléments qui échappent à la partition inégale des sexes sociaux, et je ne crois pas qu’ils existent. Tout a été trusté et attribué depuis belle lurette. Et croire que nous serions par notre vertu même, notre existence, « autrui » qui les leur arracherait et les « libèrerait », ces attributs, alors là je crois qu’on se fiche le doigt dans l’œil et que là, précisément, nous nous la pétons beaucoup trop. Nous sommes tout aussi incapables de cela… que les cisgenre !

 

Nous sommes et restons donc des chimères incomplètes. Nous sommes à jamais sur le chemin, la tête qui sort du fossé. L’affaire, c’est que c’est peu valorisant, et que l’identification sociale repose sur la valeur. Et l’empathie sociale aussi, surtout en ces temps où compassion, culpabilité et reconnaissance ont pris le pas sur la morale et l’analyse. Donc, pour les bio, tant hommes que femmes, s’identifier à des f-trans, ça n’a fichtrement aucun intérêt. C’est même un danger, des fois qu’on serait soupçonné de (pour les hommes). La chimère, outre être impossible, illégitime, sans droit à être, ne fait pas du tout envie, si ce n’est de manière extérieure et exotisante quelquefois. Mais envie de l’être, alors là ! La fuite éperdue…

 

Chimères et méduses : nos faces glacent, renvoient ce qu’on ne veut absolument pas être, à aucun prix. Ce où on ne veut absolument pas se reconnaître. Le « on » étant toujours la communauté bio, tellement énorme qu’il est difficile de la séparer de la réalité totale. D’où l’absence de notre reconnaissance en tant qu’humaines. Alors, bon, je suis la première à dire que le terme « humaine » correspond souvent à une escroquerie sociale, le mensonge que touTEs les homo sapiens sapiens auraient un droit commun, alors que de fait c’est évidemment faux en l’état. Ok. « Nous sommes touTEs humainEs », je connais la rengaine, et ce à quoi elle sert : nier les oppressions.

N’empêche, il existe aussi une démarcation sociale humaine, derrière les autres. Et une double : de statut et de reconnaissance. Ce n’est pas pour rien qu’on a contesté l’humanité des groupes qu’on voulait anéantir. Qui est sorti d’une des conditions essentielles de l’humanité ne vaut plus tripette. C’est le cas, ne vous en déplaise, de celleux qui n’ont ni argent ni passeport intéressant. C’est aussi le cas de celleux qui ne peuvent (ou ne veulent) prétendre à être de vraiEs femmes ni hommes. Pas au même titre il est vrai. Leur vie matérielle est (généralement) protégée par leur statut économique et/ou racial ou national. Mais c’est alors une « vie nue », tout le statut… mais rien d’autre. Et c’est cet autre qui confirme et couronne la reconnaissance implicite à l’humanité. « On » peut se reconnaître en elleux… ou pas !

 

Une des bases de reconnaissance mutuelle, sociale mais, dans sa forme, de personne à personne, correspond au remplissage par les parties en présence des caractères de l’humanité. De ce en quoi on peut se reconnaître en l’autre. C’est aussi là-dessus que se base le pouvoir social. Une des définitions du pouvoir est « la capacité à faire qu’autrui ait les mêmes intentions ou envies que soi ». Si on le regarde dans le miroir, cela implique une forme de réciprocité de reconnaissance, qui d’ailleurs n’exclut nullement les oppressions et les inégalités. Mais se tient dans ces limites.

 

Et c’est là que ça biche. Une vraie humaine… ben est une vraie, en ses définitions de base. C’est une tautologie efficace. Un mensonge, une chimère ne saurait donc être vraiment humaine, traitée humainement, même munie de papiers. Au mieux on la traitera en fonction de son statut nu, là où il est incontestable, mais pas plus. Le sexe, physique comme social, est un élément indispensable de la vérité d’une personne. Et là on a faux !

Les trans, et surtout les f-trans, quel que soit leur désir, leur travail pour y parvenir, ne seront jamais vraies. Et même, pourrons-nous êtres de « vraies trans »… puisque trans égale faux par définition, dans ce monde ! Ce serait un oxymore. Et par conséquent, nous ne sommes pas humaines. Ou plutôt semi-humaines (il y a d’autres moyens de l’être ou de le devenir !). Le statut sans la légitimité (ah, cette fichue légitimité, on a cru bien s’amuser avec, dans les milieux alternos… jusqu’à ce qu’elle se retourne contre nous… On n’a pas le copyright…). Au mieux, nous sommes individuellement, isolément dépendantes de l’exotisation et des désirs, des projections de celleux des bio qui aiment pêcher en eau trouble, et nous offrent en contrepartie une défroque de légitimité qu’ellils peuvent à chaque instant nous ôter. Cela est d’ailleurs le cas pour bien des rapports sociaux et des subalternités.

 

Une chimère, c’est toujours moins. Nous sommes dans une société d’hypocrisie ou « différence » veut en fait dire « infériorité ». Nous sommes qui plus est incomplètes. Comme je viens de le dire, nous ne pouvons en être momentanément et partiellement sorties que par la mansuétude intéressée, inégale et fantasmée de personnes bio. Quand il y a salut, il est provisoire, conditionnel et individuel. C'est-à-dire qu’il s’oppose en tout au caractère humain, qui suppose au moins sur un plan basique une réciprocité de reconnaissance. Une valeur commune, même réduite. Ici, il n’y aura jamais de vraie reconnaissance. Les bio ont des amies, des amantes, des courtisanes trans… Mais jamais nous ne serons face à face.

 

Humainement, notre valeur est donc fort contestable. Or la valeur, au sein du jeu des statuts, c’est aussi l’enjeu. Et c’est ça qui me susurre à l’oreille que nous nous gourons quand nous nous désignons comme victime principalement de l’état, ou de l’ordre moral, ou que sais-je de ce genre. Ce n’est pas que nous ayons à nous féliciter de la manière dont nous en sommes traitées, bien entendu. Mais ce dont je doute est que ces institutions ou mouvements nous combattraient, parce que nous représenterions un danger pour eux. Ni pour « la société » en l’état. Pour moi on ne nous craint ni ne nous combat, on nous méprise et on nous exclut, au mieux on nous utilise. Nous ne représentons quasi rien sur l’échiquier social et politique. D’une part parce que nous sommes encore peu nombreuXses, d’autre part parce que nous sommes faibles. Faibles au sens que nous ne sommes pas un pôle qui attire, loin de là même. Nous ne sommes qu’un fort petit enjeu, et encore, pour quelques maniaques, psys ou transloveurEs, et ce n’est pas par hasard que je mets les deux catégories dos à dos. Ce sont bien les seulEs à investir quelque chose dans notre histoire. C’est, en France, par une espèce d’accident historique propre à la culture de ce pays que nous nous trouvons à la charnière de données légales et civiles, qui font que nous trouvons une résistance, qui nous donne l’impression d’être quelque chose. Nous pourrions bien être dans un pays ultralibéral où on nous changerait comme nous voulons nos données d’état-civil, et où sans doute nous paierions fort cher d’excellents chirurgiens. Nous serions alors humaines autant que nous avons d’argent, exactement comme n’importe quelle autre humaine dans ce monde sur ce plan là – mais sur le plan de la reconnaissance ? Je ne doute pas d’ailleurs un instant que la reconnaissance juridique aide à faire un pas et une place de plus, et je me bats pour – mais je ne me fais non plus pas d’illusion. Il n’y a pas de paradis pour les trans sur cette planète. L’essentiel nous échappe.

 

Par ailleurs, que nous fassions en l’état « éclater les normes de genre », comme nous nous plaisons à le répéter, me semble un de ces « mensonges de la décennie » que j’ambitionne de compiler un de ces quatre. Nous patchworkons, nous récupérons, nous réaménageons, mais nous n’avons pas de quoi « faire éclater » - parce que cela supposerait un nouveau, de nouveaux attributs, de nouveaux rôles, que je ne nous ai pas vu à ce jour apporter. Nous ne le faisons ni par notre présence, ni par notre action. Non que ce ne soit désirable ! Mais je pense qu’on s’est grandement illusionnéEs qu’à nous seulEs, et je dis là seulEs en tant que catégories, nous allions mettre en branle l’ordre millénaire. Bon, je ne veux pas dire, c’était bien essayé. Mais il serait temps, alors que nous tournons en rond dans la production de nouveaux mots et de nouveaux diables (le « binarisme » !), ce qui est un signe indubitable d’échec et d’impuissance, de retrouver le mesure, et de nous dire que nous n’avons pas fait la percée. Sans doute celle-ci ne pourra-t’elle être faite que le jour où le rapport d’oppression des deux sexes sociaux, que nous n’avons pas vraiment dépassés, sera réellement renversé, et par celles qui y ont l’intérêt le plus ancien et le plus fondé, les ou des femmes bio. On n’y est pas.

Encore une fois on ne nous craint pas ; on craint d’être comme nous, ce qui n’est pas du tout la même chose. Peut-être les plus finaudEs craignent ellils d’être amenéEs à ce à quoi nous avons été amenéEs. Mais c’est le bout du monde.

 

Bon – arrivées-là, comment allons-nous nous en tirer ? On ne peut pas nier non plus, avec toute cette merde, que nous ne soyons actuellement de plus en plus en plus nombreuXses. Sans que pour autant ce soit un raz de marée. Peut-être est-ce que de plus en plus de personnes sont, dans leur vie et parcours, amenées à tirer des conséquences, aussi peu appétissantes soient-elles. Mais des conséquences de quoi ? Du rapport bloqué des sexes sociaux ? Bien difficile à dire.

Nous sommes un phénomène social, mais nous ne sommes sans doute pas pour autant une classe. Pas même de genre. C’est trop tôt, et aussi trop composite, trop incertain. Il n’empêche, une espèce de rapport social, glauque et violent, se met en place. Il aura des conséquences. Ou bien nous disparaîtrons, éparpilléEs, ou bien quelque chose devra se déterminer.

 

J’ignore si, suivant les analyses récentes du narcissisme libéral et de la décomposition sociale, nous serions juste ou majoritairement un « produit de la modernité ». J’en doute. Il y a toujours eu, pour x raisons, des gentes qui d’une manière ou d’une autre changeaient de sexe social. Le seul truc nouveau c’est de prétendre, et de tenter de rester, hors (c’est peut-être l’endroit où on se ferait rattraper par un certain individualisme libéral, mais pas forcément). Et même si on était en mesure d’affirmer que la possible mais paradoxale mode trans (qui semble peu exister pour les f-trans) qui lèche aujourd’hui divers milieux, était issue des conditions récentes de désocialisation, eh ben ça serait au même titre que bien d’autres. Il y a de ça, mais pas que de ça, et de loin. Il y a eu bien des tentatives d’explications, souvent malveillantes, autant d’un point de vue de critique féministe (Mercader, Matthieu…) que de critique sociale en général (où nous sommes éparpilléEs parmi les diverses perversités capitalistes). J’avoue, je n’en sais rien et ce n’est pas aujourd’hui que je vais entrer dans la question, qui du premier de ces angles d’approche a bien sûr un sens. Je crois que ce qui nous a amenéEs là ne se limite pas à nous, je ne crois guère au choix individuel et à l’autodéfinition toute puissante. Mais de là à avoir une idée nette là-dessus… J’ai longtemps rationnalisé ma transition, affirmant qu’elle s’insérait nécessairement dans une logique de « prendre parti »… Aujourd’hui je suis bien moins sûre de moi, en revenant sur toutes ces années. La chimère a un côté de mystère. Mais pour autant je n’imagine pas des choses très profondes ; plutôt un enchaînement de choses, dont nul ne pouvait prévoir l’issue. Pour d’autres, l’affaire se noue bien plus tôt, et plus affirmativement. Qu’en conclure ?

Je nous vois plus comme des conséquences que des produits. Mais des conséquences que nulle personne bio, ni le monde des bio, ne sont disposés à reconnaître. Pas de filiation. Et on ne baptise plus les monstre aujourd’hui, « en cas qu’ils soient humains », selon l’ancienne coutume. Ce monde nous a indéniablement donné naissance, par des voies d’ailleurs peu compréhensibles – mais de reconnaissance, bernique. La poubelle.

Nous n’en avons pas moins également fait un choix, dans la mesure où les choix sont possibles. Et si l’on nous dit que nous « sommes une mode », je répondrai que nous nous montrons les unEs aux autres un chemin, si caillouteux soit-il (oulà, les références quasiment bibliques…). Et que tout ou presque se fait par apprentissage, acquisition, et non pas les rêves totalitaires de « sujet » ou du « citoyen » qui se devraient suffire à eux-mêmes, sans influence, sans transmission.

 

C’est peut-être pour cela que je tourne, arrivée ici, en rond, sans pouvoir conclure ni ouvrir. La porte de la reconnaissance est fermée. On nous la claque même au nez du jour où nous nous déclarons (je dis déclarons… on se déclare un peu comme des maladies…). La reconnaissance passe par se voir au travers des yeux d’autrui. Comment le pourrions-nous (et c’est en cela que nous subissons peut-être un des caractères du narcissisme contemporain, qui consiste à craindre d’accepter la vision d’autrui, et même commune, sur soi, et à se regarder en interne – avec cette différence que nous voudrions bien, justement, avoir ce regard, mais qu’on nous le refuse). C’est pour cela aussi que nous nous fuyons les unes les autres, ou bien nous jaugeons à l’aune d’un vrai social et physique qu’aucune de nous n’atteindra.

On est mal, je vous le dis.

Et de payer d’effronterie ne nous servira à rien. On ne se crée pas soi-même, sans autre répondant que des identités. La blague du queer touche déjà à sa fin en bien des endroits.

 

Une seule chose reste, incontestable, nous sommes là, un peu plus qu’un amoncelis de monades. Malgré tout nous représentons quelque chose, si faible et fuyant soit-il. Et nous vivons. Nous faisons plus que survivre. Alors ? Eh bien il nous faut trouver et tenir ouverte une issue logique, quelque chose qui puisse obtenir, de gré ou de force, reconnaissance comme tel. Et si ce n’est pas aujourd’hui possible, comme je le crois, alors au moins une mise en respect. Avec tout le sens ambigu de ce terme. Que l’on soit forcé de reconnaître notre étrangéité de fait (même si je ne crois pas qu’elle soit réelle au fond, mais c’est le mieux que nous puissions être traités).

Mais pour l’obtenir, il nous va falloir renoncer à la course infinie et souvent inutile au respect individuel.

Et sur quoi allons-nous pouvoir nous réunir, pour imposer respect ? Respect signifiant nettement ici distance, dans une logique non dénuée de séparatisme. Eh bien je n’en sais rien.

En tous cas, lorsque je dis ça, je n’imagine pas du tout des « communautés », des « lieux safe », et toute cette ribambelle de rêves socio-bucoliques qui a déjà complètement échoué à plusieurs reprises, pour nous comme pour d’autres (lesbiennes, etc.). Cela non plus n’a pas de sens, c’est l’équivalent dans le monde des groupes sociaux de la course à la reconnaissance individuelle. Le rapport de force n’y est pas. Nous ne pourrons jamais maintenir une quelconque cohésion à de pareilles entités. Nous serons toujours aspiréEs par la « vérité » (c'est-à-dire les dividendes du pouvoir social) qui est bien sûr… ailleurs ! Pas chez nous en tous cas ! C’est un marché de dupes. Cela ne veut pas dire que nous devons nous en priver, mais que nous ne devons pas compter là-dessus pour nous faire une vie.

Non, je crois que paradoxalement – oh que je hais ce mot ! – nous allons justement devoir assumer les unEs et les autres, dans nos vies et survies, partout, cette distance, et l’imposer. Il nous faudra la porter avec nous. De toute façon nous en portons déjà pas mal. Je ne suis pas sûre que ça nous coûtera beaucoup plus cher – enfin ça dépendra à qui. L’isolement serait autant un jeu de dupes que la course à la reconnaissance en l’état. Une manière bien simple de nous mettre à mort avec notre propre participation.

Mais nous devrons assumer, partout, même au milieu de nos amiEs, quand nous en avons, cette distance. Sans honte et sans forfanterie. J’hésite à dire « sans rien laisser passer ». Car c’est nous aussi qui assumerons de ne pas passer.

Nous nous sommes aussi trop reposées, dans le mouvement alterno-féministe, sur une « non-mixité inclusive » qui était surtout issue de ce rapport tordu de culpabilité, et où tout le monde se sent mal (y compris d’ailleurs de plus en plus entre hétéra et lesbiennes, blanches et racisées, etc.). Sans compter qu’on a perdu de vue ce que voulait dire « non-mixité », avec les avantages et les limites de la chose. Nous voulions (et là je parle pour tout le mouvement, pas que pour les trans ou les f-trans) les avantages sans les inconvénients. Une fois de plus on se comportait avec une conséquence de la violence sociale et un outil de vie comme avec une clé du bonheur et de l’absence de problème. On a eu tort, évidemment, on commence à s’en rendre compte (ladyfest de Dijon par exemple).

Nous portons nos non-mixités avec nous. Toutes. Moins nous sommes humaines plus nous avons à les porter, parce que les passerelles sont d’autant plus étroites. Encore une fois il va falloir les assumer, et 24/24…

 

Nous (les f-trans) n’avons pas de veine d’être là à ce moment précis. Trop nombreuXses déjà pour passer comme des cas inoffensifs (ce qui n’était pas très drôle non plus) ; mais bien trop tôt, si jamais cela doit arriver, pour représenter une force reconnaissable ni une forme d’autonomie. Et sans la plus petite idée de sur quoi nous pourrions bien être reconnuEs. Comme je le dis toujours ça ne se tire pas comme un lapin d’un chapeau.

Bien entendu, même trans, même mtfs, nous ne sommes pas à la même place dans le monde, on s’en aperçoit très vite à se fréquenter. Mais la même étrangéité peut à chaque instant, dès qu’il plaît aux bio, nous être renvoyée : ne l’oublions pas. L’oublier, c’est souvent s’exposer à de très durs réveils.

 

 

Plume, la petite poule rousse (disunited species of Plume)

 

 

 

Pouh, ça faisait longtemps que je n’avais pas autant écrit pour si peu dire. Ce texte s’est imposé à moi presque tout fait, sur un carnet, au milieu d’une après midi sombre d’automne (wouh, wouh !), comme une hantise. J’ai même l’impression d’une nullité, au sens de ne rien apporter du tout – mais pourtant avec le sentiment de devoir l’écrire. Ce qui d’ailleurs ne signifie pas grand’chose.

 

 

 

 

 

 

La main tendue - une des auto-arnaques de la décennie

 

 

 

On raconte que, lors de la guerre entreprise contre le Mexique, Henry David Thoreau, ayant refusé d’acquitter ses contributions pour n’y pas contribuer, fut emprisonné. Et qu’un de ses amis l’ayant et lui ayant demandé « mais pourquoi êtes-vous là », il lui aurait répondu « pourquoi n’y êtes vous pas ». On fait de cette scène un mythe fondateur de la désobéissance civile.

« Pourquoi êtes vous-là ? » - la question semble un tantinet stupide… mais la réponse, ou plus exactement la répartie, est tout à fait redoutable, elle fonde le puits de roublardise sincère dans lequel nous nous jetons les unes les autres à la file, et où celles qui ont le dessous périssent empoisonnées. Car le liquide qui y croupit est vénéneux.

 

Á partir du moment où elle n’est plus un acte délibéré, c'est-à-dire de volonté et de nécessité, mais un acte incité, la désertion ou la désobéissance deviennent des oxymores et des absurdités d’une logique comparable à celle de tous les ismes. Et avec les même conséquences de grégarité, de bien-pensance, de peur et surtout de travestissement des enjeux.

 

Le « Pourquoi n’y êtes vous pas ? » d’un Thoreau figure une racine de cette aberration, qui manque au principe de s’occuper de ses fesses. Le souci qui en sourd est celui de se répandre. Il m’a hanté bien des années, comme il hante et possède, au même titre que les fameuses idées, toutes les militantes et autres bienfaitrices de l’humanité. Répandre une interrogation. Le piège. Si on cherche à répandre, on ajoute comme condition à la présence de cette interrogation sa multiplication en idées sur pattes. On a d’ores et déjà sauté à pieds joints dans la mare. On commence dès lors à offrir une reconnaissance, et même la reconnaissance, en échange de l’identification, de l’acquiescement. On est en plein dans le marché de dupes (relativement il est vrai ; tout le monde est trompé, se trompe réciproquement, mais celles qui en pâtissent sont une minorité). Mais il est patent que, dupes ou pas dupes, le marché, la bourse et la fripe commencent là.

 

Le « Pourquoi n’y êtes vous pas ? », qui recèle implicitement autant et plus de reconnaissance qu’il exige d’obligation et d’abdication, représente ici la main tendue qu’on rencontre souvent avec l’urbanité bien-intentionnée sur le chemin de la vie, et qu’il faut surtout bien se garder de saisir ! Elle colle après indéfectiblement, comme la tunique de Nessus, instille petit à petit son venin, et on est amenée à s’amputer, quelquefois fort haut, pour s’en libérer. Quand il en est encore temps.

 

Il faut en outre y faire bien gaffe. En effet, la main tendue, au-delà du cas banal de l’attrait propre à l’appât social de la reconnaissance égalitaire (« viens donc avec nous), peut être aussi présentée comme « en détresse » ; à aider (viens donc pour nous mais le pour se surajoute en réalité à l’avec). C’est d’ailleurs un des principaux travestissements de l’affaire. On se sent un devoir moral de générosité, de vouloir s’identifier à, même si ce n’est pas encore le jeu de la redevabilité mathématico-politique (qui arrive généralement un peu après, quand on est déjà coincée par l’arnaque à la pseudo-reconnaissance. Au fond, ce qui gît toujours derrière c’est « viens avec nous, tu seras comme nous » - puisque la grande malédiction contemporaine paraît d’être ce qu’on est, et le premier désir d’être quelqu’une d’autre ! C’est là le tordu de la promesse à travers la demande. La main vous suggère de venir là où est sa porteuse, ou du moins plus près, de changer de place dans le monde, quoi. Sous le beau parapluie du principe d’identification, mais aussi de solidarité. Solidarité – une des autres piques de la grande arnaque. Solidaires, soudées, déplacées. Evidemment nous rêvons avec obstination d’être déplacées, que ce soit en princesses, en lesbiennes, en squatteuses, en soumises, que sais-je encore… Ces bons vieux rêves collectifs qui tournent vite au cauchemar.

La main vous demande le déplacement, mais aussi d’articuler un acte de foi. C’est là où vous êtes prise : vous l’avez dit. Que ce soit à la première personne (engagement) ou à la troisième (énonciation d’une « vérité nouvelle » ou d’un « fait social »). Ça vous mène beaucoup plus profond que vous pensez, et en même temps beaucoup moins loin. Dans la vase du marigot. Cette parole vous lie. On vous jette une nouvelle peau sur les épaules. Gare !

 

La main tendue est une arnaque à la reconnaissance, une parmi tant d’autres devrais-je dire… C’est aussi une arnaque à l’utilité. C’est un grand crime en notre siècle que d’être ou de se sentir inutile. D’autant qu’on l’assimile désormais tout à fait abusivement, selon la doctrine selon laquelle tout le monde doit à tout le monde, à être à charge d’autrui. Nous sommes en un temps farci d’utilitarisme, où l’on parle répétitivement de l’intérêt comme de la plus tangible réalité, empilable et amassable, alors qu’il s’agit encore une fois d’un obtus paquet abstrait, un autre de ces travestissements de la réalité. Et c’est précisément ce principe d’utilité qui, après les torsions convenables, cimente le vivre sur dos les unes des autres, le revendiquer et le réclamer sans interruption comme condition essentielle de l’existence individuelle comme collective. Être inutile, si toutefois cela se peut, serait plutôt y échapper…

L’attrape à l’utilité est ancienne, aussi ancienne que ce que d’aucuns appellent à tort ou à raison la modernité. On en voit en tous cas poindre les principes et obligations dès le seizième siècle, et petit à petit grignoter les archaïsmes. Je crois toutefois qu’elle a fait un nouveau saut de grenouille, dans notre époque, lorsque utilitarisme, notion d’intérêt comme comptabilité du réel, et plus récemment sans doute le care et ce genre de choses ont été posés, explicitement, comme conditions au (« plus grand ») bonheur (« possible ») que l’on doit évidemment rechercher et même imposer (puisque le préambule de la constitution américaine même, concentré du XVIIIème siècle, le disait déjà). Le terrain était bien ameubli. J’ai moi-même fait partie d’un des petits groupes, les antispés, qui ont véhiculé ce fléau dans leurs brouettes. Je n’en suis pas autrement fière, vous vous en doutez.

 

La question n’est évidemment pas de savoir s’il faudrait être utile ou inutile. Elle est biaisée dès le savoir et dès le il faudrait. Et enfin, de voir les résultats de cette course à l’utilité et de cette comptabilité des intérêts, bref de cette entredévoration, il y a de quoi nourrir des doutes sur l’ensemble de cette logique.

Le il faut, en tous cas, est tout entier dans la main tendue. Là commence une des suites mathématiques de l’implicite. L’attitude envers les choses, et tout ce qui est tapi derrière le paravent.

 

Une des grandes promesses de la « subversion » ou autres alternatives serait justement de ne plus être tout à fait de ce monde. Tout en y étant. Tout bénef si j’ose dire. Je tiens donc que c’est une tromperie. La désertion ne s’incite ni ne se décrète, d’une part, et on ne peut pas prétendre à quitter ce monde en y restant. Parce qu’il y a aussi cette torsion, qui ramène à ce qu’on serait, ne voudrait pas être ou deviendrait. Eh ben je suis persuadée finalement qu’on ne devient rien, fondamentalement. On peut juste se déplacer un peu. Se retirer. On ne déserte pas vers une main tendue. On part seule devant – ou derrière soi.

 

 

 

 

Là-bas si j'y suis : les mésaventures de l'exotisation

 

 

La petite murène louche de temps en temps avec agacement sur le énième feuilleton des audacieuses françaises séquestrées par des états ou mouvements barbares et mal intentionnés, qui n’ont rien compris à leur désir de connaître. C’est pas nouveau. Quand elle était enfant il y avait déjà Françoise Claustre dans les sables du Ténéré. Plus tard il y eut la mère Aubenas qui y a gagné semble-t’il une espèce de magistère surjournalistique à parler avec autorité de tout et de rien. Et là on vient d’avoir droit à l’affaire Reiss. En attendant la prochaine qui ne tardera pas, puisqu’il s’agit de la reproduction d’une attitude sociale et de ses diverses conséquences.

Ce qui relie quand même ces mésaventures, ne vous en déplaise, c’est le principe d’exotisme. Là bas si j’y suis. Ou si s’y trouve quelque vérité dont je puisse m’arrondir. Aller se flanquer au milieu des plus excitantes émeutes, des guérillas les plus pathétiques, des civilisations et gouvernements sur lesquelles la controverse est le plus à la mode. Parce que bien sûr, ce n’est pas dans nos tristes fesses que se situe l’intérêt, la valeur et la promotion sociale chez les siennes. C’est chez le Turc ou l’Algonquin, vieille et moisie passion française et probablement un peu rousseauiste. Principale variante il est vrai : il fut un temps où on partait sans désir de retour, où on « prenait le turban » par exemple, où on s’établissait et adieu. Ça concernait peu de gentes, et fréquemment des qui s’étaient mis en position de n’avoir guère plus le choix. Ce n’est plus le cas, pas même des bobos écolos qui ont paraît-il bâti un cauchemar nommé Auroville dans les Indes orientales, pour y vivre leur fantasme purificateur au contact (ce fameux contact, ce mot dit tout…) de la civilisation indienne (mais surtout pas de la misère et de la pollution galopantes). Á gerber.

Mais l’autre version, contemporaine, c’est le tourisme militant. Lequel a, comme le militantisme en général, fusionné avec l’universitaire. On part avec quelques grades et une recommandation académique. Et en frétillant de désir de s’immerger. Et on s’immerge tellement dans la vraie vie qui bouge qu’on finit en prison, avec quelques grappes de penduEs qui se balancent aux alentours. On est quand même préservée de la pendaison, en général, quand on n’a pas eu l’idée lumineuse d’aller se ressourcer par exemple chez ceux que les médias nomment les talibans. Mais on ne sait pas quand et comment on pourra en sortir.

Bon, la petite murène n’a pas envie de faire dans la satire. Elle déteste le Canard Enchaîné et autres saloperies évidentistes du même tonneau. Ce qu’elle veut dire par là, c’est que ces affaires qui font couler bien de l’encre et du télex sont la petite corne de l’énorme iceberg de l’exotisation. De ce souci dévorant d’aller se chercher chez les autres. Si possible des autres bien autres, tellement on a appris à se détester et à se mépriser, à s’ennuyer avec soi. Et aussi appris que l’ennui c’est mal, ça participe de la frustration et là, c’est l’enfer, l’enfer de la honte. Nous sommes dans une société de la fierté, notamment dans les mouvements alterno-universitaires. Il faut pouvoir se gonfler comme des grenouilles, gonfler et resplendir de réalisation, d’expérience, de savoir. Toujours plus. Toujours plus loin. Toujours plus autre. Puisque le rêve, plus ou moins avoué selon les personnes et les idéologies, c’est de se faire autre. La petite murène en a connu qui s’affublaient de noms arabes et cherchaient à ne coucher qu’avec des « racisées », par exemple, pour faire bonne figure dans notre pays islamophobe et contenter leur masochisme envahissant. Ah c’est que ça vous change la moelle des os de vous appeler avec un K dans le nom (ah non, pas Karine, ça c’est nul !) et de vous promener au bras d’une personne bien typée, comme on dit. Mais il est vrai qu’aller serrer la paluche à des guérillères Kurdes ou faire sa thèse à Téhéran, là aussi ça vous pose en vous-même, ce vous-même qui justement ne peut prendre de valeur qu’en se remplissant de ces autres, de leur image correctement lissée, et en s’éloignant de notre triste destinée pâlote, à jamais répudiée (à part l’héritage des parents quand il y en a, évidemment). Les renégatEs du dix-septième, par exemple, acceptaient d’être des mortEs civilEs dans leur pays d’origine. RayéEs des cadres. Á l’époque des avions, d’internet et des identités multiples, on a fait fi de ces limitations. On n’a plus à choisir, dieu merci. On collectionne et accumule.

Identités multiples et multipliées, du reste. Ce que les alternotes et compagnie cherchent dans les collectifs, c’est déjà à dépasser cette triste enveloppe qui nous fait irrémédiablement unes. Uniques au mauvais sens du terme, limitées, pauvres quoi. Et du coup, une des magies de l’exotisation, c’est de brancher nos tristes personnes enfermées dans leur peau sur des peuples entiers, des destinées époustouflantes. Encore mieux que le mille-pattes collectif blanchouillon, hein ? Étrange évolution du rapport de la fameuse individualité occidentale et chrétienne (ah ah !) au fourmillement enrichissant des autres. On peut difficilement se montrer plus cynique dans la reconduction du vieux rapport raciste et colonisateur…

La petite murène vous dit ça – elle y a trempé aussi, elle a pataugé dans cet enthousiasme fétide. Elle se rappelle, ça c’est en plus le summum du tourisme militant bien-pensant, une « mission civile » en Palestine, par exemple. Et plus tard d’avoir suivi avec entrain une de ces « néo-K » chez les « indigènes ». D’y avoir battu sa coulpe en chœur et répété avec componction des aberrations essentialistes qui ne se distinguaient que pour avoir été inversées. D’avoir joué la petite Delphy quoi. Ah elle en est pas fière d’avoir participé à ces faux débats d’abruties. D’avoir fait taire le doute. Marché en cadence. Obéi. Elle en a été récompensée par les plus ignobles saloperies. Elle dirait somme toute « bien fait », bien fait pour avoir été aussi bête, si justement ce « bien fait » ne participait pas encore de tout ce cirque « là bas si j’y suis ». Et de la déresponsabilisation généralisée. Elle n’est pas là bas, elle n’est pas ailleurs. Sa pauvreté est sa pauvreté mais sa haine est aussi sa haine, on en verra peut-être les effets quelque jour.

Bref voilà. Les sentiments et réflexion qui l’agitent à lire les articles sur les péripéties de cette universitaire manifestante. Mais surtout sur la passion sociale qui anime tout ce qui dans ce pays ne se veut pas ou plus « bourge » ou « norméE ». Normée ou exotisme. Binarité de cauchemar. Est-ce que les Chartreux y échappent ? Comment échapper, oui, à cette alternative de plus en plus tyrannique, à cette confiscation du possible par des attitudes et positions de plus en plus rigides, répétitives et misérables pour ne pas paraître pauvres ? Mesquine ou envahissante, le beau menu…

On a l’impression d’une fuite éperdue devant l’éventualité de se reconnaître (et d’ainsi pouvoir reconnaître autrui autrement que comme une fonction sociale et un appât existentiel). Fuite considérablement facilitée par des moyens techniques (véhicules, télécommunications) que Jeanne Bloy, encore elle, décrivait dès 1900 comme une accumulation de possibilités de se débiner, justement. De se débiner physiquement mais aussi moralement et existentiellement !

Il va de soi que la case prison au beau milieu de cette débauche de mouvement ne peut apparaître que comme un scandale. Immobilité et réclusion ! Hé oui, l’exotisme a ses risques, puisque c’est ainsi que l’on nomme les fatalités logiques en cette époque d’assurances et de tribunaux. On passe sous un bulldozer blindé, on se prend une rafale d’arme automatique (auquel cas on passe martyre, car il ne faut rien laisser perdre) ; ou bien on stagne dans une geôle. Le traitement de l’affaire est d’ailleurs un peu compliqué, notamment dans les deux premiers cas. On ne peut, ici, trop le dénoncer comme un scandale, parce que ce serait oublier que les gentes qui vivent là bas subissent ça tous les jours, anonymement. Et que c’est pour le progrès de l’humanité. D’où la voie moyenne du « martyre », pas trop célébré non plus. La rage exotique a ses pudeurs. De toute manière il n’y a plus personne à sauver.

Dans le cas de l’emprisonnement, c’est une autre affaire. Encore une fois, la petite murène se fiche de la cuisine qui se joue en pareil cas et des divers enjeux. Ce qui lui fait souci c’est ce qui mène à ça et le monde idéologique qui va avec. D’ailleurs, il n’est pas même indispensable d’aller sous une autre latitude pour faire l’expérience : comme signalé plus haut, il y a de nombreuses opportunités dans ce pays même. Y compris de se retrouver en prison, mutilée ou morte. De se retrouver martyre ou scandale médiatique en étant sortie de soi, en ayant revêtu quelque défroque idéalisée. C’est encore arrivé il n’y a pas très longtemps. Et les comédies jouées autour ont dépassé tout ce qu’on avait vu depuis longtemps en stupidité bienveillante.

Tout pour ne pas se retrouver seule avec soi, avec son histoire, sans valeur ajoutée. On a la désagréable impression que c’est devenu (mais depuis quand ?) l’unique enjeu réel de ce qu’on pourrait appeler rébellion, sous nos latitudes…

 

Dans ses Prisons, la très grande Marguerite de Navarre pose en troisième et suprême lieu de détention, dont il se faut évader, la science, l’obsession de la transformation de soi par l’accumulation de connaissance, de certitudes et de découvertes. Je crois que c’est une des très rares qui aient eu conscience de cela dans notre histoire de plus en plus positiviste. C’est en nous et dans notre propre pauvreté que nous avons à chercher. Elle est sans fond.

 

La petite murène

Partager cette page

Repost 0
Published by

La Bestiole

  • : Divergence transse, féministe, communiste - Le placard à Plume, la fem-garoue
  • : Ébranchée, schlemihlah, communiste, féministe - la transse la moins queer, la moins fun, la plus antisexe, antinaturaliste, antisubjectiviste du quart sud-est. Clodote d'hamsterlande, casserole détachée de la queue de l'alternoféminisme. A gauch' de la gauch' de la gauch' de l'extrême gauche. Résolument opposée aux backlashes pro sexe, pro marché, pro nature, pro religion, pro peuple, pro nation, comme aux catéchismes moraux-politiques en tous genres. Moderniste négative, moniste, novatrice ; philogyne, philosémite. Pour un anti-monde de nanas paresseuses et la ruine radicale de la masculinité, de l'économie, de la sexualité, de la fierté, du pouvoir.
  • Contact

ni alliées, ni amies, ni copines, ni soeurs ; autonomies transses

.

Recherche

Épines