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Trois textes, dont le second n'est même pas vraiment fini. Oui je sais, aucune conscience professionnelle.

 

 

 

  "En raison de"... Fourbi antisexuel

 

 

pourquoi je suis de celles qui veulent qu’on en finisse

avec la sexualité et la relation affective comme socialités (et même tout court)

 

 

« en raison de leurs activités sexuelles… »

 

Je suis restée songeuse devant cette expression, que j’ai peut-être déjà vu passer, mais qui m’a sauté au nez il y a quelques mois depuis un communiqué d’actup, l’assoce pour la promotion de la baise durable.

 

Il y a le « en raison » et il y a « activité ».

 

Activité ramène la chose au même secteur que le boulot. Nous sommes dans une société, même une civilisation, où nos activités forment une majeure partie de notre être. Activité est un mot d’équivalence – toutes les activités s’équivalent au sein de leur reconnaissance comme productrice de valeur. Difficile de ne pas penser très fort que ce type d’approche est spécifiquement lié au système capitaliste.

 

Mais c’est surtout le « En raison » qui compte et pèse. Qui enrobe tout ça de la nécessité/fatalité propre à la désignation de tout ce qui est base sociale et ne peut être remis en question. Là aussi, c’est le même langage que pour l’activité économique, politique, judiciaire. Baiser et relationner en général est une nécessité sociale, point. Elle est le point de départ de toute réflexion, et de toute suite de conséquence, cause immuable. C’est la « ratio », le réel indépassable par rapport à quoi on détermine tout le choisible. Sauf que ce « réel incontournable », comme dans d’autres cas, est déjà un habitus social d’une part, la valorisation d’un comportement de l’autre.

 

Ce genre de raison, qui a peu à voir avec le raisonnable et tout avec l’arraisonnement, la mise à la raison, impose d’emblée la fin de tout examen. La chose qui est habillée en raison est, elle doit être, n’importent les conséquences et ce qui est réellement vécu. C’est l’origine du monde, en quelque sorte. Il n’y a, ne doit rien y avoir, ni avant, ni en dehors. Raison signifie ici « cause première ». Nature, quoi. Or, je fais partie des gentes qui sont très sceptiques envers les justifications naturalistes, notamment au sujet des comportements humains. Et qui ne croient guère à cet argument, qu’il soit explicite ou non. Ce qui me fait d’ailleurs un peu marrer, c’est que ce sont des constructionnistes qui bien souvent aujourd’hui se réclament de ce genre d’évidence pour bâtir leurs châteaux de cartes. Concurremment avec les réacs ouvertement régressifs, bien qu’avec des intentions opposées. Les unEs et les autres finissent pas buter sur les mêmes impasses.

 

Vous avez je pense compris depuis longtemps que ma réflexion antisexe et critique du relationnisme n’est pas à proprement parler une approche morale, que le sexe ce serait bien ou mal et à l’origine ou pas en soi d’un nombre incalculable de déboires. Ça l’est effectivement, mais comme conséquences systémiques, pas comme évidence a priori, encore moins comme récompense/punition immanente, et mon approche essaie d’être critique, même si je ne cache pas mon aversion pour ce genre d’aliénation généralisée. Je considère donc encore moins, s’il est possible, qu’il s’agit d’une question personnelle !

Pour moi, le problème est que relation et sexualité sont des valeurs d’échange, et des formes de socialisation intégrées à un monde donné. Que ce monde est celui de la valeur, de l’économie et du capitalisme, de la manie productive et existentielle, bref que pour moi nous courons après des choses qui nous pompent.

 

Je n’ai foncièrement pas la même approche de la critique du capitalisme que les marxistes classiques ni les féministes matérialistes léninistes actuelles, parce que nous n’avons pas la même définition fondamentale de la chose. Pour elles il s’agit uniquement d’oppression de groupes par d’autres (ce qui est une description exacte de la situation mais n’est pas propre au capitalisme), et l’issue en en est la modification de la hiérarchie pour l’accès aux mêmes valeurs sociales ; pour moi il s’agit de l’invasion du monde entier, nous comprises, par une équivalence qui fait de nous des abstractions au « service » de formes à réaliser – formes que nous ressentons comme nous-mêmes (le sujet). Et que tous les groupes sociaux cherchent concuremment à réaliser ces formes. Il n’y a donc pas d’issue dans le simple changement de chefs ou de dominantEs. Il faut dans cette logique nous émanciper de ces formes.

 

Le propre du fétichisme, selon un vieux barbu et une école critique qui a survécu à ses ardentEs épigones, est de nous identifier totalement à un ensemble de formes sociales, perçues comme nécessité ; c’est le cas de l’économie, et plus largement de la notion d’échange équivalent. Il semble que ce soit de plus en plus aussi celui de la relation dite humaine et de la sexualité. Elle est là, elle est nous, nous n’y pouvons rien, ne la maîtrisons guère, et devons donc infléchir notre vie entière à ses exigences. C’est exactement ce que je lis sous ce libellé « en raison de ». La rationalité se déploie en fonction du posé et présupposé sexuel. Qui a aussi d’identique à la raison économique qu’il est vécu comme un « bien », avec toute l’ambiguité attachée à ce terme, et un bien à la fois individuel et collectif. Bref, de quel côté qu’on se tourne, il est là, toujours là. Son absence est considéré comme un manque grave, lui-même accentué par la notion de besoin, dont Illich fit autrefois une critique assez pertinente : « ce qu’on doit posséder pour être ».

 

Baiser, la sexualité quoi, comme travailler, ou citoyenner, est considéré comme une tâche sociale incontournable, inanalysable, impossible à remettre en question de quelque manière que ce soit. C’est un fait naturalisé. Depuis plusieurs siècles. C’est aussi une forme sociale dans laquelle nous devons nous intégrer pour être (au point que même le refus de baiser est aujourd’hui considéré comme une forme de sexualité, ce qui d’ailleurs le renvoie à la gamme des identités équivalentes, et permet de le réduire à un choix privé sans importance inquiétante pour la norme ; ne pas baiser c’est baiser tout de même, au fond).

 

C’est pourquoi, comme pour l’économie, les positions les plus subversives consistent à essayer de rendre durable son exercice, à pouvoir copuler sans attraper boutons ni virus, à se livrer à toute pratique sans que le ratio bénéfice/risque n’en souffre trop. Il s’agit au fond de faire mine de rendre inoffensif, comme pour le travail, un système en lui-même total et incroyablement contraignant. Et à déplorer, force dénonciations à l’appui, quand il y a de la casse.

 

Or, je suis de celles qui pensent qu’il y a forcément de la casse avec les injonctions sociales, dominations en elles-mêmes d’expérience toujours doublées de hiérarchies spécifiques. Comme pour l’économie et la propriété, on ne peut pas exalter un monde où on n’existe que sur la peau du voisin, dans un mélange d’isolement et d’exploitation, et se lamenter du désastre qui en résulte. Enfin si, on peut, c’est ce qu’on fait à longueur de temps, dans un mélange hideux d’hypocrisie et d’impuissance. Hypocrisie à croire que la forme sociale peut être inoffensive, impuissance à nous en sortir, ne serait-ce qu’individuellement, tellement la pression est forte. Et tellement la sanction du refus de consentement à cette merde est définitive : exclusion de ce qu’on appelle, bien à tort, les rapports humains – il s’agit de rapport entre sujets hypersocialisés.

 

La fiction des « besoins irrépressibles », taillée au départ pour les mecs et que les nanas s’approprient, comme bien des misères du patriarcat, est à la mesure de toutes les autres théories du besoin, cette nécessité et manque induites qui normalisent et naturalisent un système de production consommation effrénée. Tous les biens sociaux et matériels sont désormais énumérés comme besoins, jusques aux plus néfastes réalisations, institutions ou obligations. On est censées n’y avoir aucune distance possible, il en faut, et les renouveler sans cesse. Sans quoi déshérence et panique. Le système entier d’abondance prétendue du capitalisme et des formes sociales annexes est un système de pénurie perpétuelle et répétitive. Il n’y a au fond jamais rien, tout manque, sans cesse, tout est à réaliser ou acquérir, le plus souvent possible. La sexualité comme création d’individu est un exemple frappant de cette terreur sociale, d’engendrement de la peur, menace perpétuelle d’être exclue du système de reconnaissance mutuel. La reconnaissance instituée est aussi un chantage autogéré dont nous gagnerions à nous défaire…

 

De ce fait, la relation et son nec plus ultra sexuel et amoureux sont un système d’échange parfaitement calqué sur et adapté au système d’échange et de valorisation qui constitue le capitalisme – sachant que ce système recouvre la totalité de la planète, y compris les rattrapages dits socialistes, etc. Une des grandes arnaques à ce sujet est de parler de gratuité, alors même que la totalité de nos misérables vies pendues à ce cirque démentent puissamment cette fiction, qu’aiment à promouvoir, aux côtés de tous les menteurs de la terre, religieux en tête, des féministes dont je ne sais si elles sont naïves ou réaques. Je tiens qu’il existe ce qu’on pourrait nommer système relationnel, système d’injonction à un type bien déterminé de relation, que nous sommes prises dedans et que nous le reproduisons, enfin qu’il est probablement une des causes principales de la misère matérielle et morale dans laquelle nous baignons.

 

Une vision passablement romantique, relayée ces dernières décennies par un constructionnisme finalement très descriptif mais acritique, prétend que la normalité ne concernerait qu’une forme de sexualité, et que les autres seraient subversives de l’ordre des choses. Déjà, je dirais méchamment, on demande à voir, alors que les représentantes et sujets de ces sexualités subversives se bousculent pour accéder aux formes sociales d’hétérolande. D’autre part, on ne voit pas que les buts sociaux exprimés par ces « autres sexualités » soient finalement différents de la majoritaire – au contraire, il y a prétention, comme souvent dans le revendicationnisme interne aux formes sociales, à encore mieux les remplir. Reconnaissance existentielle, valorisation sociale, échange codé, tout y est, sans même causer du mariage ou de la parentalité.

La sexualité est un domaine social unique, comme l’économie sa grande sœur, qui connaît comme cette dernière une tentative de revalorisation par la diversification des produits et des programmes. Mais la nécessité sociale qui s’y exprime reste obstinément identique. Il n’y a aucune remise en cause de ce qui constitue les buts ni le système qui en est abondé ; la sexualité est aussi monolithique que l’économie aux marchandises variées et innombrables.

Cela posé, et tout crûment, ainsi que de mon expé, la conséquence en est que je pense désormais que la multiplication des orientations sexuelles (et des identités de genre, ce qui recouvre un domaine voisin dont je causerai par ailleurs), ni leur affirmation, ne nous feront sortir de l’ordre ni des dynamiques actuelles. En tant que participation à la sexualité, au système relationnel et à leur mise en scène, évidemment. Je suis lesbienne pasque je veux une socialité et un monde de nanas. Pas un calque d’hétérolande et de m-lande, fut-ce entre f. Féminisme et lesbianisme perdent raison et objet dès lors qu’elles ne sont plus sorties des logiques, des formes et des institutions qui constituent l’hétéropatriarcat et les systèmes corrélés ; or, c’est à les adopter que nous en sommes à peu près toutes tombées. Sos !

L’amour, la sexualité et leurs corollaires n’ont absolument rien de « subversif » (terme d’ailleurs assez bisounoursien), et sont au contraire des recours à l’ordre le moins critiqué et le plus naturalisé des formes de rapports. On les invoque contre tout et son contraire, contre la peste comme contre le choléra, comme ultimae rationis, formes élémentaires qui fondent et justifient la répétition infinie des codifications de la dépendance. On ne peut pas démolir hétérolande ni le patriarcat avec l’amour et la sexualité comme valeur structurante ; on peut juste étendre leurs formes à tout le domaine humain ; et vider de leur substance comme de leur contenu les tentatives de leur échapper.

Les sexualités finissent toujours aux formes de l’hétérosexualité ; les copiés-collés tpg sont de plus en plus fidèles, les images de plus en plus ressemblantes, les rôles comme si vous y étiez. Et pour finir, nous acclamons la famille, la natalité et toutes ces belles choses qui ont fait le monde présent. Retour au même. Comme le genre qui s’obstine à rester binaire. Sexe n'a pas pour rien double sens, d'être et de faire ; la sexualité est un des exercices cimenteurs et incontournables de ce binôme hiérarchique qui contient une des sources de la domination. Pour nous débarrasser de l'un il faudra nous débarrasser de l'autre. Ces formes ne sont pas réformables, encore moins révolutionnables. Dans son mélange de contrainte, d'évidence et d’objectisation, la sexualité, c’est l’hétérosexualité.

 

Je pense enfin, comme Valérie Solanas, que la sexualité comme valeur est constitutivement, ainsi que la production économique, liée aux formes sociales assignées comme masculines, et donc à ce que je définis comme le patriarcat, qui n’est comme les capitalisme pas qu’un système d’oppression, mais un fétichisme collectif qui imprègne tout le monde (ce qui était aussi la thèse de Solanas).

 

Autre rappel de Solanas, l’obsession sociale qui fait qu’on est prêtEs à peu près à tout et au pire, ou au plus ridicule, ou encore au plus misérable, pour baiser, pour réaliser la forme sociale sacrée ; un vrai culte. Elle notait fort justement que les mecs étaient prêts à traverser un océan de vomi pour essayer de tremper leur nouille. Mais on a fait mieux depuis : désormais, baiser fait partie des revendications politico-existentielles de base propres à toutes les catégories. On a des vies dépossédées, merdiques, sans la moindre autonomie, on crève d’empoisonnement et de misère, mais si on baise et si on vote, et accessoirement si on a une place en boîte de sardines, on est unE vraiE humainE ! Ouf. Ce qui nous soumet, littéralement, à la sexualité, qui n’a jamais été aussi coercitive derrière son masque McDonalds de « plaisir et de désir ». Tu parles, c’est devenu l’exercice désespéré de nos ultimes droits. Et ça ne contribue évidemment pas peu à la violence qui va avec ce genre de situation. On, et surtout les mecs, est prêt à tout, inclusivement, pour tenter de manifester une pseudo-humanité qui s’est entièrement fondue dans le virilisme. Enfin, c’est hallucinant de voir ce qu’on est disposéEs à supporter pour pouvoir sexualiser – et le faire savoir, qui est en général un enjeu primordial. Dépendance, brutalité, humiliation, rien ne nous effraie autant que de ne pas pouvoir ; ce qui correspond bien à un état du capitalisme où on en est arrivés à payer pour travailler !

Fuck la sexualité.

 

La réaction basique est de dire « ça a toujours existé ». Déjà c’est en partie faux. Pas comme naturalité. La sexualité et la relation sont effectivement des systèmes d’échanges très anciens, et même pendant longtemps n’ont été à peu près que ça, une base d’ailleurs pas systématique pour la transmission de possessions. Mais comme production d’existence-valeur, avec le sous-produit plaisir, ça n’a pas plus de trois siècles, comme le capitalisme. Par contre, ça a pris comme ce dernier une puissance d’expropriation de nous-mêmes phénoménale. Ensuite, autant je déteste les idéologies mutilantes qui prétendent imposer le bien et la bonté, et qui en général ont toujours justifié des horreurs, autant l’argument d’antiquité me laisse froide. Et alors, totor ?  Parce que les humains n’ont de mémoire historique jamais pu prendre leur vie en main, et même ont plutôt tendance à perdre le peu qu’ellils avaient, y faut continuer et surtout pas essayer d’aller ailleurs ? Mon cul. Féministe révolutionnaire, je ne sais pas si ça peut marcher mais je tiens le pari qu’on peut. Et même que si on essaie pas autant se flinguer.

 

C’est pour ça que je suis contre d’infinis « aménagements » et pansements à ces systèmes d’échange contraint, travail, économie, droit, sexualité, …, qui nous modèlent, encadrent et bouffent la vie possible (1). Pour ça que j’ai fini par quitter tout le tissu associatif et communautaire qui en déplore les dégâts et pose des rustines, et qui en fait multiplie leur effet et aide leur emprise à s’étendre. Je suis pour qu’on remette en question leur « fatalité », leur « naturalité », leur « bienfaisance », et qu’on en sorte.

Je ne crois pas plus à une sexualité émancipée ou émancipatrice qu’à un salariat ou à un commerce de même. La forme même et son poids coercitif sont aliénants.

 

Je ne me fais guère d’illusions sur « qui a envie de sortir de ce monde », aujourd’hui. L’heure semble plutôt à l’aménagement, y compris parmi les radicales. Ma foi… Je ne serais peut-être pas si tranchante si je ne craignais par ailleurs que précisément le temps des aménagements soit fini, et que les conséquences du monde que nous avons choisi ou auquel nous nous sommes résignées soient en train de faire, si j’ose dire, un ménage lui aussi terriblement radical dans la brutalisation et peut-être l’extermination. Ménage auquel nous échapperons d’autant moins, individuellement comme collectivement, que nous serons restées accro à la réalisation des formes sociales qui vont peut-être se refermer sur nous. Scouich !

 

 

 

PS : Je n’ai pas causé dans le corps du texte de ces attrape-mouches que constituent en ce moment le tapin, le porno, etc., bref la valorisation économique au sens étroit de la sexualité, et que les bien-pensantes appellent « l’industrie du sexe », comme si la sexualité n’était pas en elle-même, au sens large, une industrie. Ces questions n’en sont guère que parce qu’il s’agit d’éviter toute mise en question de la sexualité elle-même comme domaine d’échange social, et de préserver la fiction qu’elle serait bonne, épanouissante, libératrice, gratuite. Exactement comme le revendicationnisme acritique prétend que le travail et même « l’économie réelle » n’ont rien, mais rien à voir avec la vilaine méchante spéculation.

Le tapin, qui a été un bon moment mon métier, a ce très relatif avantage qu’au moins on touche quelque chose en échange d’autre que la considération floue qui s’attache à la réalisation de formes sociales, considération qui en plus se mue presque toujours en mépris envers les nanas. Après ça, c’est autant la merde que le boulot en général, et aussi contraint que ce dernier, dans la mesure où si tu ne t’échanges pas, dans ce monde, tu crèves.

Les bien-pensantes voudraient qu’on se cantonne au bénévolat, dont on voit tous les jours les magnifiques conséquences. Aucune d’elles n’est antisexuelle, bien au contraire, elles ne tarissent pas de termes ni d’éloges pour porter la sexualité aux nues ; ce qui fait d’ailleurs bien rigoler quand on voit ce que c’est, techniquement comme socialement : la misère des misères.

 

 

(1) Á ce propos, je reste soufflée devant les « chiffres » des violences conjugales subies par des nanas. Deux pour cent. Et mon c…, une fois de plus ?! Il suffit de vivre dans un endroit pas loin d’autres pour savoir d’expé que la conjugalité et la violence, c’est majorité de cas, c’est la norme ! Je tiens que l’injonction à l’accouplement, la vie conjugale est en soi une violence. Et que la violence est consubstantielle au système relationnel, comme la guerre à l’économie.

Mais voilà, il ne faudrait pas tout de même qu’hétérolande devenue universelle, au-delà même de l’hétérosexualité, soit remise en cause, alors on sous-estime. Mais de toute façon, nous avons tellement intégré que le bonheur, cette métamarchandise vérole, est dans la relation, que nous y allons alors même que nous savons toutes que c’est l’abattoir !

 

 

 

 

En finir avec le rapport social de sexage, c'est en finir (entre autres) avec la sexualité.

 

 

 

 

Nous faisons des petits !

 

 

Rien à faire, la reproduction est redevenue le fond de nos obsessions et de nos pratiques. Et ce à tous les égards. Il y a bien sûr l’infantomanie, pondre, projeter nos vies misérables, dans toutes les positions. Mais les symboles, les signes aussi ont suivi. J’étais déjà assez triste que le genre, cette aventure incertaine des années 80-90, soit devenu un nouveau catéchisme, parmi tant d’autres. Mais, surtout, plus je nous regarde, plus ça grouille ; je veux dire, précisément, que nous n’avons pas du tout affaibli ou dissous les normes sexuées ; au contraire, nous les avons émiettées, et comme toutes les formes autonomes, elles se sont ainsi multipliées et disséminées. Identiques et innombrables.

 

Nous avons encore plus sexualisé le monde qu’il n’était déjà. Ce qui représente tout de même une performance ! Mais une des celles dont on se passerait, je crois, parfaitement. En cela, je dirais qu’on s’est magistralement vautrées. Nous avons disséminé le genre, et sa binarité, au lieu de le dissoudre, de le contrer, et encore moins de le déserter. Y en avait déjà presque partout, c’est sûr, faut pas non plus nous accuser de ce qu’on n’a pas fait – mais grâce à nous, il s’est encore propagé où il le pouvait, et le voilà hégémonique.

 

C’est sans doute conséquence d’une attitude fondamentale affirmative, plutôt que négative. On finit ainsi, même après de longues et tortueuses démarches, où d’ailleurs d’aucunes d’entre nous sont restées, couic, par valoriser ce qui est. Par le justifier. Par investir dans les signes et dans les gestes, et nous méfier de la critique de fond, déléguée à quelques expertes, muettement suppliées de ne pas aller trop loin, et surtout de rester dans le cadre spécifique, bien clos, non remis en cause.

 

Le genre, c’est comme le travail, ou la violence, ou même la divinité. Nous croyons naïvement pouvoir en faire usage. Y trouver notre compte, comme nous disons si souvent, sans penser qu’en proférant cela nous nous sommes nous-mêmes fourniEs comme données et équivalences. Eh bien non, et l’histoire devrait nous instruire : ce sont ces formes, ces abstraction réelles qui, au contraire, font usage de nous. Se multiplient par nous, leurs exemplaires. Nous sommes leurs mères porteuses, nous les reproduisons en produisant nos images idoines. Et en retour, elles nous hégémonisent et nous totalisent ; je lis ce matin, dans un article sur un magazine t anglophone, cette déclaration définitive « toute personne sur terre a une identité de genre ». Allez hop, égalisée intégrée. On a déjà vu ce que donnait la notion hégémonique d’humainE comme « possesseurE de » (l’anéantissement des non-rentables). Je me demande ce que va nous imposer cette forme en sus. Et pour tout dire je n’ai pas confiance, ce par principe, dans cette passion de la définition. Ça rappelle bougrement la théologie, et ses frasques séculaires…

 

La seule issue serait de les fuir, pour les stériliser. Mais il nous faudrait dès lors nous envisager nous-mêmes profondément autrement. Sans identité, reconnaissance, équivalence et toutes ces belles choses qui sont censées garantir notre présence au monde. Ce serait aussi fuir un certain nous, un certain je.

 

Multiplier les genres, multiplier les états, multiplier les guichets, multiplier les statuts, multiplier les identités, multiplier les reconnaissances, multiplier les valeurs, multiplier le même, multiplier les moyens de la domination ; au lieu d’une tentative de sortie, c’est une fuite en avant dans l’identique que nous pratiquons et théorisons avec entrain et rage. N’en espérons que la perpétuation de ce même, toujours plus dense par la concurrence, jusques à notre étouffement. Nous finirons étouffées par notre progéniture.

 

Cessons d’enfanter, cessons de reproduire le gros animal, cessons de faire des petits !

 

 

 

 

 

 

 

 

Bien essayé, pourtant

 

Sur l'impasse du genre dans le lotissement de l'identité

 

 

 

J’avais promis de causer aussi du genre ; awala ! Mais en fait ce texte est et reste inachevé, comme d’ailleurs, trouvé-je, les pistes issues de la réflexion autour de cette fichue notion de genre, à la fois prometteuse et décevante. Comme je suis une conséquentialiste, je m’intéresse surtout aux résultats, et y sont pas farauds – mais voilà, y sont farauds nulle part. Je n’en tire donc pas la conclusion que l’idée de genre était forcément si miteuse que ça, mais que, comme pour le reste, nous n’en avons rien fait qui tranche dans le vif du sujet  (ce sujet au centre de tout) – tout au contraire, nous l’avons intégrée dans la machine à valorisation.

 

Je garde tout de même l’impression que c’était bien essayé, mais que ça a fini par tourner tout à fait à l’opposé de ce qui en était peut-être par certaines attendues. Au lieu d’une remise en cause des formes assignées aux sexes sociaux, on s’est retrouvées tartinées par l’étalement total de ces formes incritiquées, seule leur distribution ayant fait l’objet de débats et de revendications. Au reste, là encore, le genre a suivi le destin de tous les objets des luttes sociales depuis un siècle. La forme « lutte » elle-même, au reste, nous encadre déjà dans la réclamation plus que dans l’échappée.

 

Il y a quelques jours paraissait chez les camarades de Palim Psao une interview de R. Scholz, où il est affirmé que l’approche genrée, qu’elle appelle « le queer » (ce qui est un peu réducteur », « a fait son temps ». Je ne saisis pas bien d’ailleurs le sens réel qu’elle veut donner à cette dernière expression, si ce n’est de la renvoyer aux « poubelles de l’histoire », expression qui a été préemptée autrefois par les stals, et qu’elle aurait mieux fait de préciser. Je suis d’accord sur les constats d’échec que dresse Scholz au sujet de ce que sont devenus majoritairement féminisme, queer and so on – des revendications intégrationnistes parmi d’autres. Mais je ne la suis pas dans son fatalisme déterministe. Je suis et reste persuadée qu’un féminisme critique, me basant en outre en cela sur ses propres thèses du clivage sexué de la valorisation, est non seulement possible, mais souhaitable, et fondamental, pour faire basculer ce monde – pour faire pièce au paroli d’une ministre soce-réaque – du côté de ce qui a toujours été dévalorisé, les formes f, et où se trouve peut-être une issue au cauchemar qu’actuellement nous nous employons à rééditer dans toutes nos viriles contestations. Ce n’est pas parce que le projet d’émancipation a échoué à répétition depuis trois siècles et plus que cet échec est fatal – mais il faudrait sans doute à un moment reprendre les buts et les structures mêmes de ce que nous supposons émancipant :production/intégration/reconnaissance institutionnelle. (Je ne cause pas ici, il importe de le dire, des retours régressifs qui se veulent libératoires, et ont la cote depuis quelques décennies : religions, nations, natures, peuples…)

 

Nous n’avons pas su faire du genre, si toutefois cela était possible, l’occasion d’une brèche dans les évidences et les nécessités. Ce qui rend encore plus hilarant la peur qu’il semble inspirer au réaques. Leurs préconisations ont gagné, partout, la normalisation est sinon parfaite du moins très avancé, le « genre » qu’ellils vilipendent s’intègre sans peine au schémas de vie déjà en place, leur insuffle même une deuxième jeunesse, mais non, plus par principe dirait-on que par intérêt, ça bloque. Si intérêt il y a, ce serait de conserver la totalité de la sphère publique, productive et valorisée pour messieurs ; mais ça c’est déjà un peu mort en termes de groupes sociaux, et par contre perpétué en termes de formes sociales puisque les formes estampillées m ont gardé et pris encore plus d’hégémonie : tout le monde s’y masse. En bref, l’approche genrée a finalement renforcé la prééminence masculine, par défaut de critique de fond et cantonnement dans le distributisme de ce qui est et était déjà valorisé. C’est d’autant plus dommage que la proposition de base était quand même l’analyse des formes par lesquelles nous agissons ; mais – et là encore de même que dans le reste des luttes sociales – nous en sommes arrivées à une simple histoire de (re)distribution de l’identique. Zut.

 

Je dois avouer que j’en suis plus au bilan qu’à l’analyse. Et à un bilan très limité. La tentative du genre, c’était l’histoire de pas mal, et je crois qu’une analyse de tout ça doit de ce fait venir de ces pas mal, où en tous cas de plusieurs. Et je préviens : je ne finis pas sur une note fataliste. Rien n’était écrit. Rien n’est jamais écrit à l’avance. C’était bien essayé. Et nous réessayerons. Avec d’autres pieds de biches.

 

 

 

« L’approche genre a un pouvoir transformateur qui conduit à une révolution tranquille. »

Une haute fonctionnaire de la communauté européenne

 

Tu parles charles ; plus tranquille on peut pas ! Rien ne bouge. On sait même plus si c’est encore vivant.

 

 

 

Je me disais, l’an dernier, à l’époque de la controverse sur l’insertion de quelques lignes catéchétiques et cachexiques de définition du genre dans les manuels d’école, ce qui est bien la pire mise en formol qui puisse advenir à une question : « mais bon dieu, c’est tout de même un monde que tout ce qu’on a vécu, tenté, raté, réussi, finisse là, en un chapitre, normalisé, formolisé. »

 

Je crois qu’au fond ce qui m’a le plus déprimée, ç’a été l’invocation suprême « c’est scientifique ». Hé oui, autrefois c’était révélé, désormais c’est scientifique. Et ça tiens à peu près la même place dans le plafond de nos luminaires intégrés. Que l’idéologie scientifique, supposée dire l’absolu, ce qui est déjà en soi sujet à réflexion, ait crû historiquement avec notre bon ami le capitalisme et ait généralement servi primordialement aux moyens d’oppression et de destruction ne semble absolument pas poser de problème à mes petites camarades de lgteubélande ni même de tpgcamp. Ni qu’on ait et continue de faire de tout à fait scientifiques horreurs. Mais je ne sais pas très bien s’il y a la moindre envie de sortir, précisément, du capitalisme et de ses coûteux progrès (surtout chez les lgtb’s).

C’est également très drôle qu’on use pour se conforter d’un cadre qui d’une part n’a fait que naturaliser des formes sociales depuis son apparition, en remplacement de la religion ; et d’autre part est toujours aujourd’hui obsédé par la recherche en toute chose vivante de la concurrence et de la reproduction, vi la notion fétiche d’utilité, soit précisément ce qui structure l’ordre social et économique hérité des Lumières et de la propéiét privée généralisée. Je signale à ce sujet les études d’un Pichot sur la passion darwiniste.

Tout le monde se bat donc pour obtenir le label de la dernière découverte ou confirmation (lesquelles bien sûr sont appelées à aller dans un sens ou dans l’autre, n’ayant justement plus que cette vertu confirmante ou infirmante), que ce soient mes petitEs camarades pro-genre que leurs ennemiEs réaques. Et les unEs sont aussi pathétiques - ainsi que fréquemment de mauvaise foi - que les autres dans cette quête. On est toujours prête à croire ce qui hypostasie ses désirs – mais le rapport même de croyance est très vite une vérole.

 

Bref, nos histoires ont été objectivées en un tournemain : citoyennes, juridiques et scientifiques. Je crois qu’on peut pas mieux aujourd’hui. Et donc potentiellement marchandises, productrices de valeur. Entre le tourisme gay et la bonne gouvernance des entreprises pour que les employéEs identiséEs puissent produire sans entrave. « Libérons le potentiel humain », comme disait il y a peu le vieux requin Francis Mer. Libérons, oui…

 

Hé beh oui. Il faut m’y faire, me dis-je en lisant les couinements qu’a occasionné notre assomption au ciel du droit pénal, à nous les t’. Le genre est désormais une équivalence comme une autre, après tant d’autres. Inséré dans la seule variable de jugement qui reste et restera jusqu’au bout du naufrage économique la solvabilité de l’unité citoyenne.

 

Nous croyons obstinément, sur une parole jamais tenue (et par qui, surtout, le serait-elle ?) que d’être bien convenables, décents, reconnus et enrôlés nous sauvera. Nous croyons surtout que nous avons besoin d’être sauvés. C’est pourquoi nous avons consenti à ce que le genre, qui peut-être – ce n’est pas sûr, rien n’est sûr en cette matière – eut pu être une porte de sortie, soit approprié et amalgamé.

 

Á chaque fois que nous pourrions casser le consensus, reprendre une parole qui ne soit pas affirmative, confirmative, eh bien non, après quelques démonstrations folkloriques, nous investissons tout ça à la bourse existentielle. Nous en rajoutons.

 

Á Put’lande pareil, puisque j’en ai fait partie : nous eussions pu, sans pour autant cesser de vivre sur la bête, questionner vigoureusement relation, gratuité, bienséance, travail. Queudch’. Nous n’en sommes plus qu’à tenter de faire assurer notre protection au moyen des bleues, ce qui n’est même pas gagné du tout et penche vers la persécution gouvernementale au contraire,s et à jouer les mères dodues sur l’étalage, combien nous sommes de bons produits. Pourtant, on pouvait continuer à baiser le système, comme disait VS qui était de la corpo. Mais non, nous sommes honnêtes, voilà le malheur.

 

Hé voilà. Le genre fait désormais intégralement partie de l’équivalence générale, de l’égalité devant la seule inégalité subsistante qu’on ne peut, évidemment, enjamber, celle de la valeur de chacunE, de la solvabilité directe et indirecte (indirecte, celle que vous avez sur le marché des assurances, et comme ressortissante d’un pays qui peut payer, par exemple quand on vous enlève au beau milieu d’un désert – que diable alliez vous foutre là bas, bien fait moi je dis !).

 

Le genre est constitutif de l’ordre présent. On a voulu être intégrées on l’est.

 

Le genre, comme identité, est une marchandise comme une autre, une de ces métamarchandises contemporaines, à la fois commerciales, politiques et existentielles. Et il n’y a pas de recours. L’erreur serait justement de croire que le politique, par exemple, en tant que domaine spécifique, pourrait nous en sortir, alors qu’il existe précisément comme une des abstractions de mise en équivalence générale du monde marchand.

 

Nous avons confié le genre, après tant d’autres choses, à notre personnalité transactionnelle et négociable.

 

Par ailleurs, je l’avais déjà fait remarquer, on s’est quand même un peu bien vautrées dans la réalisation de l’espoir qu’on allait bouleverser, précisément, l’ordre genré ou sexué. Et je le revendique, c’était et ça reste à mon sens un but fondamental d’une émancipation humaine, l’oppression et la haine de ce qui est catalogué féminin, et l’investissement consécutif dans ce qui l’est masculin, étant une des plus profondes structures d’aliénation, si on prend effectivement, comme je le fais, le pari qu’on peut en sortir. Qu’on se soit ratées ne veut pas dire que c’est impossible (et au fond je m’en fiche, il faut que ce soit possible, de l’audace !) – mais il faut aussi admettre où on en est, si on ne veut pas y rester !

Actuellement, on a juste réussi à multiplier indéfiniment les même signes, et ils restent désespérément f et m. Nous n’avons pas mené l’analyse fondamentale de cette logique du clivage. Pourtant on avait commencé, enfin d’autres, souvent, il y a quelques décennies. Quand on n’avait pas encore pour souci ultime de faire entrer tout ça dans le fonctionnement tel qu’il est.

Les réaques crient comme des poules qui ont vu un épervier que les différences de genre, pour parler franc la subordination des nanas, se dissout, n’est presque plus visible. Ça m’épate parce que pour ma part, dans ma petite vie, depuis les années 70 où j’étais môme, je ne l’ai vue que revenir en force, si tant est qu’elle avait réellement à un moment perdu de son acuité. Le monde dans lequel je vis c’est, je l’ai fait bien des fois remarquer, barbie et action man, les mecs bien dégagés sur les oneilles, dès trois ans, et les nanas de même mises au pas, couvertes ou dévêtues selon les options.

Il n’y a aujourd’hui ni troisième, ni quatrième, ni non-genre ; nulle part ; Pat Califia avait d’ailleurs déjà démonté les fictions exotisantes autour de cette légende il y a plus de dix ans. Nous n’avons jamais réussi à faire autre chose que du réarrangement des deux genres traditionnels, et jamais non plus à dissiper les fantômes valorisants (m) ou dévalorisants (f) qui flottent dessus. S’il est difficile de dire in fine pourquoi, ne pas le reconnaître relève d’une mauvaise foi endurcie – laquelle est fréquente dans les mondes militants. On aime au contraire à y positiver, et à faire une pièce montée de la moindre performance – performance qui bien souvent, en fait, confirme à quel point nous pataugeons dans l’état de fait et l’ordre des choses.

 

Mais le pire, c’est qu’avec nos trucs de genre, eh bien nous n’avons pas du tout échappé à ça, au contraire, nous avons multiplié l’expression de cette forme sociale binaire et oppressive, en faisant comme si diversifier les porteurEs allait désamorcer le potentiel destructeur et réducteur de ladite forme. Bref en faisant avec la genre la même bévue qu’avec l’économie, le travail, la science, en les déclarant neutres et en mitonnant une métaphysique des classes sociales : les êtres-statut, par la seule vertu de je ne sais quelle magie sociale, « libèreraient » les formes et en feraient quelque chose d’émancipateur. On a pourtant vu dans quel enfer cela nous a mené – ou plutôt non, nous nous ingénions à refuser de le voir, à refuser de nous attaquer aux formes elles-mêmes, au milieu du désastre.

 

Franchement je crois désormais que le genre ne peut être que ce qu’il est, a été. Binaire et aliénant. Et qu’il n’y a rien à attendre de faire joujou avec ce machin fétiche et humainement radioactif. Sans parler de la valorisation portée répétitivement aux formes masculines ou dérivées, qui s’inscrit d’ailleurs probablement dans un départagement plus large du monde entre productif/reconnu et improductif/caca. Nous en sommes venues à essayer de mettre du m un peu partout, pour voir si ça va nous libérer. Avaler les formes sociales et les images de la domination en nous imaginant que par la magie de notre vertu intrinsèque elles vont se tourner en puissance émancipatoire me semble relever et de la naïveté, et du fétichisme. D’ailleurs, les résultats sont là, toujours déjà là. Nous en sommes au même point.

 

Dans certains cas, il sert même désormais de bouclier aux impensés et à l’élusion de la critique. On parle ainsi de partager les rôles, mais ces rôles, eux, restent inchangés, comme la société qu’ils structurent. Les petits garçons, parait-il, pouponneront (catalogue Super U de noël 2012) ; déjà j’y crois peu, mais surtout quid de la remise en cause de la reproduction et de la famille, par exemple ? Sans parler de l’hétéronormalité. 

 

Le genre comme objet est mort ; et le genre comme identité nous ramène par tous les ruisseaux au même.

 

Quant à ce qui reste des féministes matérialistes, dont nous sommes quelques à être venues, la majorité donne dans les mêmes impasses ; la seule critique qui soit faite sur le sexe social est, à l’image du revendicationnisme économiste, une critique distributive. Bref la demande d’intégration dans les formes m et la domination en l’état. C’est en cela que je crains qu’autant l’approche institutionnaliste, l’approche léniniste que l’approche queer ne débouchent à la fin sur une espèce de patriarcat total, où nous aurons toutes été transformées en mecs, au sens des formes sociales sous-jacentes. Ça ira très bien avec la binarité ou même je ne sais quelle « diversité » des expressions de genre. Idem : nos histoires t’, je crois que c’est un ratage total, une nouvelle décalcomanie de l’identique. Il n’y a pas d’issue dans l’expression des formes en vigueur.

 

Je me demande quelquefois si on peut ou pas dire que nous avons « raté une sortie », une « chance historique », de même que l’échec des révolutions du dix neuvième siècle a poussé tout le monde dans l’intégration économique et ses avatars citoyens (pour les ceusses qu’ont les moyens), identitaires, etc. Bref si nous aurions pu, dans le développement du féminisme matérialiste, nous arracher à la puissance gravitationnelle de l’intégration dans les formes de l’équivalence générale. Il va de soi qu’il aurait fallu le faire en actes, en se séparant, et pas seulement en spéculation.

Je ne sais pas ce que valent ces « regrets historiques », s’ils sont pertinents. C’est toujours un peu rêver qu’il y a quelque part une autre réalité qui attend – et cela relève probablement des illusions qui nous maintiennent dans l’impuissance.

Je ne sais pas si la notion de genre eut pu être révolutionnaire, nous faire franchir les barrières. Il apparaît de plus en plus clairement que dans son usage et dans l’état des choses, elle est intégrée au maintien et au rapetassage du présent. Notamment par sa capacité de mise en équivalence. Pour autant je ne crie pas haro. L’idée de base me semble toujours tenir. Juste, nous n’avons rien à en espérer ni à en attendre en tant que telle. Il nous faudra mettre en œuvre d’autres critiques et d’autres perspectives, en plus de celle là, pour nous sortir de l’ornière où nous patinons quand même gravement depuis quelques décennies, pour rester optimiste.

 

Cela doit aussi nous instruire sur la puissance phénoménale de ce que déjà bien des gentes ont appelé la réification, la propriété puissante de l’ordre des choses (et je souligne choses, puisqu’en définitive nous finissons toujours pas nous confier à elles) à s’emparer des tentatives quelquefois très audacieuses pour les intégrer à son machinisme de reproduction. Dès lors que nous croyons à leur objectivité, que nous leur attribuons des qualités immanentes, c’en est fait, nous nous sommes roulées nous-mêmes.

 

Le genre est mort, ou plutôt il s’est calcifié en une pierre parmi d’autres de l’édifice contemporain. Il n’y a ni à se lamenter, ni surtout à crier à la trahison ou je ne sais quelle malfaisance. Bien d’autres formes prometteuses ont subi cette transformation. J’ignore absolument si on peut ressusciter des formes réifiées, et si c’est souhaitable. Ce qui nous incombe, c’est d’apprendre à faire qu’il n’en soit pas ainsi. Pour cela, il faudra nous interroger plus que sérieusement sur ce que nous avons voulu faire avec ces formes, avec ces idées – et à quoi nous avons voulu les faire servir. C’est sans doute là que ça se tient, dans nos croyances et dans nos intentions, dans nos résignations et dans nos obsessions.

 

Cela dit, cela dit – une chose : éviter le fatalisme. On peut en effet me rétorquer que le genre n’est qu’expression parmi d’autres de ces formes sociales face à lesquelles nous sommes impuissantes, et par lesquelles nous nous réembobinons sans cesse. Peut-être. Peut-être pas. Si la naïveté nous a coûté cher, l’aporie selon laquelle tout ce qui sortirait de notre tête serait voué à l’échec car déjà vérolé coûte bien plus, coûte tout, et nous ramène somme toute à la théorie réactionnaire déjà ancienne de cet « humain trop méchant pour mériter d’être libre ». Méchant étant ici remplacé par ahuri. Ben non, je ne marche pas. Sans pari que des issues sont possible, autant se flinguer. Et d’autre part cette impasse me semble tout aussi infondée que son inverse d’admiration béate de la démocratie identitaire. Je reste persuadée que le féminisme peut nous mener ailleurs – à condition que nous ne le soumettions pas aux conditions de survie actuelles ! Que nous n’en fassions pas un aplanisseur mais au contraire un soulèvement. Enfin que nous ne le suivions pas que « tant qu’il le faudra », jusqu’à je ne sais quel curseur d’arrêt paitaire dans l’exploitation et la représentation – pour ma part, l’aller vers un monde f, un monde de nanas, n’a pas de terminus. Mais il ne se fera pas sans que nous le décidions, et que nous nous débarrassions des évidences de genre version actuelle, lesquelles nous ramènent toujours à des référents masculins et intégrationnistes, par incapacité à critiquer non leur distribution, mais leur contenu même et leur rôle social.

 

La sexualité et le genre, avec leurs avatars comme les étonnants néo-natalisme et familiarisme (1), sont devenues ouvertement un panneau, un panneau dans lequel donner pour ne pas lancer de critique fondamentale des rapports sociaux et humains, d’une part, se donner de bonnes raisons pour défendre finalement la nécessité politique, marchande, citoyennes et propriétaire d’autre part. Surtout quand la propriété se réduit pour un nombre de plus en plus grand de gentes à soi-même et quelques babioles, en attendant l’expropriation finale. C’est sans doute pour ne pas avoir su poser les « outils » en ligne de critique, comme le reste, que nous en sommes là. Ce n’était pas fatal, contrairement à ce qu’affirment facilement essentialistes et évidentistes misogynes (la haine du féminin ou de ce qui est supposé l’être imprègne une part majeure de la pensée politique depuis pas mal de siècles – le mal est toujours une « féminisation du monde » parfaitement inventée – ce sont les formes masculines qui mènent la danse (2)). Mais à force de ne pas vouloir – d’avoir peur de – mettre nos sujets déjà bien riquiquis en question, eh bien nous en avons fait un fatalité, une de plus pourrait-on dire.

 

Nous n’avons tout bêtement pas été assez volontaires, et surtout avons une fois de plus (la fameuse « pensée scientifique » prétendument neutre évoquée plus haut) fait inconsidérément confiance à la bonté intrinsèque supposée à la forme sociale « décrite ». Á laisser s’ébattre le genre, qui reste obstinément ce qu’il est, binaire à dominante m, nous obtenons le même résultat que tous les paritarismes depuis un siècle : ça glisse toujours vers les formes valorisées, majoritaires, et nous sommes cocues, hors de nous et dans nous-mêmes désormais, injonctées à nous assimiler à ce qui nous a toujours oppressées et bouffées.

 

La notion de genre et son usage ne sont pas la cause de notre appétence tropique répétée pour les formes sociales définies, senties, départies comme masculines, mais les cadres auxquel nous les cantonons en sont sans doute la conséquence – d’aussi loin qu’on se souvienne, les formes m sont à la base des formes du pouvoir, omniprésentes et obsédantes. Le glissement permanent vers le m – comme vers la naturalisation, le conservatisme, etc. a tendance à tout emporter. Et les notions politiques sont un peu comme des éponges : une fois qu’elles sont usées, vieilles, imbibées, elles deviennent inutilisables. En tous cas pour faire place nette ou éclaircir les choses.

 

 

 

Arrivée ici, je voudrais passer sur la notion et la forme sociale « identité » ; mais c’est un énorme morceau. J’ai tendance à penser que ce qu’on peut rassembler sous ce terme d’usage récent a déjà quelques lustres, et est un des aspects du néo-essentialisme de statut qui s’est développé à partir de la fin du dix-huitième siècle, en  dérivant de l’idée de nation (et d’appartenance à). Depuis, des identités de plus en plus nombreuses sont apparues, avec des contenus différents, mais une forme sociale et politique, et un usage, semblables. Classes, races, sexualités, genre/sexe social, cultures, il ne s’est plus agi de « fatalités », ni de conséquences de rapports de pouvoir et d’adhésion à des formes sociales fétiches à dépasser, à se dépêtrer de, mais de conglomérats, de packs de valeur sociale à réaliser et à négocier sur divers marchés. Ce ne serait pas la première fois que l’approche positive soit un monde plus près que l’approche négative.

 

Pour ma part, je procède un peu comme pour le genre, que je crois une variété d’identité : de manière conséquentialiste. Où en sommes nous arrivées avec l’identité ? Question que j’aurais tendance à modifier immédiatement pour demander : pourquoi n’avons-nous pas bougé d’un iota avec l’identité, non plus qu’avec le genre ?

 

On parle d’identités, au pluriel. Or, à voir les conséquences du regroupement des gentes et des signifiants sociaux en identités, lesquelles sont très similaires, ça fait penser à d’autres multiplications d’un principe unique, comme celui de la marchandise. Les identités, de ce point de vue, sont la démultiplication potentiellement énorme, puisque dans ce cas là tout peut – et à terme doit – devenir identité, d’un mode de représentation et d’existence unique. Rien de très neuf dans la mesure où c’est toujours le prédicat, ici défini par un lot de fonctionnalités sociales, qui appelle à lui le sujet. Et j’oserais – mais avec le risque de me gourer – aller jusques à me demander si, dans le dualisme que nous n’avons pas dépassé (qu’avons-nous dépassé d’ailleurs ?), l’identité n’est pas un nouveau nom pour ce qui fut autrefois l’âme, cette « réalité plus profonde », revenue comme tout sur terre, mais qui ne s’y acclimate pas. L’identité est répétitive – d’ailleurs elle s’en targue assez souvent. Jusques à penser subversive l’insistance la plus lourdingue dans les formes les plus éculées.

 

Á ce propos, je pense aussi pertinent de se dire qu’une telle identité va très au-delà de ce qui a été défini comme « phénomènes identitaires ». Ce n’est pas un option, c’est un devenir total et multiple : il est devenu même difficile d’y échapper car nous nous percevons très facilement en termes d’identité.

Le système identité, pack de valeurs sociales à négocier sur les différents marchés, ne nous sort pas vraiment de la logique oppressive et destructrice des vieux essentialismes ; il leur offre au contraire une occasion de continuer leur carrière, ainsi qu’à leurs contenus, sous un nouvel emballage et un format plus économique. Tout le monde s’y est mis : des réaques les plus obscures aux progressismes les plus tranchés, je ne vois plus aujourd’hui de position qui ne se définisse explicitement comme identité. Ou tout au moins sont elles fort rares et, comme on dit en novlangue, désormais peu audibles.

 

Hiérarchisation et équivalence formelle – comme d’ailleurs la supercherie complémentariste « une place pour chaque chose et chaque chose… » qui n’est qu’une hiérarchie à peine camouflée -  sont des aspects du même piège de la valeur, tout autant que la gratuité et la vente. L’une n’existe qu’en fonction de l’autre, et les deux sur un plan unique d’évaluation généralisée, de transformation ou plutôt de fondation du sujet en une abstraction réelle.

 

Il est bien possible que la question du sexe social/genre ait été rendue inopérante envers l’ordre des choses du fait précisément d’être devenue, comme les autres, une affaire d’identité – et d’insertion de cette identité. Ce serait alors l’identité elle-même qui rendrait les choses inoffensives – envers l’ordre bien sûr, rien n’est moins inoffensif que les valeurs sociales et culturelles, prête-nom de la domination et de l’économie, au nom desquelles nous nous assassinerons volontiers. Mais la forme, elle restera inchangée et même respectée.

 

Ce qui est chiant avec ce type de formes qui ont pour caractéristiques que, même à notre […] défendante,  nous ne pouvons nous garder vraiment de les ressentir comme nous-mêmes, ou de nous ressentir comme elles, c’est que nous n’avons pas un point de vue suffisamment délié, indépendant, pour les analyser. Il ne nous reste alors que le conséquentialisme : en constater les probables conséquences. Et nous dire que si ça ne nous a pas aidées à sortir de ce monde social, relationnel, existentiel et de ses exactions, eh bien c’est qu’il y a un hic dans ces formes, ou dans leur usage. Et que nous avons tort d’attendre béatement que leur « complet développement » nous apporte félicité et satisfaction.

Je ne sais pas ce que genre et identité « sont réellement », mais il apparaît de plus en plus nettement qu’on ne changera rien de concret ni d’important avec ces trucs. Une fois de plus, évidemment, ça nous ramène à la question préalable : voulons nous changer l’état où nous nous trouvons, où bien le perpétuer, fut-ce en le « perfectionnant 

» (et qu’implique in fine sa perfection éventuelle) ?

 

 

 

Je m’esbaudissais l’autre jour devant la énième production post-porno ; déjà le post me fait bien marrer, vu la continuité des arguments et des figures, énième réagencement du même, les formes insérables dans la sexualité étant fort limitées, hétéra par principe. La sexualité c’est l’hétérosexualité, point. Y adjoindre une fois de plus, par blasage, l’exotisation de la brutalité et de la domination, pareil, ne soulève rien, bien au contraire. Il en ressort toujours le même cercle, et ce sentiment que tout de même, les formes masculines sont vachement libératrices. Ce qui est vrai. Libératrices. Mais de quoi ? Les luttes de libération n’ont jamais libéré, déchaîné que les formes sociales et politiques les plus répétitives, dans lesquelles nous sommes sommées de nous retrouver. Libération et émancipation ne visent pas les mêmes sujets.

Ça laisse traîner une question inquiétante : le genre est-il masculin par défaut et pente ? J’aurais tendance à répondre oui, mais par le rôle social que nous lui donnons. Ce qui vise à la production d’existence effrénée participe du monde masculin en vigueur. Une fois de plus c’est la forme sociale qui nous fout dedans.

 

Le cheminements dans le lotissement des identités est un devenir de plus, un de ces déjà pourtant bien usés « devenir ce que l’on est », version voisine de « trimer pour exister » ou de « souffrir pour être belle ». Devenir est le même piège essentialiste qu’être, les deux bouts se répondent parfaitement dans un système unique d’incitation et d’injonction à se catégoriser d’une manière intégrable et négociable. Or nous n’avons pas à être ; nous sommes déjà là (et dans de fâcheuses postures bien souvent). Comme si ça ne suffisait pas ! L’exigence d’être nous fait faire tout et son contraire, souvent sur et contre nous-mêmes, sur et contre autrui.

Poser la question autrement, changer de sujet, serait peut-être une possibilité de rompre avec ces nécessités impérieuses. Et en passant s’autoriser à toutes les fainéantises existentielles. Je vais oser un détournement : jouir sans contrainte. Sans obligation de ce qu’est censé recouvrir jouir. Jouir de, ce pourrait d’abord pouvoir ne rien faire, ne pas se forcer à être. Ne pas courir sans fin après quelqu’une qui nous échappe toujours, dans toutes les grilles de valorisation et de reconnaissance, majoritaires et minoritaires. Quitter l’usine à nous.

 

Je ne sais pas comment qui que ce soit peut dire sans éclater de rire que nous soyons en position post-quoi que ce soit. Nous sommes anté, antédiluviennes même, nous passons temps, énergie, ingéniosité à aligner les déclinaisons des catégories que nous n’osons pas aller voir et mettre en cause, tellement ce qu’elles nous imposent, ce que nous nous imposons par elles, nous semble relever de la nécessité incontournable, cette super-naturalité copernicienne. Genre, sexualité, identité, plaisir, propriété, droit… ont été ainsi avalés par ce ciel de nécessités que nous nous sommes faites quelque part au sommet du crâne, sous la voûte étoilée.

Or – comme le disaient quelques queer dont je fus proche, il y a plus de vingt ans, l’affaire est désormais de décrocher les étoiles, de détrôner nos divinité internes et sociales. Là, à cette condition, revenant à ces exigences perdues, eh bien je veux bien me faire queer, n.. de la déesse ! Mais si c’est pour cultiver la grammaire de ce qui est, et d’aménager une fois de plus le très antique ordre ambiant, là merci bien, je suis pas ikea pour un kopeck.

Tout cela dit, nous restons devant la paroi. Premiers huit mille. Je veux dire que l’affaire reste pendante, que ce que nous avons voulu combattre reste à combattre, enfin que nous tenons toujours le pari de l’émancipation et de la critique des formes de domination et d’assignation. Que nous le tenons d’autant plus que, bien nous soyons dans la glu, je crois que nous sommes plus à même de tenter la surprise que nous ne l’avons été autrefois. Yes. Optimiste malgré la purée de pois. Il va nous falloir sérieusement considérer le sujet que nous faisons. Plutôt que le pessimisme, si combatif soit-il, optimisme critique.

La question de la partition sexuelle et hiérarchique du monde reste entière – et pour ma part je suis désormais de celles qui pensent qu’à moins d’un renversement radical des formes dominantes et valorisées, nous avons fort peu de chances d’y échapper.

 

 

(1) Pensées éminemment essentialistes, où le prédicat est que si on « est différente » (sans poser profondément la question du en quoi), on fera autre chose avec les mêmes formes sociales et les mêmes idéaux. Trois siècles d’échecs répétitifs de l’application de cette pensée n’ont apparemment pas découragé grand’monde.

 

(2) Voir les thèses sur le clivage sexué de la valorisation de R.Scholz, que je pense assez prometteuses ; et à voir un jour j’espère toute une critique qui reste à mener de l’engluage dans la valorisation des formes masculines du social.

 

 

 

 

Anna Tommy 4

 

 

« L’échange économico-sexuel » - pour la je ne sais combientième fois. Cè qu’y a l’économie, et y a le sexuel, attention. Pas confondre. Nan mais. Anathème l’hypothèse. Le sexuel n’est pas, ne peut pas être un simple secteur de l’économique, de l’échange valorisateur, boh non, c’est toujours quelque part naturel, anthropologique, fatal ! Comme le travail dans la pensée bourgeoise et léniniste : interaction avec la nature, point. Tout le monde, si constructiviste ou subversive qu’elle se veuille, reste sur un a priori ontologisant de la sexualité, comme de l’échange en général, et la pose donc à part, en référent, qui est et ne peut ne pas être ; au mieux à nettoyer de vilaines oppressions qui lui seraient hétéronomes. Qu’elle puisse en elle-même se révéler juste un aspect particulièrement violent, obsessionnel, de la contrainte générale à l’échange et à la valorisation, de l’économie quoi, désastre historique parmi autres de première magnitude, n’est pas admissible. Ça ferait trop mal au bide. Ça mettrait trop sur le tapis la supposée immanence de notre ressenti social. Et ça ouvrirait trop l’hypothèse qu’on puisse s’en débarrasser.

Mais il est vrai que qui, aujourd’hui, tient imaginable que les choses n’aient, ne représentent non plus pas naturellement une valeur, une propriété, un revenu, une reconnaissance ? L’économie, l’échange équivalent sous toutes ses formes, c’est génial, il suffit de se la réapproprier. Plus ça foire, plus on en crève (enfin, on, les pas rentables d’ailleurs d’abord tout de même…), de ces croyances, plus on s’y accroche. Sans ça, hein, ça nous mènerait où ?

 

 

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Par ailleurs, je songeais l’autre jour à quelque chose que je n’ai pas forcément clairement écrit dans les diverses textes que j’ai consacré à la question, tellement ça me paraît flagrant : la « sexualité » et ses sous-produits, plaisir et reconnaissance, sont un prétexte, un cache-social. Comme le geste de la marchande est une apparence bénigne de la contrainte à l’échange et à la valorisation. Ce qui compte est la socialité que nous entretenons, qui est dans tous ces cas de valorisation, de concurrence et hétéra. Hétérasocial ne se limite pas à une bite dans un vagin ; hétérasocial c’est la totalité de la mécanique hiérarchique des rôles sexués, des formes qui vont avec et probablement du reste. La sexualité, c'est une manifestation, une mise en oeuvre de l'hétérosexualité, de l'appropriation et du pouvoir ; de l'articulation hiérarchique sociale. D'où le double foutage de gueule des gratuitaires et de leur sexualité spontanée et équitable, comme des libérales et de leur épanouissement dans les rapporst de pouvoir déployés et assumés. On ne change pas de socialité en diversifiant ses pratiques et encore moins ses partenaires, non plus qu’on ne sort de l’économie avec des bitcoins, des grains de sel et des produits bioéquitables. Toutes les certitudes, ressentis et compagnie que nous collons à la sexualité comme lieu naturel ou même « social originel » qui serait à la source, condition des rapports, sont peut-être bien une manière de soigneusement nous aveugler sur la possibilité que ce soit l’inverse, et que la sexualité ne soit qu’une conséquence, sanction et confirmation, cadenas au bout de la chaîne de tout un ordre, lui aussi social et politique. Comme la monnaie ou la carte bleue sur le comptoir. Et conséquemment que les violences et désastres qui l’accompagnent ont sans doute leur principe et origine dans cet ordre – que pour moi j’appellerais volontiers patriarcat, comme système total d’injonctions et de formes. Bref qu’on ne sort pas mécaniquement ni magiquement du patriarcat même en cessant d’être mec, cisse ou hétéra. Mais bien plutôt que la signification possible à donner à ces termes, ces catégories, et ce qui les sous-tend, est à étendre à toute notre condition de sujet sociaux, et que si – pari tenu ! – elle est changeable, bouleversable, renversable, ce ne peut être qu’en attaquant de front les évidences et les buts « neutres » qui en sont l’infrastructure, pas simplement en réaménageant leur mise en œuvre. Pas simplement donc en jouant autrement. Mais en arrêtant ce jeu.

 

 

 

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Les identités ne déterminent pas les formes politiques et sociales ; ça semble même être plutôt l’inverse, à voir ce que nous vivons et sa reproduction. La sexualité, le relationnel qui va avec, c’est dans les faits l’hétérosocialité et une part décisive du patriarcat ; lgtblande une annexe de Jours de France ; et la poursuite du bonheur, hétérolande. Avec et entre qui qu’on les performe, de quelque manière que ce soit comptabilisé et valorisé, car ça l’est toujours, « gratuité » ou pas. Les seuls progrès enregistrés désormais sont ceux des normes hétéra, et on s’étonne que ça n’empêche pas la régression générale de l’ordre sexué ! Ben non, au contraire, ça l’accompagne. On peut toujours les chérir, mais après il ne faut pas venir pleurer des conséquences qui les suivent répétitivement. Une des impasses où nous sommes, c’est qu’autant les olf que les intersectionnelles, pour la faire courte et binaire, défendent la réalisation idéalisée de ce programme intégré vécu comme naturel ou anthropologique – ce qui explique que les unes comme les autres finissent vite par voisiner avec diverses options réaques ou résignées qui sont sur le même bout de gâteau. Et se pinaillent en son nom. On ne sort pas des directives en vigueur en rêvant à leur « bonne » application, et en en externalisant ce qui embête. Mais cesser de fantasmer et de ressentimenter constitueraient en eux-mêmes les prodromes d’une révolution sociale. Dont nous ne voulons pas, selon toute apparence, persuadées que nous nous tenons que les formes sociales de l’idéal échangiste sont réalisables sans contradiction ni dégâts, avec de la bonne volonté. Sauf qu’il faudrait tout de même se rappeler qui, dans l’histoire politique de la modernité, à lancé et maintenu ce primat de la « libre volonté » à l’origine de l’histoire…

 

Le mythe de la « sexualité pour elle-même », comme en-soi, apolitique et métasocial, est l’épure, pas la négation (ça se verrait d’ailleurs) de la reproduction, que ce soit de lardons, de rôles, in fine de valeur ; sans même parler de ce cher amour, lui aussi totalement étranger à l’ordre social et à sa violence, c’est bien connu. C’est le frère siamois du mythe du droit naturel, fondé sur l’idée l’appropriation, avec sa joie de l’activité per se, du travail bien fait qui engendre reconnaissance, pour couvrir l’injonction à l’échange et l’exploitation. Les deux se confondant en apothéose dans la poursuite du bonheur chère à l’idéologie libérale. Même une Wittig, que je relisais récemment, ne s’en est pas extraite, ayant pourtant, comme d’autres de sa génération politique, rassemblé à peu près tous les éléments pour y parvenir. Cette regimbe devant une mise en cause de ce qui pourtant avait déjà été découpé à la petite scie pose question. Pourquoi ne pouvons ou ne voulons nous pas ?

Il n’y a pas d’échappée dans la subjectivité, du fait qu’elle est posée en déjà là, exactement comme l’objet auquel nous avons envie de croire qu’elle s’oppose, alors qu’elle lui répond pour cadenasser ce qui devient par cette fermeture même ordre des choses et monde, accumulateurs et intensitaires, enjoignant sans répit à leur réalisation. À nos dépens. La sexualité est hétéra, l’hétéraforme est sexuelle. Le rapport social de sexe n'est pas une forme duelle qui déterminerait et encore moins dévoyerait des sexualités, des identités, formes "naturelles" versus socialisation ; elles sont ce rapport social, indécrottablement hétéro, cis et masculin (et leurs "autres" dérivées). Tenons le pari de nous en débarrasser, ou bien résignons nous à ses conséquences. 

 

 

 

 

 

Addendum : je me pelotonne à lire l’Anatomie politique 2 de Matthieu, de même que je me suis désolée à l’annonce de son trépas. Franchement on devrait vivre beaucoup plus longtemps et même ne pas mourir. Elle était intraitable, incrédule, notamment envers la dilution supposée du sexage dans d’aussi supposées genres multiples quand même singulièrement dichotomiques, ou envers la joyeuse parité égalitaire des sociétés trad’s plus ou moins sans état, qu’il ne tient qu’à nous de ressusciter pour que tout le monde investisse la place qui lui est destinée avec contentement ; et je trouve toujours qu’à ce jour, à ma connaissance et en francophonie, nulles n’ont dépassé dans la critique systémique du sexe comme rapport social cette déjà vieille bande, avec Guillaumin, Capitan et quelques autres. Au-delà c’est Solanas ou Atkinson. Et j’espère des que je ne connais pas. Mais déjà cela me fait iech’ de devoir constater que c’est déjà donc vieux, et que depuis, dans cette direction, personne ne s’est aventurée pour reprendre l’excavation.

Ce festin est comme souvent entaché de déception devant sa pusillanimité, elle qui pourtant n’était pas trop censée en avoir, à tirer une critique radicale du sexage et de la sexualité, à les extraire de leur coquille de naturalité anthropologisée, ce alors même qu’elle avait rassemblé tous les éléments à ce propices. Je retrouve toujours cette hésitation à remettre en cause l’évidence, alors même que bien des critiques ont depuis longtemps signalé ce caractère comme un maillon fondamental du maintien de l’ordre, de l’appropriation, et de la constitution de son sujet.

 

J’avais ressenti le même désappointement au lire d’un ouvrage de Sara Ahmed, intitulé « Pursuit of happiness », et qui parle de cette affaire que je trouve cruciale dans la dynamique capitaliste et valorisatrice : le bonheur. Je n’hésite pas à dire que pour moi la notion même de bonheur, avec ce qu’elle tient assemblé, est reproductrice et réactionnaire. Activement. Et à travers nous toutes. Là aussi, les éléments à charge s’accumulaient, mais Ahmed, en subjectiviste assumée, n’a jamais voulu passer à l’hypothèse d’un sujet social global, à traiter et attaquer comme tel. Son bonheur reste à la fin un attribut divers et fragmenté, alors que son hégémonie crève les tympans, comme forme enjointe du sujet social accumulateur. Je lisais l’autre jour un article d’un « économiste critique » qui proposait, avoir avoir fustigé une supposée civilisation du virtuel (comme si la guerre généralisée était virtuelle dans la formation de la brutalisation sociale !), une « économie du bonheur ». Yes. Juste il la propose après Smith, les pères fondateurs de révolutions bourgeoises, bref il reprend ce qui est très probablement un des fonds plus ou moins explicites du capitalisme et de la domination moderne ! L’idéal du plaisir ou du bonheur, objectifiés, nécessifiés, s’insère dans les mêmes structures que celui de la production, de l’appropriation, du mérite. Zéro pour les situs qui avaient cru pouvoir les opposer. Le subjectivisme, quant à lui, n’est en rien un antidote à l’objectivation, mais son partenaire dialectique, qui maintient dans un cadre inchangé – cadre où on n’échappe pas à l’universalisation si redoutée, mais simplement où ses fondamentaux deviennent implicites et spontanés, intégrés quoi, au lieu d’explicites et imposés.

 

À quand une critique de l’économie politique conséquente, qui ne cherche pas à sauver des naturalités en lesquelles se réfugie son principe agissant, qui tienne thèse que nous sommes actuellement ça, que tout à été subsumée en ça – et que c’est de ça qu’il nous faut sortir, pour un avenir incertain. Le certain sur les rails étant l’extermination générale qui se déroule depuis quelques siècles, utilitairement et hiérarchiquement – le premier appelant le second.

 

À quand un examen suivi et approfondi de la thèse relation égale appropriation, par exemple – et réciproquement, la question du sexage et du commerce comme paradigmes et limites contraignantes de ce qui doit déterminer le rapport social ? Et ce sans résignation anthropologisante postmoderne du genre « ah ben on n’y peut rien alors on va essayer de jouer avec ». Ou le retour au bazar de la psycho et de la biologie ( en ce moment Serano pour transselande épanouie dans la reconnaissance et la marchandise pour quelques semi-invisibles, mais encore Despentes dans les Inrocks, les hommes tuent pasqu’ils n’enfantent pas, classe le niveau d’analyse – mais il est vrai congru avec une définition du lesbianisme comme « orientation sexuelle », et autres clichés).

 

La résignation masque mal la roublardise des qui ont ou pensent avoir de la valeur à faire fructifier. À quand un examen de l’opposition sacrée sexe versus commerce, sans parler d’amour versus guerre – alors qu’il semble patent que les uns sont les autres, et que l’opposition sert surtout à maintenir et à rendre tolérables (!), autogérés et au moindre prix, ces fonctionnements sociaux dont nous pourrions aussi bien envisager de nous débarrasser en vrac. Mais pour cela il nous faut abandonner les références en pâte à modeler incontournées : nature, peuples, complémentarité, sexualités, Lumières…. Et ne pas chercher à les remplacer. Les formes, les emplacements, déterminent les rapports et les contenus !

 

 

 

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La Bestiole

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  • : Ebranchée, schlemihlah, communiste, féministe - la transse la moins queer, la moins fun, la plus antisexe, antinaturaliste, antisubjectiviste du quart sud-est. Clodote d'hamsterlande, casserole détachée de la queue de l'alternoféminisme. A gauch' de la gauch' de la gauch' de l'extrême gauche. Résolument opposée au backlash réac-libéral pro sexe, pro marché, pro nature, pro religion, comme aux catéchismes moraux-politiques en tous genres. Moderniste novatrice, universaliste négative, apostate de l'intersectionnalisme, philogyne, philosémite. Pour un anti-monde de nanas paresseuses et la ruine radicale de la masculinité, de l'économie, de la sexualité, de la fierté, du pouvoir.
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