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Cisailles et catacombes

 

 

 

La guerre, c’est comme la chasse ; à ceci près qu’à la guerre, les lapins aussi ont des fusils.

 

 

 

 

« Mais qu’avait donc la vieille europe ? » chantait, un peu benoîtement, en parlant de la dernière fascisation avant celle ci, Danièle Messia il y a quelque chose comme trente cinq ans, quand nous étions encore dans l’œil du typhon. La vieille europe, c’est à (non)dire l’europe des premières modernités, n’avait rien de sympathique, occupée qu’elle était à envahir le monde et à en exterminer les habitants ; mais il se trouve que ce n’est que lorsque ses contradictions et ses fétichismes commencèrent à la faire se dévorer elle-même qu’une crainte y apparut. Trop tard. Qu’avait-elle d’autre effectivement à partir du seizième, et de l’énorme accumulation originelle qu’elle pilla par toute la planète ; qu’avait-elle d’autre vers 1930, et qu’a-t-elle donc en 2015, sinon un féroce appétit d’authenticité, qui donna alors Heidegger, les SA, les rouge-bruns, le blut und boden – et comme aujourd’hui re l’authenticité, tous nés d’un homme et d’une femme, le bleu blanc rouge, la réindustrialisation et le viril travail, la terre-qui-ne-ment-pas, l’économie « réelle », les Valls(1), les Montebourg, les Mélenchon, la forteresse europe, la chasse aux pas rentables, aux pas vraies, aux cosmopolites, aux monstres, aux parasites - ! Les mâchoires des réconciliations nationales, sociales, sexuelles, se referment. Avec cette circonstance carrément aggravante que quelques siècles de colonisation et d’infusion planétaire dans l’idéal de souveraineté et de valeur font que la « vieille europe », ou si on veut l’occident, sont suivis et concurrencés dans cette course par absolument tous les concurrents à l’intégration, des premiers aux derniers. No way out ! Dé-com-ple-xés !

 

L’autre jour, ça faisait quand même bien remake du 6 février 34, les couleurs en sus. Dans un pays où on peut dire à relativement peu de frais qu’Hitler n’en a pas tué assez. Et il y en a des en, pour ces gentes qui se savent majoritaires, légitimes, authentiques, de souche quoi. De la bonne. On sait, quand on arbore un bonnet rose, ou qu’on spécule sur qui il va falloir déporter et tuer en premier, qu’il y a désormais une majorité de moins en moins silencieuse pour ça. Je le vois moi-même dans mon coin de plouclande. Les langues se délient, comme on dit, les attitudes involuent, diablement vite, et je pense qu’on commence à fourbir les fusils. Il y a conscience de ça. Une élue locale de gauche, il y a quelques mois, me disait en propres termes qu’elle sentait comme une atmo de guerre civile en couveuse.

 

Bref, je dois bien dire que même si j’aime beaucoup Messia, son invocation mettait tout à fait à côté de l’affaire : la vieille europe est de retour, et elle est meurtrière, tout autant d’ailleurs que la nouvelle et que l’intermédiaire, avec lesquelles elle tend à se confondre. La vieille europe, le peuple, les pays, les innombrables autant qu’identiques, finalement, retours aux sources - aux sources de la haine, de l'impensé, de la brutalité et de la misère, oui ! Y en a marre des retours. Y en a marre de regarder en arrière, ou de reproduire le même en espérant on ne sait trop quelle surprise ! Mais c’est pourtant ça que nous faisons et refaisons, avec application et assiduité.

 

J’ai le mal de mer dans cet effondrement de la réflexion, cette espèce de contre-ruée vers des positions de plus en plus simplistes, « pragmatiques », résignées et souvent même quelque peu darwiniennes. Et ce y compris dans les mouvements auxquels j’ai participé pendant longtemps, un féminisme qui se voulait quand même un peu radical, celui « de 95 », ou la mouvance critique de la valeur et de l’économie. Hé bien j’ai de plus en plus en plus l’impression, à lire et à écouter, qu’on s’y rallie de plus en plus à des modes de pensée qui font « café du commerce » alternatif – et même de moins en moins, de plus en plus aligné au contraire. Et ce qui vient avec la simplification de la pensée, le reflux critique, c’est toujours, entre autres, la désignation ouverte ou silencieuse de « gentes en trop ». Et la renaturalisation des évidences, qui permet de se mettre d’accord, sans en avoir l’air, sur ce qui vraiment ne devrait pas exister. Les « sujets sociaux négatifs » fantasmatiques, qui permettent d’éluder la critique systémique (complot juif ou spéculateur, « féminisation du monde », « pas réel/naturel », technologie autonome…) Et, là encore, les transses, on est à l’intersection des intentions purificatrices, qu’elles soient celles de Le Doaré, de Michéa, des anarkaféministes ou des « théorie critique ». Nous faisons partie de ce qu’on pourrait appeler le repos commun de ces warriors. Le repos, c’est encore une fois aussi la zone commune d’extermination, le festin qui refonde la légitimité « humaine ».

 

Ça c’est pour poser d’emblée comment je vois le tableau, enfin la carte. Pas d’échappatoire en l’état. Et aussi pour rappeler que je ne crois pas qu’on puisse sortir de ce merdier en réduisant la question sociale à ses oppressions spécifiques, dont les protagonistes seraient à « remettre à niveau » - ce fameux niveau de valeur toujours naturalisé, neutralisé, jamais critiqué. Mais n’empêche, la hiérarchie existe, et nous, les transses, faisons partie de ce qui n’y vaut vraiment queud’ch, étant donné que nous n’aurons même pas réussi à nous considérer suffisamment pour constituer une communauté. Bref, qu’il y a consensus pour qu’on y passe en prem’s.

 

Il faut bien voir, et c’est pour ça que je démarrais sur les chapeaux de roue, que notre histoire ne représente qu’un aspect à la fois local et signifiant d’une dévalade générale (et, peut-être pour la première fois, mondiale). Celle consécutive à l’effondrement en cours du rêve économique, appropriatrice, capitaliste, progressiste et souverainiste, le fameux « gagnant-gagnant », dans ce qui est finalement la logique de base de cette illusion séculaire qui a déjà pourtant largement tué et ravagé : l’extermination réciproque, au nom des formes sociales qui ne peuvent être remises en cause, étant le bien commun. Et que cette dévalade panique, au lieu de susciter une volonté de dépassement, amène au contraire à la ruée vers les passés supposés, idéalisés, les traditions et les identités plus ou moins proches, qui pourtant nous ont menés où nous en sommes. Et donc à ces fameux « retours aux fondamentaux », réclamés de toute part, lesquels impliquent, sourdement ou ouvertement, l’élimination de tout ce qui ne semble pas répondre à leurs exigences. Exigences elles-mêmes fantasmatiques, racistes, misogynes, validistes et j’en passe – pour couvrir l’exigence centrale de ce monde, de plus en plus inaccessible : valoir.

Disons que le propre de notre situation, comme de celles, historiques, de quelques autres (je songe au peuple juif, aux roms, aux pas rentables du tout de ci et de là…) c’est de faire consensus chez les autres concurrents, alors même qu’ils s’étripent, qu’on n’a vraiment aucune légitimité à exister, et qu’on peut donc se retrouver autour de notre massacre. Un petit moment de convivialité dans ce monde de concurrence impitoyable, quoi. Méchoui ! Cassoulet ! Festin réconciliateur.

 

État de guerre atomisée et normalisatrice, appuyée sur un sentiment majoritaire qui sera probablement, par la bande, rejoint par les institutions et les lois, sous couvert de « nécessité », comme l’est déjà le racisme d’état actuel, motivé par les injonctions économiques et les ressentiments politiques qui les suivent. C’est un état de guerre généralisé mais non-dit qui s’instaure, la réalisation de la guerre autogérée, de tous contre tous, depuis les plus pauvres et en suivant, dans les plus riches, la courbe de la « peur du déclassement » des majoritaires.

 

Le vernis postmoderne de très relative tolérance, pour autant qu’on avait du fric ou qu’on ressortissait d’un pays nanti, sous lequel nous subsistions depuis une trentaine d’années vole en éclat, à coups de pioche !

 

Nous n’avons pas d’alliés, à finir par les qui se le prétendent. Il m’a moi-même fallu vingt ans pour comprendre enfin, à force de vilenies, de violences et de lâchetés, que le féminisme institutionnel, comme les alter- ou les arnaka- qui filent le même coton, cultive structurellement, et non pas accidentellement, une haine récurrente envers les transses. Renforcée par la grande reculade actuelle vers les renaturalités, les traditions, les évidences suae generae. Dans la situation actuelle il va s’y livrer (c'est-à-dire nous livrer à la réaction) de plus en plus – il est urgent, en période de rétrécissement de qui aura le droit de vivre, de se débarrasser de ses marges ! Toutes ses marges. Et de se recentrer sur quelques intérêts consensuels, de ceux qui, comme dit si bien notre ministre, ne remettent pas en cause les bases de la société, mais l’huilent au contraire, genre la parité dans l’élimination des non-rentables ou le natalisme pour tous (avec congés parentalité). De féminisme radical et de critique des structures du monde indexé sur le masculin, plus question, ce sont gros mots et comme disent les « nouveaux philosophes » comme les postmodernes, toute intention de renversement des bases du social mène au goulag !

Comme je l’ai déjà fait remarquer, c’est pas dit que ça leur profite, à nos lâcheuses, plus que quelques temps et à plus que quelques unes ; elles font toutes partie des cibles de la révolution réactionnaire, et ç’a toujours été un très mauvais calcul, sans même parler d’honnêteté politique, que de chercher à tendre la main au bulldozer et à lui donner les juste en dessous à manger. Las – là encore je me répète, quand elle seront à pleurer, nous ne serons plus là pour les entendre, encore moins pour faire front avec elles, et ce sera pour beaucoup de leur faute.

 

Si nous n’avons pas d’alliées, il faut aussi avoir le courage de tirer la conséquence qui suit : dans un monde de domination masculine, économique, religieuse, authentiste et naturaliste, nous n’avons que des ennemis. Nous voilà, si j’ose dire, bien parties…

 

J’envisageais depuis quelques années que nous pouvions finalement incarner une impasse sociale parmi d’autres, malgré tout assez honorable dans la tentative de briser la norme m, et par les moyens que nous avons choisis pour ce – qui nous laissent en dépendance autant matérielle que sociale – et par notre crainte de nous penser nous-mêmes en dehors des cadres communs de l’identité. Et qu’il se pouvait que nous disparaissions à terme, anecdote historique, avec une signification importante mais que nous avons refusé d’endosser. Sauf que là comme ça tourne, je commence à me dire que nous n’aurons même pas le temps de nous éteindre, et encore moins de trouver une issue qui nous permette d’aller plus loin ; on va s’en occuper pour nous. Á coup de haine sociale, misogyne, et d’objets contondants (nous ne valons même pas une bonne balle, selon le dicton déjà usé du cynisme moderne).

 

Bref – il va nous falloir jouer des ciseaux ; ou d’autres instruments. Oh, vu ce que nous sommes et combien (encore que ?), je ne crois pas que cela nous sauvera. Mais ce serait trop c… de se laisser tuer par les cis sans en inviter quelques uns avec nous. Oui, je sais, c’est aussi une manifestation de cette résignation mortifère que je dénonce pourtant depuis des années. Mais on nous impose cette situation, et pour ma part je ne me vois pas martyre consentante. J’irai jusques à dire que, même si je n’aime pas cette inclusion finale dans la logique exterminatoire, un peu de vraie terreur transse ne manquerait pas alors de pertinence. Même si à ce jour, le seul usage de ce terme a été de justifier notre massacre (voir le petit film éponyme de 2007, où on voit ces transses qui « répandent la terreur » pourchassées et lynchées…). Et que nous en arrivions aussi à nous venger les unes les autres. Je sais bien que c’est rester cantonnées dans le commerce, l’échange – mais qu’y faire ? Ce n’est pas nous qui aurons porté les premiers coups, ils l’ont déjà été. Il serait bon, si jamais cela devenait possible, que les authentiques, agresseurs comme hypocrites, se voient rappeler par le fait que leur violence peut ne pas leur être donnée, ni cédée, à l’occasion. Et qu’ils se pourraient retrouver avec trois doigts de couture dans le ventre, ou tout autre artefact peu propice à la digestion.

 

Ce sera sans aucun doute une violence encore plus disséminée et désespérée que la moyenne, l’aversion, le mépris et le dégoût des transses les unes pour les autres, phénomène social genré dont j’ai causé dans mes derniers textes, étant au climax. Que nous soyons par ailleurs nous aussi d’importantes praticiennes de notre propre disparition n’est en rien remis en cause. Dommage mais c’est comme ça. On n’échappe pas non plus, sauf si on y mettait beaucoup d’efforts, ce qui n’aura pas été le cas, aux hantises sociales. Non plus qu’à la fichue croyance morale et  économique dans les sujets sociaux multiples, qui nous contraint à toujours remettre à plus tard une critique de fond de la domination, et à nous en prendre à la plus proche voisine, meilleure concurrente et plein de privilèges. Mais c’est pour ça que je dis : bas les larmes. Arrêtons de nous plaindre. Ciseaux en main ou pas, nous aurons par ailleurs joué systématiquement contre nous, hypnotisées par les lumières de cislande, de ses valeurs, de ses haines intériorisées. Nous n’avons par ailleurs pas su ni voulu créer autres possibilités que des copies bien usées, version identité, des syndicalismes, des rassemblements qui isolent parce qu’indexés sur la réalisation de valeurs elles-mêmes isolantes. Et là, encore une fois – bien fait pour nous ! Je n’imagine pas un instant que la violence subie nous rassemblera ; ce n’est jamais le cas. Même si au dernier moment nous la renvoyons, nous y aurons acquiescé au moins par défaut, souvent activement. Et nous périrons à peu près comme nous aurons vécu. Je ne nous plains pas un instant. Juste, il pourra arriver qu’il y ait de la casse dans les alentours.

 

Bref, seules ou en grumeaux, et puisqu’on n’échappe pas à la terrible fatalité de l’échange contraint, nous allons sans doute devoir, si nous ne voulons pas la donner, vendre notre peau, comme CeCe McDonald et son bienfaisant coup de ciseaux, comme les transses de Beyoglü assiégées dans leurs maisons, comme les nombreuses inconnues qui rasent les murs et poulopent dans les égouts de toute une planète de ressentiment masculin misogyne. Comme cette femme juive pragoise qui, au moment d’être poussée dans la chambre à gaz, s’empara du pistolet qu’un SS portait nonchalamment à la ceinture et le descendit. Pour tout dire, je doute depuis un moment, et de plus en plus au vu de l’escalade, qu’il s’agisse ici de quelque chose qui ait à voir avec ce que nous appelons bénignement autodéfense, laquelle apparaît de plus en plus comme un secteur de la gestion sanitaire (« prends soin de toi » - j’ai parlé autrefois de cette antiphrase contemporaine) qu’autre chose. Dans la mesure déjà où celle-ci se situe d’elle-même dans une perspective de violence sociale, certes, mais où il y a encore des contrepoids utilisables par nous. Et où, d’autre part, elle reste, comme absolument tout ce que nous avons tenté depuis la relance féministe de 95, structurée en fonction d’une gestion-défense d’un privé, d’un rapport d’auto appropriation d’échangistes isolés, qui a avalé le politique auquel il ne demandait qu’une régulation (comme on parle de régulation des marchés économiques). Or, je crois que nous entrons dans une situation où déjà nous ne pourrons plus faire appel à aucun contrepoids, si hideux et compromettant puisse-t’il être (comme la fameuse force publique). Et que notre obstination à réaliser les formes de cette société, à nous intégrer dedans (les formes, encore plus que la société en son apparence), nous maintiennent dans cet isolement soumis à des échanges d’équivalence et de valeurs, lesquels nous empêchent d’emblée toute organisation digne de ce nom. Nous nous co-condamnons réciproquement à crever, isolés ou en très petits groupes, pour ne pas vouloir ni pouvoir envisager d’autres dynamiques. Il va de soi que nos ennemis le perçoivent très bien, et s’en frottent les patounes. Ne resterait donc plus que la vieille notion, très limitée, mais qui peut avoir son effet, de terreur individuelle. Dommage. Á moins là aussi que nous n’ayons un sursaut. Tout paraît joué, tout l’est si on veut statistiquement – mais l’histoire n’est pas statistique, et il suffit des fois de pas grand-chose pour la faire dévier, ou simplement, ce qui risque plutôt d’être notre cas, cahoter. C’est toujours ça.

 

Bien entendu, ce sera encore un échec. On va encore perdre, comme disait l’autre. On a même déjà perdu depuis longtemps, depuis certains choix dont j’aurai peut-être le temps de reparler. Ce sera un échec parce que nous nous sommes laissées enfermer, selon cette logique de la privatisation générale, de l’appropriation particulière, dans la dynamique même qui isole les membres de toutes les minorités en tant que citoyens, citoyens négatifs mais citoyens quand même, responsables, producteurs, corporels, propres et propriétaires. L’échec consiste et résulte dans la dissémination. La triste soumission à l’échange entre « individus libres », jusque dans la tuerie, qui est un mot de plus en plus général aujourd’hui. Nous suivons en cela une pente de plus en plus commune.

 

Plutôt mourir debout que mourir à genoux, puisqu’aussi bien notre mort est collectivement décidée, et que les moyens comme les prétextes n’en feront pas défaut ! Bien sûr - on fera ce qu’on pourra. Et il n'y a rien de plus triste que de faire ce qu’on peut, tout ce qu’on peut, rien que ce qu’on peut. Mais ce qu’on pourra n’est pas forcément écrit à l’avance.

Je reconnais que c’est très sinistre et rien c… - mais personne n’aura voulu rien tenter d’autre ; au contraire, tout le monde, y compris les contestataires ou celleux qui se le croient, auront soit laissé faire, soit carrément, comme c’est de plus en plus le cas, poussé à la roue de la brutalisation, du cynisme, du darwinisme, et de cette foutue authenticité qui tue depuis des décennies, si ce ne sont des siècles. Alors zut ! Nous n’avons pas vocation à être les angéliques victimes d’une très provisoire réconciliation des majoritaires divers – ça tapera dans le lard. Envers les groupes humains dont la délégitimation et le meurtre font consensus, il n’y a effectivement, selon une expression qui est à la mesure de la triste mécanique en œuvre, pas d’innocents. Et tout le monde sait très bien ce qu’il en est, ce qu’il fait et où nous en sommes. Vous l’aurez voulu, nous l’aurons voulu – qui aura voulu autre chose ?

 

 

 

 

 

(1) Les puantes rodomontades des socialistes populistes rappellent bigrement le destin de ces ministres du front populaire, qui ne dédaignèrent pas d’envoyer l’armée contre les mineurs pasque tout de même, ici on n’est pas en espagne hein, et surtout signaient à la volée arrêtés et directives afin que l’on expulsât et refoulât la racaille de l’est, notamment juive, dont la présence allait nous amener paraît-il des ennuis. Á la place des juifs réexpédiés vers l’anéantissement, des révolutionnaires allemands internés, ce furent les nazis qui arrivèrent, et plusieurs de ces consciencieux ministres de la république finirent dans un fossé, criblés de balles. On n’aime pas trop se souvenir de cela aujourd’hui, quand on les célèbre. Ça illustre redoutablement, outre les ressemblances qu’on ne peut manquer de percevoir avec les soces d’aujourd’hui, leur amour de l’ordre et leur haine des pas rentables ininsérés, les propos d’Arendt sur la grave inanité de se ranger aux mêmes « nécessités » que l’ennemi, en espérant amadouer ainsi un "réel" hypostasié, fantasmé, cru intentionnel, esprit du monde, "pragmatique", ce réel discriminant, punitif, valorisant, dont la modernité a fait son dieu des dieux. Ça finit à la chambre à gaz, ou contre les murs, ou de toute autre manière, toujours par l'extermination des en trop. 

 

 

Les alliées c'est la vérole

 

C’est, avec la fameuse convergence des luttes, son masque de zombie l’unité, leur marionnette l’articulation, pourquoi pas même le « vivre ensemble » ?!, peut-être plus qu’elles encore, ou bien ça les résume, un des mirages les plus meurtriers de la vie sociale et politique. Meurtrier parce qu’un mirage vous fait voir considération, aide et sécurité là où vous attendent mépris, haine, charclage et mort dans le désert.

 

On est pourtant beaucoup à le savoir, à le re, le re-resavoir, d’expé. Mais voilà, on voudrait toujours croire que les choses (et les gentes) sont ce qu’elles se prétendent, comment elles se présentent. Et ce croyant nous nous remettons toujours en danger, jusques à extinction, épuisement.

 

Autrefois je disais que nous n’avions pas d’alliées. C’était encore trop optimiste. Plût à la diablesse que nous n’en ayons vraiment pas, non plus que de puces et de gale. Je viens de me voir rappeler que nous en avons, toujours trop dès qu’il y en a. Alliées, la glu, t’love-t’haine, velcro, acariennes, j’suis un peu t’ je te prends ton peu de place, et autres attentionnées prends soin d’toi - démerde toi. Et moi et moi et moi ! Nous sommes leurs amies –  vous savez ce que c’est que d’être l’amie de. Nous sommes même paraît-il leurs camarades (à sous statut), quand ce n’est pas leurs sœurs (quelle famille !), et ça vaut tout autant. C’est nous qui payons la noce, cela va de soi. Mais c’est bien aussi que nous y avons cru, consenti – et c’est là un euphémisme ! Quand on cherche une vérole, on n’a aucun mal à la trouver, elle est toujours disponible, elle n’a qu’à attendre – et cette attente jamais déçue marque le niveau de notre débine, de notre résignation, de nos illusions, de notre participation quoi à ce qui nous massacre.

 

Les alliées abusent. Les alliées abusent d’être alliées. Et nous nous abusons nous-mêmes de vouloir des alliées ou de les accepter. L’alliance est un des aspects contournés, hypocrites, de l’inégalité. Les alliées sont toujours vos dominantes, toujours plus fortes – on n’a jamais entendu parler d’une alliée plus faible. Déjà, avec notre obsession de l’empowerment, de l’intensité et de l’accumulation ça ne nous intéresse pas, et les plus faibles savent très bien que dans ce système elles ne sont ni ne peuvent être les alliées de personne. Les alliées apportent du capital, de cette puissance « neutre » qui nous constitue en éléments de la concurrence et de l’entrélimination ; elles apportent leur pouvoir, tellement c’est chouette le pouvoir, et elles se le gardent. Sit-in. Pique nique. Les alliées finissent toujours à votre place, elles vous la prennent, elles vous isolent, elles gobent vos liens, votre vie, se l’annexent en vous rayant de la carte, en vous jetant dans le vide, sans même avoir besoin souvent de forcer. C’est mécanique, c’est naturel, c’est le pouvoir, c’est classe !

 

Les alliées nous consomment, pour autant qu’il y a quelque chose qui leur est consommable, pas trop fibreux. Quand ce n’est pas directement, elles se promènent avec notre image sur la gueule, ça ouvre des portes paraît-il. Une fois consommées, ou tout de suite s’il s’avère qu’il n’y a rien à consommer, nous c’est poubelle, sur le couvercle de laquelle elles ne dédaignent pas de s’asseoir, de concert avec celles qui professent ouvertement la haine des transses - quand même, elles vont pas se fâcher pour ça. Ça servirait à quoi la solidarité ?

 

Les alliées ont pour principe, cela tombe sous le sens, de n’être jamais vous. Beurk. Si elles sont alliées c’est précisément à cause de et pour ça. Ce n’est pas pour partager ni combattre la stigmatisation, la violence subie, l’absence de valeur, encore moins renverser ce qui fait cette valeur par laquelle elles sont un peu mieux reconnues ; c’est pour farfouiller ce qu’elles pourront bien se mettre de côté de ce que vous pouvez encore représenter d’intéressant, de valorisable, selon les barèmes en vigueur. Á tpglande, les alliées deviennent ainsi « un peu trans », « queer », histoire de profiter de ce qui peut attirer, du versant rémunérateur de l’exotisation ; un peu, pas trop, et surtout pas exagérément féminin, pasque là comment dire, ça craint quoi.

 

Le concept même d’alliance est pourri. Il n’y a pas de bonnes alliées parce qu’il n’y pas de bonnes alliances, et pour personne, pas plus que de bons mariages ; que le principe en est la hiérarchie dans la réalisation du sujet social unique, masculin, valorisateur ; que la dynamique même en est foireuse et délétère. Il est vain d’invoquer au sujet de ce qu’elle provoque les mauvaises intentions ou les consciences défectueuses – ce qui ouvre éternellement la porte à la continuation des abus, avec les bonnes intentions, les consciences « déconstruites » et tout le bataclan moral. Il est porté par la fascination pour le pouvoir à laquelle nous n’avons pas la volonté d’échapper, que nous nous sommes résignées à ne plus critiquer, et à laquelle cependant nous succombons. Les alliances, les convergences, ce sont dans les faits et dans la logique de plus en plus souvent carrément explicite l’assentiment aux hiérarchies, l’engluage dans leur valeur et leur justice, le rappel aux ordres, qui rapidement n’en font plus qu’un seul derrière leur concurrence.

 

Réviser les rapports à la baisse, saborder les intérêts et les objectifs, démasquer les solidarités effectives qui dominent et éliminent, étrangler l’appétence, noyer l’(auto)exotisme, dissoudre les glus sociales et identistes à l’acétone, refuser les types de rapports fétichistes qui nous esquintent. S’il n’y en a pas d’autres en rayon, s’en passer, plutôt que de s’y faire. Du balai ! Et du balai aussi dans les idéaux, les balivernes dont nous nous berçons. Gardons nous d’être nos propres alliées et de faire le boulot sur nous-mêmes. Tirons conséquence de ce que nous savons, plutôt de ce que l’on nous serine et que nous voulons bêtement avaler. Ce n’est qu’en connaissant les impossibilités qu’on pourra faire place à d’autres possibilités. Ne jamais plus en faire des destins, des besoins, des désirs ni des nécessités. Et pour cela s’y rendre inutilisables.

 

 

Ni amies, ni famille ; nos peaux !

 

Les arnaques de la prétendue convergence des concurrences politique et identitaire

 

(à propos de la tribune de Schaffauser sur "nos amis les Indigènes de la république")

 

 

On ne se dépêtre guère, chez les intersectionnels et les anti-impé, de la tradition d’exotisme politique léniniste, subjectiviste et messianiste de l’avènement du vrai et des vraies, des classes comme des identités pures et dures, se suivant et se bousculant sur la « scène historique », censées à chaque fois porter enfin en elles, par essence, situation ou volonté, la purge du monde de ses détestables travers, et avec lesquelles il urge de se trouver, pour faire partie des rescapées ; ce qui est déjà de l’esbrouffe méta-sociale à une « fusion des intérêts » bien problématique dans le distributif du même où elle se campe. Et conséquemment ces nous inclusifs-conditionnels, dont il faut bien sûr tâcher d’être, de l’un ou de l’autre, pour ne pas être avec eux (et réciproquement vu la configuration binaire actuelle) ; nous en rien descriptifs, nous normatifs, impératifs moraux-politiques, intégraux (la politique du pack), qui entendent rassembler (mais dans la discipline, attention), simplifier, conséquemment ordonner, éliminer – et ce, bien sûr, les gentes, ces en-trop récurrentes, ces outres de justification ou de culpabilité, jamais les formes sociales, naturalisées, réappropriables et reproductibles à merci. Avec les plus sympathiques raisons du monde, évidemment. Et les habituels lendemains qui chantent, au milieu de leur cortège armé de nécessités ou priorités historiques, qu’on a pourtant déjà abondamment expérimentées, comme leurs retours.

*

Franchement, de ce point de vue, les universalistes m’effraient moins, du fait qu’elles ne vont en ce moment à peu près nulle part. Ce qui paradoxalement laisse des possibilités que le justicialisme bouche souvent pour des décennies avec les dégâts et les décombres de ses cités idéales, aux fondements qui ont toujours été idéalistes et régressifs, d’une manière ou d’une autre ; et le dégoût durable comme l’incrédulité qu’ils suscitent ainsi à chaque fois pour des tentatives de sortie effective du rapport social, qui ne vont jamais d’elles-mêmes, puisque comme son sujet nous le (re)constituons activement. Je ne trouve pas que le bilan de la modernité, des Lumières, ne soit que du pourri – ne serait-ce que parce qu’elles ont développé les conditions de ce pari sur de possibles sorties (L. Goldman). Et devrait avoir enseigné que rien n’est promis, acquis, écrit. Il est vain de se lamenter du dirigisme campiste qui résume pour le moment les positions en présence, comme de leurs entrismes ou de leurs prétentions hégémoniques, vu qu’on ne peut vraiment pas dire qu’en pensée sociale et politique il y ait du choix, de la profondeur et des perspectives – c’est précisément à construire. Et si on reste là à chouigner, à « réagir », à ressentimenter (sport très partagé et qui mène, de tous les côtés, à des conséquences très fermées et très sales) ; à « s’indigner » ou à se dignifier (la dignité, c’est la monnaie de singe qu’imprime l’économie politique en berne pour éviter qu’on aille voir ailleurs), à ne rien piocher, eh bien on (je parle d’abord pour certaines, c’est clair) sera bouffées ou ensevelies, et même on l’aura en partie mérité. Je dis en partie parce que la faiblesse est aussi une conséquence du rapport social.

*

Quand est-ce qu’ici et là, à feminist- ou tpglande par exemple, d’aucunes arriveront à se désengluer des fatalités, des manques d’audace, des facilités de regroupement, à lancer d’autres approches (et d’autres media) critiques, sans exigence de consensus, que les bordées binaires d’anathèmes, injonctions, intimidations actuelles qui occupent la place, convergent pour fermer toute échappée, et couvrent bien mal la pure et simple concurrence entre citoyennes et identitaires pour l’intégration au monde systémiquement hétérocis’ de l’appropriation obsessionnelle et de la valorisation masculine (masculin comme ensemble d’éléments référents, neutres, « évidents » et surtout désirables) ? Rien que pour ça, il n’y a pas de convergence ni de formule magique en l’état, ni de communauté humaine possible sur des principes intrinsèquement clivants, hiérarchiques et autodévorants. Ce sont ces principes qu’il faut revoir. Ça c’est le Marx par exemple que les léninistes, néo ou paléo, dénoncent comme « égaré », « philosophique », pas pratique quoi… La pratique comme primat c’est la reproduction permanente. L’extrémisme, avec son simplisme attributif, réduit au pur politique essential supposé déterminer le social (vieille croyance de droite depuis le 18ème, qui a largement infusé à gauche – de l’insurrectionnalisme au légalisme.), est tout autant que le « juste milieu » conservateur, tout autant que les « retours à », à l’opposé des radicalités possibles, qui prendraient le rapport social à la racine et en tant que tel, à l’origine du sujet, et non l’inverse. Et qui causeraient de vivre comme condition première. Là c’est la lutte entre gardiens idéologiques (et qui peuvent devenir, ne l’oublions pas, au gré des circonstances des gardiens tout à fait tangibles) pour que « personne ne sorte ». Et c’est beaucoup plus pratique, pour parquer question et questionneuses, de tout ramener à un schéma de volontarisme politicard, à une idéologie de la mauvaise volonté quoi, qui est précisément celui où se tiennent les institutions, afin de court-circuiter la question sociale, de jouer aux dames avec les pions de l’identité, et de tout bonnement négocier, brutalement, le pouvoir en l’état. Effectivement, ça paraît tout à fait mal parti pour autre chose. Il faut donc en tirer conséquence, se prendre en compte, boucher ses oreilles aux sirènes, et se protéger, voire se défendre si on le peut, quand on fait partie des cibles consensuelles. Et se méfier de toutes les bonnes volontés affichées autant que des ouvertement mauvaises. L’expérience historique a de quoi documenter à cet égard. On est alors souvent victime des désirs, illusions, de l’unification fraternelle, des radeaux de survie bariolés, et tout ce genre de choses, qu’avancent à dessein les intégrationnistes pour mieux séparer et naufrager.

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En tant que transse, et quelques autres dévaleurs associées, on apprend (toujours trop lentement – et comme qui dirait la transmission ne se fait guère) à se méfier fortement des qui se définissent amies, alliées, bienveillantes, « viens avec nous », la grande famille, etc. Dans ce genre de rapport rendu inévitablement condescendant et malhonnête par la transmisogynie qui est planétaire, comme tout le rapport social, ça veut dire des qui vont t’instrumentaliser et t’exploiter (l’exotisme a rebours des vilaines petites bêtes pitoyables) puis t’éliminer. En gros comme au détail. Tu penses bien que le fameux monde rêvé de demain, enfin remis sur ses pieds, ramené aux traditions, réordonné selon la justice, qu’elle soit productive, naturelle, transcendante ou populaire (avec, dans son dos, encore une fois son amie la « nécessité » et son grand couperet), aura encore moins besoin de transses que celui-ci, et qu’il n’y aura plus de laxisme à ce sujet : pas besoin, pas de vie ! La logique économique transfigurée en rectitude totale, inéchappable, voilà le ciel, la terre et le sous-sol des cités idéales post-ou anti-. C’en sera fini des « décadences bourgeoises et occidentales » ou « remises en cause des différences essentielles », selon les différentes options antimodernes aujourd’hui opposées, mais qui finiront à terme par se tendre les bras, dans l’apothéose, ou dans l’apocalypse, de la remasculinisation (finale ?) du monde, au dessus des cadavres des illégitimes, au sens très large du terme, à commencer par tout l’assigné féminin ! Bref, là encore, de quelque côté que ça vienne, il faut bien se garder des politiques de la main tendue. Vivre encore un peu pour nous-mêmes, au moins, et si ça continue à glisser ne pas mourir consentantes, le consentement c’est l’intériorisation de l’injonction, rien d’autre. Si écouter, comme on sous entend aujourd’hui, c’est consentir, et consentir à son anéantissement, en mettant même la main à la pâte, eh bien on se bouche les oreilles. Et on aiguise ce qu’on pourra trouver d’objets contondants.

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Les nous inclusifs, de fait comme de logique hiérarchisés et conditionnels, ça esquinte, ça isole et ça tue. Autonomie(s) ; les unitarismes sont mortels pour les loquedues, moins-valant, sans famille et autres en-travers. Et novations. Il n’y a rien dans les passés qui mène ailleurs qu’aux impasses présentes, et à ce qu’elles ont déjà entraîné. Bref, refuser la surenchère permanente dans le fond social en pleine croissance de la brutalisation et du ressentiment. Et les rhétoriques de la totalisation qui n’existe jamais qu’imposée et meurtrière, quel que soit son origine. Que ce soit sincère ou roublard n’a aucune importance, les pires choses ont généralement été commises avec sincérité, dévouement et même abnégation. L’affectif lui-même, avec ses avatars, n’est probablement qu’un aspect du pouvoir, de la contrainte, de la valorisation et des chantages qui les parsèment, ainsi que le soupçonnait Atkinson. Les amies qui se définissent activement telles d’emblée entendent surplomber et rafler la mise (encore une fois pour le « bien commun », les autojustifications de ce genre fort répandu d’abus sont souvent incroyables de candeur…) Il y faut cependant les moyens ; le pouvoir le plus effectif, c’est quand vous n’avez (plus) ni à bouger ni à demander, et que les autres viennent à vous et à vos volontés. De même alors que se retrouver l’amie […] de- signe l’autre côté du rapport, lequel reste inaboli. J’en fus. Plus envie d’en être.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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La Bestiole

  • : Divergence transse, féministe, communiste - Le placard à Plume, la fem-garoue
  • : Ébranchée, schlemihlah, communiste, féministe - la transse la moins queer, la moins fun, la plus antisexe, antinaturaliste, antisubjectiviste du quart sud-est. Clodote d'hamsterlande, casserole détachée de la queue de l'alternoféminisme. A gauch' de la gauch' de la gauch' de l'extrême gauche. Résolument opposée aux backlashes pro sexe, pro marché, pro nature, pro religion, pro peuple, pro nation, comme aux catéchismes moraux-politiques en tous genres. Moderniste négative, moniste, novatrice ; philogyne, philosémite. Pour un anti-monde de nanas paresseuses et la ruine radicale de la masculinité, de l'économie, de la sexualité, de la fierté, du pouvoir.
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