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10 avril 2013 3 10 /04 /avril /2013 08:52

 

 

 

in cauda venenum

 


 

Ça a frité sur la non-mixité féministe, ces derniers temps, ici et là, avec une fois de plus les mêmes vieux arguments moisis et couineurs des mecs qui ne songent pas un instant à ne plus l’être. Bon, vous connaissez ma position, (ou pas ?) : j’adhère totalement et je reprends ma carte à cette occasion au parti des « féministes bourgeoises staliniennes », comme psalmodiaient et logorrhaient récemment des momies masculino-léninistes qui semblent, comme leur modèle, avoir compris Marx comme moi la Baghavajitâ dans le texte. On sent bien cela dit que tout ce charabia unitariste ne leur est qu’un prétexte pour poser leurs couilles, un, et deux l’unité avec ces personnages, de toute façon, zébi ! Pour tout dire et redire, je suis pour une non mixité de type solanassien, si vous voyez ce que j’veux dire. Vaguement hégémonique. Universaliste, même, tiens. Couic pépé quoi.

 

Bref, une grosse barrique, quelques décennies quoi, de plus de non-mixité(s), pour ne pas dire de séparatismes(s), nous ferait je crois le plus grand bien. Remettons nous en une !

 

Bon, arrivées là, vous pensez bien que je ne vais pas vous laisser sur cette part de nougat, mais que j’amène aussi mon bonbon à la cantharide. Certaines autres occasions m’ont refait penser à une forme de non-mixité qui est souvent appliquée chez nous. Meufs gouines trans. Il y a déjà eu autrefois des débats et accrochages sur ce que c’était en réalité et comment ça se passait, sur le décalage, en peu de mots, entre non-mixité souhaitée et non-mixité réelle. D’ailleurs, tout le monde n’était je crois pas d’accord et c’est tant mieux ; plus je vieillis, plus je me dis que le consensus et la convergence nous engluent.

 

Mais, donc, un constat récurent, c’est que les nanas trans féministes, dans la mesure où nous existons – mais nous existons bien à quelques exemplaires tout de même – sont fréquemment absentes de la non mixité meufs-gouines-trans. Mais ça ne semble pas soulever question. C’est inclus dans le fonctionnement et l’expérience de la chose. On n’est pas là. On est conviées mais on n’est pas là. Conviées ; pas légitimes, parce que la légitimité est dans ce qui convie, justement. Nous ne participons pas du mouvement qui fait que nous pourrions être là. Et, donc, re, souvent, nous n’y sommes pas. Pour une foultitude de bonnes et de mauvaises raisons. Mais peut-être tout simplement parce que ce n’est pas notre place – en avons-nous d’ailleurs une, où que ce soit ?

C’est un peu comme le e dans la Disparition de Perec. On n’est pas là mais ça ne se voit pas trop. On n’est pas là mais c’est comme si nous étions là. Le t, commodément sans préfixe, nous représente suffisamment. Et nous représentons nous-mêmes, dans notre absence, le personnage muet mais indispensable. Indispensable ? Sommes nous réellement indispensables au féminisme actuel, même inclusif ? J’en doute pour ma part, mais il faudrait que ce fût dit.

C’est là, si j’ose, une des seules invisibilités dont nous bénéficions ordinairement – je renvoie à ce que j’ai déjà écrit là-dessus ; pour nous, f-t’s, l’invisibilité est plutôt une chance, et une sécurité ; quand on nous repère pas à vingt mètres tout va bien. Y compris dans le milieu militant.

 

La non-mixité mgt fonctionne bel et bien, mais plus précisément elle est, de fait, dans la plupart des cas et même dans sa normalité ordinaire, attendue, une non-mixité meufs-gouines-m-t’s. Quelque chose donc comme une non-mixité sociobiologique de communauté de destins xx, femmes nées, assignées, socialisées femmes. Ce qui d’ailleurs ne pose aucun problème, au contraire, c’est le fondement du féminisme. Une non-mixité est, justement, une non-mixité. Exclusive. Fondée. Ensuite, les destins f d’origine, eh bien ce n’est pas rien. Ça roule. Pour ma part c’est même ce qui importe et ce qui promet potentiellement un autre monde. Pour tout dire, enfin, c’est le principe de d’origine de la non-mixité féministe, qu’il serait peut-être bien de réaffirmer sans faux semblants.

 

Juste il faudra renommer la non-mixité en question ; pas la redéfinir, elle est définie, et par le fait et par une logique interne et historique qui se tient.

 

Mais aussi peut-être admettre que le genre, eh bien de fait nous n’y croyons pas excessivement nous-mêmes, dans le milieu féministe. Je dis d’autant plus nous pasque, comme vous avez pu le lire (dans Bien essayé, notamment), moi non plus, finalement. Enfin ce n’est pas y croire ou pas y croire, c’est là – mais c’est ne pas croire que ça nous fait réellement, en l’état, nous sortir des rapports sociaux en vigueur. Ni de la hiérarchie dichotomique m/f. Que nous nous sentons quand même plus en sécurité avec les destins sexués et inaltérables- et que nous avons probablement, comme on dit, de bonnes raisons de, d’expé. Mais cette incrédulité n’est pas assumée, nous faisons – mal- comme si pas. Ou plutôt nous disons comme si pas et faisons comme si, nos comportements collectifs en témoignent.

De même, ne sont assumées ni la haine sourde et constante ni le mépris exotisant et exploiteur envers les femmes trans, lesquels cependant se pratiquent, partagent et transmettent avec assiduité.

 

Et nous en tirons, silencieusement, conséquence : foncièrement, dans le mouvement féministe, les m-t’s sont et restent des femmes et les f-t’s des hommes. La question n’est pas de savoir ici si c’est bien ou pas, mais de reconnaître que c’est ce qui continue à issir, transparaître, consuivre de nos comportements politiques. Par ailleurs, cela implique aussi que la t’itude n’existe que pour ce qu’elle est effectivement, d’expé, pour la majorité des bio : un vernis exotisant, alternativement excitant ou repoussant. Et c’est à peu près tout. En fait elle n’existe pas vraiment, c’est un suffixe parmi d’autres.

 

Au fond, la dichotomie est restée assez intacte, massive, dans les pièces mêmes où nous avions cru la morceler, au moins. On pourrait dire, en quelque sorte, qu’il n’y a toujours qu’un genre, le genre masculin. Et qu’il n’y a toujours qu’un sexe, le sexe féminin. Le genre, c’est là où il y a de la place ; le sexe, c’est là où l’on est à l’étroit.

 

Ça ne me choque ni ne me bouleverse, encore moins m’indigne ou me « met en colère », en novlangue dans le texte. Au contraire, je pense que c’est l’expression d’un état de fait que nous ne pouvons guère ne pas prendre en compte. Mais les non-dits et les silences couvent facilement des situations pourries, et par conséquent je pense qu’il faudrait assumer, explicitement, que la non-mixité mgt alternote est une non mixité mgmt. Assumer que le genre, c'est-à-dire une manière de dépassement du sexe par fragmentation et redistribution, est une belle utopie certes mais que pareil, ce n’est pas en fonction de cette tentative inaboutie de renversement qui est un peu tombée désormais dans le remblayage des nids de poule de l’ordre sexué, que nous nous comportons. Et cesser d’esquinter les f-t’s en leur faisant miroiter une légitimation qui n’existe ni dans le faits, ni dans les tréfonds de nos pensées.

 

Je ne suis donc pas forcément contre notre disparition, à nous les f-t’s féministes, pas plus que je ne suis contre notre invisibilité. Cela fait de toute façon un moment que j’ai des doutes sur les t’ités en général, dans la droite ligne de ce que je dis plus haut à propos du genre : pas sur notre existence, on est là, mais sur ce que nous pensons que ça veut dire ou entraîne ; je commence à croire que c’est une impasse de plus dans la tentative de briser l’ordre patriarcal et sexualiste. Bien essayé, mais raté pour cette fois ci. Une fois de plus, nous nous sommes livrées à une re-production, à une multiplication, mais la remise en cause fondamentale, ce n’est pas encore pour cette fois ci. Dommage. Comme je dis toujours, on recommencera, autrement si possible ; dommage aussi que la vie soit si courte, et qu’il faille toujours à peu près tout recommencer.

 

Cela dit, je voudrais, une fois de plus, signaler ce qui me paraît un autre possible cul de sac, et qui est celui, vous aurez deviné, de la réappropriation. De la réappropriation acritique, dans un certains nombre de cas, de formes et de valeurs, ou de lectures du monde, qui me semblent liées substantiellement au patriarcat. D’agenrités ou de déviances qui glissent toujours finalement vers le masculin. D’un neutre, quoi, d’une origine de la valeur, d’un point central que nous n’avons pas encore réussi à mouvoir. On peut bien sûr dire que le m s’est attribué tout ce qui est bien – mais trouvons nous tant que ça que ce monde soit bien ? Ou bien (!) trouvons nous que c’est bien parce que c’est ce qui a toujours été valorisé, et autour de quoi tout s’est construit, pour ne pas dire agglutiné ?

Et que c’est peut-être là une espèce de torsion, en plein milieu, entre ce qu’on est, ce qu’on voudrait être, ce qu’on voudrait faire et ce qu’on pourrait faire (ouf !), qui empêche, si ça se trouve, le féminisme d’avancer. Et que la paradoxale absence des f-t’s a peut-être, quelque part, quelque chose à voir avec cette torsion. Nous sommes mal à l’aise avec ce qui nous paraît, in fine, exagérément f, à commencer par nous-mêmes, et bio et t’s. Qui rappelle trop ce que l’on veut fuir, à raison : l’assignation au sexe tout pourri ; mais qui nous fait peut-être aussi et jeter ce qui était peut-être la clé de la sortie du monde m, et nous rassembler autour de ces formes m qui ne nous serons jamais amicales, qui nous boufferont toujours.

 

Nous sommes, et là je parle de nous les f-t’s féministes, un peu comme des souris qui seraient coincées, tombées entre deux cloisons, et condamnées à la mort lente, nulle part. Est-ce prophétique si, il y a plus de vingt ans, une vieille amie et collègue me suggérait déjà de décrire les sentiments d’une tranche d’oignon tombée derrière la cuisinière ?

Mais je pense que cette situation, coincées entre deux cloisons, est finalement la nôtre à toutes, les féministes qui veulent aller au-delà de l’aménagement de ce triste monde ; ces cloisons sont celle des personnes, de ce qu’elles sont, et des formes sociales qui sont ce que nous sommes. Ces cloisons se rejoignent au deux bouts. Ces cloisons sont probablement une cloison, une boîte quoi. Et l’affaire n’est pas simple. Il ne suffit pas de dire « on la fait péter ». Nous sommes aussi la boîte, l’assortiment. Il importe de ne pas nous faire péter. C’est là ce que j’appellerais le détroit de l’émancipation. La libération c’est plus simple, on brise les entraves des forces et des formes que nous incarnons, et zou ! Après, il faut se démerder avec ces forces et ces formes qui ne sont pas tant que ça nous, qui ne sont pas nécessairement à notre avantage si on veut. L’émancipation c’est d’en sortir nous, avec à peu près tous nos morceaux, pas mutilées. Je crois que pour cela il importe de garder une conscience de que l’on fait, comment pourquoi.

 

Je n’irai pas plus loin, plus loin je sais pas. Je termine par – vivent les non mixités de femmes, féministes, radicales. Et explicites.

 

*

 

Et quant aux f-t’s ? Eh bien si nous nous occupions de nos fesses, au lieu de toujours aller nous faire certifier, exotiser, esquinter ou soupçonner, avec une bonne volonté déconcertante ; si nous cessions de sororiser piteusement, de tenir échelle et chandelle aux bio qui n’en ont d’ailleurs guère besoin, si ce n’est pour un certif’ de t’philie dont elles se passeront en fait très bien ; et si nous allions piocher cette carrière de négativité et d’isolement qui est, historiquement et systémiquement, un propre de la condition féminine ? Je ne jurerais pas qu’on n’en tire pas quelque chose, et pour nous, et pour plus tard plus universellement : a break in the wall. Nous sommes et restons, par force et presque déjà par tradition (les habitudes se prennent vite), la face négative du féminisme, non intégrable, non réappropriante du valorisé – et je suis de celles qui croient fermement que le négatif peut nous ouvrir des brèches dans la tyrannie du réel nécessitaire et positiviste. Chiche ! Mais pour ça il ne faudra plus chouigner ni rabioter sur notre stigmatisation ; au contraire, il faudra en cultiver les éléments, et la manger à la grande cuillère. Changer notre régime, quoi. Et qui sait par cela anticiper ce renversement général que nous avons jusques à présent toujours loupé, les unes et les autres.

 

 

 


 

 

 

 

 

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La Bestiole

  • : Divergence transse, féministe, communiste - Le placard à Plume, la fem-garoue
  • : Ébranchée, schlemihlah, communiste, féministe - la transse la moins queer, la moins fun, la plus antisexe, antinaturaliste, antisubjectiviste du quart sud-est. Clodote d'hamsterlande, casserole détachée de la queue de l'alternoféminisme. A gauch' de la gauch' de la gauch' de l'extrême gauche. Résolument opposée aux backlashes pro sexe, pro marché, pro nature, pro religion, pro peuple, pro nation, comme aux catéchismes moraux-politiques en tous genres. Moderniste négative, moniste, novatrice ; philogyne, philosémite. Pour un anti-monde de nanas paresseuses et la ruine radicale de la masculinité, de l'économie, de la sexualité, de la fierté, du pouvoir.
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