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Ilse Bindseil

 

 

La fabrication sociale

de la subjectivité féminine

 

 

 traduit de l’allemand par Diane Meur et Bodo Schulze

 

 

              
 

 

1

 

 

             Je n’envisage pas de traiter de la subjectivité du point de vue d’une théorie générale de la connaissance. Ce que j’entends par subjectivité quand je parle de fabrication sociale de la subjectivité féminine est lié au projet de réaliser sa vie, d’expérimenter une utopie personnelle. Je pense que la notion de subjectivité féminine, telle qu’elle est actuellement lancée dans le débat, et pas seulement par les femmes, se confond dans une large mesure avec un tel projet. L’idée que je m’en fait est tout sauf scientifique : on a affaire à un fait social qui est à la recherche d’une étiquette et cette étiquette est « la subjectivité féminine ». Il n’y a derrière cela pas trace d’un phénomène naturel, d’une féminité ou d’une subjectivité originales.

                Dans la théorie de la connaissance, les notions de subjectivité et d’objectivité sont des concepts qui vont de pair. On peut par exemple s’en faire une idée à la Kant et penser leur rapport comme un rapport de complémentarité, chacun des termes désignant un domaine exclusif où il règne en maître absolu. La subjectivité emphatique au contraire, celle qui s’apparente au projet de réaliser et de vivre une utopie personnelle, est un concept qui s’oppose brutalement à celui d’objectivité, c’est un concept polémique. la véritable difficulté consiste alors à définir la notion d’objectivité. Qu’est-ce, en fait, que l’objectivité, et que vise la subjectivité emphatique, en s’attaquant à l’objectivité ?

                La seule chose que nul d’entre nous ne songerait encore à identifier à cette objectivité proscrite par la subjectivité, c’est bien la nature. Il est loin, le temps où l’on dénonçait la contrainte de la procréation comme une malédiction naturelle. Il y a longtemps que nous avons élucidé les implications sociales de cette contrainte. En tout cas, nous savons toutes parfaitement - presque trop parfaitement - que notre contestation vise toujours une objectivité fabriquée. Nous appelons cette objectivité « le système » et, étant dans une large mesure exclues de ce système, nous le qualifions de masculin. Cette qualification suggère évidemment que la féminité, même sociale, pourrait s’épanouir hors des structures de cette objectivité fabriquée et complètement aliénée. J’en doute fort.

                Quand il s’agit de définir plus précisément ce système qu’on dit masculin, nous cultivons une sorte de raisonnement en chaîne. Nous disons par exemple : « objectivité, cela veut dire hétéronomie, masculinité, profit ». Ou bien nous disons : « la rationalité, c’est la rationalité dominante, la rationalité instrumentale, la rationalité aliénée : elle est intéressée, phallocrate, masculine ». Ou bien nous disons : « la productivité, c’est la productivité capitaliste, la productivité masculine, la productivité aliénée et calculatrice : c’est le travail salarié ou la contrainte de la procréation ». Ou nous disons encore : « la réflexion, c’est la réflexion abstraite, la réflexion finaliste, la réflexion phallocrate : c’est la domination ». Nous nous verrions sans nous plaindre reprocher l’insuffisante rigueur scientifique de ce genre de raisonnement - d’autant que la science relève par définition du « système », c’est à dire du système masculin - si seulement ce raisonnement ne se prétendait pas lui-même scientifique, non point de façon sous-jacente ou accidentelle, mais résolument scientifique.

                Pour la théorie structuraliste moderne, la réflexion est pensée dominante, la masculinité est productivité capitaliste. Des choses aussi différentes que le travail salarié et la contrainte de la procréation sont réellement de même nature, une fois admise l’hypothèse uniformisatrice qu’il y a identité des processus sociaux et des processus naturels.

                Adopter ce procédé, ce n’est pas seulement se soumettre, sans se l’avouer, à l’hétéronomie incontrôlable d’une science qui n’est féministe qu’en apparence; c’est aussi faire de l’aspect masculin l’aspect totalisant, tout en mettant à l’écart et à l’abri des possibles féminins capables d’échapper à cette masculinité totalisante qui pourtant absorbe toutes les différences. Les mêmes raisonnements en chaîne interviennent alors pour définir la féminité : les femmes ne sont ni rationnelles ni intéressées, mais spontanées, tournées vers l’expérience; elles n’analysent pas, mais suivent « tout spontanément » leurs sentiments; elles ne pratiquent pas l’esprit calculateur qui vise l’élément, mais l’intuition qui embrasse le tout; elles ne tiennent pas à reproduire, mais à contempler et à être contemplées, à agir par mimétisme et à être en représentation. c’est comme si non seulement la réalité avait une seconde face, mais qu’il y ait carrément une seconde réalité. Rien de plus évident alors que de situer cette seconde réalité dans l’avenir, comme échappant justement à la totalité dominante. L’avenir implique pourtant dans une large mesure négativité et non-détermination, mais justement ces raisonnements ne suggèrent pas le moins du monde que l’avenir soit non déterminé. Au contraire : chose curieuse, les catégories centrales de ces raisonnements en chaîne se recrutent dans l’arsenal des déterminations sociales existantes, par simple opposition à cette totalité masculine avec laquelle elles prétendent n’avoir rien à voir, bien qu’elles se définissent nettement et fermement par rapport à elle. Subjectivité et mimétisme, mise en scène de soi et sentiment, spontanéité et ouverture vers l’expérience, intuition et sociabilité, compagnons les plus anciens et les plus fidèles de la rationalité et de l’objectivité, qui sont nées en même temps qu’eux, produits complémentaires ou de scission plutôt qu’instances d’opposition ou contestataires, se retrouvent ainsi, dans la polémique féministe, à la fois source et témoignage d’une nouvelle réalité qui ferait éclater « le système ». Quand nous cherchons le présupposé, la base de la rationalité masculine, nous découvrons facilement, et comme si rien n’était plus évident, que cette base est le « système capitaliste » qui, un peu comme la contrainte naturelle des lois darwiniennes, sélectionne les aptitudes et les caractères qu’exige le développement de l’objectivité capitaliste. Quand nous cherchons parallèlement le présupposé, le fondement de la subjectivité féminine, nous devrions en principe découvrir tout aussi vite que c’est ce même système capitaliste; que voudriez-vous que ce soit !? En fait, la réponse que nous donnons, nous autres femmes, est toute différente : le fondement et le présupposé de la spontanéité féminine, c’est la femme; qui voudriez-vous que ce soit !?

                Ici, nous nous apercevons que, le plus souvent, nous tournons d’une manière toute différente cette première question à laquelle nous sommes si promptes à répondre. C’est que, le plus souvent « par intuition », nous en inversons les termes, cherchant - comme dans la seconde question - non pas la base de l’objectivité masculine, mais inversement celle du système capitaliste; ce qui provoque évidemment une réponse toute autre : le fondement et le présupposé du système capitaliste, c’est l’homme ! Que le fond de la réponse soit la société - le système capitaliste - dans le premier cas, la biologie ou l’anthropologie - c’est à dire l’homme - dans l’autre, voilà un scandale qui ne nous émeut pas autrement, d’autant qu’être à cheval sur les principes nous semble un vice masculin. En revanche, il nous apparaît chaque fois comme scandaleux - scandale dont la logique masculine porterait toute la responsabilité - qu’on tente de fonder la féminité sur la société au lieu de la fonder sur la femme, car enfin ! c’est la femme qui doit engendrer une nouvelle société, ce n’est pas la société qui doit engendrer une nouvelle femme ! Que cette logique qui fait, d’un concept de nature très incertain et précaire, une belle entité solide et maniable, nous inspire un raisonnement non seulement « féminin et illogique », mais aussi explicitement philosophique, c’est à dire fort désuet - voilà un scandale, débordant la philosophie, qui ne nous émeut pas autrement. Si nous utilisons un concept de nature que la contre-révolution du XIXème siècle avait déjà mobilisé contre le matérialisme social, quelle importance ! Nous avons gagné l’avenir et c’est le principal !

                Mais si nous voulons être sûres que notre contestation et notre projet d’avenir ne sont pas simplement la formulation codifiée d’un présent désespérément fermé et déterminé, d’un présent que nous ne comprenons toujours pas, que nous mystifions même en le drapant d’un passé depuis longtemps révolu, alors nous devons tenter de mieux comprendre ce passé et ce présent. Dans une telle perspective, on ne saurait partir de l’hypothèse selon laquelle la féminité, en raison de l’évolution historique à prédominance masculine, se serait - grâce à son exclusion - préservée à l’état pur de puissance; selon laquelle l’avenir lui appartiendrait grâce à l’exclusion où elle a été tenue jusqu’à ce jour. Une telle argumentation est non dialectique et métaphysique, elle n’est en rien féminine - et surtout pas en ce qu’elle comporterait quelque chose de nouveau, de non encore advenu; elle est tout simplement spécifiquement bourgeoise : irrationnelle et dualiste, elle se soucie non de dialectique mais de réserves et d’espaces intérieurs, de zones marginales et de courants souterrains, d’histoire intacte et inentamée, bref d’avenir sous forme d’idéal. De part en part, elle relève des rationalisations et des idéaux bourgeois dans lesquels la féminité se réduit à un symbole social qui, lui, joue en revanche un rôle de première importance. Je pense que si nous voulons éviter les rationalisations et les idéaux bourgeois - qui, en effet, nous concernent particulièrement - nous devrons écarter toute théorie affirmant une existence féminine à part, non encore corrompue. Temporairement, laissons donc de côté la féminité, ce symbole bourgeois à la fois trivial et mythifié, et considérons les déterminations qu’on lui associe depuis peu. Voilà le hic : si en apparence ces déterminations prennent l’aspect de vote minoritaire, de marginalité et de « plante rare », en réalité elles recouvrent une prétention universelle et, pour tout dire, totalitaire, à réaliser un mode de vie radicalement moderne. Il y a là trois choses que nous ne devons pas perdre de vue : premièrement, il faut s’attendre à ce que la féminité, vu son rapport problématique à la subjectivité, tende continuellement à se dérober à notre perception; deuxièmement, dans notre tentative de donner à la subjectivité un fondement historique substantiel et d’en faire autre chose qu’un souhait aérien, qu’un programme nébuleux, il est à présumer que nous ferons continuellement l’expérience désagréable que la subjectivité a effectivement quelque chose d’aérien et de nébuleux; et troisièmement, nous devons nous attendre à ce que le caractère aérien de la subjectivité soit dû à un phénomène de déplacement au sein des processus réels, à ce que la réalité elle-même devienne « aérienne ». Car après tout, la subjectivité représente - pour employer une expression traditionnelle - le secteur idéologique de la réalité, celui où s’élabore la perspective dans laquelle la réalité va être perçue. Or, si ce secteur idéologique n’a plus aujourd’hui pour seul rôle de rationaliser et d’interpréter les processus matériels, mais accède lui-même au statut de substance matérielle, il s’ensuit que les conditions matérielles elles-mêmes sont devenues « plus aériennes ». Aussi irrationnel que l’adjectif paraisse, la réalité n’en est pas moins d’une écrasante simplicité et l’expression n’est irrationnelle qu’en apparence. Par cette réalité, j’entends d’une part le secteur du conditionnement et de la publicité, qui prend depuis peu une signification autonomisée, d’autre part celui du dédoublement optique et acoustique de la réalité et de la fabrication de la subjectivité par les médias. J’avance la thèse que la subjectivité en tant que projet de se réaliser dans la vie et d’expérimenter une utopie personnelle relève non pas d’une féminité enfin consciente de ses capacités, mais de l’autonomisation de ce secteur qui, loin de ne produire que des marchandises, se met à produire - sous forme de marchandise - des identités et des opinions, l’individualité, voire le sujet dans sa totalité. 

 

 

2

 

 

                Jetons un regard en arrière. La subjectivité qui devient dominante et s’apprête à façonner l’objectivité, à faire l’histoire, n’est pas une nouveauté de cette fin du XXème siècle ni l’apanage exclusif des femmes. Bien au contraire, la subjectivité n’a jamais été affirmée avec plus de vigueur qu’au début de l’époque bourgeoise, où la fabrication de l’objectivité, c’est à dire d’une objectivité seconde, non naturelle, celle des marchandises, est définitivement passée sous la régie des hommes. Dorénavant, la productivité s’apparente au développement illimité d’une subjectivité qu’aucune contrainte naturelle ne saurait plus entraver, et la subjectivité s’apparente à la joie exubérante de produire. Croyant parler de la création artistique, mais définissant la fabrication des marchandises, Schiller dit en 1795 : « L’apparence des choses est l’œuvre des hommes, et une âme qui se délecte à l’apparence prend plaisir non plus à ce qu’elle reçoit, mais à ce qu’elle fait[1] ». Faire - non pas « recevoir » ou « refléter », ou même « communiquer » ou « ressentir », comme nous le croirions volontiers aujourd’hui : voilà ce à quoi s’apparente au début de l’époque bourgeoise la subjectivité. La nécessité du « faire » s’impose alors de façon si immédiate, si impérative - la fabrication et le développement d’une objectivité en forme de marchandises requiert si impérativement une subjectivité productive - que la question de savoir si cette objectivité est acceptable et si la subjectivité investie dans cette fabrication est « authentique » ne se pose même pas. Car enfin ce n’est pas la pathos schillérien de l’art qui engendre l’objectivité en forme de marchandises, mais l’explosion de la fabrication des marchandises qui engendre le pathos schillérien de l’art et de la productivité. La subjectivité « authentique » en revanche, et tout ce dont nous nous réclamons le plus souvent quand nous parlons de subjectivité, est essentiellement un produit du XIXème siècle, plus précisément un produit résultant de la dissociation de la subjectivité productive schillérienne en deux éléments autonomisés : d’un côté le prolétariat salarié, véritable producteur des objets que le bourgeois créateur conçoit, de l’autre la logique du capital qui, à un moment donné de son développement, accède au rang de véritable puissance créatrice. Dès que la bourgeoisie rencontre, dans le prolétariat, un nouveau sujet de classe revendiquant un avenir encore pensé comme bourgeois par les Lumières; dès qu’elle rencontre, dans le capital, un génie autonomisé et doté d’une capacité conceptuelle, d’une irrationalité propre, voire d’une subjectivité propre, c’en est fini avec l’autonomie et l’originalité des projets bourgeois. Même si, à l’époque de la production marchande, « originalité » et « authenticité » gagnent en importance et prennent un caractère fétiche - d’abord comme protestation aristocratique contre la fabrication des marchandises, plus tard comme caractéristique des produits de marque -c’en est fait, au même moment, de cette originalité de la bourgeoisie en tant que sujet de l’histoire. C’en est fait, plus particulièrement, de la subjectivité telle que la définit la philosophie de l’histoire, subjectivité qui n’est rien d’autre qu’un synonyme pour bourgeoisie et qui prétend se soustraire à l’empire du capital abstrait et de la plèbe prolétarienne comme à celui de l’industrie et du commerce. Le reliquat spécifiquement bourgeois de cette subjectivité ne constitue aucunement une capacité originale ou « authentique ». Pur produit d’une faillite, cette subjectivité-là est loin d’être l’unique et légitime héritière de la subjectivité créatrice qui avait caractérisé la bourgeoisie dans ses débuts, puisque le prolétariat et le capital ont de fait déjà recueilli cet héritage : elle résulte plutôt d’une réappropriation. Quand, dans ce XIXème siècle qui est le sien, la bourgeoisie s’occupe de l’irrationalité et de l’âme, loin de réfléchir sur les espoirs qu’elle avait nourris à son origine, elle est tout d’abord occupée à assimiler certaines évolutions, soit de nature non plus subjective mais propre à la logique du capital, soit de nature non plus bourgeoise mais prolétarienne. Aussi la philosophie du siècle bourgeois, de Kierkegaard à Dilthey et Bergson, ne s’attache-t-elle pas à gérer l’héritage des Lumières - intégralement repris, croit-elle sans doute, par les « marxistes » - mais à déterminer ce point mythologique - ce « saut, saltus », comme dit Bergson avec pédanterie[2]- où la rationalité se renverse en irrationalité, où le capital entre en crise, où la culture politique de la bourgeoisie se mue en culte du chef et en fascisme. Quand on prend pour thème la subjectivité, en y plaçant de surcroît l’espoir d’un avenir meilleur, on ne peut passer sous silence que la subjectivité comme mouvement contestataire a une fois déjà, dans la seconde moitié du XIXème siècle, joué un rôle prééminent, que ce rôle était réactionnaire et ouvertement fasciste dès qu’elle cessait de n’être que philosophie du ressentiment et critique de la civilisation pour devenir politique.

                Je n’entends pas cependant situer la subjectivité emphatique que l’on voit aujourd’hui dans la droite ligne de ce qui a marqué le tournant du siècle, c’est à dire la qualifier carrément de fasciste. Je suis au contraire convaincue que notre subjectivité emphatique est bien plus un mode de vie qu’un mouvement, qu’elle doit plus au XVIIIème qu’au XIXème siècle. Il est néanmoins indéniable que, dans son projet de se réaliser dans la vie et d’expérimenter une utopie personnelle, elle se comprend elle-même comme un mouvement ou croit en être un. Quant à cette idée ou cette fausse idée qu’elle a d’elle-même, il importe de montrer que la subjectivité comme mouvement ne naît pas de rien, qu’elle a ses contraintes et ses traditions avec leurs conséquences fatales, qu’on peut peut-être refouler, mais non annuler rétroactivement ni évacuer tout bonnement par un simple effort de la volonté ou par une profession de foi. Cela dit, je pense que nous n’avons pas affaire à un mouvement mais à une reprise du bouleversement objectif qui caractérise le XVIIIème siècle et dont le pathos de la productivité créatrice n’est qu’un reflet. Il demeure que cette reprise advient dans des conditions tout autres.

 

 

3

 

 

                Il ne m’est pas facile de donner une description adéquate de ces conditions révolutionnées; car, d’une part, elles résultent d’une transformation du rapport entre la sphère de la production et celle de la circulation et, d’autre part, d’une révolution à l’intérieur de la sphère de la production elle-même. Cette révolution, qui s’accomplit sous le nom de révolution technologique ou de révolution douce, présente essentiellement deux visages. D’un côté, la sphère de la production ayant assez longtemps produit des objets, l’industrie des médias électroniques en vient maintenant à produire des sujets, c’est à dire à fabriquer des objets qui, en agissant immédiatement et globalement sur la perception de soi et en provoquant des sentiments, concourent à la constitution du sujet. D’un autre côté, l’homme producteur, du fait de ces mêmes acquis technologiques, se voit de plus en plus écarté d’une sphère de production hautement rationalisée qui, au point de vue du capital mais aussi de la technique, a atteint un certain degré d’autonomie. Ainsi naît un sujet doublement non-producteur, puisqu’à la fois il est exclu du processus de production, et est lui-même produit. Il va de soi que ce sujet non productif, mais lui-même produit, n’a plus rien de commun avec le sujet créateur schillérien du capitalisme initial, si ce n’est qu’on peut toujours l’intégrer au même schéma économique, dans lequel il a cependant changé de place, se trouvant désormais du côté de l’objet, de la chose fabriquée. C’est ce sujet qui, nouveau produit différencié en catégories multiples, envahit maintenant un marché saturé, tout en contribuant de manière décisive à stabiliser l’évolution de celui-ci marquée par des crises cycliques, car aux objets fabriqués il donne désormais des acheteurs tout aussi fabriqués, qui auront besoin des marchandises moins pour se maintenir en vie et se reproduire - ce qui relève de besoins finis et vite saturés - que pour se fabriquer eux-mêmes et se mettre en scène, activité qui, par définition, est infinie. De plus, comme le nouveau sujet ne place plus l’horizon transcendantal de son existence dans la sphère de la production mais dans celle de la circulation, celle-ci gagne en autonomie et en indépendance par rapport à la sphère de la production. Alors que cette dernière devient de plus en plus insaisissable et anonyme, celle de la circulation parvient progressivement à une individualité propre. S’il n’y a plus de sujet précis derrière les marchandises, il s’en trouve bien un devant elles; et ces marchandises s’offrent maintenant à la contemplation du sujet, étalage qui, dans sa forme la plus avancée, comme la publicité des cigarettes, ne laisse plus rien voir de la contrainte économique, mais ne révèle plus que l’intention d’établir un rapport social entre les individus[3]. Or, par ce jeu entre le nouveau sujet fabriqué et les marchandises traditionnelles certes, mais perfectionnant à l’infini cet aspect « étalage », se développent à la fois une atmosphère de production rappelant le pathos de la production propre à la première bourgeoisie et une atmosphère « qui bouge » rappelant la subjectivité « authentique » du XIXème siècle. D’une part, le nouveau sujet aime à se parer du pathos schillérien de la production, d’autant qu’il pense tenir le bon bout - car enfin, il ne s’aliène plus dans la production d’objets standardisés mais, à ce qu’il croit, s’occupe de la production de son propre moi vivant et non aliéné ! D’autre part, l’échange qui a lieu entre la marchandise traditionnelle et le nouveau sujet fabriqué crée effectivement une sorte de climat surchauffé et combatif, un climat de résistance et de protestation. C’est que la sphère moderne de la circulation met en rapport des marchandises et des besoins essentiellement non reproductifs, ainsi le bonheur et la cigarette, alors que les besoins reproductifs, qui ne servent pas à la formation « supérieure » du sujet mais à sa conservation, se trouvent souvent ré-identifiés à la nature au sens emphatique du terme : ce n’est pas avec des marchandises qu’on voudrait satisfaire sa faim, mais avec du « pain »; et l’on saisit facilement le genre de rapport, sorte de « court-circuit » ou de « chassé-croisé », qui s’établira entre la supermarchandise « bonheur-cigarette » et l’antimarchandise « pain ». Ce chassé-croisé des besoins et des marchandises donne alors lieu à des simulacres de mouvements, à une protestation résolue, au refus courageux des marchandises conventionnelles, alors que l’enjeu n’est en réalité que d’établir de nouveaux marchés, des marchés marginaux et partiels, destinés à résorber un surplus de valeur. Il en résulte également une ambiance optimiste, qui rappelle l’âge des pionniers, alors qu’en réalité il s’agit simplement de s’adapter à une nouvelle structuration, tout aussi hétéronome que la précédente. En dernière analyse, ce chassé-croisé ne sert donc à rien d’autre qu’à produire, et à camoufler en même temps, une corrélation extrêmement dangereuse entre le sujet et le comportement social qu’on lui demande. D’opposition, point - en dépit des apparences. Tout se passe plutôt comme dans l’inconscient freudien qui ignore le non. Il n’y a que des représentations de choses, et un non présumé n’est en réalité que la représentation d’une autre chose dans l’arsenal de l’inconscient, c’est à dire une autre marchandise dans la gamme des marchandises.

 

 

4

 

 

                Il existe traditionnellement un rapport étroit entre la femme et la sphère de la circulation. « Femme fatale », femme de rêve, étant elle-même dans une large mesure marchandise et objet, elle participe du reniement et du refoulement de la sphère de la production. Femme au foyer, responsable de la cohésion familiale, du bien-être physique et psychique des siens, elle représente une instance qui s’oppose à la division radicale du travail pratiquée dans la sphère de la production. Faire oublier au mari et aux enfants les soucis du travail et de l’école, telle est sa mission. Ouvrière non qualifiée travaillant au bas de l’échelle salariale, c’est elle qui fait d’abord les frais des vicissitudes du marché. En période de chômage comme aujourd’hui, elle est la première à perdre de vue - de facto cette fois - la sphère de la production. Employée, coiffeuse ou fonctionnaire, elle profite directement de l’augmentation des besoins de consommation - des siens aussi d’ailleurs - et dans chaque opération administrative ou commerciale, elle constitue un élément difficile à définir de la prestation de service et de la marchandise vendue. Si traditionnellement l’ouvrier, en tant que salarié et producteur, était la figure centrale de l’économie nationale, il s’y ajoute au XXème siècle, et de plus en plus aujourd’hui, celle de l’employée, à la fois gestionnaire et consommatrice, voire - dans une schizophrénie qui est en même temps la normalité - à la fois support publicitaire et objet de ses propres rêves de consommatrice accrochée à la publicité.

                Dans l’économie classique, des sujets produisaient des marchandises, des objets destinés à être réalisés sur le marché, c’est à dire transformés en argent. Si le statut politique et social de ces producteurs était l’enjeu d’une lutte permanente, les personnes intermédiaires dont le rôle était de réaliser les marchandises sur le marché, n’avaient aucun statut bien défini. Même pour la « critique de la civilisation » des années 20 qui prenait pour objet d’étude la masse des employés, ils n’étaient que des non-personnes. Dans ces analyses, un calicot ressemble plus aux marchandises qu’il manipule qu’à n’importe lequel de ses contemporains. Curieux, les ethno-sociologues du quotidien observaient, fascinés, comme « par le gros bout de la lorgnette », dans un éloignement artificiel, cette nouvelle espèce naissante qui n’était pas celle du producteur ni du propriétaire, mais celle de l’employé. Si ces non-personnes employées à la distribution des marchandises et à la gestion des hommes ont pris récemment un visage de plus en plus humain, de plus en plus personnel, cela tient moins à l’affinement des méthodes de recherche appliquées par une sociologie soucieuse d’empathie et d’identification, moins encore à l’utilisation massive des femmes dans ces secteurs, qu’au fait que la sphère de la circulation s’est elle-même donnée un visage personnel, qui rayonne maintenant sur toutes les personnes qu’elle emploie. Pour la sphère de la circulation, cette identité consolidée représente une révolution, puisque le marché a toujours été le centre irrationnel, imprévisible et fondamentalement anarchique et chaotique du capitalisme, l’instance mystique qui décide de « ce qui passe et ce qui casse ». Tandis que le fascisme, grâce à la réconciliation du capital et du travail[4], supprimait le marché, la RFA de l’après-guerre en a fait le garant de la nouvelle « paix sociale ». Or, quand le marché se charge de garantir l’ordre social sans intervention totalitaire de l’Etat, il doit lui-même devenir totalitaire. Cela signifie : d’une part les sujets acheteurs doivent être formés de façon totalitaire, c’est à dire que non seulement ils veulent - et doivent vouloir - ce que le marché leur offre, mais doivent en outre vouloir le marché comme seule forme où leur identité, telle une marchandise, puisse se socialiser; d’autre part les marchandises elles-mêmes doivent être égalitaires, c’est à dire qu’elles ne doivent pas seulement être accessibles ou du moins désirables pour tous, mais en même temps définir l’accessible et le désirable mêmes. L’égalisation des sujets-acheteurs tend progressivement à transformer le marché en un système de communication universel et véritablement totalitaire où l’essentiel n’est pas simplement de « remplir la caisse ». L’égalisation des marchandises d’autre part équivaut à une suppression des contradictions de classes au niveau de la consommation, car ces marchandises, dans la mesure où elles ne constituent plus seulement une richesse matérielle qu’on amasse - vison, rivière de diamants, etc. - mais concourent directement, sous la forme de « tomates pour les oreilles[5] », de calculatrices, de cigarettes de luxe, de bijouterie de fantaisie et mille babioles en plastique, à la formation du sujet, ont amené un état de fait dont les éducateurs politiques du genre humain ne pouvaient que rêver : elles sont devenues égalitaires et cela dans un sens quasi anthropologique. Si, dans les siècles précédents, on se consolait de l’inégalité matérielle entre les hommes en évoquant la réalité anthropologique ou biologique - « même le riche doit mourir » - les générations actuelles s’en consolent en évoquant l’égalité des plaisirs : même un « riche » - et même une femme riche, belle et particulièrement performante - n’ont au fond rien de mieux à faire, pour se donner un peu de bon temps, que de s’installer, les pieds sur la table, un verre de liquide coloré dans une main, une cigarette de luxe bien smarte dans l’autre, et de se passer, en toute tranquillité, une bonne vidéo.

                 

 

5

 

 

                Et la féminité ? Elle me semble être la représentation de la marchandise, le vecteur décisif, le sous-marin, le cheval de Troie, l’instance médiatrice décisive entre le genre humain et la marchandise, la chose hybride où se mêlent objets préfabriqués et nature humaine, une instance qui commence vraiment à jeter le doute : est-ce bien un être humain, normalisé certes et stéréotypé dans toutes les règles de l’art, ou est-ce déjà une marchandise douée de vie et d’émotions. Si la féminité a fait parler d’elle et s’est placée sur le marché dans un esprit de révolte, il n’en reste pas moins que c’est par le canal de cette même féminité, en revêtant ses bonnes intentions et en profitant de sa bonne réputation, que la conscience marchande s’est infiltrée dans la conscience humaine, et cette fois il ne s’agit pas seulement d’un renversement de toutes nos valeurs usuelles mais d’une usurpation de notre conscience même. Dès lors, celle-ci n’est pas seulement pervertie ou corrompue par l’idée fausse de la vénalité de l’amour et du bonheur - s’il m’offre un diadème, une R5 ou un vélo de course, je serai heureuse - mais elle n’existe pas si elle n’est pas produite et entretenue par des éléments synthétiques, des éléments-marchandises : s’il ne me fait pas un cadeau de temps en temps, un diadème, une R5, un vélo de course, je me sens si vide, je ne me sens plus du tout; si nous ne discutons pas de temps en temps de notre relation, je ne sens pas que nous sommes ensemble, tout devient si irréel; si je ne peux pas au moins rester seule de temps en temps, je ne sais vraiment plus si j’existe. Si je ne me fais pas - moi, ou ce que j’estime être moi - régulièrement caresser, c’est à dire peloter, si quelqu’un ne m’adresse pas régulièrement la parole - ne serait-ce que le présentateur de la télé qui me souhaite bonne nuit -; si quelqu’un ne m’interprétait pas régulièrement - mon groupe, mon thérapeute, ma meilleure amie, mon amant et à défaut, c’est à dire en règle générale, moi-même, si je ne me trouvais pas régulièrement confrontée avec moi-même, s’il n’y avait personne pour retracer mes contours, pour m’interpréter, pour me produire et reproduire, en vérité, je n’existerais pas. J’existerais encore moins que le pantalon vert, jaune ou bleu lorsque, une fois sorti de l’étalage kaléidoscopique de pantalons unis, il n’est plus, sur le comptoir, que ce qu’il est, un simple pantalon vert, jaune ou bleu. Je ne serais absolument rien, qu’une monade apeurée, une laissée-pour-compte isolée, remisée loin du kaléidoscope chatoyant des marchandises, un objet désormais négligé par la publicité, un être apathique et comme mort qui, ne représentant plus aucun mode de vie, ne participe plus d’aucun mode de vie, qui est mort, fini, éteint.

                Nous avons donc affaire, insistons-y, à une conquête de la position de sujet, c’est à dire de notre position, par la marchandise. La féminité lui sert de couverture. Dans les mots sans aucun doute, elle tient une position de sujet, mais dans les faits, dans l’histoire, elle en est à cent lieues, à cent lieues d’avoir l’existence réelle, active, mais aussi périssable, d’un sujet. La féminité en tant que subjectivité féminine représente un vide qui est prétendument comblé par une quelconque féminité originale, sortie d’on ne sait où, mais que comble en réalité la marchandise elle-même, une marchandise passive, capable de réactions et de séduction, animée du désir et du besoin d’être manipulée. Evidemment - et je dirais presque : hélas ! - cette marchandise n’est pas un véritable objet; elle n’est rien d’autre que nous-mêmes, dans la mesure où nous n’atteignons plus de « véritable » identité que par l’intermédiaire des marchandises. Les ressources que nous ont léguées des siècles d’exclusion et de non-existence historique - les ressources de la négativité et, avant tout, du refus - se trouvent impitoyablement anéanties du fait que la marchandise s’en mêle. Là où aurait pu se développer une dialectique ne s’est mis en place qu’un mécanisme de bascule. Nous prenons pour une négation déterminée ce qui en réalité n’est que la conséquence de l’indispensable diversité des marchandises.

                Je me permets ici une digression sur le thème de l’affirmation : comment se fait-il que les femmes, qui, en vertu de leur histoire, sont pourtant contestatrices, passent leur temps non pas à dire non mais au contraire à dire oui ? Autrement dit, comment se fait-il que les femmes, même quand elles disent non, aimeraient mieux dire oui ? En effet, la critique semble bien n’avoir jamais trouvé d’expression aussi affirmative que chez nous autres femmes. Puisqu’il est prouvé que les tampons sont nocifs, qu’ils n’ont aucun rapport avec le fait biologique de la menstruation mais bien avec la machinerie capitaliste génératrice de besoins, pourquoi diable prétendent-elles, si les tampons sont mauvais, que les éponges[6] sont bonnes ? Puisque le pain industriel est immangeable, c’est à dire produit selon des critères autres que la satisfaction de nos besoins, pourquoi prétendent-elles que le pain biologique est excellent ? Apparemment, rien n’est trop bon ni trop cher pour nous, pourvu que la confection soit écologique et exempte des frelatages industriels courants qui distinguent par exemple, selon Engels, le pain de la classe ouvrière. Ce pain-là, c’est bon pour les autres, pour les pauvres ou les pauvres travailleurs qui doivent se dépêcher de faire les courses en sortant du travail et se contenter du pain pré-emballé du super-magasin. Qu’ils s’estiment heureux, s’il n’est pas moisi ! Autre exemple : puisque la télévision a des effets désastreux sur la vie quotidienne, pourquoi les programmes culturels produiraient-ils des résultats contraires ? Après tout, d’où nous vient la certitude - cette certitude vraiment antédiluvienne - que nos besoins, et notre façon de les exprimer, ont résisté au processus de capitalisation; que nous avons réellement un besoin non-industriel de pain, d’éponge ou d’émissions culturelles; que notre éloge des pains, des céréales, des éponges et des débats télévisés hors pair est l’expression d’un besoin original au lieu d’être - ce qui est tout de même plus vraisemblable - l’éloge exclusif d’une marchandise exclusive ?

                Nous voilà occupées à courir la ville toute la journée, prêtes à n’importe quel trajet à vélo pour nous procurer ici le pain biologique, là les nouvelles chaussures d’importation, ici le thé qui nous fait du bien, là le livre qui nous dispose au recueillement. Nous ne sommes pas accommodantes, nous ne nous adaptons pas aux normes sociales, nous n’opinons pas du bonnet, mais nous sommes sûres de nous, clientes conscientes, et nous savons calculer. Nous achetons ce qui nous va, nous ne nous laissons pas faire. C’est nous qui marquons les choses de notre personnalité et non l’inverse. D’un pas énergique, nous cheminons de succès en succès et, à la fin du jour, nos victoires nous laissent - mortes. Nous n’avons remporté aucune victoire, mais tout simplement tué le temps. Nous n’avons rien saisi, que des marchandises, les meilleures peut-être, mais quel intérêt ? Nous n’avons fait aucune expérience même si, le soir, la fatigue de notre esprit et notre soif d’épanchements semblent prouver le contraire. Nous avons, comme de gros poissons, arpenté notre aquarium, happant ici et là les miettes qu’on nous jette. Et rien ne nous sort de cette fausse existence éclatante de couleurs d’emprunt, rien ni personne, ni surtout les autres poissons qui nous signalent des miettes encore plus rares, nous chuchotent des recettes secrètes, nous relatent, en un murmure essoufflé, leurs émouvantes histoires. Le travail salarié, profondément aliénant, c’est à dire profondément normal, nous étant souvent dénié, nous avons tôt fait de penser que nous l’avons moralement et intellectuellement dépassé. Proportionnellement plus exposées au chômage que les hommes, restant souvent traditionnellement exclues du travail, nous avons pour la première fois compris que notre existence marginale représente une chance. Malheureusement nous n’avons pas compris en quoi consiste cette chance. Nous n’avons pas compris que, si nous sommes exclues de la vie sociale, nous ne sommes pas pour autant autonomes, que l’hétéronomie qui nous est imposée dépasse - et de loin - celle, par exemple, d’une ouvrière travaillant à la chaîne. Et cette hétéronomie augmente à mesure que notre situation d’exclues prend du sens - ne serait-ce qu’en nous permettant de passer nos matinées dans les grands magasins « tant qu’il  n’y a personne », d’acheter des produits bon marché fabriqués par les ouvrières thaïlandaises, de canaliser notre insatisfaction et notre malheur dans des groupes de tricot, de psy, de cancéreuses, de gymnastique, de conscience, d’épuiser notre colère dans d’interminables discussions où nous nous payons de mots, de substituer à un terrain d’action un réseau relationnel, d’instaurer un verbiage sans fin, affublé de métathéorie et d’ethnologie du quotidien qui, pour remplacer les faits sociaux perdus depuis longtemps, ne fait que produire du sens. Mais quels sont ces faits sociaux et en quoi pourrait consister la féminité ?

 

 

6

 

 

                Je ne peux me représenter la féminité que comme une appropriation consciente de cette négativité qui est traditionnellement le lot de la féminité et qu’elle supporte plus ou moins inconsciemment. Je ne pense pas que cette négativité doive forcément se transformer en affirmation. Je ne pense pas qu’elle se confonde avec le regard de l’acheteuse qui fait son choix, disant : « Ça, ça et ça, je n’en veux pas, mais je veux ceci; c’est combien s’il vous plaît ? » Je pense que la négativité féminine porte et agit avant tout sur un domaine où elle a été traditionnellement niée, où elle a fait l’expérience de son impuissance et de sa non-existence : le domaine de l’idéologie. Je pense que, en ce domaine, on peut dire autant de non qu’on veut sans pour autant se voir obligé d’ajouter un oui hâtif. Ce qui importe dans cette perspective, c’est de réduire ce qui nous paraît être une réalité, ce qui nous apparaît, depuis notre enfance et notre adolescence, depuis notre première révolte et notre première résignation, comme un fait accompli, de le réduire à ce qu’il est réellement, de l’idéologie. Je m’inspire ici de la psychanalyse, ou plutôt d’un de ses éléments, qu’on s’abstient volontiers de trop souligner ces derniers temps. J’affirme qu’il ne s’agit pas de comprendre un contenu, mais de réduire des résistances. Même l’éponge, le cycle lunaire, mon ventre, mon enfant, du moment qu’ils constituent un sens, fondent une signification, établissent un métaniveau, cultivent une positivité, donnent un vrai sens à ma vie, ne sont rien d’autre que des idéologènes, des surdéterminations, qu’il faut nier, réduire par la critique de l’idéologie, éliminer en disant résolument non. N’ayez crainte, ce remède de cheval ne fera pas disparaître par la même occasion la menstruation, le cycle, l’enfant et le ventre, bien que cela semble être notre principale crainte, et cette peur est évidemment fondée sur l’expérience qu’il n’y a pas de menstruation sans o.b. ni de maternité sans Blédine. Mais avons nous vraiment raison de confier à la publicité et aux médias le soin de nous rendre, sous forme de sens et de signification, la réalité dont la marchandise nous a dépouillée ? Devons-nous nous résoudre à penser que l’expérience de l’allaitement est plus importante que l’allaitement même, qu’il est plus important de se sentir mère que d’élever un enfant ?

                Je pense que la féminité consiste, dans une mesure dont nous sommes encore bien loin d’évaluer l’ampleur, en négativité. Cette négativité, c’est la critique de l’idéologie au sens classique du terme - la destruction des idées fausses, la critique de la fausse conscience - ainsi que le refus pratique, tant dans le domaine de l’objectivité traditionnelle que dans celui de la subjectivité passive moderne. Par exemple, je me sens mal à l’aise lorsqu’une présentatrice femme lit, à la télévision ou à la radio, des informations qui sont masculines d’un bout à l’autre. Elle dira que c’est un progrès dans l’égalité des sexes que de pouvoir lire de vraies informations au lieu d’annoncer simplement le programme. Je me demande pourquoi elle lit ces fadaises alors qu’elle n’est pas obligée de le faire, qu’elle n’en est pas responsable. D’autre part, je ne crie pas victoire lorsqu’on parvient, dans tel ou tel domaine, à arracher l’homme à son rôle de producteur pour le réduire à celui de produit. Quant un présentateur prononce d’une voix suave : « et maintenant, mes chers téléspectateurs, je vous souhaite une bonne nuit », cela m’est désagréable, car je constate que ce n’est pas moi qui triomphe dans cette affaire, mais le principe moderne de la subjectivité passive qui triomphe du bon vieux principe de la production. Que l’homme aussi accepte de se faire objet, cela ne me sert à rien. La seule chose qui serve, c’est de ne pas accepter de se faire objet. La tâche de la critique n’est donc pas mince, et il n’est pas étonnant que nous ressentions cette nécessaire critique comme une véritable attaque contre notre propre identité et ce nécessaire refus comme une manière de nous faire tort à nous-mêmes. Pourtant, même la question de l’égalité des droits à l’université par exemple est à double tranchant, même s’il faut dénoncer les entorses qui lui sont faites. Ce que cette université a de meilleur, n’est-ce pas que du moins elle n’a pas été faite par nous ? Ne devrions-nous pas la critiquer un petit peu, plutôt que d’y faire carrière ? Ne vaut-il pas mieux la critiquer de tout notre cœur, plutôt que de la changer de l’intérieur, en n’y croyant qu’à moitié ? Avons-nous jamais mesuré l’ampleur de la tâche qui attend la critique dans le domaine de l’université, par exemple ? Mais nous avons si bien lié notre identité à la perspective dominante - que ce soit celle du consumérisme alternatif ou du réformisme traditionnel - que nous croyons aller à notre perte si nous la critiquons.

 

 

7

 

 

                En fait, je ne soutiendrais pas une critique aussi radicale, mettant en cause l’image que nous avons de nous-mêmes et notre sécurité émotionnelle, si je n’avais pas une confiance absolue dans cette objectivité qui semble avoir perdu tout crédit au cours des deux derniers siècles. Cette confiance n’est pas arbitraire. Elle se fonde sur le fait que, paradoxalement, même cette objectivité manquée et hostile qui nous impose ses prétentions usurpatrices est notre propre œuvre, qu’elle est un moment de notre procès générique, mais que nous possédons aussi, dans noter comportement biologique d’êtres génériques, une objectivité inaliénable qui résiste obstinément aux efforts manipulateurs de cette première objectivité. Je me fie donc moins à la subjectivité qu’à l’objectivité du sujet. Si cette objectivité n’existait pas, il serait impossible de se figurer - ce dont la théorie du narcissisme doute fort, en effet - que nos enfants grandissent malgré tous nos efforts anarchiques pour les maintenir sous notre coupe, que, d’une manière dialectique et absolument imprévisible qui annonce la médiation vraie, ils nous « apprennent à vivre », et on pourrait se figurer que nos élèves et nos étudiants, nos parents et nos clients, qui doivent contracter des liens avec nous, puissent aussi s’en défaire par la suite, que tous ces rapports passionnels, symbiotiques et narcissiques laissent malgré tout du jeu à l’objectivité. Cette objectivité qui est, plus précisément, l’objectivité de ce que nous avons pris l’habitude de considérer comme le terrain subjectif, est donc une subjectivité objective, notre base naturelle. Elle représente le procès générique. Que, loin de nous sentir simplement visées par cette instance - d’où le slogan « mon corps est à moi ! » - nous soyons obligées, pour nous ménager un minimum d’identité et d’autonomie, de l’invoquer, de nous appuyer sur elle, voilà qui traduit une situation nouvelle. Celle-ci n’est plus caractérisée par le simple fait que le genre empiète sur le domaine de l’autonomie de l’individu mais par la redéfinition et l’usurpation de cette autonomie par une technologie publicitaire et communicationnelle qui s’est autonomisée. En effet, comment pouvons-nous encore différencier notre grossesse de l’image radieuse qu’en donnent les médias, sinon par l’argument terre-à-terre selon lequel avoir des gosses est nécessaire à la reproduction du genre ? Nous n’en sortirons pas en cherchant l’émotion plus vraie, les larmes plus senties, l’expérience plus authentique, bien au contraire : l’authenticité n’est plus depuis longtemps que la marque de ce que génèrent les médias, un label de facticité. Dans ces conditions, notre seul recours est de nous retirer de la subjectivité. Abandonner à la publicité, sans résistance, les larmes, le bonheur maternel, les beaux « jours pénibles », le sentiment d’être jeune, la passion de l’aventure, le sentiment de révolte et le premier amour, tel est mon conseil. Que notre subjectivité à nous - « l’originale », « l’authentique » - se cherche un autre terrain. En matière d’émotion et d’exaltation joyeuse du moi, les médias l’ont définitivement emporté.

 

 

8

 

 

                Je résume. Je pense que le domaine qu’on désigne communément aujourd’hui par le terme emphatique de subjectivité féminine a largement succombé à l’emprise hétéronome de la sphère marchande, publicitaire et communicationnelle. La part de ce domaine qui y échappe, je la définis comme une objectivité, quand ce ne serait qu’une objectivité résiduelle. Elle est notre base naturelle, elle demeure, quoiqu’un peu amochée, l’objectivité que nous tenons de notre genre. Si je devais définir la subjectivité, je ne saurais le faire que de façon historique : elle s’est d’abord intimement confondue avec la productivité, définissant ainsi, dans l’idéologie du XVIIIème siècle, l’individu créateur; elle a ensuite pris, au XIXème siècle, la forme d’une protestation réactionnaire contre l’aliénation objective de la productivité bourgeoise, avant de se confondre intimement avec le monde des marchandises, définissant par exemple, dans l’idéologie du XXème siècle, l’individu narcissique. Une identification aveugle à l’une de ces positions idéologiques traditionnelles ne nous permettra guère de donner substance à notre autonomie. Seule une position de refus pratique et de critique peut nous être utile. Encore une fois, je ne placerais pas tant d’espoir dans cette critique si je n’espérais pas qu’elle soit non seulement destructrice mais aussi libératrice, qu’à l’ombre ou à l’abri de cette critique puisse se développer un peu de ce qui se trouve étouffé par des définitions marchandes : grandir, avoir des enfants, exercer une activité, même rémunérée, vivre. Il semble que la perspective critique doive actuellement remplacer la perspective historique, que la « vie simple » doive remplacer la grande aventure historique. Si l’on songe à l’effort démentiel nécessaire pour résister à l’idéologisation de la vie quotidienne - si l’on songe à ce qu’il coûte tout particulièrement aux femmes - cet effort ne nous semblera pas moindre, ni moins important, que celui qu’il faut déployer pour sortir vainqueur d’une aventure historique.

 

 

 


[1]Friedrich Schiller, Lettres sur l’éducation ésthétique de l’homme, Paris, Aubier, 1992, page 339.

[2]Henri Bergson, Les deux sources de la morale et de la religion.

[3]Cf. Ulrich Enderwitz, Totale Reklame. Von derMarktgesellschaft zur Kommunikationsgemeinschaft, Freiburg, éd. Ça-ira, 1986

[4]Cf. Max Horkheimer, Die Juden und Europa, Zeitschrift für Sozialforschung, (VIII), 1939; ré-impression aux éditions DTV, Münich, 1980, p. 115-117.

[5]L’équivalent allemand de l’expression française « T’as les oreilles bouchées ?! » est « T’as des tomates dans les oreilles ?! » (NdT).

[6]Produit biologique proposé par certaines féministes pour remplacer les tampons (NdT).

 

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La Bestiole

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