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Pour un antinatalisme féministe et non-malthusien

 

 

Vous avez du maintes fois remarquer ma très grande aversion, pour ne pas dire pis, envers les idées et propagandes de plus en plus diverses et néanmoins convergentes qui positivent le fait de faire – et du coup d’avoir, de devoir s’occuper, des enfants. Tout autant que contre l’idéalisation de celleux-ci, notamment dans les conditions actuelles de surinvestissement envers ces promesses sur pattes particulièrement pénibles, et qui ne tiendront jamais rien plus que nous n’avons su tenir, tout en nous bouffant le peu d’existence qu’on nous concède.

 

Il me paraît cependant important, même si ça aussi ça se comprend très bien quand on lit mes foucades, que mon antinatalisme est en faveur de la vie la plus correcte possible et imaginable des nanas existantes et présentes, et n’a rien à voir avec ce qui motive en général ce genre de position : un calcul malthusien.

 

Les choses sont très simples. Je fais partie de celles qui, tout bien considéré, refusent que nos existences soient conditionnées, rabotées, mesurées, légitimées ou non, en fonction de « nécessités » générales ou même absolues, et d’abstractions diverses. Bref que le principe de nos vies se trouve en dehors d’elles-mêmes. En clair, je suis opposée aux conséquences de ce qu’on appelle souvent la « révolution copernicienne », surtout dans les affaires humaines. Cette « révolution » qui consista à placer en dehors de notre cadre propre l’axe de ce que nous comprenons comme le monde. Bien sûr quand on parle de Copernic et de quelques autres, cela fait référence à la conclusion que la terre n’était pas le centre de l’univers. Je vais dire quelque chose qui va vous faire bondir, mais j’ai l’impression qu’en s’intéressant à ça on s’est enfilés dans un fort mauvais coton.. En effet, depuis, on n’a pas cessé de faire dépendre nos existences et le rapport que nous y nourrissons de « mesures objectives », suspendues en dehors et au dessus. Sans parler qu’au fond ça n’avait pas la moindre importance pour la vie que nous menions et dans une certaine mesure menons encore – l’atmosphère ne se dérobe pas d’un poil si nous cessons d’y accorder crédit, et le soleil ne s’en lève pas moins (1). On peut tout à fait vivre, et confortablement, sur Terre, sans nourrir la moindre spéculation copernicienne !

Je suis de celles qui pensent que le capitalisme, c'est-à-dire la prééminence donnée à la « dimension économique », a vu sa mise en place facilitée par les points de vue coperniciens, scientifiques et tout ce bataclan. Et si le monde précopernicien était déjà, évidemment, réglé sur l’hétéronomie assez radicale du divin, les idéologies du Bien, du sens de l’histoire et autres nécessités objectives ont motivé des exactions et des désastres d’une ampleur inconnue jusque là, même pour la bestiole agressive que nous sommes. On aurait pu vivre fort bien sans se soucier de savoir qui tournait autour de qui. Et une part de nos infortunes historiques est peut-être liée à cette passion de nous forger finalement de nouvelles divinités, bien voraces, en l’espèce des « vérités objectives » au nom desquelles nous nous faisons passer à la casserole, plutôt deux fois qu’une.

 

Or donc, comme je disais, la plus grande partie des idéologies antinatalistes n’ont rien à battre de ce que se coltiner des mômes c’est chiant et pénible, que la vie est fort courte et qu’on y aurait une foultitude de choses plus passionnantes à faire, sans parler de ne rien faire. Non, les raisons données sont qu’on serait « trop nombreux », « qu’y en aura pas pour tout le monde », etc. C'est-à-dire précisément les idéologies de guerre mutuelle, de possession privée et de pénurie qui accompagnent l’économisme depuis trois ou quatre siècles. Où on a réussi à produire des monceaux inouïs de choses, de plus en plus néfastes et pourries, sans que la plupart en aient, et surtout des plus utiles !

Les malthusianismes mettent précisément en avant des raisons externes à notre existence pour estimer celle-ci, dans la droite tradition copernicienne et scientiste, où ce sont, ô fétichisme, camarade Marx au secours, les choses, investies du pouvoir décisif, pour ne pas dire les marchandises et les métamarchandises (nature, planète etc.) qui se substituent à nous comme sujets sociaux et « réalités décisives ». En quoi on a l’habituelle chute des velléités de critique dans la naturalisation des formes sociales en vigueur, qui a fait de bien des révolutions des sessions de rattrapage du capitalisme et des ses abstractions réelles annexes. En gros, je pense que le malthusianisme à dès son origine (et son auteur) fait l’impasse précisément sur une critique de la société de production, d’échange forcé et de pénurie, en avalant ses présupposés d’angoisse matérielle permanente – création du besoin – comme sa confiance dans la prééminence des données externes, toutes formes si utiles à fouetter les producteurs et les consommateurs dans la galère des nécessités.

Sans parler du rôle foncier dans ces types de pensée de notre bonne vieille illégitimité foncière, elle directement héritée des religions culpabilisantes, abrahamiques en particulier. Nous sommes toujours coupables, toujours de trop, il y a toujours une bonne raison de tuer plein d’entre nous, que nous soyons mécréants ou non-rentables. Pensées systématiques de malveillance envers nous-mêmes et autrui. Eh bien m… !

 

Ces approches, les amies, me font vomir. Si je suis antinataliste c’est pour nous, pas pour les « ressources » ou la « planète », cet « organisme » dont je n’ai absolument rien à branler, et dont l’évocation alarmiste sert uniquement à renforcer les prérogatives de la domination, des états, des polices, avec l’assentiment enthousiaste des décroissants et autres écologistes. Je reprends à mon compte là-dessus la critique des camarades Riesel et Semprun. Et aussi celle fort éloignée en apparence, mais peut-être pas tant en fait, de Solanas.

Pour moi la seule bonne raison d’agir, c’est de prendre nos vies en main, de nous autonomiser, de créer des rapports humains et non plus sociaux, de cultiver notre imperfection en somme. Il y aura ou pas des mômes, probablement toujours un peu. Mais nous gagnerions quelque chose de décisif à remettre en cause, au lieu de vouloir les intégrer, les structures du patriarcat qui sont quand même bien ancrées sur le souci de la reproduction-transmission des pouvoirs et des biens. On n’a pas à organiser les choses en fonction des aliens qui surviennent – je rejoins là la thèse d’Arendt sur l’étrangéité de l’enfant dans un monde déjà constitué, en sus du fait que c’est un emmerdement sur pattes.

 

Je suis donc, comme antinataliste, assez déprimée par l’effervescence qui agite toute la société à ce sujet depuis vingt ans, comme par hasard au moment même où la valeur des « vies pour elles-mêmes », dans le cadre politico-économique, s’effondre ; et où nettement l’enfantement revient à la mode comme pansement – mais alors coûteux, le pansement. Je ne parle pas en argent. Je parle en vie, en peau, en temps. Je vois juste les copines, les copines de la génération qui s’était soulevée contre ça, qui aujourd’hui se retrouvent à devoir faire vivre leurs enfants quarantenaires, et pouponner leurs aliens, tout en quelquefois surveillant du coin de l’œil leurs parents déments ! Pas une minute. Crever à la tâche. P… ! C’est ça, c’est pour ça qu’on s’est battues ?

Et je vous le tranche tout net – je ne fais pas un pas dans le sens de la tradition et du complémentarisme sexuel. Ç’a toujours été le bagne pour les nanas, partout. Il n’y a pas d’issue vers le passé – et si on aurait pu suivre d’autres chemins à divers moments, de toute façon c’est râpé. La sortie n’est pas derrière ; elle n’est pas non plus dans l’obstination productiviste. Sortir du capitalisme, ce n’est pas le plein emploi, les crèches et l’hypersocialisation, dont on voit déjà les conséquences dans la folie qui gagne ; c’est bazarder toutes ces obligations et ce injonctions repeintes en « services » et en « opportunités ».

Je fais partie de celles qui croient que si on vivait des vies moins pourries, singulièrement, on aurait moins envie de se les pourrir encore plus pour être bien sûres de notre fait. Tout bêtement. Je suis une optimiste – vous ne vous en doutiez pas ?

 

Comme antinataliste je suis parfaitement anti-malthusienne, et de manière générale, allez un petit néologisme que je dédie (re !) à Arendt qui a beaucoup réfléchi sur la question, antinécéssitaire. Le jour où nous commencerons à cesser de nous payer de mauvaises raisons pour légitimer notre émancipation, on aura fait un sacré bougre de pas sur le côté ! Partir sur le côté est le prélude à toute évasion. En face il n’y a que le gouffre.

 

 

 

PS : Ce que je trouve assez tristement cocasse, c'est que lorsque je discute là dessus, bien souvent, on glisse sur les motifs de la vie présente pour finir par me dire "mais alors, comment on va faire après quand on va vieillir ?". Ce qui résume en dix mots la totalité de l'impasse où nous nous sommes foutues et dont nous craignons comme la gale de sortir : qui va payer nos maisons de retraite et nous torcher quand on pourra plus ? Point. Voilà toute la perspective humaine et politique que la civilisation perfectionnée nous a laissée. C'est tout de même trop classe, nan ?

 

PS 2 : Je vois, ô honte, que j'ai oublié de faire référence à Madeleine Pelletier, laquelle fut au tournant de l'autre siècle une des défenseures bien isolée d'une opposition au natalisme centrée sur la vie des nanas, et pareillement d'une remise en cause radicale du relationnisme et de la sexualité - elle fut une des très rares anarchistes à mener une critique de "l'amour libre", c'est à dire de la mise à dispo des nanas pour les "besoins" masculins, libération qui était encore à l'affiche soixante dix ans plus tard !!

 

 

(1) je trouve d’un humour fort noir que l’on nous bassine dans les média avec les incroyables performances d’un quad télécommandé envoyé sur une planète voisine, et encore plus désopilant qu’on nous annonce comme des nouvelles d’importance la supposée présence d’autres planètes, tout à fait invivables et à des distances astronomiques, alors que nous sombrons depuis un siècle dans la guerre générale, les dingueries les plus avancées et somme toute l’extermination. On se demande où ont la tête des gentes capables de s’occuper de pareilles niaiseries, et dans une telle situation, sans même parler de celleux qui les relaient et les écoutent avec dévotion.

 

 

 

 

 

Hameçons et aliens

 

sur le consensus nataliste, familiariste, propriétaire auquel nous nous livrons, et les dépendances politique et médicale auxquelles nous consentons pour y adhérer

 

 

« L’ADN, ami des enquêteurs, ennemi des cambrioleurs ».

 

Je crois qu’on n’a jamais mieux systématisé le rôle et l’usage, la place réelle dans le monde de la concurrence infinie quoi, de la technique et de ses redoutables jouets, que dans ce titre de l’Union, journal régional de Champagne-Ardennes. Il y a de nécessaires raccourcis que seuls des baveux de presse régionale ou locale peuvent faire. La presse nationale marche trop sur des œufs, sauf quand c’est la guerre. Tiens, au fait, justement, c’est la guerre, et la nationale ne marche plus toujours sur des coquilles vides quand il s’agit de définir le nécessaire ennemi, qui n’est qu’un concurrent malchanceux. Mais c’est pas de ça que je voulais vous causer.

Ah, donc, l’adn, la puce rfid, son grand frère le bracelet électronique, leur cousin le phone portable, tant de belles choses même dont j’ignore encore jusques à l’existence, mais qui sont déjà assemblées, activées, mises à profit pour que l’ordre des marchandises règne encore un tout petit peu, avant l’égorgeage qui se profile. Qu’on fasse encore un petit peu de commerce, qu’on produise un chouïa de valeur, avant que tout ça nous pète à la gueule. Et que surtout nul ne puisse échapper au contrôle permanent, qu’il ait ou non de « mauvaises intentions ». Il y a quelques décennies on évoquait encore ça dans des livres de science fiction soucieuse, où il était clairement exprimé que quand on en arriverait là ce serait la tyrannie, démocratie ou pas. On y est et on n’en parle plus du tout, sinon pour se féliciter que les petits voyous qui ont sifflé ton gazole puissent être alpagués et embastillés.

Dernière nouvelle, on va aussi peut-être utiliser de l’adn synthétique comme plate forme de stockage de données. Classe. Entre l’amoncellement de tous nos inventifs copiés-collés et les innombrables renseignements en temps réel sur toi, sur moi, de toi, de moi, etc. voilà qui va, concurremment avec le flicage, nous propulser encore plus vite dans ce monde meilleur dont je parlais l’autre jour, et qui n’est jamais rassasié.

Mais on l'a voulu, on l’a.

 

Le propre du monde bourgeois, au sens historique du terme, c’est qu’il y est parfaitement possible de réclamer qu’on asservisse des populations et qu’on dévaste la planète pour jouir d’un petit contentement, d’une friandise, d’une consolation à notre vie en cage. Il suffit d’avoir les moyens. De se les donner, ou de se les laisser donner, avec contrepartie bien sûr : quand c’est gratuit, c’est que vous êtes la marchandise, comme dit un adage moult fois vérifié. 

 

Nous sommes devenues ce monde. Á notre santé.

 

De très braves gentes soutiennent qu’il faut combattre l’usage judiciaire de l’adn parce qu’il « ne serait pas fiable ». Ah. Pasque si c’était fiable il n’y aurait aucun problème que soit détenu le pouvoir de débusquer tout et n’importe qui ? Sympa. Mais surtout, ce que je trouve le plus sinistrement drôle dans l’histoire, c’est que je crois le marquage adn parfaitement « fiable » (1), et que c’est même bien là le drame. Mais le drame est encore plus que nous sommes parfaitement désormais dressées à vouloir un monde du bien, un monde se surveillance réciproque, un monde où nulle n’échappe aux mille yeux de la puissance publique, et aussi un monde de la distributivité individuelle totale, pour la rétribution comme pour le châtiment. C’est même sans doute par ce bout qu’il faut commencer l’analyse pour remonter vers l’acceptation du flicage général ; ce souci angoissé, démesuré, que tout soit séparé en portions individuelles, et que personne n’ait au-delà, ni en deçà, de sa portion. En quelque matière que ce doit. Une termitière de la propriété privée, voilà en somme ce qui motive l’usage de l’identification par l’adn. Une termitière de justice et de pénurie. Une organisation sociale où notre rapport isolé aux choses, aux biens, matériels comme moraux, et pour finir à un nous-mêmes transfiguré et réifié, est le principe moteur. Le monde de la propriété et de son souci par-dessus tout, stipulé comme tel dès les premières constitutions démocrates, doit nécessairement finir en panoptique et en contrôle total, seule « alternative », qu’Hobbes lui-même reconnaissait d’ailleurs comme toujours provisoire, à l’extermination mutuelle et à la mort finale de chacune dans son bunker.

Adorno remarquait déjà que la vengeance est peut-être la forme d’origine de l’échange. Il est bien possible que l’économie entière soit, par un de ses aspects, une systématisation totalitaire du ressentiment. Nous nous y projetons dans la logique des choses, dans la logique de nous-mêmes qui devenons objets et abstractions- valeur, et par conséquent dans une obsession de (re)distribution généralisée. Laquelle ne peut être finalement prise en charge que par une instance comptable et inhumaine, que nous peuplons, certes, mais que nous investissons d’une puissance intouchable, et déclarons indépassable, impartiale. Comme la logique marchande.

Cette organisation de la distribution du mal, l’idée aussi qu’en renvoyant les coups dans la gueule, ce qui est je pense indispensable, nous rétablissons un équilibre supposé, une nature, a sans doute quelque chose à voir avec la notion de ressentiment, qui est une des plus présente et des plus insaisissables à la fois de l’habitus humain. Une systématisation de la colère, en quelque sorte – mais là je cherche mes mots – qui transforme celle-ci en justice. Justice qui est probablement parmi les passions sociales les plus violentes et les plus redoutables, en ce qu’elle mobilise sans limite et écrase de même tout ce qui se trouve sur son passage. La question pendante est : peut-on imaginer un monde de gentes en n’ayant pas trouvé une issue au ressentiment et à la justice, qui nous rendent parfaitement inhumaines en deux temps trois mouvements ? Et peut-on y trouver une issue, où sommes nous à jamais condamnées à devoir faire avec cette mégalomanie distributive – et ses conséquences ?

 

La question n’est pas si anecdotique, quelques camarades l’ont déjà posée avant moi dans les trente dernières années. Il se peut que l’emprise sociale du ressentiment soit une puissante entrave à une transformation profonde du monde humain, et nous maintienne même précisément dans un système comptable et malveillant. Système dont les capitalismes sont une des expressions les plus achevées.

 

On ne s’en sort pas plus quand on fait dans la contestation ; je suis ainsi restée saisie en lisant, récemment, un docte article sur la télésurveillance urbaine, dans lequel était mentionné un ingénieux citoyen qui a programmé un logiciel qui fait vibrer les téléphones portables d’une certaine façon lorsque vous vous approchez d’une caméra. Hosanna. Sauf que, sauf que… le dit portable est précisément un instrument lui-même incroyablement ingénieux, pour ne pas dire pervers, au moyen duquel vous pouvez être géolocalisée (et souvent écoutée) où que vous vous trouviez sur la planète, rien que de l’avoir sur vous, avec ses petites antennes… Bref, bien plus redoutable qu’une caméra, même une de celles « à reconnaissance de gestes suspects » comme il en apparaît. Au milieu du désert de Gobi, certains, avec de puissants moyens, peuvent vous suivre à la trace.

En somme, dans cette optique, le remède est à chaque fois pire que le mal. Ce qui est une suite mathématique constitutive du monde contemporain : pour échapper à un gremlin, humain ou mécanique, vous êtes conduite à user d’un ou plusieurs autres gremlins qui vous entourent encore plus étroitement. C’est en cela que je suis sur la même ligne que mes camarades anti-indus ; si je ne crois pas pour ma part que la technologie soit le sujet social agissant, mais plutôt la valeur, il faut bien dire que la dite techno y est historiquement indissolublement liée, au point qu’on pourrait presque réutiliser les antiques notions du Père, du Fils, et de l’engendrement nécessaire de celui-ci. En tous cas, essayer de se mettre à la hauteur de la techno pour la combattre est aussi vain et pernicieux que de tenter, pareil, de regarder la domination dans les yeux : on est toujours obligées pour cela de s’y lier toujours plus et d’en user.

C’est ainsi que pour assurer ou préserver notre liberté, sans parler de notre égalité, nous nous confions et nous soumettons à un réseau toujours plus dense de lois, de surveillance, de dispositifs d’accès et d’octroi aux critères objectifs que nul ne maîtrise, si ce ne sont les maîtres quelquefois. Et nous nous étonnons régulièrement de nous trouver toujours plus à l’étroit, de ne pouvoir faire quelques pas sans buter sur un mur, ou dans le meilleur des cas une porte close, dont le sésame est infiniment compliqué et rébarbatif à composer.

 

Seul rompre, si c’est encore possible, donne une échappée.

 

Et j’ai évidemment songé à mes petites camarades qui se rassemblent pour acclamer une toute autre facétie technique, médicale, la pma. Beh oui, tant qu’à faire, dans ce merveilleux monde, sécurisé par les enquêteurs, il serait fort dommage de ne pas faire éclore plus possible d’aliens. Pma, gpa aussi, unies dans la lutte pour le natalisme et l’enfilage des formes sociales familiaristes et patriarcales. Dépendance médicale ou mise à profit des utérus, unies dans l’obsession de la reconnaissance par la reproduction et la culture intensive du signe social sacré « enfant ». Exploitation de soi-même ou des autres, sans aucune velléité de critique de la forme sociale et politique à réaliser. Le prolétariat a été autrefois défini par « les gentes qui n’existent socialement que par et ne possèdent que leurs enfants ». La prolétarisation des identités serait ainsi en pleine floraison. C’est tout de même une drôle de plage d’arrivée pour l’histoire que nous avions tenté depuis les débuts du féminisme, que ce jardin des aliens.

Je dis aliens, d’une part parce que dans le ventre c’est un alien, et même après un moment, mais aussi en référence au pages de mémé Arendt, qui n’était pas je crois antinataliste (en tout cas ça ne transparaît nulle part même si je crois qu’elle en a évité l’inconvénient pour son compte), où elle affirme que les enfants viennent à notre monde, ce monde déjà fait, refait et vieux, comme des étrangers, presque des adversaires ; mais des adversaires sans force. Et qui devront se plier à ce à quoi nous avons-nous même du nous plier – contrainte sociales bien sûr, mais aussi sens de réalités difficiles à ignorer. Ce qui d’ailleurs, dans une certaine mesure, contredit fondamentalement les arguties de mes autres petits camarades qui affirment que l’enfance est une classe opprimée. Ce ne serait tout de même pas aussi simple que cela. D’autant que je ne comprends pas toujours leur but : une cogestion de plus de la misère en barres ? Si ce n’est que cela ce n’est peut-être pas la peine de s’éreinter.

Bon – je n’ai évidemment pas la moindre indulgence pour les mensonges lesbophobes et hétéro-électoralistes du gouvernement, qui relèvent tout bonnement de la misogynie basique de ce monde, additionnée de haine des lesbiennes. Comme d’hab quoi. C’est d’ailleurs une tradition politique : les lesbiennes se retrouvent toujours bananées, dans toutes les luttes, à commencer de la part de celles et ceux qu’elles ont soutenu. Et les nanas seules sont une population, comme on dit, à surveiller et à décourager – c'est-à-dire qu’on les incite par toutes les pressions possibles à se fiche avec des mecs – comme ça au moins on saura pourquoi on a mal, hein ?

D’ailleurs, l’enfantement comme prise de position personnelle et sociale est une arnaque liée à la dévalorisation des femmes en général : « on » (et on a souvent des couilles, entre les jambes, dans la tête, ou est au pouvoir, ou les deux) fait croire qu’avec des parasites accrochés on obtiendra la considération qui nous est si justement refusée tant qu’on ne s’occupe que de nous-mêmes, pouffiasses égoïstes. Quand on est une nana il faut souffrir, se dévouer, se laisser bouffer jusques au trognon pour être un tantinet légitime. En plus, évidemment, si c’est déjà en soi ignoble comme chantage, ce n’est même pas vrai : vous n’en serez pas moins dans la misère, harcelée, contrôlée par les socio, menottée à vie à vos infâmes lardons qui, de plus en plus souvent d’ailleurs, serons violents envers vous. Les fils valant les géniteurs.

 

Tout cela, en fait, pour faire réfléchir aussi, simplement, à l’origine de la passion pour l’enfantement : est-ce si gratuit, si inoffensif, si libre que ça ? Euh…

Mais voilà, le natalisme comme la médicalisation à outrance sont des évidences positives qu’il est aujourd’hui malvenu d’aller chatouiller. Et tout autant, semble-t’il, que ce que nous pouvons ou non faire de nous soit une affaire d’état, et par conséquent nous soit confisqué ; c’est papa qui continuera à dire si on a le droit ou pas, et à disposer des moyens. Nous ingérer de lui ôter le sujet – nous – des mains paraît grossier. Et nous défilons donc pour l’implorer avec insistance d’être bon et généreux. Soit. Mais c’est comme pour l’avortement, après on nous serre la vis, vis que nous avons acceptée (comme moindre mal ?), et ça le fait pas. Ça le fait jamais, somme toute, de n’avoir prise que très conditionnelle sur soi.

 

Je reviens nonobstant à mes aliens, pardon à mes lardons, enfin zut, je me comprends et vous aussi. Je suis fort antinaturaliste dans mon approche, même si également antitech. Mais là je suis tout bonnement antinataliste. Bref je ne dénonce ni l’adn, ni la pma comme de méchantes choses en elles-mêmes, par immanence. Mais je ne glisse pas une seconde vers la position irénique et nouille selon laquelle les techniques seraient neutres, c’est l’usage qu’on en fait gnagnagna… Le monde la technologie, du capital, du contrôle social et du patriarcat ne font, à mon humble avis, qu’un. Je suis effectivement pour un monde où on aura oublié ce qu’était l’adn, et où on donnera suffisamment peu d’importance à la reconnaissance par la reproduction pour qu’on ne se casse pas non plus la tête à bidouiller de ce côté-là. J’aurais même bien aimé qu’on n’en fût pas arrivé à devoir vivre avec ces choses, ces processus, ces destinées. Après, pareil – ce qui m’ennuie c’est l’évidence, la guerre des évidences, la mise en système, culturalistes hétérocrates contre progressistes familiaristes. Il va de soi que ça me va aussi plus que bien qu’on se passe des mecs pour engendrer. Qu’on se passe des mecs tout court d’ailleurs. Mais tout autant qu’on ne fasse pas de l’engendrement un des goulots d’étranglement de la vie – vu les suites aussi !

 

Je cause d’engendrement – mais je pourrais, et je ne m’en vais pas priver, aussi causer de modifications corporelles liées à l’expression de genre. C’était dans les manuels de sciences nats de quand j’étais à l’école, les « caractères sexuels primaires et secondaires ». Nous avons grandi dans ces évidences, ce cadre, et lorsque nous avons voulu nous y mouvoir, eh bien il a fallu y payer tribut. En clair et en rapide, toute l’histoire trans actuelle est une histoire liée à l’ingéniérie médicale. Nous n’avons, moi la première, jamais pu ni même imaginé nous en défaire, ni concevoir autrement notre devenir. Quelques personnes, si, ont décidé, souvent il y a longtemps, de passer à travers. Mais massivement nous sommes entrées dans les mêmes couloirs que tout le monde, avec notre demande en main, demande déjà formatée d’une part par le règne du sexe social et de ses expressions, d’autre part par l’offre technique en la matière.

Je n’entre pas directement ici dans la question de si et comment nous aurions pu prendre un autre chemin - encore que je croie cette question fondamentale et pour nous, les t’, et pour toutes les nanas. Mais reste le constat : quelles que soient nos exigences, nous avons admis dès le départ le passage par un dispositif que nous ne contrôlons pas et qui nous échappera toujours. Singer la maîtrise « politique » de ce genre de machinerie est une blague qui commence à nous coûter plus que cher. Comme à bien d’autres.

 

Bien sûr il y a pression sociale, comme il y a pression sociale sur les nanas bio pour qu’elles soient disponibles sexuellement et qu’elle se réalisent en enfantant.

Est-ce que céder de manière répétée et intégrer les normes de cette pression, qui a quelque chose à voir avec le maintien de tout un monde politique et économique, et céder en réclamant des aménagements pour céder dans de « meilleures conditions » est une fatalité ? Dans quelle mesure ne voulons nous pas rompre cette fatalité ?

Ce qui m’emmerde avec les polémiques à propos de l’usage de ou de l’accès à l’adn, la pma, les chirurgies de genre et bien d’autres babioles technologico-sociales, c’est qu’elles masquent, taisent des questions de base sur notre rapport à nous-mêmes et sur les formes sociales qui vont avec. Si l’usage, c'est-à-dire la vision comme outil, de l’adn signe le fait que nous n’avons plus aucune critique ni même aucune défense contre le monde de la propriété et de l’isolement sous la tutelle étatique, celui de la pma signe celui que nous avons renoncé aussi à toute prévention envers les formes de la famille, du natalisme, de « l’émerveillement » devant les aliens et leur symbolique sociale. Nous voilà collées à la sainte trinité : papa état qui contrôle et restreint, maman société qui élève et modèle, et l’espèce de saint-esprit sanitaire et médical qui nous amuse de ses tours de passe-passe, lesquels ne visent, comme c’est singulier, qu’à faire que les choses ne changent pas, et qu’on continue hétérolande dans toutes les positions possibles…

 

Car, un malheur n’arrivant jamais seul, se couche lourdement sur nous, à travers ces pratiques, la question de la médicalisation à outrance, qui semble d’ailleurs être, tant qu’il y aura des retraitées plein taux et un reste de classe moyenne, une des grandes pourvoyeuses de croissance dans nos pays. La question nous emmène immédiatement fort loin ; fort profond. J’en suis, comme t’, une sujette si j’ose dire privilégiée. Je pense que le système de rendre possible des tas de choses via cette organisation et ses méthodes pose un énorme problème. Et surtout nous a conduites à une situation de dépendance institutionnelle et spécifique (le médical n’a jamais été aussi hypostasié, les toubibs jamais autant surhumaines et gardiennes jalouses de savoirs mais aussi de moyens dont l’accès est interdit au vulgus pecum). Et quand les toubibs deviennent des fliques, et qui sait un de ces jours réciproquement, qu’est-ce que nous devenons, nous autres ?

Pour moi, il y a arnaque dans la mesure où tout ce monde d’assistance est en fait un monde de dépendance envers un entrelacs d’organisations historiquement et logiquement liées à l’extension planétaire de l’exploitation, et de son petit copain le patriarcat, en tant que culture des formes déclarées masculines. C'est-à-dire que derrière la dépendance, en plus, il y a l’injonction. Et que je ne crois pas vraiment qu’on se débarrassera de la superstructure sans interroger l’infrastructure – que nous sommes. Je lisais l’autre jour des comptes-rendus d’un film sur une nana qui est ingénieure spatiale, et je suis restée un peu blême devant l’étrange émulsion de complexité et de naïveté qui émanait du discours. Un aspect m’a notamment frappée : la course après un « ailleurs » (géographique ou physique) où se réaliseraient enfin des buts d’ailleurs mal définis (l’habituelle égalité dans la dépossession ?). Cette course présuppose qu’on a déjà admis qu’ici, nous, maintenant, c’est fichu ; on ne pourra jamais ramener ce que nous voudrions à nous-mêmes. Donc il nous faut nous extraire (ce qui est d’ailleurs aussi un très vieux motto de la science-fiction). Tout ça correspond quand même étrangement à la quête de soi à travers les mythes, puis les religions, puis les marchandises. Nous ne pouvons, peut-être ne devons, jamais être, « ici et maintenant » comme dit la chanson. Toujours ailleurs, autrement, avec plus d’objets, et finalement plus de dépendance envers le monde même qui nous interdit toute sortie dans le présent. Bref, il y a arnaque.

 

Pour en revenir encore une fois aux aliens, pardon aux nenfants, il y a aussi comme quelque chose de cette fuite désespérée et permanente dans le surinvestissement qu’on y met. On a déjà beaucoup écrit sur l’enfant-fétiche, prescripteur de conso et de mode de vie, etc. Et je pense à juste titre. Mais fondamentalement l’enfant est depuis quelques décennies, par chez nous, une véritable hypnose. Ce qui d’ailleurs ne lui garantit en rien une vie supportable, non plus qu’à ses géniteurs ; baladez vous le samedi dans une galerie commerciale et vous serez documentée. L’enfer familial y éclate dans toute sa splendeur. On n’a même pas besoin d’être dans les logis pour deviner comment ça s’y passe. Autisme et violence. Et j’ose prétendre qu’en se coulant dans les formes d’hétérolande, les non-hétér@ ne feront pas mieux.

 

Pour tout ça, on comprendra que je ne suis pas plus avec les braves citoyennes pour la simple « suppression des test adn » (d’autant que pour cette engeance il y a toujours de terribles vilains méchants envers qui ce sera toujours légitime) qu’avec les réaques, dont l’incroyablement hypocrite gouvernement soce, contre la pma. Non plus qu’avec les gendarmicoles ou lgteubélande. Je fuis comme la peste les positions tronquées et spécifistes, où on espère redresser le monde par des interdictions, des permissions ou des injonctions institutionnelles. D’ailleurs je ne veux pas redresser ce monde, surtout pas ! Je veux en changer. Et je n’ai pas la moindre idée de ce que deviendraient, maintenant qu’elles ont été mises au jour, toutes ces belles découvertes et toutes les machineries qui les mettent en œuvre dans un monde supposé plus émancipé. Réellement. En fait, c’est qu’on donnerait peut-être bien moins d’importance aux passions sociales qui ont motivé leur essor : ici la propriété et l’enfantement. Voire notre approche en changerait du tout au tout, enfin qui sait ?

 

Nous passons notre temps présent à vouloir user de tas de choses, d’une part sans nous suggérer que ce sont dans le même temps ces choses, en tant qu’organisation et conceptions actives, qui usent de nous, et d’autre part à courir après technologie et non-maîtrise effective de ce que nous faisons faire de nous, tout en nous lamentant des conséquences. Nos appareils électroniques nous localisent partout, nos identités se modèlent dans les hostos, nos informations s’échangent et se dupliquent sans limite, etc, et nous nous scandalisons de ce qu’entraîne se mettre sous cette dépendance de plus en plus tous azimuts, avec le vague espoir d’une puissance publique bienveillante qui nous protégerait, ce qu’elle fait d’ailleurs – enfin envers notre double statutaire et financier, qui représente la seule vraie existence dans cette société – sauf que cette protection également, quand elle existe, nous extorque la possibilité de n’être pas là, de ne pas être liées à, de disparaître au besoin. Et il en serait probablement de même d’une autogestion qui se plierait aux mêmes désirs et desiderata, bref aux mêmes objets et aux mêmes buts, lesquels nous ramèneraient sans cesse à un inévitable contrôle, fut-il mutualisé.

Il nous faudra toujours être là et vérifiables, légitimables, pour bénéficier des progrès et nouveautés en cours de déballage. Nous n’acquérons rien, dans cette foire bizarre, que des objets et droits pour la jouissance desquels toutes nos clés doivent être confiées au pouvoir, aux experts – et aux commissions de contrôle censées les gourmander. Nous faisons tout de même une drôle de charité sur ce bazar technologico-social du noël perpétuel : nous abondons un fond commun de systèmes, de pratiques, de mécanismes qui nous échappent parfaitement, et nous les étayons politiquement d’un revendicationnisme non critique qui s’assimile de plus en plus à un nouveau secteur du conservatisme, lequel aura et a déjà des conséquences que nous préférons ignorer, au point de vue du contrôle, de l’exclusion et de l’oppression, pasqu’on serait mal sans doute si on se les mettait toutes crues en ligne sous le museau.

 

Enfin, et last but not least, je rappelle que tout cela se passe dans un cadre de contrôle et de restriction légale et répressive. Si on avorte hors hôpital et après le délai, hop, poursuivable. Pareil pour la pma, qui semble-t’il va être réservée par la puissance publique aux couples mariés (mais non, ce n’est pas conservateur du tout). Il ne nous viendrait pas à l’idée qu’il y en a marre de l’œil de papa dans nos culottes, et de vouloir tout bonnement la dépénalisation, la non-inscription dans les codes, des actes sur soi-même. Ah mais voilà, arrivées là on s’aperçoit subitement que tous, absolument tous les « actes de la vie », comme on dit, sont prévus, annexés à nos doubles judiciaires et abstraits, répréhensibles dans telle et telle circonstance. Même s’acheter une glace, on n’imagine plus le nombre de paragraphes et d’alinéas que cela mobilise désormais, et peut aussi bien mobiliser contre nous que pour nous.

L’adn, et en fait tous les moyens de contrôle, c’est papa état qui en monopolise l’usage ou ses critères. Ça vous rassure ? Ben vous deviez pas vous intéresser beaucoup à l’histoire. L’état n’a jamais été et ne sera jamais le bon père bienveillant, fiction qui d’ailleurs n’existe à aucun niveau social, mais uniquement dans les fables des réaques. Papa est violeur et brutal, par fonction. Au mieux il arrive qu’il ne le soit pas, à tel moment, mais il a tout pour l’être quand ça lui chante.

Des fois je me dis que nous sommes un peu dans la situation des gentes de la fable, qui ont trois souhaits à formuler – à ceci près qu’il ne s’agit pas là de trois, mais d’une kyrielle sans fin de souhaits, qui presque tous visent effectivement à tenter de réparer ou d’éviter les conséquences du ou des souhaits précédents. Bref que nous avons au nez attachée une file interminable de saucisses, dont beaucoup sont désormais périmées, mais que nous ne faisons qu’allonger au lieu de la couper une bonne fois à la racine. C’est autant le but que le moyen et l’intention qui les sous-tend qui sont à remettre à distance, et à examiner fort scrupuleusement, si nous voulons nous donner une chance de sortir de la nasse. Bien sûr, si nous voulons y rester, il n’y a finalement pas de problème. Restons branchées. Mais n’oublions jamais : quand on ne remet pas en cause le cadre même, qu’on se laisse poser la question par autrui, qu’on renonce à choisir le pourquoi, on se retrouve à la fin toujours coincées dans un angle, contraintes. Ce n’est pas pour rien que dans le médical comme dans le sexuel, on nous amadoue avec le consentement (éclairé de surcroît, tu parles !!) ; contre l’arnaque meurtrière du consentement, il n’y a que le refus préalable et la mise à sac des lieux de pouvoir. Mais il faut pour cela commencer par ne pas désirer l’hameçon. Les désirs, comme les identités, sont des dispositifs de mise en dépendance et d’assujettissement incomparables, auxquels nous nous prenons – et il ne nous reste après, faute d’oser les critiquer, qu’à nous prendre à nous-mêmes des malheurs consécutifs.

 

(1) les erreurs concernent plutôt des choix d’interprétation ; ainsi de l’inénarrable affaire de la « tueuse en série allemande », qui s’est révélée être une ensacheuse de l’usine où la police s’approvisionnait en cotons-tiges pour les prélèvements…

 

 

 Volontaire

 

Dans la famille très très nombreuse de je cause à ta place et ce que tu dis c’est l’inverse de ce que tu veux, ce passage d’une tribune anti-mort volontaire publiée en Belgique (mais qui ferait tout aussi bien en France) : « Á cet appel, et il faut le redire avec force, la seule réponse appropriée est de soutenir le désir de vivre qui se manifeste dans toute expression d’une demande de mort. »

 

Hé hé, ben voyons. C’est bien connu, quand une nana dit non c’est oui, quand une personne qui en marre de ce cirque dit qu’elle veut s’en aller c’est qu’elle veut rester, les dents dans l’plancher. Singulier comme ces méthodes se reproduisent d’un « secteur » à un autre. Et comme leur point commun est de gommer toute négativité, tout refus fondamental. Les affaires vont en effet déjà assez mal pour qu’on ne laisse pas en plus les mauvaises coucheuses en faire à leur tête, et les chiffres d’activités en tous genres descendre encore !

Le plus cynique vient d’ailleurs juste avant, et dévoile, si besoin était, un des principes sociaux actuels : on écoutera la personne, ah ça écouter, c’est comme jacter, c’est sacré ; mais surtout on n’accèdera pas à sa demande. C’est une opinion, voilà tout. Les nécessités de l’heure sont de maintenir tout le monde sur le pont pour tenter de produire encore un peu de valeur ajoutée, de quelque manière que ce soit.

Cela dit, je crois que ce qui ne va déjà pas, c’est qu’on soit obligéEs de le dire, et à qui que ce soit, alors qu’il s’agit d’une histoire avec nous-mêmes, d’un acte, et pas d’une demande. Ce qui est énorme est qu’on ait à demander de mourir, sauf si vraiment on peut pas. N’importe qui devrait être en mesure de se tuer, et c’est là que ça biche.

 

Cynique, dis-je. Je trouve effectivement des portes de soute largement ouvertes sur le vide du cynisme dans tout ce débat sur ce qu’on appelle, bien euphémiquement, euthanasie. Pour moi il s’agit de mort volontaire (dans la mesure où est d’ailleurs volontaire quelque chose que nous ne pouvons éviter à terme). Il faut bien dire qu’elle est très mal vue en notre grand philum historique et religieux, abrahamique. Et que se rajoute dessus la dinguerie économique : ça rapporte quand même, in fine, provisoirement, quelques sous et activité que tout le monde vive le plus longtemps possible, fut-ce dans les pires conditions.

Il y a du cynisme, fort grossier, dans les positions pro-vie. Je ne trouve pas pour autant que les positions adverses en soient toujours exemptes. Et je pense effectivement, avec La Fontaine, qu’on peut parfaitement dire à son exemple « Qu’on me rende impotent, cul de jatte, goutteux, manchot, pourvu que je vive, c’est assez, je suis plus que content. » J’entre dans ses raisons, tellement j’ai peur de mourir.

 

Á ceci près que notre époque de productivité a multiplié plus que considérablement les souffrances sans espoir, grâce à ce qu’il faut bien désormais reconnaître comme un empoisonnement généralisé ; cancers, neurodégenérescence sont au menu de la cantine quotidienne qui est imposée et va l’être à ce qui devient une majorité d’entre nous. Cela change quelque peu la perspective, ou plutôt la ferme. Mais dans le même temps, ça a crée une sorte de bulle médicale palliative tout à fait considérable, un marché qui fourmille de machines sophistiquées et d’accompagnantes de fin de vie, qu’il serait irresponsable de laisser se dégonfler.

Non, ce qui me gène dans ces histoires, c’est que cette liberté tout de même fort ancienne de s’ôter la vie n’est plus aujourd’hui réellement au programme. Les partisanEs de l’euthanasie réclament ainsi que l’autorité, qu’elle soit incarnée par l’état ou les toubibs, ou les deux, accède aux demandes, qui en fait doivent être toujours conformes à un certain tableau, autant clinique que moral. Si vous n’êtes pas « sans espoir », à l’aune bien sûr d’une logique extérieure et générale, vous n’aurez pas accès à la mort. Revenez en troisième semaine, quand vous serez bien à point. Voilà ce que je trouve un cynisme assez remarquable. Je suis pour qu’on puisse se supprimer à n’importe quel moment. Et aussi pour qu’on ne vive pas si mal qu’on s’y sente contrainte, poussée. Mais zut, c’est à nous de décider et de faire, pas aux socio-médico-judiciaires.

 

Je n’aime pas le mot « euthanasie ». Ça doit être parce que j’ai une peur horrible de mourir, tout inéluctable que ce soit. C’est ça de vieillir. Mais aussi parce que les novlangues me saoûlent. Par novlangue, je n’entends pas les nouveaux mots ; sur ce point je suis disciple de Malherbe, que personne ne peut durablement domestiquer la langue. Non, par novlangue j’entends les euphémismes pour positiver les pires trucs, et aussi les sous-entendus. Le principal sous entendu de mots comme euthanasie comme ivg, par rapport à suicide et avortement, est que si la « décision » est clamée comme a priori le propre de moi ou toi, sa mise en œuvre nous échappe totalement, d’une part ; et que, décision ou pas, les conditions nous sont dictées. Que l’alien ne soit pas trop grand pour l’avortement, et qu’on passe par les toubibs. Pareil pour les toubibs et qu’on soit « objectivement sans espoir » pour le suicide par délégation. Objectivement. Le gros mot. En gros on peut se débarrasser de l’alien avec force contrition et s’il a pas trop grosse tête, et se faire flinguer si on est déjà quasiment morte. Classe la latitude de décision. Et le suicide, comme l’avortement, restent indélébilement des choses pas bien, pour être claire des fléaux sociaux. Bref des trucs qui dissolvent l’amalgame. On en extrait délicatement ce qui paraît réutilisable précisément pour participer au ciment social, à la docilité et à la participation. Á la limite, ça me fait un peu penser à l’alignement de lgbtlande sur hétérolande. L’important est de ne plus constituer un danger, mais au contraire un plus, une contribution à la valorisation générale. De se défaire des mauvais comportements antisociaux, et de se gonfler à l’inverse de formes reconnues. Reconnues et confiées à la machinerie, sanitaire, sociale et judiciaire, bien sûr, c’est à dire tout simplement à ce qui a toujours déterminé le pouvoir : la mainmise décisive sur la vie et la mort.

 

Ce qui me ramène, comme souvent, à la notion de consentement et d’approbation, et à ce que toutes ces circonlocutions impliquent que ce n’est jamais nous qui agissons, surtout pas. Comme dans les élections, nous sommes conviées à choisir dans un étalage soigneusement allégé par les expertEs et la puissance publique. Nous ne serons jamais appelées à maîtriser le cadre, à tenir un peu nos frêles vies. Eh non. Autant attendre la trompette du Jugement. Être appelées, c’est d’emblée être circonvenues, ne pouvoir entrer dans le réel que quand il a déjà été entièrement mis au carré.

 

Il y en a marre d’être appelées.

 

Autre chose aussi me chatouille le zigouigoui au penser sur tout ça ; la novlangue sert aussi à hiérarchiser les soucis, de manière à se détourner des plus criants. Ou à les traduire en réponse déjà données. C’est ce qu’on appelle les « question de société ». On cause ainsi avec prolixité des conditions de mort, ce qui n’est évidemment pas anecdotique ; mais cause t’on avec un attrait et une angoisse de décision aussi forte des conditions générales de vie, qui tout de même nous sont, comment dire, plus immédiates ? Nous mourons pitoyablement, j’en conviens ; mais nous vivons (et cela dure bien plus longtemps) encore plus pitoyablement ce me semble. Selon d’ailleurs les mêmes grandes règles : enferméEs, dépossédéEs, contraintEs à implorer l’octroi de la moindre action sur nous-mêmes.

Au reste, séparer et opposer mort et vie, ainsi hypostasiée, relève de l’illusionnisme, abondamment servi justement par les pro-vie ; de telle vie telle mort. On n’aura pas l’une sans avoir l’autre – c’est d’ailleurs là que se situe, pour moi, l’arnaque, et le léger ridicule de tant s’inquiéter de nos dernier instants après avoir consenti à l’aliénation de tous les autres. Mais il est vrai que nous nous en soucions de la même manière : nous réclamons que la machinerie, le gros animal, s'en soucie. Est-ce parce que dès le début nous avons coinsenti à renoncer à nous-mêmes, avec toutes ses embûches ?

 

Bref, pour revenir à la mort volontaire, sans aucune illusion à ce sujet, parce que la logique même des choses y est hostile, une idée serait tout bonnement de sortir du cadre légal, donc surveillant et limitatif, la disposition de soi, comme on dit un peu aussi en novlangue : avortement, suicide, etc. Et de cesser d’empêcher matériellement d’y procéder (pour le suicide, autrefois, il y avait le choix en pharmacie ; je songe à l’opium).

Mais il me semble tout aussi évident que ça pourrait bien perdre sens et portée dans un maintien par ailleurs dans toutes les formes actuelles, qui assurent la domination et peuvent même permettre de la renforcer ; c’est l’effrayante martingale dans laquelle nous sommes coincées, de devoir nous confier à une dépossession majeure pour éviter ce qui pourrait aussi être une libération totale des formes de domination intégrées. Emancipation ou barbarie ? La sortie d’un tel état de choses n’a rien d’évident. Et ne pourra jamais se faire à coups d’évidences ni de simplifications. En gros, il nous faudra nous compliquer la vie pour l’émanciper. Et faire face au réel.

 

 

 

 

 

 

Toboggan pour le goulot

 

sur le backlash traditionnaliste à alterno- et féministlande

 

 

 

Wahou le toboggan ! Effectivement, faut avoir l’estomac vide et bien attaché pour suivre l’évolution d’un côté majeur d’alternolande. Il commence à y avoir des plaintes et des haut le coeur. Mais bon, ça faisait tout de même quelques temps que le puzzle sur les parois de ce qui apparaît de plus en plus comme un tunnel prenait une drôle de teneur, et on n'était pas nombreuses à en causer. Est-ce parce que beaucoup comptaient que le puzzle ne se complèterait pas, ou pas si vite, que ce n'était pas couru, qu'avaliser une forme un peu réaque ou intégrationniste qui ne remettait pas directement en cause leur intérêt propre n'en appellerait pas une autre plus corsée ? Bon, je crois que nous en sommes à la réponse. 

Retour à la terre qui, c’est bien connu, « ne ment pas » - la transparence de l’à qui son dû nous travaille au moins autant qu’elle le fait nos amies éconocroques, juges et fliques ! – économie « réelle » naturelle, peuple(s) à la conscience infuse, culture du ressenti, terroirs « libérés »,  nations « libératrices », échange « équitable » ; vilipendaison des « politiciens véreux », des « complots technoscientistes », des « intellotes sans racines » ; natalisme, familisme, antisémitisme, virilisme structurels, quand on ne saute pas à pieds joints dans le divin et autres transcendances. Quel horizon ! lequel de mon point de vue peut se résumer in fine à une formule implicite inscrite dans nos cieux : la haine, la honte plus ou moins explicites du désigné féminin, du côté fondamentalement non valorisé du monde. À force de se chercher des bases naturelles et évidentes, à force par conséquent d’avoir peur d’elle-même, de ses possibilités et de son ombre, une part croissante de la contestation, de plus en plus tronquée, de moins en moins audacieuse, atterrit bel et bien sur le fond commun à l’émulsion réactionnaire, laquelle la dévorera sans doute, une fois la jonction accomplie, les minoritaires, utopistes, révolotes et autres novatrices consensuellement exterminées. Top classe. La dénonciation étrangle la critique. Le ressentiment s’épanouit, s’épaissit, n’a plus d’yeux, mais alors innombrables, que vers la régression, le vrai réel rempli à ras bord de sens, d’ordre immanent, de tripe, et s’étend contre toute échappée.

 

Le malheur, c’est que nous y soyons nous aussi, féministes, à ce rendez vous que jamais autrefois nous n’aurions cru imaginable d’honorer ; mais voilà où nous ont conduites la résignation anthropologisante aux formes sociales prêchées inévitables, la convergence comme principe, le subjectivisme, l’exotisme, l’attirance vers un pur, un dur qui se répète viril, fétichiste, conservateur. J’en oublie. C’est nous, qui nous y sommes rendues, sur nos petites pattes, avec notre enthousiasme raisonnable et surtout notre honte de nous-mêmes, tordues et parasites de ce si sympathique monde, notre honte de tout ce qui pourrait le bouleverser pour de bon. Nous avons bien quelques états d’âme devant ce qui nous demande d’applaudir, de joindre – mais jamais nous n’avons osé les choisir, nous finissons systématiquement par faire cause commune (la bonne blague) à ce qui réclame nos peaux, entre autres babioles, avec quelques réserves inaudibles dont personne n’a rien à fiche, d’autant que nous n’entendons même pas réellement les défendre. Nous avions pris ce chemin confus il y a déjà longtemps, et voilà, la pente s’accentue et ça s’accélère. Même ça glisse, ça dérape. 

Nous causons des fois de transmettre, mais quoi ?! Notre échec historique répétitif à sortir de la domination reproduction ? Notre glissement mi accablé mi fasciné dans le naturalisme, le petit entrepreneuriat, l’idéal du rapport à la fois appropriatif et essentialiste, finalement la pensée, les normes de droite ? Notre allégeance à ce qui nous trie et nous élimine ? Le bel héritage ! On ferait mieux d’en faire un feu. Au fond, nos pensées politiques sont bien mesquines : on se serait faites arnaquer. Remettre en cause l’économie, la justice ? ah ben non alors ; on veut des bons produits à des tarifs équitables, sans vente forcée. On veut être les agentes libres rêvées par les Lumières et Smith, qui prônaient que commerce et valeur amèneraient paix et égalité universelles. Et il est tristement comique de voir que celles d’entre nous qui affirment combattre le plus ces idéaux ne se réclament pas moins de leur mécanisme souhaité que les autres, de même que les « antimodernes »  idéalisent une espèce de common decency qui correspond bougrement à la phase post-pillage du capitalisme en démarrage, states et europe autour de 1800 : famille nucléaire et petite exploitation équitable.

 

Sans parler de cet autre aspect du consensus réac : ne peut être fondé à exister que ce qui est censé avoir toujours été sous une forme ou sous une autre – au point que pour toute initiative nous nous tenons obligées d’aller y trouver ou inventer au besoin quelqu’origine anhistorique, atemporelle, ici ou là. Sinon, c’est un produit maléfique du grand capital. Ce qui est d’autant plus facile à affirmer que nous avons renoncé à toute définition un minimum critique de ce qu’est le capitalisme. Coincées dans un piège binaire, navigant à courte vue par peur de toute théorisation, nous ne cro

yons pouvoir opposer à un présent défini de plus en plus sommairement que des passés qui ont convergé vers lui ! L’avenir de ce monde est pourri, mais tout autant celui des fantasmes qu’il génère, de l’idéalisation des formes qui l’ont engendré et le sous-tendent toujours. On ne rend visible et révise pas aussi facilement que ça le sujet social.

 

 

Ne parlons pas de la joyeuse hiérarchisation réelliste de ce qui peut et doit être, de ce qui ne peut ni ne doit se manifester, et des « maladresses » hypocrites qui en coulent comme du jus de pomme bio, avec les morceaux – « maladresses » qui disent vraiment ce qu’elles veulent dire, en fait, et montrent les lignes de fracture internes à f-tépégélande qui deviennent béantes. Le fond en est qu’il ne doit rien y avoir de nouveau, tellement le passé, pardon l’éternel, est classe. C’est ainsi que nous, transses, passons à la case qui d’expé se situe juste avant celle de l’élimination, anomalies implicites à éventuellement réparer pour collouiller tant soit peu à la cisvaleur tranquillisante sociale. Mais n’avons-nous pas nous-mêmes abondé souffreteusement cette idéologie, craignant tellement d’être autres que ce qui se fabriquait déjà dans le social, identités sans origine et sans but autre que de le renforcer, craignant comme la peste d’être un mouvement vers sa sortie, une sape délibérée de la masculinité ? Craignant conséquemment, n’osant poser aucune base par nous-mêmes (quel subjectivisme efficace !...) de n’être pas adoubées par les cisses, d’où un concours permanent de docilité, de carpetterie et de je te tire dans le dos pour me faire bien voir dans l’antichambre du paradis inclusif. Encore une fois je ne crois pas tant à ce que nous « serions » ou pas, qu’à ce que nous pourrions tenter. Mais comme d’hab’ et pour bien d’autres, nous avons d'emblée anathématisé toute pensée de la tentative, et notre ralliement peureux à ce qui est ne nous aura pas sauvées, loin de là ; nous servons déjà de bouche trou parmi tant d’autres pour retarder le naufrage, là où nous nous sommes laissées mettre par nos sympathiques alliées cisses et autres invisibles - pour le moment. De même à l’autre bout apparent de l’échiquier l’échange à valeur et le rapport de propriété, qui sont infiniment naturels, humains, cromagnonesques, et que comme disait même Foucault on ne saurait quitter que pour prendre le chemin du goulag. Le postmodernisme n’est qu’un aspect relooké du naturalisme et de la résignation, nous tardons à nous l’avouer.

Et ce n’est pas une consolation de savoir, autant par projection réflexive que par expérience historique, que comme dit plus haut celles mêmes qui rallient soucieusement les zones encore émergées du rafiot général, que ce soit l’économie républicaine, le paradis du désir et du droit, ou l’ordre primitiviste, y seront parmi les premières à passer au menu des qui n’en ont jamais bougé, y légitimisent à fond la caisse, avec les fonds, les moyens de, et affûtent les objets contondants pour la remise au format. Vous êtes déjà tuées vous aussi par provision, (ex)camarades ; nous livrer, abjurer ce que nous représentions et pouvions porter ne vous sauvera pas non plus à un terme que je soupçonne très moyen. Je ne vous plaindrai pas, pasque nous prenons en plein gueule la facture de votre ralliement, et que par ailleurs je refuse de prendre qui que ce soit pour une imbécile – chacune sait très bien, au fond, ce à quoi mène dans l’immédiat ce qu’elle défend. Mais si j’ose dire quel gâchis ! Cela dit, il faut résolument se défaire de la croyance platonicienne que quoi que ce soit nous attend où que ce soit ; nous entraînons la réalité, pas l’inverse. Je ne crois nullement qu’il existe une vérité que nous devions apprendre, en quoi je m’oppose tout autant aux naturalistes qu’aux éducationnistes qui s’étonnent répétitivement que les en position de dominance en usent, et savent parfaitement qui et pourquoi elles craignent et haïssent.

 

Nous avons tant aimé, tant désiré l’appropriation de, la reconnaissance par les formes de l’économie politique et du naturalisme existentialiste, ontologisant - formes dont, à l’exemple de tout le social, nous avons attribué avec enthousiasme les contradictions et les conséquences de plus en plus brutales aux méchants de service, aux nécessaires coupables, justice pour décortication, dénonciation pour critique, que nous sommes bien mal fondées à faire notre moue d’ahuries et d’indignées maintenant que c’est nous qui sommes sur la ligne d’accusation. Nous avons nourri tant que nous pouvions ce fonctionnement qui à présent nous rattrape. Nous allons apprendre ce qu’est ne plus être du bon côté de la valeur, de l’essentialisme statutaire, ce qu’est être données à manger aux formes immuables et à qui les incarne avec quelque succès. Et ce sans même nous être données licence de les comprendre, a fortiori de tenter de nous organiser hors de leur ordre et de leurs exigences internes. Cela fait un moment que j’en causais, nous y sommes.

 

Que ce soit clair : les pensées anti-indus, écolote, naturaliste, territorialiste m’exaspèrent. M’exaspère cette révérence envers ce qui « est », cette dénonciation tronquée de tel ou tel aspect indécrottable du capitalisme perçu comme son sujet actif (la technologie par exemple), m’exaspère l’arrière pensée réaque, pénintentielle qui l’imprègne et en fait, je pense, la fonde et la justifie. Je ne crois pas un instant que ces approches puissent finalement mener à autre chose qu’au fondamental masculiniste, reproductif, propriétaire et moraliste où elles reviennent d’expé toujours. Et m’exaspère donc encore plus la pusillanimité, et je reste polie, que nous avons à prendre résolument congé de ces fétichismes nécessitaires, qui par leur caractère gluant nous collent et nous ramènent d’où le patriarcat, comme la marchandise et la dépendance au social qui va avec, nous-sujet quoi, « voudraient » bien que nous ne partions jamais, pasque ça risque de faire un trou fatal. Je mets « voudraient » entre parenthèse parce que non, je ne crois que cela se limite ni à un complot statutaire ni à une méchante pensée objectivée hétéronome, c’est hélas nous, subjectives, tant que nous ne remettons pas ça en cause, qui faisons bloc avec et la constituons avec bien des gentes, des orga, des formes politiques dont pour ma part je pense qu’on se passerait aisément. Je ne rêve pas, pour le moment, à une sympathique communauté humaine ; dans l’état où nous sommes, c’est un piège qu’il nous faut éclater, tout comme la déjà vieille illusion que des identités ou statuts de cet ordre des choses porteraient en elles-mêmes le principe de sa sortie. Le tout ni les parties ne nous serons d’aucune aide pour cela.

 

Progrès et régrès, écologie et économie, république et « communauté du peuple » nous maintiennent dans une même ornière, aux mêmes buts basiques enjoints, aux mêmes peurs de changement radical ; un coup en avant un coup en arrière. Contestation essentialiste contre perpétuation valorisatrice – avec le fantasme politico-moral du retour aux fondamentaux pour solder le désastre mutuel. Oscours nous-mêmes ! S’il y a une urgence pour nouzautes, disons en ce qui nous concerne la plupart des transses, et les hypothétiques cisses ou invisibles qui voudraient finir avec cisselande, rentables à nul point de vue, c’est bien de nous tirer au plus vite, intellectuellement comme matériellement, de la tenaille de cette vieille plaie qui se referme sur nous. Il n’y a rien à attendre des moyens termes, des pragmatismes, des mains et des sébiles tendues, que contribution à notre étouffement et notre mort, sans parler de la mise sous tutelle des possibles remises en cause. Nous ne pourrons pas même passer inaperçues : on a trop la gueule de travers et de toute façon, l’adhésion est désormais formellement réclamée par les diverses instances compétentes. Il nous faut tracer la route pour échapper à la réconciliation majoritaire. Au plus large sinon au plus loin. Partir aussi légères que possible, lestées de notre seul poids, il est vrai considérable à sa manière puisqu’il insupporte ennemies et « alliées », ordre ici et ordre là. Chercher à récupérer, à nous réapproprier, à emporter ce qui se négocie ici nous ramènera illico, nous ramène déjà chaque semaine en plein mitan. Sans parler des supplications adaptatives « comment moins mal vivre la valeur ». S’il y a une sortie, elle n’est pas entre les piteuses positions en présence, mais contre ce qui les fonde et les justifie, les unes comme les autres. Vivisecter le social, ses rêves, ses nécessités, abstractions réelles et meurtrières, avant qu’elles nous achèvent au moyen de nos propres paluches. Mettre en question ce qui, opportunément muet, discret, neutre, ne nous en pose pas.

 

Si il y en a qui veulent sortir du toboggan régressif, il nous va falloir faire des trous dans le consensus qui constitue ses parois. Une des ces parois me semble d’ailleurs la revendication prétendument individuelle largement ronéotypée des réacques – les contempteurs du « troupeau » se ressemblent et s’assemblent essentiellement à droite, à hétérolande, chez les anti-indus, etc. et défendent un bon sens populaire qui fait précisément pudding bien massif, indigeste, moisi, tout autant que le guignol progressiste qu’il affirme combattre, et dont il partage les fondements. Leur rébellion, c’est le moi je masculin évidentiste, leur subversion, c’est la production valorisation dans « l’économie réelle » chère au fascisme. Abandonnons leur ces écharpes depuis longtemps déteintes, qu’au reste ils se disputent déjà avec les libéraux, qui sera le plus rebelle, qui qu’aura la plus grosse. Je ne suis ni rebelle ni subversive ; je suis communiste et révolutionnaire. Je n’hésite pas à dire que j’ai toujours pour ma part kiffé les brebis, leur intelligence collective, leur étrangeté aux compétences qui font triper les darwinistes comme les économistes, biceps, prédation et lutte éliminatrice ; et que je rêve d’un anti-monde de troupeaux, plus ou moins grands, qui succèderait enfin à la masse des petits propriétaires de soi-même comme du reste, forcés à l’identique par l’intérêt, la peur et les formes bourgeoises. Contre la masse ressentimenteuse et mesquine, contre la guerre de tous contre tous, troupelons !

 

Notre quatrième vague est retombée, reflue. Il va falloir jouer des pseudopodes pour ne pas la suivre. La cinquième ne sera peut-être pas une vague, mais un éparpillement, et une joyeuse remise en cause alors de tout ce au nom de quoi nous nous sommes mues jusques à présent, puisque nous en avons épuisé les variations, les aménagements, la disposition tétritique, sans trouver d’issue. Penser tout de même à peut-être en finir avec cette angoisse d’un consensus qui n’a à ce jour, bien au contraire même, réduit aucune des violences, des inégalités et des aversions internes au milieu ; ne plus chercher à être d’accord, à (se) rassembler – en plus il faut voir le résultat, là encore. Ne plus attendre ; ne plus s’attendre trop large, trop consensuel, trop longtemps ! Tant qu’à affiniser, avec toutes les inconvéniences dudit, autant que ce soit sur de la claire et nette, pas par défaut et peur. Il s’agit de ne plus s’obstiner à raboter les angles, à se mettre d’accord – ce à quoi au reste nous ne parvenons jamais, sinon sur le pire. D’accord on n’est pas, voilà, nous ne faisons pas les mêmes paris. L’obsession partagée d’un seul et grand mouvement de ci ou de ça est une des formes, précisément, qui limitent et enserrent ce monde – et un monde, c’est un pré carré, ou rond, ça se révèle finalement toujours un petit monde. Si on est révolutionnaires et antinaturelles, n’attendons pas que les intégrationnistes régressives viennent nous river les boulets ! Il n’y a pas de nécessité convergente d’un seul féminisme. D’autres l’ont déjà dit, au reste.

 

Sinon y faudra pas pleurer glissées à la convergence fatale (mais c’est vrai que nous sommes de grandes filles - pour ne pas dire des mecs comme les autres, comme il faut, mâchoires serrées et service service jusqu’à la mort). Qui s’aviserait de vouloir cesser de mequiser comme option fatale « libératrice » ? De supposer sans fard que la valeur comme la nature, c'est le masculin et qu'on s'en passera bien ? Qui pencherait conséquemment vers un antinaturalisme radical ne se résignant pas binairement à la naturalisation par contrecoup de ce social ? Qui aurait l’outrecuidance de faire le pari de tenter une sortie collective du sujet que nous (re)produisons, et non pas de faire mine de s’en sortir, les unes sur les autres, chacune son capital vie, en l’état ? Qui enverrait promener une nature humaine dont le concept a toujours couvert l’ensemble des dominations et de leurs catégories, personnalisées comme acéphales ?

 

Peut-être de celles qui se détermineraient plutôt pour une féminisation radicale, novatrice, antinaturelle, dialectique (par exemple et entre autres !) ?

 

N’empêche, quel goulot ! Je ne me souviens pas de ma vie que nous nous soyons ainsi autant retrouvées à l’étroit, politiquement et intellectuellement. Encore une fois, nous nous disputons ce dont par principe il n’y a jamais assez pour tout le monde, les abstractions réelles, lesquelles ne vivent que par la hiérarchisation convergente et valorisante, l’élimination répétée des unes puis des autres, ce qui particulièrement advient quand ces formes sociales montrent la corde. Les sauver, défendre les unes contre les autres dans le guignol oppositionnel, c’est nous tuer. Et cependant nous n’en sommes pas moins leur sujette – en sortir sans mourir est un sacré pari. Un pari n’a aucune issue garantie, mais autant le tenir, pasque sinon vous voyez le topo… Et puis si on pouvait, comme disait la mère Valérie, rigoler un peu, s’occuper de nous, écrevisses dialectiques en devenir qui ne tiennent pas à marcher droit, et pas de ce que nous devrions être ou pas être, incarner ou réaliser, tout ne serait pas perdu.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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La Bestiole

  • : Divergence transse, féministe, communiste - Le placard à Plume, la fem-garoue
  • : Ébranchée, schlemihlah, communiste, féministe - la transse la moins queer, la moins fun, la plus antisexe, antinaturaliste, antisubjectiviste du quart sud-est. Clodote d'hamsterlande, casserole détachée de la queue de l'alternoféminisme. A gauch' de la gauch' de la gauch' de l'extrême gauche. Résolument opposée aux backlashes pro sexe, pro marché, pro nature, pro religion, pro peuple, pro nation, comme aux catéchismes moraux-politiques en tous genres. Moderniste négative, moniste, novatrice ; philogyne, philosémite. Pour un anti-monde de nanas paresseuses et la ruine radicale de la masculinité, de l'économie, de la sexualité, de la fierté, du pouvoir.
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