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9 janvier 2017 1 09 /01 /janvier /2017 11:37

 

J’ai du mal à ne pas me répéter ; l’histoire bégaie, pas qu’un peu, et nous, alors, n’en parlons pas…

 

 

Ça commence quand même à s’inquiéter un peu à assocelande de la dégringolade des conditions de survie chez nouzautes, et de ce que ça sape direct le programme d’intégration rêvé. Mais bon, pas encore au point apparemment d’amener une inflexion des grandes directions et des non moins grandes impasses qui y prévalent. Et cependant, dans la mesure où la concentration monétaire (on en est à immobiliser des sommes ahurissantes pour "garantir" le fonctionnement économique, simplement) et l'élimination des pas rentables continue, rouleau compresseur, on fait quoi ? Moi j'en ai marre de la logique simplement politique de maintien en ligne des gentes dans leur position "idéale" de citoyennes propriétaires (souvent de rien d'autres qu'elles mêmes et encore !) isolées, envoyées au casse pipe par les partis et les assoces pour que leur éclatement par le dit rouleau serve à montrer combien "les autres" ils sont méchants et/ou aveugles, ce que de toute façon on sait bien – mais ce sans aucune remise en cause de l’idéal social, du devoir être dont nous nous disputions simplement la réalisation avec ces « autres ». Je suis désolée pasque je voudrais déjà qu'on vive, moi la première, et je pense que ça suppose, en cas d'appauvrissement brutal et massif de beaucoup d'entre nous, de nous organiser collectivement, matériellement, en habitats et en fric, et de nous épauler contre la violence. Bien sûr, ça a moins de gueule médiatique qu'avancer à deux cent avec un drapeau à toutes les mobilisations, et pour la plupart des deux cent et des dizaines de milliers d'autres, crever le reste du temps dans la solitude et la misère. Au reste l'un n'empêcherait pas l'autre, voir nos collègues turques entre quarante exemples. Mais c'est sûr que ça relativiserait l'absolu et la lumière du flambeau "pur politique" qui essaie finalement, bien vainement à mon avis, de faire en sorte que l'économie et le social qui devait aller avec fonctionnent et ne tuent pas de plus en plus de monde. Je pense que c'est mort, mortel, qu'il faut laisser tomber précisément avant de finir toutes entrexterminées, aux prétextes les plus divers et tous plus "légitimes" les uns que les autres. Mais même si ce n'est pas ça, je crois qu'il y a urgence à nous sortir du simplement virtuel et représentatif, qui ne nous sauvera pas. Bref je suis pour voir comment réajuster les objectifs, et si possible tourner l’abattoir, et en groupe, pas chacun pour soi, crève aujourd’hui moi demain.

 

Je trouve qu'il y a vraiment un sale côté « été 14 reloaded », « fleur au fusil », « offensive à outrance et en gants blancs sous le feu ennemi » quelle que soit la situation et le rapport de forces, dans la logique strictement politique et de droits portée par associativlande et les mini partis, comme la morale républicaine qui nous divise en unités comptables concurrentes. Quoi qu’il se passe, de quelque manière que le social involue, continuons à aller à l’offensive, avec les objectifs et dans l’ordonnance que nous nous sommes proposées pour faire bonne figure dans ce dit social. Les loquedues et autres lambdae sont invitées à monter en ligne se faire charcler, individuellement, « Parce que je le vaux bien » et autres horreurs du même genre, qui appuient encore plus douloureusement sur la conséquence de la valorisation : non, nous valons dans les faits pas grand’chose et de moins en moins ! - pour réclamer ce fonctionnement idéal d'une économie politique en plein naufrage, que les dits partis nous jurent que si on leur donne le pouvoir, pas de problème, la machine tournera rond et les vilains qui la sabotaient seront châtiés. Et nos tombes fleuries et un et même deux jours de deuil chaque semestre en notre honneur ! Mais niquedouille, moi j'y crois pas, à ce qu'elle puisse tourner autrement cette machine faite de rapports sociaux a moitié niés, à moitié idéalisés, et d'objectifs soit impossible à atteindre, soit meurtriers en eux mêmes. Et pareil, macache, marre de se laisser isoler et tuer, instrumentaliser et investir, par et pour la concurrence, si spontanée et sincère soit-elle, dans la réalisation de ce monde qui est en fait le rêve d'hier, d'un monde de petits propriétaires harmonieux. Quant à l’idéologie de la vie comme combat, pareil, d’une part ça nous met dans des impasses où c’est on passe ou on crève, et ce faisant ça laisse de côté et ça ferme même une grande partie de l’espace où on pourrait peut-être continuer à vivre.

La question c'est de survivre ici et maintenant, et dans la place d'une minorité particulièrement stigmatisée (et nanas, et fausses, boum !), à l'effondrement graduel de la situation qu'a finalement entraîné historiquement cet idéal d’inclusion et de lutte sans échappées affirmées et reconnues collectives (de fait souvent réservées individuellement ou affinitairement à celles qui les possèdent déjà socialement, ou bien à celles qui parviennent à se les constituer sur la masse « de lutte »). Et pour ça de cesser de nous accrocher sa réalisation, la plus caricaturale souvent, que nous nous proposons certes facilement, mais que nous proposent les politiques. Il faut revoir tout ça, sans doute, mais déjà s'organiser collectivement, outre se faciliter peut-être bien la vie, c'est aussi et déjà briser cet idéal de chacune chez soi et la bonne loi pour toutes, qui est en train de se retourner mortellement contre nous. Pour ça aussi que ce n'est guère proposé, ça, dans les brochures et les programmes, les manifs et les permanences : c'est qu'on aurait alors bien autre chose à faire que de les abonder, les peupler, et faire leur soubassement. Voire que là, oui, il y aurait pour de bon concurrence de plusieurs projets sociaux.

 

À un moment, il faudrait tout de même arriver à se dire que l’existence, physique et sociale, est la condition de tout ; et que son anéantissement, au nom de quoi que ce soit, est l’impossibilité radicale. Bref que le stoïque sacrifice, idéologie bourgeoise s’il en est, comme toutes les structures, tous les objectifs soit du capitalisme, soit des autres daubes qui l’ont précédé et espèrent lui succéder à nouveau, hé bien ça ne nous mène nulle part, si ce n’est à mourir pour un fantôme et à soubasser la position sociale de celles qui parviennent, par leur statt et leur richesse, hé oui, à incarner ce fantôme et ses prétentions. Le « dépassement », quand ce n’est pas carrément l’au-delà et le « spirituel », incroyablement hypocrites dans leur proposition de nous relativiser à mort, de nous transfigurer dans un absolu inhumain, de nous sacrifier délibérément, consenti, pour la réalisation des formes sociales déjà régnantes qu’il est de ce fait exclu de réexaminer, exclu de se poser la question si elles ne verrouillent pas précisément les hiérarchies et les éliminations en action. La mort est au fondement de tous les immobilismes et de toutes les régressions, par un chemin d’aigreur et d’utilitarisme. Si nous sommes, ce qui est bien possible après tout, en position d’ouvrir quelque chose à venir, alors que ce soit entières, en forme, et que ce soit du nouveau, pas la réimpression énième des singeries originellistes, justicialistes et autres « de ce qui aurait du toujours être », et dont on mange les conséquences depuis qu’il y a une mémoire.

Que nous nous instrumentalisions nous-mêmes ou bien que nous soyons instrumentalisées par celles qui y croient les plus, souvent parce qu’elles pensent avoir à y gagner, et les deux cohabitent vraisemblablement, il ne faut en aucun cas nos laisser dépouiller de notre peau, après avoir déjà perdu ou manqué du reste. S’il y a du terrain, de l’espace à regagner, et il y en a assurément, c’est collectivement et pour notre pomme, communautairement, en fonction des rapports sociaux qui nous déterminent. Pas pour une quelconque lecture de « l’humanité », autre image qui a toujours accompagné le tri et l’élimination. Arrêtons de nous poser et surtout de nous laisser poser en retorses innocentes, en victimes de bonne volonté. Là aussi, quelque part, cesser de consentir à une protestation qui nous expose et nous vulnérabilise en surcroît d’un rapport social déjà féroce. La morale ne répare jamais vraiment le social, ne le contraint ni ne le maîtrise. Elle nous y livre par des voies souvent tordues, valeureuses – et implacables. Merci bien, nous ne sommes, n’avons à être les héroïnes de rien ni de personne, surtout pas d’un nous-même hypostasié en inclusion dans la masse justicialiste qui nous écrase.

Par conséquent, l’exigence morale et comportementale de rompre en visière, de s’exposer, de ne pas transiger (mais sur un aspect souvent très symbolique et réduit du rapport social), d’aller au fight à répétition par principe et finalement toujours, par la force des choses et son ordre, en solitaire, universalisation du devoir faire/être toujours imposée depuis des positions soit privilégiées, soit sacrificielles (les deux n’étant pas incompatibles, loi de là) eh bien pareil, gardez la vous et sortons en. Pareil pour la « résistance », cette vieille daube : résister c’est toujours ramener le passé sur le devant de la légitimité ; quel passé, bigre, pourrions nous ramener pour notre pomme, nous qui sommes une parfaite nouveauté dans le rapport social ? Quel passé qui n’ait pas été misogyne, territorialiste, crispé et haineux ? Si vous le trouvez vous me l’amenez que je lui regarde les trous du nez. Non, nous n’avons aucun modèle existant à préserver, pas même celui qui nous a vu apparaître, inégalitaire et sans avenir ; rien à « défendre » que nous-mêmes qui sommes encore à l’état d’éventualité, de possible. Là il ne s’agit pas de rester plantées stoïquement mais de passer à travers. Résister c’est encore se tenir avec bonne volonté à la disposition des coups pour faire bouclier à de vieilles impasses puantes. Zut. Marre des postures militaires.

 

C’est le problème récurrent, conssubstantiel à l’associatif comme à l’affinitaire qui nous structurent hégémoniquement actuellement, de générer un fonctionnement de pouvoir hiérarchique très net, qu’il soit institutionnel ou charismatique , et, par ailleurs – est-ce fatalement lié ? – de nous coincer dans une focalisation, sur des objectifs représentatifs, indirects, au détriment de l’organisation d’existence communautaire – celle-ci n’arrivant à se manifester que très partiellement, et là encore dans l’optique de soutien du fonctionnement médiat, quand il n’est pas carrément médiatique. Car le ce but focalisé se présente comme le seul, l’incontesté, l’unique raison possible de nous rassembler, et conséquemment, non seulement donc limite d’emblée les perspectives envisageables, mais encore a posteriori confirme et renforce le fonctionnement dans l’ordre et la discipline, quand ce n’est pas le sacrifice calculé.

L’horizontalité, si toutefois elle est possible, est évacuée. Il est vrai qu’elle n’est pas vraiment possible dans le cadre du maintien des rapports sociaux en l’état entre les parties concernées. Mais une des conditions précisément de vivification du fonctionnement social médiat est que le but en soit, comme dit plus haut, de nous « insérer » victorieusement dans ces rapports sociaux, et pas du tout de tenter d’en créer d’autres, plus collectifs et égalitaires.

Et ce qui est évacué aussi, c’est l’éventualité de rompre avec notre désir exigence de plus en plus irréaliable de normalité et d’invisibilité, de chacnune sa petite vie indépendante et bourgeoise avecv sa copine ou son mec et son boulot renumérateur. De plus en plus irréalisable pasque le social économique sui promettait cette satse à tout le monde a amplement montré son échec, et que cet échec attise par ailleurs l’attention malveillante envers les nez pas au milieu de la figure, comme je disais ailleurs. Pour résumer – c’est évidemment plus complexe et ça se base sur des rapports sociaux encore plus profonds. C’était bien beau, je le confesse, mais aujourd’hui l’accès à cet paradis sur terre est réservé à une portion de moins en moins importante de la population en général, et de nouzautes tout à fait en particulier. L’autosupport, l’autodéfense, telles que conçues aujourd’hui, entièrement formatées sur le prérequis de vies « indépendantes », positions de négociations de supposées possessions, c’est un déni de la disparition de ces positions et de leurs moyens, comme d’ailleurs de ce qu’elles n’étaient déjà vraiment accessibles qu’à la crème, et du coup un désastre, puisque cela aboutit, comme la plupart des « alternatives » actuelles, à faire porter individuellement le poids de plus en plus grand du manque social. Exactement la logique de l’économie politique en naufrage, qui reporte les coûts généraux sur les personnes. Sortir de cette impasse de plus en plus étroite, en cornet, suppose sans doute de collectiviser ces « auto », et de revoir leurs buts les plus proches, en se défaisant des exigences implicites (ou explicites) d’un idéal social qui était déjà innateignable pour beaucoup, et qui devient meurtrier. Pareil pour les projets « culturels et politiques », là encore en sus et en surplomb de capacités d’existence qui échappent à la majorité d’entre nous. Quand les transses qui en ont besoin seront par exemple logées, safe, correctement et collectivement, on en recausera. Pas avant.

 

Ce n’est donc ni par hasard, ni même tellement par machiavélisme, encore que d’aucunes en vivent – il faut, justement, bien vivre dit la morale bourgeoise de chacune son dû – que de nous confier et surtout de nous circonscrire, de nous laisser mobiliser et investir par les modes de fonctionnement médiats qui lient l’isolement de l’existence matérielle aux objectifs de réalisation et d’intégration d’ores et déjà ratés, nous met tout bonnement, la plupart d’entre nous, en danger, et de plus en plus à mesure que le rapport de force dans ce type de socialisation nous est, et c’est un éuphémisme, de plus en plus défavorable, et tandis que sa base a tout l’air de se crasher. Au reste, la sincérité et le premier degré ne protègent de rien, et surtout pas contre les rapports de pouvoir ou le crash autogéré. Il nous faut cesser de déférer aux appels, aux convergences, au mythe des luttes justes pour lesquelles on se doit dévouer, d’autant plus qu’elles sont partielles, ne s’occupent pas de l’organisation matérielle de notre subsistance quotidienne, nous laissent pour la plupart dans les dédales de l’isolement, de l’écrasement social.

 

C’est d’un aveuglement et d’un déni systémique, qui se retourne contre nous, si, alors que les choses deviennent réellement rudes et dangereuses, nous nous détournons des nécessités, de la brutalité et de la logique éliminatoire qui sont bien les seules à croître pour nous maintenir dans l’illusion d’un fonctionnement social qui serait encore en progrès, où la plupart sont censées trouver place et provende, et où on se soucie de ce devenir immobile en termes de droits, chacune pour soi, alors qu’on n’a déjà plus les moyens de les exercer et que ça ne va pas s’arranger. Je ne cause même pas des conséquences ponctuelles : mobilisations publiques qui ne servent plus à rien, le rouleau compresseur passe inexorablement ; ou bien cet éclat de rire dans la figure que constituent les articles de loi sur le changement d’état civil, où on voit bien ce que donne un lobbying de rien-valantes : une écoute, un sourire et prend ça dans ta gueule, c’est nous les cis’ qui décidons.

Bref, continuer à aller se casser bénévolement la tête contre un mur social et donc politique qui évolue de l’indifférence à la haine, y investir et y perdre nos maigres forces, au lieu de se préoccuper sérieusement de la mise en place de bases d’existence matérielle collective, égalitaire, avec un regroupement en fonction de ce qu’on l’on subit dans les rapports sociaux. Bref, pur ce dont on cause ici, de nanas transses, - sans préjudice d’autres non-mixités dans cette catégorie, probablement indispensables elles aussi. Des séparations pertinentes nous mettons moins en péril, nous ouvrirons plus de possibilités, que la prétendue inclusion dans une citoyenneté qui exclut, par ses prémices mêmes, notamment l’exigence de richesse, la plupart d’entre nous.

Il ne s’agirait donc pas de « prendre soin », de soi ni de nous, cette systématisation éhontée à tous les niveaux de l’exploitation et du renvoi à la démerde, de la « spontanéité » et de « l’empathie » indexées sur ce qu’on escompte trouver de valorisable dans les autres – bref d’économie cannibale et affinitaire de richesse. Il s’agirait de s’organiser communautairement et communistement, à partir des nécessités les plus immédiates, du logement à l’autoprotection collective. On risque d’en avoir besoin plus vite qu’on ne le pense. Et plus on attendra, moins on aura les moyens de mettre ça en place.

 

Au lieu de ça, à cette heure, on déambule un petit coup et on lâche un petit sanglot une fois l’an, chacune plus ou moins bien enveloppée dans ce qui lui reste d’intérêts et de propriété, en mémoire ( « pour mémoire », quoi…) des plus en plus nombreuses qui crèvent d’un état de fait que nous ne voulons pas changer, et auquel nous nous empêchons les unes les autres de faire quoi que ce soit de conséquent pour lui échapper ou le pallier – tellement ce serait admettre la péremption de notre portion du rêve « démocratie-économie-politique », du naufrage duquel nous sommes pourtant parmi les premières victimes.

 

Quèquepart je suis donc pour une espèce de défaitisme d’échappée, pour paraphraser l’autre barbichu que j’aime si peu, sans parler de ses émules, toute communiste que je suis. Il nous faut partir de notre place de perdantes, autant du monde qui se crashe que de son crashage dans la régression, et non d’une place à la fois très majoritairement illusoire en ce qui nous concerne et je trouve globalement pourrie de cocandidates à une prospérité qui n’a jamais été que participation profitable à la domination et à l’accaparement – et qui profite aux unes se prend sur les autres, il faut cesser de croire au catéchisme incroyablement partagé (au contraire des biens de ce monde) du gagnante/gagnante, complètement infirmé par les faits.

Défaitisme, déjà pour reprendre conscience de ce qui se passe, et de la position particulièrement haïe, méprisée, hontifiée, totalement illégitime, où nous trouvons dedans, laquelle est en train de se creuser, alors même que nous nous multiplions. Cesser de croire à des lendemains pas même qui chantent, mais simplement se et nous maintiennent. Et conséquemment clairement pour déserter le terrain où on nous attend, d’une part, et les tâches impossibles, d’autre part, pour passer à l’organisation collective matérielle des transses qui en ont et vont en avoir besoin, avant que nous soyions vraiment hors d’état de la faire, et par cela, au passage, à la remise en question en actes de ces fonctionnements institutionnalistes, pseudo-pragma qui, dans le rapport social actuel des forces et des légitimités, nous instrumentalisent et nous mettent en danger. Si l’application de l’économie politique se retourne contre nous, ce qui paraît de plus en plus patent, qu’est-ce que nous allons nous livrer nous-mêmes pour essayer de la faire bondir vers ces « horizons » qui se révèlent un mélange de coupes sombres venat d’en haut, et de « ne bougeons pas d’un pouce » venant d’en bas, juste ce qu’il faut pour être bien sur la trajectoire de la lame. S’il faut nous investir dans quelque chose, autant que ce soit dans des méthodes de survie collective et spécifiques en milieu social de plus en plus hostile ; et en larguer sur le juridique et le médical auquel la pensée qui prévaut dans l’associatif résout notre existence, quand ce n’est pas notre « bonheur », alors déjà que l’un beaucoup et l’autre en partie n’ont jamais été atteints par cette mobilisation médiate, que le rapport social général qui nous cocnerne, de sexe et de légitimité, a toujours dépassé et méprisé les gains relatifs obtenus par eux, et qu’il tend à s’aggraver. Nous sommes et resterons des transses, avec tout ce que ça implique aujourd’hui, tant que ce monde sera structuré sur l’inégalité, le légitimisme, la citoyenneté arqueboutée sur la propriété, l’héroïsme sacrificiel, l’élimination darwinienne et qui prétend fonder une « humanité ». Une fois de plus, nous sommes tombées dans l’aporie impossible que l’émancipation, notamment des stigmat’, passerait par l’appropriation des structures de la domination. Mon œil. L’affaire aujourd’hui est de tenter de ne suivre ni la galopade effrénée en arrière qui ne sauvera à terme personne, ni la tentative de prolonger, pour de moins en moins, un ordre qui était déjà éliminatoire ; ou au moins de ne pas y consentir béatement, encore moins d’y prendre part avec enthousiasme. Bref, de nous constituer sur là où nous en sommes, sans l’idéaliser ni l’avaliser, mais sans non plus nous imposer des conditions impossibles et dangereuses.

 

 

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15 décembre 2016 4 15 /12 /décembre /2016 11:53

 

 

C’est tout brouillon ; on fait ce qu’on peut - et surtout on fait pas ce qu'on peut pas.

 

 

Sur un site de collègues, cette assertion que « la binarité n'existe que sur le papier ». J'ai d'abord eu un doute, je me suis dit que c'était du deuxième degré, mais non, hélas, les catéchismes de l'époque sont redoutablement premier degré. Ha ouais. Bon, déjà, pour moi ça signifie qu’on estime que les rapports sociaux sont une simple illusion, une fiction superficielle jetée sur la supposée profondeur de l’être, ou de l’identité native déjà toute en bloc, peut-être un complot imposé par un gang de méchants, en tous cas une méprise qu'il suffirait d'un peu de bonne volonté pour dissiper, et dans laquelle finalement, nous ne serions pas profondément pour grand’chose. Accessoirement, du coup, la réalité, y compris nouzautes, est hétéronome, extérieure quoi, ou transcendante, au delà des tristes conditions dans lesquelles nous nous complaisons. Le social ne saurait être tout a fait réel, il doit bien y avoir une nature, une âme ou autre chose d'évanescent et parfaitement indéterminé par derrière.

Par ailleurs, il y a cette tentation de nous faire un bouclier essentialiste, qui nous enjoint de nous considérer et décrire comme si tout était dit et acté en ce qui nous concerne, comme si nous étions vouées à être, selon la forme majoritaire attachée à la question de genre, un achèvement, objet en soi, qui ne bouge pas, qui ne changera pas, qui n’a d’ailleurs jamais changé, une fixité in fine sur laquelle ne se peuvent donner que quelques affirmations, et puis point. Pas un ensemble de situations en devenir dans le processus social. « Devenir », bouh, cette notion a été bannie de notre cercle d’interprétation de plus en plus ontologisant. Nous avons intégré la course à qui sera (et même aura toujours été) le plus. Course qui est toujours gagnée par les plus fortes, selon la règle que la puissance sociale produit l’abondance de cohérence interne.

 
Pasque c'est ça, la conséquence de traiter les rapports sociaux comme de simples illusions subjectives, et de penser que la réalité n'est pas entièrement constituée par ces structures, mais non, puisqu'elle(s) est/sont pourrie(s), ce qui est peu contestable, et que nous sommes quelque part toutes en sucre, ce qui est tout autre chose.
Y a rien à faire, là je m'avance à affirmer, je prends le risque de me tromper, mais je pense résolument que ne pas prendre les choses pour ce qu'elles se manifestent, c'est précisément s'ôter radicalement les moyens et la perspective de les changer. Et que précisément en ce qui concerne les rapports sociaux, nier que nous en sommes intégralement constituées, qu'il n'y a pas d'âme éthérée ni de corps glorieux à libérer, c'est se condamner à les reproduire, puisque ces idéaux de "l'au-delà" sont le produit et la structure même de ce social ! Et servent, si j'ose dire, bouh, de cache-[...]

Les rapports sociaux ne sont pas une illusion dont nous devrions être détrompées (au bénéfice de je ne sais quelle absolu), mais notre réalité, qu’il nous faut transformer si nous voulons qu’elle change.

 

Nous sommes en quelque sorte des théories, sur pattes, parce que le social, et ses abstractions, sont aussi notre réel. C’est précisément de dénier la puissance effective des abstractions qui rationalisent et justifient les rapports sociaux qui nous coince dans des exigences métaphysiques pour arriver à expliquer nos évolutions et nos blocages.

 
 


Concernant la binarité, je ne vois pas comment faire en sorte que les éléments d'un monde entièrement hiérarchisé h/f puissent par magie en être déchargés et "neutralisés", quel patchwork que nous en fassions, lequel patchwork « agenre » reste souvent orienté finalement vers les formes de l’assigné masculin parce qu'elles sont tout de même vachement plus mieux, c'est à dire valorisées, passantes, utiles – en clair, nous nous incitons à privilégier leur « appropriation » comme « libératrice » (mais de quoi ?) ; le « binaire » cesse souvent d’être perçu comme tel quand il est le référent masculin universel soft. Il rentre alors sans angles ni difficultés dans ce qui est l’idéal et la position « humaine », individualisée, référente, homogène, à l’origine même de la sexuation. C'est la critique de ces éléments mêmes qui pourrait peut-être nous aider, si c'est possible, à tenter une sortie. Mais actuellement le binaire est notre condition d’existence. Le reconnaître comme réalité telle ne signifie d’ailleurs nullement, je dirais même au contraire, l’admettre et le justifier ; on ne peut s’en prendre qu’à ce qui est tangible, pas à des fantômes ; et à ce titre je rigole quand même de certaines iconographies « non binaires »… qui le sont en fait parfaitement, hommage forcé de la liberté à la contrainte et image qui résume notre vie présente.

 

En outre, se réfugier derrière ce concept est en partie une attitude de faux-fuyant, parce qu’énoncer ainsi le dualisme hiérarchique du rapport de sexe, c’est neutraliser son inégalité interne entre assigné masculin et assigné féminin. Est-il d’ailleurs anecdotique que dans les patchwork non-binaires, les éléments assignés socialement masculins soient tout de même volontiers « réappropriés », pour la vie sérieuse, et ceux assignés féminin cantonnés au folklore en milieu safe ? Tout  le monde sait, d’expé, ce qu’impliquent en  termes de positions et de vie sociale les uns et les autres. Se cantonner dans une problématique en termes de binarité, c’est évacuer la valorisation et l’inégalité liées à la sexuation des éléments et comportements, au bénéfice de ceux qui in fine constituent le monde tel qu’il est, un monde de pouvoir et de masculinité. La réduction à la dualité, imperméable ou non, est une manière d’évacuer la question du rapport de pouvoir entre les éléments sexuément assignés. Comme ç’a été le cas avec le « sexisme réciproque ». Et de ne pas suivre une logique d’examen du fonctionnement social. De simplement l’étrangéiser de personnalités qui, par essence, seraient en deça et en surplomb du social. Comme bien souvent on revient à l’âme, à l’humain naturel ou générique, à la transcendance qui permet de relativiser et surtout de symétriser les rapports sociaux et leurs conséquences, dont nous faisons partie intégralement, quand ce n’est pas carrément de les nier. La question de la binarité n’est donc pas ce qu’on appelle pour l’évacuer simplement un « faux problème », c’est disons je trouve l’aménagement d’un clivage plus profond et plus omniprésent pour essayer de « vivre avec » - sauf que ce vivre avec est tout de même assez peu jojo, et entraîne la subordination au mieux, l’oppression et l’élimination permanente au pire de ce qui à un titre ou à un autre relève de l’assigné féminin.

 

En ce qui nous concerne, à translande, le rapport social de sexe est complexifié par nos parcours, mais il n’est pas, loin de là, diminué ou dilué. Il est même peut-être augmenté, quand on prend par exemple en compte l’illégitimité brutale qui frappe les nanas transses, au propre aussi bien qu’au figuré. Dans le quotidien, la simple expé de vivre socialement, montre l’intégrale opposition entre l’attitude générale envers le masculin, indécelable et sympathique, et le féminin hypervisible, imparfait, illégitime – la situation des trans’ correspond dans ce contexte à une intensification des effets hiérarchisés de norme à cislande. Les transsités constituent un nouvel aspect ou ordonnancement de ce rapport, mais ne l’abolissent en rien et ne le transforment actuellement pas foncièrement, ni au subi ni à l’agi. Nous avons une forte tendance à nous aveugler sur cela, que ce soit à notre détriment ou pour notre confort. Il y a toute une recherche à faire sur la question, mais il faudra pour cela nous défaire des catéchismes lénifiants à ce sujet que nous affirmons de manière très acritique, et des fois au déni de réalités accablantes.

 

En finir, enfin, avec une notion de genre qui a refondé le sexe en "nature objective", dans les tréfonds de la détermination biologique et absolue, présociale. Affirmer que le sexe est un rapport social, et que ce rapport social est parfaitement vrai, effectif, sans arrière boutique naturelle – et qu’il peut aussi être contesté. Que ce n’est pas parce qu’il ne serait pas vrai seulement qu’on pourrait le contester, le transformer ou nous en débarrasser. Or, c'est précisément parce que ce rapport est notre réalité totale, incontournable, et qu'il est une cata permanente et autoreproductrice, qu'il nous faut envisager tous moyens de nous en débarrasser, et pas en faire un papier peint de fond qui finit à nouveau par tout envahir, tout justifier.

Nous assigner, comme toute situation dans le social, à des identités natives, inquestionnables, originelles, c’est donner en plein dans le corpus des idéologies essentialistes. Et nous soumettre par avance à ce qui prévaudra dans leur cadre, dont j’ai bien l’impression que ce sera, vu leur fond et le rapport de force social qu’il soutient, l’élagage le plus radical de tout ce qui n’est pas hétérocis. Nous situer, c’est aussi déterminer ce que nous portons dans un monde de rapports sociaux. Les radicales n’ont ainsi pas tort de contester l’approche subjectiviste du genre, le supposé jaillissement sui generis et individuel d’un genre pourtant massivement reproduit, et son corollaire de toujours été qui maintient un état de fait autojustifié. Bref ces catéchismes derrière lesquels nous nous tenons parce que nous sommes persuadées qu’ils nous protègent, ce qui est faux (jamais être quelque chose n’a sauvé quelqu’une de la haine sociale), et nous empêchent au contraire de prendre une connaissance collective et sociale de nos possibilités. Elles n’ont pas tort de vouloir interroger ce qui y est reconduit. Et de supposer que nous nous tenons derrière des départagements secondaires en évitant de nous attaquer aux fondamentaux. Là où elles se vautrent, c’est en ne suivant pas elles mêmes, à travers leur hargne anti-transse, leur logique affirmée que le sexe est rapport social et non essence naturelle ou transcendante, et qu’il peut s’y passer des choses, d’une part, et auquel cas se qui se passe est réel, systémique, pas une illusion ni un complot. Leur fixisme suppose qu’au fond, soit il ne peut rien se passer, soit que toute évolution serait la conséquence d’une volonté intentionnaliste de premier niveau – thèse à son tour subjectiviste et fort peu matérialiste, comme si les rapports sociaux n’étaient que le fruit de volontés personnalisées, lesquelles ne sont probablement que les conséquences et les expressions de ces rapports et de leur structuration. Elles non plus ne s’attaquent pas ou plus aux fondamentaux du rapport social. Elles sont souvent elles aussi coincées dans le subjectivisme qui informe tout l’atmo politique actuelle, et n’arrivent plus à critiquer ce qui constitue le rapport social de sexe, ce au profit, comme je l’ai dit plus haut, d’une course, au contraire, à l’appropriation de celui-ci et de ses structures déterminatives et positives ! Certes nous en sommes toutes là, toutes encore là, mais ce n’est pas pour cela qu’il ne se passe rien.

De fait il s’y passe quelque chose, à travers le mouvement croissant de transitions, quelque chose qui je pense va plus loin que ce qu’elles croient, et moins loin que ce que nous prétendons. Pour le moment. C’est sûr qu’à cette heure nous n’avons pas fait bouger les grandes lignes, mais pourtant on ne pas non plus dire sec qu’il ne s’agit que de reproduction à l’identique – même si ce serait encore aujourd’hui l’intention, parce que de fait ce ne l’est pas. Nous manifestons quelque chose. En cela le subjectivisme sociétal reste aussi court que le matérialisme qui n’ose pas assumer ses propres conséquences et rebascule dans l’essentialisme après l’avoir très justement mis en cause. Il nous faut sortir, les transses et les cisses, chacunes depuis nos positions et de notre côté, de cette entreprise circulaire de réappropriation. Aller vers l’assigné féminin, même si celui-ci est lui aussi créé et lié par le dualisme inégalitaire foncier du rapport, est en soi quelque chose d’inhabituel dont pourrait sortir une rupture de ce qu’on appelle cyniquement « l’équilibre ». Mais pourrait, rien n’est écrit. Et je reste aussi pour des non mixités effectives en fonction de la situation dans le rapport social, ce qui implique que nul des groupes impliqués n’a à poser de conditions aux autres, ni à réclamer inclusion, recours commun ou convergence. Il faut assumer nos conséquences. La foire à la sororité n’a donné qu’approfondissement des inégalités et des hypocrisies ; de l’illusion aussi de l’unité a priori il nous faut nous débarrasser.

 

Nous sommes depuis des années à courir après les critères et exigences posées par les réaques de « réalité » subjective, biologique ou transcendante, et à marcher stupidement dans leur anathème de la théorie et du social, mais non on n’en est pas n’ayez pas peur, on ne devient pas, on n’est pas théories, on est « peuple réel », etc. etc. Par cela nous renforçons tout simplement les logiques ontologisantes et conservatrices qui peuvent demain se muer en extermination, parce que bien évidemment il s’agit de situations sociales, traduites en « devoir être », et que nous ne pourrons jamais « prouver » notre justification aussi bien que cishétérolande, qui tout simplement a par sa masse directive le pouvoir de faire de faire ce qu’elle dit – impasse aussi de la cohérence interne ; le plus cohérent est toujours le plus puissant, point, parce qu’il peut faire tout ce qu’il dit.

Il nous faudrait au contraire, si au moins nous ne voulons pas nous mettre et nous garder dans la misérable position de devoir admettre notre destruction, abandonner radicalement ces schèmes de pensée, d’identification et surtout de justification par une réalité non médiate, très masculine, de mépris envers ce que l’humain prend d’abstrait dans son organisation sociale.

 

J’irai même jusques à dire que le non-binarisme tel qu’il se présente actuellement, est au niveau systémique un binarisme spontanéiste gîté en tous ses éléments et tropes, qui s’est débarrassé de toute capacité à prendre conscience de lui-même, à se comprendre et à se mettre en cause (si toutefois on veut réellement ce qu’on prétend, ce qui est encore une autre question !). L’usage symétrisant de la notion de binarité sexuée nie et invisibilise toute sa dimension hiérarchique et tropique. Non, « dépasser » à la Hegel, performer et reproduire les éléments qui structurent le rapport social de sexe binaire, n’aide pas à en sortir. Non plus que de faire comme s’ils n’étaient pas là, que c’était une illusion, que nous serions des « humaines sans autre détermination », à la saint Paul et à la Adam Smith. Je veux dire clairement par là que quelqu’effective, en elle-même, que soit l’affirmation non-binaire, elle n’entraîne guère de rapports sociaux différents, elle ne change pas l’assignation des éléments qu’elle croit ou veut neutraliser, et que se disant qu’elle le fait, elle s’y enroule et les renforce. La binarité comme la non binarité sont effectives, mais il n’est pas moins effectif qu’elles constituent une approche qui presque toujours élude et neutralise la systémique de sexuation, assignées aux formes sociales tout autant qu’aux sujets. Le sexe social, ou genre, existe par la hiérarchie dualiste masculin féminin et les rapports (appropriation, pouvoir) qu’elle modèle, et réciproquement ; en sortir demande autre chose que de la redistribution. Et ne pas en sortir exclut, je pense, un changement, effectif, fut-il de type « qualitatif ».

Il n’y a pas d’issue dans la réalisation, il faut tenter la confrontation et la négation. Et partir provisionnellement de l’idée que tous nos éléments, toutes nos combinaisons sont déterminées par le monde qui nous a produites, qu’il n’y a rien au-delà du social, que ce n’est pas une malédiction mais la condition de nos possibilités, et un appel à le transformer. Et nous ne pourrons pas y réussir sans leur ôter leurs significations sous-jacentes, leur usage, et sans nous débarrasser de ceux qui portent indélébilement les structurations d’un monde de force de d’inégalité.

 

Ce qui est remarquable, c’est que dans les années 80/90, l’approche subjectiviste des rapports sociaux nous était précisément une arme contre l’illusionnisme objectivant majoritaire, lequel affirmait que la plupart d’entre eux n’étaient pas « réels », de simples conséquences superficielles, pas structurantes, quoi – par exemple le rapport de sexe et ses nombreuses niches. Mais de nous êtres enfermées dans la méthodologie subjectivante de tout faire sortir à rebours, comme d’un chapeau ou d’un vagin, du sujet conséquence, a finalement annulé une bonne partie des progrès et des élucidations que nous avions menées par ce qui était alors une brèche, et qui est devenu un gros mouchoir que nous nous sommes fichu dessus. Et nous empêche maintenant souvent de critiquer l’ordre hiérarchique sexué.


A ces propos, je rappelle bien sûr les travaux de N. Cl. Mathieu. Mais aussi, un chapitre du Mouvement transgenre, de Califia, où il est nettement suggéré, sur étude, que l'on n'échappe en aucune culture ni société à la hiérarchie limitative h/f, et où tout ce qui ne peut pas prétendre à une masculinité "vraie" est, par défaut, tôt ou tard et d'une manière ou d'une autre, assigné féminin. Il faudrait tout de même un peu piocher la question, avant de proclamer qu'on peut, comme ça, par la simple volonté subjective, "dépasser" le sexe social et sa binarité.

 

La reconnaissance ne suffit pas à l’égalité, à l’aplatissement des hiérarchies. Non plus d’ailleurs que les baudruches de la dignité ou de l’appartenance, appelées à rembourrer le manque réel de moyens et de capacités. On peut avoir une kyrielle de catégories reconnues, et ce dans un cadre social et même légal de parfaite subordination, le tout dans la pénurie la plus miséreuse ! Ce qu’on appelle un peu bénignement la binarité est une structure hiérarchique de gentes, certes, mais aussi des formes sociales qui nous constituent. Elle n’est pas une symétrie malencontreuse et ségrégative. Elle exprime une prééminence, celle des formes de l’assigné masculin, et de l’appropriation réussie. On ne sortira pas de la binarité sans en finir avec le masculin, depuis lequel toute la perspective sociale, de sexe et au-delà du sexe, se développe et se renouvelle. Et sans en finir avec les idéaux de force, de concurrence, de valorisation, qui imprègnent ce monde et dont nous avons tant de difficulté à envisager de nous défaire, y compris dans les féminismes. Dans l’état actuel des choses, l’évocation de la binarité reste un trompe l’œil pour éviter de s’attaquer conséquemment au rapport social de sexe et au masculinisme. Et ce, bien souvent, que l’on définisse sa position comme binaire tout autant que comme non-binaire au antibinaire. L’état de ce qui nous constitue est binaire, et surtout il n’est pas, il est pire, que binaire, il est clairement hiérarchique dans ses fondements mêmes. Et on ne peut pas, je crains, désactiver ce caractère en déclarant simplement les choses échangeables et symétriques. Ce qui mine depuis toujours les mouvements d’émancipation, c’est la croyance que pour changer les choses il faudrait que toutes s’approprient les formes et les structures de la domination (éventuellement traduite en « droit naturel »), comme ça paraît-il plus de soucis, pouvoir, appropriation, masculinité égalitaires – alors que c’est en soi contradiction et désastre ; ces structures marchent sur l’élimination et la hiérarchie.

 

Les rapports sociaux ne sont pas une illusion – mais n’existent que rapportés à des faits et à des gentes. Même les abstractions qui les habitent sont des tentatives de les raconter. Nous sommes, entre autres, les conséquences d’abstractions, des théories sur pattes (autant les cisses que les transses, les hommes que les femmes…), et nous le sommes réellement – parce que derrière ses théories encore se dresse une réalité qui nous forme et sur laquelle il n’est pas facile d’avoir prise directe. Ce n’est pas inchangeable mais c’est effectif, prégnant, et surtout ce que nous percevons comme des issues à cette situation est bien souvent le cœur même de l’idéel qui la détermine.

Le social c’est notre réalité, nous en sommes issus, jusques dans nos idéaux qui se prétendent « au-delà du social » et qui en fait sont basés sur ses injonctions centrales – appropriation, valorisation. L’humain « indéterminé » invoqué est comme par hasard un humain propriétaire (de soi et du reste) et amoureux, par exemple.

C’est cette attention portées aux rapports sociaux qui fonde les non-mixités, dans leurs tentatives de saisir ces rapports et de les remettre en cause, comme des survivre dans leur contexte.  

Nous devons une fière chandelle, tout de même, à l’approche subjectiviste, qui nous a permis de prendre la mesure de bien des fonctionnements du réel qui n’entraient pas dans l’objectivisme externe. Bref de percevoir des rapports sociaux très bien intégrés. La faute que nous avons faite, c’est de nous camper dedans, d’inverser notre position d’aboutissement des rapports sociaux en origine, enfin de nous laisser fasciner (Hegel y est il pour quelque chose ?) par leur « vertu » supposée, et l’idée qu’en les réalisant à fond nous les « dépasserions », Raté. Il fallait sortir à ce moment du couple objectif subjectif – mais je reconnais que ce n’est ni fait ni à faire !

 

Il nous faut sortir des mystiques politiques et subjectivistes du dépassement ou de l’illusion, qui nous engluent dans la réalisation perpétuelle du sujet, justement, présent et même souvent passé, romantique, transcendant et autres misères. Il nous faut reconnaître que nous sommes, tels que nous, totalement réelles, dans le réel, et qu’il nous faut soit nous le coltiner, soit le prendre à bars le corps pour voir s’il est changeable, et en quelque chose de mieux. Nous n’y arriverons jamais tant que nous fuirons devant notre ombre, à dire « tout ça c’est pas vrai » - où « imposé par l’hétéronomie des méchants » dont nous ne serions pas. Tu parles.

Par ailleurs, comme par hasard, ce sont en priorité les illégitimes et les infériorisées qui nous voyons enjoindre de nous « dépasser », de nous « déconstruire », de nous abandonner, de nous fuir les unes les autres, de nous rendre disponibles à celles qui incarnent les grandes vérités sociales en concurrence. Et nous intégrons, reproduisons cette exigence affirmative et métaphysique. En clair, il nous est demandé de nous nier, par souci de « dépasser » le rapport social, l’état où nous nous trouvons, ce réel qui dans notre cas est facilement taxé d’illusion, et donc dans les faits de disparaître. En adhérant bien souvent à des affirmations qui nous condamnent, nous déclarent toujours trop ou pas assez. Le dépassement est une arnaque inégalitaire et une fumisterie de plus. Et son but est bel et bien, à l’inverse de ce qu’il prétend, de réaliser totalement, d’achever la logique du rapport social en vigueur, en courant après des idéaux qu’il externalise et dont il prétend que les conséquences seraient autres que celles qu’il cause. Les idéaux convergents de la « subversion » sont la quintessence du monde masculin, économiciste, brutalitaire. Et critiquer, déconstruire les rapports sociaux, c’est aussi prioritairement se préserver et ne pas se laisser délégitimer, tout en évitant de conditionner cela à des illusions ou à des affirmations absolutistes. J’en conviens, ce n’est pas facile (et surtout ce n’est pas l’habitude dans notre vie sociale et intellectuelle). À un moment, l’abnégation et l’héroïsme, y faut qu’on arrête sans ça on va toutes y passer ; et ce genre d’attitude ne nous aide pas à comprendre où nous en sommes puisqu’il nous projette sans cesse sur où nous devrions être selon les fantasmes et présupposés de l’ordre en vigueur.

 

Nous manque, en somme, une attitude de type réaliste, mais qui évite d’absolutiser les tenants et les aboutissants, en reconnaissant leur pleine réalité (et la nôtre) dans ce qui se passe. Ce qui ne veut pas dire être naïves (encore qu’un peu, des fois) vis-à-vis des mécanismes et implications de ce qui se passe. Mais éviter le dualisme qui pose un arrière plan transcendant et déjà écrit en « vérité », et le devenir, ce qui se passe, en mensonge.

 

Évidemment, on peut arguer que nous ne voulons pas du tout sortir du monde sexué et genré, juste lui redonner un coup de jeunesse, le pratiquer « autrement », etc etc. Et que notre but est l’intégration, pas la désintégration. Oui, c’est même sans doute l’objectif, le modèle le plus répandu chez nous. Pourquoi pas ? Il y a juste un hic, et particulièrement en ce qui concerne les nanas transses (et en fait, au-delà, toutes les femmes) : nous sommes d’emblée, déjà, et hors, et dessous. Et je pense que contrairement à ce que nous croyons, que ça va se tasser, sociétalement, que nous allons pouvoir nous bourrer dans un coin de la normalité de sexe, eh bien non, il n’y a pas de place pour les illégitimités les plus dévalorisées dans ce fonctionnement, qui par ailleurs tend plutôt à se rigidifier. D’autres y arriveront peut-être, un moment, pas nous. Notre survie (et sans doute notre transformation, plus tard, vers encore d’autres déterminations sociales) passe par le bris de cet ordre. Son maintien a toutes les chances de nous condamner à disparaître, quelle que soit et quoi que signifie la vague qui nous porte.

 

Notre rapport et notre contexte de sexuation et d’identité sont, dans les faits, « binaires », y compris, pas moins et quelquefois d’autant si nous prétendons à un ressenti qui évacue ou minimise ce caractère structurel. Mais « binaire » lui-même est une manière de symétriser ce qui est un rapport de pouvoir et de valorisation. Bref un cache-rapport social. Il y a, en l’état, de profondes raisons à cela – mais raison rend compte d’où nous en sommes, et ne justifie pas les choses. Nous ne pouvons tangenter, comprendre, peut-être modifier notre social que si nous le prenons au sérieux et comme réel intégral, sans quoi nous serons toujours ses marionnettes reproductrices. Avec les plus candides intentions du monde.

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19 novembre 2016 6 19 /11 /novembre /2016 15:47

 

Gne vais gnencore dire pourquoi le TDoR® continue à m’horripiler ; et même un peu plus désormais. Je sais, je vais encore une fois me répéter. C’est le propre des escagotes de la comprenette et de la rumination comme mézigue, qui bougent toujours mais très lentement. Hépuibon, hein, je suis loin d’être la seule à ce faire.

 

Déjà parce qu’il fonde la légitimité sur la mort, sur la souffrance, voire sur le sacrifice qui ne traîne jamais bien loin. De toute façon le légitimisme qui a de nouveau, ce n’est pas la première fois, remplacé la critique des rapports et des situations sociales, me fait gerber. Une fois de plus on part de l’être et du devoir être pour discipliner, produire ce qui est censé avoir lieu, et on se fiche bien que ce qui se passe, continue à se passer, même se renforce ; on ne cherche pas non plus à l’analyser pour le changer. Nan, l’important c’est de se l’annexer quand il est avalable, de le nier quand il l'est moins.

C’est même je crois de se rassembler autour du couple mi assassin, mi fantôme, de la mort comme règle ultime et de ce qui devrait être idéalement et dans l’ordre social et économique actuel que nous nous mettons dans l’incapacité et je dirai même dans l’interdiction de nous organiser maintenant, pour subsister et pas seulement pour nous « représenter ». Nous sommes tellement méfiantes envers le permanent, le factuel et la transformation, que nous nous réfugions, façon de parler d’ailleurs, pasque c’est chacune pour sa pomme, dans le ponctuel, le symbolique, l’intemporel. Nous sommes conséquemment incapables de nous éviter de mourir, par refus d’une collectivisation effective, et en plus nous allons nous « ressourcer » sur le terreau de nos mortes.

Les idéologies instrumentales morticoles se retrouvent quelque part sur le même plan à la fois idéalisé et objectivé que celles dites de la vie. La mort (brrr ! j’ai horreur même d’écrire ce mot, objectivé…) sert depuis trop longtemps, et à justifier les pires bêtises ou les pires horreurs dès lors qu’on est prêtes à mourir et à tuer pour ; et par ailleurs est un vieux motto faussement égalisateur pour nier les rapports sociaux, puisqu’elle serait à la fin la seule « vraie réalité », la qui l’emporte et prétendument égalise. Mon œil, ce qui compte c’est comment nous existons, les unes et les autres, avec quels moyens. C’est de la vue, de la prise en considération de ça, de comment ça se passe, dont nous nous détournons délibérément quand nous nous rassemblons pour ce genre de cérémonie ! Sans parler de la communion dans l’émotionnel et autres escroqueries du même genre. La mort, rageante réalité de fait, sert beaucoup trop de chaperon idéologique pour passer l’éponge, quand ce n’ets pas carrément pour résumer et justifier. Zut. Nan mais quel avenir ! S’il nous dévore et anéantit, on ne l’aura pas volé ! 

 

Du coup on a bonne mine quand on constate que cette logique, qui profite toujours au plus fort, au plus surplombant, nous enterre immédiatement nous-mêmes. Le TDoR, c’est, on est quelques à l’avoir pourtant déjà dit, deux gros mensonges. Le premier est constitué par l’apparition massive à cette occasion de nos sympathiques alliées, lesquelles passent tout le reste de l’année* à massacrer des nanas transses dans leur sympathique milieu « mgt ». Ah mais le TDoR c’est Noël, tout le monde s’aime, et conséquemment nous sommes invitées (oui, je cause spécifiquement depuis la place de nana transse donc au féminin) à passer l’éponge, en tous cas vis-à-vis de ces suçoirs et abbateuses bipèdes. Quand ce ne sont pas tout bonnement, tout cyniquement, nosdites alliées qui se le kleptent, le jour des mortes, et nous mettent en scène, intersectionnalité permet ! On y arrive dans les endroits les plus "in". Le statut, la situation des transses en milieu majoritairement cis et masculin sont de plus en plus dégradés et marginalisés. Il faut nous tirer de là, et cesser d’être abordables à notre détriment, pour ne pas dire récupérables gratos.

On pourrait se dire déjà que nous devrions tenir les cisses à l’écart de ce genre d’occasion, qu’elles ne puissent plus s’en prévaloir. Et généraliser des (j’ai bien dis des) non-mixités transses, spécifiques aux positions dans le social des unes et des autres. Mais pour cela il nous faut cesser de ramper après la cisreconnaissance, ah ça c’est dur, encore plus dur que de crever sous ses violences, apparemment.

On pourrait – sauf que comme d’hab’ ce serait se réfugier quand même dans le y a pas de problème dans nos fonctionnement et idéaux « à nous ». Mais pourquoi comment au fond ces occasions restent elles inusablement des velcros si commodes, si attirantes, et qui se retournent contre la plupart d’entre nous ? Est-ce qu’il ne faudrait pas mettre carrément en question la pertinence de ces rassemblements d’un jour, qui sont et ne peuvent être que de la représentation, qui par leur format et ses limites agglutinent toutes les bonnes volontés qui veulent se faire voir et reconnaître, à pas cher, quand ce n’est pas à nos frais, et sans engagement – cette glu va dans tous les sens, même si elle n’est pas égalitaire pour autant. Dans ce dernier sens, il s’agit pour les cisses « transphiles » de se faire reconnaître surtout par les autres cisses comme étant d’une haute valeur morale et subversive. On ne peut pas vraiment parler de besoin de reconnaissance par des inférieures sur lesquelles on empiète et bénèffe. Utiliser ainsi n’est pas reconnaître. De toute façon la comédie de la reconnaissance est globalement néfaste, surtout pour celles qui en auraient, dans le fonctionnement assez pourri et hiérarchique qui la génère, le plus besoin. Elle est systémiquement liée à l’impasse représentativiste.

 

Le deuxième mensonge, qui est lié à la même logique sociale plus déroulée, c’est « l’unité trans »’. La bonne blague, comme toutes les unités sociales inclusives prétendues. Les rapports sociaux, ou les différents aspects du rapport social, de capital, de sexe, de race, sans doute aussi de deux ou trois autres déterminations, hé ben non, ne modèlent pas la moindre « unité trans’ » ; déjà, comme si le sort des nanas et des mecs trans’ étaient les mêmes dans notre société précisément arqueboutée sur la légitimité et l’invisibilité relative ; et comme si les nanas transses étaient quant à elles dans des situations égales au regard des hiérarchies de valeur. Ça se saurait. Les trans’ « affinitaires », qui ont de manière générale du capital social et financier au derrière, tiennent la porte de la petite vie sociale pseudo-communautaire (et réellement classiste) bien fermée aux isolées, aux loquedues et autres pauvres. Je ne cause même pas des oppositions plus strictement politiques, par exemple du discours porté par ce qu’il faut bien appeler, sur le modèle de Dworkin, les transses de droite, lesquelles dénoncent les demandes d’avancées et d’égalité formelle comme dangereuses. Bref, unité mon œil. L’unité trans’, comme toutes les unités, est un catéchisme qui se retourne contre nous, qui nous prend à la gorge avec ses exigences et ses affirmations contradictoires, qui enfin renforce les unes contre les autres et finit par éliminer les plus faibles. Celles qu’on ne voit jamais à translande affinitaire ni aux « journées de mobilisation ». Le TDoR est, en interne comme en externe, une copieuse accumulation d’hypocrisies. L’isolement, la précarité et quelquefois la mort des unes peuple carrément, à rebours, la contrition démonstrative (je ne cause même pas de la farce de la « colère ») et la socialité des autres. C’est ce qu’on appelle la division des tâches...

Les idéologies d’unité sont toujours des fictions politiques destinées à gommer les inégalités sociales et les rapports de pouvoir qu’elles déterminent, comme les tropismes vers des idéaux qui « uniraient » - généralement en éliminant ce qui dépasse ou n’est pas assez performant pour. L’égalité ne se décrète pas performativement, surtout quand on reste par ailleurs attachées à un fonctionnement social inchangé, individuel et propriétaire ! Nous ne sommes pas « unies » et même bien des fois opposées, et par nos situations, et par les buts convergents du social actuel qui intègrent inégalité et compétition. C’est pas la peine de chouigner sur « la république » (ou autre gimmick péjoratif du même genre) comme simple fantasme négatif limité, « ce qu’on est pas, boudiou ! », quand au fond on en accepte, pratique et se « réapproprie » tous les fondements, lesquels sont subjectivistes, économicistes, justicialistes et valorisateurs. Conséquemment, et re-, unitaristes, symétrisants et convergents. Il faut renoncer à cet horizon qui nous fait marcher sans trêve vers un idéal contradictoire qui se dérobe.

 

D’ailleurs, en parlant de république, y a quelque chose qui serait anecdotique s’il ne ressortait pas de très vieilles poubelles, et qui finalement à sans doute quelques chose à voir avec ces idéaux que nous n’avons jamais réussi à vraiment identifier et critiquer : le « drapeau trans’ ». Alors déjà, le tricolore, moche comme un pou, avec ces couleurs tristes et délavées, soigneusement rangées en ordre du masculin vers le féminin… Ça fait peur ! « Les deux grenadiers » version trans’ ? Nan, je suis critique de la « non-binarité », mais ce n’est pas non plus pour qu’on se mette en rang d’oignons selon les raies supposées nous être destinées (ça reste à démontrer) dans l’exploitation maraîchère du rapport social de sexe. Et puis un drapeau, surtout donc figuratif de ce que nous « serions » (et dont nous ne devrions à aucun prix déborder, que nous ne devrions surtout pas briser), hé bien non, c’est une trop sale vieille tradition politique. Que ce machin soit sorti de notre impensé et soit petit à petit en train de s’imposer, en soi, moi je dis que ce n’est pas bon signe. Déjà le rainbow a servi à bien du gommage, bien du washing, bien de la symétrisation et bien de la mise en ordre. C’est désastreux je trouve qu’on emboîte le pas.

Le TDoR est notre onze novembre, soit une espèce de célébration complètement à côté de toutes les plaques nous concernant, fuyant même la prise de nos réels, essayant de rationaliser et de justifier l’état de fait à partir d’une symbolique et d’un embryon de récit historique, ce qui est toujours fumeux. Et finalement de tout ramener au silence en interne. Faisons les cariatides autour de notre drapeau (décidément, nan, ça ne passe pas), et allons après nous bourrer l’émotionnel d’audiovisuel consensuel – surtout ne parlons ni de ce qui nous fâche, ni même d’ailleurs de ce qui ne nous fâche pas. Nous nous moquons des clubs de convivialité ruraux, des anciens combattants, mais franchement quelle différence y a-t-il à ça de nos convivialités, de nos mobilisations, de nos « symboliques de lutte » ? S’activer et ne pas problématiser. Pour la soupape de sécurité, nous avons les soirées témoignages. S’enjoindre confiance et choupi choupage entre personnes dont les unes dominent clairement d’autres, qui sont des fois sur le point de s’étriper et en ont bien des raisons. Ainsi des mascarades civiques qui font mine de masquer et de mastiquer le rapport social et économique. Il n’y a plus la moindre controverse à translande, alors même que ça craque de partout. Oscours quoi !

 

Il nous faut subsister, matériellement, maintenant. Et ça ne se fait pas « comme ça », portées sur les ailes de je ne sais quelle droit naturel politique tendant par essence à la légitimation et à l’amélioration, que nous n’aurions somme toute qu’à croire et à célébrer en en attendant l’avènement. Surtout dans un état des choses qui a plutôt tendance au contraire à tourner à l’élimination hiérarchisée. Aussi on ne vit pas que sur les questions médicales et juridiques, quand on est transse, il faut assurer la matérielle et la survie sociale, tous les jours. Bref, et vu comment les chose tournent, il serait bon de cesser de se « mobiliser », ça et là, pour faire – et bien piteusement – petit nombre, un tour de manège pour ta cause ou la mienne et rentre dans ta boîte ; et s’organiser pour vivre, tout le temps, et que ça concerne toutes ces transses qu’on ne voit jamais dans les manifs. Ce ne veut d’ailleurs pas dire amalgamer ni faire fi des inégalités ; s’organiser, ce serait précisément se répartir en collectifs pérennes et effectifs, au lieu d’une « unité » fantomatique, axée sur des objectifs à la fois absolutisés et incroyablement partiels, et qui ne concerne que des petits groupes affinitaires. Mais ça je l’ai déjà souvent dit. Courir après les formes majoritaires, pour ne pas dire hégémoniques, de cette société, quand on y est structurellement minoritaires et illégitimes, c’est à la fois pathétique et suicidaire.

En finir avec les « jours », et particulièrement avec les drapeaux et les chrysanthèmes. La surenchère dans le mémorial ne nous aidera pas, et j’irai jusques à dire que nous sommes aussi responsables si nous ne faisons rien pour nous protéger et collectiviser. Je sais à quel point il est fallacieux de nous inculper nous-mêmes des violences que nous subissons ; mais je maintiens que si, par volonté de ne pas remettre en cause l’ordre d’intégration, qui est aussi d’élimination, nous nous servons de cette doxa à rebours pour ne rien changer à nos fonctionnements, catéchismes, et continuer dans cette auto arnaque, alors nous en rajoutons d’autres, et à nos propres frais.

 

*(ah, non, c’est vrai, elles squattent aussi l’existrans, grand moment de célébration cisse)

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2 novembre 2016 3 02 /11 /novembre /2016 09:20

 

 

quand l’hétér@forme nous la joue diverse inclusive

(et que nous faisons la queue pour y embarquer avec enthousiasme !)

 

 

C’est frustrant de causer de formes sociales qui non seulement n’évoluent pas, mais semblent juste s’épaissir avec le temps, comme de la corne, occuper une portion toujours plus majoritaire de l’espace, au point qu’on finit par ne plus très bien voir ce qui pourrait leur échapper en l’état, sans même parler d’inventer autre chose. Quand on y revient, ou plutôt qu’on y est ramenée par l’insistance enthousiaste de ses contemporains, on se dit qu’on a déjà donné, parlé, dit, que c’est fait. Mais voilà, les cauchemars sociaux sont réels, performatifs, prégnants, pas des fantômes qu’une bonne tirade contremagique dissoudrait, bien loin de là même. Alors on se dit qu’il faut en reparler.

Ainsi donc des formes sacrées et spontanées d’hétérolande, de l’amour à la famille en passant par les indispensables mioches ou le plaisir génital sans lequel il paraît que nous serions des brutes (que nous le soyons en le recherchant est, paraît-il encore, une « anomalie » dans le logiciel). Mais surtout en fait des loquedues sans valeur sociale. Des manque de tout et manque à personne. Comme il y a quelques années, l’heure est donc aux marches et happenings qui les célèbrent, et qui font singulièrement converger dans ce culte civil et idéal les options politiques des fois les plus opposées.

Ce qui arrive à être tout de même encore plus effrayant c’est que depuis quelques années les contenus se sont rétrécis, simplifiés, évidentisés au-delà de ce qu’on aurait imaginé. C’est valable pour les braves réacs de souche de la MPT, ça ne l’est pas moins pour les kiss in, de doctes colloques positifs, et même une « folle parade de l’amour » en province. La liturgie est de plus en plus basique, unitarienne : l’amour, c’est trop cool, ça n’a rien à voir avec les tristes misères de la vie sociale obsessionnelle et brutale que nous nous menons, et plus précisément que mène le masculin au féminin. Rien à voir avec ce qui structure le rapport social de sexe. Meuh non c’est tout beau tout en gel, voyons. L’amour se positionne ainsi, selon les options, à l’origine tradi comme à l’extrémité subversive du parc où nous sommes censées nous projeter. Pas question de lui échapper. Ce serait forfaire à notre digne destinée.

 

Nous nous plaignons de l’hétérocentrage alors que nous nous hétérocentrons nous-mêmes avec ardeur, que toutes nos aspirations revendiquées sont hétérocopiées, que nous ne voulons que faire et refaire hétérolande, même si c’est avec un autre jeu d’identités, lesquelles sont formées à partir des éléments du rapport de sexe dans leur assignation ; qu’à voir la sourde mais insistante préférence pour la sérieuse performance masculine et le délassement dans le féminin folklorique, exotique, autre. Pour le modèle familial. Pour la production, l'obtention et l'appropriation de lardons. Pour l’ordonnance des rôles qui jaillit toute armée de la dynamique amoureuse, désirante, accouplante. Et la fascination, aussi bien que la remontée capillaire par toutes les failles du sol social, de l’exercice délibéré de la domination, pour chauffer la foule et lier la sauce. L’identification exacte à la génitalité et au corps ultrasignifiant. Le culte du profond ressenti, qui a donné tant d’excellents rejetons politiques. Nous sommes complètement attelées à faire ce que doivent faire, dans le rapport social de sexe hétéro (ce qui est un pléonasme) les femmes et les hommes pour se déterminer et se prouver comme femmes et comme hommes (notamment relationner et produire des mômes dans toutes les conditions possibles et comme priorité, couronnement de la vie ; on croirait vivre, jouer un manuel de sciences nat’s d’il y a quarante ans quoi – avec un hypertexte religieux en arrière fond). Croissons et multiplions.

La politique n’a pas arrangé les choses. Plus la logique, la compréhension, se réduisent au politique, écartent le social comme une complexité inopportune, qu’on ne manie pas facilement, plus les choses en général se simplisent, se racornisssent, tendant à une espèce de copié collé avec un réel tantôt déclaré inchangeable, tantôt porté au métaphysique. Plus on converge vers ce dont il faut à toute force s’emparer, réaliser, comme source de vie – et en attendant lieu d’entrextermination. Bref l’amour fait partie, en bonne position, de ces pôles de convergence dont on attend que jaillissent le lait, le miel et l’anéantissement des méchants. Politique, volonté, justice mitonnent la gelée réactionnaire qui rassemble les plus opposés. L’amour comme ciment politique est celui autour des pattes avec lequel nous irons, volontairement ou non, nous noyer. Et d’ici là, on a droit à des niveaux de conscience (ne parlons pas de réflexion) du genre la haine c’est mal, l’amour c’est bien. Libérons le. Et les rapports sociaux sont un malencontreux malentendu, si ce ne sont même une illusion fâcheuse que la dite conscience, prise, va nous permettre de dissiper. Amen.

L’acronyme inclusif, et faussement égalitaire, lgbt est celui d’une entreprise citoyenne aimante pour la réalisation par toutes, pour toutes, de l’objet social hétér@, dans le cadre de l’égalité formelle supposée des participantes, rendue contradictoire et par l’ordre social qui privilégie le masculin et ce qui y compatible, et par l’objectif qui accomplit et sanctionne cet ordre social. Il n’y a donc pas à s’étonner de l’inégalité récurrente qu’y signalent les collègues : elle est constituée, produite, et dans l’amalgame inclusif, et dans le but commun. Les idéologies unitaires et prétendument inclusives se focalisent sur un trope qui correspond toujours à une prééminence de valeur sociale, laquelle départage. Le but social hétéroforme ne peut aider ni à l'égalité, ni à l'émancipation, par sa structure même. Il n'est pas le seul en ce cas dans la concurrence contemporaine.

Des identités et des regroupements valises se sont crées et agglomérés sur cette recherche de normalité convergente. Le monde lgbt, finalement, existe essentiellement pour réclamer de pouvoir hétérolander. Les rapports de force qui le traversent, et qui sont indexés sur les intérêts représentatifs des plus proches d’emblée de cet idéal (lesbiennes et gays cis’ riches), sont complètement invisibilisés par cette tension vers la réalisation des formes sociales déjà majoritaires : Famille, propriété, normes de sexuation dans les rapports entre les partenaires.. Les contradictions, les inélagités structurelles voire les violences que cela couvre soit ne sont pas prises en compte soit, hypocrisie magistrale, sont mises sur celui de la société hétérote… que l’on veut reproduire cependant. Et l’idéologie du nativisme et du non-choix de la socialité qu’on veut entretenir ou créer participe aussi de cette polarisation traditionnaliste ; on ne choisit pas, on ne choisit tellement pas qu’on a la trouille de ne pas vouloir ou de vouloir autre chose que l’ordre hétérolandien et masculiniste (qui du coup n’est pas non plus choisi et encore moins fermement maintenu, est au contraire naturel, inoffensif et spontané, youpi !) Nan mais zut, des fois.

Lgbtlande est à la fois un lieu social hiérarchisé dans sa composition, et une mise en forme hétérote dans ses buts. Elle montre et ses limites, et la corde : l’inclusion se fait en fonction de la valeur, sociale et matérielle, que peuvent mobiliser les gentes, et il n’y en a pas pour tout le monde, comme de rien dans l’économie, monétaire ou relationnelle – les deux ayant tendance à fusionner. La première chose à faire, pour les nanas, cisses et transses, serait et de reprendre leur autonomie, de refuser d’être représentées dans ce cadre ; et de réexaminer sérieusement les idéaux sociaux, notamment natalistes et familialistes, qui y sont portés.

Par ailleurs, la croyance désarmante que du fait que si on est (gouine, trans’, que sais je ?) une « autre identité », on ne reproduit pas hétérolande, tout en faisant exactement ce qui y est prescrit (se velcroter, se surveiller, filiationner, fantasmer sur le rapport de pouvoir…), cette croyance bien ancrée accélère et approfondit la reproduction de la norme et du rapport social. Quand on lit des énormités genre « nos couples ne sont pas hétér@ » (sans parler de l’appétence pour la sexualité, ses rôles et la mise en dépendance personnalisée en général) on reste quand même assise avec un grand poids sur les épaules. Quelle issue à de telles affirmations, autres qu’une hégémonie renouvelée de ce qui fait hétérolande, laquelle va bien sûr très au-delà d’une simple « orientation sexuelle ». La sexualité c'est l'hétéroforme. C’est un monde social fermé attentivement sur sa réalisation par tous, pour tous. Ce qui se passe ne revêt aucune importance, et le même, avec les mêmes dynamiques et les mêmes conséquences, s'affirme radicalement autre ; quand bien même il tente de s’insérer exactement à la place sociale prévue. Nous ne saurions n’être qu’un aboutissement des rapports sociaux, voyons, quel déficit de dignité ce serait. Nous en sommes forcément l’origine, pure et dure. Il nous faut arrêter de croire que les sujets, venus d’on ne sait où (de mars, de vénus ?), créent le rapport social, et que ce n’est pas ce rapport social qui nous crée. Et conséquemment que « s’approprier » les formes d’un social donné ne reproduit pas ce social.

La politique, n’étant probablement que la superstructure et la traduction de formes sociales à la fois réactionnaires et implacables qui n’entendent pas disparaître, même si il faut pour cela nous faire toutes mourir, ne peut que nous mener à vouloir spontanément avec ardeur, réaliser avec assiduité, ces formes : famille, travail propriété, amour. Et nous ébahir à répétition que ô surprise, avec la joie de l’idéal incarné successfullement, nous avons tout le reste, qui est rien crade ! Que nous voudrions bien voir comme une « anomalie », selon la vulgate de la critique réduite à la dénonciation de « ce qui est autre » ; mais plus le temps passe, plus la violence, la hiérarchie, le mépris suivent fidèlement l’idéal, plus nous devrions nous douter que c’est sa logique interne, implicite ou explicite, qui les porte.

 

Tous les voraces, de tous bords, en reviennent à l’amour et au politique, comme si l’un et l’autre étaient, pouvaient être, devaient être des remèdes au social et à l’économie ! Comme si au moins ils en étaient autonomes, échappés. Alors qu’ils en sont les aboutissements ! Et il est pas beau. Mais il serait vain après ça de dire que donc, puisque pas beau, le social ne peut être vrai. Hé ben non, il est notre vérité et elle n’est pas belle. Nous ne savons pas si nous pouvons agir intentionnellement dessus, et encore faudrait-il examiner de près les intentions qui ont une fichue tendance à découler des convergences et à les juste traduire. Mais que nous ne savons fait que rien n’est écrit. Parce que personne ne sait pour nous. Ni dieu ni césar ni tribun. C’est notre marche ou notre danse en rond qui écrit l’histoire, qui détermine notre réel.

L’obsession autour de la production et de l’appropriation des mioches est en soi, dans son intensité comme dans sa convergence, qui fait ressembler l’argumentation des lgbt les plus subversives à celle des hétéropères frustrés les plus mortifères, un symptôme flagrant d’une situation où l’appauvrissement matériel comme social de la vie d’une grande majorité ramène tout ce monde à s’étriper sur cette existentialisation de rattrapage. On tartine misère et mépris par la dignité et la reproduction. Et au croisement de tout ça il y a donc, je le répète, le phénomène d’investissement et d’appropriation. Le corps et le désir, unification et réclamation. Une véritable panique inversée : il faut posséder des relations, donc des gentes, et tout particulièrement de relations du type supposé apporter le plus de valeur sociale, morale et émotionnelle, donc des compagnes et des mômes. Que l’appropriation soit dans une certaine mesure réciproque ne fait qu’aggraver l’inextricabilité et la violence interne à la chose, et la réciprocité n’entraîne de toute façon pas l’égalité. En outre, la reproduction par les personnes des éléments du rapport social de sexe fait que dans la plupart des cas réapparaissent très vite les clivages genrés quel que soit l’identité des parties prenantes.

Les convergences du dépit que « ça ne marche pas », l’économie politique et ses divers avatars et réalisation, vont vers la régression, la brutalité et le masculin. Le retour aux sources d’un social qui n’a jamais réussi à se mettre en question, quelques désastreuses que soient ses conséquences grandes et petites, quotidiennes et historiques. L’obnubilation sur un devoir être d’une misère à grappin qui confond.

 

Comme le signifie avec emphase une de nos célébrités qui, parmi d'autres,  a découvert combien c’est cool, gratifiant d’être un homme (sans blague ? tu m’étonnes ! hein, tout de même, pasque sinon toute cette histoire qu’on ne saurait vouloir changer était un peu pourrie vécue de l’autre côté…), s’il y a une chose sur laquelle on n’a pas de question à se poser, quand le reste n’est plus évident, bref qui le reste inaltérablement, c’est bien l’importance définitive de baiser – et finalement, petit à petit, en tirant la ficelle, de tout ce qui vient avec, encore une fois le rapport social de sexe dans toutes ses prérogatives et exigences ; on n’a pas de question à lui poser, c’est lui qui nous inquisitionne, nous formate et réclame.

Il n’y a pas d’issue dans la dynamique de spontanéité, d’impensé, de célébré et de convergence. Non plus que dans celle de rébellion au nom de ces évidences intemporelles, in fine toujours passéistes, avares et ressentimenteuses, et de libération du potentiel encore disponible de ces mêmes évidences – qui suppose l’anéantissement prioritaire de la critique et des illégitimes ; rébellion et libération sont surenchère normative et hiérarchique. Et une idéologie est ce à quoi on s’identifie le mieux, qui nous fonde ; l’heure est à reprendre de la distance.

L’amour, sous tous ses avatars, comme le disait Ti Grace Atkinson, n’est autre que la personnalisation outrée de l’appropriation, de la peur, et conséquemment de la violence. L’amour est le prétexte du rapport social de sexe pour exister et maintenir son emprise ; on n’en finira pas avec le rapport social de sexe si on n’en finit pas avec les amours, et leurs visages interchangeables, dont la succession ininterrompue semble avoir pour fonction de nous occuper.

Vivisection et si nous le pouvons assèchement méthodique des évidences, des ressentis, des désirs et des recours. Voilà un possible programme pour rompre le ronron circulaire, descriptif et in fine légitimant des logies et des graphies. Sans quoi on en sortira jamais. Mais voulons nous, ou plutôt qui veut en sortir ?

 

Rapport social de sexe : l'appropriation ne se résume nulle part aussi bien que dans la consommation et la destruction ; je t'engendre, je t'utilise, je te squatte, je te tue ; bref je t'aime. Cool. Pour en finir avec la relation !

 

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7 septembre 2016 3 07 /09 /septembre /2016 09:11

 

 

La réduction adamsmithienne des rapports sociaux à la subjectivité et à l’individu « irréductible » - poche toujours pas encore assez sondée de pompage de valeur d’échange, il en reste ! mais des gentes avisées et inventives y travaillent. Ainsi d’un coaching de genre, c'est-à-dire d’une entreprise de conseil en transition, qui vient de voir le jour – et immédiatement on se dit « bon sang mais c’est bien sûr », et on s’étonne que ça ne soit pas apparu auparavant. Quand même, ça fait aussi un peu drôle que ce nouvel aspect faussement bénin d’intégration normalisatrice, « devenir ce que l’on est dans un monde qui va être forcément meilleur », d’une aventure qui est encore à ses débuts, dont on ne sait pas bien où elle nous mènera – même si notre désir et notre croyance c’est que tout y soit déjà écrit, et chacune pour elle-même, mais qu’est-ce qui est écrit dans l’histoire sociale ? Que ce soit en ce qui concerne notre devenir en tant que transses, que celui de la société qui peut-être s’apprête à nous anéantir ? Ou à essayer de ? Bah, l’opportunité économique c’est un présent fugace et perpétuel ; et franchement, oui, nous avons besoin de sous, les unes et les autres ; il fallait faire le pas de le lever sur les collègues. Les pauvres financent les pauvres, c’est l’entonnoir économique où, en panne sèche et sans doute définitive de redistribution, laquelle fut au reste très relative, et en passant par le crowfunding, nous nous sommes désormais bien engouffrées. Évidemment, il y en aura encore moins pour tout le monde. Mais il y a des gisements dans la précarisation, surtout si par désespoir de cause on la positive et la passe un peu à la gomme ; les assoces y ont fait leur temps, voilà (cela dit là encore sans garantie de durée, et certitude d’entredévoration) l’entrepreneuriat de l’identité. Yahou !

 

En tous cas, ça ranime encore mon profond étonnement sur pourquoi comment nous sommes là : illégitimes, méprisées, brutalisées, sans parler des multiples emmerdes annexes. Et cependant toujours plus nombreuses. Et prêtes à douiller (ça ce n’est pas nouveau, nous nous sommes toujours coûté cher) pour ça. Bien sûr, peut-être un jour on me démontrera par a moins b que c’était un déterminisme individuel tapi au fond de nous-mêmes, et que le sexe social, pardon le genre, est une affaire strictement individuelle (comme la propriété et l’entrepreneuriat). Pour le moment j’y crois toujours guère, et bien plus à un glissement de terrain dans le rapport social de sexe. Bref qu’il se passe quelque chose à travers nous. Quelque chose qui pourrait qui sait, si nous l’assumions, nous mener loin de l’état de celui-ci, ce qui aurait des chances de n’être pas un mal. Mais ça –

Pour le moment, l’impression qui me revient est plutôt que nous essayons souffreteusement de nous glisser dans la boîte aux sardines, de conforter à la marge les fonctionnements affirmés intemporellement valides, que ce soit la sexuation bien ordonnée ou la production de valeur. Mais les marges, à l’heure qu’il est dans l’époque, semblent de peu d’avenir.

 

Le même jour, je lis qu’il existe désormais des assurances « contre le harcèlement ». Wouaips. Les assurances, c’est un grand domaine voisin de la justice : comment parvenir aussi à ramener à de l’équivalent argent (ou enfermement, ou mort, quand il n’y a pas d’argent) tout ce qui se passe dans les rapports sociaux ; et à en vivre ; donc à ne pas les changer, ce serait tuer la poupoule. Bien entendu ces assurances ne proposent pas de faire cesser le harcèlement, n’offrent pas de gardes du corps. Nan, elles vont prendre en charge les frais des psy qui tâcheront de ravaler les dégâts causés par la violence et le mépris, avec les bonnes vieilles méthodes coué que nous sommes toutes extraordinaires et uniques et toussa toussa, le tout armé par quelque barres de résilience, bref de dureté envers soi pour structurer cette bienveillance, cette sollicitude que bien évidemment nous n’obtiendrons jamais d’autrui. Ça ne changera évidemment rien aux inégalités réelles de valorisation dans la vie également réelle et quotidienne. Mais là encore, nous avons une telle propension à croire et à mordre à l’hameçon, il est vrai avec l’injonction générale de nos proches (quand ils existent ; un dixième de la population hexagonique vit dans un isolement social radical) qui n’ont vraiment pas envie d’avoir la tête cassée de question sans réponses toujours déjà ficelées, que ça va marcher du tonnerre. S’il y a tout de même une certitude provisoire peut-être mais bien assise, longtemps après « il était une fois en amérique », c’est que la brutalisation des rapports sociaux, dans un pays où traînent encore de fortes reliques de l’accumulation au milieu de l’inégalité galopante, est une opportunité pour arriver à dégager encore un peu de plus value. En pressant bien ; ou plutôt en se positionnant sous un angle avantageux juste à côté du pressoir social ! La foire aux prochaines idées est ouverte 24/24.

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7 septembre 2016 3 07 /09 /septembre /2016 09:09

 

L’affect, ses avatars et ses contraires – ou comment la politique qui se veut pure (et dure), laquelle ne peut par là même que suivre et accepter avec plus d’exactitude, le petit doigt sur la couture du fight dress, bien dégagée sur les oneilles, les exigences d’un social éliminatoire et de ses justices ad hoc, se restreint de plus en plus à cette forme bifronde d’appropriation et de légitimation/délégitimation insérée dans un volontarisme transcendant et cynique, et à ses conséquences finales convergentes, du contrôle social et de l’instrumentalisation à l’assassiniat, aboutissement convergent, lequel résout toutes les questions. La politique ne sait faire que ça de la question sociale : solutionner/anéantir. Ce qui est le cas autant dans le relationnel que dans la politique : l’affectif finit par la valorisation, la prise de pouvoir et le meurtre de masse. Politique, subjectif, même combat. Idéologie de la guerre perpétuelle comme moteur du justifiable, de la dignité comme culotte courte de l’inégalité. À présent que l’argent se cache et se concentre, que la pauvreté se généralise, révolution ni putsch ne nous rédimera. Les agenda politiques sont mode avancé de reproduction du rapport social et de la propriété, d’autant qu’ils se prétendent autonomes ou premiers. Nous n’aurons pas su nous défaire, dès notre quotidien, de ce prétendu immédiat, de ses chantages à la valeur et à l’existence ? Nous l’avons romantiquement érigé en « contre-pouvoir » (ha ha ha !) ? Nous allons bénéficier de sa version totale. Laquelle pourrait bien siffler l’extinction de partie à tous les niveaux – en commençant toujours par les mêmes.

 

La politique et ses diverses incarnations, de l’affectif à la culture en passant par l’identité et autres retours aux sources, couvrent, invisibilisent les rapports sociaux et économiques qui nous tuent, neutralisent, naturalisent leurs déterminations et contenus, les soustraient à l’examen et à la contestation, en détournent l’attention vers des fétiches et autres symboles sacrificiels. Ravitaillent en sens l’inchangement et la perpétuation. Pourvoient les solutions en raisons et réponses. Protègent les hiérarchies et les évidences. Les stigmatisées ont tout à perdre, jusques à elles mêmes, à communier dans cette assomption faite par et pour la puissance, ou son avatar la résistance, promotion d’intemporels sujets toujours déjà là, exonérés de toute responsabilité dans notre présent, alpha et surtout oméga, in fine confirmation des rapports de force ; à croire qu’elles peuvent être principes égalitaires, infuses, qu’il n’y a pas à les mettre en cause mais au contraire à s’y abandonner, dans l’enthousiasme de la contrainte et de son immanence disciplinaire. Il y a beaucoup à dire sur ces retours aux niches, ce qui y converge et ce qu’ils potentialisent.

 

C’est ainsi que nous adhèrerons, serrerons les vis, mourrons, ferons mourir, justifierons les moyens, dans la pénitence et le ressentiment, la hargne et la possessivité, certes des conséquences d’un subjectivisme peut-être indémêlable, mais aussi d’avoir reculé devant la négativité et la critique, et d’avoir renoncé à tenter de le démêler, pour ne pas dire nous en débarrasser. Pour nous être accrochées à la réalisation de ce nous-mêmes angoissé et morbide, y avoir revendiqué notre droit (!), et avoir rejeté toute perspective d’émancipation envers ces formes pathétiques et mesquines à la fois. Nous allons crever et faire crever des extrémités de la positivation et de ses méthodes coué. Des échappatoires ne pourraient désormais plus se tenter que contre les fondamentaux, à terme convergents, injonctions intériorisées décrétées libérations, travesties en subversion, spontanéifiées, et ceux-ci nous ont hypnotisées comme jamais. L’enchantement du monde, c’est l’adhésion approbatrice au règne du dépassement, de l’au-delà. Bref de la mort, par ce à quoi elle a toujours servi historiquement : solution et règlement universels. Top classe.

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7 septembre 2016 3 07 /09 /septembre /2016 09:04

Encore une tentative ratée, pleine de longueurs et de répétitions, de développement d’un aspect de comment nous vivons (ou pas) ici et maintenant, question qui me paraît très largement négligée par le petit monde associatif transse, lequel semble limiter l’approche de nos vies, et de notre existence sociale en tant que groupe – et groupe stigmat’, aux secteurs strictement médical et juridique. Et à un mode de vie individuel et isolé, représenté et raisonnablement convivial, point. C’est finalement peut-être une conséquence quasi mécanique de ce qu’est l’approche associative, ouvertement limitée à une « vie publique », politique quoi, à la Arendt, qui renvoie dans le privé tout le reste, à commencer par la survie matérielle, financière, ce dans un bain de violences transmisogynes, en grande partie niées comme telles. Bref, la séparation habituelle de ce monde d’économie politique, républicain si on veut – définition pourtant souvent honnie des camarades - dont le fondement est l’inégalité matérielle et l’isolement individuel, « tempérés » par la participation et la représentation politiques. Sauf que la température, quand on est transse, elle est chaude et plus que. Et que je pense qu’il faudrait remettre en question activement et cette approche associative inégalitaire et isolante, et les instrumentalisations dont nous faisons l’objet alors que nous n’arrivons déjà pas à vivre correctement pour une énorme majorité d’entre nous – qui correspond sans doute à celle, j’y reviendrais, qui a rien ou peu à voir avec associativlande transse. Nous n’avons pas les moyens, comme de plus en plus d’autres, des vies qui sont proposées par l’économie et la citoyenneté.

Il y faudrait soit un bouquin, je crois, soit une capacité de synthèse et de laconisme qui me dépassent toutes deux. Il y faudrait surtout s’y mettre à beaucoup. C’est pourquoi cette ébauche maladroite et répétitive est une espèce d’appel, ou de consultation.

 

 

 

A posteriori

 

 

 

pour des collectivisations de nanas transses, égalitaristes, horizontales

et inconditionnelles, non associatives, non affinitaires

 

 

Ce texte se voulait au départ une lettre que j’entendais écrire à une collègue qui est comme moi autrefois entrée dans la baignoire associative mais qui n’en est pas (encore) sortie. Sauf qu’en l’écrivant, je me suis rappelée à quel point c’est assez inutile de vouloir faire de la « transmission » ou de la remise en cause consécutive à des convaincues, dont j’ai fort et trop longtemps été moi-même. La pire manière d’être convaincue est d’avoir listé depuis longtemps toutes les impasses, tous les défauts, tous les désastres d’un fonctionnement ou d’une idéologie, mais de se dire que bof, d’abord y a rien d’autre et ensuite quelque il y a tout de même à y prendre ou vivre quand on est suffisamment bien placée dans la hiérarchie – en somme, de refuser de tirer conséquence, au nom d’un pseudo-pragmatisme qui pourtant ne sert plus à rien de tangible qu’à « continuer », même quand la chaîne logique est complète depuis longtemps, de ce que c’est le principe même de ce fonctionnement ou de cette idéologie qui est pourri, entraîne et provoque les « dysfonctionnements ». Comme je voulais le dire dans un texte en stand by depuis des années : pas « pathologique », idéologique ! Au reste, nous sommes toutes, majoritaires, minoritaires, normées, pas normées, des idéologies sur pattes, qui sont là pour essayer de coller aux exigences des rapports sociaux. Il ne s’agit donc en rien d’incriminer ici "l’idéologie" en tant que telle, d’autant que ce discours d’un supposé « réel » non idéologique est celui des réacs. Il s’agit au contraire de l’assumer pleinement, et que l’impasse que nous faisons sur sa reconnaissance en tant que telle ne nous fasse pas trébucher, au moment même où il faut de plus en plus savoir courir, notamment quand on se trouve être transse.

 

Donc j’ai renoncé à la lui envoyer. Et je me suis dite que par cela je renonçais finalement à cette initiative, ce pseudopode lancé envers le monde militant trans’ dans sa conformation et composition actuelles, que je sais bien ce qu’il est, que je vois et où il reste, et où sans doute il va, et que précisément l’objet de ma lettre était de ne plus y rester et encore moins y aller. Et, je vous jure qu’à cinquante berges ça fait drôle, j’en ai conclu, lié aussi à cette évolution de la population transse que je décris, que ce texte, même pas du tout accessible ni très lisible, il faut le dire, parce que je ne prends personne pour imbécile ou bébé et qu'au fond c'est moi qui cause, était en fait adressée à l’immense majorité de transses qui ne sont pas militantes. Bref à ce qu’on appelle une majorité muette et qui essaie de passer autant que possible. Qui voudrait bien mais voit nettement que fréquemment ça ne peut point, et qui n’a pas le dévouement réclamé par les politiques de tout acabit qui aimeraient nous instrumentaliser un peu dans leur lutte pour le pouvoir, avant, invariablement, de nous jeter à la poubelle et même pire (je crois que vu comment tournent les choses, vues les idéologies, là encore, qui s’invitent de plus en plus dans la bagarre, la simple poubelle sociale va nous paraître assez vite un havre de paix et même de joie, parce qu’au moins on y sera vivantes).

 

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Je parle à un féminin qui n’est pas neutre, dont la place en ce monde définit la condition et le devenir des nanas transses. Exclusivement. Parce que le rapport social de sexe le pose en altérité pourrie, inférieure et folklorique du référent masculin invisible. Et parce que ce rapport, corsé de l’illégitimité double, fait de nous doublement les mal sexées, effectives, visibles pour une grande partie, et qui le serons d’autant plus que ce rapport se refermera et s’extrémisera. Les nanas transses n’ont pas, et de loin, le devenir des mecs trans. Être socialement un mec trans’ c’est passer, être socialement une nana transse c’est ne pas, ou mal, passer, toujours sur le qui vive. La quasi-totalité des agressions et meurtres de personnes trans’ le sont de nanas. Je veux dire, il suffit d’aller dans la rue pour voir que nous ne sommes pas dans la même position du tout. Un article québecois (je sais, une hirondelle ne fait pas..) souligne que la condition matérielle et professionnelle des hommes trans’ est généralement meilleure que celle des femmes transses (1). Le plus drôle, comme les nanas ont toujours tort, les cisses anti-transses ont, elles, souligné le bagage financier hérité de leur appartenance à la classe des hommes de certaines transses – lesquelles sont loin d’être la plupart. La question se pose même de savoir ce qu’il y a réellement en commun de trans’, à part le fait de participer du même monde généralement sexué, et de transitionner ; il n’y a pas plus (ni moins évidemment) de continuum trans’ que de continuum humain dans le cadre du rapports social de sexe. En d’autres termes, la transsité ne change pas grand’chose actuellement à ce rapport, et ne le dépasse en rien. Elle en est pourtant un nouvel aspect, mais qui a actuellement plus tendance à le reproduire qu’à le changer ou à l’abolir. C’est là toute une affaire que nous évitons de piocher, mais il le faudra bien.

Il y a effectivement une situation fort complexe dans le rapport social de sexe lorsqu’on prend en compte le passage d’un statut à un autre. Il n’y a de manière générale pas plus de continuité, d’indifférence, d’égalité trans’, que cis’. Par ailleurs, je pense que, dans le cadre même du rapport de sexe qui nous enserre et nous constitue à la fois, les enjeux et les contenus ne sont pas les mêmes dans un sens et dans l'autre. Il y a enfin ce qui reste en nous des habiti cumulés. Le rapport social de sexe, avec ses éléments et ses implications, même s’il est beaucoup plus complexe en ce qui concerne les personnes trans’, ne régit pas moins nos situations que celles des cis’. Il n’y a pas non plus dans les faits tant que ça d’égalité et de sororité inclusives des nanas transses ; ce qui nous rassemble n’est que négatif, une illégitimité fondamentale et une haine colossale envers nous. Notre visibilité y joue un rôle important. Rien que pour ça, il n’y a pas non plus, et encore moins, de continuum avec les mecs trans. Là où les uns passent, les autres trépassent. C’est pour ça que je ne parlerai ici que de nous, les nanas transses, sans entrer plus avant dans l’énorme problématique sociale qui est je dirais à l’origine de nos situations propres. Trans’, nous avons du commun, nous pouvons nous parler et agir, mais nous ne sommes pas égaux. Je crois qu’il faut donc commencer à nous considérer en double non-mixité.

 

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Pour ma part, je pense que la forme associative, notamment en ce qui concerne les minorités stigmat’s, a depuis longtemps montré ses limites, fort étroites, et qui à mon sens se rétrécissent à mesure que les choses se dégradent, socialement et économiquement. Ne serait-ce que parce qu’une d’une part l’association est structurellement une petite démocratie représentative, avec pouvoir, hiérarchie, etc. ; mais surtout parce que la personne sociale qui y correspond, je vais le dire crûment, n’est précisément pas la transse de demain dans le radieux avenir qui s’installe. L’association, c’est un biotope pour citoyenne, propriétaire de choses, de capital, de force de travail négociable, d’elle-même, concurrente des autres, isolée socialement (le couple et la famille font je pense partie de cet isolement). L’association, ça va pour un état de fait où tout le monde est riche, et où il n’y a pas trop de violences sociales, pour parler là encore un peu lourdement. C’était peut-être un bel idéal, finalement celui des penseurs de l’économie politique début dix neuvième. La question n’est pas de savoir si c’était bien ou mal, la question est de constater que nous sommes dans le naufrage de ce fonctionnement social, agrémenté, au lieu de l’échappée rêvée par les révolutionnaires d’hier qui pensaient que cette ruine serait émancipatrice, par des brutalisations et régressions de toutes parts. Et dans ce chaudron, donc, un nouveau groupe social, nouzautes, de plus en plus nombreuses, majoritairement jeunes, de plus en plus pauvres, de plus en plus menacées. Notre composition sociale a totalement évolué depuis une dizaine d’années, et je rage d’ailleurs de voir que ce n’est pas pris en compte, y compris par notre milieu, sans parler des media, des socios…

 

Je le dis franchement, je ne sais pas où ça va aller mais je suis persuadée que l’associatif, dans ce cadre, c’est doublement mort. C’est mort parce que ça ne pouvait tourner que sur une démocratie marchande prospère, avec plein de citoyennes-actionnaires ayant leur vie assurée. Ce qui eut été peut-être pas mal, encore une fois, mais c’est foiré. C’est mort parce que ce cadre en pleine déglingue ne peut pas nous protéger, je veux dire nos vies immédiates et nos peaux, de la situation dégradée en général et de la transmisogynie montante.

 

Pour ma part, je me dis qu’il nous faut nous organiser, sur la base de ce que nous sommes socialement, en cessant de rêver à une inclusion qui a partout, déjà, toujours été un échec et un mensonge – quand elle était promise et par qui qu’elle l’ait été, en nous reconnaissant nous-mêmes sur « qui est traitée comme transse dans cette société », sans autre conditionnalité, sans quoi nous allons nous bouffer pour le compte d’autres intérêts comme dans toutes les minorités. Et nous organiser possiblement en collectifs de vie (comme bien de nos collègues en d’autres pays). Je sais que ce n’est pas du tout sexy à envisager pour la plupart d’entre nous qui voudraient bien des vies indépendantes, normales, etc etc. ; l’intégration au rêve social qui déjà s’éteint. Il y a quinze ans j’y croyais aussi, je voyais les choses tourner tout autrement (même si j’ai toujours été assez pour les vies collectives, mais ça avant même de transitionner). Je n’y crois plus guère et je crains que nos peaux soient un de ces quatre en jeu, à grande échelle, en tous cas à l’échelle de notre existence sociale.

 

Quand je dis nous organiser, je le vois très local, et aussi horizontal que possible – même si je ne me fais aucune illusion sur l’absence de rapports de pouvoir ou d’hégémonie dans l’horizontalité. On en fait en ce moment l’expérience dans bien des mouvements. La question n’est pas là. Si je dis que les assoces ne me semblent plus à même de nous aider à vivre, ce n’est encore une fois pas tant à cause des jeux de pouvoir qu’elles autorisent, que parce qu’elles ne couvrent nullement les nécessités de la vie dans des conditions sociales dégradées. Au mieux on se retrouve avec des emmaüs. Merci bien. J’espère quand même que nous pouvons nous organiser mieux qu’une charité ! Il faut voir aussi que les moyens publics, c’est fini – et les assoces qui avaient une action autre que la simple convivialité, très limitée là encore à un type de société, ne pouvaient tourner qu’avec. Le collectif, c’est aussi le moyen de vivre sur une base plus pauvre, en même temps que de se protéger un peu mieux (totalement on ne peut évidemment pas). Et envisager alors d’autres modes de communication entre collectifs que les « inter » qui se portent aussi mal que les orgas qu’elles fédèrent.

 

L’associatif est entièrement structuré par le politique ; et le politique n’est que le nom emphatique de l’économie, de l’entrextermination pour l’appropriation, et des listes d’illlégitimes que dressent les unes et les autres pour ordonner celle-ci. La politique est par principe l’opposée d’une approche sociale. La politique, c’est la prétention que les rapports sociaux sont produits exclusifs des volontés subjectives de celles qui tiennent les institutions, et qu’il suffit de se réapproprier celles-ci, et donc le rapport social en l’état, pour « changer » (l’ordre de la distri du même). La bonne blague, on en voit les résultats depuis un siècle de révolutions. Les approches politiques, telles que fortement revalorisées ces derniers temps par les diverses parties en concurrence pour le pouvoir, sont une négation systématique de la question et de la critique sociale, et de son sous-entendu : vivre. Au contraire, la politique, c’est le sacrifice, la culpabilité, le devoir et toutes ces infâmes saletés. Les communautés agitées en guignols par la politique sont transcendantes, impersonnelles, assoiffées de sang et de territoires. Elles sont à l’exact opposé des collectivités possibles, elles-mêmes basées sur les rapports sociaux.

Politique et associatif, au moment où l’idée libérale de la propriété de tout pour toutes se fracasse, ce ne peut plus être que les grilles de tri de l’élimination. Par ailleurs, l’associatif est inextricablement lié à une approche parcellaire et si j’ose dire découpante des personnes, des vies sociales. On se retrouve, comme un projet économique, tranché en objectifs. Réduites à des « parcours » médicaux et juridiques, en dehors desquelles on est sans doute supposées être des « citoyennes », et pas des transses. Or, qu’on le veuille ou non, on l’est et on le reste, de manière souvent assez perceptible. Une approche de nous-mêmes, par nous-mêmes, comme manifestation et groupe social, de sexe ou autre, ne peut par définition pas tenir dans un tel cadre.

L’autre aspect structurel de l’associatif touche la notion de représentation. Sujet énorme, parce qu’il détermine tout un monde social. Je n’entrerai pas ici dans le vif de la question en général, qui est trop touffue  Mais en ce qui nous concerne, précisément, cela ramène déjà à ce que je signale plus haut : celles qui entendent représenter la majorité transse actuelle ont en partie perdu le contact, et situent leur action sur un formel fort souhaitable, mais dont dans les faits la plupart d’entre nous n’avons pas les moyens, ni matériels, ni au regard de ce que sont les rapports sociaux, et la haine consensuelle qui prévaut envers nous chez les concurrents majoritaires à la légitimité et à la normalité. D’autre part, la représentation est liée dans le faits à des droits dont une partie notable de l’exercice se fait a posteriori. Ce qui, quand on est particulièrement vulnérable, fait une belle jambe. Quand on nous tue, et que rien n’est fait pour qu’on ne nous tue pas, c’est vraiment un grand avantage que grâce à une loi le crime soit reconnu avec circonstances aggravantes. Et si on nous tue en masse, que peut-être un jour une quelconque cour en fasse un nouvel objet historique. Bien d’autres minorités, y compris très nombreuses (les femmes…) ont déjà fait la triste expérience que la loi ne modifiait les rapports sociaux au mieux qu’à la marge, et des fois pas du tout. Mieux vaut crier et s’organiser avant d’avoir mal. Et c’est précisément ce que le fonctionnement représentatif ne permet pas. Il ne l’interdit pas non plus formellement, mais en focalisant notre activisme, de fait, il nous en empêche.

 

L’approche associative, civile, « politique et solidaire », voire solidaire politiquement (et seulement politiquement), donne en elle-même sa propre limite. Elle n’est valide qu’entre personnes politiques et porteuses effectives de droits. C'est-à-dire entre personnes qui ont déjà, par ailleurs, une vie sociale et des moyens matériels. Puisque le domaine politique existe précisément afin de séparer en chaque personne sa « dimension » matérielle réelle dans la société de sa dimension symbolique représentée. D’où, ce que j’écrivais déjà il y a deux ans, le résultat que le monde associatif et sa solidarité, exception faite de ses annexes charitables, ne « fonctionne » que par et pour les gentes qui ont des moyens sociaux et financiers, bref les « vraies » personnes de l’économie politique. D’où aussi l’échec systématique de la « solidarité » entre personnes sans valeur dans celle-ci. La solidarité et la politique ne peuvent se baser que sur cette valeur pour exister. Il nous faut donc revoir la question. Et je pense d’une part remettre en cause les formes sacrées de cette « solidarité » qui s’arrête opportunément avant les propriétés et possession de chacune ; d’autre part remettre aussi en question les structures mêmes, supposées « évidentes », de ces formes sociales. Pourquoi la solidarité, supposée entre « personnes indépendantes », exclut de fait la collectivisation et l’égalité de principe. Mais aussi des questions plus complexes sur la positivation effrénée des « sujets » que nous constituons, qui par eux-mêmes « dépasseraient » les sordides questions matérielles et de rapports sociaux – alors qu’en fait ça semble surtout servir à ne pas examiner ni questionner ces dernières. Enfin remettre en cause ces séparations internes entre domaines sociaux et politiques dans les personnes et leur gestion. Bref, en finir avec pas mal d’idéaux, de la « liberté » à « l’indépendance », qui sont comme par hasard les déités de la pensée libérale et de ses innombrables avatars, dédiés à une non remise en cause systémique de l’ordre matériel sous-jacent : propriété, concurrence, valorisation. Ce qui ne veut pas dire revenir en arrière, comme beaucoup qui d’ailleurs en fond largement usage le souhaiteraient – mais aller en avant. Vers une « intégration », si on veut, mais séparée et autonome. Et surtout égalitaire entre nous. Ce entre nous ne peut pas se baser sur l’identité, qui est un pack censément « présocial », « ressenti », supposé avant les mesquines inégalités de richesse, de puissance… L’identité va toujours avec le civil et le politique, comme domaine superficiel et prétendument au dessus des choses. Non, l’égalité se base dans le rapport social qui nous fait, d’une part, et doit être approfondie comme telle.

 

La représentation, qui est la traduction politique des rapports sociaux d’appropriation et de concurrence, mène systématiquement à l’instrumentalisation et à l’abus. On le voit superlativement en ce qui nous concerne. Les tutelles administratives ou médicales, les assoces à agenda de convergence hiérarchisée vers le salut, les porte parole et les porte voix, c’est la cohue pour parler en notre nom, nous adjoindre à telle ou telle lutte, pendant que dans les faits la très grande majorité d’entre nous rase les murs d’un état des rapports sociaux de plus en plus brutal, misogyne et régressif. Finalement, ce sont des fois celles qui nous tiennent à distance, mais qui n’ont pas de projet sur nous, qui nous font le moins de mal, sans nous faire aucun bien. L’obstination de ces discours qui dénoncent un pouvoir objectivé et externalisé comme seule source de nos malheurs, en faisant silence sur les rapports sociaux qui sous tendent et ce pouvoir, et ses concurrents, et en nous proposant sur une base politicarde des alliances avec de supposés « ennemis de nos ennemis », dont l’idéologie emporte notre anéantissement de manière plus radicale que ne pourrait le vouloir ce « pouvoir » à son pire, est parfaitement irréaliste. Et tout aussi parfaitement instrumentalisante. Comme le sont bien souvent les discours de représentation. Il faut en finir avec la représentation, pour respirer un peu et essayer de nous organiser « à la base », avec ce qu’est en ce moment cette base, point. D’autant que dans les faits, cette représentation, à commencer quand elle est elle-même transse, et ce qu’elle soit associative, sociologique, politique, est aveugle et autiste, déroule un discours étrangement fixiste et finalement souvent essentialiste (alors que pourtant elle s’en défend comme de beau crime), qui la plonge dans un divorce de plus en plus profond avec l’existence sociale de celles qu’elle affirme « traduire », sur une base illusoire de « sororité » - même quand elle les interroge ; le biais de la « réponse », comme celui de « l’identité » ne devrait pourtant pas être un secret pour ces expertes. Mais singulièrement, elles préfèrent l’oublier, au profit d’une communauté d’identité qui n’est qu’un vernis. On peut, et c’est même assez répandu, être transse et se faire des idées sur ce que sont ou doivent « être » les transses. C’est même probablement inévitable – mais il faudrait alors le reconnaître. Ce qui évidemment grèverait le business de la représentation et de sa supposée infaillibilité, justesse a priori. Peut-être pourrions nous accorder désormais une priorité à ce qui se passe, se dit, ne se dit pas bien, bref à une approche a posteriori ? Ce ne voudrait pas dire pour autant nous illusionner sur son fond de « devoir être », ni garder une réflexion systémique. Mais au contraire enrichir celle-ci, et la faire servir à notre vie ici et maintenant.

Socialement, accepter de conditionner la légitimité, les possibilités et modalités de nos existences à des agenda ciscentrés et fréquemment masculinistes, c’est d’emblée nous confirmer comme une parenthèse illégitime, féminine quoi, et carrément collaborer nous-même à la refermer.

 

Enfin, la dynamique de représentation a son revers immédiat : les transses associatives, qui forment à la fin un groupe social cohérent et relativement autonome, finissent effectivement par tellement représenter les huit ou neuf transses sur dix qu’elles ne voient qu’une fois ou jamais, qu’elles les « incarnent », agissent à leur place, et surtout leur ferment ce domaine social qu’elles constituent. Elle créent un modèle élitaire et affinitaire, ce qui est évidemment très ordinaire dans notre société et surtout dans son aspect « politique ». On a déjà vu cela dans le féminisme, et dans tous les mouvements minoritaires – la plèbe est au mieux utilisée de temps en temps comme masse argumentaire, une petite partie d’entre elle mobilisée, et l’essentiel représenté, voire carrément gouverné. C’est d’ailleurs le problème de fond du « entre notre nom », de comment ça s’organise et de comment ça s’approprie ; depuis le dix huitième siècle, la démocratie, qui est effectivement un progrès, a toujours buté sur la concentration de l’image du groupe social et de la parole dans une formation restreinte. Il faudrait parvenir à une auto-organisation plus horizontale qui supprime ce « au nom de », lequel met toujours la majorité des gentes concernées entre parenthèse, et est porté par celles qui ont pu, par leur itinéraire, se placer dans l’endroit préformé par le fonctionnement social, et qui attend les porte-parole et les gouvernantes. Ce qui montre bien qu’avec les situations sociales les plus scabreuses, les meilleures volontés et les plus beaux idéaux du monde, réutiliser les formes politiques et organisationnelles de la démocratie représentative donne toujours les mêmes résultats. Le sujet, sa conformation et sa mise en œuvre, sont conséquence des rapports sociaux, pas l’inverse. Et aucune issue ne se dessine d’elle-même, ou par la vertu, fût-elle paradoxale, de notre position dans le rapport social.

 

La dynamique affinitaire, c’est assez simple : c’est la reproduction permanente de l’état des rapports sociaux et des hiérarchies par le biais de subjectivités et de leurs « productions ». L’agrégation spontanée et libérale, ô surprise, rassemble les plus riches, les plus passables, les plus compétentes, la clientèle interchangeable de pauvres qui leur est suffisamment docile, et isole, éparpille, anéantit les autres. Du vrai La Fontaine, in vivo, saupoudré d’Adam Smith. Le laisser faire, laisser aller est un choix. Il donne où nous en sommes aujourd’hui. Il ne s’agit pas même de le « remplacer », cet appel concerne celles qui de toute façon ne bénéficient pas des « affinités électives ». Soit encore une fois une bonne majorité d’entre nous. J’ai déjà parlé du mensonge affinitaire et solidaire, qui ne peut se bâtir que sur de la puissance et du surplus à mettre en échange.

Le fonctionnement des milieux dits affinitaires, bienveillants, autonomes, etc. est un condensé de tout ce qu’on peut faire en faisant glisser quelques mots, quelques définitions, sur la trame de hiérarchie valorisatrice sociale et économique en vigueur. On n’a pas d’argent (mais on est de famille friquée qui pourra ne distribuer au besoin), on est trop freak (mais on est super lisse physiquement), on est super marginales (mais on a plein d’amies, et l’isolement est un marqueur réel de manque de puissance sociale). La liste peut être assez longuement étendue. Le monde affinitaire et son corollaire associatif sont un monde riche et normé, qui se la joue. La plupart des transses ne sont ni l’un, ni l’autre, et n’ont aucune perspective de le devenir. Plutôt que de nous casser la tête sur les barricades solides et invisibles qui ferment l’accès aux privilèges affinitaires, mieux vaut remettre en cause cette logique même de « l’attirance », l’analyser, et aller contre. Ce qui mène à la notion d’inconditionnalité – et à la non exigence de consensus. Les ressentis, comme bien souvent les idées, sont un simple vecteur des rapports sociaux en vigueur. Nous sommes portés par cette logique à toujours vouloir nous agglomérer à ce qui va nous sembler valoir un peu plus que nous. L’égalité même est déplaisante, car elle nous ramène à notre condition et celle-ci n’est pas jojote. Et inutile de causer de celles qui sont en dessous de nous, à moins que nous voulions nous en amuser avant de les jeter. C’est cet escalator permanent qu’il nous faut bloquer. Il ne s’agit pas de morale, ou de bonne volonté, il s’agit de formes sociales à remettre en cause, dont l’application spontanée ou non nous bloque dans un mode donné.

 

C’est bien beau de causer de droits. Mais que faire avec des droits qu’on ne peut exercer, soit qu’on n’en ait pas les moyens dans un monde où le premier droit est la propriété, soit qu’ils entrent en concurrence avec d’autres tout aussi droits ? Je pense que l’heure n’est pas tant à exposer naïvement nos frimousses à la haine sociale, à faire comme si demain nous allions toutes avoir assez pour vivre correctement, alors que la tendance va, et rapidement, à l’encontre de cela : misère et violence, fortement indexées sur la valeur sociale, que de nous organiser pour nous préserver. Je conviens que c’est un recul – mais peut-être aussi un pas de côté. Sauf que prétendre rester seules en l’air dans un contexte de régression générale, quand on est haïes de toutes parts, c’est tout bonnement un suicide.

 

Le fonctionnement associatif, modèle politique visant à neutraliser les rapports sociaux, sépare soigneusement ce qui est justement défini comme politique, soit la citoyenneté, la représentation, le projet, bref cette existence bien réduite où nous sommes réputées « égales » symboliquement, de la vie sociale et matérielle, structurée par l’isolement, la concurrence et la propriété, qui est inégalitaire au possible mais ne doit pas être mise en question – grosse farce, au nom même de l’égalité politique, la supposée égalité à s’emparer, à s’approprier et à profiter. L’affinitaire en découle, en ce qu’il « dépasse » cette séparation et rassemble plus où moins les vies qu’il englobe – mais attention, c’est uniquement pour celles qui se reconnaissante mutuellement et en général, coïncidence curieuse, ont quelque chose de valorisable à négocier. Bref, l’associatif c’est démerde toi pour survivre mais soit représentable politiquement ; et l’affinitaire c’est tu as du flouze, de la compétence, de l’attrait – vient donc dans notre start up, on va valoriser tout ça. Ce sont deux versions, la première très formelle, de l’ordre social et économique policé par la république marchande, où tout le monde est supposé « égale » parce qu’il peut en principe être propriétaire de quelque chose en plus que de lui-même. Ça m’amuse tristement de voir les chantres de l’anti-républicanisme donner régulièrement dans la même illusion politique qui reproduit sans arrêt celui-ci, et invisibilise, naturalise, quand il ne les célèbre pas carrément comme une « subversion » (lol !) les inégalités réelles. La seule chose qui n’est pas du tout illusoire, qui en quelque sort fait ce qu’elle dit (et rudement), c’est la réalité des rapports sociaux.

Un aspect tout à fait caricatural actuel de cet attelage associatif/affinitaire est la réduction, on pourrait dire l’autoréduction, autogérée quoi, affirmée et intériorisée, des « vies politiques transses » - bref des vies transses tout court puisqu’il paraît que via le politique tout est accessible ! - au médical et au juridique, sipposés changer tout le rapport social où nous nous trouvons. Feuilletez les programmes de transselande, vous n’y trouverez souvent que cela ou des déclinaisons de cela. Je ne m’étends évidemment pas sur l’auto-exotisme que cela alimente, il faudra en parler par ailleurs. Ce qui est intéressant, c’est tout ce que ça exclut (l’essentiel de la vie des personnes et de ce qui s’y passe) ; et aussi j’y trouve un arrière goût singulier de comment faire de nous-mêmes, au mieux, de parfaites agentes en pleine formes, tamponnées et saines, de la concurrence idéale, indépendantes (la notion d’indépendance aussi, dans un monde où elle veut dire unité de compte et de propriété, mérite un pensum !), lâchées dans les arènes les plus diverses et là encore les plus exotiques et limitées (de la geekerie au travail du sexe par exemple…). Sympathique optimisme de l’intégration des transses (les meilleurs évidemment, les autres sont déjà toujours en trop) dans une économie politique qui se vautre comme jamais. Mais il y a des gentes optimistes chez nous. Surtout pour le compte des autres d’ailleurs. Il est mal vu chez nous, alors même que presque toutes se heurtent à cette réalité, de remarquer que, avec nos mines illégitimes, la meilleure opé et les papiers les plus indiscutables ne changent pas grand’chose à la haine populaire envers nous, aux agressions, à la mauvaise volonté administrative qui a bien des moyens de s’exprimer. L’intégration est d’ores et déjà une farce, et c’est nous qui la payons.

Quant à ce qu’on appelle la solidarité, qui se présente assez hypocritement comme le maximum qu’on pourrait s’offrir aujourd’hui, elle correspond à un mode de fonctionnement social qui intègre le chacune pour soi et l’inégalité, bien vainement « tempérées » par ce qui n’est finalement qu’une charité citoyenne et un appel aux surplus. Pas question de s’en prendre au découpage individuel de la société et de la richesse. Sauf que celle-ci fait de plus en plus défaut et à de plus en plus de monde. Surtout chez nous. La solidarité entre pauvres, c’est mort. D’autant que l’autre visage de la solidarité est une fois de plus la fameuse affinité – bref nous sommes « spontanément » portées à être solidaires… entre personnes des mêmes classes de valorisation. Quand celle-ci se trashe, et à tous les points de vue, ce qui pourrait être commun est entièrement négativé, dans un monde idéal de positivité, et c’est le rejet comme la haine, le dégoût, qui nous meuvent les unes vis-à-vis des autres. La solidarité, c’est une forme pour un groupe social de riches et de personnes qui sont appréciées socialement. C’est une forme sous conditions. Et qui dans les circonstances où nous sommes nous bloque dans un fonctionnement sans réserves, qui nous enfonce encore plus. Nouzautes, transses qui sommes très majoritairement des loquedues, des pauvres ou en voie de l’être, des déchets du social, n’avons pas les moyens de nous solidariser. Si nous pouvons y opposer encore autre chose que nos survies misérables ou nos morts dans l’isolement, ce ne peut être qu’une collectivisation inconditionnelle, qui brise le carcan de la propriété individuelle et des bonnes ou mauvaises volontés.

Créer et organiser de la vie collective, matérielle, quotidienne, de l’autoprotection aussi qui ne se limite pas à jouer la supertranswoman solitaire qui n’a aucune chance réelle de pouvoir faire face dans l’isolement, ce n’est absolument pas le but de ces formes associatives, solidaires, affinitaires – et d’ailleurs ça ne pourrait l’être, parce que ça remettrait par retour leur découpage de la vie radicalement en question.

Une chose déjà, qui doit être bien claire : c’est que nous débarrasser de l’associatif, de l’affinitaire et des formes de ce genre, tenter l’horizontalité, ne signifie absolument pas nous embarquer dans le spontanéisme, la culture du ressenti, l’inorganisée. Bien au contraire. Déjà parce que dans les faits, l’affinitaire et même assez souvent l’associatif ça revient à ça. Et que comme bien d’autres j’ai lu et digéré depuis longtemps ma Jo Freeman (« La tyrannie de l’absence de structures »). Le spontané c’est la reproduction assurée et mécanique des rapports sociaux et de pouvoir. Il est question tout à l’inverse de nous organiser pour de bon pour tenter, dans la mesure où nous le pourrons, de déterminer cette horizontalité et cette égalité qui sont tout sauf acquises et automates, et pour lesquelles obtenir il faudra qu’on se gendarme quelque peu et même des fois plus, et qu’on pioche sérieusement l’affaire. Il y a des choses et des dispositions à créer, probablement, ne serait-ce que parce que notre situation  sociale, et vis-à-vis du reste et entre nous, n’en est pas une autre, et que nous avons à faire face à fort partie : toute la haine et la peur de nous-mêmes, le mépris que nous avons intériorisé, le chacune pour sa pomme. Pour nous faire confiance réciproquement, il faut ne nous faire que peu confiance à soi-même, ce soi-même issu de ce qui nous a à la fois engendrées et écrasées.

Je vais tout de suite casser encore un morceau. Nous n’arriverons pas à créer du collectif pérenne sans argent, l’argent étant la seule valeur universellement admise et échangeable (avec, si on veut et dans une certaine mesure, la sexualité – qui en est une version). La question de cette non conditionnalité dont je vais causer, c’est aussi de pouvoir mobiliser ce qui reste parmi nous comme argent pour essayer d’en vivre. Je dis qui reste, parce que je pense que ces moyens sont en voie de disparition rapide, en tant qu’encore distribués relativement largement dans la population, même ici où l’accumulation historique a été très forte. Bref, étant donné que nous venons apparemment (là aussi il faudrait sans doute savoir mieux) de toutes les classes de richesse, et que le reniement parental (qui de toute façon à terme n’affecte pas les lois sur l’héritage) ne touche aussi qu’une partie d’entre nous, sans parler de celles qui ont personnellement encore un capital, eh bien je propose et même demande la mise en commun de ces capitaux, présentes et à venir, pour mettre sur pied des communautés ou collectivités transses.

Ce qui compte, premièrement, c’est la matérielle, pas d’hypothétiques reconnaissances supérieures et largement symboliques. Et c’est ce à quoi l’associatif, et son corollaire l’affinitaire, occupés soit à bien séparer les « questions politiques » de « la vie de tous les jours », soit à privatiser le tout pour une minorité élitaire, ne nous aiderons jamais. Quelles que soient même leurs intentions affichées, c’est leur structure même qui détermine leurs buts et leurs priorités, qui sont en même temps leurs termini, puisqu’au-delà, il paraît que c’est la joyeuse vie civile et économique sur laquelle nous devrions flotter et naviguer dans le monde rêvé de l’intégration diverse et productive. Que ce soit une illusion de plus en plus patente et énorme, autant parce que celle-ci est en train de se déliter et de partir en morceaux que parce qu’il n’y a qu’à nous voir, dans ce monde, avec ses légitimités et illégitimités, pour comprendre que presque toutes d’entre nous en seront toujours rejetées – et encore, rejetées c’est le minimum, la logique montante étant au meurtre de masse des illégitimes ; que ce soit donc une illusion toit à fait périlleuse, on ne va pas attendre que nos bergères et nos élites soient à leur tour touchées par la dévalorisation radicale, qui ôte le droit à l’existence, pour se magner les fesses ; parce qu’alors on y aura déjà presque toutes passé ! L’aveuglement de celles qui croient à quelque chose ne s’embarrasse pas, on l’a vu bien des fois dans l’histoire, des pires exactions – l’avenir est toujours juste derrière il paraît. Mais nous on ‘en a rien af’ de cet avenir, alors qu’on n’arrive déjà plus à soutenir le présent, entre les réunions tupperware une fois par mois, le défilé zoologique une fois par an, les murs qu’on rase de plus en plus près le reste du temps, la misère matérielle de plus en plus pressante. On n’a personne à attendre et surtout pas celles qui se sont postées en avant-garde. La reconnaissance formelle et politique ne permet pas à elle seule de vivre, bien d’autres en ont, encore une fois, fait l’expérience.

Il nous faut donc concentrer et collectiviser le fric, les possessions immobilières éventuelles, le temps, les moyens. Et cesser, en passant, même si nous ne le faisons que fort peu, de l’investir dans la représentation et la reconnaissance que gèrent nos bergères. Nos collègues turques ou argentines le font, avec beaucoup moins de ressources et de capitaux que nous. L’affaire, c’est que nous cessions, surtout celles qui ont quelques chose, de penser que nous allons nous en sortir tranquilles chacune pour soi. C’est encore vrai pour un certain nombre mais çà devient faux pour la plupart à une vitesse grandissante. Il nous faut donc pour cela abandonner aussi ces idéaux de réussite qu’on nous a fourgués, comme à tout le monde, du temps que nous étions cisses – réussite qui déjà n’était promise qu’aux plus riches ou aux plus performantes. Une fois transses, c’est fini, la classe moyenne cesse très vite de l’être, nous sommes de plus en plus le lumpen et du rapport social de sexe et du rapport social général. Les revenus et les facilités qui permettent d’économiser en comptant sur la valeur sociale, les relations toussa toussa s’évaporent souvent en très peu de temps. Comptons enfin que nous n’aurons pas les Laverne Cox et les Jenner avec nous – j’ignore si elles ont des équivalentes ici. De toute façon, bon, je crois qu’on s’en passera et que somme toute ça vaut mieux. Il n’y aura pas de transses milliardaires pour tenter de financer un territoire qui nous soit propre par exemple – je ne sais pas si ça serait ou non quelque chose de bien, je doute, nous y reproduirions une société d’exploitation je pense. Mieux vaut envisager des collectivités nombreuses et aussi horizontales que possible. Et en mettre déjà sur pied avant que la température sociale ne soit trop chaude et que nous soyons mortes, cuites dans notre carapace. Horizontales et, donc, je disais, inconditionnelles.

 

 

*

 

 

Transse, comme cisse, femme, homme, je tiens que c’est, ou c’est d’abord, un rapport social. Un aspect et une position dans le rapport social de sexe, tel qu’il fut ébauché et en partie défini par les féministes matérialistes des années 60 à 80, avant que cette approche fut abandonnée par la plupart, déclarée démodée et quasi suspecte par la vague subjectiviste – à laquelle je m’étais jointe en ces temps – laquelle nous a aussi permis de percevoir des parties invisibles de ce rapport. À la fois une place et quelque chose qui renvoie. L’inconditionnalité, c’est la prise en compte prioritaire de ce qui se passe, des conséquences de ce que nous sommes, d’où nous nous trouvons, socialement, ici, aujourd’hui. L’inconditionnalité dont je parle se base sur le fait que si même nous choisissons de transitionner, nous ne choisissons pas la configuration de la position du rapport social de sexe dans laquelle nous entrons. Et nous la créons encore moins. L’addition de la misogynie structurelle des sociétés, et de la haine spécifique des transses, nous pose et nous conditionne. C’est cela qui façonne et délimite cette inconditionnalité : être traitée comme une transse. Conséquence aussi de la visibilité de la plupart d’entre nous, les « nez pas au milieu de la figure » comme j’ai dit ailleurs, passantes plus ou moins mais toujours repérables. Bref un stigmate visible, qui appelle la violence. On est transse autant qu’on est visible comme telle. L’inconditionnalité transse est ici l’autre face de la situation sociale de la majorité d’entre nous. Il s’agit pour nous de l’admettre, d’en faire notre affaire, de ne plus simplement la subir en essayant d’en atténuer les effets, ou de la nier contre l’évidence. C’est clair, c’est une conséquence négative. Mais le casse gueule était justement d’essayer, au compte goutte, en concurrence et les unes contre les autres, de la « positiver ». L’inconditionnalité découle des conséquences vécues, et de là où nous trouvons dans le rapport, pour ne pas dire l’échelle, du social. Nous connaissons, tout de même, assez bien où nous sommes, en tant que dynamique.

Nous devons d’autant plus nous montrer inconditionnelles les unes les autres que les conditions de vie sociale nous sont fixées, comme transses et connues comme telles.

L’inconditionnalité n’est pas identitaire, parce qu’elle est conséquentielle à l’état du rapport social, elle découle de comment nous sommes traitées. Pas de ce que nous avons ou aurions bien pu décider ou imaginer à ce sujet. Elle est même à l’inverse de l’identité, parce qu’elle est un résultat. Quoi que nous fassions, quoi que nous voulions, quoi que même nous consentions, c’est même tarif. Nous ne pouvons pas poser nos conditions à un monde structuré par la haine et le mépris de l’assigné féminin. Nous pouvons en tirer les conséquences. L’inconditionnalité est au moins une alternative à l’identité, dont la culture a montré, à plusieurs égards, ses limites – et le mot est faible. L’inconditionnalité, c’est comment prendre en compte le réel du social, sans pour autant se laisser contraindre à le positiver, le rechercher, bien vainement du reste, ou l’accepter, le « faire nôtre » - et donc nous condamner nous-mêmes.

 

Précisément, pour pouvoir nous déterminer en tant que transses, dans le rapport social, et dans la place bien particulière que notre apparition y a creusée, il faut se défaire des injonctions d’une politique structurellement transcendantale d’une part, masculine et misogyne d’autre part. Je dirais même que c’est dès maintenant une condition de survie. L’inclusivité, comme la « convergence des luttes », se sont depuis déjà un moment révélées soit comme un vide, soit comme une arnaque. Je sais que c’est au départ ce que nous visions pour beaucoup d’entre nous – mais il nous faut peut-être nous rendre compte que nous ne sommes pas, socialement, aujourd’hui, « ce que », c'est-à-dire pas dans la place, dans le rapport social, où nous avons cru nous trouver. Que notre tentative n’était pas toute écrite, contrairement à ce qu’on essaie de croire dans nos assoces.

 

L’inconditionnalité de la position sociale transse, il est de toute façon patent qu’elle peut se constituer par le seul fait que celles qui l’auront d’abord à cœur seront les plus mal genrées/sexées, fagotées, tout ce qu’on veut. Les plus transses de fait dans la société. Plus nombreuses qu’elles ne veulent souvent le croire au début. L’invisibilité est d’autant plus un mythe que les exigences de sexuation correcte s’amplifient. Mythe récurrent, toujours battu en brèche par le rapport social de sexe qui se rigidifie.

 

Par ailleurs, et a contrario, je pense que nous connaissons aussi très bien ce qu’il en est des conditions que nous sommes, isolées, conduites à supporter : aussi bien ordinaires qu’avancées, ce sont les conditions de la concurrence, de la normativité, de la brutalité ordinaire du monde cis’, masculin, misogyne. Faire nôtres ces conditions, pour la plupart d’entre nous, c’est accepter notre élimination, sociale ou même physique, et y collaborer. Nous n’avons que déni, charclage, haine des autres, haine de nous-mêmes, haine entre nous, à nous conditionner aux agenda cisconvergents vers la surenchère de légitimité généralement masculinocentrée.

 

C’est pour cela aussi, joint à ce que l’inconditionnalité est une conséquence et non une prémisse, que nous n’avons à nous faire aucune illusion subjectiviste. Nous ne sommes à l’origine de rien d’extraordinaire, d’aucune échappée patente ; nous sommes une position plutôt de travers et peut-être transitoire dans les évolutions du rapport social de sexe, lequel n’a pas pour vocation, hélas, de sortir de lui-même. Nous sommes un aboutissement, provisoire éventuellement. Bref, si nous nous regroupons, c’est pour vivre, pas dans l’idée que nous serions en train d’incarner je ne sais quelle promesse ou réalisation ; nous sommes une nouveauté relative, comme d’ailleurs toutes les nouveautés parce qu’on ne sort jamais de rien. Nous n’avons pas à nous rengorger d’exister ; d’ailleurs, déjà exister tout court nous est assez difficile. Et pour ma part je ne crois en rien aux thèses sur d’antiques variations (du coup naturalisées) dans le rapport de sexe qui l’enrichiraient et nous transformeraient du coup en espèce à protéger ou en sorcières de secours. Mon œil. Il y a évidemment toujours eu des transfuges et des réticences dans le rapport de sexe, tu parles, vu comme il est sympa et confortable. Mais je pense que les transsités actuelles, insérées (plus ou moins mal) dans une modernité qui à tendance à se détester, et par ailleurs indexées sur des transformations de type médical (je dis indexées, c’est une de leur normalité présente, je ne dis pas que tout le monde y recours ni de la même manière), que les transsités actuelles donc sont quelque chose de nouveau. Et quelque chose d’issu des modifications ou des impasses, va savoir, dudit rapport de sexe. Rien ne dit que nous n’allons pas y changer quelque chose par notre présence, elle-même signe d’un possible changement ; mais rien ne dit non plus que rien ne va foncièrement changer. Nous n’avons rien d’autre à porter que nous-mêmes, il faut en finir avec les raisons providentielles convoquées pour justifier l’existence, et qui se retournent facilement en illégitimation et des autres, et des autres chez nous-mêmes. D’où retour à l’inconditionnalité conséquentielle.

 

J’avoue, je suis pessimiste, et je n’aimerais rien tant que d’être absolument contredite par les faits, et surtout de vivre assez pour le voir ! N’empêche, vu comme ça semble tourner, je trouve que ça craint. Après, je vois bien aussi d’une part qu’aujourd’hui, à hexagonlande, l’idéal collectiviste et basé sur des conditions de vie pas drôles ça ne parle à personne. J’ai peur que ça ne se mette à parler que trop tard. Nous sommes presque toutes terriblement isolées, à la merci du premier coup, et du premier venu, d’ailleurs. C’est pourquoi je me dis qu’il faudrait commencer à y penser. Parce que ça ne se fera pas tout seul et je n’ai moi-même pas trop d’idées sur le comment précisément des trucs comme ça pourraient se mettre en place et exister.

 

Et qui ? Je cause aux transses, parce que notre position d’illégitimité, renforcée par la « visibilité » (elle-même fonction de la norme cisse) est particulière et aiguë. Et que je ne crois pas par ailleurs que la transsité transcende le rapport social de sexe, même si elle en est un aspect supplémentaire. il est net que je ne parle plus à celles qui ont pour le moment leur strapontin associtaif ou relationnel. Qu’elles le gardent tant qu’elles peuvent, au loyer qui leur est régulièrement exigé de correctitude, de docilité, de spontanéité ciscole et idéologique. J’en ai été, je connais la chanson. Je ne parle plus donc pour cette petite minorité numérale de transses, mais potentiellement pour une bonne partie des autres, ce qui fait tout de même beaucoup de monde. Des dizaines de millier en hexagonie, estimation basse. Et qui sont plutôt silencieuses.

 

C’est fort ennuyeux, quand on a un passé militant, de devoir se retourner vers celles qui ne le sont pas, ne tiennent pas à l’être. Je ne crois pas un istant, plus qu’autrefois, que le nombre donne raison ou fait valeur. Je ne tiens d’ailleurs en rien à m’aligner sur cette dernière. Et la raison, c’est toute une affaire avec le rapport de pouvoir. Je pourrais plutôt dire que vue la situation des transses, on n’a jamais raison. Et d’autant moins qu’on n’est pas intrumentalisée (on épouse alors, pour le meilleur et pour le pire, la raison de qui nous préempte).

 

Nous n’entendons pas être coulées dans le ciment de vos cités idéales, non plus que payer les faux frais de vos guerres ni de vos paix.

 

La très grande majorité des transses ne participent pas de ce qu’on pourrait appeler la « communauté trans’ », avec ses socialités. Mais toutes les transses un tant soit peu visibles, perceptibles comme telles, ce qui fait là aussi une grande majorité, participent du groupe social des transses. C'est-à-dire sont traitées comme telles par les cis’, les trans’ invisibles, le fonctionnement transmisogyne. Tout ça ne fait pas une unité, ni une conscience, ni rien de ces fantasmes unitariens actuels. Cela fait une situation dans un rapport social qui se durcit à vue d’œil. Même quand on essaie de ne pas le voir, de le relativiser, de le positiver – ce qui est un sport à la fois spontex et imposé des stigmatisées.

 

Ce n’est donc pas aux dites transses socialisées et associatives que je cause là (même si elles seront les prem’s à le lire). Mais à ce qui est probablement l’énorme majorité d’entre nous, sans doute dans les quatre vingt quinze sur cent, avec tous ses défauts, ses impossibilités, ses contradictions, tout ce qui nous plombe quoi dans le rapport aux exigences de ce monde.

 

On va me dire que je ne cause pas « simple », et que ça ne va pas avec cette majorité supposée. Encore une fois, j’ai toujours refusé de prendre les gentes pour des imbéciles ; dans la vie sociale, on sait où on se trouve, de force et d’emblée, on sait ce qu’on défend, pourquoi, et ses conséquences – je ne suis donc pas non plus dupe du « je savais pas ». On sait toujours où on veut aller, et ce qu’on veut fuir. Nous savons assez bien, la plupart de transselande, que nous sommes toujours, tôt ou tard, utilisées ou rejetées, dans la case consensuellement « à éliminer ». Enfin je cherche à défricher, pas à recruter. Il faudra que d’autres s’y mettent. Sans quoi c’est mort-né.

 

Nous nous trouvons, et nous l’avons voulu même si confusément, en opposition directe au masculinisme qui sous-tend les idéologies de la concurrence, de la lutte, de l’appropriation, du vrai, du salut et j’en passe. Que nous aimerions bien ou pas qu’il en soit ainsi, c’est « comme ça que ça se passe ». Et surtout c’est ce que de toute manière nous prenons dans la figure.

 

Ni citoyennes d’un fonctionnement économique qui n’a jamais questionné sa misogynie, ni assujetties à des priorités populaires ou transcendantales qui portent en elles la haine ouverte de tout ce qui est désigné féminin. Nous n’avons pas les moyens de l’un, nous ne tenons pas à crever (bénévolement qui plus est !) de l’autre. Je ne me fais évidemment pas d’illusion sur ce que pourra être, dans les circonstances sociales actuelles, un horizontal. Il n’est pas question ici de s’imaginer que les inégalités sociales en seront aplanies. Mais si cette horizontalité implique quelque collectivisme, la mise en commun des ressources et des capitaux, financiers et sociaux, hé bien ce sera déjà un pas que les affinitaires et les militantes, si subversives et déconstruites se voulaient elles, n’ont jamais fait et visiblement n’entendent faire en rien.

 

Quant à l’inconditionnalité, qui est précisément la contestation direct des affinités sociales et politiques, bref de la reproduction des rapports sociaux en petites troupes, elle découle de la situation d’illégitimité.

 

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Si, en tous cas, des initiatives collectives d’organisation et de vie voyaient plus ou moins prochainement le jour, il est vraisemblable qu’elles ne se feront pas par celles de nous, en proportion très mineure, qui ont déjà place quelque part. Précisément parce qu’elles ont ces places et ne veulent probablement pas plus en démordre qu’elles n’ont voulu les partager et les multiplier. D’une certaine manière, ça le fait très bien. On n’aura pas spécialement d’opportunités à proposer aux commissaires politiques et aux coordinatrices zélées qui structurent l’associatif et l’affinitaire transses. Il s’agit précisément de faire autre chose, indexé plus sur l’a posteriori que sur l’a priori. Avec tous côtés, bons et mauvais, que cela pourra présenter.

 

A posteriori. C'est-à-dire que nous tirons des conséquences, pour ici et pour maintenant, de notre situation sociale. Bien entendu, il ne faut pas s’imaginer que nous tirons des conséquences sans idées derrière. Les humains sont des théories, sur pattes, majoritaires comme minoritaires, et ces théories sont réalisées, sont la réalité intégrale de la vie sociale. Les rapports sociaux qui nous violentent et tendent à viser notre disparition sont eux-mêmes pleins d’idées. Je ne vois pas pourquoi nous aurions obligation d’un « objectivisme » qu’on ne demande en réalité à personne, si on passe au-delà des palinodies séculaires sur le respect et l’éducation. Le respect de quoi, quand nous sommes encore au dessous du féminin institué, qui est lui-même considéré planétairement comme sournois, pourri et qui est peut-être en voie d’extermination, comme forme et comme groupes sociaux ? L’éducation à quoi, à quelle vérité transcendante qui dissoudrait par sa vertu chimique les inégalités d’appropriation, d’évaluation ? Non, ici et maintenant, il n’y a rien à apprendre aux autres, il n’y a nulle bienveillance non plus à en attendre. Ce qui est apprendre, c’est notre propre sort ; et il n’y a pas grand’chose à attendre que l’usage que nous arriverons à faire du relatif et temporaire maintien de la paix sociale, pour nous organiser avant que ça chavire. Tant mieux finalement si ça ne chavire pas, les rêves apocalyptiques c’est le lot des gentes qui ont des réserves, qui la jouent. Nous on joue pas. Clair que l’état des choses, politique et administratif, économique, ne nous est pas super favorable – mais disons nous bien qu’il peut devenir bien pire, et ce très vite.

 

A posteriori donc. Et plus a priori, plus dans l’idée de ce que nous devrions être, ou toujours déjà avoir été. Nous ne sommes que des sous-nanas, dans un monde en voie d’assèchement où les groupes sociaux principaux sont entrés en guerre pour essayer de se repartager le pouvoir et la valeur masculines, avec ce qui en reste de dividendes. Nous sommes parmi celles qui ont le plus à perdre à tout ça. Et ce même si ce qui constitue le devenir transse, d’un point de vue des rapports de sexe, est sans doute très compliqué. Ce nous même dans les faits se fendille, on ne peut l’ignorer – et c’est pour cela qu’il ne s’agit même plus ici d’une supposée unité transse, d’un mouvement ou de quoi que ce soit, mais de collectivités, au pluriel, fondées sur le commun effectif, ce que nous vivons dans la rue et ailleurs, point. Si des collègues veulent et peuvent aller converger, exotiser, s’instrumentaliser, c’est leur affaire. Il semble bien, et là encore a posteriori, que ce ne soit pas du tout le cas de la majorité d’entre nous et ici. Ce qui compte, c’est comment les choses se passent. Et pour qui. Pas comment elles devraient se passer. Dans le premier cas, c’est univoque, il ne se passe pas une chose et son contraire. Et ce sont fréquemment les mêmes choses qui se passent. Dans le second, ma foi, on peut bien tout imaginer, tout désirer, tout craindre. Mais quel que soit le caractère de devenir du social, à échelle de nos vies, on est engluées dedans, dans sa répétitivité, et nous sommes à la fois finies et vulnérables. C’est bien gentil de nous dérouler un monde idéal de convergences et de gentillesses réciproques. Sauf que ce n’est pas le cas, que bien souvent on s’est servi de ces idéaux pour commettre des horreurs et autres exterminations, enfin que nous avons bien le temps et des chances, nous qui nous causons à cette heure, de disparaître, hachées ou écrasées, bien avant le vestibule de ces paradis. Nous n’avons pas de devoir à remplir. Nous avons à vivre. C’est déjà toute une histoire. Mais dans cet a posteriori, nettement, nous sommes choisies négativement par les options des uns et des autres ; et nous avons moins, aujourd’hui, à craindre du mépris et de la discrimination qui nous écartent et nous briment, que d’un anéantissement, quels que soient ses prétextes. Et si on en arrive tout de même là, ce qui est possible, autant que ce soit sans notre consentement. Il y a clairement, actuellement, toute une tentative d’instrumentalisation et de récupération politique de notre sort social, pour servir in fine à des options régressives qui ne nous laisseront pas même la possibilité de vivre, non plus peut-être qu’aux nanas cisses. Face à ça, et à l’indifférence hostile d’autres secteurs du féminisme, le mieux que nous puissions faire est de nous tenir sur ce que nous pourrons nous construire de bases matérielles et intellectuelles propres.

 

A posteriori, conséquentiellement, avant toute autre initiative, nous pouvons déjà faire ce pas de côté et nour regrouper. Je cause encore une fois à toutes celles qui n’ont pas de strapontin dans les affinités et micro-sociétés déjà en place, et qui mesurent à quel point l’intégration dans une « vie normale », laquelle est déjà de toute façon une faillite de misère et d’isolement pour une part grandissante des cis’ et autres majorités, est désormais fichue, inatteignable. Je crois que ça fait du monde, silencieux, éparpillé. Je sais à quel point le silencieuses n’ont pas bonne presse. Je peux moi-même souvent le penser. Et alors ? Est-ce qu’il faut souscrire à notre extermination pour se sentir justifiées ? Est-ce que la réalité sociale, pour que nous ayons l’impression de pouvoir avoir une prise dessus, doit se présenter comme transcendantale ? Non, nous sommes là, et il faudra, il nous faudra, faire avec nous. Le suicide social, dans la position assez étrange où nous nous trouvons, tournant le dos aux valorisations majoritaires, a bien autant, sinon plus de chances, de se rencontrer dans l’éparpillement, la concurrence et l’opposition entre nous qui découlent de notre allégeance aux reconnaissances et aux alliances parfaitement instrumentales et factices, que dans des tentatives d’autonomie et de vie dans l’état des choses. La régression masculiniste qui caractérise de plus en plus de parts du social est probablement un des dangers de mort les plus patents, les plus pressants.

 

Ce genre d’approche suppose évidemment un certain séparatisme, collectif comme individuel, d’avec les cis’, leur reconnaissance, leur prétendue inclusion, leurs exigences et leurs fantasmes. C’est là un des aspects qui peut aider à bâtir une relative horizontalité : renoncer à nos petites négociations miteuses avec cisselande, à tenter de grignoter un peu de place sur les voisines, à se faire un peu bienvenir. Réorienter notre quotidien de pauvres et de méprisées.

 

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La démocratie économiciste et son reste d’accumulation de richesses, laquelle est d’abord un fonctionnement et un ordre social, bien avant d’être le système politique auquel les dénonciations subjectivistes et identitaires entendent le réduire, a bien évidemment une tonne de défauts, à commencer par celui d’exister, et à suivre par la propriété et l’argent – qui ne lui sont pas propres même si ils y jouent un rôle fondamental. Il se trouve que c’est au sein de ce fonctionnement social que nous sommes apparues. Je ne suis pas en cela les thèses transhistoriques qui veuelent que toutes les réactions, et elles ont été forcément nombreuses, au rapport social de sexe, soient in fine solubles et résumées dans la transsité moderne. Je pense que celle-ci est un nouvel aspect du dit rapport social, ou dans le dit rapport social. De même, je ne dis pas que la démocratie « a permis » notre apparition, ce qui serait quasiment inverser les choses, et sous entendre que nous attendions, dans quelques limbes, un biotope favorable ! Non, nous y sommes apparues. Nous en sommes, comme du rss, en quelque sorte, un produit, une conséquence. Nous n’en sommes pas moins sujettes de ce monde, nous en sommes, de même que toutes celles qui prétendent par la révolte, elle-même façonnée par les lumières, l’individu, l’idéalisme des classes, ne pas « en » mais seulement « y » être. Mon cul.

Et il se trouve que même si nous y vivons mal et chichement, quand même, avec son foutu individualisme ambivalent, nous y vivons. Bien d’autres fonctionnements sociaux qui ont précédé ou se proposent de prendre la relève, si bienveillants, justicialistes, voir paradisiaques qu’ils se présentent, ne nous offrent pas, et c’est même un euphémisme, les mêmes perspectives. Je pense même que pas mal d’entre eux aboutiraient rapidement à notre extermination, de même qu’au féminicide général, vu leur virilisme intrinsèque et leur culte du rapport de pouvoir. Cela dit, c’est aussi un peu ça que nous risquons du fait que la démocratie et le capitalisme sont en train probablement de s’étouffer eux-mêmes dans une logique valorisatrice éliminatoire que le vieux barbu avait prévue, et de laisser place de toute façon à ces « alternatives » qui pour le moment sont donc très peu folichonnes. Mais bon, je cause pour ici et maintenant, et on n’en est pas encore à la fin, si fin il doit en advenir. C’est clair que nous ne sommes pas sur un lit de roses. Mais en attendant, malgré d’une part les discriminations administratives, et d’autres part, bien plus large et profonde, la violence sociale de haine des femmes en général et des transses en particulier, nous arrivons généralement à y survivre, fut-ce sur les marges.

Là encore, je pense que le plus urgent est de nous organiser en « profitant » (je sais, c’est un peu poussé…) autant que possible de la situation. Je suis persuadée que les « alternatives » qui nous font du pied au titre de l’oppression principale, toussa toussa, ont en fait des priorités, causes absolues, qui ne cadrent pas du tout avec notre autonomie, notre légitimité ni peut-être même notre survie, des priorités cisses et masculines en général. Qui ne cadrent pas non plus avec leurs prétentions à un anti-universalisme, qui est sans doute au moins en partie justifié mais dont il faut assumer la grande conséquence : pas de convergence, pas d’ensemble magique des vaincues de la concurrence. Aller nous isoler, nous opposer les unes aux autres et finalement nous dissoudre dans ces politiques de la nécessité et de la justice bien ordonnée nous sera fatal. Aussi bien je vois, encore une fois, que même si ces représentantes multicartes de toutes les infortunes en font beaucoup et lourdement pour nous recruter, la plupart d’entre nous soit a d’autre soucis, soit perçoit bien que ça sent le cramé, soit bien souvent les deux !

 

Pour ça que j’en suis à dire ce que je n’aurais pas dit il y a quelques années – que dans l’état des choses, nous pouvons souhaiter que celui-ci continue encore. C’est mal parti, et en interne et en externe, mais en même temps les « choses » ont une grande capacité à durer, quand ce n’est pas à se survivre. Et il est possible que, finalement, la démocratie marchande, voire même « républicaine », et son devenir bien compromis, quoi qu’on en pense par ailleurs, nous soient un grand home provisoire, au milieu duquel je pense que nous avons fichtrement intérêts à nous constituer des homes plus précis et particuliers. Ça ne veut pas dire qu’on trouve que c’est bien ; ça veut dire qu’on craint encore plus ce qui se présente actuellement comme l’alternative, et qui semble converger vers la régression sociale et la haine du féminin, par divers chemins, si indirects ou paradoxaux soient-ils.

D’où que ce que je nous propose, ce n’est en rien de faire guili guili (à moins que ce ne soit payé !) aux patrons politiques et sociaux actuels, et encore moins de croire aux buts et définitions qu’ils courent encore ; non plus que de se faire la moindre illusion sur les prétentions citoyennistes, alors même que nous vivons le mépris et la haine, de tous côtés ; mais de nous défier tout autant et même plus des « alliées » autoproclamées qui affirment que le navire ne coule pas assez vite et qu’une fois à la baille ce sera, ô surprise, l’assomption dans le paradis terrestre et le lieu de la justice. Vu leur palmarès historique, ce sera tout bonnement une fois de plus le charnier. Ce l’est déjà en maints endroits, et si ce n’est évidemment pas sans lien avec les impasses de l’économie, ça emprunte joyeusement les boulevards et les autoroutes des idéologies du « salut ». Les unes sont tout bonnement la décomposition de l’autre. Les plus faibles et les moins légitimes y passeront à la scie circulaire au milieu de l’enthousiasme, y compris de ceux qui y passeront juste après. Nous en sommes. Gardons nous en. C’est aussi de l’a posteriori, et du scepticisme ; on a déjà suffisamment payé pour, et on peut nettement voir ce que ça nous promet.

 

C’est pourquoi, comme je l’ai écrit il y a déjà un bon moment dans Notre mort nous-mêmes, je pense que si nous parvenons à nous constituer hors de ces exigences finalement très universalistes (et donc cisses, masculines, etc.), même si leurs thuriféraires pensent s’opposer à cette position, il y aura tout de même un bémol à mettre à l’inconditionnalité, un bémol aussi paradoxal que ce qu’on nous oppose : il faudra tenir à distance celles qui précisément arrivent avec ces fichues conditions, qui ne nous donnent la légitimité à vivre que si nous obtempérons à une légitimité supérieur (ou à plusieurs). Ces collègues là, de bonne foi et pour se faire cisreconnaître, portent et rapportent notre sujétion et probablement à terme notre mort, qui se rajoutent à celles déjà cocasses de l’état du rapport social et de l’ordre politique qui en découle. Inconditionnalité ne veut pas dire charité débile, bonnes et connes – et pour dire encore plus clairement illégitimité intériorisée et culpabilité pénitentielle. Inconditionnalité veut dire justement le refus de ces chartes, de ces insinuations, de ces chantages moraux-politiques. Sans quoi nous accepterons une fois de plus ce qui nous fait crever.

 

Il nous faut arriver à nous considérer tout autrement, et même à rebours, de l’actuelle reconnaissance (par les cisses évidemment principalement), valorisation et réussite. Se séparer, passer en non mixité de fonctionnement, n’est pas une question de simple rassemblement d’identité, mais une remise en question de ce qui nous a coincées là où nous sommes, de notre assentiment à, reproduction du rapport

C’est pour ça que nous ne devons en rien nous appuyer sur nos « élites subalternes », de la ciscolaboratrice qui s’est assise sur ses collègues, à la transse représentative dont on a parlé plus haute, en passant par la transse à peu près invisible pour le moment et qui s’en félicite. En tout cas tant qu’elles ne renoncent pas à ce comportement mais surtout à ces idéaux de réussite et de reconnaissance (je répète, parce qu’on ne répètera pas assez que ce sont là des principales véroles qui nous tuent et nous isolent), et qu’elles n’apportent pas réparation pour les conséquences. Tout simplement parce que nous ferions bien de cesser résolument de mettre le nez dans ces directions, d’échafauder nos possibles autonomies sur la reproduction de ces fonctionnements, mêmes endémiques, même, et surtout, entre transses – ce qui ne pourrait que continuer à diffuser inégalité et ciscentrement parmi nous. Nous devons étudier à l’inverse une collectivisation et une communautarisation sur des bases de pauvreté et de dévalorisation tous azimuts, donc interroger ce qui s’oppose, en logique et en promotions, à ce qui structure le jeu social majoritaire. L’interroger sans non plus retomber dans le travers ordinaire aux minorités, qui est de valoriser essentiellement ce qu’elles auront cru s’être trouvé de propre (et qui n’est pas toujours ce qui leur est réellement propre, difficile souvent à voir parce qu’à avaler). Bref une fois de plus de reprendre le fonctionnement majoritaire de la positivation, et de ses conséquences (concurrence etc.), et de se voir en origines des rapports sociaux qui nous ont engendrées. Il nous faut tenter, si cela est possible, de rompre aussi profondément que faire se pourra avec les suites logiques et les ressentis automatiques de ces majorités d’où en plus nous venons, ne l’oublions ni ne le nions ! Nous sommes quelque chose en devenir, et socialement, collectivement, et pour chacune d’entre nous, comme le martelait un collègue. Bref à assumer le plus possible, dans la mesure de ce qui nous sera vivable ici et maintenant, notre négativité, ce en quoi nous sommes socialement le contraire de ce qui est considéré comme bien et valorisé – mais sans essayer de le retourner en capital positif. De nous poser pour nous-mêmes en moins-disantes, ou en contre-disantes, face aux exigences sociales de valorisation et de normativité implicite (bien plus vaste que l’explicite). Oui, ce ne sera pas facile. Mais il se peut que ce soit une des clés (il y en aura d’autres !) pour arriver à vivre, à nous reconnaître nous-mêmes pour ce que nous sommes, à créer un espace qui ne dépende pas, dans ses présupposés, de l’approbation cisse et masculine. En cela, nous continuerions de notre côté un des rameaux malheureusement négligé du féminisme matérialiste et séparatiste. Celui qui voyait la sexuation en termes de rapports sociaux, et l’émancipation des femmes sur une voie qui, pour refuser de devenir des hommes, de réaliser l’utopie inquiétante et violente d’un monde totalement valorisé et masculin, ne se limitait pas à la réalisation d’un féminin qui continuerait à n’être que l’envers dialectique, c'est-à-dire le reste de la valeur-masculin, dans un cadre unique, dominé, défini à partir de ce masculin. Sacré pari, dont il est impossible de savoir en quoi nous pouvons le passer, si nous n’essayons pas.

 

En tous cas soyons inutilisables pour les projets de restauration de ce monde de la valeur et du masculin. Tant qu’à prendre ce qui est aussi un risque, même si ce peut être une émancipation, autant le prendre pour nous-mêmes.

 

 

(1) http://www.lactualite.com/societe/ce-que-les-transgenres-nous-apprennent-sur-legalite-des-sexes/

 

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22 juillet 2016 5 22 /07 /juillet /2016 14:30

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L’identité et le pouvoir, la confiance en laquelle nous les tenons, la surenchère que nous en faisons, n’ont vraiment pas l’air de nous mettre en capacité de transformer, encore moins de « dépasser », le rapport social. Bien au contraire, elles nous en emberlificotent comme jamais, nous y enfoncent, ligotées, au point que ça nous rentre déjà par les trous du nez. Couic.

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3 mars 2015 2 03 /03 /mars /2015 14:08

 

 

 

Je vois tomber cette annonce d’un cycle de conférences – « Féminismes matérialistes et analyses critiques », auxquelles comme bien souvent seules les parisiennes auront accès (si ç’avait été une journée ou deux, peut-être des ressortissantes de bous’lande auraient pu monter – mais voilà, les bouseuses, hein, rienaf’)

 

http://sophiapol.hypotheses.org/17340

 

Alors je suis à la fois un peu contente et pas trop. Contente pasque l’intitulé m’allèche, et que depuis un moment je replonge, pour la énième fois d’ailleurs, dans l’ensemble de thèses maté’ de cette école, et que j’y trouve toujours plus de possibilités pour une critique radicale de ce qui structure l’ordre des choses en vigueur, si concurrentiel soit-il en interne.

 

Moins contente pasque déjà, je suis pas naïve, je vois bien qu’il s’agit en ce moment un peu d’une revanchise politique. Ce n’est même pas que ça m’embête, je suis polémiste, mais je crains que d’emblée ce cadre implicite ne limite fortement les audaces intellectuelles. Et pour le reste vous savez que j’ai autant d’aversion pour les positions des rep’s que pour celles des anti-impé, sans parler de ce qui essaie de se tenir entre les deux. Tout ça se décalque, converge à mort pour se disputer l’appropriation. Loin à gauche toute de cette foire. Passons.

 

Moins contente donc surtout pasque je pense franchement que ce qui serait intéressant ne consiste pas en revenir à l’état de réflexion que nous ont laissé ces nanas, pour nous en faire un cocon, mais au contraire de le pousser là où elles n’ont pas été. Pour parler net, je pense que comme c’est présenté, on reste dans le dualisme ontologisant ; on a du mal à s’extirper d’une primauté des supposés sujets, qui feraient les rapports (approche non dialectique des classes, des sexes, ect.) pour passer à une critique du rapport social qui conditionnerait intégralement le sujet. C’est là pour moi toute la limite de se tenir dans l’arène « objectivisme contre subjectivisme », et de ne pas poser l’hypothèse que les deux nous maintiennent dans le piège binômal de l’ontologisation du social dans des « sujets sources de réalité ». On reste dans un dualisme qui se reproduit – j’assume d’avoir, pour ma part, un point de vue moniste : un rapport social clivé par valeur/non valeur, masculin/féminin ; un sujet social pour la réalisation duquel nous sommes prêtes à tout et au pire.

 

Ce que je trouvais de bien dans Mathieu, entre autres, c’était l’ouverture sur une critique radicale des « évidences fondatrices », et « naturelles » - anthropologiques comme on dit à postmodernlande. Mais Mathieu n’a pas été au-delà, non plus que bien d’autres. Aller au-delà, cela voulait dire remettre en cause les structures sociales de l’échange, de l’appropriation, leurs conséquences de justice et droit, et la « nécessaire » masculinité chère à toutes les complémentaristes. Le sujet social en somme. Se proposer leur possible disparition. Oulàlà. La fin du monde quoi. Au lieu de quoi on s’est sagement cantonnées dans la question de la redistribution des éléments dudit monde – supposés neutres, et sans poser la question qui tue : ces éléments ne sont ils pas les formes mêmes qui fondent la contradiction de la valeur et du sexe, et qui semble devoir se résoudre en extermination ?

 

Bref, je vais comme d’hab’ être un peu raide : je crois de plus en plus que ce sera Solanas, Scholz, Mathieu, et surtout au-delà, des antisubjectivismes qui ne se réfugient pas dans le piège objectiviste, théorisées et pratiquées ? ou la mort, à commencer par le féminicide, l’anéantissement de la non valeur par la valeur, avant que celle-ci ne se dévore mais ça on s’en fout, nos peaux, zut ! (féminicide qui est d’ores et déjà massif, formel et structurel, institué, à renverser totalement, non pas la péripétie juridique individualisante à laquelle aimeraient le ramener les intégrationnistes, pour qu’il soit échangeable lui aussi, intégrable dans le pib) ? Hétérolande, soit le masculin, le sexe, la relation reproduction, bref le rapport social de sexage, ensemble de formes subjectivées et naturalisées, est l'axe commun des pensées conservatrices progressistes comme exotisantes réaques, axe (re)devenu invisible en sa niche. Dénichons le. Ou cessons de nous lamenter sur ses conséquences et de les attribuer à ses "dérapages".  

 

Tenter le pari alors de sortir ce que nous pourrons de nous du sujet, nécessairement valorisateur et masculin, de ses évidences et exigences, des backlashes en concurrence pour se l'adjuger ?

 

Pour une tentative antilégitimiste, féminisatrice, communiste, collectiviste, égalitaire, inféconde et paresseuse (ouf) ; et pour bien d'autres à imaginer. De la nouvelle !

 

 

Intersectionnalisme, subjectivisme, pragmatisme...

Remasculinisation, misogynie, antisémitisme, spiritualité...

→ convergence des contestations dans un backlash à la fois régressif et libéral

 

L'angoisse

 

Je ne serai pas l'alliée des concurrents de mes ennemis

Je ne trouve aucune échappée dans le recours au passé

 

On ferme ! - pour le moment...

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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25 février 2015 3 25 /02 /février /2015 10:23

 

 

L’exotisation subjectiviste de la prison, cet état social d’élimination de plus en plus généralisé ; il fallait le faire, ou le refaire ; on l’a (re)fait (et on ira sans doute bien plus loin, à voir ce qui fait pelote par chez nous en ce moment), on l’applaudit bien fort, on en jouit. La vieille perfo masculiniste du rock du bagne réappropriée, mise à jour en série tv, émoustille lgbt-tépégélande à la recherche d’identifications fortes. Et quoi de plus forte que la positivation toute crue de la contrainte et de la brutalité, hé ? – bref l’extension tous azimuts de l’idéologie sadienne, elle-même admirablement adaptée au capitalisme, à la guerre de toutes contre toutes, à l’obsession de l’appropriation, et à l’affirmation des “individues fortes et gagnantes” dans ce système qui se raidit à mesure que les moyens de survie autorisés par l’économie se raréfient. Sans parler de l’enrichissement subjectif et de l’empowerment par la menace d’élimination ; on n’imagine pas le genre de – on le connaît déjà, dans la « vraie vie », et c’est top classe, on en redemande ; darwinisme social 0.1. On ne parle évidemment pas des perdantes – c’est la version radicale de la méritocratie, tu vis ou tu meurs, point. Éventuellement tu es protégée tant que tu as de la soumission, de la sous-traitance, à échanger et qu’elle paraît négociable. Si tu es une vraie personne humaine, une légitime, tu feras partie des survivantes, est-il dit. Mauvaise foi idéologique ordinaire : ce n’est qu’autant et tant que tu survis que tu es légitimée ; les choses, ce petit nom pour rapport social, ont toujours raison, nous toujours tort. La justification réduite à la survie et réciproquement. Le rêve on vous dit. En tous cas un fantasme bien significatif du monde auquel nous voulons adhérer autant que possible, autant par peur fataliste que par roublardise profiteuse. Et aussi, comment déclarer sexy le renforcement et la multiplication des états ou institutions politiques équivalentes, ces accompagnements indétachables de la propriété, du droit, de la justice, conséquemment de la répression et de l’emprisonnement Postmodernisme, résignation et concurrence dans un credo commun d’anthropologisation des formes de l’économie politique en contraction. La force, comme totalité, but et raison sociale – effectivement détient la raison, en ce monde, qui demeure en lice à la fin, a éliminé ses concurrentes, assujetti ses partenaires, manière sans contredit de réaliser l’unité Super subversif n’est-ce pas ? Trop cool, pas masculiniste ni capitaliste pour un kopeck, naaan, au contraire, modèle social illimité à suivre et reproduire, réapproprié à fond, li-bé-ra-teur, on vous dit, sans crainte aucune de l’épouvantable contradiction… Il est vrai qu’on les collectionne, qu’on s’y pousse avec passion, depuis un petit moment.

 

 


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La Bestiole

  • : Divergence transse, féministe, communiste - Le placard à Plume, la fem-garoue
  • : Ebranchée, schlemihlah, communiste, féministe - la transse la moins queer, la moins fun, la plus antisexe, antinaturaliste, antisubjectiviste du quart sud-est. Clodote d'hamsterlande, casserole détachée de la queue de l'alternoféminisme. A gauch' de la gauch' de la gauch' de l'extrême gauche. Résolument opposée au backlash réac-libéral pro sexe, pro marché, pro nature, pro religion, comme aux catéchismes moraux-politiques en tous genres. Moderniste novatrice, universaliste négative, apostate de l'intersectionnalisme, philogyne, philosémite. Pour un anti-monde de nanas paresseuses et la ruine radicale de la masculinité, de l'économie, de la sexualité, de la fierté, du pouvoir.
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