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Rien de nouveau me dira-t’on, eh bien non, parce que les choses continuent, et même se creusent, s’aggravent, dans le même. La violence systémique envers les infériorisées dans les milieux prétentieux et affinitaire fait partie de ces choses. Les textes repris sous cette rubrique et qui ont déjà quelques années en rendent compte, comme de ce sens unique.

 

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Qui est propriétaire (et qui ne l'est pas) au paradis affinitaire ?

La solidarité du capital à meufgouinetranslande

 

C’est un secret de polichinelle, lequel cependant demande toujours à être éventé, que nos idées, efforts et dispositions visant à « changer les choses » au nom d’idées et de référents supposés incontournables nous mène avec régularité à reproduire et renforcer, au contraire, les structures mêmes de ce que nous prétendions, avec plus ou moins de bonne foi et d’altruisme il est vrai, renverser. Par exemple la concentration et l’appropriation des richesses et autres moyens sociaux. C’est ainsi qu’un caractère majeur du milieu « meuf-gouines-trans », comme de bien d’autres milieux axés sur les politiques de l’identité, est sa reproduction assidue des objectifs et des hiérarchies de la société économique, relationniste et propriétaire que paraît-il il entend combattre ; ou bien est-ce la « dépasser » en la « réalisant » ? – ce qui peut évidemment vouloir dire la concurrencer avec succès, dans ce sens qu’il approuve bruyamment de convergence et d’intégration. Vieille histoire déjà que son appétence boulimique pour la réappropriation des éléments sociaux assignés masculins, la prise de pouvoir, la valorisation selon de bonnes vieilles échelles évidentes, anthropologiques, d’estimation et de pratiques, le plaisir, l’intensité, la profite de la vie, et autres belles choses forcément in-con-tour-nables et surtout qui ne sauraient, dit-on, receler dans leur logique interne, leur rôle social, les misères et oppressions dont nous nous plaignons Ben non, tout beau tout autre tout en sucre l’idéal spontané, avec sa convergence affinitaire. Tu parles. L’inégalité sociale et matérielle qui le structure, le compose, le régit, est une conséquence inévitable de cette convergence de volonté et d’appropriation, qui se révèle dans les faits foncièrement celle de la société majoritaire, au point que les bourdieuseries les plus schématiques y collent comme un tatouage. L’héritage et la cooptation y règnent sans partage. Ce n’est pas « culturel » ou « symbolique », c’est le reflet des richesses accumulées ; il faut arrêter de mettre hors de cause, à l’abri, la valeur d’échange, l’argent qui structure le social.

 

Ce milieu rassemble préféremment selon les lois de l’affinité sociale qui le régissent, des gentes qui viennent de familles un peu pétées de fric, avec patrimoine, classes moyennes sup’ quoi, professions libérales, enseignantes, fonctionnaires à échelon, celles qui ont encore pu accumuler. Cuiller dans la bouche et coussin sous les fesses pour la génération suivante. Inutile de trop longuement s’attarder sur le fait établi que les autres aspects de valeur – aise, attirance, compétences, boulots gratifiants, pépères et bien payés, quand elles daignent s’y adonner - s’agglutinent méthodiquement sur cette classe de personne. Aujourd’hui comme hier, c’est ça qui cimente les participantes de plein exercice. Bien sûr, il convient de prendre des distances, de vivre sobrement et un tantinet à l’arrache, on est rebelle ou on ne l’est pas ; ce qui d’ailleurs est d’autant plus méritoire et commode qu’on sait qu’on aura ce dont on a envie ou besoin si nécessaire, en cas de « grand projet » par exemple, ou de retraite dans un prieuré affinitaire. Le pénitentiel moral, l’exotisation et la pseudo-précarité de rigueur, d’ailleurs, sont une spécialité de la classe moyenne sup’. L’appel à la perfection hautaine par l’action et l’attitude, mais pas trop par la réflexion, est un vieux domaine de surplombantes qui s’ennuient et se flagellent pour se valoriser, tout en conservant leur entre-soi et leurs escarcelles – ce qui est n’est pas nouveau historiquement, autrefois on entrait au couvent, on se soumettait à règle – mais ô miracle, les inégalités de richesse et de classe étaient déjà soigneusement conservées même dans la macération. Il faut se sentir, se savoir des airbags pour se priver démonstrativement, prendre quelques risques, déjanter raisonnablement. On se la joue déclasse, reniée, morte sociale, mais les arrière-plans sont toujours là à la rescousse. Enfin, le « destin social » de ces personnes les fait toujours finir bien, respectées, gestionnaires de quelque chose, jamais en faillite ; sauf anicroche d’autant plus regrettable qu’elle n’était pas prévue dans le logiciel. Mais même dans ce cas elles sont alors comme on dit entourées. À l’abri des effets destructeurs ce qu’une certaine langue symétrisante, neutraliste, appelle les « accidents de la vie », lesquels s’acharnent curieusement sur celles qui ont le tort insigne de ne pas rassembler tous ces atouts que paraît-il nous devrions (mais discrètement) partager…

Ce genre de milieu ne peut évidemment pas constituer de nouveaux modes de collectif, malgré ce qui s’y déclare. Il se borne à mettre en réseau des monades bien lancées dans la vie, façonnées autant que fascinées par le pouvoir, l’appropriation et la satisfaction. D’ailleurs, tous ses média, ateliers, catéchismes le répètent : chez nous il n’y a pas de rapports sociaux (ou si peu…), il n’y a que des conflits. De la négociation. Des arrangements. Entre gentes pleines de réserves matérielles et sociales, de pouvoirs et de compétences ; ou même plutôt à l’origine de ces forces, ferait beau voir que nos bonnes volontés soient déterminées par des si banales comptabilités, roooh…. Toute ressemblance etc etc… Tout ce fonctionnement consensuel basé sur la reconnaissance réciproque de valeur et de possession est protégé par une frontière peu visible, coussinesque, aussi implacable qu’épaisse et molle, pas assumée mais rigoureusement agie, et incroyablement efficace parce qu’on s’y envase sans arriver à bien la percevoir.

 

De l’autre côté, au revers, en dessous disons le, il y a les loquedues. L’autre face, inévitable autant qu’embêtante, de cette sympathique idylle libérale subversive. Les loquedues proviennent de la basse cour, et l’ont bien expérimenté dès leur enfance, puis dans les différents secteurs sociaux. La basse cour est, c’est rien de le dire, vaste et très « diverse ». Il n’y a pas plus d’unité des loquedues, en termes de rapports sociaux et de ce à quoi et à qui ils aboutissent, que de « peuple ». C’est aussi ce qui fait la grande impuissance des loquedues, qui n’ont en commun que de ne pas valoir grand’chose sur les peu variés marchés (propriété, relation…) en vigueur, face à des rejetonnes de classe moyenne sup’ qui forment un bloc social incroyablement homogène – écoutez ces amies raconter leur life, au bout de trois vous avez en gros de quoi extrapoler pour des centaines. Les loquedues sont celles auxquelles l’essentiel manque, et qui ne manquent à personne d’essentielle. D’une certain manière, les loquedues arrivent plus ou moins au même « endroit » sur l’échelle de valorisation/intégration, avec quelques variations (souvent dues à une semi-cooptation provisoire de la part des bourges), mais elles viennent de situations tellement différentes et souvent opposées qu’il leur est impossible de se rapprocher les unes des autres. C’est là qu’on voit que la convergence, c’est aussi un idéal, un truc, un truquage de riches et d’appréciées.

Les loquedues voient une fenêtre allumée et entendent des slogans alléchants. Et, il faut bien le dire, quelque part, valorisants. Le piège parfait, on va vous permettre d’intégrer, et par un biais chatoyant ! Comme le principe social général est la valorisation, eh bien elles accourent, volètent même, en trébuchant, vers meuf-gouine-translande. Alors à la fois, èmgétélande n’a pas forcément besoin de cet « apport », ça fait baisser le niveau, il faudrait envisager de collectiviser égalitairement, ça va pas la tête. Ça c’est pour les pancartes. Mais en même temps il y a justement cette prétention politique à servir le monde (warf warf), et surtout il y a la conscience sourde d’un gain relatif tout de même : on va pouvoir utiliser les loquedues.

 

Le rapport social qui se concrétise et se concentre à èmgétélande, à côté de la production de valeur sociale « pure » sous diverses formes, c’est le mépris, l’utilisation, en un mot comme en cent l’abus envers celles qui sont en dessous. On leur prend et on les jette, après leur avoir bien fait sentir en prime leur profonde indignité, leur insuffisance crasse. On les utilise avec circonspection pour ce qu’on pourrait appeler (et qui le sont quelquefois au sens strict) les tâches ménagères, la figuration et le bouclier humain, quand ce ne sont pas les sacrifices purs et simples. D’aucunes qui se la jouent pseudo-précaires j’ai renié ma famille (laquelle est fidèlement de retour intacte au premier besoin sérieux) leur pompent leur vie et même leurs éventuels biens. On n’en finirait pas de lister et de détailler l’inventivité de nos amies et supérieures dans la violence, l’humiliation, le chantage. Ça coule d’elles, personnes ou groupes, comme de source. Et ça se présente comme de la considération… Qui aime bien maltraite avec entrain, et extorque grossièrement le consentement « spontané ». L’abus est la forme spécifique du rapport inégalitaire dans un milieu qui se pose en « dépassement », qui par ailleurs réduit tout social a un mélange de subjectif et de moral, ce qui in fine donne encore plus de pouvoir à celles qui incarnent la référence sociale et économique, sans le dire un instant et même en affirmant hautement le contraire. L’abus est constitué par une cuisine à la fois savante et exotique d’appropriation, de mise en dépendance, de règne par la peur (on sait ce qui vous arrive dès qu’on déplaît), d’humiliation à la fois crue et niée. Elles abusent enfin en se substituant aux loquedues, en prenant leur place et leur voix, dans la foire à l'identité et à l'oppression qui incite à faire le plein de valeur aussi par ce biais légitimiste. Elles ont résolu leur souci de culpabilité par l’alternative entre fétichiser, pour mieux utiliser, et exterminer. À èmgétélande, les bourges abusent systématiquement des loquedues, et bien évidemment les éliminent avec régularité. Turn over ! La longévité, chez elles, suppose pour nous une docilité qui confine à l’inexistence, au pompage à fond, une performance quoi. Joue enfin la bonne vieille surestime automate que l’on nourrit pour qui nous surplombe et encore plus nous maltraite ; pas de repro du tout du rapport social et de richesse, j’vous dis… La violence sociale surplombante dans le milieu est intégrée, idéologique et collective, pas pathologique et individuelle. Elle est conséquence des idéaux qui le structurent, le motivent, et de la hiérarchie sociale qu’ils relaient et confortent.

 

Oui, c’est binaire. Les loquedues et les aisées. Mais le social valorisateur est binaire. Tu as-tu n’as pas, tu portes du valorisé tu ne le portes pas. Que les groupes sociaux ici schématisés, affinitaires cooptantes riches et loquedues en tous genres, soient, surtout le second il faut bien le dire, morcelés, parcourus de contradictions, d’oppositions, de concurrences, ne change rien à la géométrie, pourrait-on dire, du rapport, lequel en définitive nous fait « ce que nous sommes », dans le réel. On peut avoir pour but de se défaire de ce binaire, mais en tous cas ce ne sera pas possible en faisant semblant que nous le « dépasserions » par la volonté, ou qu’il n’existe pas – ce qui ramènerait à l’idée d’une réalité « transcendante » qui renverrait le monde social à une illusion ; sauf que cette prétendue illusion est la réalité de toute notre vie, et que nous en crevons.

Le fonctionnement, la structure d’èmgétélande, comme de bien d’autres secteurs, sont le point de rencontre de l’état du rapport social et de l’idéal moral valorisateur masculinoforme et aisé. Et la notion de solidarité, comme je l’ai aussi remarqué, y est celle de reconnaissance et d’abondement du niveau social – la solidarité suppose une égalité dans la possession, dans la supériorité, d’avoir/être quelque chose de consistant à négocier. La solidarité est un commerce comme un autre, une espèce de monnaie alternative qui n’a, comme toute monnaie, d’effectivité que si elle recouvre du cash ou du solide. La solidarité est un tamis pour éliminer les loquedues. La solidarité fait partie du même monde que la charité, comme la gratuité n’existe que par la valeur d’échange. Elles en sont à la fois l’autre visage, la déclinaison inférieure, mais aussi souvent le masque. La solidarité ne profite en réalité qu’à celles qui ont de quoi échanger derrière elle, dans les coffres de la méchante société majoritaire. On pourrait dire, c’est l’aboutissement et l’impasse (enfin ça dépend pour qui, ou plutôt il en est pour qui l’impasse est confortable) de toute une histoire, qui n’est qu’un secteur de l’histoire sociale et économique globale.

Il est évident que même si la haine est à l’ordre du jour, face au mépris et à la risée, on n’en finira pas avec « ça », ni même avec celles là, avec la reproduction de la chirurgie morale, des rétorsions ou des surenchères habituelles. Même si on n’a pas non plus à prendre de gants. Les empêcher de nuire, c’est arriver à remettre en cause et à briser tout le soubassement, l’idéal et le fonctionnement qui les soutiennent. Y a du taf et du pas simple, même si un avant de sabotage semble indiqué aussi.

 

Bien sûr, le principe d’utilisation et de hiérarchisation, comme partout ailleurs, entraîne un fonctionnement où un volet de loquedues (renouvelable, il y a du turn over dans l’air !) font l’embrayage de l’abus, le sale boulot, la publicité pour leurs amies, et prennent leur défense contre les abusées qui se rebiffent. Mi par attirance véritable - qui ne serait charmée et convaincue par ce qui incarne si bien la présence à soi dans ce monde idéal, bref le pouvoir ; mi par crainte sourde ou consciente de ce que signifie être rayée des listes, sous traitée à la violence sociales brute. C’est le vieux refrain des supplétives, subalternes et autres domestiques, qui demande d’ailleurs aussi tout une élucidation encore à faire. Il y a ainsi un volet permanent de loquedues commerciales politiques auxiliaires zélées, qui exposent leur rognons et leur monnaie pour protéger, rembourrer la place de leurs supérieures. C’est le méli-mélo habituel de la survie des minoritaires, isolées les unes des autres et mises en concurrence par rapport à un idéal métasocial auquel il est si facile d’adhérer, contre ses égales toujours soupçonnées parce que méprisées, et qui promet en outre fallacieusement, ou chèrement, une « meilleure qualité de vie ». La sororité automatique des inférieures est une fable pour dessins animés moralistes et mensongers. C’est exactement le contraire qui se passe, l’utilisation disciplinaire et sadique des unes contre les autres. Il y a ainsi tout un volet de loquedues qui reprennent à pleine bouche le slogan de la solidarité, mais qui n’ont d’autre activité que de déférer aux exigences de leurs patronnes bourges, de relayer leur intérêt déclaré « commun », de surveiller et de réprimer la cheptelle inférieure, de trahir soigneusement au besoin leurs « sœurs » pour entretenir leur matricule (la sororité est vraiment, avec l’amitié et la solidarité, une des notions clés de l’hypocrisie et de l’arnaque sociale contemporaine, partout où elles se nichent !). Accusées, accusatrices, mais toujours illégitimes, destabilisées, mises en danger dans leur existence même pour les garder à la botte.

 

Tout ça reste en partie une définition morale, et ça tombe donc dans l’approche même qu’il faudrait briser, mais zut, nous y sommes et donc il faut aussi user de ce qui y a cours : èmgétélande est un milieu constitué de et régi par une majorité de crevures qui savent très bien, et apprennent vite quand elles sont cooptées, ce qu’il en est, comment ça marche, (ce) qui compte et pourquoi. N’hésitent même quelquefois pas à le dire cash à leurs victimes les plus éveillées. Un peu de cynisme met du lubrifiant dans les rouages. Èmgétélande fonctionne sur l’accumulation sociale, financière, relationnelle ; l’affinitaire valorisateur, le mensonge et l’abus qu’il permet en trompant les loquedues de tout acabit. Par ailleurs, c’est délibérément et en toute conscience, selon l’habitus social qui fait que si d’une part on intègre sa position et son action comme nécessaires, on les pratique en les sachant très bien. On sait ce qu’on fait. Et d’autant plus que l’idéologie utilitaire des « mains sales » et de « l’omelette » a un grand crédit parmi les qui prétendent à une certaine classe. En clair, pas de scrupules. Donc, oui, il faut assumer, que ce soit même positivement (et il y en aura pour !) : crevures solidaires, bien ancrées dans leur détermination et leurs intérêts.

 

La politique n’est que la réalisation formelle de l’économie, à quoi que celle-ci s’applique. Camarades loquedues, sachez bien ce qui vous attend dans le canapé sororal d’èmgétélande. Il est bon de se déterminer en connaissance de cause, et il va sans doute falloir sérieusement faire de la pub là-dessus. Les milieux « subversifs » et contestataires sont un abattoir et un cimetière pour les plus pauvres et les plus faibles. Conclusion annexe : il nous faut sans doute des séparatismes de plus en plus précis pour vivre. Mais évidemment, comme on sait, plus on est en bas, moins on se rencontre et moins on s’accorde. La magie de la valorisation sociale nous vérole. Désensorcelons nous.

 

Le mépris engendre la haine. Celle-ci n’a pas vocation à rester platonique. Mais non plus à nous inciter une fois de plus à ce sacrifice, ce « dépassement », qu’on demande ô miracle toujours aux mêmes. Par ailleurs nous ne pouvons pas être nous selon les règles et dynamiques du nous de celles qui ont. Ne reste que l’inventivité, avec la rancune.

Les convergences et les mixités actuelles, qui s’agglutinent autour d’idéaux et d’injonction morales-politiques qui masquent, nient les rapports sociaux et les inégalités, non seulement augmentent la violence des plus fortes envers les plus faibles, mais encore empêchent celles-ci de se regrouper spécifiquement, au nom d’unités factices et orientées sur le maintien des intérêts des premières, placés en référence prétendument « pour toutes » (encore une fois, tu parles !). Il nous faut admettre les conséquences des rapports sociaux, et nous rendre compte qu’il est plus meurtrier pour nous de nous laisser tenter par les « inclusions » que de prendre nos partis et nous organiser en autant de minorités qu’il le faudra, hors de et contre les majorités, explicites ou implicites. Seules les conséquences sont à considérer. En effet, vu comment les choses sont en train de tourner économiquement et socialement, que nous soyions coincées, les plus pauvres, à nous organiser, par les issues de classe moyenne sup’ qui la jouent fort alamo et occupent tant au sens littéral que d’un point de vue moral ce qu’il y a actuellement de ressources collectives, y compris avec leurs prétextes condescendants de dames de charité, ça va vraiment pas faire. Certes il s’agira de ne pas faire comme elles, côté idéaux et orga, mais par ailleurs, selon comment la situation va se tendre en général, il faut considérer l’éventualité aussi de leur prendre ces ressources qu’elles se sont monopolisées. Et d’en créer d’autres si possible. Et de pas non plus alors nous laisser avoir par leur éventuelles chouignements ; qu’elles aillent emménager dans les pavillons spacieux de leurs renp’s, dans les apparts que ceux ci leurs offrent. Si nous les laissons reprendre pied dans ce possible nouveau collectif ou communautaire, il y a fort à parier que selon la règle hydraulique des puissances sociales elles s’y retrouveront vite à la surface, pellicule étouffante, y reprendront le pouvoir et finiront par nous en éjecter. Il faut penser à ça dès maintenant. Ou alors il faut qu’elles capitulent réellement, acceptent le partage selon les ressources réelles des gentes, bref admettent un nouveau fonctionnement social. Redistribuer ce qui a été monopolisé et quelquefois klepté suppose aussi ne pas essayer de reproduire les objectifs qui couvraient, légitimaient et rationalisaient ce fonctionnement.

 

Le format comme le contenu actuels d’èmgétélande ne semblent en effet pas réformables, ni donc son inclination assidue, sous les slogans chamarrés, à reproduire assez platement le rapport social, notamment de richesse et de socialisation. De ce point de vue, il serait bon de revoir les positions d’origine comme les objectifs, implicites ou explicites. En venir à un rapprochement matériel de ceux-ci, à l’élagage des grandes espérances qui supposent les arrières assurés, à un égalitarisme sourcilleux. Mais il va de soi que ce ne peut être le fait de celles qui y prévalent, lesquelles n’y ont pas le plus petit intérêt, la plus superficielle identification. Déjà, celles qui n’en sont n’i n’y ont, pourrons nous y arriver ? Une sécession conséquente et efficace de loquedues est-elle imaginable ? Encore une fois, après avoir autant que possible cassé leur baraque publicitaire, saccagé leur room à tout faire et à tout infliger, retiré le soubassement tout de même bien pratique que nous constituions, il faudra en tout se défaire des idéaux, des destinations qui nous ont mises et maintenues où nous (en) sommes. Sans revenir d’un pas en arrière vers les limbes de la morale et de la justice. Ce n’est pas un mince pari et aucune garantie n’existe qu’il est réalisable. Nous ne sommes pas elles, nous ne pouvons être que contre elles, destinations et gentes ; mais aussi nous ne sommes, elles comme nous, que ce qui aboutit à nous, le rapport social. L’identité, la solidarité, l’affinité sont une sale blague de valorisées qui seules ont les moyens d’en user, et un leurre pour les loquedues qui espèrent bien vainement s’en sortir en photocopiant une monnaie existentielle sans en posséder les réserves sociales. Il faut faire voler en miettes ces objectifs et idéaux sociaux, ou se condamner à les reproduire, à les réimposer, à les resubir.

hiver 17

 

 

 

 

Ciao Berthe !

 

 

 

Jaroslav Hasek, dans ses Histoires vraies et populaires, narre l’aventure d’un chat qu’un garnement, en service commandé pour raisons politiques (le père du môme étant le concurrent aux élections du patron de l’animal), qu’un garnement donc tabasse méchamment, et qui, étant d’un naturel pacifique, d’un raisonnement lent, a besoin de toute la nuit pour ruminer le cas : il lui est arrivé quelque chose, ce quelque chose a été commis par quelqu’un, ce quelque chose était brutal ; à l’aube, il en conclut que ce fut insupportable, et délibère de se venger.

 

La vengeance, selon Adorno, est une des formes primitives de l’échange. Je suis assez convaincue par cette interprétation. Voyant où l’échange, la valeur y attachée, la justice nous ont conduit, j’ai évidemment quelque réticence à user de ce genre de formes sociales. Et cependant, malheureusement, nous ne pouvons être comprises que par un minimum d’usage des formes sociales communes, si misérables soient-elles. La gifle et le coup de pied dans le derrière en réponse à des ignominies en font partie.

 

Mais c’est surtout que je suis un peu comme ce chat. Il me faut communément des années, longues nuits, pour décider qu’il n’y a absolument plus rien à attendre des rapports sociaux ou politiques avec divers types de personnes, que ce soient les bio lourdingues ou les barbies t’ qui les collent, sinon du pire, et qu’il est temps de prendre bâton et crécelle. J’aimerais y voir bien d’autres, les épaulées qui font la leçon – cela fait longtemps qu’elles auraient dégainé leur pouvoir socio-relationnel pour rétablir, comme on dit, choses, faits et équilibre. Ne disposant guère de ce pouvoir, lequel répond à la définition de la capacité à ce qu’autrui veuille ce que vous voulez, il me faut longtemps pour conclure que les situations sont intolérables, et y mettre fin alors qu’elles ont mis déjà largement fin à moi-même.

 

Le mépris est une denrée qui a pour propriété singulière de se nourrir de soi-même, et de toujours croître, s’épaissir. Un peu comme une maladie auto-immune du rapport de pouvoir. La maltraitance, la violence, le mensonge, autres sympathiques bébêtes, croissent avec lui, font autour de lui ronde vigilante sur leurs gros petons. Rien ne doit échapper à leurs molaires.

Même la critique de ce qu’on appelle l’humour n’y a rien fait : si le rire est devenu circonspect, le mépris n’y a rien perdu.

 

Je dois dire, je n’ai absolument plus envie de me coltiner, en tous cas seule, le « pourquoi-comment » de ces must de l’humanité. Ne reste plus que la question, combien triviale, de la rétribution. Parce que de toute façon on n’y échappe pas, même seule, même exilée dans le désert le plus lointain ou sur la planète voisine. Le mépris, la haine et les violences subies sont crochées en vous, y grandissent.

 

Voilà tantôt cinquante ans que je me traîne enrobée du mépris et de la haine de mes contemporaines. Je suis probablement à ce jour la hamstère la plus dévalorisée du vivarium hamsterlandien. J’en suis devenue une espèce d’affreuse sucrerie géante, fourrée à l’amertume du produit miracle qu’engendrent ces deux siamois : la honte (1). Produit miracle, absolument, comme les détergents aux composées redoutables qu’on proposait à la vente en vantant leur capacité dissolvante dans les années soixante. La honte, institutionnelle, est le produit qui sert à dissoudre les ceusses qui ne sont pas rentables, socialement, relationnellement et matériellement. La honte n’est pas qu’un « sentiment », elle est aussi constituée des méthodes mises en œuvre pour l’instaurer, ainsi qu’on instaure un régime de peur : mensonges, armes, contraintes et violences. La honte est une vieille pratique sociale de pressage fructueux qui connaît des développements inespérés, à chaque fois qu’une identité de plus pendouille à l’arbre existentiel.

 

Le mépris constitue un secteur institutionnel des rapports sociaux. Il est nécessaire qu’il y ait un volant de gentes méprisées, c’est la condition au maintien du sentiment d’égalité chez les gentes admises à mépriser (privilège fondamental de l’intégration sociale, avant même tout accès à la distribution des biens). L’égalité ne peut exister sans inégalité, c’est pourquoi elle est et reste un contrat implicite ou explicite de dominantes, d’une part, et une vaste blague, d’autre part.

 

Il lui faut par ailleurs, c’est tout de même plus pratique, une réserve de monstres envers lesquelles convergent le dégoût et le mépris, depuis les positions les plus opposées. Il y aura toujours une bonne raison, voir plusieurs pour recouvrir celle-là comme le glaçage recouvre la génoise. Ainsi, je suis trop féministe chez les critiques, et trop critique chez les féministes. C’est le glaçage. Mais la génoise, c’est d’être f-t’, grasse et ingrate. C’est ça qui procure le ressenti le vrai, le frisson de dégoût dès que vous êtes en présence. De toute façon f déjà ça pue, alors je vous dis pas, f choisie et bricolée comme on peut, ce que ça donne ! Si encore j’avais des moyens, ou bien un capital relationnel fourni, je serais au moins exploitable par la bande ; mais ce n’est pas le cas. On ne trouve avec moi que des questions qui ont mal à la tête. Et on n’aime pas, à hamsterlande, avoir mal à la tête.

Pour corser le cotillon, j’ai été témoin et victime de pas mal d’abus, pour parler poliment, qui semblent impossible à reconnaître à celles qui en ont été les auteures, et au milieu qui les entoure – où on sait très bien à quoi s’en tenir sur la vérité à ce sujet, comme à quelques autres. Mais voilà, ça coûterait tellement cher idéologiquement, et aussi au crédit personnel comme politique de quelques petites cheffes du milieu féministe et lesbien lyonnais, que mieux vaut carrément essayer d’anihiler ce qui a pu se passer, en tuant la victime. C’est un vieux must des affaires criminelles. Des fois ça marche, des fois ça marche pas. C’est ça la société du risque, du gain, du plaisir, de l’intensité et de toutes ces belles choses. Il faut y tuer les gentes pour progresser en puissance dans le jeu. Mais il n’y pas de garantie et de chasseuse, on peut se retrouver lapine sans qu’il soit crié gare. Mauvais plan. Le niveau de l’analyse est ici de celui de la morale qui porte ces fonctionnements.

 

Au reste, il est probable qu’en cette fin de partie ou toutes se résignent ou essaient par les moyens les moins divers de convertir leurs fonds en monnaie forte, en formes masculines quoi, en devenir-mec, que nous, les quelques f-t’s non intégrationnistes, qui ne sommes pas des ventouses à cis comme la plupart de nos congénères, mêmes grandes gueules, soyons les abominables retardataires, les seules à n’avoir pas voulu comprendre que le salut est dans le ralliement participatif à la domination, bref que nous concentrions sur nos rares caboches négatives toute la peur, tout le dégoût, toute l’exotisation et toute la haine qui s’attachent de temps immémorial au féminin et à tout ce qui lui est assigné. Et que par là même nous sommes peut-être, étrange sentiment si cela se vérifie, de celles qui, éparpillées, réprouvées, moquées, essaient de tenir entrouvert le dessous des planches de la palissade dans laquelle nous nous sommes consciencieusement enclouées, échappée possible vers des formes de vie radicalement différentes, pour tout dire un monde de nanas (beeeeh !). Cela vaut en quelque sorte tous les mépris et toutes les charogneries envers nous. Faire aller le monde hors de ses rails – quel crime abominable, comme eut dit La Fontaine.

 

C’est sûr, le ressentiment et sa culture ne nous mènent probablement qu’à perpétuer ce monde. Le ressentiment, c’est la traduction politique de l’échange contraint. Tu m’as donné tant, je vais te donner tant. Coincées. Et d’autant plus coincées que nous sommes happées très vite dans la systématisation : justices, stigmatisations, calomnies, sentiment de son bon droit – bref toute la puanteur de la société actuelle et de son non dépassement. Et de ses conséquences. Par ailleurs, le ressentiment est la fonctionnement de base des fétichismes et essentialismes sociaux, c'est-à-dire de la personnalisation des formes sociales ; très rapidement, il n’y a plus d’analyse ni de critique de ces formes, qui ne sont plus même perçues comme, et toute la puissance est mobilisée contre des groupes en tant que tels. L’antisémitisme étant probablement la matrice des formes modernes de ressentiment. Je renvoie là-dessus aux travaux de Postone. Le ressentiment est une manière énorme de dévier la critique et de la transformer en haine, elle-même amenée très vite à l’impuissance – même quand elle se fraie un chemin, c’est en portant un des pouvoirs concurrents. Nous cherchons à faire porter notre rancœur, toute justifiée soit-elle, par une des formes sociales qui se pressent pour nous les prendre en charge – et nous nous retrouvons à porter ces formes. Expropriées, comme d’hab ! Et de nos propres consentement et enthousiasme, comme d’hab aussi. Le ressentiment est une préparation morale à la confiscation de nos volontés par les formes sociales, voir directement les intérêts politiques en jeu.

Je n’ai non plus envie que personne de laisser sans réponse ni réaction la violence, le mensonge, la lâcheté ni la désinvolture ; mais il importe que la riposte ne se formate pas en rétribution. Sans quoi nous sommes faites, une fois de plus, et réintégrées en deux temps trois mouvements dans le circuit sans fin de l’échange.

De l’échange contraint pour se valoriser. J’ai déjà écrit moult fois que je ne vois aucune issue dans le renforcement de la célébration des formes sociales d’intégration dans ce monde – et qu’elles portent en elles même brutalité et anéantissement. Notre triste soif de justice rétributive est aussi intensifiée par notre volonté de ne pas remettre en cause nos valeurs sociales et relationnelles (propriété, sexualité, identité…), mais de nous offrir tout de même une espèce de misérable consolation à leurs effets destructeurs. Et la seule alternative interne en paraît le cynisme le plus débridé. Je lisais ainsi dans une très intéressante brochure récente que je recommande et signale par ailleurs, pour ce qu’elle décrit et dénonce le mensonge et la lâcheté qui moussent sur cette hamsterlande dont nous ressortissons (Paranormal Tabou) un texte final, « Améliorons nos aptitudes aux conflits », qui me fait un peu dresser les cheveux sur la tête, que je qualifierais facilement d’ultralibéral (ça fait tout de même plus que penser au coaching dans la guerre économique), et qui propose, dans le cadre de violence où nous enferme l’obsession relationnelle et sexualiste, de nous « renforcer », une fois de plus, pour ne pas abandonner ce sous-marin de malheur. Faisons nous dures ; adaptons nous aux buts sociaux hétéronomes, relationnisme et économie en tête, qui ne peuvent être ni questionnés ni contestés - ou crevons, on l'aura bien mérité ; c'est comme toujours nous qui sommes imparfaites en regard de la mécanique rêvée des vrais sujets, les idéaux productifs, affectifs, définitifs. Le cauchemar de Hobbes : puisque la nature humaine est mauvaise et nécessairement asservie aux tristes passions de l’échange relationnel et de l’économie, c'est-à-dire du viol et de la privation, eh bien faisons nous fortes, blindées, spartaciennes, gagnantes (prédatrices in fine, une fois de plus ?). Mais continuons le poker, n. de d… ! Tiens, c’est bizarre comme tout cela sonne viril. Une fois de plus, dans un monde mec il se faut faire mecs. Ou briser le monde mec. Mais où cela nous mènerait-il, comme m’ont objecté bien des camarades depuis vingt ans. Mieux vaut rester dans le charnier familier…

Tout ça alors pour ne surtout pas abandonner nos monopolys ? N’importe quel prix ? Et toujours dans la même direction, c'est-à-dire nous pelotonner toujours plus profond dans l’impasse ?

Zut !

 

Le ressentiment est une glu qui nous racornit sur la défense de l’état de fait et nous maintient dans une impuissance hargneuse, délégative. Il a fini par avaler même les formes concurrentes, qui semblaient l’exclure et le dépasser, comme la colère ! Mais peut-on s’en extraire en l’état ? Et sans oublier – ou bien devrait-on oublier ? L’oubli n’a pas donné de conséquences bien appétissantes, le pardon non plus. Ni oubli ni pardon. Comment donc arriver à créer une triade logique ni oubli, ni pardon, ni ressentiment, qui serait peut-être une brèche dans la muraille ? Et sans solution de facilité ?

 

La paix sociale et politique, en l’état des choses, est une sale blague. De même que l’indulgence envers les charognes. Mais la comptabilité dans les coups et les (dé)mérites aussi – et ce sont au final peut-être les mêmes.

 

Mais disons nous bien aussi que tenter de dépasser le ressentiment par la droite, sans abandon et critique de ce qui en fait l’objet, ne mènera qu’au cynisme et à un autre ordre de brutalité, où nous serons toujours téléguidées par ces mêmes objets de désir et de réalisation, sujets sociaux à notre place. On ne peut pas se défaire séparément des caractères d’une société totalisante. C’est tout ou rien.

 

 

 

Incidemment, je trouve à la suite d’un article quelconque une petit vignette copiée sur celles des produits toxiques commerciaux, et qui affirme : Ressentiment ; boire du poison et être convaincu que quelqu’un d’autre va en mourir. C’est bien jeté. Je dirais même : boire du poison pour que quelqu’un d’autre en meure. Se livrer aux abdications, compromissions, délégations les plus aplatissantes dans l’espoir et le but de faire payer, à tort ou à raison, celles qu’on a désignées comme les responsables du fonctionnement de ce monde, ou au contraire de ses « dysfonctionnements » (warf, le mot !). Et ce, selon la vieille coutume bourgeoise et comptable, à n’importe quel prix, à n’importe quelles conditions, sans conditions même autres que cette systématisation de la haine repeinte en rétribution.

 

 

 

 

(1) voir ce que j’écris sur la production sociale de la honte par les bio sur les t’ dans les pages : http://lapetitemurene.over-blog.com/pages/Nos_zamies_et_nouzautes_Economie_de_limplicite_les_bios_transies-8412884.html

 

 

Á suivre. Ces questions sont de celles que je voudrais bien voir reprises par d’autres, qui dans le mouvement ont gardé de l’audace intellectuelle (suivez mes regards) ; de même que celle de la misogynie intériorisée et de l’appétence inépuisable pour les formes masculines de monde.

 

  Un petit jeu comme un autre

 

 

 

C’est un jeu aussi vieux que la réussite aux cartes, ou le tetris : c’est le jeu de la peur et de la haine, arriver à cibler ce avec quoi on va se faire peur, et contre quoi on pourra témoigner de la haine sans risque. Éventuellement exotiser si l’on en ressent un fort besoin et que les sujettes sont suffisamment dociles – ce qui veut dire en fait cassées. Ce est évidemment souvent, presque toujours une personne où un groupe de personnes.

 

Et le jeu se veut lucratif – c’est d’ailleurs le propre de presque tous les jeux, si on ne gagne pas, fut-ce une sucette ou un hochet, c’est pas drôle et on s’ennuie. Au reste, le jeu est toujours une démultiplication et une répétition de la société en place ; c’est pourquoi ça me fait bien marrer quand on condamne les jeux « à contenu violent » dans une société structurée par la brutalité, l’accaparement et le viol généralisés. On ne joue jamais qu’à faire comme c’est « dans le vrai ». Sans quoi pareil, on s’ennuie, voire on se demande qui on est et ce qu’on fait, et là ça devient grave. Consensus : se poser ces questions est improductif, oiseux, bourgeois et je ne sais quoi d’autre encore. Jouons et surtout gagnons. Soyons plus vraies que nature.

 

C’est hilarant, si on regarde de loin, si on n’est pas concernées quoi par ce qui se passe sur cette planète, ce qui est une situation hypothétique car je ne crois ni aux anges ni aux extra, de contempler le concert d’aboiements indignés contre quelques gentes isolées, stigmatisées, moches, pauvres, sans valeur quoi. Et ce de la part généralement de bien chauffées caloriquement et humainement, qui percolent en troupe, en couple ou en trouple, dont l’avenir est tracé de manière satisfaisante, qui sont entourées, poupounées, certifiées. Mais voilà, on l’a ouvert, on a été négative, on n’a pas admis que ce monde était le seul, l’unique, l’heureux, juste à perfectionner, on a exprimé une incrédulité, on n’avait de toute façon pas les moyens, on est socialement, relationnellement, financièrement pauvres et pas rentables, on est donc, même dans le fossé, un obstacle au progrès qu’il importe d’anathématiser, en attendant le moment béni où il sera permis au peuple, ce peuple auquel toutes veulent ressortir, par la domination qui lui infuse, d’éliminer. Physiquement. De tuer quoi, pour parler très prosaïquement. Parce qu’au fond on sait très bien que si on ne tue pas ça ne sert à rien.

 

Pasque tuer, c’est participer. C’est montrer que même si on est un peu bancroche, ou singulière, mais ce raisonnablement, sans excès, juste assez pour produire diversité et monnaie sociale, on partage fondamentalement les valeurs qui font le bien. Qu’on peut être mise à l’épreuve, passer l’examen d’intégration dans la collectivité – et il est toujours bon de le faire savoir sans ambiguité, à l’avance, ne serait-ce que pour éviter de tragiques méprises. Combien de gentes qui ne voulaient être qu’originales ont pitoyablement péri sous les coups de leurs concitoyennes, qui les avaient prises, sur la foi de leurs discours, comme des dangers sociaux ? C’est tout de même trop bête, de subir le sort des impardonnables et des non-rentables, alors qu’on pouvait et voulait amener sa contribution à l’édifice. Pour ça qu’il faut de la traçabilité, depuis les origines, dissiper tout doute sur ce que l’on est, et aussi ce que l’on vaut. Rien de telles que les techniques actuelles pour nous offrir cette sécurité. On aura des puces morales et politiques. Qui ne les aura pas, comme on disait de cette arme de cauchemar qui paraît-il dézingue tout ce qui ne porte pas un émetteur de reconnaissance, pourra enfin être une cible tranquille, consensuelle. Et pas risquée. Car il est tout aussi important de s’attaquer à des qui ne peuvent ni d’ailleurs des fois ne veulent avoir les capacités d’une rétorsion conséquente, que de s’insérer dans le consensus du mépris mastoque. Manquerait plus qu’on puisse recevoir des beignes, sans parler de pire, alors même qu’on veut souscrire à la sécurité sociale !

 

C’est pour ça qu’il importe de bien choisir ses cibles et de ne pas se méprendre. Heureusement, ces cibles mêmes ne prétendent pas tant que ça à se la jouer, ni à dissimuler, et donc on ne craint ordinairement pas de s’y tromper. Il y a certes des fois quelques mésaventures, des mouvements réflexes un peu intempestifs, mais ça ne va guère au-delà – et il arrive alors qu’un petit bleu bien placé soit un certificat de bravoure. Un peu comme chez les fliques. Le must, tout de même, c’est de se mettre en bande contre des seules. Chose remarquable, non seulement cela assure une safety maximale, mais également l’impunité, le droit et la raison étant systématiquement supposées se coller amoureusement au plus grand nombre. Ce qui est tout de même bien pratique. La faiblesse et la solitude, dans un monde capacitaire, d’empowerment, de toutes ces choses gagnantes-gagnantes, ont d’emblée tort, sont suspectes de subversion morbide. Au fond, Nietzsche et Heidegger, la force et l’authenticité, sont devenues hégémoniques de toute la controverse politique. On ne se prend plus le bec que sur leur réalisation, dans un surenchérissement frénétique.

 

Ce qui est en tous cas à la fois extraordinaire et profondément sensé, c’est que les menaces pour la sécurité intellectuelle, matérielle et émotionnelle ne sont pas du tout de ces figures que l’on voyait dans des films, qui sortent d’on ne sait d’où moyens étonnants, armées privées, sicaires sans limites, satellites et tanières pirates. Ce sont des groupes de gentes parfaitement misérables, privées d’à peu près tout, ou bien ayant renoncé, souvent par force, ou des isolées sans relais d’estime sociale ni affective, généralement pauvres (la solitude engendre la pauvreté qui elle-même la nourrit), enfin bref le lumpen, le lumpen effectif. Atomisé, réduit en miettes. Mais cela aussi fait partie des vieilles lunes de la haine sociale, et je me réfère encore ici à l’antisémitisme comme matrice : on leur suppose une forme de puissance ténébreuse, voire que leur haillons ne sont que d’habiles déguisement d’une force inquiétante et éminemment néfaste. Bref que ce sont ces gentes là – et pas d’autres – qui incarnent, suppurent, produisent le mal social. Les n’ensembles n’en dorment plus, ça les rend malades, c’est pire que le couteau entre les dents, lequel s’inscrivait encore dans l’intelligible logique de la concurrence jusques à la mort.

 

Dans l’autre poids de la balance, il y a le mépris social intériorisé, coagulé depuis des siècles, dans une gélatine d’authenticité qui a beaucoup servi aux dictatures totales : les vraies gentes se doivent d’être mesquines, un peu bêtes, limitées, acritiques et de ne réclamer que des portions supplémentaires de la tambouille en vigueur. Si elles ont d’autres exigences ce ne sont pas des vraies, ce sont des aliens, vous savez, le bout du petit doigt levé… Bref les gentes ne sont vraies que si elles aussi mesquines et dichotomique que le proclame la propagande de la domination, et surtout si elles ne présentent aucune volonté de changer profondément les choses. Ce qui permet d’ailleurs, par conséquence, de décréter que la réalité est elle-même à jamais limitée à la gestion de la misère appropriative, puisque ces vraies gentes expriment nécessairement la vraie réalité, indépassable (et qu’il serait un crime de chercher à dépasser) selon le dogme néo-essentialiste qui enserre la politique et réconcilie à la base de manière inquiétante des positions de tous bords. Comme ça on se garde bien dans l’usine de la reproduction du présent. On pourrait même dire qu’à bien des aspects nous sommes cette usine. Biopolitique.

Même les révolutions sont finalement suspectes, elles étaient truffées de contre-exemples qui ne font pas bonne impression, et que l’on s’est empressées d’enfouir, tant au sens propre que figuré. Il est vrai que nous ne sommes plus en leur temps. Et que même quand il en advient l’ordre moral et politique se rétablit très vite, nolens volens. Avec les moyens nécessaires. Je suppose d’ailleurs que le cas échéant, nos participantes subalternes feraient volontiers partie des organes et comités qui apparaissent « spontanément » en de telles occasions, et veillent à éviter qu’on sorte des rails. Responsable et pas coupables. Je pense enfin que ça leur fait mal quelque part qu’il y en ait qui rappellent, par la parole comme par les actes ou encore par le refus, qu’il est possible que ce monde ne soit pas fatal, sans issue – mais aussi que probablement, il faudra le vouloir sec si on veut en tenir le pari. Et que nous pouvons, les unes et les unes, si ça se trouve, le vouloir ; que nulle naturalité sociale ne justifie à elle seule la reproduction ni la résignation.

 

Fainéantes, roumaines, juives, critiques, vieilles trans, vieilles pauvres, voleuses de poules, tutsies, déserteuses, intellectuelles (je n’ai pas dit universitaires, ce sont même pour moi des antonymes), antibaise, clodotes, dépressionnaires, fraudeuses, putes bas de gamme, et j’en passe, nous constituons le réservoir de stigmatisation nécessaire et en même temps le hachis pour la provende des vraies, celles de tous ordres, toutes classes, tous genres, qui doivent prendre des forces pour entrer dans la lumière, là où en principe tout le monde est appelée mais où, mystère religieux, il n’y a jamais assez de place pour toutes – pas grave, les refoulées pourrons en prime se consoler par un petit pogrom sur nouzautes, puisqu’il est bien entendu que nous sommes les raisons bipèdes (ou amputées) de leurs échecs, comme aussi de leur triste déception quand elles ont été cooptées (ben oui, le pays de la lumière et du sourire n’est pas si drôle que ça, et il faut encore y payer et renouveler chaque jour sa propiska).

Il faut bien se dire que la chasse à la négative, à la spéculative, à la pas authentique et à la cosmopolite (comment ça tu n’appartiens pas à une communauté productive ?) est une déjà vieille tradition, née en occident vers l’époque du romantisme, perpétuée plus tard avec entrain par ses successeurs, et qui permet d’oublier à relativement bon compte, ou à faire payer à d’autres, l’impasse dans laquelle nous nous gardons nous-mêmes, délégant même des vigiles pour nous y aider.

Finalement, tout ce qui a partie liée, dans tous les imaginaires de l’authentique, tant réaques que progros ou même révolos, avec le mou, le pas vrai, le fragile, le décadent, le qui pue, bref tout ce qui est assigné féminin, se retrouve toujours en posture d’accusée par ce qui s’entasse dans les formes dominantes, vraies, dures, efficaces, porteuses, masculines quoi. Quand tenterons-nous enfin une critique en interne de cette attirance permanente pour la reproduction du patriarcat, avec et par toutes les populations disponibles ?

 

Cette haine panique de la complexité, de la critique, de la négative, accouplée à l’amour de l’authentique, d’un supposé terre à terre, des identités, a par ailleurs toujours suivi la ligne de fracture du monde imposée par la haine du féminin, qui court hélas de la droite à la gauche. Et ce serait drôle, si ce n’était pas tragique dans les faits et dans les conséquences, de voir les camarades, génération après génération, s’enthousiasmer pour la réappropriation du vrai, du biceps, de ce fameux « réel » politique et économique qui est une idéalisation des formes les plus traditionnelles ; et dans le même mouvement dénoncer la déliquescence de tout ce qui ne sacrifie pas à cette dichotomie, dénonciation dans laquelle on trouve toujours le dégoût envers ce qui est assigné, in fine, au féminin : la délicatesse, l’attention, le souci, la circonspection, un laisser-vivre qui ne soit pas le laisser-aller de tolérance envers les pires brutalités enfin.

 

Il y a tout un brassage à mener autour de ce moment critique où la pensée révolutionnaire, terrorisée à l’idée de se faire traiter de femmelette hystérique (et bourgeoise, pendant qu’on y est, ce qui est une remarquable antiphrase, la bourgeoisie étant du côté de ce qui est et entend se perpétuer sans se faire mal à la tête), acquiesce par enchère et surenchère à bien des présupposés de la civilisation masculiniste à laquelle pourtant nous pourrions échapper, et se noie dans leur marais. Cette question semble aller au-delà du féminisme. Mais là je me pose à l’encontre, et je tiens la thèse que seul un féminisme radical, c'est-à-dire qui ne soit ni d’intégration, ni de réappropriation, et surtout qui n’a pas peur de son ombre, qui ne se repent ni ne s’excuse, ni ne s’en cherche, des excuses, qui ne se voit pas comme un mal nécessaire en vue de je ne sais quel rattrapage, mais au contraire comme une échappée décisive de la fatalité, un féminisme d’un universalisme qui ferait peur à celles qui aujourd’hui se définissent universalistes, enfin qui veut une vie humaine, pas sa moitié, pourrait nous en sortir. Ce n’est évidemment pas l’affaire d’une ni de dix, mais de beaucoup plus, rien que de tenter de penser tout ça.

 

On peut toujours rêver – comme on dit quand on voudrait finalement pas trop. On peut aussi vouloir. Et pisque en ces mornes temps de boursicotage la surenchère est massive et consensuelle sur ce qui est, tenir des tripots où on misera sur ce qui pourrait être.

 

En attendant, pourquoi se fait-on tant peur avec ces épouvantails faibles, tristes, isolées, plus que minoritaires ? N’est-ce pas pour essayer d’oublier la brutalité réelle, immédiate et sans merci de l’intégration, généralement en posture très subalterne, dans les formes de la domination ? Pour se donner le cœur de dealer avec elles ? On sait très bien qu’on va y gagner un tout petit peu, de la survie quoi, et y perdre tout le reste, l’autonomie, la liberté de penser et de sentir. Donc il faut vraiment un stimulant puissant, une pastille à la cocaïne, pour arriver à y entrer et à y prendre sa place, plutôt étroite et pénible. Ce stimulant est la peur de ce qui se tient sur le seuil, rejetté de toute façon, et la haine qu’on est autorisée à y vouer. Du vrai Lovecraft. Les maigres bêtes de la nuit. Á faire bouffer par les meutes de sa conscience et de sa responsabilité.

 

Il y a sans doute aussi la très vieille exigence de compromission, de complicité : il est recommandé de participer aux anathèmes, meurtres collectifs et pour tout dire rituels, de mastiquer en commun son petit morceau de bidoche arrachée aux victimes propitiatoires. Sans cela on met son crédit en jeu, et ce n’est justement pas un jeu du tout, dans les conséquences. On peut se retrouver seule, immédiatement et réellement, au sens strict, très vite – et c’est le signal de la chasse à courre.

 

Ce qui emmerde enfin, c’est quand on s’écarte délibérément de la simple haine, du ressentiment et de la revendication ; qu’on propose d’ouvrir les écoutilles et qu’on ne réclame pas hargneusement notre part supposée de bénéfices. Quand on s’y tient, aussi féroce que l’on paraisse, on est toujours fréquentable, parce que dans cet ordre de choses fréquenter c’est négocier. Mais quand on crochette les portes-fenêtres et qu’on risque de crever la panse aux évidences collectives, que ce soit en vivant dans le dénuement ou en dégonflant les baudruches, alors là ça va plus. Du tout. On est effectivement nuisibles par nos simples présences.

 

Et j’ai trouvé toute ma vie assez singulier comme les mêmes personnes qui se justifient quand elles arrivent à prendre place et participation dans un aspect de l’ordre libéral gagnant (et excluant) par la prétention de « faire le trou pour d’autres » (prétention rarement vérifiée, la dynamique même de ce à quoi elles adhèrent étant concurrentielle et pénurique), s’indignent lorsqu’on sort de la file d’attente à ces mêmes places, lorsqu’on affirme qu’on ne peut pas, de toute façon, que ce n’est probablement pas souhaitable et que c’est de l’arnaque, comme d’un élitisme scandaleux, et appellent à l’excommunication. La seule position acceptable serait de faire la queue avec envie, et surtout de ne jamais dénigrer la bonté intrinsèque du centre ; juste de pousser des petits cris platoniques pour sa meilleure distribution.

 

On se retrouve ainsi avec une espèce de guerre crapuleuse des semi-fortes contre les vraiment faibles, dans lesquels absolument tous les coups sont permis et même prescrits, et ce afin que les intégrées subalternes oublient un peu leurs misères et leurs compromissions en zigouillant des monstres sur écran. Oublient le bulldozer broyeur dans la pelle duquel elles s’entassent (en rêvant de la cabine, dont l’accès n’est donné qu’à plusieurs) en s’excitant sur des insectes munis de mandibules, qui pourraient bien les pincer, ces bougres, si on n’y prenait pas garde !

 

Mais voilà, la lâcheté et la stupidité, si volontaires, résolues, bénévoles soient-elles, ne sont pas nécessairement une garantie contre un écrasement qui pourrait bien concerner de plus en plus de gentes, à mesure que les ressources servent à maintenir le cadre de vie coûteux dont nous sommes fans. Et il ne sera pas forcément toujours tenu compte des bons points qu’on espère encore glaner dans l’adhésion aux évidences et dans la chasse aux nuisibles : comme toutes les monnaies, ils peuvent se voir brutalement démonétisés, décriés. S’embaucher dans les cadres de la domination ne paie la plupart des gentes et du temps que très provisoirement, en espèces révocables. Et comme nous ne sommes in fine que ce que nous valons et représentons, autant vis-à-vis de nos proches que des instances de la dite domination, il pourrait y avoir subitement force cris, grincements de dents et protestations une dernière fois indignées chez celles qui auront tout fait pour se rendre négociables et découvrirons un beau matin que leur compte a été fermé pour cause de surnumérarité et de maintenance du bien commun. Avec les conséquences qui s’ensuivront pour elles, tout à fait réelles. On pourra avoir alors de courts colloques dans la benne à ordures où elles nous auront jetées démonstrativement, et où elles nous auront rejointes. Courts parce que le broyage sera au bout de la chaîne. Cette chaîne qu’elles se seront évertuées à conforter et maintenir, sans écouter les prophétesses de sortie et d’émancipation, ces privilèges à extirper, comme tous les privilèges – d’où le sophisme fondateur de cette pensée : les privilèges c’est mal, l’émancipation est un privilège, donc l’émancipation c’est mal. Bravo la logique. Toutes dans le broyeur, je ne veux voir qu’une tête ! Mais engluée de l’amertume de pouvoir peut-être se dire que si nous avions été plus à ne pas consentir, nous aurions peut-être pu renverser la fatalité jusqu’alors apparente, lors devenue réelle parce que forclose, mais qui ne l’aura longtemps été, fatale, que dans la mesure où elle aura couvert de sa voix tonitruante toutes les contradictions, et qu’elle aura incité à hurler avec elle.

 

C’est seulement peut-être à ce moment là qu’on résoudra, trop tard, le sophisme : l’émancipation était peut-être, si on veut, un privilège ; mais il était urgent de toutes s’en emparer, au lieu d’en faire la bique émissaire, de se mépriser soi-même comme toutes avec morgue au nom des nécessités cannibales, et de s’aplatir dans la reproduction de la surveillance, de l’oppression et finalement de la mort.

 

 

Que personne ne sorte ! vs Tout le monde dehors ! La révolution n'est pas du côté de la force.

 

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La Bestiole

  • : Divergence transse, féministe, communiste - Le placard à Plume, la fem-garoue
  • : Ébranchée, schlemihlah, communiste, féministe - la transse la moins queer, la moins fun, la plus antisexe, antinaturaliste, antisubjectiviste du quart sud-est. Clodote d'hamsterlande, casserole détachée de la queue de l'alternoféminisme. A gauch' de la gauch' de la gauch' de l'extrême gauche. Résolument opposée aux backlashes pro sexe, pro marché, pro nature, pro religion, pro peuple, pro nation, comme aux catéchismes moraux-politiques en tous genres. Moderniste négative, moniste, novatrice ; philogyne, philosémite. Pour un anti-monde de nanas paresseuses et la ruine radicale de la masculinité, de l'économie, de la sexualité, de la fierté, du pouvoir.
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