Mercredi 25 novembre 2009

Il y avait déjà la petite sirène, vous savez, cette créature d'un conte d'Andersen, mi femme mi poissonne, qui se désolait sans remède de ne pouvoir être vraiment humaine et conséquemment être reconnue réellement, ni commercer relationnellement comme toute bonne humaine le peut et surtout le doit pour l’être totalement.

 
La petite murène, donc, ne serait carrément pas humaine du tout... Ah ah la bonne blague, et la prétention, fort répandue chez les dominantes, de « ne rien être du tout ». Et mon œil ? Bon, évidemment elle se fiche de vous. Elle est humaine, par statut. Elle est des tas de choses, blanche, valide, que sais-je encore ? Elle est une semi-humaine aussi, f-trans, lesbienne, féministe, pute, survivante de violences, sur le retour d'âge... Tout ce qu'il faut pour être une de ces agréables semi-humaines qui peuplent volontiers le zoo des absolument humaines, notamment de ce qu'elle nomme le milieu alterno, ce machin à visée politique (autonome, anar, souvent sans nom pasque c'est le privilège des dominantes que de ne pas être nommées).

Et que dans ce milieu, et il faut l'assumer, nous sommes de façon écrasante bourges, bio, blanches, valides, universitaires en rupture de ban, etc etc. Bref la crème de la crème. Avec en plus la petite cerise du "déclassement", le luxe suprême. Et une hiérachie interne à tout casser, bien que peu visible aux inattentives.


Comme vous verrez elle dit pas ça pour inciter à la culpabilisation – au contraire, culpabiliser c'est justement ne pas assumer, hé hé ! – et mettre du coup le poids sur d’autres.
La petite sirène non plus n’assume pas. Elle pleure et elle offre son aide.


La petite murène, contrairement à la petite sirène, ne se lamente plus. N'attend plus. Enfin pas trop. Et soigne son côté inhumain en quelque sorte. Son côté pas agréable, qui vit dans le sable, ou entre deux rochers, et qui mord. Bon, là encore je vous arnaque un peu, la petite murène se glisse régulièrement hors de son trou pour nager en se tortillant après les gentes, enfin un peu moins désormais quand même. Mais elle ouvre sa jolie gueule pleine de petites dents en même temps.

La petite murène ne met pas les pieds dans le plat. Elle aurait du mal, elle n'a pas de pieds (enfin symboliquement pasqu'elle est ultra-valide sous sa forme humaine). Non, la petite murène nage dans la soupière.


Elle nage dans la soupière de l'alterno-féminisme, notamment. Elle y est bien et mal à la fois, comme d'autres. Elle cause même en claquant des mâchoires ; de féminisme, certes, d'histoires trans, lesbiennes, d'histoires de violences et d'abus, de travail du sexe, de châteaux en pain d'épice empoisonnés, de rapports et de statuts socieux...
De fonctionnement beaucoup, la petite murène croit fermement que le fonctionnement est plus important que les idées, dont nous regorgeons !


Bien sûr ce serait plus classe et plus simple de jeter la petite murène et quelques autres monstres marins qui gênent dans la ganetouse ! Sauf que peut-être il faudrait alors envoyer la soupe entière par la fenêtre... Et renoncer à bien des avantages... et des illusions...


Oh purée ce que je me la pète... La lonesome fishgirl qui tape de la queue dans la soupière alternote. Boh wais, allez. Mais en échange je signe et assume à fond ce que je vais vous servir.

Bon, encore une chose, la petite murène ne connaît rien, mais rien de rien à l'informatique, et n'a encore rien saisi à comment on configure un blog. C'est même peu probable qu'elle y saisisse quoi que ce soit dans un avenir proche. Donc vous étonnez pas si c'est tout berzingou, s'il manque des fonctionnalité et rubriques essentielles, si c'est pas sexy quoi. On va essayer de s'y pencher mais ça prendra du temps. Le rythme de la petite murène n'est pas quotidien !


Si donc vous voulez lui écrire pour je ne sais quoi, commenter, insulter, thuriférer, chouigner, demander en mariage ou en pacs, etc. elle vous donne un joli mail : vendredi13@poivron.org

La petite murène vous salue ! Clac clac les mâchoires !


Automne 09


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Mercredi 25 novembre 2009

Ce texte a commencé sa petite croisière à une table de petit déjeuner un matin d'automne 2008, issu de pas mal de réflexions qui ont accompagné la Caravane féministe non-mixte. Depuis il se développe lentement et se présente à droite et à gauche. Il appelle toutes celles qui sont concernées. On n'en a pas fini !

 

 

Il y a, aussi, des abus et des violences entre nous, femmes et lesbiennes bio, trans, intersexe… Dans les mouvements et milieux féministes, lesbiens, trans, intersexe… Inutile de rester dans la honte et la dénégation.

 

Ces abus sont d’une grande variété et plus ou moins graves. Ils peuvent être d’empiéter sur la place sociale d’autrui, de la dévaloriser, d’en profiter amicalement ou sexuellement dans un cadre inégalitaire, mais ça peut aussi aller jusques aux coups, à l’enfermement, au viol… Le cadre affectif est bien sûr comme toujours un lieu « privilégié » pour leur déploiement – mais ils existent aussi dans les cadres de socialisation plus générale, de militance, de cohabitation…

Ces abus et violences ont quelque chose de spécifique en outre parce que nous sommes des femmes, ou que plus généralement nous ne sommes pas des mecs, et que c’est « entre nous ». Ils ne prennent pas forcément les mêmes formes et surtout n’ont pas les mêmes bases et significations sociales que ceux commis par les mecs. Cela n’a par exemple aucun sens de dire d’une femme, bio ou trans, qu’elle « se comporte comme un mec ». Cela sert juste à brouiller les pistes, rendre l’identification des violences qui nous sont propres impossible, stigmatiser à bon compte en évitant de se mettre soi en cause, enfin rééditer le fantasme patriarcal d’une « nature sociale féminine » douce et inoffensive. Nous ne sommes et n’avons à être ni pires ni meilleures que ce que nous sommes, point. Mais nous pouvons travailler dessus. C’est très difficile à cause du tabou intériorisé qui pèse en général sur les violences, et particulièrement sur celles-ci qui « ne devraient pas être possibles » dans notre idéal féministe. Mais un idéal n’est jamais donné ; il se construit. Et nous savons bien, d’expé, que cacher et nier les choses ne nous mène nulle part.

Il y a abus et violence lorsqu’une personne abîme et détruit une autre, notamment dans le cadre d’une relation de puissance sociale et personnelle inégale.

Il y a abus lorsqu’on exerce un statut, un pouvoir, une liberté, qu’on en profite et qu’on refuse de se limiter, conformément aux préceptes libéraux que « le plus des unes fait le bonheur de toutes », ce dont la fausseté est pourtant bien démontrée par la misère et l’exclusion qui ne font que croître depuis deux siècles (économie, racisme, classisme, etc.). Cette doctrine est malheureusement bien en vigueur dans des mouvements alternatifs, féministes et surtout queer qui se croient sincèrement antilibéraux politiquement… Ne pas se limiter c’est de fait refuser de réellement partager.

Il y a abus quand la « multilégitimité », souvent exercée par des personnes socialement dominantes (bio, blanches, etc.) s’infiltre partout à sens unique (les racisées, les trans, les handies, c’est marrant, n’ont pas du tout autant accès à cette multilégitimité tant vantée par le mouvement queer, qui a juste oublié qu’il y avait une hiérarchie et que si les unes peuvent « descendre » pour s’accroître, les autres ne peuvent pas monter). Le "déclassement", comme la "déconstruction", sont une vaste blague de capitalisation relationnelle, d'envahissement social, d'abus et de culpabilité niée.

Il y abus quand le « plein épanouissement », qui nous a déjà bien eu avec les mecs à l’époque de la « révolution sexuelle », vient nous susurrer que si on ne le vit pas on n’est pas vraiment humaine, et entraîne à la fois le mépris et des agressions sexuelles, selon les envies !  « Le sexe, c’est le pouvoir », écrit tout à fait à propos Dorothy Allison. Et c’est évident qu’il nous faut prendre du pouvoir… quand nous en manquons. Mais beaucoup d’entre nous (blanches, d’origine sociale aisée, valides, bio, belles…) ont déjà beaucoup de pouvoir par rapport aux autres femmes, d’une part. Et d’autre part n’ignorons pas que nous ne pouvons pas le faire miraculeusement hors des cadres des inégalités de pouvoir actuelles, d’un seul coup. Et qu’il est également facile pour nous de nous arnaquer et de nous agresser les unes les autres avec – parce que nous ne sommes pas les unes les autres au même niveau de pouvoir, sur ce terrain comme sur les autres. "Pas de pouvoir" est une utopie impossible de privilégiées - il n'y a pas de pouvoir par soi et seule, il n'y a que des rapports de pouvoir. C'est plutôt une égalisation des pouvoirs qu'il nous faut viser - mais sans illusion, nous ne la vivrons jamais, nous.

La culpabilité quand on est dominantes dans un rapport social, de même, peut amener des abus et agressions difficilement visibles, quand nous n'assumons plus notre position sociale et essayons de manière assez tordue de nous infiltrer dans des positions sociales opprimées, en prétendant nous "déconstruire", quand nous envahissons le domaine social et relationnel de personnes opprimées pour nous sentir "hors de notre milieu", enfin quand nous ne prenons plus nos responsabilités depuis notre position sociale, mais faisons peser toutes nos décisions, prises de position, opinions, sur ces personnes, sous prétexte d'être "bonnes" politiquement. C'est une des grandes tendances dans notre milieu, et elle a fait déjà beaucoup de dégâts.

 

Nous ne voulons plus prendre les abus comme des histoires « interpersonnelles », et encore moins comme de « malheureuses mésaventures entre sœurs », mais comme les conséquences et indices de rapports sociaux de classe, de race, de genre, de validité, de capacité sociale… Et les comprendre comme les combattre comme tels, systématiquement.

 

Il y a des abus mais nous ne savons comment faire ni même souvent comment bien les reconnaître. Les personnes qui sont en situation de les commettre sont de notre communauté, de notre genre, et ont presque toujours elles-mêmes subi des abus en tant que nanas.

 

Nous ne savons pas les reconnaître car nous sommes moins en défiance, plus en admiration, en émulation, et que nous avons besoin de cette confiance, pour survivre, parce que sinon tout s’écrase ! C’est dans cet interstice que se développe souvent l’abus.

 

Nous ne savons pas les reconnaître parce que nous nous sommes habituées à la dureté et aux conflits qui naissent sous les pressions des stigmatisations, entre membres de nos communautés.

Mais un abus n’est pas un conflit ! Un conflit suppose des personnes ayant forces et réserve à peu près à égalité. Reconnaître qu’un abus n’est pas un conflit est primordial.

 

Les résistances aux abus ne sont pas des « conflits », les inégalités et stigmatisations ne sont pas des « différences », leurs mises en lumière ne sont pas des « rivalités » !

 

Arrêtons de nous cacher derrière ces fourre-tout déresponsabilisants. Arrêtons aussi d’étendre et d’imposer des « on » et des « nous » factices, toujours indexés sur les intérêts des plus dominantes, des référentes et des majoritaires. Si on veut des indicateurs d’action et d’évaluation, alors appliquons plutôt celui proposé par bell hooks « de la marge vers le centre ».

 

Nous ne savons pas reconnaître, parce que nous n’en avons pas trop envie, qu’il y a des rapports d’inégalités sociales entre nous (blanches-racisées, bio-trans, valides-handies, riches-pauvres…) et que souvent, très souvent, les abus suivent ces rapports sociaux. Et viennent de personnes relativement privilégiées dans la hiérarchie des stigmates. 

 

Ces personnes n’ont généralement pas conscience de commettre des abus. Au contraire, elles sont « positives », gentilles, elles nous soutiennent (jusqu’à « endosser » nos stigmates, c’est à dire parler à notre place) ; elles n’ont d’intentions que bonnes. Sincèrement !

 

La sincérité n’est pas une protection contre les abus !

Nous n’avons que de bonnes intentions, nous n’en sommes pas moins nombreuses à être en position d’abuser, selon le rapport où nous nous trouvons – tout autant que d’être abusées !

Nous pouvons à la fois être abusées dans un rapport et abuseuses dans un autre. Cela ne justifie rien ni ne ramène le compteur à zéro, mais au contraire s’accumule.

 

Nos abus ne partent pas de la méchanceté ni du désir d’exploiter. Ils partent du refus de voir et de garder à l’œil nos rapports de force sociaux. Nous ne pouvons y mettre fin que par la vigilance et l’application d’un certain nombre de principes de sécurité. Ils sont aussi facilités par l’atmosphère de pseudo-égalité et d’intensité relationnelle qui est prônée souvent dans nos communautés. Enfin nous avons trop tendance, selon la mode en vigueur, à les traiter selon des grilles de lecture psychologisantes, qui isolent de force les  personnes dans l’individuation. Où à relativiser en tentant des « médiations » pour sauver la communauté, au détriment des personnes cibles d’abus.

 

Les personnes en situation de se trouver abusées répondent souvent « à l’aveugle » à la souffrance qu’elles ressentent sans arriver souvent à bien en voir les tenants et aboutissants. Elles peuvent être alors désignées comme « excessives », « limitées » ou même « violentes », car leurs réactions sont ultra-visibilisées. Or, c’est un classique des rapports sociaux que les actes des personnes dominées sont ultra-visibles, alors que ceux des personnes dominantes sont au contraire invisibles, elles donnent l’impression de ne jamais agir ni bouger. Bref d’être les grandes gentilles, et celles qu’elles écrasent des salopes.

 

Nous croyons que la protection contre les abus ne peut venir que des personnes en situation de se trouver abusées. Le pot de terre et le pot de fer : « Ne nous associons (d’abord) qu’avec nos égales ! ». Nous devons prendre garde dès que nous reconnaissons un rapport mixte inégalitaire. La confiance est nécessaire, mais il faut la reformuler afin qu’elle n’ouvre plus un boulevard aux abus. C’est précisément pour sauver la confiance dans nos communautés qu’il est indispensable de rendre visibles maintenant les situations d’abus et de travailler à comment y mettre fin sans détruire les relations. Rien ne détruira celles-ci plus sûrement que la continuation de l’hypocrisie, du silence et de la pseudo confiance de principe qui règnent actuellement.

On aimerait bien souvent se dire que tout cela n’était qu’un mauvais rêve, un cauchemar. On préfère de même se dire chacune que nous sommes seules dans cette situation d’être niées ou agressées, que c’est nous qui merdons et point barre. Ca fait un choc quand on en rencontre d’autres, différentes mais qu pourtant subissent les mêmes choses, les mêmes fonctionnement.

Ce n’est pas un cauchemar, c’est la réalité.

Nous pouvons faire ensemble qu’elle ne soit un jour plus qu’un mauvais souvenir.

Si !

Mais cet ensemble, ce doit être d’abord un ensemble des personnes qui la subissent – et ce sera déjà un travail pour construire cet ensemble car nous ne sommes pas égales.

Mais peut-être plus disposées que d’autres à le reconnaître et à faire en fonction.

On tente le coup ?

 

Des qui se font carna à répète.

Et qui veulent que ça change pour toutes.

(mais d’abord pour les plus carna quand même !)

 

 

Contact : rikkochette@gmail.com


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Mercredi 25 novembre 2009

                  Des filles agressées parce qu’elles arrêtent leur concert après des actes misogynes, un scandale après un autre concert interrompu pour les mêmes raisons, le refus de boycott de soirées queer où a eu lieu une agression raciste au motif que « c’est le seul endroit où on s’amuse », des groupes et assoces radicales truffées de personnes qui commettent abus et agressions et refusent de le reconnaître et où cependant grenouillent des féministes muettes, des profs de fac queer qui harcèlent leurs étudiantes pour les « libérer » et des militantEs « pro-sexe » qui font la même chose dans le milieu, des bios qui agressent sexuellement  des trans, pasque c’est « trop cool » d’être une transloveuse, des blanches qui « en ont marre d’être blanches » et vampirisent des racisées, de petitEs théoricienNEs de la guerre civile fantasmée qui causent des « deux côtés de la barricade », comme autrefois les missionnaires dans les villages de l’enfer et du paradis, et envoient les plus faibles au casse-pipe….

 

Toutes ces situations en apparence dispersées ont pourtant un fond commun, qui sort comme du pus dès qu’on presse un peu le bouton, sous la forme de l’affirmation intangible : the show must go on. Laquelle se décline en doctes modèles genre « mais il faut pas casser la dynamique », « y a que ça qui existe », « même s’il y a des abus ça fait avancer tout le monde ». C’est quand même frappant à quel point, au cours des années, les logiques militantes, radicales, libérales et capitalistes commencent à faire un fondu, sous l’égide d’une vague philosophie utilitariste. Et d’une pathétique croyance ou confiance en la bonté intrinsèque du mouvement.  De ce mouvement que je nomme alterno, synthétiquement, et tout particulièrement de l’alterno-féminisme, version je sais plus combien, dite  souvent « femmes-gouines-trans » (mais pas que !).

 

Toujours aller de l’avant, s’arrêter c’est la mort ; faire un pas en arrière, s’interroger, recompter, l’enfer ! On ne produirait plus assez de présence, de jouissance (salut les queer !), d’identité, de tous ces équivalents militants des automobiles, des téléphones portables et des polices d’assurance du monde « mainstream ». Même ne pas en produire toujours plus est déjà une hérésie ; la croissance avant tout !

Sachant bien entendu que la croissance profite toujours aux mieux placéEs. Ben tiens. Les affirmations égalitaires et collectivistes cachent assez mal les pratiques affinitaires, familiales et individualistes ; on affirme que les possibilités sont « infinies » mais on sait très bien que ce n’est pas vrai, qu’il n’y en a pas pour tout le monde, et on se fait sa petite popote.

Et aussi qu’elle est à un certain niveau suicidaire (mais à terme ; dans la réalité présente il y en a qui paient pour d’autres et ça roule !).

Enfin cette magnifique logique que la barre est mise, déterminée, haussée par celles qui peuvent, qui en ont les moyens et l’intérêt, aussi haut que possible, et que les autres doivent suivre cahin caha pour ne pas tout perdre, éviter de ne plus pouvoir se regarder dans la glace, jusqu’au risque de leur vie, et ce dans une bousculade qui finit par être une pure concurrence sans pitié pour la survie sociale. C’est marrant quand même comme ça ressemble au monde que nous sommes censéEs combattre, nan ? Mais the show must go on !!

 

Une fois de plus, on se trouve en plein milieu de la vieille et inextricable machine où idéologie, sentiments de soi et rapports sociaux s’entremêlent inextricablement, se justifient, se défendent et se nourrissent. Ici plus précisément fonctionnement existentiel et militant, d’une part, et intérêts, puissances sociales, d’autre part. Ça se mord la queue dans un cercle parfait d’invisibilisation et d’inconscience savamment organisées et entretenues de ce qui se passe et pourquoi.

Mais n’empêche, je ne veux prendre aucune d’entre nous pour une imbécile ; on est quand même beaucoup à savoir que quand on parle des « intérêts du mouvement », de la « dynamique », etc , c’est un fier mensonge, et qu’on pense d’abord à nos intérêts et à nos enjeux, nos loyautés relationnelles et sociales, nos privilèges quoi – dans l’embrouillamini où ceux-ci se sont mélangés à la réflexion depuis quelques années, où le « ressenti » ou bien « l’identité » sont devenues les références indépassables, au détriment du statut social et d’une critique non culpabilisante, mais honnête.

On se la joue au « déclassement », soi-disant qu’en squattant, en volant, en se fritant avec les flics, en se communiant avec les pauvres opprimées (ça on y tient à la communion, c’est qu’on veut du retour !), que sais-je encore, on ne serait plus dominantEs, on ne porterait plus de danger avec nous, on serait clean, décontaminéEs quoi. Et surtout, « contre ce monde », comme les chrétienNEs que nous sommes.

Et mon œil ? Je me fiche des présupposés, je vois les résultats : abus en tous genre, vampirisation de personnes et groupes qui n’ont pas le choix d’avoir besoin ou pas de nous, carnaval de l’activisme démonstratif, etc.

Parce qu’on garde toujours notre position de pouvoir faire, de dispenser, de distribuer. Qu’on n’en perdrait pas une miette tellement ça nous graisse l’âme et les rognons.

 

Á chaque merde qui n’est pas tue, à chaque abus qui arrive à sortir, à chaque « copine » qui quitte le milieu dégoûtEe ou détruitE, à chaque mort même, nous nous rongeons les lèvres de culpabilité, nous essayons de rationaliser, nous renvoyons la faute sur le méchant monde majoritaire, enfin quelquefois nous parlons très doctement de « dysfonctionnement ».

Nous n’avons pas absolument tort de parler de dysfonctionnement : c’est le fonctionnement, la logique générale, la croyance commune, les notions de base jamais critiquées et au contraire intériorisées comme peut-être jamais un mouvement ne l’a fait, ce qui est valorisé parmi nous, qui est effectivement en cause. La base – c’est à dire que le fonctionnement n’est pas secondaire, mais reflète exactement les intérêts réels en jeu, et les idées qui portent ou cachent ces intérêts. Le consensus, le ressenti, l’autonomie, l’identité, la symétrisation des paroles, que sais-je encore, toutes ces notions à la fois insaisissables et obsédantes que nulle d’entre nous n’ose plus dépasser ni remettre en cause ! Le « je » qui ne sert plus qu’à une expression tyrannique du « comment je me sens », mais qui se cache dès qu’il s’agit d’une prise de position claire et nette.

C’est à mon sens une conséquence de la norme du « sujet partout », vision quelque peu narcissique de la politique qui est hélas une des piliers des mouvements alternos depuis au moins les années 80. On a eu tellement peur d’être « objectifiées », de devoir quelquefois se voir de l’extérieur, que tout à été dissous dans un grand sac de billes, qui pour pareilles qu’elles soient majoritairement (blanches, bio, bourges, valides…), n’en amènent pas moins l’impossibilité – qui se voit couramment quand on a une question tangible à traiter – de dépasser l’accumulation des ressentis et la voie sans issue répétitive qu’elle entraîne. Les « ressentis », les « légitimités », tous ces trucs magiques et pleins, ronds, inquestionnables, qu’on se renvoie à la figure comme s’ils étaient égaux, miraculeusement, dans un monde inégalitaire. Ces images de nous qui sont censées nous protéger – mais qui comme l’argent ou autres valeurs ne protègent que celles dont le statut est déjà le plus élevé.  Cachées tranquillement derrière notre alterno-citoyenneté de pacotille, que j’ai envie d’appeler la sujète (puisque le pire dans notre discours c’est d’être un objet).

La sujète, dirons nous alors. Qui ne doit de comptes qu’à elle-même, ses attentes, ses désirs, ses culpabilités. Et à rien ni personne d’autre. Comme si nous étions chacune sur une planète, sans même le soupçon que ce qu’on les unes peut avoir été enlevé à d’autres, par exemple, ou autres rapports sociauxn transactions relationnelles, il est vrai peu sexy.

Cette sujète « subversive » qui ressemble alors si fort à une version légèrement décalée de la citoyenne consommatrice qui se satisfait à tout prix.

Ce n’est pas forcément un hasard que cet idéal de « sujets irréductibles » ressemble à un calque des idéaux affichés par la société capitaliste libéralisée et sécurisée post 70’s, et ses objectifs de satisfaction, de croissance et d’intensité… Ni que les impossibilités en soient semblables : si la méchante société mainstream délègue ses catas à la police, nous les déléguons pour notre part à l’esprit des collectifs, armés de quelques doctrines d’action paralysantes, et avec souvent encore moins de résultats que les institutions.

Cette sujète qui semble n’avoir plus à choisir qu’entre l’antiféminisme affiché des Annie Lebrun ou des Peggy Sastre, la queerisation qui dissous opportunément toute détermination sociale et politique dans une soupe d’identités pleine de grumeaux, ou enfin, comme nous l’avons fait, un féminisme qui se réduit de plus en plus à une « autodéfinition » de plus, vidé de ses significations comme de ses volontés d’action spécifiques. Ce féminisme qui finit par être réduit pour beaucoup à l’énoncé : « faire de moi ce que je veux ». Sans guère de souci pour autrui (puisque le souci d’autrui est un truc estampillé « f », et que nous devons nous libérer absolument de tout ce qui a été assigné au f, dussions nous d’ailleurs en crever).

Bref un autisme libéral. Un moi supposé n’être plus lié à aucune histoire ni à aucune catégorie, encore moins à aucune solidarité réellement fondée. Ni à aucun souci d’autrui, si ce n’est dans de tristes loyautés d’enjeux tellement honteuses qu’on n’ose même pas les affirmer quand elles se posent !

Ce dont nous avons peur, c’est de nous voir à la troisième personne, à travers les autres, même rien qu’un peu. Tout doit passer à la moulinette de notre ressenti sacré. Ce dont nous avons peur, c’est d’admettre que nous ne sommes pas uniques, et que nous sommes faites par le jeu social.

C’est cela qui fait du milieu alterno-féministe, qui n’est à cette heure plus vraiment un mouvement, mais que je vois comme un grand endroit de silence caquetant, un facebook en trois dimensions, où rien ne peut être sérieusement soulevé ni analysé sous peine de drame ou des regards appuyés de beaucoup vers leurs chaussures. Et je dirai même que nous risquons vite de devenir un petit monde de clones morales et sentimentielles, où nous serons amenées et fortement incitées (la carotte de la reconnaissance et de la valorisation !) à penser, dire et surtout ressentir les mêmes choses, sous peine d’étrangéité et d’excommunication non dite. C’est cela qui fait qu’on va dans le mur direct. Et que je commence à me demander même quel danger réel nous représentons pourr un « monde majoritaire » dont nous avons dupliqué les structures, avec juste des pratiques plus exacerbées et des couleurs différentes. On s’est faites eues ! On s’est eues nous-mêmes !

 

C’est dommage quand même. On avait de quoi lancer une belle aventure. On s’est tout simplement oubliées. Beh oui. En s’obnubilant sur notre « sujète », sur nos « ressentis », sur nos « légitimités » problématiques, on a oublié, voulu effacer nos histoires et positions réelles. En « s’affirmant » on s’est oubliées. Parce que ce qu’on affirme, là, c’est un « double social », un fantôme, ce qu’on nous a fait rêver d’être. Désir et culpabilité, terreur de se reconnaître et de s’assumer pour ce que nous sommes, qui n’est pas innocent, noyée dans la piscine du désir comme justification ultime.

« Je ne suis pas ci, pas possible, trop dur, je veux être ça, c’est trop cool ». Résultat : nous sommes toujours plus ci, nous nous y enfonçons, et nous faisons toujours plus semblant d’être ça. Toujours plus inégalitaires, différentialistes, dominatrices, hypocrites, socialement envahissantes envers les groupes sociaux que nous singeons.

Sachant évidemment que ce « nous » est lui-même de pure forme. Il n’est exact que dans la mesure où nous communions dans la même illusion. Il est bien évident qu’ici comme ailleurs il y a celles qui mènent et qui engrangent, et celles qui suivent, à la fois désirantes et forcées pour ne pas rester seules, plus ou moins vite et avec plus ou moins de profit. Sans parler de celles qui payent et sont carna.  Je parle beaucoup au nous, par impuissance et aussi sans doute par réticence à prendre mes responsabilités, à dire « je » - pas le je de l’affirmation et de la fierté, mais celui de la reconnaissance, du rejet de la facilité où on grouille en attendant que l’autre ait causé, du « je » aussi qui ose demander et nommer (une autre de nos hantises, tout dire, enfin presque, mais jamais nommer !).

 

Je ne sais que dire et je n’ai pas envie non plus de continuer un catalogue de looses, d’agressions, de dénis, de mensonges et de possibles désastres (même si je conçois que le mot est fort, et qu’en plus, vu ce que nous représentons socialement, je me dis qu’on peut disparaître sans que grand’monde s’en aperçoive ni s’en désole). Je vais vous dire, j’ai eu du mal à écrire ce texte pasque à des moments, il me renvoyait des trucs violents au point que j’avais du mal à en respirer (ô la pauv’)

 

                Mais je crois que pour sortir de ce que je crois résolument un fort mauvais pas, ben y va peut-être falloir revenir sur pas mal de choses, abandonner des trucs qu’on avait raflés, qu’on s’était « appropriés »… et qui je crois étaient plus forts que nous, dans la mesure même où ils étaient un autre aspect, auquel nous n’avions pas pensé comme tel, de notre réalité sociale, dominante, inégalitaire, irresponsable, narcissique…

                J’ai bien envie de lancer un catalogue de nos idées reçues, même de nos ressentis obligatoires, parce que nous les avons intériorisées, elles sont nous. Mais faire ça toute seule c’est sinistre. Eh, les copines avec qui on a déjà causé de ça (pasqu’en plus je suis pas toute seule à avoir ce genre de cogitations, je vous l’avais pas encore dit…), on s’y mettrait ?

 

                J’ai envie qu’on change, enfin ! Pas nous – puisque c’est la grande illusion, mais notre attitude ! Mais pas forcément pour se retrouver telles qu’on est parties, en grumeaux ou en sacs de billes. Au contraire, pour enfin, peut-être, voir que le consensus n’est ni possible ni souhaitable, et qu’on pourrait vivre et agir autrement que dans la peur de déparer, qui actuellement nous paralyse jusques aux neurones. Pour aussi poser nettement les enjeux qui nous constituent sur la table, sans langue de caoutchouc.

                Peut-être ça voudra dire mettre fin au mouvement tel qu’il existe – cela dit j’en doute, il y a peut-être trop de personnes en proportion qui sont intéressées à sa conservation telle quelle. Du coup ça posera la question à celles qui en pâtissent plus qu’elles n’en profitent d’en sortir et d’aller ailleurs. Un ailleurs qui probablement n’existe encore pas trop. Á voir !

 

 

La Petite Murène

 


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Mercredi 25 novembre 2009

Bon, je dis nous, l’abus habituel de la seconde personne du pluriel. Histoire de me sentir moins seule, sans doute. Aussi parce que je crois évidemment que nous ne sommes pas des îles et qu’il arrive les mêmes choses ou des choses semblables à plusieurs en fonction de leur position dans ce monde.

Bref… Nous quand même, un peu. Et plus particulièrement les f-trans. Mais je parlerai aussi à la première personne.

 

J’écris cela à la suite de la rencontre, ou plutôt de la rencontre impossible, de plusieurs évènements, situations, perceptions, liées à notre statut pour le moins ambivalent. D’une part, ce que je perçois comme un manque de réalisme et une espèce de mégalomanie dans la victimisation, allant jusqu’à supposer qu’il y a un sombre plan d’extermination des trans à un très haut niveau. Ce que je ne crois évidemment pas pour la raison qui sous-tend les autres choses dont je veux parler, qui sont des agressions répétées, et un mépris dégoûté, lesquelles impliquent plutôt que nous ne valons ni ne représentons grand’chose, et que si on nous maltraite, on ne va pas non plus se donner un mal fou pour nous canaliser ou nous abolir. Tout au plus nous écartera-t’on. Nous pouvons toujours aller nous pendre ailleurs !

 

On… Qui est « on » ici ? Bon – je vais être franche, « on » ce sont les personnes pas trans, ni intersexe, les personnes que nous nommons cisgenre ou plus lapidairement « bio », et qui constituent l’écrasante majorité de la population.

 

J’ai envie de dire, et là je vais parler pour moi, même si je pense ne pas parler que pour moi, que je suis une chimère inadmissible… et pourtant que je ne représente rien de nouveau ! Juste un mélange de ce qui ne devait pas être mélangé, en tous cas ainsi, selon les plus anciennes prescriptions. Ou une transition jugée impossible à plusieurs titres.

Ce qui ne doit pas être mélangé ainsi. Les "bio et normalEs" tolèrent déjà mal (sauf pour s'en servir !) les bio androgynes, butchs, tapioles, etc. Il leur faut, pour s'en sortir, qu'ellils "prouvent leur nature". Ce qu'ellils font ou pas. Pour les trans, ça devient impossible.

Sans doute cette limite vient-elle de l’usage qui est faite des éléments attribués à l’un ou l’autre des sexes sociaux, et surtout de qui fait cet usage. Ce qui étant lui-même constitué par l’usage : si vous faites ça, vous êtes sorti du légitime, de l’acceptable. Vous êtes une chimère.

 

Pas d’illusion. Nous n’avons pas d’histoire sociale propre, nous n’avons rien inventé, ou trop peu. Nous ne sommes ni un troisième, ni un dixième genre. Encore moins à mon sens une voie de sortie des sexes, et pourtant nous ne sommes pas non plus vraies. Tranchons le mot, nous sommes même fausses.

Nous n’en sommes pas moins là. Mais sans statut qui ait un caractère de réalité propre. Nous sommes au mieux des morceaux détachés sans copyright (oui, la fameuse « légitimité » qui est une des clés magiques dans les milieux néo-politiques commence à ressembler à un calque de la propriété intellectuelle dans l’économie libérale).

Et si nous déraillons dans la victimisation, la perte de la mesure, la mégalomanie – c’est aussi sous la pression d’une haine, d’un mépris, d’une peur et d’une exotisation aussi bien spécifiques, réels et surtout quasiment universellement partagés, autant que le statut « évident » des bio. Et ces constantes sont en train de créer une sorte de rapport social, que la plupart d’entre nous n’ont évidemment pas voulu, et qui, pour être dépourvu de la netteté des rapports sociaux plus classiques, à cause de notre « fausseté » infuse, va bien devoir s’inscrire dans le monde.

 

Pourtant – comment sommes-nous amenés à être ça, à transitionner, à quitter le statut cisgenre, la garantie évidente de ce que l’on est ? Est-ce à cause de l’angoisse romantique qui règne de ne jamais accepter d’être soi-même, avec son histoire sociale à assumer ? Est-ce que la pression de genre est devenue plus rude aujourd’hui que hier, ce dont je doute un peu quand même ? Est-ce juste un mouvement, une possibilité ? Un trou dans le tissu ? Une expulsion ? Je suppose qu’il y a bien des raisons et des enchaînements qui nous amènent là.

Et même si c’était cette fièvre de se fuir, de ne pas « être ce qu’on est » - y aurait-il des raisons de nous traiter plus mal que les hordes de militantEs (et pas que) qui font exactement la même chose en se « déclassant » ou en se « déconstruisant » ?

En outre, je ne suis pas convaincue qu’il n’y ait que ça. Notamment pour les f-trans, qui n’ont à gagner que le mépris, la chute sociale, une vie et une réalité qui leur seront toujours contestées. On n’a pas les mêmes appâts que les ceusses qui élargissent leur « lien social » en se multilégitimisant. Nous, c’est plutôt le resserrement, quelquefois jusqu’à plus rien du tout. Ce fameux sésame, cette « légitimité », nous la perdons justement radicalement. On ne peut pas dire que nous fassions une bonne affaire. On nous soupçonne d’un mensonge constitutif, d’être des mensonges en quelque sorte. Mais là encore, on aurait du mal à dire ce que ce mensonge nous rapporte. Nous sommes ridicules, souvent visibles à quinze mètres, caricatures bien souvent d’intégration de genre, nous servons au mieux d’animaux domestiques chez les « vraies »…

Il y a autre chose.

 

Cette autre chose n’est pourtant pas une remise en cause totale, dont nous serions de toute façon bien incapables, et dont personne n’a les éléments – car il y faudrait des éléments qui échappent à la partition inégale des sexes sociaux, et je ne crois pas qu’ils existent. Tout a été trusté et attribué depuis belle lurette. Et croire que nous serions par notre vertu même, notre existence, « autrui » qui les leur arracherait et les « libèrerait », ces attributs, alors là je crois qu’on se fiche le doigt dans l’œil et que là, précisément, nous nous la pétons beaucoup trop. Nous sommes tout aussi incapables de cela… que les cisgenre !

 

Nous sommes et restons donc des chimères incomplètes. Nous sommes à jamais sur le chemin, la tête qui sort du fossé. L’affaire, c’est que c’est peu valorisant, et que l’identification sociale repose sur la valeur. Et l’empathie sociale aussi, surtout en ces temps où compassion, culpabilité et reconnaissance ont pris le pas sur la morale et l’analyse. Donc, pour les bio, tant hommes que femmes, s’identifier à des f-trans, ça n’a fichtrement aucun intérêt. C’est même un danger, des fois qu’on serait soupçonné de (pour les hommes). La chimère, outre être impossible, illégitime, sans droit à être, ne fait pas du tout envie, si ce n’est de manière extérieure et exotisante quelquefois. Mais envie de l’être, alors là ! La fuite éperdue…

 

Chimères et méduses : nos faces glacent, renvoient ce qu’on ne veut absolument pas être, à aucun prix. Ce où on ne veut absolument pas se reconnaître. Le « on » étant toujours la communauté bio, tellement énorme qu’il est difficile de la séparer de la réalité totale. D’où l’absence de notre reconnaissance en tant qu’humaines. Alors, bon, je suis la première à dire que le terme « humaine » correspond souvent à une escroquerie sociale, le mensonge que touTEs les homo sapiens sapiens auraient un droit commun, alors que de fait c’est évidemment faux en l’état. Ok. « Nous sommes touTEs humainEs », je connais la rengaine, et ce à quoi elle sert : nier les oppressions.

N’empêche, il existe aussi une démarcation sociale humaine, derrière les autres. Et une double : de statut et de reconnaissance. Ce n’est pas pour rien qu’on a contesté l’humanité des groupes qu’on voulait anéantir. Qui est sorti d’une des conditions essentielles de l’humanité ne vaut plus tripette. C’est le cas, ne vous en déplaise, de celleux qui n’ont ni argent ni passeport intéressant. C’est aussi le cas de celleux qui ne peuvent (ou ne veulent) prétendre à être de vraiEs femmes ni hommes. Pas au même titre il est vrai. Leur vie matérielle est (généralement) protégée par leur statut économique et/ou racial ou national. Mais c’est alors une « vie nue », tout le statut… mais rien d’autre. Et c’est cet autre qui confirme et couronne la reconnaissance implicite à l’humanité. « On » peut se reconnaître en elleux… ou pas !

 

Une des bases de reconnaissance mutuelle, sociale mais, dans sa forme, de personne à personne, correspond au remplissage par les parties en présence des caractères de l’humanité. De ce en quoi on peut se reconnaître en l’autre. C’est aussi là-dessus que se base le pouvoir social. Une des définitions du pouvoir est « la capacité à faire qu’autrui ait les mêmes intentions ou envies que soi ». Si on le regarde dans le miroir, cela implique une forme de réciprocité de reconnaissance, qui d’ailleurs n’exclut nullement les oppressions et les inégalités. Mais se tient dans ces limites.

 

Et c’est là que ça biche. Une vraie humaine… ben est une vraie, en ses définitions de base. C’est une tautologie efficace. Un mensonge, une chimère ne saurait donc être vraiment humaine, traitée humainement, même munie de papiers. Au mieux on la traitera en fonction de son statut nu, là où il est incontestable, mais pas plus. Le sexe, physique comme social, est un élément indispensable de la vérité d’une personne. Et là on a faux !

Les trans, et surtout les f-trans, quel que soit leur désir, leur travail pour y parvenir, ne seront jamais vraies. Et même, pourrons-nous êtres de « vraies trans »… puisque trans égale faux par définition, dans ce monde ! Ce serait un oxymore. Et par conséquent, nous ne sommes pas humaines. Ou plutôt semi-humaines (il y a d’autres moyens de l’être ou de le devenir !). Le statut sans la légitimité (ah, cette fichue légitimité, on a cru bien s’amuser avec, dans les milieux alternos… jusqu’à ce qu’elle se retourne contre nous… On n’a pas le copyright…). Au mieux, nous sommes individuellement, isolément dépendantes de l’exotisation et des désirs, des projections de celleux des bio qui aiment pêcher en eau trouble, et nous offrent en contrepartie une défroque de légitimité qu’ellils peuvent à chaque instant nous ôter. Cela est d’ailleurs le cas pour bien des rapports sociaux et des subalternités.

 

Une chimère, c’est toujours moins. Nous sommes dans une société d’hypocrisie ou « différence » veut en fait dire « infériorité ». Nous sommes qui plus est incomplètes. Comme je viens de le dire, nous ne pouvons en être momentanément et partiellement sorties que par la mansuétude intéressée, inégale et fantasmée de personnes bio. Quand il y a salut, il est provisoire, conditionnel et individuel. C'est-à-dire qu’il s’oppose en tout au caractère humain, qui suppose au moins sur un plan basique une réciprocité de reconnaissance. Une valeur commune, même réduite. Ici, il n’y aura jamais de vraie reconnaissance. Les bio ont des amies, des amantes, des courtisanes trans… Mais jamais nous ne serons face à face.

 

Humainement, notre valeur est donc fort contestable. Or la valeur, au sein du jeu des statuts, c’est aussi l’enjeu. Et c’est ça qui me susurre à l’oreille que nous nous gourons quand nous nous désignons comme victime principalement de l’état, ou de l’ordre moral, ou que sais-je de ce genre. Ce n’est pas que nous ayons à nous féliciter de la manière dont nous en sommes traitées, bien entendu. Mais ce dont je doute est que ces institutions ou mouvements nous combattraient, parce que nous représenterions un danger pour eux. Ni pour « la société » en l’état. Pour moi on ne nous craint ni ne nous combat, on nous méprise et on nous exclut, au mieux on nous utilise. Nous ne représentons quasi rien sur l’échiquier social et politique. D’une part parce que nous sommes encore peu nombreuXses, d’autre part parce que nous sommes faibles. Faibles au sens que nous ne sommes pas un pôle qui attire, loin de là même. Nous ne sommes qu’un fort petit enjeu, et encore, pour quelques maniaques, psys ou transloveurEs, et ce n’est pas par hasard que je mets les deux catégories dos à dos. Ce sont bien les seulEs à investir quelque chose dans notre histoire. C’est, en France, par une espèce d’accident historique propre à la culture de ce pays que nous nous trouvons à la charnière de données légales et civiles, qui font que nous trouvons une résistance, qui nous donne l’impression d’être quelque chose. Nous pourrions bien être dans un pays ultralibéral où on nous changerait comme nous voulons nos données d’état-civil, et où sans doute nous paierions fort cher d’excellents chirurgiens. Nous serions alors humaines autant que nous avons d’argent, exactement comme n’importe quelle autre humaine dans ce monde sur ce plan là – mais sur le plan de la reconnaissance ? Je ne doute pas d’ailleurs un instant que la reconnaissance juridique aide à faire un pas et une place de plus, et je me bats pour – mais je ne me fais non plus pas d’illusion. Il n’y a pas de paradis pour les trans sur cette planète. L’essentiel nous échappe.

 

Par ailleurs, que nous fassions en l’état « éclater les normes de genre », comme nous nous plaisons à le répéter, me semble un de ces « mensonges de la décennie » que j’ambitionne de compiler un de ces quatre. Nous patchworkons, nous récupérons, nous réaménageons, mais nous n’avons pas de quoi « faire éclater » - parce que cela supposerait un nouveau, de nouveaux attributs, de nouveaux rôles, que je ne nous ai pas vu à ce jour apporter. Nous ne le faisons ni par notre présence, ni par notre action. Non que ce ne soit désirable ! Mais je pense qu’on s’est grandement illusionnéEs qu’à nous seulEs, et je dis là seulEs en tant que catégories, nous allions mettre en branle l’ordre millénaire. Bon, je ne veux pas dire, c’était bien essayé. Mais il serait temps, alors que nous tournons en rond dans la production de nouveaux mots et de nouveaux diables (le « binarisme » !), ce qui est un signe indubitable d’échec et d’impuissance, de retrouver le mesure, et de nous dire que nous n’avons pas fait la percée. Sans doute celle-ci ne pourra-t’elle être faite que le jour où le rapport d’oppression des deux sexes sociaux, que nous n’avons pas vraiment dépassés, sera réellement renversé, et par celles qui y ont l’intérêt le plus ancien et le plus fondé, les ou des femmes bio. On n’y est pas.

Encore une fois on ne nous craint pas ; on craint d’être comme nous, ce qui n’est pas du tout la même chose. Peut-être les plus finaudEs craignent ellils d’être amenéEs à ce à quoi nous avons été amenéEs. Mais c’est le bout du monde.

 

Bon – arrivées-là, comment allons-nous nous en tirer ? On ne peut pas nier non plus, avec toute cette merde, que nous ne soyons actuellement de plus en plus en plus nombreuXses. Sans que pour autant ce soit un raz de marée. Peut-être est-ce que de plus en plus de personnes sont, dans leur vie et parcours, amenées à tirer des conséquences, aussi peu appétissantes soient-elles. Mais des conséquences de quoi ? Du rapport bloqué des sexes sociaux ? Bien difficile à dire.

Nous sommes un phénomène social, mais nous ne sommes sans doute pas pour autant une classe. Pas même de genre. C’est trop tôt, et aussi trop composite, trop incertain. Il n’empêche, une espèce de rapport social, glauque et violent, se met en place. Il aura des conséquences. Ou bien nous disparaîtrons, éparpilléEs, ou bien quelque chose devra se déterminer.

 

J’ignore si, suivant les analyses récentes du narcissisme libéral et de la décomposition sociale, nous serions juste ou majoritairement un « produit de la modernité ». J’en doute. Il y a toujours eu, pour x raisons, des gentes qui d’une manière ou d’une autre changeaient de sexe social. Le seul truc nouveau c’est de prétendre, et de tenter de rester, hors (c’est peut-être l’endroit où on se ferait rattraper par un certain individualisme libéral, mais pas forcément). Et même si on était en mesure d’affirmer que la possible mais paradoxale mode trans (qui semble peu exister pour les f-trans) qui lèche aujourd’hui divers milieux, était issue des conditions récentes de désocialisation, eh ben ça serait au même titre que bien d’autres. Il y a de ça, mais pas que de ça, et de loin. Il y a eu bien des tentatives d’explications, souvent malveillantes, autant d’un point de vue de critique féministe (Mercader, Matthieu…) que de critique sociale en général (où nous sommes éparpilléEs parmi les diverses perversités capitalistes). J’avoue, je n’en sais rien et ce n’est pas aujourd’hui que je vais entrer dans la question, qui du premier de ces angles d’approche a bien sûr un sens. Je crois que ce qui nous a amenéEs là ne se limite pas à nous, je ne crois guère au choix individuel et à l’autodéfinition toute puissante. Mais de là à avoir une idée nette là-dessus… J’ai longtemps rationnalisé ma transition, affirmant qu’elle s’insérait nécessairement dans une logique de « prendre parti »… Aujourd’hui je suis bien moins sûre de moi, en revenant sur toutes ces années. La chimère a un côté de mystère. Mais pour autant je n’imagine pas des choses très profondes ; plutôt un enchaînement de choses, dont nul ne pouvait prévoir l’issue. Pour d’autres, l’affaire se noue bien plus tôt, et plus affirmativement. Qu’en conclure ?

Je nous vois plus comme des conséquences que des produits. Mais des conséquences que nulle personne bio, ni le monde des bio, ne sont disposés à reconnaître. Pas de filiation. Et on ne baptise plus les monstre aujourd’hui, « en cas qu’ils soient humains », selon l’ancienne coutume. Ce monde nous a indéniablement donné naissance, par des voies d’ailleurs peu compréhensibles – mais de reconnaissance, bernique. La poubelle.

Nous n’en avons pas moins également fait un choix, dans la mesure où les choix sont possibles. Et si l’on nous dit que nous « sommes une mode », je répondrai que nous nous montrons les unEs aux autres un chemin, si caillouteux soit-il (oulà, les références quasiment bibliques…). Et que tout ou presque se fait par apprentissage, acquisition, et non pas les rêves totalitaires de « sujet » ou du « citoyen » qui se devraient suffire à eux-mêmes, sans influence, sans transmission.

 

C’est peut-être pour cela que je tourne, arrivée ici, en rond, sans pouvoir conclure ni ouvrir. La porte de la reconnaissance est fermée. On nous la claque même au nez du jour où nous nous déclarons (je dis déclarons… on se déclare un peu comme des maladies…). La reconnaissance passe par se voir au travers des yeux d’autrui. Comment le pourrions-nous (et c’est en cela que nous subissons peut-être un des caractères du narcissisme contemporain, qui consiste à craindre d’accepter la vision d’autrui, et même commune, sur soi, et à se regarder en interne – avec cette différence que nous voudrions bien, justement, avoir ce regard, mais qu’on nous le refuse). C’est pour cela aussi que nous nous fuyons les unes les autres, ou bien nous jaugeons à l’aune d’un vrai social et physique qu’aucune de nous n’atteindra.

On est mal, je vous le dis.

Et de payer d’effronterie ne nous servira à rien. On ne se crée pas soi-même, sans autre répondant que des identités. La blague du queer touche déjà à sa fin en bien des endroits.

 

Une seule chose reste, incontestable, nous sommes là, un peu plus qu’un amoncelis de monades. Malgré tout nous représentons quelque chose, si faible et fuyant soit-il. Et nous vivons. Nous faisons plus que survivre. Alors ? Eh bien il nous faut trouver et tenir ouverte une issue logique, quelque chose qui puisse obtenir, de gré ou de force, reconnaissance comme tel. Et si ce n’est pas aujourd’hui possible, comme je le crois, alors au moins une mise en respect. Avec tout le sens ambigu de ce terme. Que l’on soit forcé de reconnaître notre étrangéité de fait (même si je ne crois pas qu’elle soit réelle au fond, mais c’est le mieux que nous puissions être traités).

Mais pour l’obtenir, il nous va falloir renoncer à la course infinie et souvent inutile au respect individuel.

Et sur quoi allons-nous pouvoir nous réunir, pour imposer respect ? Respect signifiant nettement ici distance, dans une logique non dénuée de séparatisme. Eh bien je n’en sais rien.

En tous cas, lorsque je dis ça, je n’imagine pas du tout des « communautés », des « lieux safe », et toute cette ribambelle de rêves socio-bucoliques qui a déjà complètement échoué à plusieurs reprises, pour nous comme pour d’autres (lesbiennes, etc.). Cela non plus n’a pas de sens, c’est l’équivalent dans le monde des groupes sociaux de la course à la reconnaissance individuelle. Le rapport de force n’y est pas. Nous ne pourrons jamais maintenir une quelconque cohésion à de pareilles entités. Nous serons toujours aspiréEs par la « vérité » (c'est-à-dire les dividendes du pouvoir social) qui est bien sûr… ailleurs ! Pas chez nous en tous cas ! C’est un marché de dupes. Cela ne veut pas dire que nous devons nous en priver, mais que nous ne devons pas compter là-dessus pour nous faire une vie.

Non, je crois que paradoxalement – oh que je hais ce mot ! – nous allons justement devoir assumer les unEs et les autres, dans nos vies et survies, partout, cette distance, et l’imposer. Il nous faudra la porter avec nous. De toute façon nous en portons déjà pas mal. Je ne suis pas sûre que ça nous coûtera beaucoup plus cher – enfin ça dépendra à qui. L’isolement serait autant un jeu de dupes que la course à la reconnaissance en l’état. Une manière bien simple de nous mettre à mort avec notre propre participation.

Mais nous devrons assumer, partout, même au milieu de nos amiEs, quand nous en avons, cette distance. Sans honte et sans forfanterie. J’hésite à dire « sans rien laisser passer ». Car c’est nous aussi qui assumerons de ne pas passer.

Nous nous sommes aussi trop reposées, dans le mouvement alterno-féministe, sur une « non-mixité inclusive » qui était surtout issue de ce rapport tordu de culpabilité, et où tout le monde se sent mal (y compris d’ailleurs de plus en plus entre hétéra et lesbiennes, blanches et racisées, etc.). Sans compter qu’on a perdu de vue ce que voulait dire « non-mixité », avec les avantages et les limites de la chose. Nous voulions (et là je parle pour tout le mouvement, pas que pour les trans ou les f-trans) les avantages sans les inconvénients. Une fois de plus on se comportait avec une conséquence de la violence sociale et un outil de vie comme avec une clé du bonheur et de l’absence de problème. On a eu tort, évidemment, on commence à s’en rendre compte (ladyfest de Dijon par exemple).

Nous portons nos non-mixités avec nous. Toutes. Moins nous sommes humaines plus nous avons à les porter, parce que les passerelles sont d’autant plus étroites. Encore une fois il va falloir les assumer, et 24/24…

 

Nous (les f-trans) n’avons pas de veine d’être là à ce moment précis. Trop nombreuXses déjà pour passer comme des cas inoffensifs (ce qui n’était pas très drôle non plus) ; mais bien trop tôt, si jamais cela doit arriver, pour représenter une force reconnaissable ni une forme d’autonomie. Et sans la plus petite idée de sur quoi nous pourrions bien être reconnuEs. Comme je le dis toujours ça ne se tire pas comme un lapin d’un chapeau.

Bien entendu, même trans, même mtfs, nous ne sommes pas à la même place dans le monde, on s’en aperçoit très vite à se fréquenter. Mais la même étrangéité peut à chaque instant, dès qu’il plaît aux bio, nous être renvoyée : ne l’oublions pas. L’oublier, c’est souvent s’exposer à de très durs réveils.

 

 

Plume, la petite poule rousse (disunited species of Plume)

 

 

 

Pouh, ça faisait longtemps que je n’avais pas autant écrit pour si peu dire. Ce texte s’est imposé à moi presque tout fait, sur un carnet, au milieu d’une après midi sombre d’automne (wouh, wouh !), comme une hantise. J’ai même l’impression d’une nullité, au sens de ne rien apporter du tout – mais pourtant avec le sentiment de devoir l’écrire. Ce qui d’ailleurs ne signifie pas grand’chose.

 

 

 

 

 

 


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Mercredi 25 novembre 2009

Voilà le préféré de mes textes de la vieille époque lyonnaise, celle où j'avais réussi pour la première fois à me débarrasser des gremlins, qui me réannèxèrent par la suite, avec mon consentement hélas. D'autant que ça parle de quelque chose de bien toujours actuel... les groupes de mecs...
Et il y a évidemment un petit changement dans qui parle, vous le trouverez aisément.

Ce texte est de 1998.

Oh oh; cela va de mal en pis !

               

 

 


               


                Ça devait arriver : voilà les groupes d’hommes antisexistes qui se reforment. Rien de mieux que l’émulation pour se bonifier, que de s’ausculter la masculinité (cache-sexe de la virilité chez les mecs gentils) pour faire apparaître on ne sait quelle fève enfin appétissante !

                Détruire ce qui fait le présent, nous et vous détruire, mecs mais aussi individus, est en quelque sorte une obligation de survie pour moi. Alors je ne vais pas cracher de ce seul fait sur ceux qui font du dégât (si tant qu’ils en font !). Là n’est pas la question. Ou plutôt, si, c’est la question : à se gratouiller, à se rassembler, à s’épouiller et à se congratuler alternativement, qu’est-ce qu’ils veulent détruire et qu’est-ce qu’ils ne veulent pas détruire ? Parce déjà, quand on se rassemble, dans un monde relationniste et communautaire, c’est louche. Efficacité ? Pour quoi ? J’y crois plus, à cette allégation qui a déjà fait ses preuves... Pour se détruire dans un état de fait relationniste, mieux vaut choir dans l’isolement, hors de tout état de fait et de tout idéal relationnel. Mais ça, ils ne le veulent surtout pas; et, dans un monde, dans une totalité de perception, quand on ne veut pas quelque chose c’est qu’on en veut une autre, opposée en général ! Qu’est-ce qu’ils veulent, les mecs antisexistes « déconstructeurs » ?

                Sans aller très loin, je crois que déjà une réponse se trouve dans leur agglutinement même : ce sont des types qui, comme tout type qui se respecte, ont toujours fui la solitude, ont toujours voulu avoir d’autres, des femmes et des hommes, des mamans et des zamanzamantes, comme ils disent, pour se prouver qu’ils existaient. Ils sont devenus révolos ou rebelles, légitimistes du concept libéral historique, pour la même raison, se sentir. Une fois trouvées quelques relations sur une ligne, qui leur permettent de se regarder dans la glace, ils réprouvent tout excès qui pourrait faire chavirer le navire : surtout ne pas se retrouver à la baille, seul. Ils craignent tellement de ne pas exister. Mais le plus sûr, c’était bien évidemment de se retrouver : autopopote; comme ça, sûrs d’exister, sûrs de se sentir, sûrs de se voir, sûrs de se savoir !

                Mais ce présent entraîne une dynamique, et un de ces fameux avenirs qui ne sont jamais que des extensions de présent.

 

*

 

                Déconstruire, qu’y disent. Des mecs bien-intentionnés se rassemblent pour casser la croûte. Je ne sais pas ce qu’ils s’en disent à part eux-mêmes. Mais il paraît terriblement probable qu’ils visent, dans la bonne vieille tradition essentialiste révisée révolo, à se dépouiller de quelque chose qui, si « eux-même » soit-il, laisse à la fin l’espoir d’un dépôt. N’importe quoi qui ne serait pas tout ce qui, par le mouvement même d’y gratter, pourra être déclaré l’autre, l’aliénant, le viril et le masculin. La bonne vieille blague : on nous a faits comme... C’est qui nous, c’est quoi ce truc essentiel qui aurait été pollué par la méchante éducation de genre ? Ce truc qui existerait nécessairement par en-dessous - sinon un bon vieux désir traditionnel ripoliné révolo ? Et accessoirement c’est qui on, cet autre tellement autre qu’il a fait de ces gentils nous d’horribles monstres étrangers à un eux-mêmes virtuel mais certain - cette blague courue depuis x mille ans de l’aliénation, de « ce qui ne peut par définition être nous », et que les prêtres ont repassé aux idéologues ? Naturalisme par affirmation ou par défaut, peu importe. Les voyant s’agiter pour se rendre utiles, pour exister, je ne peux guère douter de l’arrière-plan de leur chantier. Si ils ne cherchaient pas cette évidence sous-jacente, ils seraient seuls et même quelquefois morts.

                Essentiel, nécessité. Il faut qu’il y ait, ou que soit possible, quelque chose qui ne soit pas ce qu’on s’autorisera à cisailler. C’est leur désir profond, comme d’ailleurs celui de tous les existantEs. C’est leur désir et donc leur propos. Ce serait bien trop sinistre si d’aventure il n’y avait rien d’autre que ce présent honni, que nous ne fussions que cela, qu’il n’y ait donc à proprement parler rien à l’hypothétique bout de cette entreprise. Mais ils ne croient pas à une telle éventualité, les mecs déconstructeurs de la masculinité, et de ce fait même ils ont bien raison : le fait sort toujours du désir, pas d’une objectivité supposée. Ils n’y croient pas et ils ont un but. Un but nécessaire.

                Ce but, c’est retrouver cet universalisme que le féminisme le plus conséquent leur a bousillé, cet endroit où l’on se trouve ensemble, moralement, sur des bases totales. Et il faudra bien qu’ils existent encore, pour en profiter, que leur soi le plus évident ait été non seulement préservé, mais même revigoré par les psychodrames bien réglés et les élagages dont ils ont déjà l’habitude, pour la plupart, depuis longtemps.

                L’universalisme, le désir d’un « actif inévitable » en commun, correspond toujours, d’ailleurs, à ce désir des dominants de s’approprier, d’une manière ou d’une autre, le contrôle d’un état de fait promu ainsi totalité, c’est à dire de calquer les définitions de cette totalité sur leurs évidences, proclamées universaux (le daisir et le plaisir, par exemple, couple-dynamo qui agite les plus antiques et naturels idéaux et dont nulLE ne songerait à ne se pas réclamer), leur terreur de ne pas exister, de se trouver tous seuls, sans même un soi pour se tenir compagnie à lui-même ! C’est en cela que s’affirme l’ordre de le relation obligatoire, qui a toujours été celui de la domination subséquente. Les féministes ont été à la conséquence de laisser s’effondrer cette nécessité morale d’universalité, de communauté humaine et sentimentielle, qui cimente cet ordre. Mais les mecs antisexistes, malins, cherchent à se faire beaux et inoffensifs pour la sauver ! Faut-il en rabattre, de ce qui dépasse trop ? Ils le feront, pour ne pas lâcher la rampe ! Pour n’être pas largués, pour continuer à participer à la marche de l’histoire. Pour continuer à être essentiellement ce qui les a fait, en dépouillant le signe « masculin » (altérisation, nécessaire à tous les idéalismes, qui fonde le « moi » !). Comme d’aucuns, et quelquefois les mêmes, dépouillent le signe « humanisme » pour renforcer les actes qui le fondent. C’est un sentiment évident, de ceux auxquels on ne s’attaque pas parce qu’on ne saurait ni les voir, ni par où les prendre !

                Il faudra que ce soi, cet individu implicite ou explicite, ce sentiment d’évidence, se maintienne en quelque chose de solide pour pourvoir relationner à nouveau, comme devant, avec l’auréole de la sainteté critique et « déconstructrice » !

                Là où se retrouver, c’est le fanal qui les guide. Il est trop clair que cette nécessité, ce truc innomé qu’ils cherchent à atteindre par la « déconstruction », qu’ils en soient tout à fait conscients ou non au reste, c’est la relation retrouvée, c’est ce qui fonde leur existence, et même l’existence tout court, c’est à dire le pouvoir. La relation, c’est la reconnaissance mutuelle de la présence en actes de soi, de la possession et du pouvoir, ainsi que de ses unités (individus dans un état de fait libéral). Le sentiment d’exister c’est le sentiment de pouvoir. Ni plus ni moins. Il suffit d’ailleurs de voir le ridicule, le mépris et la peur qui entourent tout ce qui traduit l’absence de relations ! Cette peur est celle de ne pas pouvoir, de ne pas se voir reconnaître les capacités sociales élémentaires. Capacitéisme, pourrait-on même dire. Sauver ce qu’on pourra du « tissu relationnel », c’est sauver ce qu’on pourra du pouvoir, c’est à dire de quelque chose qui pèse précisément beaucoup dans la construction des hommes !

                Sauver la communauté, la nécessité et la relation, c’est sauver le pouvoir mutuel, arrangements ou pas. Et c’est cela qu’ils veulent sauver, les mecs qui « déconstruisent » : sauver la relation, en venir à un point de dépouillement de ce qui aura de ce fait été déclaré implicitement extérieur au non moins implicite essentiel, et où la communauté se pourra ressouder. Où ils pourront de nouveau relationner, sentimenter, avec tout le monde (les « préférences » ne changent pas essentiellement le caractère mâle, elles mettent en œuvre le même relationnisme. En cela aussi, les groupes d’hommes sont des groupes de communiants œcuméniques, Taizé !). Enfin nier, d’une manière idéologiquement acceptable, le refus et la séparation qui ont pu leur être opposés !

 

*

 

                Pour les mecs, « ratés » ou pas, la conséquence de l’existence, c’est toujours le désir de coller et de relationner, de se manifester, de pouvoir. Avec qui que ce soit, de quel genre que ce soit. Inutile d’y chercher autre chose. Je connais, d’en être un. De ne pas bien « fonctionner » est quelque chose de très secondaire, et nullement une garantie de quoi que ce soit. C’est exactement la même illusion que celle qui veut que les « excluEs » soient, par leurs vociférations, des dangers pour l’ordre des choses qui les écarte. Ça aussi, je connais bien. En fait, il n’y a guère de meilleurs piliers pour les idéaux communautaires que les « excluEs », qui se basent précisément sur eux pour réclamer une totalité qui les englobe avec gentillesse. Et il n’y a sans doute guère d’hommes plus hommes que ceux qui se voient « ratés ». Ils se plongent avec perplexité dans l’examen de ce qui pourrait être communautaire ou pas, de ce qui en fin de compte y nuit et est donc le mal : ils y cherchent le moyen de boucler la totalité dont ils ne bénéficient pas assez. Ce n’est pas par hasard que ces mecs soucieux et moraux, qui cherchent la clé du champ des relations rénovées, remises à flot, éclatent bien souvent en violences (fort diverses) dans des moments de désespoir d’arriver à ces fins !

                Bien sûr, il ne s’agit pas d’emblée d’atteindre une réunification communautaire présente, entre genres. Se poser un tel but reviendrait à inquiéter celles et ceux qui refusent de former plus la chaîne de la nécessité ! Sincèrement, ils ont abdiqué cette prétention. Les maîtres-nageurs tolèrent vaguement le séparatisme, c’est (durement) acquis. Mais c’est bien une réunification souhaitée qui reste sans cesse aux tripes et à l’esprit des hommes, ratés ou pas, abîmés ou pas, mais relationneux. On peut bien gratter une bonne partie du soi, tant que l’essentiel, l’idéal, l’évident n’est pas attaqué. Simplement mis en regard. C’est cet évident, cet in-dividu, ce prétendu indéterminé dont la réunification est visée, cet idéal qui nourrit un rapport de force comme l’amour depuis le paléolithique, et qui est l’avenir radieux de ce présent laborieux !

                Ce sont ces implicites uniques qu’ils cherchent sous ce qu’ils grattent ! Et un lieu de rencontre, enfin, où ils comptent, pour eux ou pour leurs successeurs, avoir la paix un bon moment, dans cet universalisme métalibéral qu’il espèrent, et où les formes essentielles de l’imaginaire des derniers siècles, voire du christianisme tout entier, seraient enfin réalisées ! Ce monde où « on n’est plus », comme il est écrit dans ces évangiles qui codifient l’amour, la forme sociale qu’ils courent toujours, « homme ni femme, mais comme des esprits » - à cela près qu’ils comptent bien qu’on y sera encore en chair et en os. Le Paradis relationniste sur Terre.

                Il s’agit pour le moment de se défaire avec honnêteté et publicité modeste de ce qui a le plus pesé sur l’état de fait communautaire traditionnel qui se délite, jusques à craquer par endroit, et entre les individus et, suprême horreur pour des citoyenNEs d’un monde d’autopropriétaires unitaires, dans ces mêmes individus. Ce sont ces derniers qui composent ordinairement les cadres des mouvements, rencontres et autres syndicats : il s’agit aussi pour eux de survivre en tant qu’existants sociaux, en l’occurrence ici en tant qu’hommes, même désmasculinants pour l’occasion : ce n’est pas là l’essentiel, l’essentiel est toujours au bout du tunnel.

                Si vous leur dites ça, ils se récrieront. Avec sincérité. Qui n’est pas sincère ? Rien  ne serait possible aux gens de bonne foi, sans sincérité, sans l’identification totale du sentiment.

                Pourtant, si ce n’est pas cela qu’ils voulaient, ils admettraient qu’opère la conséquence de la séparation, voilà tout. Mais, voulant continuer à exister, à être présents sur la scène, ils n’en prennent pas le chemin, au contraire. Pour eux, la conséquence, c’est de perpétuer autant que possible, avec la bonne conscience de s’être un peu amaigris, ce qui fait les hommes, et par conséquent « l’humain », l’universel, quoi. On ne choisit pas la conséquence, on ne choisit même rien du tout. Les conséquences s’imposent. Même la séparation ne se choisit pas. Les « organes » relationnels crèvent ou s’exaspèrent, selon diverses coïncidences. Tout laisse à penser que c’est la seconde situation qui prévaut chez ceux qui se rassemblent pour casser la croûte, et gonfler des bouées afin d’apprendre à nager à la relation mise à mal par le séparatisme. Déjà, se rassembler est un symptôme suffisant : ils ne se voient pas vraiment séparés et seuls, en train de se désagréger, ces relationneux. Ils ne se voient pas détruits par les événements, pas du tout; ils entendent garder leur manche, se déconstruire avec finesse - la pusillanimité, la politesse du mot dit tout ! Déconstruire...

                Si ce n’est pas ça qu’ils voulaient, est-ce qu’ils auraient mis sur pieds l’antisexisme ? Parce qu’il ne faut pas s’y tromper, l’antisexisme, c’est d’abord l’affaire (et même la bonne affaire) des hommes. Les anti-ismes sont d’abord l’affaire des dominants qui ont rencontré quelques résistances sur leur passage, et qui ont trouvé aussi des contradictions entre leur désir d’universalité et cette dominance, cette souffrance donc qu’ils ne peuvent plus ne pas voir. Les anti-ismes servent d’abord à déléguer en face, pour masquer la rupture effective, un diable de papier dont on puisse se déclarer ennemi; et ensuite à sauver dans les termes mêmes la communauté mise à mal, en la purifiant de l’altérité que maintenait une domination trop explicite, et qui finissait par faire comme des miettes de pain sous la douce peau du consensus sentimentiel. Les hommes ne peuvent pas à proprement parler être féministes ? Qu’à cela ne tienne, on va trouver un domaine pour qu’ils puissent participer (c’est l’important !), et même quelque peu surveiller l’évolution, domaine qui rassemblera tout le monde, fut-ce avec les apparences de la non-mixité (que nous avons eu, déjà tant de mal à avaler ! Et je ne parle même pas des clowneries « proféministes » pour se faire bienvenir.) Comme ce qui est communautaire, rassemblant est toujours mieux vu dans le relationnisme effréné quotidien que touTEs ou presque cultivent, eh bien la messe est dite. Le féminisme par là même devient, pour les hommes et dans une vision largement répandue, un secteur de l’antisexisme, où une douce parité est préconisée. C’est même sans doute là ce qui en incite d’aucuns à se jeter des accusations de non-proféminisme à la gueule pour tout et son contraire, c’est à dire, par conduction, à décider de ce qui est féministe ou pas - naturel mâle, quand tu nous tient... Parité, société, universalité, relationnite, contrôle et c’est reparti, les hommes antisexistes savent qu’ils ont déjà sauvegardé le plus gros de ce qui a servi à leur prévalence et à leur omniprésence.

 

*

               

                Me trouvant à vie, très simplement, comme vous, un mec absolument parfait, convivialautiste et violent, harceleur et poujadiste, c’est effectivement un coup de chance que je me sois retrouvé séparé. Que j’aie été conduit à des conséquences. Pas gentilles du tout. Sans quoi je serais sans doute à m’aiguiser avec componction dans ces groupes de déconstruction, à condition que je n’eusse tué personne, autre banalité du poujadisme relationnel qui forme les tripes de tout homme d’abord, et des relationneuXses en général. La séparation s’est imposée, tant mieux. Et cette séparation me fait l’ennemi de touTEs ces relationneuXses. L’ennemi de leur but nécessaire et moral, total : sauver la relation, sauver la communauté humaine, remettre à flot, après avoir gratté la coque, l’essentiel du social qui a fait le sexage et bien d’autres réalisations remarquables.

                Je ne suis pas « antisexiste »; marre des anti-ismes qui présentent leur objet tout beau, tout sucré, tout irisé d’évidence, comme si c’était fait, et que ce soit l’individu idéal présent, à ses vilaines scories hétérogènes près, qui le dût étrenner. Le sexage ne sera détruit que si les individus et la relation sont détruits complètement, jusques dans leur unité la plus intime et évidente, jusques dans leur désir; pas « déconstruits ». Et ce ne pourra pas être de la bonne volonté de ces mêmes individus qui se congratulent dans les rencontres de tous poils. Il faudra leur saboter l’existence.

                Je ne suis pas antisexiste, je suis séparé. Je ne veux pas contribuer à une convivialité, une « égalité relationnelle », un dialogue, une amélioration ou toute autre merdouille issue pour son profit de l’idéal présent. Je ne veux pas améliorer, changer, sauver l’amour, l’affection, la relation, le corps, la sexualité, le plaisir, le désir, la compréhension, l’existence, l’échange, la gratuité, le sentiment de soi et du reste (ouf !) sous quelque forme que ce soit ! Je veux les naufrager en leur trouant la panse. En commençant par la « nécessité de communauté », dont les séparatistes ont quand même montré par le fait qu’elle n’était pas inévitable, donc que le pouvoir que constituent l’exigence relationnelle et son usage mutuel quotidien ne l’étaient pas. Et que le droit implicite de la relation, du désir, est le droit de la terreur. Dans un monde qui est une communauté d’individus, seul l’isolement matériel peut détruire le présent et ses unités. L’antisexisme fraternitaire et recolleur est un des aspects principaux du libéralisme, qui est lui-même totalisation de la relation, du sentiment et des individus, dont les mécanismes conditionnent tout, contrairement à ce qu’affirment les révolos syndiqués, avec leur « marchandise » et autres antiphrases sacrées. Ces révolos qui toujours soutiennent, comme leurs adversaires, le bon vieil ordre implicite, relationnel et sexagiste. Et dont les mecs antisexistes sont les frères moraux !

                On comprendra par là que j’ai encore moins de tolérance, s’il se peut, envers les cyniques révolutionnaires « critiques de l’antisexisme », plus vrais que nature, qui défendent avec panache et littérature l’état de fait genrisé, se baignent dans l’humour, la jovialité, payent avec bravoure de leur bidoche dans les manifs, occasionnellement beuglent pour l’état de fait genrisé et les viols présentables sous un prétexte libertaire antijudiciaire. Métasexagistes, comme tous sont métalibéraux. Eux, ils ne passent pas par la case redépart pour maintenir la relation et conséquemment la domination. Franco z’y vont. Ce qui leur vaut l’admiration discrète de quelques uns qui ne se sentent pas assez de biceps pour s’imposer ainsi, et vont à l’antisexisme « déconstructeur » comme au purgatoire ! A chacun selon ses moyens, sinon selon ses besoins ! De toute façon, il y a identité de leur but final à tous, si opposés fussent-ils : la relation. C’est à dire qu’il s’agit d’en venir ou d’en revenir à une sorte d’originel supposé irréalisé, ou de « potentiel », qui est de fait la transcendance même de l’obstiné présent naturaliste, individualiste, genrisé et sexagiste, et ne tend qu’à la totalité de cette fichue relation dont on bouffe déjà matin midi et soir depuis notre naissance. Pourquoi sont ils tous bien d’accord sur cette notion ?

                Les mecs antisexistes, avec leur gentilles perspectives, modestes et racleuses, peuvent sans doute faire plaire aux relationneuXses, qui n’attendaient que ça, qui gémissaient des réserves indispensables à la communion, à celleux qui n’ont pas été pousséEs encore, à coups de saton, à prendre le large et à s’armer contre les évidences.

                Ils peuvent donner le change, en reniflant, en suant beaucoup, dans leur piscine, à touTEs celleux qui le désirent, ce change. Mais ils ne peuvent pas tromper facilement un type qui sait bien qu’il ne sera jamais que cela, semblable à eux, moins le désir relationnel et le fraternitarisme qui habillent l’hégémonie préservée du sentiment de la nécessité d’être ensemble pour tout et son contraire. 

 

*

 

                Il m’est dit que des séparatistes rigolent des groupes de mecs déconstructeurs. Ça me fait pas trop marrer pour ma part. Ces gens-là ont réellement, les expériences passées le prouvent, un impact, si peu nombreux soient-ils. Ils sauvent effectivement la communauté relationnelle totale. Ils lui ont appris déjà à nager la brasse au milieu des écueils. Ils légitiment déjà maintes approches plus ou moins compliquées, plus ou moins tortillées, pour renouer les fils mis à mal par la colère et l’incrédulité. Ils approuvent au besoin, mais approuver c’est posséder, au double sens du terme. Leur rigueur pateline est une garantie, ça oui, une garantie de maintien du présent, toiletté, humanisé même. Cette évolution libérale que j’ai déjà décrite ici et là, ce respect qui voile pudiquement les dominations, y compris le sexage, cette idéalisation douce de la relation purifiée qui fait des minorités sexuelles des modèles de socialisation, ils ne sont pas pour rien dans leur succès ! Ce que veulent naufrager celleux qui, séparéEs, ont été dépouilléEs (ouf !) des idéaux relationnistes, ils le veulent préserver autant que possible.

                Je ne parle pas en « antisexiste », ni même en séparatiste; quelles que soient mes sympathies envers celles qui ont montré par le fait la caducité de la communauté relationnelle totale et obligatoire, je ne veux me faire bienvenir par personne. Je parle en séparé. Qui n’entend plus relationner avec personne. Et ces maîtres-nageurs sont les ennemis, d’abord, de touTEs les séparéEs. L’intention compte peu, ils n’en ont que de bonnes. En déconstruisant tout ce qui pourrait faire obstacle à cette réédification, les ruines qui branlent dans ce désert possible dont, en particulièrement obsédés de la relation, ils veulent faire un chantier, ils reconstruisent bel et bien les piliers de l’idéal millénaire qui avait un peu souffert (si peu !), de quelques défections et sabotages. Ça fait un bon moment qu’il a été dit que laisser l’ennemi se reprendre, se ressourcer, c’est déjà une bévue grave. En rigoler sans méfiance peut promettre des réveils terribles. Je le dit franchement, saboter leur piscine, creuser un trou dans le fond, que tout l’amnios salvateur s’en aille aux égouts et que la relation crève asphyxiée, serait de première importance pour les séparéEs, sinon pour les autres. Voilà une entreprise supplémentaire pour celles et ceux qui, comme moi, n’ont ni frères ni soeurs et n’entendent restaurer nulle communauté, fondement de tout pouvoir. Ces types-là, avec sincérité et bonne conscience, préparent les retrouvailles; gare ! car on sait bien ce que ça veut dire, quand le monde se referme et se réunifie ! C’est là tout le clivage entre celleux, innombrables, qui veulent que l’antisexisme soit le prodromes de relations encore plus intenses, plus totalitaires, et celleux qui n’y existent plus, dans cette totalité.

                Ce qui fait le sexage me semble au reste profondément lié à la relation, cette évidence-désir, tout comme ce qui fait le pouvoir en général. Et j’ai par conséquent la furieuse impression, depuis la crevasse où je me suis partialement assis, que tout ce qui flatte et vivifie la relation et son monde, l’individu, le sentiment d’un soi, le désir de quelque chose de « supportable », tout ça nourrit le présent, le sexage et bien d’autres choses que touTEs s’affirment combattre.

                Je ne sais ce qui serait le plus dangereux, de laisser les mecs antisexistes faire leur popote, sachant que quand même il leur arrive d’en défaire un peu, et que leur sauvetage de la communauté de relation ne se profile qu’à moyen terme, ou bien de les éparpiller par des sabotages sans cœur ni pitié, c’est à dire de les désespérer un peu plus; on sait ce que font encore plus qu’à l’ordinaire les mecs désespérés de ne plus exister, révolos ou pas : viols, meurtres de masse, etc. Ceux-là paraissent moins dangereux ? Mais pour qui ? Et pour combien de temps ? Qui peut croire que quiconque se rassemble pour relationner puisse être inoffensif, dans un monde bâti par, pour la relation et le rassemblement, et dont pas mal n’arrivent plus à ignorer l’épouvante ? Parce que là gît la question : qui s’autorise à nominalement soupçonner que la relation n’est que ce qu’elle paraît, rapport de force et de domination ? Certainement pas celleux qui l’idéalisent, dominéEs comme dominantEs. Je parle d’un point qui n’est pas le leur, qui est par force hors de cet idéal actif. Pour unE désagrégéE, ce genre d’entreprise de rafistolage de l’idéal est un danger de plus, un danger pour des viandes, pas pour des sentiments de soi qui sont crevés !

                Ces entreprises sont les bétonnages d’un monde qui a mené les séparéEs à des conséquences pas folichonnes, par le renforcement entre autres de l’identification des relationneuXses à des elleux-mêmes moins déplaisantEs. Je ne jurerais du reste pas que chez les « déconstructeurs », il n’y ait des séparés en instance d’éclatement. Pour en arriver où ils en sont, ma foi, il faut quand même déjà en tenir, si j’ose dire. Mais gare à ceux-ci, alors, car c’est eux aussi qui feront les frais de la cicatrisation amorcée, si ils restent au milieu : ils seront jetés à la fin comme ce à quoi ils auront servi : de vieux pansements, et sensiblement dans un état semblable ! Il ne leur est peut-être que temps de laisser tomber le cassage de croûte, et de passer au travers d’eux-mêmes pour arriver là où personne ne les attend, et surtout pas leur soi nécessaire, fût-il déconstruit ! Vieux pansement pour vieux pansement, mieux vaut transmettre la peste que le sentiment !


 

 

 

Les popotes communes cultivent le présent.

 

 

Sauver la relation c’est sauver les dominations !

 

 

Séparations !

 

 

 

 


Le Rabat-Joie, 1998


 

 

 

 

 

 

 

 

 


 


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Mardi 24 novembre 2009

Voilà le genre de mail que les petites murènes de toute écaille peuvent s’attendre à recevoir dans leur vie pourtant peu aventureuse. Celui-ci vient d’une ex-prof de l’université d’Aix, qui est par ailleurs le porte-flingue de deux autres, militantes s'affirmant (encore ?) féministes. Je n'ai d'ailleurs pas d'avis là-dessus. Mais bien sur le fait qu'elles se sont révélées des tartuffes qui haïssent et méprisent les trans pour ce qu'elles sont, sans avoir dédaigné de s'en servir et même d'en abuser tant qu'elles le pouvaient. Y compris celle dont, par un étonnant mouvement de conscience ou d'inconscience, la complice a fait paraître le nom dans le mail ! Mais elles éspéraient que la honte ferait que la petite murène rempocherait le truc et se tiendrait coite.
Perdu !
Tout ça sans préjudice des autres modes de harcèlement. Une copine m’écrivait récemment que des comme ça elle en a reçu des dizaines dans sa vie. Je ne sais pas si ça me rassérène de savoir ça. Pour faire bien comprendre la chose il faudrait ici raconter l’histoire d’un petit groupe "politique" parmi tant d’autres dans le milieu alterno d’une grande ville, ici Lyon. Je le ferai un de ces jours, de mon point de vue évidemment.

Ce qui est intéressant est comment ce genre de groupe, au demeurant pertinent, peut finir par adopter un fonctionnement de secte autogérée, avec pour principe la terreur mutuelle, au fur et à mesure de son resserrement (moins on est nombreuses plus on est pures et proches de la vérité, ça vous rappelle rien ?). Et ce qui arrive quand on décide de le quitter – pour des raisons d’ailleurs plutôt étrangères au fonctionnement, mais tout simplement pour assumer sans simagrées « déconstructrices » ou « déblanchissantes » les conséquences de son statut social.
Nous sommes dans un mouvement (alterno) qui regorge d'idées à plus savoir qu'en faire. Les idées, ça coûte pas cher, ça se trouve sur une sorte de marché. C'est la fripe. Mais comme socle il n'y a plus rien, plus de morale, plus de limites. Nous nous permettons tout - les idées permettent tout, excusent tout, justifient tout ; nous ne nous interdisons rien et surtout pas par principe - les limites c'est le diable, ouh ! Et ça donne à peu près le même résultat que le libéralisme réduit aux bien de conso et d'existence sociale : le fonctionnement au rapport de force, le carnage et l'arnaque, de plus en plus incontrôlables. On en a déjà vu de belles et, si on ne fait rien, on en verra de plus en plus.
Un des autres poisons de notre mouvement est de ne jamais arriver à reconnaître et assumer ce que nous sommes, non pas essentiellement évidemment mais socialement. Et à sans cesse aller chercher notre justification "ailleurs". Ce qui donne des catastrophes et des monstruosités. Ici, l’arnaque était mutuelle, puisque la culpabilité négatrice et angoissée des blanches qui n'arrivent pas à la reconnaître (dont je fus, sauve ma murénitude) a mis un poids supplémentaire sur le dos des racisées et permis ce passage à un comportement de barjes assiégées et purificatrices, de notre part à toutes. La petite murène a comme d’habitude eu le tort de vouloir dépiauter la machine, et de ne plus chercher à acheter des camarades ni des certificats par une quelconque orthodoxie (qu’elle ne remettait d’ailleurs même pas en cause, les idées étaient fort bonnes et le sont toujours). Mais c’était déjà trop. En plus vous la connaissez, ou pas, la petite murène, quand elle se débat elle s’énerve, elle fait elle-même des bourdes et des injustices. Mais alors on ne la rate pas (les murènes doivent être sur la liste des espèces nuisibles, ça donne tous les droits à les exterminer).

Et cela donne ce genre d’horreur, où le plus remarquable est qu’on s’aperçoit que des personnes qui (se ?) cachaient soigneusement leur haine (et apparemment leur jalousie !?) des trans tant que ces trans leur sont utiles, la ressortent avec intérêts dès qu’ilelles ont cessé de servir. Ce qui est bien évidemment un avertissement à touTEs les trans : méfiez vous quand des bio vous font les yeux doux, ça a bien des chances d’être très hypocrite, surtout dans l’atmo actuelle de mode autour de nous. Ça peut très facilement être de l’exotisation pour vous baiser quand vous êtes baisables et après aller s’en vanter (moi chuis unE vraiE transloveureuse !), soit pour vous exploiter à autre chose quand vous êtes moins baisable – soit les deux ! On est souvent le ou la subalterne d’un autre groupe social…

Voilà. Tout cela donne quand même beaucoup à penser quand on s’occupe de violences et d’exotisations diverses. Il y apparaît nettement, comme je dis plus haut, un système d’arnaque inégalitaire et croisée. Et où tout le monde (je parle en terme de statuts sociaux) se fait attraper, à ne plus pouvoir en sortir, sauf à y laisser des bouts ! Les murènes survivent avec des bouts en moins. Et surtout, ce que ces personnes ne pouvaient pas savoir, n’en ayant aucune expérience, c’est que les trans, murènes ou pas, et surtout les f-trans qui portent à vie le stigmate de ne pas passer, d’être en quelque sorte nécessairement, d’une manière ou d’une autre, des caricatures d’intégration, eh bien ont la honte pour vieille compagne, presque copine dirais-je. Et qu’essayer de les choper par là… c’est comme attraper une murène par les oreilles ! Elles n’en ont pas ! Et la honte revient alors sur les personnes qui ont cru pouvoir s’en servir, depuis leur évidente position de bio, qu’elles ne sont pas habituées à voir nommée ni questionnée. Et surtout elle met leur lâcheté et leur bassesse morale à nu, qui les rend aussi hideuses que paraissent hideux à leurs fantasmes un corps et une personne trans. Parce que la politique est une chose, mais sans morale elle vacille et tombe souvent dans de drôles de trous. La petite murène vous en reparlera aussi quelque jour.

 

Bien fait !

 

La petite murène

 

Suivent donc le glorieux message de mademoiselle Krefa et de ses copines "muettes", ainsi qu'en bonus la sobre réponse de Vendredi13, groupe f-trans féministes.

 

Original Message -----
From: abir krefa - krefaabir@yahoo.fr
To: Plume(s)
Sent: Monday, October 12, 2009 4:01 PM
Subject: Quelques vérités difficiles à entendre mais salutaires


Je me permets de t'écrire pour te dire ces quatre vérités:
Tu es une merde, à la fois physiquement et moralement. Trop moche et trop
mauvais-e. Tes gestes, ton apparence, ta soif de pouvoir n'inspirent que
dégoût.
Depuis plusieurs années, tu es en proie à une grande souffrance (et là,
franchement je compatis, parce que j'imagine que ça doit être insoutenable).
Amoureux (se) de Françoise Blanchon, ton maître politique, tu as décidé de
changer de sexe pour avoir une chance de baiser un jour avec elle. Et voilà
que tu te rends compte que malgré tous les sacrifices que tu as consentis,
malgré toutes ces années passées dans son ombre, malgré tous tes efforts
pour la mimer, c'est peine perdue: elle te méprise bien trop pour envisager
une quelconque relation physique, que dis-je, même une relation amicale
fondée sur une forme de réciprocité est pour elle inenvisageable. Il a suffi
que tu oses poser  ta main sur sa cuisse pour qu'elle se hérisse, et que le
dégoût s'empare d'elle.
Un petit conseil: balance tes plaquettes d'hormones à la poubelle ; tu es en
train de te défoncer la santé pour rien. Tes chances de gagner sa
reconnaissance, son estime, son nulles! Donc enterre Françoise Blanchon et
casse-toi des espaces des luttes des racisées ou suicide-toi!
Mais dans tous les cas, permets-moi de te souhaiter bon courage pour gérer
tout ce que cela peut générer pour toi comme souffrance et mésestime de
toi-même.

P.S: il est inutile de répondre, j'ai bien peu de temps à perdre à lire tes
réponses éventuelles, tes mails vont directement dans la boîte spam

 

 

 


Subject: vous allez devenir célèbre !

From: vendredi13@poivron.org  vendredi13@poivron.org
Date:   
Wed, October 14, 2009 9:55 am
To: abir krefa
--------------------------------------------------------------------------

Mademoiselle Krefa.

Nous avons lu avec toute l'attention requise le mail que vous avez envoyé
à notre membre Emilie Moulhérac, dite Plume. Et il nous semble
parfaitement digne d'être diffusé, pour l'édification d'un grand nombre
sur le degré de transphobie, de fantasmes et aussi d'hypocrisie qui
peuvent régner dans les milieux militants actuels, ainsi que dans les
milieux universitaires, lesquels d'ailleurs s'interpénètrent.

Vous avez sans doute cru que votre salmigondis de haine, de fantasmes de
lesbienne bio refoulée et déçue, enfin de pseudo-confidences, suffirait à
fermer la bouche d'une d'entre nous. C'est très mal nous connaître. Nous
sommes par notre statut social de vieilles routières de la honte, dont
vous n'avez apparemment pas vraiment l'expérience. Nous allons vous aider
à l'acquérir.

Votre petit chef d'oeuvre a commencé à circuler. Vous allez devenir
presque célèbre. N'est-ce pas ce que vous aviez toujours voulu ?

Vendredi13
Groupe f-trans féministes

Et la suite !

24 novembre. Voilà en gros ce que la petite murène trouve au retour d'une semaine de délassement avec d'autres animaux marins (eh oui, la petite murène a des copines !, on ne l'aurait pas dit !). Prémonition intéressante, en les quittant, je leur avait dit que je retournais dans ma solitude découper du gremlin. Nécessité d'autant plus grande; outre la salubrité publique, si j'ose dire, que ces mêmes gremlins en ont autant envers moi !
Quand même, la question aussi qui me chahute, c'est : comment devient-on si vite un gremlin (ou un hamster, je vous en causerai aussi un de ces quatre des hamster et de la hamsterisation du monde) ? Plus que jamais l'impression règne que le fonctionnement que nous nous sommes donné - ou "approprié", selon la terminologie en vigueur - fait de nous des zombies féroces avides de se dépecer... sans limite. Après l'arnaque, le massacre. On peut dire qu'il s'agit d'une forme de justice immanente, okay - mais cette "justice" frappe évidemment les plus faibles socialement, et enfin se retournera aisément contre celles qui croient la manier. Et on sera bien avancées à la fin.

Mail donc d'un ami commun :

"j'ai su que abir a écrit un mail à fraka en la traitant de pédophile et
lui disant qu'il faut qu'elle se suicide, et que yamina et abir ont
débarqué chez fraka, lui ont pris la plus part de ses bouquins par
rapport au racisme, et lui ont enregistré et fait signer un papier
qu'elle promet leur donner son vidéoprojecteur et sa machine à badges, et
lui ont fait aussi dire qu'elle abandonne les luttes anti-racistes.
je comprends certaines choses de cette histoire et d'autres dépassent ma
capacité de comprension...
et aussi Fraka elle me disait qu'Abir lui disait que tu l'avais agressé
sexuellement, je te le dis pour que tu puisses te préparer si son attack
vient dans ce sens..."


Pas mal... Bon, avec son obstination pour l'analyse, la petite murène a tendance à hausser un peu les épaules et à dire : voilà l'aboutissement logique d'années d'arnaque entre classes, d'exotisation politico-romantique, de tentatives de créer une communauté factice avec des personnages sociaux impossibles (genre "blanche déconstruite"). D'une certaine manière, bien fait. Mais voilà, si ça aboutit aussi à la tentative de destruction préférentielle d'une trans et d'une butch bio, c'est quand même... un peu bizarre... enfin bref ça suit là encore la bonne vieille pente, prenons-nous en aux plus faibles qui se présentent.
Et aussi - faudrait quand même pas se fiche de la gueule du monde : si il y a eu arnaque à la sororité de la part de blanches romantiques, les racisées ont ici aussi leur responsabilité d'avoir laissé faire, et de ne s'être "réveillées" qu'au moment où ça craquait, alors que par exemple la petite murène multipliait les avertissements à ce sujet depuis bien un an. Il n'est pire sourde qui ne veut pas entendre. L'arnaque, pour inégale qu'elle soit, a été malgré tout réciproque. C'est ce qu'on appelle la transaction.
Et bien évidemment la petite murène ne se laissera pas faire. Déjà les accusations sont remarquables, pour une petite murène qui se fait engueuler depuis des années et traiter (par des blanches) de castratrice et même (!) d'apartheideuse parce qu'elle refuse d'envisager toute intimité avec une personne de classe opprimée - ou oppresseuse par rapport à elle (ici racisée ou bio, et madame Krefa est les deux, ça tombe mal) ; et pour une butch enfantophobe qu'on accuse... de pédophilie ! Waf waf.

A suivre, visiblement....

PS : Ah, au fait, savez vous qu'il existe une jurisprudence qui assimile l'invitation à se suicider à une menace de mort ?

Voilà - alors bon, moi je vois deux choses.
Tout d'abord, et le plus urgent, c'est de bien comprendre et faire
comprendre que de pareilles pratiques (ici calomnies inventées au fur et à
mesure, menaces de mort ou
assimilé, extorsion de biens, harcèlement...) sont inacceptables. Point. Et
au risque de paraître une chieuse ringarde. Une fois de plus, se permettre
tout et n'importe quoi au nom de l'idéologie nous ramène à une
entredévoration stalinienne ou plutôt de secte autogérée. Quant à la
"réparation", qui semble sous-tendre une partie des actes évoqués, si
l'idée, comme toutes les idées d'ailleurs, est séduisante, le principe est
absent et
l'application ici débile et scabreuse. Il y aurait bien mieux matière à
réinstaurer les séparatismes et à exiger des attitudes de limitation
comportementale (mais ça, apparemment, personne n'en veut, c'est pas
libéral, encore une fois c'est ce que ces mêmes personnes ont rétorqué des
années à la petite murène - pour s'en prendre à elle aujourd'hui d'avoir
sonné le tocsin là dessus !...).

Mais, et encore plus important, si arrivées là, avec des abus et des
agressions qui fusent de toute part, on continue à foncer de l'avant dans le
narcissisme militant et l'exotisation béate, c'est qu'on est vraiment très,
très stupides. Je reviens de Toulouse, où j'ai appris avec joie qu'un des
groupes "sexisme et racisme" de là bas a tout simplement mis en priorité à
son programme la question fondamentale que nous avons toujours éludée ici :
"pourquoi les blanches s'investissent-elles dans la lutte antiraciste,
quelles motivations réelles" ? Et j'ajouterai - quelles conséquences ?!
Il nous faudra répondre à cette question, et please pas avec nos slogans
habituels ou nos "ressentis" clonés - et en tirer les conséquences.

Et enfin une chose, à bonne entendeuse salut et adieu définitif : l'aplatissement lâche, qui met en danger les autres, perpétue les fonctionnements débilitants, déresponsabilise encore et toujours, n'est pas de la conscience politique, c'est de l'imbécilité morale. La petite murène confesse avoir livré la plus grande partie de sa vie à des imbéciles hargneuses ou lâches. Bien fait pour elle - mais ça ne l'empêchera pas de mordre !


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Lundi 9 novembre 2009

 

 

 

« L’addition des oppressions

fait augmenter l’excitation »

Les Van-Van

 

Vous en avez marre d’être blanche, bio, bourge, hétéra, que sais-je (mais tout en gardant les avantages et en restant socialement comme relationnellement désirables ) ? – les nouveaux mystères de la jungle alternote, le queer, la culpabilité niée et la « déconstruction » de votre mauvaise nature sociale, vous tendent les bras ! Résultats rapides, vous deviendrez noire comme du charbon (comme les excommuniéEs dans les blagues du temps jadis), trans, déclassée, un tant soit peu bancroche… Tout au moins dans votre référentiel et celui de votre mouvement. Tout en gardant les avantages des qualités premières (pasque quand même, faudrait pas rigoler, on est sur terre pour accumuler, pas pour se limiter ou perdre…).

 

Bon, je force férocement le trait mais si je le force ainsi, je vais vous dire, c’est que je crois qu’il y a urgence, qu’on est dans une fort mauvaise passe, et même qu’on y entraîne autrui (autrui, c’est celles qui ne sont pas dans la moyenne sociale du milieu alterno-féministe ou alterno en général). Et qu’encore une fois, au risque de me répéter, il faut faire quelques pas en arrière ! Revenir sur ce qu’on croit acquis, souhaitable ou évident.

Et ce n’est pas une question d’idées. Les idées, elles peuvent être fort conséquentes, c’est pas ça le problème, c’est l’attitude, le fonctionnement. L’attitude vis-à-vis des idées, de nous-mêmes et des autres.

Ça me rappelle quand même bigrement l’antispécisme, où là on avait trouvé ce qu’il y avait de mieux, on allait plus être de méchantes humainEs, tiens. On allait essayer d’être « des animaux parmi les animaux » (évidemment plus responsables parce que plus puissants, mais bon…). Et révolutionner toute la pensée. Pour se laver de la vilaine domination, y avait pas mieux, on commençait fort. Evidemment tout cela a fini assez pleutrement. Trop d’impasses logiques. C’est déjà bien d’être vegan. Mais on avait quand même déjà touché cette fibre de la fuite de notre statut. On n’en a pas assez pris de la graine semble-t’il, on a recommencé… Plus près…

En outre là, il y avait à gagner. Faut bien avouer que la socialisation avec les non-humains, côté valeur sociale et estime de soi ça rapporte peu. Tandis que là, des vraies humainEs, des groupes sociaux entiers à dispo, des outres gonflées de notre compassion par procuration, comme j’écrivais déjà il y a plus de quinze ans… au sujet des animaux ! Ça en dit long sur notre vision des choses. Mais là en plus des outres qui rapportent. Avec lesquelles on peut se pavaner dans la rue et dans les rencontres. En présence comme en absence. Y avait plus à hésiter.

Bon – je vais aussi vous dire, je ne crois pas que ça ait été fait avec un machiavélisme aussi net ; mais pas non plus innocemment. On y a cru… mais pasqu’on avait bien intérêt et enjeux à y croire. Approche matérialiste. Et il y a eu effectivement dans bien des cas échange, don, voire soumission. Mais je crois quand même que cette approche engendre des désastres, parce que nous prétendions modifier en profondeur un rapport social que nous ne contrôlons nullement. Et qui finit toujours, au milieu des meilleures volontés, par s’imposer.

 

Quelques années après l’antispécisme on a donc "retrouvé" avec le même regard le racisme, le validisme, le sexisme, enfin toutes les "phobies" possibles et imaginables pour désigner les oppressions sociales – et on y est repartiEs pareil ; et souvent les mêmes en tête, dont votre petite murène adorée. On allait à nouveau et même encore plus se « déconstruire ». Encore moins être nous-même, ce vilain et fatal nous-mêmes, qu’on fuit avec tout le romantisme possible et imaginable. Le romantisme n’est pas qu’un mot, une mode, voire une école littéraire – c’est une attitude sociale et politique, analysée justement par les féministes, mais aussi les marxistes. Elle consiste à se fuir, à idéaliser de nécessaires autrui, à se projeter dedans, à ne pas assumer son histoire, sa classe, son genre – ni même quelquefois sa personne. Et plus précisément pour nous, qui avons bien pris je crois le pli de la société de sécurité, à craindre comme la peste de n’être pas sécures partout, de se tromper, de ne pas (se) trouver en miroir inversé…

Il suffisait de renverser les signes, de se « soumettre » au jugement et à la connaissance, c'est-à-dire en fait de flanquer toute la responsabilité sur les épaules de nos opprimées. De se tenir bien dociles en apparence et de sucer la moelle. De causer « légitimités » pour se les renvoyer à la figure. Ça aussi les « légitimités », ça semble être un gisement d’arnaque, de la façon qu’on les gérées et signifiées, en tout cas.

 

Mais il ne s’agit pas que d’un calcul de ce genre, même s’il est bien présent. On s’est euEs nous-mêmes, touTEs, oppresseuses et opprimées, dans cette martingale faussement idéologique et réellement compassionnelle. En s’attirant mutuellement, dans un processus de reconnaissance biaisée et d’échange de pouvoir, mais biaisé aussi hélas. Bon – cela dit, je reconnais que des trucs pas biaisés, dans ce monde, sont impossibles. Mais là on a fait fort dans l’arnaque, et je n’hésite pas à dire que si tout le monde est arnaquée, ce n’est pas au même titre, et que c’est quand même la demande de communauté révisée (après les précédents échecs du matenalisme ouvert) de la part des dominantes qui a enclenché l’affaire. Comment en effet, quand on est subalterne, ne pas vouloir profiter et donc répondre à cet appel humble en apparence ?

De notre côté, narcissisme total et paradoxalement « inversé » : moins on va être nous, plus on va être « autre » (et pas n’importe quelle autre), et plus on va être bonnes, ou plus précisément « exactes », « détrompées », évidemment « déconstruites ». Plus on va « faire nôtres » la pensée et les analyses réelles… ou supposées, quelquefois induites par le rapport social nié, de ces « autres », plus on va être… intouchables ! Plus responsables (« ce n’est pas nous qui le disons, c’est elles ! »). Certifiées – c’est ça qui nous démange, certifiées et reconnues, condition à la fois pour relationner et profiter tranquilles, mais aussi pour arriver à nous regarder dans la glace, tellement nous avons honte de ce que nous sommes socialement !

Á mon sens, le résultat se voit dans la montée de la violence et de la berzinguerie qui sourdent de plus en plus dans le milieu (et pas que, la société entière ayant pris ce tour compassionnel nié), et particulièrement entre personnes de classes inégales. Aux fruits on connaît l’arbre, c’est ainsi que je comprends les choses ; et c’est pour cela que depuis quelques temps j’ai tendance à dire « holà », après avoir été une grande partisane de la « déconstruction » et de ce qui va avec. On ne se « déconstruit » pas. Au mieux on voit et on visibilise, dans une certaine mesure. On ne sent pas avec l'autre, on ne voit pas avec ses yeux - la grande illusion du "compatir", qui dégouline de partout (voir les discours des politiques institutionnels) sans que nous y prenions garde.

 

Or à présent, tout cela apparaît comme une arnaque. Et même une espèce d’auto-arnaque, un piège dans lequel nous sommes tombées avec appétit, les unes et les autres, depuis nos provenances respectives. Un piège qui semble quand même singulièrement un reflet du traitement « compassionnel » et « empathique » qui est de plus en plus en vogue dans la société en général. On ne parle plus que « souffrance », « légitimité », « ressenti »… Bref, données juxtaposables, sans interrogation possible, mais aussi somme toute sans grande transmission imaginable. Ce qui après tout a sans doute aussi un sens dans l’état des choses : nous sommes séparées. Okay, mais alors il faut là aussi en tirer les conclusions, et ne plus chercher une communauté illusoire.


Avec les yeux en apparence grands ouverts (mais sur quoi ?!), nous sommes atteintes d'une véritable cécité morale. ce ne sont encore une fois pas idées qui merdent, c'est pire, c'est l'attitude, le rapport aux idées, aux groupes et aux personne. Qui nous fait bigler. Et une fois de plus croire nos intérêts de dominantes angoissées travestis en "universalisme anti-universel". Nous ne rechignons plus aux paradxes.

Á mon sens il faut là encore faire un pas ou deux en arrière, pas pour revenir d’ailleurs sur des connaissances ou des reconnaissances, mais pour en tirer au contraire des conséquences : cesser de croire possible ou facile ce qui ne l’est pas, et stopper l’invasion compassionnelle que nous menons plus ou moins tranquillement, confortées par l’assentiment fréquent des envahies. Ce qui amène d’ailleurs aussi à ce fameux « consentement » - que vaut-il, que recouvre-t’il réellement dans des rapports sociaux où le choix de gagner ou de ne pas gagner, même provisoirement, est déchiquetant ?

 

Et aussi assumer des positions qui nous puissent être propres – jusqu’à assumer des positions seules, « personnelles » s’il le faut. Assumer de décider sans se reposer sur de prétendus calculs politiques infaillibles qui sont souvent la girouette du vent social. Assumer de se tromper et de ne pas tout savoir, de ne jamais tout savoir. Assumer enfin de se limiter. Assumer des principes.

Et tout ce avec fermeté, mais sans cynisme – l’autre piège lui aussi fort en vogue. Il n’est pas vrai que nous ne puissions rien (autre bonne raison de se permettre tout !). Ce n’est pas parce qu’on s’est mises là les unes les autres dans une véritable situation d’impuissance, que celle-ci est fatale. Reculer un peu, c’est aussi nous dégager les unes les autres de cet enchevêtrement. Pour réavancer.

Je le dis franchement – ça c’est de notre responsabilité en tant que dominantes sociales (en moyenne). Et attendre qu’autrui nous le dise, c’est vraiment malhonnête. Nous ne devons plus attendre.


On ne peut pas reconnaître autrui si on ne se reconnaît pas. Ni les rapports où nous nous trouvons. Sans cynisme mais sans déni, et sans abus d'ami-ami.  

Voilà, je l’avais dit – télégraphique. C’est que j’en suis à essayer de… détricoter (allez, je vous la fait celle-là !) cet enchevêtris dans lequel j’étais moi aussi bien entrée depuis des années, de ne plus accepter le niveau de violence impuissante qui s’en dégage. Et d’assumer une position propre. Avec ses lacunes. Tout cela me dépasse pas mal. J’essaie actuellement d’écrire un truc sur « exotisation et culpabilité ». C’est un gros morceau bien sec, bien dur. Je m’obstine à le cracher.

Je vous donne rendez-vous sur la nappe ! Ou sous les chaises !

 

La petite murène

 

 

                                                                                                                                          


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Mardi 3 novembre 2009

 

 

 

Nancy, le 28 septembre 2009

À deux reprises, au printemps puis à l’été 2009, le Tribunal de Grande Instance de Nancy a

refusé à une enseignante et à une militaire transgenres, suivant ainsi l’avis du Parquet et donc

de la Chancellerie, leur demande de changement d’état civil pour seul motif qu’elles n’avaient

pas apporté la preuve de leur stérilisation chirurgicale.

À l’occasion de sa première conférence de presse nationale, qui se tiendra le Samedi 3

octobre, à 15 heures, au Centre LGBT, 63 rue Beaubourg à Paris, Trans Aide (Association

nationale transgenre) confirmera que les gouvernements successifs ont bel et bien mis en

place un plan national de stérilisation des personnes trans-identitaires.

Les responsables de l’association seront en mesure de répondre à l’ensemble de vos

interrogations concernant cette réalité difficile à croire au sein de notre République qui se dit

ouverte, respectueuse des individus, et désirant tirer les leçons du passé.

De plus l’association Trans Aide (Association nationale transgenre) interpellera publiquement

les ministères concernés au sujet de madame Delphine Ravisé-Giard, sous-officier de l’Armée

de l’Air en situation d’activité. Et ce, afin que ceux-ci prennent publiquement position sur sa

situation concernant le respect de ses droits au sein des institutions civiles et militaires.

C’est pour défendre le droit au changement d’état civil des personnes trans-identitaires sur

simple demande (c’est-à-dire sans obligation de stérilisation chirurgicale comme le

recommande le Commissaire aux droits de l’homme du Conseil de l’Europe Thomas

Hammarberg) et plus largement pour que la parentalité ne soit pas réservée qu’aux personnes

ayant pour cadre familial le modèle exclusif de l’hétérosexualité que Trans Aide (Association

nationale transgenre) organise cette conférence de presse. Ainsi, en dénonçant publiquement

la situation réelle des personnes trans-identitaires en France, nous mettrons les pouvoirs

publics et les élus face à leurs responsabilités.

Pour Trans Aide (Association nationale transgenre) :

Stéphanie Nicot, porte-parole nationale

Franceska Charront, trésorière nationale

Delphine Ravisé-Giard, secrétaire nationale

Émilie Garçon, responsable nationale Paris / Ile-de-France

Anne Ripoll, responsable régionale Toulouse/ Midi-Pyrénées

 

 

Voilà ce que nous pond tout chaud une des ces assoces de lobbying, de plus en plus nombreuses, qui prétend « représenter les trans » dans ce fichu pays – exercice évidemment impossible puisqu’il n’y a ni communauté ni destin commun trans par ici à l’heure qu’il est. Et qu’il n’est pas sûr qu’il doive y en avoir un. Mais bon. Laissons les se représenter elleux-même, ça sera déjà ça…

 

Ce qui m’est par contre résolument insupportable, c’est cette évocation d’un « plan de stérilisation des trans ». Pour qu’il y ait plan, il faut qu’il y ait un but identifiable et surtout un enjeu, si absurde soit-il, quelque chose qui pèse. Or, à part peut-être pour quelques psys en mal d’émotions fortes, nous ne sommes rien socialement, nous ne représentons rien, ni électorat ni « fléau social ». Nous nous la pétons à quelques trans « politiques » qui prétendons être l’élite du « combat de genre » - et nous nous mettons à mon sens le doigt dans l’œil gros comme ça. Nous ne sommes pas plus « hors genre » que « hors sexe », nous sommes entièrement définiEs par les rapports sociaux de sexe existants et par l’oppression des hommes sur les femmes, point. Si même nous sommes « entre », ce dont souvent je doute, ça veut bien dire que ce sont toujours là et pour longtemps encore les piliers, et que se battre contre, ce n’est pas faire semblant de l’avoir enterré avec nos petites subjectivités socialement façonnées !

Bon, mais en fait ce n’était pas ça qui me mettait en colère, c’est ce que j’appelle tout simplement une usurpation de statut. En effet, si je ne crois pas un instant qu’il y a un « plan de stérilisation des trans » en france, tout simplement parce qu’à peu près tout le monde s’en fout, notamment au niveau gouvernemental – ce qui bien sûr ne remet pas en cause que la transphobie et l’homophobie imprègnent tout ce pays – je sais par contre très bien, étant historienne, que des peuples entiers, voire quelquefois des classes sociales, ont été et sont encore la cible de mesure d’eugénisme et de stérilisation forcée. Et là avec des enjeux très nets : les faire disparaître pour donner encore plus de place (de terres par exemple) aux colons, par exemple.

Alors, de lire sous la plume de militantes socialement assez favorisées « au secours, on nous stérilise », ce qui est vrai, ce qui est résolument condamnable, mais ne relève à mon sens absolument pas de la logique exterminatoire qui sous-tend en général ces actions, et que les dites militantes essaient indûment de s’approprier par l’évocation d’un « plan » qui n’existe que dans leurs (nos ?) têtes mégalomanes, comme si on n’avait avec nos statuts de blanches bourges pas assez de place déjà dans ce pays, eh bien ça donne mal au ventre.

Cela relève d’un jeu que je connais très bien, pour le voir joué un peu partout depuis plus de vingt ans que je suis dans le mouvement revendicatif, et qui consiste à prendre la place d’autres groupes sociaux dès lors niés et invisibilisés, alors qu’on est déjà quelquefois assez bien lotiEs. Mais la domination ne connaît pas la satiété.

Autre exemple fort proche, les lamentations sur notre « psychiatrisation ». Évidemment que nous avons prioritairement à nous débarrasser des psys, de leur tutelle et de leurs schémas débiles. Mais bon – quand on nous écoute, quand on nous lit, nous les militantEs trans, on a l’impression qu’on est les premières et plus pitoyables victimes de la psychiatrie. Qu’on nous interne et torture en masse et journellement…

C’est marrant parce que c’est effectivement le cas de bien des personnes qui ne sont pas trans du tout, qui sont effectivement internées, cachetonnées, maltraitées, violées… dans les HPs. Il est aussi très intéressant de lire les statistiques : les personnes internées, contre leur volonté bien entendu, sont assez majoritairement d’une part les femmes, d’autre part les personnes « non blanches » (celles qui « ont des origines », vous savez ? c'est-à-dire pas les bonnes…). Ce qui montre bien que l’internement psychiatrique sert de « prison alternative » pour « résoudre » des problèmes sociaux bien plus écrasants que les nôtres…

Parce que, bon, je sais qu’il y a des personnes trans internées, et même à cause de ça. N’empêche, l’écrasante majorité des trans sont dehors, et la matraitance psy à leur égard consiste à refuser la transition où à maltraiter moralement. Pas grand’chose de commun avec ce qui se passe dans les HPs quand même. Et quand nous clamons que « nous ne sommes pas des malades », c’est aussi bien pour sous entendre que si, il y a en a, plein, qui sont vraiment malades et qu’il faut à tout prix enfermer soigneusement. Sans même d’ailleurs se poser la question « pourquoi et comment » - question à laquelle de savoir qui est interné, socialement, en france répond surabondamment : faire taire des femmes harcelées, des arabes raciséEs, etc…

Mais nous ne voudrions à aucun prix avoir à faire avec ces foldingues, n’est-ce pas ?

Par contre, ça ne nous gêne pas de dire et de clamer bien fort « nous sommes les pires victimes de la psychiatrie ». Alors que je dis très net que nous sommes sans doute des cibles ou des victimes, mais globalement des victimes d’élite, eu égard au traitement subi et par rapport au traitement que subissent bien d’autres dont on ne parle guère. Et qui ne représentent alors pas moins que nous, et sans doute bien plus ! un problème social !

Je vais dire tout simplement ce que j’en pense, de ces aspects de notre militance ; non seulement nous usurpons, non seulement nous rendons ainsi impossible une convergence des luttes avec d’autres oppriméEs, mais encore nous perdons la mesure et nous nous ridiculisons. Même auprès de beaucoup de personnes trans, qui regardent nos gesticulations avec un petit sourire, et je me dis qu’elles ont quelquefois bien raison.

Bien sûr que la militance trans ne se réduit pas à ça, loin de là et heureusement. Mais depuis quelques années, et notamment l’épopée du GAT, qui avait aussi de très bons côtés, je suis fatiguée et inquiète d’assister à cette inflation de pathos, qui suit à sa manière un « décollage » de la réalité de plus en plus visible dans tout le mouvement alternatif et une partie du mouvement revendicatif classique. On prend nos fantasmes pour des réalités – et nos fantasmes ne sont pas socialement ni politiquement neutres ! Nous nous étalons sans en avoir la légitimité ni même les moyens, et je crains en outre que nos adversaires, puisque nous en avons quand même (je pense aux « professions de santé » surtout) s’en rendent très bien compte, et doivent bien rigoler dans leurs barbes quand ils nous voient pérorer et nous écharper dans les « commissions » diverses où ellils nous testent. Ellils voient bien et que nous représentons en fait un courant ultra minoritaire (ce qui évidemment ne préjuge pas en soi de sa justesse ou non), et d’autre part que nous battons la campagne, avons laissé la proie pour l’ombre.

Voilà. Donc je dirais en guise de proposition, si des fois simplement nous surveillons notre langage, et évitions des irréalismes ou des analogies abusives qui ne nous servirons à rien, et que je pense nous ne sommes pas fondéEs à utiliser, nous gagnerions. Je ne dis même pas que nous gagnerions tant que ça, maintenant, en crédibilité sociale, vu le peu que nous sommes à ce point de vue, mais nous nous éviterions déjà de perdre la mesure, et nous aurions une vision un peu plus claire de nous-mêmes et de notre situation, ce qui serait bien utile.

 

Enfin, surtout peut-être, j’en reviens à ce que je touchais plus haut. Il est devenu de bon ton, dans nos cénacles militants, de croire et de faire croire que nous serions des sortes de « pionnièrEs du genre », que nous ferions « éclater les normes ». J’y ai cru aussi, ce n’est pas un drame. Ce qui est plus embêtant c’est qu’à mesure que les années passent et que nous tournons en rond dans la soupière queer, ou assimilée, cette croyance paraît de moins en moins fondée. Déjà, la notion de genre, que nous avons « empruntée » un peu lestement au féminisme matérialiste, pose problème, vu l’usage que nous en avons fait ; nous avons soigneusement évité de prendre avec ce dont elle était un peu le corollaire, le statut de sexe social. C'est-à-dire la reconnaissance que son destin social, dans ce domaine (mais c’est valable pour d’autres domaines), ne dépend que très faiblement de nos bonnes et mauvaises volontés. Petit à petit le « genre » comme notion s’est réduit à une kyrielle de revendications d’identité, comme si on « créait son genre ». Bon, là je suis désolée, mais je trouve excessivement prétentieux d’affirmer qu’on se (re)crée soi-même. On fait des choix, incontestablement, mais on ne crée pas à partir de rien, ni un nouveau monde à chaque personne, ce qui sent l’autisme politique à plein nez.

Je ne vois pas, notamment, que nos arrangements avec les signes et attributs des genres existants, si complexes soient-ils, aient fait émerger ne serait-ce qu’un « troisième genre », et encore moins une collection, comme le prétendait Reucher, et je ne pense pas non plus que nous ayons considérablement fragilisé le fonctionnement du monde à cet égard. Comme dit un ami, nous avons été amenéEs, dans l’état de ce monde, à transitionner, avec des modalités et des aventures diverses. Et sans préjudice de comment nous y avons été amenéEs. Cependant nous sommes et restons non seulement dans, mais encore de ce monde. Nous sommes définiEs, et nous nous définissons, fût-ce en opposition, ou même en étrangéité, par rapport aux deux catégories de sexe social inégales f et h (et nous avons souvent tendance à oublier cette inégalité, d’ailleurs !). Nous piochons ici et là – mais partout le sol est déjà tourné et retourné. C’est qu’en bonnes catégories englobantes, auxquelles par définition personne ne doit échapper, tout y a été assigné, et même depuis longtemps. Et que je dis franchement que quelle que soit la tâche éventuelle que nous nous proposons, on ne construit pas une histoire sociale qui puisse prendre place « à côté » d’oppressions millénaires en quelques années, ni même sans doute en quelques générations ! Et d’affirmer crânement que – ça y est, on fait éclater le cercle !... ben mon œil les copines et copains, je vous dis très franchement que j’y crois pas, et que c’est le mensonge de la décennie. Et que c’est même pas forcément safe pour nous de nous y complaire, parce que les réveils et les atterrissages sont durs quand on s’est autant envoléEs ! Nous nous sommes catapultéEs, okay, mais les hormones ne font pas pousser d’ailes, jusqu’à plus ample informé.

De même, les nouveaux mots magiques que nous nous colportons et imposons, « binaire », « non binaire », « genrophobie »… Nous sommes tombéEs dans la vieille croyance, récemment réactivée, que les mots suffisent à modifier le réel. Et de plus nous avons voulu jouer de la concurrence. Il y avait le patriarcat et le féminisme ? C’est dépassé et rigide, on en a fait litière – comme de ce slogan que j’aime : « Je serai postféministe dans le postpatriarcat » ! Nous sortons la « binarité » et la « non-binarité » comme des lapins d’un chapeau. Le monde est redécoupé, on a refait Yalta… On a d’innombrables nouvelLES méchantEs pas conscientiséEs, mais on a trouvé la clé des champs. Là aussi, je crois que le tour de passe-passe est raté. Ça montre la corde. Et d’autant plus qu’on essaie de l’introduire partout, comme l’explication du monde. Bon, en outre, pour "binaire", je reviens à ce que je dis plus haut. Le monopole des sexes sociaux binaires, justement, s'est étendu à tous les attributs, tous les comportements. NOus en sommes réduitEs à faire des arlequins avec des morceaux que nous choississons avec angoisse des deux côtés pour ne pas y appartenir. Mais nous n'en sortirons pas ainsi ! POur ce faire, il faudrait inventer des choses qui n'existent pas, n'ont pas été préemptées. Et là je doute que nous soyons en mesure de le faire...

 

La question n’est pas de nier que nous sommes, et que nous sommes là – et que nous représentons une question souvent insoluble, si l’on admet que nous serions peut-être le seul cas de réel changement de statut social « profond ». Je veux dire, dans la mesure où cet énoncé serait exact, ce qui pour moi reste encore à prouver. J’avoue que bien souvent je ne sais pas très bien où j’en suis. Mais une fois encore, et même si on a besoin de vivre et donc de s’apprécier un minimum, je crois qu’il ne faut pas non plus nous méconnaître, et garder la mesure.

 

Nous ne sommes pas et ne serons jamais un danger par « nature » (ce qui serait quand même une bonne blague !) ni par notre seule présence immanente ! Nous ne pouvons exister que comme les autres, c’est à dire en tant que statut social (ici de sexe social). Et c’est là aussi que se pose une question à laquelle je ne saurais répondre, mais à laquelle je trouve que nous avons répondu un peu vite en nous autoproclamant. Un statut ne se crée pas par simple volonté subjective, il est le résultat d’une histoire sociale. Et je vais dire une énormité peut-être, mais toutes les histoires sociales n’ont pas autant de contenu les unes que les autres (je ne cause pas ici de « légitimité », ce fantôme fort en vogue qui rend les « paroles » inscrutables). La nôtre est encore fort légère, et faire de rapides analogies avec par exemple l’histoire des femmes est plus que risqué. C’est même bien hasardeux de dire que nous formons une nouvelle classe de genre. Des fois je me sens un peu arriviste, je vous le dis tout net.

 

Tout cela donne un mini milieu que je trouve en voie de devenir un peu parano mais aussi mégalo.  Et à partir duquel nous nous sommes miSEs à revendiquer à notre tour, après tant d’autres, une espèce de « multilégitimité » qui m’inquiète. Non seulement parce qu’elle ne me paraît pas toujours ni en tout fondée, mais en outre je crois que nous nous mettons en danger en allant nous poser à répétition au beau milieu de groupes sociaux déjà existants (femmes, lesbiennes, etc.), où même si la doctrine en vigueur empêche les bio de nous recadrer… ou de nous faire notre fête, ben ça fiche un sacré mal à l’aise. Qui nous revient et dont nous nous plaignons ! Peut-être que si nous arrivions avec moins d’affirmations osées, ça se passerait mieux ?

J’en causerai dans un autre texte que j’essaierai de pondre (les murènes sont ovipares, nan ?) sur par exemple « trans et féminisme », dans la famille « tarte à la crème » !

 

J’ai dévié depuis mon commentaire du communiqué de Trans Aides, ben oui, c’est mon habitude… Ce n’était qu’un tremplin pour causer de ces choses.

 

Bon petit déjeuner !

La petite murène


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Mardi 3 novembre 2009

Bof - je mets ça en queue. Je m'explique. Je l'ai écrit dans un moment d'enthousiasme, où je frétillais presque dans mon trou sablonneux. Mais par la suite je me suis dite que c'était un de ces innombrables appels qui font bon marché des réalités. Et je ne l'ai pas envoyé.  

 

 

J’écris Je. Je n’en ai guère le choix, et donc pas honte. C’est plutôt un je privatif et d’isolement. Et un je qui j’espère ne durera pas dans cette situation. Et puis j’assume de cadrer un peu l’histoire, à votre guise de la changer, puisque là je suis seule je vais pas faire ma sainte-nitouche, ni recourir au « nous » de convenance. Les nous sont à créer, ils n’existent pas – et à utiliser comme on dit avec modération. Souvent aussi ils sont susurrés par des personnes références, et par conséquent potentiellement abusifs.

C’est le je d’une nana trans mtf, lesbienne, féministe, fem, pute, survivante d’abus, pas très jeune ni belle. Dans une position politique féministe radicale. Et par ailleurs tout à fait dans les autres positions sociales dominantes (blanche, valide, pas trop précaire matériellement, origine petite bourgeoisie…). Comme beaucoup d’entre nous.

Alors je m’explique tout de suite, pour moi « féministe radicale » c’est pas une identité. J’ai été « élevée » par des lesbiennes féministes bio radicales, pour qui ce terme a un contenu politique marqué et précis. C’est dans ce sens que je l’utilise. Radicale, ça veut dire que je défends et promeus clairement la position que j’ai choisie, et veux la voir prendre place dans le monde. Je le dis clairement, je veux un monde où les femmes bio et trans, les gouines bio et trans, les m-trans, les intersexe, les pédés réellement féministes seront majoritaires, et leurs options de vie avec !

Ma revendication de vie ce n’est tant pas les sexualités, notre tarte à la crème favorite, mais d’abord les socialités, se sentir un peu humaines, dégagées du mépris comme de l’exotisation, ces siamois !

Et ma position est matérialiste, même si c’est quelquefois un peu schizo quand on est trans.

 

Je suis féministe, dans l’état des choses tel qu’il est, pour renverser la domination de la classe des hommes, mais aussi les formes qui vont avec : gratuité, amour… ; je suis lesbienne pour combattre l’hétérosocialité et parce que j’aime et soutiens les femmes, bio et trans ; je suis une femme trans pasqu’il fallait prendre parti et tirer des conséquences. Et je trouve que tout ça c’est classe. Je ne m’en excuse pas. Je ne cause pas d « antisexisme » ni d’égalité formelle pour le moment, parce que depuis que je suis môme je cours après l’égalité réelle, dans les faits. Et que pour moi elle ne peut pas se réaliser sans détruire les fonctionnements et combattre les intérêts qui la rendent impossible. Et sans visibiliser et assumer l’étendue gigantesque des inégalités actuelles. C’est pourquoi je ne parle pas de « différences » ni de « diversités » - pour moi ces notions n’auront vraiment de place que dans un monde plus égalitaire. Actuellement elles servent surtout à masquer les rapports de domination.

Je ne suis pas « contre le pouvoir », je ne veux pas qu’on soit des mollusques. Je suis pour un partage égalitaire des pouvoirs. Ce qui veut dire que les femmes en général ont beaucoup, beaucoup de pouvoir à prendre. Et plus elles sont en bas, plus elles en ont à prendre. Y compris donc des unes sur les autres.

Je ne crois pas un instant à la blague de la « déconstruction », qui n’est à l’heure actuelle qu’un moyen pour celles qui se sentent coupables de se fuir et d’aller envahir les autres, avec la conséquence que tout le monde finit par ne plus savoir qui elle est et tourne en bourrique. Je suis pour la visibilisation, et pour assumer, sans cynisme mais sans hypocrisie, ce qu’on a été amenées à être socialement. Nous ne verrons pas de notre vivant l’heure de la grande fraternisation, il faut s’y résigner.

Je hais le cynisme qui veut que « les moins stigmatisées « (blanches, bio, bourges, belles, bien entourées…) doivent mener la danse pasqu’elle auraient plus de réserves. C’est exact actuellement et historiquement mais ce n’est pas justifiable. D’expé c’est surtout un moyen pour qu’elles s’en mettent plein les poches et justifient ce qu’elles volent aux plus faibles, ainsi que les vampirisations que subissent les moins puissantes socialement. Je défends donc aussi des principes d’autolimitation là où on est dominantes, et de remise en cause volontariste là-dessus. Le meilleur moyen de ne pas violer les limites c’est de ne pas aller les chercher. Nous avons, dans tous les milieux féministes, queer, trans, beaucoup à apprendre auprès d’autres minorités, mais aussi d’autres éxpériences passées et présentes de ce côté-là : privilégier la prudence, la solidarité et l’avance concertée, sur la recherche individuelle ou collective du plus-plus et de « l’intensité de vie »… Je suis donc aussi pour que nous apprenions à restructurer nos idées foisonnantes sur des morales de comportement, même si ça paraît moral et « castrateur ».

 

J’ai pas mal grenouillé dans les mouvements trans plus mainstream. J’y trouve des trucs bien, mais aussi beaucoup de magouilles qui me saoûlent. Et surtout beaucoup de victimisation mal placée et de mégalomanie, comme si nous étions l’avenir du mouvement ou la solution sur pattes à l’oppression de genre, voire la porte de sortie du « monde binaire ». Mon œil.

Je suis à cheval depuis des années sur les milieux féministes et trans radicaux et institutionnels. Et j’ai décidé de reprendre espoir dans une position féministe radicale et non-mixte. Mais de quelle non-mixité ?

Il se trouve, pour des raisons assez explicables, que dans la mouvance radicale, à l’inverse de ce qui se passe ailleurs, les mtfs sont quasiment inexistantes, invisibles, introuvables, et complètement dispersées. Beh oui, s’il est assez logique de transitionner pour une lesbienne radicale, et d’y créer une continuité féministe, eh ben par contre les pédés radicaux, sur les vingt dernières années, ont massivement gardé leur statut de mec, et presque aucun n’a transitionné – ce qui me déçoit beaucoup et me pose de fichues questions. Je n’ai pour ma part pas parlé de moi au féminin avant de prendre parti et de transitionner, j’aurais considéré ça comme une usurpation ; et je me retrouve quasi seule à avoir fait le pas, nana trans gouine et fem ! Je dois avouer que j’en ai un peu la rage.

Et de me retrouver si seule aujourd’hui, en pleine mode trans pourtant (qui ne se prétend pas « un peu trans » aujourd’hui ? – pas trop quand même, d’ailleurs, c’est qu’il faudrait pas perdre ses privilèges bio, hein ?!). C’est vrai que transitionner mtf ça engage, on peut plus difficilement rester « entre deux » et collectionner les deux légitimités. Ça fait nettement perdre du pouvoir (même si on garde ses mauvaises habitudes). Encore plus si on est fem (alors là on est juste débile selon les « contre-normes » en vigueur, où le côté m garde une bonne part de son pouvoir d’attirance).

 

Non-mixte f-trans ou mtf. Je ne crois plus dans le présupposé de « communauté » des personnes qui ont des niveaux de puissance inégaux et des histoires très différentes (et ça sera déjà pas forcément facile de ce point de vue entre f-trans !). Je ne crois plus du tout à la communauté LGBTQI… qui est trop souvent un lieu de pouvoir pédébio antiféministe. Je ne crois pas trop non plus à une communauté féministe « femmes-bio/gouines/trans » qu’on a un peu trop vite sorti d’un chapeau, et qui patouille. D’expé le fonctionnement « communauté » amène trop souvent l’abus des dominantEs à l’intérieur, qui universalisent leurs intérêts et nient les réalités qui les gênent. Mais justement, je ne crois pas que former une communauté soit la condition d’une action et d’une lutte. On peut parfaitement s’articuler là où c’est possible, nécessaire et désirable (et alors on privilégie la volonté et le désir des plus stigmatiséEs s’il vous plaît). Mais éviter le casse-pipe permanent des mixités impossibles. Je ne suis d’ailleurs pas contre ces mixités ou non-mixités inclusives, qui nous apportent beaucoup (et on y apporte aussi) et nous aident à (sur)vivre, mais avec des protections, et sans symétrisation abusive des situations sociales (c'est-à-dire tout ramener au même niveau) ! La question même de notre légitimité comme de notre intérêt à intégrer le féminisme bio doit être posée et pas biaisée, parce que rien n’est évident. Pourquoi tenir tant à partager la gamelle et à être intégrées, sinon parce que nous y avons des enjeux qui ne sont pas que « politiques » et avouables ? Et pourquoi ne pas analyser et discuter cela ? Et pourquoi déclarer d’emblée que nous y sommes chez nous, légitimes ? Quels sont les rapports de pouvoir que nous cherchons à cacher ou à ne pas voir ?

 

Voilà pourquoi, soit dans le cadre de, soit à côté de la mouvance féministe radicale, selon ce qui paraîtra pertinent aux unes et aux autres et sans préjuger des articulations ou (non-)mixités possibles, je propose de créer une initiative mtf féministe. On n’est pas nombreuses mais on est quand même quelques unes, et je m’obstine à vouloir qu’on soit de plus en plus. Prosélytisme bienvenu ! Plus de mtfs ça fera déjà moins de mecs bio, eh oui, et plus de personnes classe je l’espère. Oui, je propose qu’on prenne de la place et de la puissance, sans oublier d’où nous venons et ce que nous devons, et à qui ! Autant à celles qui ont transitionné avant nous qu’à des femmes bio, à toutes celles qui nous ont formées, accueillies et reconnues. Mais sans complaisance pour celleux qui abusent de nous, se servent de nous, nous dispersent et nous nient.

J’insiste par contre que, si c’est effectivement pour se soutenir, avoir de la positivité qu’on nous renvoie pas beaucoup d’ailleurs, c’est aussi pas pour juste se gratter la couenne et se congratuler, mais pour lutter, se mettre en question et progresser, dans un sens féministe et pro-minorités, y compris dans la minorité. Et soutenir les initiatives et les non-mixités des plus stigmatisées. Enfin c’est ce dont j’ai envie et besoin. Á qui ça parle ?

 

J’ai enfin envie d’appeler ça Vendredi 13, parce que nous sommes une mauvaise nouvelle pour la domination masculine et bio, déjà. Et parce que Vendredi 13 ça peut être un jour faste pour celles qui sont nulle part et pas très bien ni dans ce monde, ni dans les « contre-mondes » à la mode.

 

Á notre santé.

 

Plume la fem-garoue

 

vendredi13@poivron.org

 

 

 

 


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Mardi 22 septembre 2009

 

 

 

 

Je ne suis pas dépressive. Il m’a fallu des dizaines d’années pour le découvrir. Non, je ne suis pas dépressive. Et je suppose que beaucoup d’autres à qui on l’a mis dans la tête et sur la tête ne le sont pas plus que moi. C’était bien simple de nous faire croire que « ça » venait de nous, de cette « dépression », comme un vide, une case en moins quoi. C’est puissant. Même ça fait une espèce de case-refuge, comme « invalide ». Sauf qu’on se rend compte qu’à part nous donner bien rarement la cotorep et plus souvent des xanax, eh ben la case « dépressive » ça ne nous protégeait pas de grand’chose, ça protégeait plutôt d’autres de nous.

Je ne suis pas dépressive. Je suis affamée d’égalité, de me sentir égale aux autres, affamée de ne pas subir d’humiliations, affamée d’avoir une place où on ne me dise pas dès que je veux me sentir égale que je veux trop ou tout, c’est à dire ce que les autres ont autour. Affamée de me sentir chez moi avec celleux que j’aime. Affamée enfin de pouvoir me parler à moi-même sans dégoût. Alors oui, je suis triste, colère, ressentimenteuse, j’ai peur, tout ce qu’on voudra, mais je ne suis pas dépressive. Ce n’est pas moi qui ai créé ce monde de discriminations visibles et invisibles – ou pas plus que celleux qui me le renvoient en tout cas. Je ne suis pas une déesse toute puissante qui crée ce monde glauque et moche par la « puissance » de sa « dépression ». Parce que c’est ça que les psys comme les militantEs nous ont fourré dans la tête, qu’on avait tout inventé ! Que c’était la dépression qui nous faisait isoléEs, incapables, pas créatives, moches, grosses, que sais-je encore ? Mais jamais le regard social ni les rapports de domination ! Et surtout qu’on « l’était », en fin de compte, jamais qu’on nous empêchait de vivre ! Et pire, qu’on l’était sans l’être, sans que ça soit vrai, sans pouvoir donc même s’y raccrocher puisque c’était aussi une illusion, une déraison ! Bernique ! Qu’on avait tout faux, quoi, et elleux tout vrai, démontré par le rapport de force !

C’est pour cela aussi que nous disons les unes aux autres « ne te prends pas la tête, ça va te faire plus de mal que de bien ». Expérience séculaire de toutes les personnes opprimées et désagrégées. En quelque sorte c’est vrai, ça fait mal et ça nous met en danger de faire face. Mais ce n’en est pas moins un piège terrible : en nous refilant ce conseil affectueux, nous nous refilons la certitude que le mal que nous prenons, il vient de nous, que c’est nous qui le réalisons si nous ne l’acceptons et ne l’encaissons pas, bref encore une fois que c’est nous l’origine du mal ! Le complexe d’Eve ! La faute originelle ! Toutes ces attitudes psy nous ramènent à ça : prendre l’oppression à notre compte, nous en reconnaître responsables !

 

Je ne suis pas dépressive, parce que « dépressive », c’est tout le produit de ces émotions, de ne pas accepter le rejet, le mépris, la violence, tout ce que nous avons construit pour y résister et y échapper, qui est ainsi mis à la poubelle et stigmatisé sous ce sale nom qui ferme tout. Toute la honte aussi qu’on nous a insufflé envers nous même. Mais la honte ce n’est pas de la dépression, c’est de la honte, et il faut la nommer et en faire une arme. De la dépression on ne peut pas faire une arme, le concept a été bien choisi pour que jamais nous ne puissions nous en servir contre celleux qui nous l’ont imposé ! Ce truc qui a la fois nous résume et à la fois est un mensonge ! Tout pour notre gueule coupable de dépression !

Il nous faut renverser cette satanée poubelle où presque tout ce que nous sommes a été jeté sous ce nom stupide. Renverser la poubelle sur le trottoir. La mettre en pièces. Sortir des sacs poubelle « dépression » où nous avons été enfermés en vrac.

 

Bref je ne suis pas dépressive. Bon là comme ça, seule dans la campagne, ça ne change pas grand’chose. Mais quand même, parce qu’au lieu de me dire « bon dieu je suis en pleine dépression » quand je me prends du négatif dans la poire, je peux dire « c’est ça », et « ça vient de là ». Je savais déjà le dire en fait, je suis une vieille chieuse, mais aussi je rajoutais toujours « je n’y pourrai rien en fin de compte puisque je suis dépressive ». Tu parles ! Je me disais toujours « à quoi bon lutter pour ça puisque je ne pourrai pas l’assumer si cela m’était octroyé ou si je le gagnais, puisque je suis dépressive ». Re-tu parles ! J’ai bien appris la bonne vieille leçon, voilà tout.

 

Je ne suis pas dépressive. Nous ne sommes pas dépressives. Nous nous prenons des pains dans la gueule, des coups de pieds au cul, des sacs d’ordure sur la tête, des rumeurs dans le bas ventre, des humiliations et des condescendances, soit, mais bon dieu nous ne sommes pas dépressives ! Si nous sommes dépressives ça veut dire simplement que d’autres ont somme toute raison de nous faire subir ce traitement. Or ellils ont tort, point. Et nous avons tort de le justifier ainsi.

 

Nous ne sommes pas dépressives ! Youhouh ! Ça va valser !

 

Millie


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