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20 juin 2014 5 20 /06 /juin /2014 08:30

 

 

 

 

ou quand la masculinité et l’économie se consolent de la chute du taux de profit par l’extermination

 

 

 

« Les hommes flippent que les femmes se fichent de leur tronche.

Les femmes redoutent tout simplement que les hommes les tuent ».

M. Atwood

 

 

 

Quand une société entièrement structurée, matériellement et idéalement, sur l’expansion de l’accumulation, l’échange, de l’intensité, du plaisir, du bonheur, bref de gains divers et de traduction de chaque personne en valeur, commence à se rétracter sous l’effet de ses propres contradictions, son enthousiasme passe à l’élimination, au meurtre comme rapport social, lui-même aboutissement des rapports sociaux de domination que les formes ci-dessus évoquées nourrissaient au lieu de détruire, malgré l’égalité civile et propriétaire formelle et mensongère indexée sur les richesses.

 

Le meurtre masculiniste, nationaliste, raciste et même directement économiciste, sans fard ni autre prétexte, (appropriation de marchés, légaux ou pas, défense armée des frontières de l’accumulation) se répand petit à petit comme normalisation, il est vrai bien aidé par le ressentiment de classes dominantes qui, dans la naufrage général, perdent leurs avantages, pressentent très bien qu’elles ne les récupèreront pas et passent à la politique de la vengeance pure : puisqu’on doit disparaître, autant assassiner les minorités avant, ça produira encore un peu de satisfaction. Les politiques du ressentiment sont admirablement idoines à enrober ça, dans leur chatoyante diversité monotrope.

 

Et derrière ce meurtre de plus en plus disséminé, d’initiative individuelle ou de petits groupes, se tient aussi la logique du maintien forcené, jusqu’au bout, de l’échange, de la valorisation : tuer le plus possible de non-rentables, de pas assez producteurs et consommateurs, dont la seule existence, manque à gagner, coûte. Finalement le pépé d’Iéna, son esprit de l’histoire et sa ruse de la raison ne sont pas tant à jeter à la poubelle qu’on avait cru, non plus évidemment que son héritier barbu. La structure même des intérêts que nous nous sommes imposés comme idéal et but social nous induit à la tuerie.

 

Le génocide lui-même cesse d’avoir besoin d’une superstructure compliquée, de spadassins dédiés. Des collectivités entières assument désormais, en plus de la pensée qui les justifie (la prétendue oppression de la saine majorité par de sournoises minorités perverses), la mise en œuvre. Nécessité et travail, ces formes suffisent à mouvoir, discipliner et soulever des peuples, dans la droite ligne de la mise au pas des derniers siècles. Produire, fut-ce de la mort.

 

Le féminicide, qui est aussi mondialement en marche, s’appuie sur les conséquences de l’idée de valeur, inexorablement attribuée aux formes masculines, que ce soit pour faire disparaître les femmes en tant que reproductrices qu’en tant que productrices. Pareil : le féminin ne vaut pas assez, donc il coûte. Par exemple quand les nanas assument l’essentiel de la production agricole. Mais fini l’autoproduction, il faut vendre et acheter, au meilleur prix ; les pays ayant encore des moyens achètent les terres de ceux qui n’en ont pas ; et les femmes (en priorité mais pas que) deviennent de trop. Guerres civiles, meurtres de masse, nettoyages au nom de la race ou de dieu, mais aussi sadisme familial, lâchage sexuel, viols systématiques, massacres diy dans les lieux symboliques (magasins, écoles) – tout ça spécifiquement masculin. Et la folie a alors bon dos, qui se révèle systématiquement une excroissance de normalité. Conséquence de la structure sociale virile comme de la chute du taux de valorisation – seule la valeur donnait le droit de vivre ; et les mecs, la forme sociale mec, ne supportent pas de ne pas avoir, de perdre. Ils liquident donc et les femmes, et tout ce qui est rattaché, par un bout ou un autre, au côté assigné féminin du monde, qui est vu comme faisant opposition au vrai, au réel, à la valeur. En autogestion.

 

Nous n’avons d’issue pour sortir de cela ni dans les passés, ni dans les évidences dont ils nous ont imprimées. Il n’y a pas de refuge sur les chemins par lesquels nous nous sommes acheminées à cette impasse meurtrière. Les tentatives de réappropriation, comme on dit désormais chez nous, sont vouées à la reproduction. Sans doute ferions nous mieux de jeter le barda pour courir plus vite – mais n’oublions pas que nous sommes aussi ce barda, comme sujets sociaux. L’affaire n’est pas simple, contrairement à ce qu’affirment, chacuns de leur côté de l’angle où ça va charcler, les économicistes et les tueurs, ceux qui attribuent et ceux qui éliminent.

 

Alors voilà, je me dis qu’on n’est pas vraiment sur le chemin de sortir de l’abattoir quand je vois des camarades qui ont investi leur côté libertaire dans l’espoir de perpétuer soft cette société et sa logique, d’échanger joyeusement, de se transformer en petites entreprises éthiques, « chacune fait c’qu’elle veut – mais les nécessités, hein, alors je veux la même chose que toi, et y en a pas pour tout l’monde » - se mettre à la colle avec des léninistes 1.1, souvent nationalistes et toujours économicistes, qui ont soigneusement oublié que pépé à barbe, si l’on tient à s’appuyer sur ses conceptions, mettait en question la production et l’échange, les formes qu’ils supposent, le pourquoi nous faisons, non simplement la distribution, et avait fermement prédit que la logique de valorisation amènerait au cassage de gueule général. Et en oubliant ça ont finalement fait leurs les arguments des économistes bourgeois et républicains, la croyance en l’élastique, en la naturalité de l’économie politique et de ses formes fondamentales, avec quelques protestations morales et identistes – une revue comme Période illustre ce courant « tout doit continuer » et démocratisme radical aménageur. La démocratie, c’est pourtant historiquement le jeu des intérêts et des appropriations dans lesquelles nous sommes projetées – avec notre consentement, cette vérole ; mais il est tellement tentant d’y croire quand même. Promouvant ainsi une naïveté roublarde, une confiance égoïste dans le gagnant-gagnant, la solidarité propriétaire, qui ne les quittera même pas quand on y passera ; et un positivisme bien masculin, en opposition à cette négativité dissolvante qu’on préfère, aussi, oublier quand on en vient encore à causer de féminisme. Le libre jeu des institutions que nous ressentons nous-mêmes abonde au même bilan que la répression politico-morale la plus exaltée.

Il est vrai que la définition du matérialisme donnée dans une livraison récente de la dite revue, qui est bien sans doute la plus acritique et bourgeoise que j’aie pu lire dans ce genre de littérature, ne serait je pense reniée ni par les retraités du pmu cantonal, ni par les primitivistes. Sagesse et conciliation ?

Il ne suffit pas de croire béatement sur parole que ce qui se présente à nous comme une alternative – ce mot dit d’ailleurs tout - à la domination va nous en sortir. Ni que les choses et le rapports sont ce pour quoi nous nous les donnons. Et ce n’est pas que nous ne pouvons pas penser ni au-delà, ni en deça, ni à côté, contre ces foutues urgences et nécessités hameçons – c’est que nous nous le refusons, que nous avons avalé que « ce n’est pas possible », et plus précisément pas pertinent ; que nous avons peur de la vengeance de ce réel en la volonté duquel nous croyons sourdement, comme à bien d’autres divinités. Il n’empêche que toute cette course à la normalisation n’est d’aucun secours contre le néo-conservatisme qui avance, qui est bien le seul à avancer aujourd’hui, et avec lequel elle n’ose pas ne pas converger sur les bases incritiquées ; elle est même prête à lui donner des gages de bonne conduite, responsable et autogérée, à avaler ses raisons, propriété famille nation – mais on ne négocie pas avec l’absolutisme et il bouffera toute cette valse-hésitation. Je ne parle même pas des crétins qui redécouvrent à quel point la désertion de l’hétéropatriarcat serait la quintessence du capitalisme et de la « technocratie » ; Poujade a son héritier en Michéa, en passant par les libertariens et les primitivistes… Nous sommes dans la confusion la plus totale, ce qui ne serait pas grave en soi, si notre mort n’y était pas tapie !

 

Il se peut bien qu'il revienne à un féminisme radical, basé sur la remise en cause des formes sociales et du sujet que nous constituons et qui les perpétue – féminisme qui reste à mettre sur pieds, avec d’autres réflexions-actions - d’achever ou au moins de pousser à nouveau la critique de l’économie politique, du droit, des formes-valeur masculines, du relationnisme. Le principal reste à défaire ! Mais aussi de nous organiser et rassembler matériellement pour survivre. L’autodéfense associative et individuelle, non plus que la réclame des droits, ne sont plus à la hauteur de la violence sociale ; au contraire, par sa logique de chacune à soi et dans son coin, elles nous maintiennent à sa disposition ; nous enlèvent et les possibilités de nous défendre, et celles de saisir cette violence dans sa logique, de combattre celle-ci totalement ! C’est une guerre sociale qu’il nous est imposé d’affronter à présent. Et il faut bien nous rappeler que nous n’avons aucun allié à aller chercher dans les rangs des concurrents pour l’exercice de la domination, au nom de quelque raison, de quelque fatalité ou de quelque transcendance qu’elle soit présentée. Nous, et nous seules ! Sans rester dans l’isolement vigilant, convivial du lien social ni attendre l’union de masse d’intérêts supposés, en évitant soigneusement par conséquent de prolonger l’agonie de l’associatif, du participatif et de l’électoral, gloutonne de nos capacités et moyens, sans nous laisser prendre aux glus retardantes de la solidarité, du complémentarisme ni de la sororité, toujours convergentes vers les intérêts les plus intégrés. En collectivités déterminées, séparatistes, désertrices des logiques de reproduction de ce monde. Hors des facilités, des simplismes qui font mine de rassembler et en réalité nous isolent, nous séquestrent, nous livrent à la mort. Sans ça, on y passera.

 

Ou nous en finirons avec nos idéaux incritiqués, érigés, travestis en nécessité et en désirs, et leur pratique qui nous tient enfermées, ou bien ces idéaux et ces pratiques en finiront avec nous. L’intégration finale de et dans l’individue propriétaire échangiste est tout bonnement le consentement tout aussi final à la force des choses, à la guerre maquillée en concurrence de tous contre tous, à l’entrélimination (dans l’ordre hiérarchique bien entendu). Et nous participerons alors nous-mêmes à notre propre exécution, diy comme institutionnellement indépendantes, mandatées, salariées, bénévoles, guérillères.... Nous avons hélas déjà commencé ça. Tout marche tellement mieux quand c’est un travail – et comme dit le sinistre dicton, un bon travail est un vrai plaisir.

 

 


 

 

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La Bestiole

  • : Divergence transse, féministe, communiste - Le placard à Plume, la fem-garoue
  • : Ébranchée, schlemihlah, communiste, féministe - la transse la moins queer, la moins fun, la plus antisexe, antinaturaliste, antisubjectiviste du quart sud-est. Clodote d'hamsterlande, casserole détachée de la queue de l'alternoféminisme. A gauch' de la gauch' de la gauch' de l'extrême gauche. Résolument opposée aux backlashes pro sexe, pro marché, pro nature, pro religion, pro peuple, pro nation, comme aux catéchismes moraux-politiques en tous genres. Moderniste négative, moniste, novatrice ; philogyne, philosémite. Pour un anti-monde de nanas paresseuses et la ruine radicale de la masculinité, de l'économie, de la sexualité, de la fierté, du pouvoir.
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